Sur « Ainsi parlait André Suarès »

La lecture de Didier Ayres

Extraits de l’article publié sur Ainsi parlait André Suarès le 7 octobre 2020 sur le site La Cause littéraire

Comment définir ma jubilation à la lecture de ce livre où André Suarès apparaît dans sa complexité autant que dans son intégrité intellectuelle ? Cette forme panoramique – à laquelle nous habitue cette Collection Ainsi parlait, chez Arfuyen – permet de jeter une lumière sur ses intérêts artistiques et humains. De plus, j’y ai retrouvé des idées qui me semblent d’une grande justesse, provoquant mon alacrité intérieure. Car le sujet dominant de l’ouvrage réside dans la proposition suivante : comment augmenter la qualité morale et artistique de la poésie et du poète. Donc, quelle nature doit avoir l’artiste, s’il veut augmenter l’homme, lui faire rencontrer ce qui lui est principal ou principiel, en tous cas lui ouvrir le chemin de la quintessence de l’âme, essence qui ne doit jamais faiblir ?

Suarès montre toujours le haut, peut-être à l’image du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci, lequel indique en somme deux voies : l’une vers le ciel et l’autre, plus prosaïque, vers sa houlette. Cette indication soulignant que la voie mystique n’abolit pas la voie pastorale ; donc, c’est quand même toujours l’exhaussement qui reste désiré et désirable. Avec Suarès, la parole est édifiante, elle désigne la vérité haute de soi, de l’homme et de l’art, du poète et du livre. […]

Art, vie, langage, la morale, l’éducation, tour à tour évoqués, ne le sont que pour assigner au poète la mission élevée et souveraine de détenir la beauté, particulièrement avec la langue française que l’auteur met au sommet dans son panthéon. Donc, rien n’est exclu de la philosophie, de la méditation, de l’intellection de l’idée pure, nue, quasiment violente. Sur ce promontoire esthétique, il est possible de dire. Dire le mystère et comment ce mystère opère sur la littérature. L’artiste ne doit avoir de cesse de gravir. Et cette élévation a pour conséquence de toucher aux éléments invisibles, rendus présents par des dieux, force illuminatrice, et éminemment du Dieu chrétien, envisagé comme une cristallisation des temps, sujet à tout l’exhaussement spirituel et devenant une intelligence supérieure. « Le grand poète ne peut se passer de Dieu, ou connu ou cherché, ou désiré de la soif ou bu avec ivresse : quel qu’il soit, ce Dieu, ou de quel nom qu’il le nomme, le poète a besoin d’un créateur et d’un père : il lui faut, étant celui qui crée. » « Le grand artiste est un aristocrate. Voilà ce qui le sépare presque toujours du public et de son temps. »

Ne nous méprenons pas, ce gravissement moral de l’artiste tout entier n’est pas un baume douceâtre mais une route fébrile, où souffrir est presque nécessaire : travailler sans relâche, créer, user les liens entre la création et son créateur. Souffrir pour créer est une action ouverte, universelle, une vérité partagée de tous, mais qui, pour l’artiste, ressemble à une charge, une forme d’office un peu sacré. Il y a quelque chose d’Une Symphonie Alpestre de Strauss dans ces lignes de Suarès. […]

Sur « Passage des embellies »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits de l’article publié sur Passage des embellies le 17 septembre 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique

Il y a des livres qui brûlent. Non seulement par eux-mêmes, par la patience et le degré d’attention qu’ils portent tant au monde qu’à l’exploration de l’intériorité, mais parce qu’ils affadissent tout ce qui autour d’eux prétend être de la littérature. Ils avancent dans leur lumière et fantômisent, si je puis risquer ce mot, tout le reste qui soudain prend un goût de cendre. Ainsi de Passage des embellies de Jean-Pierre Vidal qui paraît chez Arfuyen dans la collection Les Cahiers d’Arfuyen avec en couverture une belle huile de Marie Alloy. C’est une première publication chez cet éditeur. […]

Passage des embellies est construit en sept parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ces courtes proses ouvrent un espace de réflexion qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma. Le recueil se clôt avec une suite intitulée Thanks comprenant 23 poèmes.

