Sur «De l’improbable »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article paru dans Poezibao le 1er avril 2020

[…] C’est un beau livre, mais effrayant comme l’est sa source d’écriture : une poète célèbre (de 86 ans) à l’approche de la mort, Marie-Claire Bancquart, à laquelle la souffrance et la détresse laissent ça et là quelques moments pour noter des sortes d’offrandes de rémission, d’étrennes de sursis, où il n’y a ni plainte ni espoir. « Terre / grande respiration collective, / fleurs et moineaux, planches et livres. // Le convalescent du pauvre dimanche sort de l’hôpital et se plaît aux formes des voitures, aux herbes qui bordent les arbres. // Terre, oui, notre terre ronde et sans lumière constante, il va rêver d’elle et se croire heureux de vivre » (p. 68)

La nudité de destin est parfaitement acceptée : Marie-Claire Bancquart ne se soucie plus de faire bien ou mal, puisqu’elle ne peut plus rien faire. La crudité de ce même destin (comme on monte à cru une monture ultime et déréglée) est, elle, moins négociable : de quoi la douleur se permet-elle d’alerter ou d’avertir encore, puisque le fin mot de l’affaire – MO(R)T – est désormais parfaitement su ? Le corps signale encore sans cesse et sans limites que la maladie est mortelle parce qu’il ignore qu’on sait qu’on est fichu. Les douleurs finales sonnent le tocsin pour des organes qu’elles ne savent pas être devenus sourds […]

Si la douleur souhaitait nous « faire grandir » dans son épreuve, nous exercer à nous rendre digne d’elle, c’est là aussi sans sens, puisque la course d’obstacles du malheur (aussi remarquables par « leur variété, leur intensité et leur durée » que le sont les inclinations satisfaites dans le bonheur selon Kant) ne nous laisse plus d’autre loisir que l’élan de les fuir et l’effort de les faire taire. Si enfin la douleur visait à surligner un salaire (« tu n’as qu’à t’en prendre à ce que tu as fait de ton corps ») ou préparer, apprêter et affûter une résilience à venir (« la prochaine fois, tu traiteras mieux ta capacité d’avenir »), la réprimande et la raillerie tombent à coté aussi, face à un futur sans prochaine fois, ni ici (Marie-Claire Bancquart est lucide, et avoir créé ne la console pas) ni ailleurs (elle est athée, et être consolée par un Créateur ne l’intéresse pas) […]

La lucidité de cette auteur impressionne en effet (et dérange nos petits montages de sagesse bien-portante et disponible à elle-même) : elle ne s’inquiète nullement pour ses raisons de vivre, qui vont cesser avec elle ; elle dédaigne tout cheminement idéal, depuis que son corps est venu mettre l’enfer à toute possible progression. Quand le corps qui nous porte devient si douloureux, on se console de n’avoir pas si longtemps à le porter, désormais, en retour ! […]

Ernest Renan louait Qohelet, l’auteur de l’Ecclésiaste d’avoir « vraiment touché nos douleurs ». On croit entendre ici, dans cet ultime recueil, comme un ambigu et riche « Vanité des vanités, et tout aura été vanité » : le futur antérieur est certainement le futur des morts, mais improbablement un futur mort.

Sur « La Petite Chambre qui donnait sur la potence »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits de l’article publié le 4 juillet 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, le Sundgau (région d’Altkirch), Nathan Katz est l’un des plus grands auteurs alsaciens au XXe siècle par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité. C’est une belle découverte littéraire que je dois aux éditions Arfuyen qui viennent de traduire le premier livre de Katz après avoir publié la quasi-totalité de son œuvre poétique, découverte grâce à Guillevic. Ce petit livre La Petite Chambre qui donnait sur la potence (Das Galgenstüblein) a pour sous-titre Un combat pour la joie de vivre, ce qui peut sembler quelque peu contradictoire si l’on rapproche les mots. En 1914, Katz est mobilisé dans l’armée allemande, blessé au bras par une balle, il est soigné à Tübingen, puis envoyé sur le front russe, prisonnier à Nijni-Novgorod avant d’être rapatrié en passant par Archangelesk. C’est lors de cet exil douloureux qu’il écrit ce témoignage. C’est l’un des écrits les plus optimistes, les plus revigorants que j’ai lu depuis longtemps. Et Dieu sait que les temps actuels ne portent pas à de tels sentiments. D’où la vraie bénédiction apportée par ce condensé de joie pure, sans façon, porté par le seul appétit de vie. […]

