Ainsi parlait W. B. Yeats

Dits et maximes de vie

Traduit de l’anglais et présenté par Marie-France de Palacio – BILINGUE

Prix Nobel de littérature en 1923, William Butler Yeats (1865-1939), est l’un des plus grands écrivains irlandais. Mais si son nom est célèbre, si son œuvre est placée très haut, si l’on a pu lire de lui un jour quelques poèmes, que connaît-on de son itinéraire et de sa pensée ?

 Les œuvres des plus grands écrivains ont toutes quelque chose de précieux à nous dire : « La littérature, écrit Yeats, est toujours personnelle, elle est toujours la vision qu’a du monde un seul homme, l’expérience d’un seul homme. » Et, dans cette parfaite singularité, elles s’adressent paradoxalement au plus grand nombre : « La littérature est, à mon sens, la grande puissance enseignante du monde, l’ultime créatrice de toutes les valeurs. » C’est le propos même de la collection Ainsi parlait.

 Yeats a abordé tous les genres : essais, théâtre, poésie, mais aussi articles et correspondances. Ses thèmes sont marqués à la fois par la passion de comprendre et l’inquiétude spirituelle ainsi que par le goût de la scène et l’amour de l’Irlande pour l’indépendance de laquelle il n’a cessé de militer

Fasciné par la vie et le mystère du monde, il déteste le dogmatisme et l’intellectualisme. Dans une langue simple, sans jargon ni abstractions, il bouscule les certitudes. Ici, comme le théâtre baroque, masques et métamorphoses sont omniprésents.

Très impliqué dans le mouvement nationaliste, Yeats fut profondément bouleversé par l’Insurrection de Pâques en 1916 et par sa sanglante répression. Les Cygnes sauvages à Coole (1919), écrits à la suite de ce traumatisme, ouvrent une nouvelle période dans sa création, celle de sa maturité.

Marie-France de Palacio, qui présente et traduit ces textes, a été pour Arfuyen la traductrice de L’Histoire de mon cœur, de Richard Jefferies.

      Coll. Ainsi parlait – 176 pages – 2021 – ISBN 978-2-845-90309-8 – 14 €

William Butler Yeats

(1865-1939)

William Butler Yeats est né à Dublin en 1865. Fils et frère de peintre, il fréquente très tôt un milieu d’artistes et d’intellectuels. Il abandonne ses études en 1886 pour se consacrer à l’écriture.

Frappé par les œuvres de Blake, de Shelley et Swedenborg, il se tourne vers la mystique et la philosophie. Il publie en 1889 son premier recueil. C’est aussi l’année de sa rencontre avec l’artiste et militante politique anglaise Maud Gonne, favorable à l’autodétermination irlandaise, qui sera la grande passion de sa vie.

Il sillonne la campagne irlandaise pour recueillir les légendes populaires et travaille à Galway pour le renouveau du théâtre irlandais. Très vite il est internationalement reconnu, notamment aux États-Unis où il se rend plusieurs fois. Il est très impliqué dans la naissance de la République irlandaise.

Il entreprend en 1917 il se lance dans la rénovation d’une tour médiévale, Thoor Ballylee, qui inspirera plusieurs de ses grands recueils. Il reçoit le prix Nobel en 1923. Le théâtre nô influence de plus en plus des œuvres comme Les Quatre Pièces pour danseurs (1921).

L’angoisse de la vieillesse se traduit par une  multiplication des liaisons féminines et une écriture de plus en plus sensuelle. Il meurt dans un petit hôtel du sud de la France, à Roquebrune, le 28 janvier 1939.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait W. B. Yeats

À l’ombre d’un tilleul

Les Vies des sœurs d’Unterlinden

Traduit du latin et présenté par Christine de Joux – postfaces de Georges Bischoff, Rémy Valléjo et Jeanne Ancelet-Hustache (en couverture détail d’un tableau d’Henry Lebert, Le Couvent des Unterlinden, 1838, Musée Unterlinden)

Traduit en allemand dès 1863, transcrit par Jeanne Ancelet-Hustache, première éditrice en France de l’œuvre de Maître Eckhart, le manuscrit des Vitae sororum est l’un des trésors de la Bibliothèque patrimoniale des dominicains à Colmar.

Écrit par une contemporaine de Maître Eckhart, dans un des monastères dont il avait la charge, le prestigieux monastère d’Unterlinden, à Colmar, ce texte est ici traduit en français pour la première fois.

