Sur « Ainsi parlait Etty Hillesum »

 

CORNEAU

La lecture d’Alain Corneau

Extraits d’un article paru le 15 janvier 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique 

 

[…] Une fois n’est pas coutume, l’occasion qui m’est donnée – qui nous est donnée – est exceptionnelle : les dits et maximes de vie de cette jeune juive libre-penseuse, figure de courage, de générosité et de « sainteté » sont l’objet d’une édition bilingue dans la superbe collection « Ainsi parlait » des éditions Arfuyen. Et cela dans un choix et une traduction du néerlandais par William English et Gérard Pfister lui-même, l’éditeur et poète – plus que concerné dirons-nous, puisqu’il a pour cousine Liliane Hillesum, seule survivante de la famille Hillesum à qui l’on doit la découverte des journaux et les lettres laissés par sa parente.

On voit donc combien la découverte de l’œuvre d’Etty Hillesum (accessible dès 1981 en néerlandais) a pu marquer la démarche des Éditions Arfuyen. Comme le mentionne Gérard Pfister, « en 1985, les Éditions Arfuyen existaient depuis dix ans et avaient déjà publié plusieurs textes spirituels, essentiellement en lien avec la mystique rhénane. Avec la lecture des Journaux et des Lettres, le champ de cette recherche s’ouvrait d’un coup davantage encore, tant dans le domaine littéraire que spirituel. » Ce à quoi contribua la publication dans la collection « Les carnets spirituels » de Etty Hillesum, histoire de la fille qui ne savait pas s’agenouiller, soit huit « prières » extraites du Journal d’Etty avec des contributions de Charles Juliet, Dominique Sterckx et Claude Vigée ainsi qu’une préface très touchante de Liliane Hillesum.

Ce vingt-troisième volume de la collection « Ainsi parlait » est donc un aboutissement logique mais aussi une approche nouvelle de l’oeuvre en allant puiser directement à l’essentiel de son message spirituel et en revenant au plus près du texte original. De nombreuses phrases (228) admirables mais perdues dans la masse du Journal et des Lettres sont ici mises en relief dans un phrasé qui s’efforce de retrouver un peu du naturel de cette voix passionnée. La jeune écrivaine débutante rassemblant dans des notes rapides le matériau de futurs livres y apparaît dans l’urgence enfiévrée et la spontanéité de son écriture aimantée par l’Attention. N’imaginant pas qu’à l’issue de son tragique destin, elle deviendrait une confidente et une amie pour tant d’hommes et de femmes aujourd’hui en quête d’espérance et de vérité.

Étrangement, celle qui se définissait comme « la fille qui ne savait pas s’agenouiller » m’a fait comprendre ce qu’était une prière, une simple prière. Elle a fait tomber le kyste de préjugés moralisants que le simplisme d’un catéchisme bigot avait laissé en moi. Heureux et « béni » détour par celle qui fut – à son insu – proche de la spiritualité juive la plus authentique telle qu’on la trouve chez le grand Martin Buber. Ainsi dans cette extraordinaire « Prière du dimanche matin » (12 juillet 1942) où elle fait entrer Dieu dans sa vie et s’en considère responsable pour le monde : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. […] Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. […] Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. » […]

Dieu n’est pas mis en accusation, il n’a pas de comptes à rendre. Il a besoin de nous, de demeurer en nous, et en même temps nous sommes en lui, il nous donne alors une persévérance au-delà de l’espoir et nous fait échapper aux griffes du mal et de la méchanceté humaine. Magnifique témoignage d’une foi libre, directe et ardente, détachée de tout dogme, ancrée dans ce monde comme dans l’invisible, susceptible de nous aider à construire notre credo quand vient l’épreuve, quand se bousculent les questions ultimes. « Stupéfiant retournement » dit Gérard Pfister, remarquant que cette pensée est déjà toute entière dans un poème de Rilke. Dans un esprit proche, Martin Buber écrivait : « Dieu veut entrer dans son monde, mais c’est par l’homme qu’il veut y entrer. Voilà le mystère de notre existence, la chance surhumaine du genre humain ».

Il faut lire et faire entendre cette voix – y compris dans cette langue néerlandaise à bien des égards si proche du moyen-haut allemand de Maître Eckhart. Je ne peux que m’associer aux voeux que Gérard Pfister, maître d’oeuvre de ce précieux petit volume, formule dans sa présentation : « Puisse cette lecture éclairer notre année, lui communiquer cette force et cette beauté qui, jusque dans les pires situations, ne cessèrent jamais d’accompagner Etty. La force essentielle, écrivait Etty (5 juillet 1942), consiste à savoir jusqu’au dernier instant que, même si l’on doit mourir misérablement, la vie est riche de sens et belle, qu’on a tout réalisé de ce qui était en soi-même et que la vie était bonne telle qu’elle était. »

Le 20 février 1942, émerveillée par le poète Rainer Maria Rilke, Etty Hillesum écrit dans un cahier : « De Rilke, on ne revient pas, lorsqu’on l’a réellement bien lu. Si on ne le porte pas en soi toute une vie, cela n’a absolument pas de sens de le lire. » Oserai-je dire que d’elle-même, de « la fille qui ne savait pas s’agenouiller », on peut dire exactement la même chose. Etty Hillesum dépose dans ce « puits très profond » qui est en nous quelque chose qu’il faut sans cesse dégager, sans cesse écouter passionnément [Hineinhorchen = écouter au-dedans] pour atteindre ces « sources ultimes » qu’évoque Rilke.

