Novembre 2021

Écritures et spiritualités

Une soirée a été organisée par le prix Écritures & Spiritualités, le 13 octobre dernier, pour rendre hommage, par une mention spéciale du Jury, à « une aventure éditoriale ambitieuse, libre et originale », celle des éditions Arfuyen. À cette occasion, la romancière et essayiste Karima Berger et la philosophe et traductrice Catherine Chalier ont évoqué leur expérience de lecture des ouvrages publiés par Arfuyen. Qu’on nous permette de reproduire ici de larges extraits de l’allocution prononcée par Catherine Chalier.

« J’ai découvert les Éditions Arfuyen, raconte Catherine Chalier, il y a longtemps déjà. Il me semble que ma première rencontre avec leurs livres s’est faite au Marché de la Poésie qui se tient sur la place Saint-Sulpice tous les ans. Depuis, je m’y rends régulièrement, tout spécialement pour aller au stand de la maison d’édition découvrir ses nouveaux livres. C’est un moment privilégié de l’année. De chacune de ces collections consacrées à la poésie d’abord, puis à la spiritualité, je ne retracerai que quelques grandes lignes.     

«  Les volumes de spiritualité d’abord centrés sur la spiritualité chrétienne du XIVe siècle rhénan, puis celle du XVIIe siècle français, se sont élargis à d’autres spiritualités, en particulier avec la création de la collection Les Carnets spirituels. On peut aujourd’hui trouver dans ces carnets plus de cent volumes qui présentent des penseurs des traditions juive, musulmane, bouddhiste et hindouiste. Depuis 2015, une nouvelle collection, Ainsi parlait, propose quant à elle des extraits majeurs en édition bilingue des grands penseurs – hommes et femmes – dont l’œuvre, philosophique, littéraire et spirituelle, fait partie du trésor culturel de notre humanité. Elle vise à les faire connaître à un public trop oublieux ou trop occupé par mille et une chose qui détournent aujourd’hui de la culture. Collection dont je crois qu’elle a le vent en poupe dans un monde où peu de gens prennent le temps de lire longuement mais ont souvent malgré tout la nostalgie de sens, de beauté et, pourquoi pas, de vérité.

« Les Éditions Arfuyen sont sensibles aux liens intimes et subtils entre poésie et textes spirituels, ce qui est dire au pouvoir révélant et créateur des mots et des phrases lorsque ceux qui écrivent ne sont pas obnubilés par le souci de bannir ce qui s’apparente à une inspiration, par et dans les mots, pour préférer le langage de la maîtrise conceptuelle, qui a certes ses vertus, mais aussi ses limites. On sait que la France en la matière est sur ses gardes. Elle ne s’est en tout cas guère montrée accueillante aux textes spirituels dans son enseignement. En philosophie par exemple, qu’un penseur soit « étiqueté » spirituel vaut condamnation, cela arriva même à Bergson. Les philosophes retiennent souvent uniquement le mot savoir dans la double étymologie du mot sophia, “savoir” et “sagesse”. Corrélativement cependant, Gérard Pfister se dit très sévère, et à juste titre à mon avis, envers l’usage galvaudé aujourd’hui du mot “spiritualité” qui finit par désigner un nouveau conformisme, très pauvre, voire ridicule dans ses prétentions.     

« Gérard Pfister a écrit lui-même et publié de très beaux textes dans lesquels il met en œuvre ce pouvoir révélant des mots quand on sait les écouter. J’ai eu très tôt une estime toute particulière pour Blasons de l’instant (1999), et je me souviens avoir réfléchi sur certains extraits du livre avec mes étudiants de philosophie à l’Université de Nanterre. Le livre commence ainsi : “C’est l’instant de vivre. C’est notre unique instant. Si nous n’y trouvons pas la vie, où la chercherons-nous ? Si nous n’y trouvons pas ce qu’est la vie, où pouvons-nous espérer vivre jamais ? […] C’est l’instant de vivre : nous sommes sur le seuil, nous sentons en nous se faire la naissance, nous sentons sur nos lèvres comme un goût d’éternité. Et nous avons peur, nous nous détournons, nous fuyons à toutes jambes. » Il faudrait citer toute la page.

« Gérard Pfister parle de notre désir comme de ce qui ne nous appartient pas, car nous ne savons de qui il vient et à qui il va. Il me semble que cette question anime sa propre œuvre et cette autre œuvre qui est celle des différentes collections d’Arfuyen. Lorsque je lis un peu plus loin dans ce livre : “le dieu d’abîme dès le début nous a aimés. Dès le début nous a attendus. Et nous voici” (p. 114), je me dis que les collections d’Arfuyen constituent un formidable “nous voici”. Un “nous voici”, c’est -à-dire une réponse à un appel, par ce dieu d’abîme pour certains, par l’énigme même de vivre pour presque tous en tout cas.