Cheminer dans des textes si différents pourrait laisser penser que le lecteur en éprouve un malaise. Eh bien non, chacun d’eux est éclairé en diagonale par une réverbération à la fois incertaine et indéniable dont le titre donne la clé : l’embellie. Mot magnifique dont la sonorité suggère ce qu’il désigne ; le dictionnaire nous apprend que c’est une « amélioration momentanée de l’état de la mer et diminution du vent pendant une tempête, ou encore éclaircie du ciel pendant le mauvais temps et la pluie ». Mais je préfère l’éclairage ou plutôt la transposition poétique qu’en donne l’auteur lui-même à la page 23 avec « L’acte éternel » : « Il y a dans une vie quelques actes éternels qui échappent à toute morale, à toute chronologie. Ce sont des gestes, des situations muettes, parfois des paroles dont la justesse brise, pour un moment hors du temps, l’infinie théorie des mensonges. »

Voilà, me semble-t-il, ce qu’il faut entendre par « embellies » dont le passage fait le sel de la vie, comme on dit ; étincelantes, elles éclaircissent le ciel accablant des jours, font vivre la vie (« moindres, et la vie ressemble à la mort »). Les embellies sont peut-être comparables à ces « instants privilégiés » autour desquels Jean Grenier a bâti une partie de son œuvre. Et Jean-Pierre Vidal de nous souffler ce florilège : « L’écoute dans la salle de classe désertée, le geste de l’aimée ouvrant à la lampe du soir sa chemise et donnant ses seins, la lumière soudaine des falaises de Plouha, le ciel au-dessus de Claire dans sa blouse blanche, les nuages qui passaient un matin dans le ciel au-dessus du funiculaire, sont de tels actes qui forment dans le monde un réseau invisible et tenace.
Ma vie, dépouillée de tous les autres actes
. »

Ce livre est la récollection kaléidoscopique de ces instants « merveilleux et évanouis ». Un album dont le propos est de dessiner « une ligne de joie refusant l’absurde, tentant d’établir au plus haut la cohérence d’un espoir véridique plus grand que le possible ». Vient aussi sous la plume de Jean-Pierre Vidal l’image des cartes à jouer : « Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucun aveu plus intime que celui-ci, et cependant si talentueusement passé au tamis de la mémoire et de l’écriture poétique que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Où est l’unité dans tout cela ? Les proses se répondent, s’annulent, produisant comme une ivresse. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. » Assurément. Oserai-je ajouter : dans les scintillations d’une prose à combustion lente, patiente, recueillie qui ne cesse de nous faire l’offrande de lever la tête pour goûter, penser, rêver… […]

Blaise PASCAL

(1623-1662)

Pascal est né en 1623 à Clermont-Ferrand. Son père est un haut magistrat savant et lettré, sa mère meurt trois ans plus tard. Blaise n’ira jamais à d’autre école qu’à celle de son père.

En 1635, il découvre seul la 32e proposition d’Euclide et, en 1642, il invente la machine arithmétique. En 1647, il reçoit la visite de Descartes et discute de l’existence du vide.

En 1653, sa sœur Jacqueline prend le voile à Port-Royal. Le 23 novembre 1654, c’est la nuit de feu relatée par le Mémorial. Au début 1655, il fait retraite à Port-Royal-des-Champs. En janvier 1656 paraît la première Provinciale contre les jésuites. En septembre, les Provinciales sont mises à l’Index.

Le 24 mars 1656, sa nièce est guérie d’une fistule lacrymale au contact d’un reliquaire contenant une épine de la couronne du Christ. Pascal dépose comme témoin de ce miracle dit « de la Sainte Épine ». Il commence à travailler à une apologie du christianisme qui deviendra les Pensées.

En 1658, il lance un défi sur la Roulette. Personne n’ayant trouvé la solution, Pascal fait paraître l’année suivante, sous pseudonyme, des lettres la donnant, ainsi que des traités sur le  calcul infinitésimal.