« J’étais déjà avancée en âge, écrit Catherine de Gueberschwihr au début de son récit, lorsque j’ai écrit et rédigé ce texte de ma propre main, d’abord sur des tablettes de cire, alors que ma vue déclinait, et j’étais remplie de crainte et rouge de honte à l’idée que vous puissiez jamais connaître mon ignorance. »

Il est émouvant de lire ces lignes de cette femme, Catherine de Gueberschwihr (1260-1330) qui, au tout début du xive siècle, écrit la vie de quarante-cinq autres femmes. Car elles sont rares les écrivaines, en cet automne du Moyen Âge, et rares aussi les témoignages sur la vie des femmes d’alors.

Catherine de Gueberschwihr est une authentique écrivaine : elle a l’art du récit et de la notation concrète. Elle dispose d’une documentation sur ces sœurs – dont beaucoup ont été mariées – qui donne à son texte un grand intérêt historique et sociologique.

L’intérêt de ce texte est encore renforcé par le fait que le monastère d’Unterlinden, dont elle raconte les origines, est aujourd’hui encore un lieu culturel de premier plan : il est le siège du musée d’Unterlinden qui conserve le fameux Retable d’Issenheim de Mathias Grünewald.

  Coll. Les Vies imaginaires – 336 p. —  2021 – ISBN 978-2-845-900311-1 – 20 €

Catherine de Gueberschwihr

(1260-1330)

Catherine de Gueberschwihr est née vers 1260.  On ne dispose que de peu d’éléments précis sur sa vie. On sait qu’elle est entrée toute jeune encore au monastère d’Unterlinden (« Sous le tilleul »), à Colmar. On ignore les fonctions qu’elle a occupées dans la communauté. Il est possible, comme l’affirme la tradition, qu’elle ait été prieure de la communauté.

On sait qu’elle a été en correspondance avec le célèbre dominicain Venturin de Bergame (1304-1346), ce qui témoigne au moins d’un certain statut. Son style littéraire montre la solidité de sa formation. Son latin, riche et élégant, porte l’empreinte des Écritures mais est aussi très marqué par la langue classique.

Catherine de Gueberschwihr a écrit son livre pendant sa vieillesse. Les religieuses dont elle parle sont toutes mortes, mais certaines récemment, comme la prieure Hedwige de Gundolsheim qu’elle a visiblement bien connue. On est ainsi assuré que l’ouvrage a été écrit après 1282, et probablement dans vers 1330-1340.  

Son nom est cité à la 95e place dans l’obituaire  de sœurs d’Unterlinden. On peut donc penser qu’elle serait morte vers 1330.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

À l’ombre d’un tilleul. Les Vies des sœurs d’Unterlinden

Sur « L’Œuvre poétique » de Hart Crane

La lecture de Thierry Gillybœuf

Extraits d’un article sur L’Œuvre poétique de Hart Crane paru dans Hippocampe n° 25 (mars-avril 2016)

Le 27 avril 1932, entre Veracruz et New York, un homme de trente-trois ans, enjambe la rambarde du vapeur Orizabal qui croise dans la mer des Antilles, et se jette à l’eau dans le Golfe du Mexique. Certains témoins affirment l’avoir entendu prononcer ces derniers mots : “Goodbye everybody !” Pourtant, il n’a laissé aucune lettre expliquant son geste. Quelques heures plus tôt, il avait été corrigé sévèrement par un membre de l’équipage auquel il aurait fait des avances. Peggy Baird, l’épouse de son ami le poète Malcolm Cowley, dont elle vient de divorcer et avec laquelle il entretient une liaison amoureuse passionnée depuis quelques semaines, l’avait retrouvé à l’aube, ce jour-là, piteux, anéanti. Il lui avait confié : “Je ne vais pas y arriver, ma chère. Je suis entièrement disgracié”.