« J’ai reçu pour ma part un accueil très généreux par Anne et Gérard Pfister lorsque je leur ai proposé un premier livre sur les Lettres de la créationD’autres livres ont suivi qui tentent de faire connaître de grands penseurs du hassidisme, tel R. Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie, personne exceptionnelle dont l’itinéraire spirituel dans les conditions tragiques qui furent les siennes est aussi bouleversant que celui d’Etty Hillesum. Deux volumes sont d’ailleurs consacré à celle-ci dans les collections Ainsi parlait et Les Carnets spirituels. Je me réjouis que la collection des penseurs hassidiques ait pu s’étoffer et devenir une référence pour ceux et celles qui s’intéressent à ce courant spirituel.

« J’espère que cette mention spéciale – si amplement méritée – sera reçue par Anne et Gérard comme un hommage à leur travail patient, indifférent aux soubresauts des modes mais attentif aux temps souvent tragiques que nous vivons, et qu’elle leur dira notre gratitude. Le tragique ne doit pas en effet nous empêcher de dire notre gratitude et alors même peut-être d’y découvrir la vérité profonde du “nous voici” évoqué précédemment. “Ce jour unique / où nous avons baigné // quel autre jour / pourrait nous l’ôter”, écrit Gérard Pfister dans Hautes Huttes, son plus récent ouvrage (p. 89). Ce jour précieux, célébrons-le ensemble, ici et maintenant. »                                                                                               

 

Octobre 2021

Pétrarque aux sources de la Sorgue

« Je rencontrai une vallée très étroite mais solitaire et agréable, nommé Vaucluse, à quelques milles d’Avignon, où la reine de toutes les fontaines, la Sorgue, prend sa source. Séduit par l’agrément du lieu, j’y transportai mes livres et ma personne. » Ainsi parle Pétrarque dans son Épitre à la postérité. En vérité, il n’eut pas loin à aller pour découvrir la Vallis Clausa, la vallée close : né à Arezzo, en Toscane, en 1304, il n’avait que huit ans quand sa famille, chassée par les Guelfes noirs, avait dû se transférer à Avignon où le Saint-Siège était lui-même exilé. Le jeune Francesco Petrarca avait fait ses humanités à Carpentras, capitale du Comtat Venaissin, avant de poursuivre ses études à Montpellier puis Bologne. À la mort de son père, en 1326, il était revenu à Avignon.

C’est là que, le 6 avril de l’année suivante, il avait rencontré celle qui devait être l’unique amour de sa vie, Laure de Noves, âgée de seulement 19 ans mais déjà mariée à Hugues de Sade. Il avait lui-même alors à peine plus de 20 ans et s’était jeté à corps perdu dans les mondanités de la cour pontificale. Prélude à une brillante carrière ecclésiastique, il avait reçu en 1330 les ordres mineurs. Mais iI n’avait fallu que quelques années pour qu’il prenne en horreur la Cité des Papes, « enfer des vivants » et « égout de la terre». Le 26 avril 1336, il avait entrepris avec son frère Gérard l’ascension du Ventoux. Là-haut, il avait mesuré l’inanité de sa vie passée et fait vœu de changer d’existence.

C’est l’année suivante, en 1337, qu’il découvre Vaucluse (aujourd’hui Fontaine-de-Vaucluse)  et décide de s’y retirer : « J’ai acquis là deux jardins qui conviennent on ne peut mieux à mes goûts et à mon plan de vie. L’un de ces jardins, garni d’ombrages, n’est propre qu’à l’étude. Il est en pente à la naissance de la Sorgue et borné par des rochers inaccessibles. L’autre jardin est plus proche de la maison et moins sauvage. » Il ne cessera d’y revenir jusqu’en 1353 et y écrira quelques-unes de ses plus belles œuvres comme le fameux Canzoniere : « Voici ma vie, écrit-il dans une de ses Lettres familières : je me lève à minuit, au petit matin je sors de ma maison, mais dans les champs comme dans la maison, j’étudie, je lis, j’écris, je tiens le plus longtemps que je peux le sommeil loin de mes yeux. Chaque jour je chemine entre des monts arides, des vallées humides, des grottes, je me promène surtout sur l’une et l’autre rive de la Sorgue, sans rencontrer personne. »