En 1662 Pascal lance à Paris les « carrosses à cinq sols », précurseurs des transports publics urbains. En juin, son état de santé s’aggrave. Il lègue la moitié de ses biens aux pauvres et meurt le 19 août 1662.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Ainsi parlait Blaise Pascal

Ainsi parlait Blaise Pascal

Pascal est un génie précoce à la manière de Mozart, universel à la manière d’Einstein, charismatique à la manière de Stephen Hawking. Ses fameuses Pensées sont une œuvre d’une puissance inégalée : le « nez de Cléopâtre », le « roseau pensant », les « deux infinis », le « pari », le « divertissement », autant de thèmes qui sont passés de cette œuvre dans le domaine public. Ses Lettres, ses écrits polémiques, les préfaces de ses traités scientifiques, qui pourtant les connaît ? Qui connaît l’homme, généreux, angoissé, libre ?

Spécialiste de Pascal, traducteur de l’hébreu (notamment Rachel chez Arfuyen) et du grec, Bernard Grasset nous guide dans cette œuvre diverse et fascinante.  « Pascal, écrit Bernard Grasset, un scientifique devenu mystique, un contempteur des philosophes et des poètes devenu maître de sagesse et artiste souverain du langage. Chez lui tout nous étonne et nous fascine, tout nous conduit hors des sentiers convenus. »

Pascal est une des figures les plus originales et géniales de la littérature française. Ses Pensées sont parmi les textes les plus cités, souvent de travers. Mais qui connaît ses autres écrits : ses lettres mais aussi ses textes scientifiques, spirituels, philosophiques ou polémiques ?

Selon l’esprit de la collection Ainsi parlait, ce petit ouvrage vise à faire découvrir de manière facile et agréable l’ensemble des facettes de ce véritable météore de la littérature.

Un homme moderne par son esprit profondément scientifique et par ses angoisses existentielles. Héritier de Montaigne et précurseur de Leopardi, Nietzsche ou Kierkegard, Pascal a une place essentielle dans la pensée européenne.

Son écriture est unique par son intensité, sa limpidité et son élégance. Homme de contrastes, Pascal allie une extrême intelligence avec une vive sensibilité, raison et émotion, esprit de géométrie et esprit de finesse.

Volontaire, esprit indépendant, il témoigna d’une longue patience dans la souffrance. Savant mathématicien, il garde le sens pratique, reste attentif au concret. Son aventure intellectuelle et spirituelle nous touche par sa liberté, sa fulgurance et son incandescence.

          Coll. Ainsi parlait – 176 p – 2020 –  978-2-845-90298-5 – 14 €

R. Mordechai Joseph Leiner (1801-1854). La liberté hassidique

La collection Les Carnets spirituels a lancé en 2011 avec Catherine Chalier une série consacrée aux maîtres du hassidisme : Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), Le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926).

Ce 5e volume est consacré à Rabbi Mordechai Joseph Leiner (1856-1926), qui fut un temps disciple du fameux Rabbi de Kotzk. 

Rabbi Leiner est, dit-on, celui qui a le mieux compris la spiritualité du Baal Chem Tov (1698-1760), fondateur du hassidisme. Sa méditation est centre sur le problème de la violence et du libre-arbitre. D’où le sous-titre : La Liberté hassidique.

Son livre unique, Les Eaux de Siloé, écrit en hébreu, recueille les homélies qu’il a prononcées en Yiddich.  Catherine Chalier, grande spécialiste de la tradition hassidique, en donne une traduction et une présentation lumineuses.

Comme le Baal Chem Tov, fondateur du hassidisme, un siècle avant lui, Rabbi Leiner cherche à penser comment l’âme humaine peut parvenir à se réconcilier avec sa source divine. C’est pour lui l’essentiel face à la violence qui prévaut en ce monde.

Son livre, dont certains jugèrent les audaces  hérétiques, est le premier livre hassidique publié sans les approbations traditionnelles. De quel ordre est la rivalité entre les deux fils de Jacob, Juda et Joseph ? Juda, porte une pure grâce à la « racine de sa vie » : il reçoit la révélation de toujours « regarder vers l’Éternel ». Joseph, atteste au contraire de la primauté absolue de la Loi (halakha). Comme Juda, R. Leiner propose une approche individualiste de la spiritualité.