Son nom : Hart Crane, l’un des poètes les plus marquants de sa génération, rongé par l’alcool et hanté par une homosexualité mal acceptée, l’auteur de trois recueils dont l’un d’eux, The Bridge, compte parmi les œuvres fondatrices de la poésie moderne américaine, dont se réclameront des auteurs comme E.E. Cummings, William Carlos Williams, Robert Lowell, T.S. Eliot, Jack Kerouac ou Allen Ginsberg. Son corps ne sera jamais retrouvé : “Hart Crane ne hante plus les rues du bord de l’eau”, écrira Carson McCullers, huit ans plus tard. […]

Ce geste désespéré a la fulgurance sombre de sa poésie post-whitmanienne, caractérisée par ce que T.S. Eliot appellera sa “logique de la métaphore”. L’écriture de Hart Crane, faite de ruptures et d’élans, possède sa part énigmatique – d’aucuns lui reprocheront son hermétisme, quand son érudition, son recours à un vocabulaire volontiers archaïque font assaut de clarté, de lucidité rehaussée de zones d’ombre. Comme l’écrit dans sa remarquable préface Hoa Hôï Vuong, auteur d’une traduction maîtrisée, habitée, essentielle, toute en justesse-justice au texte originel […]

Il y a une remarquable adéquation entre Hart Crane et son traducteur, ou plus exactement son passeur, au sens larbaldien du terme, qui restitue avec intelligence et efficacité les rimes et les rythmes capiteux de ce poète encore méconnu en France, et trop souvent réduit à sa légende maudite d’archange déchu. Certes, il se réclame de Rimbaud, dont il admire le “destructivisme euphorique et explosif”, auquel il emprunte l’imagerie et le symbolisme mystérieux. D’aucuns ont souligné le caractère “désordonné” de son œuvre, alors que cette disparité même relève d’une forme permanente de renouvellement. “En tant que poète”, dira-t-il, “il est fort possible que je sois plus intéressé par les soi-disant empiètements illogiques de la connotation des mots sur la conscience (et leurs combinaisons et leur réciprocité dans la métaphore) que par la préservation de leur signification rigide d’un point de vue logique au détriment du sujet et des perceptions nées du poème”.

Le mérite – l’un des mérites – de ce volume bilingue est de nous révéler nombre de pièces maîtresses, au-delà de la magistrale ode en quinze chants et en vers plus ou moins pindariques que constitue Le Pont, dont Crane entendait faire l’équivalent – et le contrepoids – de La Terre vaine d’Eliot. Le pont, qui, à l’origine est celui de Brooklyn, prend une valeur symbolique dont l’architecture, la structure embrasse et incarne tout ce qui constitue l’Amérique, pour composer une épopée à la fois pré-américaine et panaméricaine, pour dessiner un territoire où le mythe le partage à la réalité moderne, même s’“il n’y a pas de poésie moins régionaliste que celle de Crane, même lorsque le territoire des États-Unis est minutieusement recensé”. […]

Sur « Ainsi parlait Marcel Proust »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Marcel Proust paru sur le site Le Lorgnon mélancolique le 2 février 2021

Proust est à lui seul, a-t-on dit, toute la littérature comme Bach est à lui seul toute la musique. On trouve dans son œuvre toute la modernité, et toute la tradition classique. Il semble donc entendu que tout le monde ne peut qu’aimer et admirer cette œuvre totale qui résume toute la littérature. Mais peut-on croire que chacun ait vraiment lu la Recherche en son entier ? Il est usuel d’entendre quelques vanités intellectuelles prétendre l’avoir fait… A travers l’imposante masse de l’œuvre de maturité, des textes de jeunesse et de la correspondance, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait chez Arfuyen fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs : des « leçons de vie » et plus largement une « pensée ».  « Au fond, notait Proust en 1909 dans Contre Sainte-Beuve, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est. » 

Quelles sont les sources de cette pensée ? Comme le rappelle Gérard Pfister dans la présentation de ce recueil, on s’en tient souvent à son lien familial avec Bergson, mais c’est oublier qu’il a suivi lui-même des études de lettres et de philosophie à la Sorbonne où il obtient une licence en mars 1885. C’est là qu’il acquiert véritablement les « croyances intellectuelles » sur lesquelles il construira son œuvre. Admirateur de Wagner, il s’est également passionné pour la philosophie allemande, de Schelling à Schopenhauer comme le montre le personnage demi comique de Madame de Cambremer qui cite abondamment le pessimiste de Francfort pour se faire prendre au sérieux dans les salons mais ne peut échapper aux rosseries du narrateur, même si ce dernier reconnaît chez elle une vraie culture philosophique. Curieusement, la Recherche apparaît comme un livre où les philosophes sont tenus pour quantité négligeable et leurs lecteurs systématiquement tournés en dérision. Faut-il y voir, se demande Gérard Pfister, sous la forme d’un roman faussement autobiographique et essentiellement poétique, une démarche proprement philosophique ? 