Son ermitage, nous dit-il, est à mi-côte entre le village, situé en bord de Sorgue, et le château des évêques de Cavaillon, qui domine la gorge. Il a vue d’un côté sur la campagne, de l’autre sur la rivière. Les descriptions que le poète donne de sa maison sont si précises qu’on a pu des siècles plus tard l’identifier sans grand risque d’erreur, bien qu’elle ait été partiellement incendiée en 1353, juste après le départ du poète. Mais il ne s’y faut pas tromper : s’il apparaît chez Pétrarque une sensibilité qui semble annoncer déjà Rousseau et le romantisme, la retraite qu’il évoque est aussi largement inspirée ses villégiatures de Sénèque, de Virgile ou d’Horace : « C’était mon vœu : un domaine dont l’étendue ne serait pas trop grande, où il y aurait un jardin, une fontaine d’eau vive voisine de la maison, et au-dessus, un peu de bois. »  Cette « solitude », si semblable à celle de Pétrarque, c’est Horace qui la dépeint (Satires II, 6) : c’est la villa Sabina, au pied du mons Lucretilis, non loin de la fontaine Bandusie. On le voit, le poète italien ne fait pas que reprendre un thème poétique : il a été jusqu’à trouver un lieu presque en tout point conforme à la solitude aimée de son modèle Horace : jardin, montagne, fontaine, tout y est. C’est ainsi que, fidèle à l’Antiquité, il inaugure dans le même temps un sentiment de la nature profondément moderne. Épris de la sagesse des Anciens, il est aussi et avant tout animé d’une authentique et vibrante sensibilité.

Pour le 5e centenaire de la mort de Pétrarque, de grandes festivités furent organisées en 1874 à Avignon. 60 000 personnes y participèrent. Victor Hugo, retenu au chevet de son petit-fils, ne put s’y rendre mais adressa, le 18 juillet, ces lignes où apparaît clairement cette étonnante dualité qui fait toute la richesse de l’écrivain : « Pétrarque, écrit Hugo, est une sorte de Platon de la poésie. Il a ce qu’on pourrait appeler la subtilité du cœur, et en même temps la profondeur de l’esprit. Cet amant est un penseur, ce poète est un philosophe. Pétrarque, en somme, est une âme éclatante. »

Sur « Fin du monde»

La lecture de Bernard Umbrecht

Extraits d’un article sur Fin du monde, de Jakob van Hoddis, paru sur le site Le Saute-Rhin le 10 novembre 2013

« Au bourgeois échappe de son crâne aigu le chapeau, / L’atmosphère bruit comme d’un cri. / Les couvreurs choient des toits et se brisent, / Et sur les côtes – à ce qu’on lit – grimpe le flot. » Ces quelques lignes qui décoiffent – n’est ce pas le cas de le dire ? – forment la première strophe du poème de Jakob van Hoddis Fin du monde. Lorsqu’il paraît en 1911 dans la revue Der Demokrat dirigé par Franz Pfemfert, il est aussitôt remarqué dans les milieux littéraires berlinois et son auteur consacré. Et il étonne aujourd’hui encore par son caractère explosif. Il n’est question que de cri, chute, orage, dislocation, côtes brisées, mers en fureur. La traduction d’Aragon en souligne la dynamique. Aragon était fier d’avoir été le premier à traduire ce texte de van Hoddis : « Figurez-vous que j’ai été le seul à traduire quelques poèmes de lui, en 1919 », déclare-t-il à Alain Bosquet.

Weltende / Fin du monde est à la fois le titre du poème déjà évoqué et celui d’un recueil poétique. L’ensemble symbolise la poésie expressionniste allemande qui n’a pas d’équivalent en France. Weltende, est aussi le titre d’un poème de Else Lasker Schüler publié en 1905 et qui commence ainsi : « Il est des larmes dans le monde / Comme si le bon dieu était mort. / Et l’ombre de plomb qui tombe / Pèse du poids du tombeau »

L’atmosphère est plombée en ce début du 20e siècle. Nombre de poèmes évoquent le « silence de Dieu » (Trakl), la fin, l’apocalypse : « Ma tombe n’est pas une pyramide, / Ma tombe est un volcan ! » (Theodor Däubler). Lionel Richard a intitulé ce chapitre de son anthologie d’expressionnistes allemands (La découverte-Maspero 1984) d’où sont tiré ces exemples : D’un monde menaçant et menacé (1900-1914). […]

Jakob van Hoddis (de son vrai nom Hans Davidsohn, dont van Hoddis est l’anagramme) est né le 16 mai 1887 à Berlin et mort probablement gazé au camp d’extermination de Sobibor en 1942. Sa vie a connu un destin tragique. Atteint de troubles psychiatriques, il ira d’asile psychiatrique en famille d’accueil et finira abandonné de tous ceux qui l’avaient aidés obligés eux-mêmes de fuir l’Allemagne nazie. André Breton le croyait mort et personne ne s’est plus soucié de lui.