Selon lui, Dieu reste absent pour la plupart des humains, qui ne sont jamais directement éclairés par Lui ; mais il est présent aussi, car la Torah et les rites restent un guide sûr pour vivre en ce monde-ci sans avoir à faire des choix. Ne plus ressentir le besoin de la Loi ne dispense donc pas de la nécessité de lui rester fidèle. Le risque est de se faire des illusions sur l’illumination dont on jouit.

L’assassinat de Rabbi Mordechai Joseph Eleazar de Radzyn, dernier descendant de Rabbi Leiner, bouleversa les juifs du Ghetto de Varsovie. R. Leiner n’a jamais soutenu que la malignité humaine est voulue par Dieu. Il enseigne qu’unir sa volonté propre à la Sienne et pressentir sa puissance au plus secret de soi constitue la voie d’une libération de ses illusions sur Lui, sur soi et sur le monde. C’est très différent.

      Coll. Les Carnets spirituels – 144 p – 2019 –  978-2-845-90299-2 – 14 €

Rabbi Mordechai Joseph LEINER

(1801-1854)

Rabbi Mordechai Joseph Leiner est né à Tomashov, dans la province de Lublin en Pologne, en 1801 dans une famille de tradition hassidique.

Son père meurt alors qu’il n’a que deux ans. Peu de choses sont connues de son enfance. Il a été le disciple du renommé rabbin hassidique Simha Bunem auprès duquel il a été introduit par le Rabbi de Kotzk. Après la mort de Rabbi Bunem, le Rabbi de Kotzk lui succède et fonde sa propre école où Rabbi Leiner le suit.

Rabbi Leiner  rompt avec le Rabbi de Kotzk en 1839 peut-être à cause des tendances ascétiques extrêmes de ce dernier. R. Leiner fonde alors son propre mouvement d’abord à Tomaszow puis à Izbica Dès lors l’antagonisme entre les disciples du Rabbi de Kotzk et ceux de R. Leiner se creuse et lui-même ne reverra plus jamais son ancien maître. R. Leiner meurt à Ibizca en 1854.

Sa pensée nous est connue par son livre Mei haChiloah (Les eaux de Siloé) qui propose des commentaires sur la Torah et sur le Talmud. Rassemblés par son petit-fils, ces textes ont été publiés en 1860. Les propos de R. Leiner s’inspirent beaucoup de la Cabbale dont ils donnent une interprétation davantage désireuse d’éclairer les profondeurs de la psyché humaine que d’élaborer une théosophie. Mais il se réfère également au Talmud et aux philosophes juifs, en particulier Maïmonide dont il préconise la voie moyenne.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Rabbi Mordechai Joseph Leiner (1801-1854). La liberté hassidique 

Alda MERINI

(1931-2009)

Alda Merini est née en 1931 à Milan. Bien que de milieu très modeste et ayant dû interrompre ses études, elle est remarquée pour ses textes alors qu’elle n’a que 15 ans.

En 1947, elle affronte « les premières ombres de son esprit ». Des troubles bipolaires sont diagnostiqués. En 1953, elle épouse un ouvrier, Ettore Carniti, avec qui elle aura quatre filles. La même année sort son premier livre, La presenza di Orfeo, d’emblée salué par Pasolini.

De 1964 à 1972, elle est internée à l’hôpital psychiatrique de Milan. Ce n’est qu’en 1979 qu’elle  peut recommencer à écrire. Son mari mort en 1983, elle se retrouve seule et oubliée du monde littéraire. En 1984 paraît pourtant La Terra Santa et elle se remarie avec un médecin et poète de Tarente, âgé de 85 ans.

 À la mort de son second mari elle rentre à Milan où son œuvre commence enfin à être reconnue. Elle reçoit en 1993 le prestigieux prix Librex Montale.

Elle ne survit pourtant que grâce aux aides sociales. Son œuvre témoigne de cette proximité viscérale avec les exclus.  Lorsqu’en 2004, elle est à nouveau internée, des messages affluent de toute l’Italie appelant à l’aider. Les hommages à son œuvre se multiplient.

Alda Merini meurt en 2009. Des funérailles officielles sont célébrées dans le Dôme de Milan. Une maison-musée lui a été consacrée par la ville de Milan.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

La folle de la porte à côté

La folle de la porte à côté

La pazza della porta accanto

Traduit de l’italien par Monique Baccelli – Préface de Gérard Pfister

Alda Merini (1931-2009) est l’une des écrivaines italiennes les plus singulières et les plus aimées. Son œuvre de prosatrice et de poète est immense. Son destin de marginale et de rebelle a autant suscité le scandale que la sympathie.