Complètement à rebours de ce qu’on pourrait attendre, là où d’autres prisonniers se seraient plaints et auraient décrit un univers carcéral atroce, le jeune Nathan de 23 ans s’émerveille de la beauté de la pluie qui brille sur la potence qu’il voit depuis la petite pièce dans laquelle il dort dans ce camp au fin fond de la Russie. « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !… Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluie brillantes*. » Bien que souffrant, déplacé à des milliers de kilomètres de son pays, cet homme va élever l’énergie spirituelle qui l’habite à des hauteurs psychiques, morales – et même de simple dignité humaine – exceptionnelles. De ces mois d’internement et de travaux forcés, Katz ne retient pas les privations, la faim, le froid mais la découverte d’un pays au climat rude et des rencontres, des amitiés. Une force en lui, un peu semblable à celle qui anime Etty Hillesum  aux pires moments dans le camp de Westerbork, le pousse à renverser l’affliction en « combat pour la joie de vivre ».

La vie de captivité évoquée va donc bien au-delà de l’anecdote, sans pour autant s’exalter dans le lyrisme. C’est le journal d’une metanoïa, d’une transformation intérieure qui est aussi une libération, affranchissement des servitudes du quotidien pour aller à l’essentiel : ne voir que le meilleur côté des choses, au lieu de se recroqueviller sur soi, s’ouvrir au monde tel qu’il est, à l’amour de l’autre qui toujours habite celui qui sait transcender les aléas de l’Histoire et ses misères. Il y faut un don sans doute, mais cela ne suffit pas s’il n’y a pas une volonté agissante, un vouloir-vivre qui prend ici le parti pris d’une attention extrême aux choses, aux phénomènes du monde. La leçon de Simone Weil est déjà entendue : « L’école, disait-elle – et la poésie dirons-nous, n’a pas d’autre destination sérieuse que la formation de l’attention. » Il suffit à Katz d’apercevoir la lueur de sa bêche qui « scintillait dans les lueurs de l’aurore » pour sublimer ce trivial détail en la conscience pleine de joie du travail accompli. Ce petit détail le reconduit au sens profond de toute tâche abouchée aux travaux de la terre, semaison, moisson, etc. rythmés par le cycle des saisons et des jours. […]

Parfois cette attention se porte non sur la réalité mais sur un souvenir qui surgit et insiste dans les moments d’ennui ou de nostalgie : Katz se souvient des pots de géraniums rouge feu devant la fenêtre de sa chambre, chez lui à Waldighoffen, son pays qui est comme un grand jardin : « Ganz ein Garten, meine Heimat ». Il a une pensée émue pour le vieux poirier qui continue de vivre là-bas, il a perdu ses plus solides branches, il a été fendu et brûlé par la foudre mais, vaille que vaille, il continue à verdir et grandir ; face à cette force persévérante, le poète éprouve à la fois une forme de respect (Ehrfurcht) et une gratitude devant les merveilles, les mystères que la vie nous offre par dessus les tourments et tribulations d’une humanité toujours occupée à s’entretuer. […]

A une époque où flamboie le festif de pacotille, la foire aux vanités d’un individualisme aveugle, la frivolité et le cynisme froid sous leurs formes les plus kitsches, où l’on s’acharne à briser « l’illusion lyrique » et cultiver l’ironie décapante, où le désert de l’insignifiance humaine croît dans la dévastation de la planète, la voix de Nathan Katz, par sa simple humanité, nous fait l’effet d’un baume, elle revivifie l’âme et la nettoie de toutes les scories dont la post-modernité l’offusque pour la nier, ou la faire sombrer.

« Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre littéraire, écrit Jean-Paul Sorg dans sa préface. C’est mieux que cela ! » Oui, c’est une confession singulière, un journal de l’âme d’une grande originalité mêlant poèmes, récits sobrement élégiaques, paraboles et méditations philosophiques. Sa fraîcheur poétique, sa foi dans le logos et une forme de naïveté fervente où transparaît la figure du Christ et l’impératif de l’amour font que ce texte à nul autre pareil prend place doucement – à pas de colombe – dans le champ de la littérature spirituelle mondiale, cent ans après sa première édition.

