Sur « Nul lieu n’est meilleur que le monde »

Journal des poètes1

La lecture de Nelly Carnet

Extraits de l’article sur Nul lieu n’est meilleur que le monde paru dans le Journal des poètes en 2019

Présenté pour la première fois en France, Berry, dont la renommée est parvenue à son apogée dans son pays, est un homme tourné aussi bien vers la pensée, la réflexion, la langue que vers ce qui demeure l’élémentaire du monde, sa terre, son terroir, ses paysages et tout ce qui le constitue. […] Au Kentucky, cet écrivain fervent lecteur de Thoreau, tente au niveau de son district de lutter contre les technologies asservissantes et les intérêts financiers qui font disparaître la solidarité entre les êtres humains. « Beauté » et « force » régissent le monde. Ce sont à elles de combattre tout ce qui se voudrait destructeur.

Dans les choix de textes poétiques, le traducteur a voulu rendre compte du caractère vivant de la langue de Berry dans son évocation de la nature et delà condition humaine. C’est auprès du monde sauvage que le poète vient se ressourcer et apaiser ses pensées lorsque des inquiétudes tenteraient de s’immiscer en lui en pleine nuit : « Un instant /je repose dans la grâce du monde et je suis libre. » L’écriture vient inscrire noir sur blanc les traces de la réalité embrassées et réfléchies : « Je quitte les travaux et les fardeaux/ pour entreprendre une histoire différente. / J’y dresse un inventaire / de merveilles et de biens non commerciaux. »

Le paysan comme l’écrivain sont des observateurs de ce qui les entoure et cela dans le plus infime de ses manifestations. L’extraction de soi du temps compté, qui prend pour expression fissure du temps dans la langue du poète, conditionne le regard en lui permettant de s’arrêter sur une parcelle de réel bien précise.

Berry donne des définitions intéressantes de ses différents états telle que celle-ci par exemple : « Je n’aurais pas été poète  / si je n’avais été amoureux/vivant en ce monde mortel, ou essayiste, sinon /  que j’ai été déroulé et effrayé, / ou conteur, si je n’avais entendu / des histoires parvenues jusqu’à moi dans les airs, / et jamais écrivain, sinon que j’ai veillé la nuit / et que les mots sont venus jusqu’à moi / sortis de leurs cavernes profondes,/demandant qu’on se souvienne d’eux. » […]

Cet inconditionnel de la campagne et des petits villages écrit de manière simple et évidente. Il sait abandonner et dire la chaleur du poêle pour aborder le froid du dehors le conduisant vers la brebis qui agnelle dans la grange. Plus perméable qu’aucun autre est le poète à tout ce qui meurt et vit puisqu’avec les travaux des champs apparaît et disparaît tout ce qui prend vie en épousant les saisons. Les textes les plus expressifs sont souvent ceux qui s’écrivent au présent. Les choses vues sont retranscrites dans l’instant loin du monde affairé où les hommes prennent plaisir à s’entredétruire. Dans la vastitude du paysage, assis sur le haut du coteau, Berry observe les bêtes « [qui] broutent la largeur du champ sur les terres en contrebas, /  Unies et méditatives comme des étoiles ».

L’acte éthique qui ressort de ce recueil, autrement dit l’attitude qu’un être humain décide d’adopter avec l’autre et avec soi-même, est la générosité. À aucun moment, la parole de l’auteur ne s’insurge y compris contre le monde destructeur duquel il se tient éloigné. Son verbe reste toujours mesuré. C’est la sagesse atteinte de celui qui a disséqué les rouages de l’homme résolument trop moderne privilégiant les biens qui lui garantissent la reconnaissance des autres et de son bonheur apparent au détriment du Bien et de la singularité identitaire. Face à la violence, la tempérance et la douceur sont deux attitudes qui conviennent le mieux comme réponse, mettant davantage en difficulté celui qui fait face.

La relation simple à son milieu naturel participe de la prise de conscience de son propre être intérieur et de son identité sécurisée. Droite et debout, telle est ressentie l’existence de cet américain par le lecteur français. Il est bien rare d’entendre dans ce corpus de textes quelque désordre, à l’exception peut-être dans cette expression « Je n’ai rien d’un ornithologue », finalement vite effacé par la lumière, la douceur et les hirondelles qui nous conduisent à la légèreté de vivre. Le sociologue allemand Hartmut Rosa dirait de ce poète qu’il «vise l’assimilation du monde plutôt que sa domination ».

Berry vient poser une question primordiale : « Quel homme peut supporter les règles/ du marché quand il entend / en s’éveillant, ou dans son sommeil, / le frémissement des airs ? » L’enchantement du monde passe par une vie des plus simples. Une mise en garde de l’homme qui se refuse à penser lors même qu’il ne se refuse plus rien…

On retrouve des mots oubliés qui furent trop longtemps séparés les uns des autres, tout au moins en France, et que Berry vient nous offrir lorsqu’il traverse l’Atlantique : amour et joie, beauté et bonté savent briller parmi les détritus. Avec ce livre, et dans l’attente de nouvelles traductions des essais, romans et autres écrits de l’auteur par les éditions Arfuyen, nous côtoyons un instant la responsabilité retrouvée du poète.