La folle de la porte à côté est l’un de ses livres les plus représentatifs. Mêlant fiction, souvenirs et réflexions, c’est un récit extravagant où la Merini expose en toute candeur – et malice – sa vie désordonnée.

Cette « Folle de la porte à côté » dont nous parle l’auteur, qui est-ce ? « Pour moi, dit Alda Merini, c’est ma voisine. Pour elle, la folle c’est moi, comme pour tous les habitants du Naviglio [son quartier à Milan] et de mon immeuble. »

Alda Merini a vécu toute sa vie avec la folie, « une sereine vie commune avec la folie », dit-elle. « La folie est l’une des choses les plus sacrées qui existent sur terre. C’est un parcours de douleur purificateur, une souffrance comme quintessence de la logique. » Toute sa vie, Alda Merini a vécu dans la marginalité et l’indigence. Assumant une sexualité débridée, mère de quatre filles dont elle ne s’est pas occupée, vivant dans la rue et les cafés autant que chez elle, elle a tiré de cette vie une œuvre unique, inouïe qui lui a valu sur le tard l’admiration et l’affection de tous les Italiens.

Clocharde géniale, innocente provocatrice, elle livre dans cette Folle de la porte à côté une auto-biographie fantasmée et lucide, follement roma-nesque et, en dépit de tout, profondément joyeuse.

« Titano s’y connaissait en femmes et il disait partout que j’avais une peau sobre et veloutée. En fait c’était vrai. L’hibernation hospitalière avait maintenu en vie certaines veinules légèrement diaphanes, à peine esquissées. » Il y a dans tout ce qu’écrit Alda Merini une spontanéité qui saisit le lecteur par une sorte d’évidence et d’étrangeté.

Le long entretien qui suit La folle de la porte à côté permet de comprendre la personnalité complexe et attachante de cette femme délirante et hyperlucide.

La traductrice de ce texte dérangeant et truculent, Monique Baccelli a traduit les plus grands écrivains italiens, d’Italo Svevo à Cristina Campo.

Coll. Les Vies imaginaires – 2020 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90317-3

Sur «Un printemps à Hongo »

La lecture de Kevin Dio

Article sur Un printemps à Hongo publié le 19 septembre 2020 sur le site littéraire Comaujapon

Ce journal est unique en son genre, puisque Takuboku l’a écrit en romaji (caractères latins) entre avril et juin 1909. Takuboku avait alors 23 ans et nous livre ici un journal sans artifice : il est honnête dans son quotidien, il ne cache rien ni ne se vante de rien. Outre les caractères qu’il a choisis pour le rédiger (qui a d’ailleurs dû rendre la traduction bien difficile), le contenu de son journal est lui aussi unique.

« Seul éveillé dans la métropole apaisée qui sommeille, comptant les souffles de cette calme nuit de printemps, je me suis rendu compte à quel point ma vie dans cette petite pièce de trois tatami et demi est insipide et dénuée de sens. »

Après avoir lu Une poignée de sable, un recueil de tankas de Takuboku que j’ai beaucoup apprécié, j’avais très envie d’en lire plus sur cet auteur, décédé prématurément à l’âge de 26 ans. J’ai donc été ravi de découvrir ce journal, qui ne m’a pas déçu. Tout d’abord, il faut noter qu’un travail intéressant a été fait sur la préface, qui nous donne un peu de contexte et qui nous permet de comprendre quel homme était Takuboku et ce qui le rendait fascinant. Et puis, la lecture du journal débute, et c’est une excellente lecture qui se dessine – très différente des journaux japonais que j’ai pu lire.