Avec une précision érudite, Gérard Pfister retrace la généalogie des figures de pensée prestigieuses qui ont initié Marcel Proust à la découverte de la philosophie : en premier lieu son professeur de philosophie au lycée Condorcet, Alphonse Darlu (1894-1921) qui permet au jeune Marcel, élève inégal, d’obtenir le prix d’honneur de philosophie au palmarès de 1889. Quant à ses professeurs en Sorbonne, ce sont les personnalités les plus remarquables de la philosophie d’alors. Sont mentionnés : pour la philosophie moderne, Émile Boutroux (1845-1921) qui avait eu pour élèves Blondel et Bergson ; pour la logique et la psychologie, Victor Brochard (1848-1907) qui avait vivement impressionné Nietzsche ; pour les rapports de la science et de la philosophie, Victor Eger (1848-1909) élève de Félix Ravaisson, Paul Janet (1823-1899) et auteur d’une œuvre considérable. Mais, surtout, pour la philosophie de l’art : Gabriel Séailles (1852-1922) qui ne pouvait qu’intéresser au plus haut point le jeune Proust avec ses leçons d’esthétique intitulées Étude de la sensibilité. […]

De fait « L’insuffisance de ce qui est », le narrateur en fait jusqu’au terme final du Temps retrouvé la douloureuse expérience. Dans l’amour, l’amitié comme dans les relations mondaines, les êtres sont toujours décevants ; les attraits dont notre imagination les avait parés ne parviennent pas à déguiser ce qu’ils sont par eux-mêmes : inconstance et inconsistance. Les lieux auxquels nous avions rêvé ne sont jamais à la hauteur de nos attentes. Le réel tout entier s’émiette et se dissout sous les effets d’une conscience hypercritique, d’une hypersensibilité propre à l’auteur sans doute mais qui va bien au-delà d’une attention aiguë relevant de la seule névrose obsessionnelle.

Gérard Pfister a raison de pointer l’influence prégnante de Schopenhauer dont la lecture sombre et doloriste qu’on en faisait est venue renforcer, avec les austères directeurs spirituels et les moralistes du grand siècle, les chemins de la révélation d’un monde où, décidément non, vivre n’en vaut d’aucune manière la peine. Gérard Pfister y voit le dessein caché du narrateur : noircir à tout prix le tableau pour que la lumière à venir apparaisse plus éclatante. La démonstration des vanités du monde développée sur des milliers de pages constitue une sorte de suspense qui ne peut aboutir qu’à un coup de théâtre ! Voici que le ciel s’entrouvre, le miracle advient : « L’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille. » (Du côté de chez Swann) […]

Ce qu’il importe de comprendre est que la déconvenue est aussi la clé et la cause inverse d’une très ferme espérance. Amour et amitié, désir, certes éternellement désappointés, font que tout s’est reporté sur les morts (la grand-mère, Albertine), mais surtout se transfigure dans l’art et le livre en train de se faire ; les objets d’amour et d’amitié se transsubstantient dans l’œuvre pour révéler le sens même de la vie et sa joyeuse essence. D’où ces « leçons de vie » dont Gérard Pfister fait l’impeccable archéologie philosophique avant de nous livrer un choix riche et convaincant sous forme de « dits et maximes ». 

N’ayant pas le temps d’être bref (comme disait Alexandre Vialatte), je serai peut-être un peu long, mais il me paraît utile de montrer que ces pensées sont intrinsèques à la coulée narrative et même stylistiquement commandées par celle-ci. Luxuriante et baroque, (le Temps même), elle donne forme et vie aux extases, déceptions, allégresses, joies et douleurs. Mais souvent la fragmentation déliquescente du devenir se suspend : apparaissent dans le tissu de la continuité des puncta (pour reprendre un concept barthésien) : piqûres ou points qui déchirent le temps, qui trouent la robe qu’est la Recherche. Le point, c’est à la fois ce qui troue et ce qui permet de rassembler l’épars. Proust passe alors au présent intemporel, celui des vérités éternelles, qui s’oppose au passé récitatif. Le passé de la décomposition et de ses pauses passagères alterne donc structurellement avec le présent des maximes : cette alternance met en place la dialectique entre la déréliction et l’éternité. Suspension du Temps, les maximes en soulignent le flux, et finissent par le réintégrer : la robe trouée se recoud.