J’avais croisé le nom de van Hoddis au cours d’un travail précédent, cette année, celui évoquant le monstre Ernst Wagner et son psychiatre Robert Gaupp. Lorsque les associations de handicapés avaient obtenu de la municipalité de Tübingen, en 1992, que l’on débaptise l’escalier menant à clinique psychiatrique, dans la vieille ville, du nom du psychiatre Robert Gaupp, celui-ci avait été remplacé par Jakob von Hoddis. Gaupp a été dès 1910 l’un des dirigeants de la « Société pour l’hygiène raciale ». Il a surtout pris une part active à la préparation intellectuelle de la loi sur la stérilisation des malades mentaux «  pour limiter la reproduction d’individus héréditairement tarés et pour éviter ainsi un mélange de races nuisible ». Jakob van Hoddis était patient à la clinique psychiatrique de Tübingen du temps où Gaupp y exerçait.

Sur « La Petite Chambre qui donnait sur la potence »

La lecture d’Isabelle Baladine Howald

Extraits d’un article sur La Petite Chambre qui donnait sur la potence, de Nathan Katz, paru sur le site Poezibao le 25 septembre 2020

Un livre bien émouvant, de toute première jeunesse, vient de paraître chez Arfuyen. En effet, il s’agit des premiers écrits de Nathan Katz, poète français de langue allemande (né en Alsace en 1892, à l’une des époques où l’Alsace était sous annexion allemande), La Petite chambre qui donnait sur la potence.

Interné très tôt dans un camp de prisonniers de Nijni-Novgorod, après avoir été envoyé sur le front de l’Est, dans des conditions heureusement à peu près supportables, Nathan Katz dispose, avec d’autres, d’une petite chambre. Par la fenêtre il voit le jardin, et dans ce jardin une potence. Celle-ci sera comme une boussole, son Nord lui indiquant le sens de la vie, si profondément ancré en lui, fut-ce à partir de cette potence. Ce n’est pas encore le grand poète qu’il fut plus tard (les Œuvres poétiques ainsi qu’Annele Balthasar, sa célèbre pièce, ont été publiées par Arfuyen), mais tout est en germe.

Initié tôt à la littérature, il écrit pour lui, vers les autres. Toute expérience, quelle qu’elle soit, le sert dans son évolution vers la maturité de sa joie, si l’on peut dire… En cela, les préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg sont indispensables à l’introduction de cette poésie portée à la spiritualité, qui mettent en avant ce souci de l’autre, cette « morale du travail » dit Jean-Paul Sorg et son goût certain vers l’élévation intérieure. La traduction de Jean-Louis Spieser est extrêmement proche des vers allemands (quel bonheur que ces éditions bilingues, avec préfaces et notice, trop rares en France).

Alternant poèmes et petites proses (sur le quotidien au camp, l’ennui autant que la camaraderie, les conditions de vie si précaires), le livre porte son propre rythme. « J’ai toujours respecté cet état de tristesse » dit Nathan Katz au sujet de son ami mort quelques temps plus tard, laissant de menus objets témoignant d’une exigence si passagère et des brouillons de lettres d’amour déchirants comme il y en eut tant lors de la Grande Guerre. Toutefois cette sensibilité n’affecte pas une incroyable force de vie, un amour passionné de la nature, une foi passionnée en l’avenir.

Interné il écrit : « J’aimerais bien savoir qui pourrait m’empêcher d’être libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs certes, mais où le soleil brille dans la cour. Dans une petite chambre qui donne sur la potence, mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ! En fait, je suis très, très insouciant. Mais je ne vois pas du tout pourquoi il devrait en être autrement ! » […]

Ce n’est que bien tard, après avoir beaucoup voyagé, que Nathan Katz revient dans son Alsace natale, qui lui était si chère. Il mourut en février 1981, le hasard fut que déjà bien passionnée de poésie, j’allai le voir très peu de temps avant ce départ, lui que je ne connaissais pas et que pourtant je n’ai jamais oublié. […]