Les Vies imaginaires

« La seule vie passionnante, écrivait Virginia Woolf dans son Journal le 21 avril 1928,  est la vie imaginaire. » Dans une lettre de 1932 à Hugh Walpole, elle ajoutait : « En fait, il m’arrive de penser que l’autobiographie seule est littérature. »

S’inspirant de ces réflexions, la collection Les Vies imaginaires a vu le jour en 2001 avec un magnifique texte de Valérie-Catherine Richez, récit d’une errance dans une Inde tout aussi éloignée des clichés  du tourisme de masse que des itinéraires post soixante-huitards.

L’autobiographie y était tout aussi présente que l’imagination, déterminant ainsi l’espace spécifique de cette collection, aux frontières du journal intime et de la création littéraire. Où finit la mémoire , où commence la fiction ? Y a-t-il même entre l’une et l’autre une frontière ? Les identités mouvantes, incertaines, du voyage aux confins de l’Himalaya ouvraient la voie à ces vies imaginaires.

« L’imagination, notait Leopardi, est la source principale du bonheur humain.»  Mais il ajoutait : « Tous les plaisirs de l’imagination et du sentiment consistent dans le souvenir. » Considérée dans son premier jaillissement, dans l’affirmation de vie qu’elle manifeste, l’écriture est bien cela, cette quête d’un bonheur fait tout à la fois de mémoire et d’imaginaire.

1-10.  n° 5. Ishikawa TAKUBOKU  Un printemps à Hongo. Journal en caractères latins   —   n° 4. Nathan KATZ La Petite Chambre qui donnait sur la potence  —  n° 3. René SCHICKELE Nous ne voulons pas mourir — n° 2. Marie JAËLL Je suis un mauvais garçon. Journal ‘une exploratrice des rythmes et des sons — n° 1. Valérie-Catherine RICHEZ Des yeux de nuit.

Jean Pierre VIDAL

Né le 9 août 1952 à Alger, d’origines cévenole, suisse et italienne, il quitte en 1962 sa ville natale pour les Ardennes, seconde terre de naissance : il trouve la paix dans le pays de Rimbaud et de Dhôtel, cette contrée de forêts marquée par les guerres et les exodes. Après des études de lettres à Lyon, il enseigne avec grand bonheur dans divers collèges et lycées entre Saint-Étienne et Lyon.

Depuis 1971, lors de très fréquents séjours en Italie, il cherche à acquérir une connaissance approfondie de la peinture et de la poésie de ce pays, en particulier des œuvres de Giotto, Piero della Francesca, Giorgio Morandi, Mario Luzi. Il travaille longtemps avec Philippe Jaccottet au rassemblement de son travail critique, et publie un ouvrage de référence sur son œuvre.

Ses essais lient le souci éthique et la recherche esthétique, ne refusant pas la confiance autobiographique. Parallèlement, il publie des poèmes en livres d’artistes, accompagnés d’estampes de sa compagne peintre et dessinatrice Marie Alloy. Il poursuit ses recherches autour des peintres caravagesques français, en particulier de l’œuvre de l’énigmatique Valentin de Boulogne, auquel le lie un profond sentiment fraternel.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Passage des embellies

André SUARÈS

(1868-1948)

Né en 1868 à Marseille, André Suarès est issu d’une famille juive de négociants d’origine portugaise. Il est reçu à Normale Sup’ en 1886 avec Romain Rolland. De retour à Marseille, il écrit fiévreusement mais ne publie qu’une pièce, Les Pèlerins d’Emmaüs. Durant l’affaire Dreyfus, ses positions courageuses le font remarquer. Il publie ses premiers portraits (Tolstoï , Wagner…).

Le Livre de l’Émeraude, hymne à la Bretagne, est publié en 1902. Le premier volume du Voyage du Condottière paraît en 1910 (Vers Venise). Ses chroniques dans La Grande Revue sont reprises en volumes : Sur la Vie (1909-1912). L’hostilité de Jacques Rivière le pousse à rompre avec la NRF en 1919 où il revient cependant grâce à Jean Paulhan en 1926. ll reçoit en 1935 le grand prix de l’Académie française.

À l’approche de la guerre, ses positions vigoureusement antinazies entravent la publication des Vues sur l’Europe à la NRF, malgré le soutien de Paulhan. Pendant l’Occupation, recherché par la Gestapo et la Milice, il est sauvé d’une arrestation imminente par Pierre de Massot qui l’accueille à Pontcharra. Il poursuit la série des Valeurs, et travaille au Paraclet, son testament spirituel, resté inachevé.