Ces courtes sentences, où l’économie d’un classique s’oppose à la corne d’abondance baroque de la prose, résument et généralisent la leçon de l’anecdote et des péripéties afférentes. Proust veut inlassablement extraire une loi générale du singulier ou du particulier, de ce qui n’appartient qu’à un seul ou à un unique groupe social: « C’est le sentiment du général qui dans l’écrivain futur choisit lui-même ce qui est général et pourra entrer dans l’œuvre d’art. » (Le Temps retrouvé) Ainsi, nul détail n’est abandonné à l’insignifiance, nul incident n’est laissé pour compte : « Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails. » (Le Temps retrouvé). […]

Nul n’a médité avec plus d’attention sur les aléas de la vie, peu d’écrivains ont formulé avec autant d’à propos et de lucidité une sagesse et une morale qui trouve aujourd’hui encore sa pertinence dans un temps où le Moi judéo-chrétien survit à sa progressive abolition. Notre monde est encore peuplé de Charlus, de Madame Verdurin, de Marcel, d’Albertine, de Swann, de Françoise, de tante Léonie, d’Odette de Crécy et de Cottard, que nous aimons, qui nous enchantent, nous amusent ou nous accablent. Ce sera donc à la lectrice ou au lecteur de fournir son propre contexte aux puncta arrachés au flux récitatif ; à lui de recoudre sa propre robe, se substituant à Françoise ravaudant les paperoles : « Notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. » (Pastiches et Mélanges)

Ainsi parlait Marcel Proust est un petit vade-mecum qui a l’heur de faire découvrir et aimer un Proust quelque peu inaperçu de la critique et de la glose professorale : tour à tour gai, sombre, optimiste, désabusé, allègre, grave, ironique, satirique, tragique ou mélancolique. Ces « dits et maximes » mettent en relief un écrivain dont la plume fait preuve d’une variété étonnante : il n’est nulle manière, nul ton, nul genre dont il ne sache jouer, comme l’avaient prouvé les Pastiches. […]

En ramassant la sagesse proustienne grâce à un judicieux découpage chronologique, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs ; il tente aussi d’encourager ceux-ci, non seulement à se lancer dans la lecture de la Recherche, mais aussi à chausser les multiples optiques proustiennes pour voir les richesses de sa propre vie : « L’auteur n’a pas à s’en offenser, mais au contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant: ‘Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre.’ » (Le Temps retrouvé). […]

Sur « Un printemps à Hongo »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Un printemps à Hongo, paru dans la revue En attendant Nadeau, 28 octobre 2020

[…] Ishikawa Takuboku est né en 1886 près de Morioka, dans la province d’Iwate, dans le nord-est du Japon. Sa courte vie – il est mort de tuberculose à l’âge de vingt-six ans – fut marquée par la pauvreté, conséquence d’un individualisme et d’une liberté qu’il revendiquait dans un pays dont il dénonce en ce début du XXe siècle la rigidité des systèmes sociaux et culturels. Cette soif de liberté, renforcée par le vif intérêt qu’il portait aux auteurs anarchistes russes, il l’assuma tout particulièrement dans sa pratique littéraire. S’il excellait dans l’écriture des tankas, il n’hésitait pas à en briser les règles strictes : « Et si le rythme traditionnel ne correspond pas vraiment à nos sentiments, pourquoi faudrait-il s’interdire de l’enfreindre ? Si la contrainte des trente-et-une syllabes apparaît inadaptée, pourquoi ne pas la transgresser et ajouter des mots ? », écrit-il dans son très court essai intitulé Diverses choses sur la poésie (Arfuyen, 2017).

La conception qu’il se fait des tankas comme « un journal du mental » va l’amener à franchir un nouveau pas en écrivant cette fois un « vrai journal » et en allant encore plus loin dans la liberté d’expression. Ainsi écrit-il Un printemps à Hongo en caractères latins, rompant avec les systèmes d’écriture traditionnels japonais, ce qui lui ouvre une voie nouvelle en le faisant sortir des schémas de pensée de sa propre culture. Cette liberté qu’il se donne, il ne l’utilise pas pour des exercices stylistiques à visée esthétique. Pour lui, la littérature n’est pas un but mais « un moyen ou une méthode pour nous et pour notre vie ».