L’Œuvre poétique II

O los da Rüef dur d’Gàarte

Préface de Georges-Emmanuel Clancier. Postface de Jean-Paul Sorg. Présentation par Yolande Siebert. BILINGUE

Le destin de Katz est tout entier contenu déjà dans son nom. Si l’allemand Katz signifie « chat », le nom de famille est l’abréviation de l’hébreu Kohen tzedek, « l’homme dévoué à la justice » : « Aux œuvres de la haine, écrit G.eorges-Emmanuel Clancier dans sa préface, la poésie de Nathan Katz oppose le clair regard de l’enfance, la lumière de l’amour, et tout simplement la bonté – en laquelle il voit l’essence même du divin. »

Lorsqu’en 1972 un hommage solennel lui est rendu pour son 80e anniversaire, il a ces mots qui le montrent tout entier : « J’ai tenté de faire œuvre d’homme. Au-dessus des frontières et des clans. Par-delà le fleuve Rhin. J’ai chanté les paysages, l’eau, les jours et la femme. En paix et en joie. C’est tout. »

« Ils sont rares, écrit Jean-Paul Sorg, les hommes qui ainsi élèvent, sans violence, par la seule exigence de noblesse qu’ils incarnent, imposent et transmettent, ceux qui s’approchent d’eux. […] Sa poésie est expression de la joie ou expression de la pitié, et rien de plus. Ce qu’a toujours été la poésie authentique, essentielle, depuis les premiers Grecs. »

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, Katz est l’un des plus grands auteurs de l’Alsace au XXe s. par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité.« Katz a derrière lui, écrit Jean-Paul de Dadelsen, de longues générations de paysans qui ont labouré, qui ont semé et qui ont fait l’amour dans les chaudes alcôves au parfum dense et vieux. De là cette poésie profonde, mûrie et comme juteuse, qui fait penser à un fruit plutôt qu’à une couleur ou à une mélodie. »

La présente édition est un hommage collectif des écrivains d’Alsace au « père » de la littérature moderne d’Alsace, Nathan Katz. Les textes de ce second volume ont été traduits de l’alémanique par Claude Vigée, Jean-Paul de Dadelsen, Guillevic, Camille Claus, Adrien Finck, Jacques Goorma, Gaston Jung, Gérard Pfister, Sylvie Reff, Yolande Siebert, Jean-Paul Sorg, Albert Strickler, Jean-Claude Walter, André Weckmann et Conrad Winter. Les notes sont de Yolande Siebert, la meilleure spécialiste de Katz.   

    Collection Neige  –  2021  –  264 p. –  ISBN 978-2-845-90322-7  –  19,5 €

Pétrarque

(1304-1374)

Francesco Petrarca naît le 20 juillet 1304 à Arezzo. Exilé de Florence en 1302, son père, ami de Dante, s’installe à Avignon auprès de la cour pontificale. Pétrarque suit des études de droit à Montpellier, puis Bologne, mais à la mort de son père regagne  Avignon.

Le 6 avril 1327, il rencontre Laure de Noves, épouse d’Hugues de Sade. C’est le début d’une passion sans espoir. En 1330, il fait le choix de la carrière ecclésiastique. Il entre bientôt au service de la famille Colonna.

En 1337 il achète une maison sur les bords de la Sorgue. À partir de 1343, il effectue des missions diplomatiques compliquées. À Vérone, il découvre le manuscrit des lettres de Cicéron. Au printemps 1348, la Grande Peste emporte Laure de Noves.

Après une année à Padoue, il revient dans sa retraite de Vaucluse où il écrit ses lettres familières. En différend avec la cour d’Avignon, il s’installe pour 8 ans (1353-1361) à Milan où il travaille à son Canzoniere et ses Lettres familières. Durant les 5 années vénitiennes (1362-1367), il rédige ses Lettres de vieillesse.

En 1370 la mort du pape Urbain V et l’échec du retour à Rome l’attriste profondément. Il se fait construire une modeste demeure à Arquà, près de Padoue. Jusqu’au bout, il continue d’écrire. Il meurt le 19 juillet 1374, à la veille de son 70e  anniversaire.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait Pétrarque

Ainsi parlait Pétrarque

Dits et maximes de vie traduits de l’italien et du latin et présentés par Antoine de Rosny. BILINGUE

« Peut-être aurez-vous entendu parler de moi, même si je doute qu’un nom aussi mince, aussi obscur, voyage loin dans l’espace et le temps. » C’est ainsi que Pétrarque s’adresse à la postérité dans sa dernière Lettre de la vieillesse.