Mort en 1948, il repose aux Baux-de-Provence.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait André Suarès

Passage des embellies

suivi de Thanks – en couverture image de Marie Alloy

Jean-Pierre Vidal est un écrivain rare et exigeant qui n’a publié en 30 ans que cinq livres, essentiellement en prose :  Feu d’épines (1993), La Fin de l’attente (1995), Du corps à la ligne (2000), Vie sans origine (2003) et Exercice de l’adieu (2018). C’est la première fois qu’il est publié aux Éditions  Arfuyen. Ce sixième ouvrage, où se mêlent esquisses autobiographiques, contemplations de la nature et méditations sur l’art, est marqué par le même ton unique, de toute son œuvre fait de pudeur et d’ironie.

Jean Pierre Vidal est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Philippe Jaccottet à qui il a consacré un livre (Philippe Jaccottet, 1989) et dont il a édité pour Gallimard deux ensembles de textes : Une transaction secrète (1987) et Écrits pour papier journal (1994). Jean Pierre Vidal prépare avec sa compagne  Marie Alloy un ouvrage de la collection Ainsi parlait qui paraîtra à l’automne de  l’an prochain.

« Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucune écriture plus intime que celle-ci, et cependant si finement passée au tamis de la mémoire et de l’écriture que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Les proses se répondent, s’annulent, créant comme un vertige. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. »

Constitué de courtes proses, Passage des embellies est construit en 7 parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ils déterminent un vaste espace de contemplation qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma.

La suite intitulée Thanks comprend 23 poèmes. Citons les vers reproduits en 4e de couverture : « Qui fut aimé par la lumière / garde en lui / au plus profond de son ombre / s’il consent à ces ténèbres / garde en lui / préservée par l’ombre même / l’amande de la lumière une »

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2020 – 13 euros – ISBN 2-978-845-90301-2

Un printemps à Hongo

Traduit du japonais par Alain Gouvret – Préface de Paul Decottignies

Les Éditions Arfuyen ont commencé de publier Takuboku dès 1979. Après de nombreuses rééditions, trois volumes de poésie bilingues sont à leur catalogue : Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées (2017), Le Jouet triste (2016) et L’Amour de moi (2003). Depuis longtemps en projet, voici la traduction d’un texte en prose essentiel : le fameux « Journal en romaji » tenu par Takuboku en 1909.

Poète de la jeunesse et de la révolte, Takuboku a une tonalité unique dans la littérature japonaise, faite de liberté, de crudité et d’une déconcertante innocence. Mort à 26 ans, Takuboku est considéré comme le Rimbaud japonais. Véritable mythe dans son pays, il est le personnage principal d’un célèbre manga de Jiro Taniguchi.

De juin 1907 à avril 1908, Takuboku a vécu dans les brumes d’Hokkaïdo, la grande île du nord, les pires moments de sa vie. Malade et sans le sou, il décide cependant d’aller accomplir à Tokyo son destin littéraire. Ce n’est qu’en mars 1909 qu’il trouve enfin un poste de correcteur au grand quotidien Asahi.

Le 7 avril 1909, il commence l’écriture du « Journal en caractères latins », texte unique dans l’histoire de la littérature japonaise. Marqué par ses échecs, le jeune homme de 23 ans joue son va-tout. Pour briser le vieux moule de la littérature japonaise et se permettre de tout dire, il tente une expérience singulière : substituer aux caractères japonais les caractères latins. C’est une totale libération.

Ses besoins sexuels, ses sautes d’humeurs, ses lâchetés, ses contradictions, il les aborde en entomologiste, comme s’il s’agissait d’un autre : « Je suis une personne née individualiste. Le temps passé avec d’autres me semble toujours vide, sauf quand on le passe à se battre » (11 avril). Même terrible lucidité dans son regard sur la société : « Le système matrimonial actuel – tous les systèmes sociaux – pleins d’absurdités ! Pourquoi devrais-je être enchaîné à cause de mes parents, de ma femme, de mon enfant ? Pourquoi mes parents, ma femme, mon enfant devraient-ils être sacrifiés pour moi ? » (15 avril).

La voix de ce Journal est la même que celle de ses plus beaux tankas, immédiatement reconnaissable dans son immense compassion et sa profonde autodérision. Ce Journal si étrange, si difficile à traduire, le voici enfin disponible au public francophone.