Ce qu’il recherche avec une implacable rigueur, c’est l’expression juste pour dire ce qu’il ressent, tel qu’il est à tel ou tel moment, pour décrire sa vie au quotidien, sans tricher ou en essayant de tricher le moins possible, allant parfois jusqu’à dénoncer ce qu’il vient d’écrire comme mensonger. Il s’observe sans complaisance. C’est en homme qu’il s’exprime, et même en homme du commun, et c’est précisément parce qu’il s’exprime en homme, avec toute sa fragilité, dans la gamme de toutes ses émotions, qu’elles soient nobles ou pitoyables, qu’il se révèle poète, et non par la vertu d’un statut préétabli qu’il considère comme une mystification.

Takuboku ne nous cache rien de sa misère, de son désespoir, de ses hésitations, de sa quête incessante d’argent pour survivre, de ses bonheurs fugaces, de ses rapports au travail, à l’amitié, au sexe et à lui-même, de ses espoirs souvent déçus, de ses tribulations dans Tokyo, de ses difficultés à écrire dans des conditions matérielles pénibles, de ses tergiversations et de son incapacité à faire vivre sa famille dont il est séparé, de sa solitude, suppliant parfois les dieux de le faire mourir, tout en leur demandant avec humour d’attendre quelques instants, le temps d’aller « acheter un peu de pain ». Son autodérision est constamment à l’œuvre, et l’on se demande même si l’écriture n’est pas pour lui un moyen de se dénigrer.

Ce n’est pas pourtant que l’écriture soit destructrice, au contraire. Paradoxalement, elle le régénère et, dans ce monde flottant où règne l’impermanence, elle lui donne des armes pour mieux affronter les petits riens de l’existence, sans s’encombrer de tabous. Souvent hésitant, il lui arrive de demander aux circonstances immédiates de prendre une décision à sa place, celle par exemple d’aller ou de ne pas aller au bureau – il était correcteur au Asahi Shimbun, l’un des grands quotidiens nationaux –, répondant ainsi à une sorte de fatalisme sans doute caractéristique de l’esprit japonais. On le sent ballotté au gré des événements sur lesquels il n’a aucune prise, ne sachant pas si c’est mieux d’être là ou ailleurs, d’écrire ou de ne pas écrire, d’exister ou de ne pas exister […]

Constamment, il s’interroge sur sa présence au monde. Là où Michel Leiris soulève un à un les masques dont il s’affuble par une étude approfondie de lui-même, Takuboku cherche, avec la même lucidité, à prendre conscience de son moi, mais toujours dans l’instant présent, passant d’un état d’être à un autre au fil de la journée. En quoi il est bel et bien un auteur de tankas, comme l’atteste d’ailleurs le plaisir qu’il a à évoquer la saison du printemps par les cerisiers en fleur, les feuilles du sureau ou le coassement des grenouilles.

Dis-moi quelque chose

Un livre en quatre saisons, qui commence à l’automne et finit à l’été. Dis-moi quelque chose : un titre tout simple, presque celui d’une chanson. Et d’emblée une interrogation : cette demande, à qui s’adresse-t-elle ? Au lecteur, ou à quel interlocuteur ? Et quel est ce quelque chose qui serait à dire ? Peut-être n’y a-t-il rien à dire, seulement à rompre le silence pour témoigner qu’on est là, qu’on est vivant ?

« Dis-moi quelque chose / Qui comblerait le manque // Ferait de nos yeux vides / Une forêt de cœurs orageux / Une pluie étoilée // Un poème entrouvert » C’est ainsi que commence ce livre composé exclusivement de sizains. Et c’est donc cela : ce qui est à dire n’est là que pour combler le manque.

Est-ce au lecteur de faire surgir dans les yeux vides du poète un poème entrouvert ? Ces poèmes, précise l’auteur, dans une note finale, ne sont rien d’autre qu’une prière adressée à l’inconnu, au lecteur éventuel et probablement à moi-même. D’un poème à l’autre, l’interlocuteur est toujours incertain, comme toujours la réponse qui s’esquisse.

« Dis-moi quelque chose / Même si cela ne sert peut-être à rien // Parce qu’il y a ici trop de ciel / À regarder trop d’oiseaux / À entendre // Trop de tout en fin de compte. » Pire que le manque, il y a l’excès, que rien ne peut combler. Pire que le silence, le flot des signes, du bruit, que rien ne peut arrêter. Mais l’espoir reste toujours que ce quelque chose, le poème entrouvert, peut-être ne serve pas à rien.