« La sensation qu’on a après une journée de travail soutenu, quel que soit le travail, est incomparablement agréable. C’est là sans doute que se trouve le sens profond de la vie. »

Takuboku vit donc à Tokyo, dans une résidence dans laquelle il est entouré d’un ami et de servantes. Il corrige des épreuves et écrit dans son temps libre, pour gagner de l’argent pour pouvoir faire venir sa famille. Et il ne va rien nous cacher : sa principale préoccupation, c’est l’argent, qu’il a d’ailleurs du mal à économiser. Il ne va pas non plus hésiter à partager ses réflexions sur sa vie, son travail, ses désirs (et notamment les prostituées qu’il a fréquentées), son amour pour sa femme qui s’étiole…

Et c’est cette franchise qui est surprenante et rend la lecture passionnante : on a l’impression d’être dans la confidence et on prend plaisir à découvrir le quotidien de cet écrivain sans le sou dans le Japon du début du XXe siècle.

Un journal sans fioriture et dont l’honnêteté surprend et nous offre une expérience de lecture comme aucune autre, par un écrivain japonais unique dans son genre.

Sur « Des yeux de nuit »

La lecture de François Lallier

Extraits de l’article sur Des yeux de nuit publié en octobre 2002 dans Bourgogne côté livres

La suite de textes publiée chez Arfuyen par Valérie-Catherine Richez forme comme un récit, un récit de voyage vers des régions extrêmes de la terre. Voyage, mais aussi action ou même danse sur le théâtre du visible, où substances, textures, couleurs construisent l’espace, où les sons mêmes sont apparition de la matière du monde et dont le protagoniste est le corps qui se découvre apparenté aux terres, aux figures lointaines qu’il a côtoyées, traver­sées.

Résonance d’instrument pour une musique inconnue. Y prend place tout un peuple d’êtres, en leurs langues, leur religions, leurs rites. Villageois, ascètes, jeteurs de sorts, femmes et enfants en haillons dans les boues rouges, hommes de castes ou tribus obscures, occupés de guerre ou de magie, voyageurs dans des gares, prêtres voués aux forces de l’âme dans le miroir multiple de l’image. Animaux, embléma­tiques mais proches. Villes, déserts, montagnes, fleuves, sables et boues, cieux brûlant de soleil ou d’étoiles changeant au gré du seul voyage, celui du « soi » qui s’éprouve en lui, ouvre les yeux dans la lumière obscure, ne se veut que ce seul regard.

Au commencement – comme un éveil –, l’ouver­ture de qui a « lié son sort à celui des visions », et naît ainsi, cherchant à « dissocier le dedans et le dehors », bien que porteur de toute une épaisseur de temps, d’une mémoire. Un temps qui plonge dans l’enfance, autre origine, et la garde à ses côtés (« dans ta main, la minuscule main de l’enfant en haillons posée comme une pierre précieuse ») mais indique aussi un orient, dans l’avancée du voyage, accumulation et dissipation d’instants dans le possible jus­qu’au point final où se reconnaîtra un vrai savoir, sur la voie de la transparence.

Savoir de la destruction – de la déesse noire. Savoir qui fait entrer et sortir du rêve. Savoir qui « voit l’âme sans corps dans les corps ». Savoir qui renonce à la délivrance : « Vivant sans nom et sans visage, n’espère jamais aucune délivrance. Tu n’as jamais été lié. » Savoir enfin qu’il n’y a « pas d’envers, pas de puits où chuter », mais seulement au bout de la « vraie piste », « l’endroit le plus proche du monde ». […]

Parole double, celle qui raconte, mais celle aussi qui vient, dans le récit, sous forme de poèmes, dans la bouche de ceux qui en sont les acteurs et personnages, eux aussi chercheurs, écouteurs de la parole. Ainsi de la Femme qui mange sans cesse le temps (« Les gens de son village refusaient de la reconnaître, disant avoir enfanté une chose étrangère »), celle même qui prononce les mots initiatiques : « Ouvre tes yeux de nuit. » […]

Il faudrait évoquer encore la puissance de créer de l’inouï avec les données les plus simples, venues autant d’une intraitable exploration intérieure que de la fréquentation des lointains géographiques : union d’une conscience de l’irréalité de tout, parcourant les étapes chatoyantes ou terribles de l’illusion, et d’une intensité de la sensation, là où a lieu, pleine­ment, cette conscience – ce voyage. Il n’est pas de terre plus réelle que celle qui aura été parcourue ainsi ; pas de plus lointaine, mais aussi de plus proche, au cœur de la parole.