Coll. Les Vies imaginaires – 2020 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90304-3

Ainsi parlait André Suarès

Textes choisis et présentés par Antoine de Rosny

André Suarès est l’une des figures majeures de la littérature française du XXe siècle. Au même rang que les Claudel, Gide ou Valéry. Il a exercé une forte influence sur des écrivains comme Malraux, Blanchot ou Bonnefoy,

Son œuvre est très vaste et d’une écriture admirablement ciselée. D’une famille juive d’ascendance portugaise, il est profondément cosmopolite et particulièrement attentif à tous les risques de dérives totalitaires et antisémites. Profond analyste des hommes, ses fulgurantes intuitions en font un prophète des temps à venir.

Antoine de Rosny est l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’œuvre de Suarès. Il a publié récemment La Culture classique d’André Suarès (Garnier, 2019) et Vues sur l’antiquité (Champion, 2020).

Suarès est l’égal des plus grands, mais qui connaît son œuvre hormis les lettrés ? Déjà Gide s’étonnait que cette œuvre, si vaste et si puissante, soit si peu lue : « Nos arrière-neveux s’étonneront du silence que notre époque a su garder ou faire autour de Suarès. » Mais Malraux le proclamait hautement : « Pour nous, au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès. »

L’œuvre de Suarès, il faut le rappeler, est considérable : plus de 100 ouvrages, d’innombrables articles de revue, une monumentale correspondance avec les plus grands écrivains. Ses carnets inédits, conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, ne comptent pas moins de vingt mille pages.

Suarès, c’est, dès le premier abord, un style étincelant. Son écriture est incisive, dense, élégante, à l’image du latin des meilleurs auteurs ou du français d’un Pascal ou La Rochefoucauld. Musicien dans l’âme, amateur passionné de peinture et d’architecture italienne, il applique à sa prose une même exigence de clarté et d’harmonie.

Mais c’est aussi et surtout une pensée d’une lucidité et d’une liberté incomparables. En cela digne descendant de Montaigne. Face aux tentations totalitaires, il ne transige jamais. Contre les vastes empires, il exalte le rayonnement des petites nations comme Athènes, Florence ou la France.

Suarès ? Une sorte de Zweig français, excellant dans les portraits, les réflexions, les voyages – mais pétri de la lumière et des parfums de la Méditerranée.

Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2020 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90303-6

Sur « Goûter Dieu »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur Goûter Dieu paru le 11 mars 2020 dans Traversées

« Poète métaphysique » de l’Angleterre du XVIIème siècle, discret prêtre graphomane mort jeune (à 37 ans), encore méconnu en France (malgré les efforts de Jean Wahl, Jean-Louis Chrétien et, pour sa seconde traduction, la valeureuse Magali Jullien), Thomas Traherne – contemporain de Hobbes (dont le mécanisme nominaliste et athée fut le repoussoir naturel), mais aussi de Pascal, Spinoza et Leibniz (qu’il semble souvent deviner sans peut-être les lire) – , est le chantre – nullement naïf, banal ni anodin – de la gratitude émerveillée et de la communion pensante des êtres. Traherne est le créateur, ardent et singulier, d’une méditation se démultipliant indéfiniment elle-même par le fait que son objet exclusif et suprême (Dieu) aime lui-même la pensée, les pensants et … leur amour pour eux-mêmes et lui ! Voici en quelques remarques comment :

 « Goûter Dieu » ? Ça tombe bien : Dieu aime être goûté (même pour Dieu, écrit notre auteur, « être aimé est le plus grand bonheur », car ce qu’on est seul à être trouve alors sa place dans le Tout. « Dieu est davantage béni en étant Trésor qu’en ayant tout » (p. 45), et « Sa bonté étant infinie désire être reçue et devenir un objet d’infini Délice pour tous les spectateurs » (p.44). Les spectateurs de toutes choses (tels sont, pour Traherne, les hommes, animaux de compréhension et d’amour) démultiplient à leur tour les délices qu’ils sont les uns pour les autres. « Nous sommes de plus grands Trésors que le monde les uns pour les autres » (p. 57). Créer des mondes sans les goûter ou y être goûté serait simple caprice égoïste et stérile (p. 43), privé de « la bénédiction intérieure d’être aimé » (p. 61) et de la joie de « goûter les Palais et les Temples de ceux qui doivent nous aimer ». […]