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2021 – 156 p. – 14 euros – ISBN 2-978-845-90310-4

Yves Namur

Yves Namur est né à Namur, en Belgique, le 13 juillet 1952. Après avoir suivi des études de médecine à Louvain, il s’est établi comme médecin généraliste à Châtelineau, près de Charleroi. Il a publié depuis 1971 près de 40 ouvrages et anime les éditions belges du Taillis Pré depuis 1984.

En 1992, il rencontre à Marseille les poètes Antonio Ramos Rosa et Roberto Juarroz. Ce sera le point de départ d’une amitié littéraire avec ce dernier. En 2000 il a publié avec Liliane Wouters une anthologie intitulée Un siècle de femmes (Les Éperonniers).

Son œuvre a été distinguée par de nombreux prix littéraires et notamment par le Prix international Eugène Guillevic (2008) et le Prix Mallarmé (2012).

Il est l’auteur de deux anthologies sur la poésie francophone de Belgique : Poètes aujourd’hui, un panorama de la poésie francophone de Belgique (Le Taillis Pré/Le Noroît, 2007) et La nouvelle poésie française de Belgique (Le Taillis Pré, 2009).

Il a été élu en 2019 secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique. Il est par ailleurs membre de l’Académie européenne de poésie et, depuis 2013, de l’Académie Mallarmé.  

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Dis-moi quelque chose

Sur « Le Livre de la vie monastique »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Le Livre de la vie monastique, de Rilke, paru dans la revue Europe, avril 2020

Toute sa vie, Rilke aura cherché son lieu sans vraiment le trouver, que ce soit Prague, sa ville natale, ou Munich, Berlin, Florence, Paris et ailleurs. Seule la Russie, qu’il découvre en 1899 avec Lou Andreas-Salomé, originaire de Saint-Pétersbourg, lui apparaît comme une patrie, spirituelle du moins, « le fondement de son expérience et de sa sensibilité ». La passion qu’il porte à Lou est, là encore, déterminante. L’un des moments culminants de son voyage en Russie est celui qu’il connut avec elle en entendant sonner les cloches, durant l’office de la nuit pascale, de la cathédrale de la Dormition à Moscou et dont il se souviendra toute sa vie. […]

Dans le Livre de la vie monastique, Rilke s’invente un narrateur auquel il tend à s’identifier. Au fil de ces poèmes ou de ces méditations – mais l’auteur les appelle des « prières » –, c’est un vieux moine qui s’exprime. S’il a sa cellule dans un monastère où il exerce son talent d’iconographe et d’enlumineur, il préfère cependant la solitude de la forêt, et c’est généralement à la nuit tombante que lui viennent ses illuminations. Souvent, les circonstances de temps et de lieu sont décrites dans les commentaires, ce qui prête à l’ensemble l’allure d’un journal spirituel.

On peut suivre ainsi, dans la « forêt obscure », les états d’âme du moine, ses moments d’exaltation ou de doute, d’éclairement ou d’obscurcissement, face à l’inconnaissable. Comme il l’écrit : « Que je vienne pourtant à me pencher en moi-même, / mon Dieu est sombre, comme un tissage / de centaines de racines s’abreuvant en silence. / Ceci seulement : je monte du sein de sa chaleur, /je n’en sais pas plus, car mes branches reposent toutes / dans le tréfonds et ne vibrent qu’au vent. » […]

La nature est très présente, et l’on a pu déceler une conception panthéistique de la divinité, même si la transcendance, dans ce livre, rôde derrière la limite des sens. Il est important de se rappeler que cette œuvre a été rédigée au tournant du siècle, en 1899, où, écrit Rilke, « On sent l’éclat d’une nouvelle page / où tout peut encore advenir. »

C’est une sorte de réponse à la célèbre exclamation de Nietzsche, « Dieu est mort ! » L’esprit de rivalité n’est sans doute pas absent, le grand philosophe ayant entretenu les liens les plus étroits avec Lou Andreas-Salomé. Rilke, par l’intermédiaire du moine, tente de reconstruire Dieu, qui ne peut rien sans l’homme, à la façon d’une cathédrale : « Nous te bâtissons les mains tremblantes / et nous entassons atome sur atome. / Mais qui pourra t’achever, / toi, cathédrale. »

 Point n’est besoin d’être croyant pour apprécier ce livre. Et si l’enjeu était « la transfiguration de l’homme et du cosmos dans le souffle du poème », comme l’écrit superbement le préfacier, Gérard Pfister ?