Sept siècles après, son œuvre connaît un regain d’intérêt considérable. C’est ainsi qu’ont été publiées récemment l’intégralité des Lettres familières (6 vol., 2002-2015) et des Lettres de la vieillesse (5 vol., à la traduction desquels a participé Antoine de Rosny, 2002-2013). Quant au fameux Canzoniere, plusieurs traductions en été données aux Belles Lettres (2009) ou chez Gallimard (2018).

Pétrarque (Francesco Petrarca) est aussi français qu’italien. Il passe sa jeunesse à Avignon ; c’est là qu’il rencontre Laure de Noves, passion de toute sa vie ; c’est dans sa maison des bords de Sorgue qu’il connaît les plus heureux moments.

L’œuvre de Pétrarque est l’une des plus vastes de la Renaissance italienne. On connaît le poète amoureux, mais on ignore le moraliste ; on connaît  l’écrivain italien, mais on oublie l’œuvre latine ; on prend pour argent comptant le mythe qu’il s’est lui-même construit (très moderne en cela !) et on néglige les textes. En réalité, a-t-il bien effectué l’ascension du mont Ventoux en compagnie de son frère Gérard ? Est-ce bien en l’église Sainte-Claire d’Avignon qu’il a eu la vision merveilleuse de Laure de Noves ? A-t-il vraiment reçu la couronne de lauriers sur le Capitole ?

Nulle vérité définitive chez Pétrarque, qui retouche inlassablement ses œuvres, à la manière du Montaigne des Essais. Son existence entière est placée sous le signe de l’exil et de l’errance. Pas d’écrivain plus cosmopolite que lui. Pas d’écrivain plus tourmenté par un amour impossible.

Les fragments ici présentés permettent de restituer l’unité de cet ensemble indissociable : traités, pamphlets, dialogues, poèmes et lettres. – Il sont été choisis et traduits par Antoine de Rosny, excellent connaisseur de l’œuvre de Pétrarque, qui a également participé à la traduction des Lettres de vieillesse aux Belles Lettres. Antoine de Rosny est également l’auteur du Ainsi parlait André Suarès.

      Coll. Ainsi parlait – 176 pages – 2021 – ISBN 978-2-845-90318-0 – 14 €

Sur les rives de Tibériade

Poèmes épars suivis de lettres et d’articles

Traduit de l’hébreu et présenté par Bernard Grasset

L’œuvre poétique de Rachel (1890-1931), qui lui vaut d’être considérée aujourd’hui comme une fondatrice de la littérature hébraïque moderne, est constituée de seulement trois recueils : Regain (1927) ; De loin (1930) et Nébo (posthume, 1932). Traduite en de nombreuses langues, cette œuvre a paru en français pour la première fois chez Arfuyen avec Regain (2006) et De loin, suivi de Nébo (2013), en édition bilingue hébreu-français et dans la traduction de Bernard Grasset.

Aux 114 poèmes de ces recueils s’ajoutent 30 poèmes épars dans diverses publications, mais aussi des articles et des lettres. Après avoir publié les trois grands recueils de Rachel, les Éditions Arfuyen publient sous le titre Sur les rives de Tibériade l’ensemble de ces poèmes épars, articles et lettres.  Ce titre est celui de son tout premier article, écrit en russe, à Odessa en 1919 alors que déjà la maladie apparaissait : « Ce n’est pas seulement un paysage, le lac de Tibériade, écrit-elle, ni un fragment de nature – le destin d’un peuple s’allie à son nom. Avec des yeux sans nombre il nous regarde des profondeurs de notre passé, avec mille lèvres il parle au cœur. » Ce paysage demeurera jusqu’à la fin son recours spirituel.

Les poèmes ici présentés en édition bilingue sont suivis de quatre lettres écrites de France, alors qu’elle faisait des études d’agronomie à Toulouse entre 1913 et 1916, ainsi que de trois poèmes épistolaires. Quant aux articles, leurs thèmes sont des plus variés : la vie des pionniers, la poésie, le théâtre, la littérature, les arts plastiques, la philosophie ou même saint François d’Assise en qui elle voit un frère des pionniers d’Israël « par leur attachement à la nature et à une pauvreté joyeuse ».

         Coll. Neige – 192 pages – 2021 – ISBN 978-2-845-90316-6 – 17 €

Septembre 2021

L’itinéraire spirituel de Rilke

La Grande Guerre vient de se terminer. Rilke l’a passée en Allemagne où il était en déplacement au début du conflit. Il a choisi de s’installer à Munich où un cercle d’amis peintres – Lou Albert-Lazard, Klee, Kandinsky, Franz Marc – le soutient. Ce n’est qu’en mai 1918 qu’il s’est résolu à louer un appartement, Ainmillerstraße 34. Jusqu’à cette date il a vécu à l’hôtel ou chez des amis.   