Goûter Dieu, ce n’est bien sûr pas l’observer, Lui, mais témoigner de ce dont il est capable et digne en observant son amour du monde. « Faire un observateur » dit remarquablement Traherne, « c’est la plus grande difficulté » (p. 197). Le but divin est de « faire profiter de son Infinité », non comme Masse inerte et immense (qui « prendrait toute la place » p. 193, et  ne laisserait aucun lieu hors d’elle pour la considérer) : « Qui rêve d’un Dieu en Corps visible déteste la nature de Dieu même » (p. 194) dit le poète, et « Une masse inerte de matière éternelle serait une Preuve sans profit de la Présence de Dieu : un lieu incommode, un mur ! » (p. 195). […]

 Ainsi, à « l’infinie question » (p. 167) : « comment Dieu devrait-il nous déifier ? », la réponse de Traherne est « Il nous déifie en nous rendant la Fin de tous ses actes ». Nous sommes cette Fin par la pensée qui nous fait « héritiers » du spectacle de ses Lois, ses Plans, ses Trésors. « Faire tout ceci nous est offert. Maintenant jugez si l’Amour divin ne nous a pas déifiés et ne nous a pas fait devenir un Dieu pour Dieu tout-puissant !» (p. 181). Le mot est dit : Dieu veut faire de l’homme son Dieu, c’est à dire un Dieu, à son tour, mais pour Dieu. Un Dieu : fini donc l’humble quiétisme ! Mais pour Dieu : fini, le fier transhumanisme ! L’homme ne peut être Dieu que pour Dieu (non pour lui-même), et toute divinisation de l’homme hors de Dieu est idolâtrie.

 C’est donc la pensée qui est la plus haute chose, mais une pensée célibataire serait pure misère : « L’amplitude de la compréhension doit être répandue parmi nos semblables sans quoi la Félicité ne peut être goûtée » (p. 183) ; et c’est une pensée vivante, se tenant dans l’éternité infaillible du Présent : « Celui qui fréquente toutes ces Joies infinies est maintenant au Ciel. Nous ne pouvons leur être présents d’aucune autre façon que par la pensée seule (qui seule, dit-il ailleurs, peut se et nous tenir simultanément à l’Est et l’Ouest). L’Eternité est aussi proche de nous en ce moment qu’elle ne le sera jamais » (p. 185). […]

Magali Jullien, par ce beau travail (par ailleurs finement et utilement présenté), nous fait rencontrer en Thomas Traherne un très moderne et très traditionnel esprit ; c’est un progressiste : tout lui est moyen pour aller vers la beauté (et il ne se prive pas d’user de tous les plus récents dispositifs et institutions pour aller mieux à la Présence) ; mais c’est aussi un conservateur, un fidèle, un sachant-droit, un loyalement rigoureux qui fait venir à lui l’objectivité seule, oui, la vérité du rapport tel quel de la réalité à elle-même. L’impression est celle-ci : Traherne a couru ajouter au monde cela même qu’il a compris de son essentielle suffisance. Il a aimé, en homme de Dieu, ce qu’il a obtenu, en poète, que la réalité révèle d’elle ; et sa langue a su ne pas garder le goût de l’Absolu pour soi seule.  

Sur « Ainsi parlait Etty Hillesum »

 

CORNEAU

La lecture d’Alain Corneau

Extraits d’un article paru le 15 janvier 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique 

 

[…] Une fois n’est pas coutume, l’occasion qui m’est donnée – qui nous est donnée – est exceptionnelle : les dits et maximes de vie de cette jeune juive libre-penseuse, figure de courage, de générosité et de « sainteté » sont l’objet d’une édition bilingue dans la superbe collection « Ainsi parlait » des éditions Arfuyen. Et cela dans un choix et une traduction du néerlandais par William English et Gérard Pfister lui-même, l’éditeur et poète – plus que concerné dirons-nous, puisqu’il a pour cousine Liliane Hillesum, seule survivante de la famille Hillesum à qui l’on doit la découverte des journaux et les lettres laissés par sa parente.