Que faire face à la guerre, « ce Dieu déchaîné qui dévore les peuples »  (lettre à K. et E. van der Heydt, 6.11.1914) ? Rilke a cessé d’écrire, refuse de donner des conférences. Il se méfie des journaux, s’interroge sur les lendemains politiques, fréquente les réunions révolutionnaires. Un jour de mai 1919, dénoncé pour bolchévisme, il sera réveillé à cinq heures par des soldats venus perquisitionner son appartement.

« Et pourtant, pourtant… dans l’individu, que d’espoir, toujours et encore, que de réalité, de bonne volonté, de richesse ! Quand on voit cette foule trouble, confuse, on ne comprend pas qu’il puisse s’y perdre si totalement, comme sans laisser de traces » (lettre à Anni Mewes, 19.12.1918). Comment arrive-t-il que tant de possibilités soient offertes en vain ? Quelle fatalité détourne les hommes de leur plein et harmonieux accomplissement ? Visitant une école expérimentale, à Samskola, en Suède, en 1905, Rilke s’était trouvé affronté à la même constatation : « Il me semble que nous autres adultes, nous vivons dans un monde où il n’y a pas de liberté. La liberté est une loi mouvementée qui croît et se développe avec l’âme de l’homme. Nos lois ne sont plus les nôtres. Elles sont restées en arrière pendant que la vie courait… On les a retenues par avarice, par ambition, par égoïsme. Mais avant tout : par peur » (Samskola, 1905). Au lieu d’éduquer les enfants à construire leur propre vie, les parents les éduquent à vivre dans le monde où ils ont eux-mêmes vécu. Au lieu de les préparer à construire l’avenir, ils les enferment dans les habitudes du passé. Ainsi l’éducation est-elle en réalité le plus souvent un véritable « sabotage » (Pfuscherei).   

Rilke parle là d’expérience. Dès sa prime enfance, il lui semble avoir été écrasé par la bigoterie et les frustrations de sa mère comme par le prosaïsme et les nostalgies militaires de son père. L’École des Cadets de Skt. Pölten où il restera de 1886 à 1891 aggravera cette impression de solitude et d’irréalité : « Je n’aurais pas pu réaliser ma vie, écrira-t-il à l’un de ses anciens professeurs, si pendant des dizaines d’années je n’avais pas repoussé tous les souvenirs de Skt. Pölten, car ils me détruisaient intérieurement. […] Lorsque j’ai lu les Souvenirs de la maison des morts, j’ai eu le sentiment de les connaître pour les avoir vécus, car, si mes souffrances n’égalaient pas celles des bagnards de Sibérie, je n’étais qu’un enfant, seul face à un monde hostile » (lettre au général-major Sedlakowitz, 9 décembre 1920).

« Ne croyez pas que le destin soit plus que la densité de l’enfance », proclamera le poète dans la Septième des Élégies de Duino. Mais cette densité, le jeune René en a été détourné. Alors qu’il aurait pu en cet âge privilégié accéder de plain-pied au réel, on l’en a coupé, on l’a enfermé en lui-même en une terrible « inversion ». C’est ce même mot Umkehr (retournement, renversement) qu’il utilisera dans la Huitième Élégie pour caractériser la terrible solitude des humains : « À plein regard, la créature / voit dans l’Ouvert. Nos yeux à nous seuls / comme inversés [umgekehrt], posés ainsi que pièges / autour d’elle, cernant son libre élan. » 

Tout l’itinéraire spirituel de Rilke est un long chemin pour se libérer de cet enfermement en soi et accéder au réel, pour vivre enfin dans l’Ouvert. Chemin tâtonnant qu’aucun enseignement n’a balisé, qu’aucun maître n’a guidé. Dissuadé par son éducation de s’en remettre à des directives ou à des influences, Rilke préfère tracer lui-même sa voie, confiant qu’il y a au fond de lui – en sa jeunesse même et sa neuve expérience – une loi qu’il s’agit seulement de trouver et certain que nul autre ne peut le faire.                                                      

Sur « À l’ombre d’un tilleul »

La lecture de Serge Hartmann

Extraits d’un article sur À l’ombre d’un tilleul, de Catherine de Gueberschwihr,  paru dans les DNA le 9 mai 2021 

C’est une voix qui surgit des profondeurs du XIVe  siècle. Celle de Catherine de Gueberschwihr, sœur du couvent d’Unterlinden à Colmar, qui raconta la vie de ses fondatrices. Écrit en latin, ce texte essentiel de la littérature féminine médiévale est enfin traduit en français. Et édité chez Arfuyen. […]

Sous la plume de Catherine de Gueberschwihr, c’est l’imaginaire religieux du Moyen Âge, au fantastique digne des tympans de nos cathédrales, qui resurgit. Les âmes mécréantes y subissent les tourments les plus horribles, « conséquences du jugement du Dieu Tout-Puissant qui ne laisse impunie aucune faute, même la plus infime aux yeux des hommes ». Quant aux personnes les plus pieuses, elles s’y éteignent en dégageant des parfums délicieux comme nul n’en avait jamais respiré, tandis que leurs esprits s’élèvent au ciel dans un concert d’anges pour y rejoindre le Seigneur, « qui est la source et l’origine de tout bien ».

Connues des spécialistes du Moyen Âge à travers deux manuscrits du XVe  siècle, l’un conservé à la bibliothèque de la ville de Colmar, l’autre à la Bibliothèque nationale de France, ces Vitae sororum (Vies des sœurs ), dont la version originale a disparu, sont considérées comme un texte essentiel pour qui s’intéresse à la foi comme au quotidien des moniales entre les XIIIe et XIVe  siècles. Écrite pour l’essentiel à la fin de sa vie par Catherine de Gueberschwihr, une sœur du couvent d’Unterlinden de Colmar, cette quarantaine de biographies a pour objet de célébrer l’action édifiante des religieuses qui l’ont précédée.

À l’origine de la création d’Unterlinden, qui tire son nom d’un faubourg de la petite cité médiévale, Sub Tilia (Sous le tilleul ), il y a deux veuves issues de la noblesse : Agnès de Hergheim et Agnès de Mittelheim. Elles s’y retirent avec leurs enfants vers 1230, pour ne plus se consacrer qu’au salut de leurs âmes, avant d’être bientôt rejointes par d’autres femmes. Dès 1245, elles obtiennent du pape d’être rattachées à l’ordre des dominicains. Disposant de biens, de terres et de vignobles, elles donneront à leur couvent les moyens de sa vocation : en 1269, le chœur de l’église est consacré par l’illustre théologien Albert le Grand.

« On sait peu de chose de Catherine de Gueberschwihr, notamment sur la fonction qu’elle occupait au couvent. Mais il s’agissait d’une vraie lettrée, maîtrisant parfaitement le latin comme en témoignent ses écrits. Elle est probablement née vers 1260 et morte vers 1330. Elle a donc connu certaines des sœurs qu’elle évoque puisqu’elle mentionne qu’elle est entrée très jeune à Unterlinden », observe Gérard Pfister. […]

La langue utilisée par Catherine de Gueberschwihr, observe la traductrice, est bien sûr marquée par l’influence de la Bible mais aussi par le latin classique. « Les mots sont employés à bon escient, la grammaire est le plus souvent sûre, le style est maîtrisé, même si certaines tournures souffrent parfois de lourdeur », commente Christine de Joux qui évoque « un véritable talent d’écrivain ».

Certes, le merveilleux s’invite dans ce texte où il est beaucoup questions d’apparitions, de visions, de révélations et d’extases. Mais ces biographies des sœurs d’Unterlinden documentent aussi leur quotidien auquel Catherine de Gueberschwihr demeure sensible. « Avec elle, le lecteur visite le monastère », poursuit Christine de Joux. La diversité sociale des sœurs y est mise en évidence. Elles viennent de la noblesse d’Alsace ou des proches contrées, mais aussi du patriciat urbain ou de la paysannerie aisée. Si beaucoup sont veuves, certaines ont quitté leurs maris, avec leur accord.

Cet éclairage historique participe pour beaucoup de l’intérêt de Gérard Pfister dont le catalogue a déjà consacré de belles pages ancrées dans la mystique rhénane. Et l’éditeur de glisser, le ton rêveur : « Quand on pense que Catherine de Gueberschwihr a dû croiser Maître Eckhart, qui revient à Strasbourg en 1314 … L’ordre des Dominicains l’avait nommé vicaire général de Teutonie. Il est probable qu’il l’a rencontrée : Unterlinden était un couvent renommé et Catherine, on le voit par sa maîtrise du latin, une intellectuelle ». Un silence. Que “sa” Catherine ait pu échanger avec le grand penseur de la mystique rhénane, cela le laisse un rien ému…