On voit donc combien la découverte de l’œuvre d’Etty Hillesum (accessible dès 1981 en néerlandais) a pu marquer la démarche des Éditions Arfuyen. Comme le mentionne Gérard Pfister, « en 1985, les Éditions Arfuyen existaient depuis dix ans et avaient déjà publié plusieurs textes spirituels, essentiellement en lien avec la mystique rhénane. Avec la lecture des Journaux et des Lettres, le champ de cette recherche s’ouvrait d’un coup davantage encore, tant dans le domaine littéraire que spirituel. » Ce à quoi contribua la publication dans la collection « Les carnets spirituels » de Etty Hillesum, histoire de la fille qui ne savait pas s’agenouiller, soit huit « prières » extraites du Journal d’Etty avec des contributions de Charles Juliet, Dominique Sterckx et Claude Vigée ainsi qu’une préface très touchante de Liliane Hillesum.

Ce vingt-troisième volume de la collection « Ainsi parlait » est donc un aboutissement logique mais aussi une approche nouvelle de l’oeuvre en allant puiser directement à l’essentiel de son message spirituel et en revenant au plus près du texte original. De nombreuses phrases (228) admirables mais perdues dans la masse du Journal et des Lettres sont ici mises en relief dans un phrasé qui s’efforce de retrouver un peu du naturel de cette voix passionnée. La jeune écrivaine débutante rassemblant dans des notes rapides le matériau de futurs livres y apparaît dans l’urgence enfiévrée et la spontanéité de son écriture aimantée par l’Attention. N’imaginant pas qu’à l’issue de son tragique destin, elle deviendrait une confidente et une amie pour tant d’hommes et de femmes aujourd’hui en quête d’espérance et de vérité.

Étrangement, celle qui se définissait comme « la fille qui ne savait pas s’agenouiller » m’a fait comprendre ce qu’était une prière, une simple prière. Elle a fait tomber le kyste de préjugés moralisants que le simplisme d’un catéchisme bigot avait laissé en moi. Heureux et « béni » détour par celle qui fut – à son insu – proche de la spiritualité juive la plus authentique telle qu’on la trouve chez le grand Martin Buber. Ainsi dans cette extraordinaire « Prière du dimanche matin » (12 juillet 1942) où elle fait entrer Dieu dans sa vie et s’en considère responsable pour le monde : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. […] Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. […] Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. » […]

Dieu n’est pas mis en accusation, il n’a pas de comptes à rendre. Il a besoin de nous, de demeurer en nous, et en même temps nous sommes en lui, il nous donne alors une persévérance au-delà de l’espoir et nous fait échapper aux griffes du mal et de la méchanceté humaine. Magnifique témoignage d’une foi libre, directe et ardente, détachée de tout dogme, ancrée dans ce monde comme dans l’invisible, susceptible de nous aider à construire notre credo quand vient l’épreuve, quand se bousculent les questions ultimes. « Stupéfiant retournement » dit Gérard Pfister, remarquant que cette pensée est déjà toute entière dans un poème de Rilke. Dans un esprit proche, Martin Buber écrivait : « Dieu veut entrer dans son monde, mais c’est par l’homme qu’il veut y entrer. Voilà le mystère de notre existence, la chance surhumaine du genre humain ».

Il faut lire et faire entendre cette voix – y compris dans cette langue néerlandaise à bien des égards si proche du moyen-haut allemand de Maître Eckhart. Je ne peux que m’associer aux voeux que Gérard Pfister, maître d’oeuvre de ce précieux petit volume, formule dans sa présentation : « Puisse cette lecture éclairer notre année, lui communiquer cette force et cette beauté qui, jusque dans les pires situations, ne cessèrent jamais d’accompagner Etty. La force essentielle, écrivait Etty (5 juillet 1942), consiste à savoir jusqu’au dernier instant que, même si l’on doit mourir misérablement, la vie est riche de sens et belle, qu’on a tout réalisé de ce qui était en soi-même et que la vie était bonne telle qu’elle était. »

Le 20 février 1942, émerveillée par le poète Rainer Maria Rilke, Etty Hillesum écrit dans un cahier : « De Rilke, on ne revient pas, lorsqu’on l’a réellement bien lu. Si on ne le porte pas en soi toute une vie, cela n’a absolument pas de sens de le lire. » Oserai-je dire que d’elle-même, de « la fille qui ne savait pas s’agenouiller », on peut dire exactement la même chose. Etty Hillesum dépose dans ce « puits très profond » qui est en nous quelque chose qu’il faut sans cesse dégager, sans cesse écouter passionnément [Hineinhorchen = écouter au-dedans] pour atteindre ces « sources ultimes » qu’évoque Rilke.