Sur « Ainsi parlait Georges Bernanos »

 

WETZEL

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Georges Bernanos paru dans La Cause littéraire le 8 octobre 2019

Georges Bernanos (1888-1948) vomit la sagesse : « Il n’est rien de haïssable en l’homme que sa prétendue sagesse, le germe stérile, l’œuf de pierre que les vieillards se passent de génération en génération et qu’ils essaient d’échauffer tour à tour entre leurs cuisses glacées »  (n° 129). Et voilà pourtant – admirablement composé par Gérard Bocholier – un authentique livre de sagesse, car l’effort de sagesse (nous le savons tous par ce qui également nous en sépare !), tient à la puissance de trouver la paix dans la vérité. Car la vérité ne laisse jamais spontanément en paix : elle divise les hommes (puisqu’elle est indifférente aux intérêts subjectifs et à leur conflit) et intimide l’homme (car elle révèle ce qui rend le réel tel, et tranche depuis sa souveraine clarté) ; inversement, la fausseté nous délivre illusoirement de la guerre, car elle distord ou dissimule ce qui pousse invinciblement l’homme à détruire l’homme. Les hommes mentent d’abord par peur du mal qu’ils font ou subissent.

« On ne massacre jamais que par peur, la haine n’est qu’un alibi »  (n° 116). Et l’on comprend aussi qu’au Bernanos moraliste (sans morale, pas de paix dans la vérité), s’ajoute comme un frère le Bernanos politique et polémiste (qui veut la vérité sur la paix même, la soupçonnant toujours d’être dérobade stérile ou arrangement honteux). Et il s’agit bien, dans la vérité, de trouver la paix – et non le bonheur (tout le bien qu’on peut faire hors l’amour est d’avoir le malheur discret)  : «Notre misérable bonheur tient de toutes parts à la terre, il y rentre avec nous au dernier jour, mais l’essence de notre malheur est surnaturelle » (n°112) […]

Cette douloureuse nudité naturelle de la vie humaine (complexité est noblesse, et noblesse oblige) est indépassable pour Bernanos, et doit le rester : toute « médiation » (technologique, institutionnelle, médicale) entre elle et le surnaturel, est mensonge ou diversion. La douleur est seule loyale, et c’est à la loyale,  – sans prothèses exponentielles, sans les simagrées d’une surhumanité fasciste ou robotique – que doit se régler la tension parfaite entre ce que l’homme tient de la réalité et la vocation qui le tient. Comme Bernanos le dit dans sa Lettre aux Anglais : « Nous avons toujours haï les surhommes et le surhumain, nous avons toujours cru qu’entre le naturel et le surnaturel il n’y a pas de place pour le surhumain »

Bernanos ne croit ni à la ruse (qui « consiste à ménager les puissants »), ni à la naïveté (il sait que nous aimons notre dégoût même pour le mal – et ose, à propos du mal, faire dire, dans son « Monsieur Ouine » à Madame de Neréïs : lequel d’entre nous, si cela était en notre pouvoir, oserait le chasser du monde ?) Mais si l’esprit d’enfance est pour lui le seul horizon légitime – et les enfants, rappelle André Comte-Sponville, sont ceux qui veulent grandir pour y accomplir leurs promesses et  distancer leurs fragilités –  c’est justement qu’il faut croître pour prendre, non la place des autres (comme l’adulte ambitieux), mais la place adulte  où monter à égalité avec les autres. Et s’il faut stériliser nos monstres numériques, c’est justement (n° 269) parce qu’ils n’ont pas eu d’enfance !

L’enfant fuit le réalisme, non le réel : « Le réaliste flotte à la surface de l’histoire et explique gravement au public, massé sur la plage, l’origine et le mécanisme des lames de fond » (n° 162). « Le réaliste rabaisse la vie, pour vous épargner la peine de la surmonter » (n°168). Et l’écrivain Bernanos, de même, fuit bien plutôt l’irréel en lui (pour dépasser « l’accumulation de rêves, images, figures, dont la surabondance l’étouffait »). Un cerveau écrit quand il ne peut résoudre sa propre agitation ni en lui-même (la pure auto-médication de la pensée est folie, comme on se ferait pousser des caves dans la tête), ni dans le monde donné (la civilisation d’argent, pouvoir et technique construite pour nous protéger des menaces nous expose aux menaces sans appel de la médiocrité et de l’inauthenticité) : « L’homme médiocre dans une civilisation supérieure n’est jamais rien de plus qu’un conformiste et un imbécile. Mais l’homme médiocre dans une civilisation médiocre ne peut être qu’un désespéré. Le désespoir des médiocres libère d’énormes disponibilités de haine »  (n° 278)

Merci à Gérard Bocholier d’avoir relayé ainsi (en la mettant lui-même en œuvre dans la forte et belle construction de ce petit livre) l’espérance d’un auteur pour qui l’ardeur seule ne craint plus rien : c’est en effet (n° 344)  simplement sur les cailloux qu’on bute,  jamais sur les montagnes !

 

 

La Petite Chambre qui donnait sur la potence

Katz

Traduit de l’allemand par Jean-Louis Spieser. Préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg

C’est en juin 1915 que Nathan Katz est interné au camp de prisonniers de Nijni-Novgorod. Comme Etty Hillesum au camp de Westerbork, il écrit ce qu’il voit. Les paysages grandioses de la plaine russe en hiver. Mais aussi, sous forme de courtes nouvelles, des portraits : un camarade de détention, une infirmière…

Cela aurait pu n’être que le témoignage d’un soldat prisonnier de guerre en Russie de juin 1915 à août 1916. Mais c’est le premier livre de Nathan Katz et il préfigure déjà toute son œuvre. Autodidacte passionné de littérature, jeté dans la guerre et blessé à 21 ans, il passe tout le temps de sa captivité à une seule chose : travailler sur lui-même. Et ce travail est avant tout, comme le proclame le sous-titre du livre, Un combat pour la joie de vivre : « J’aimerais bien savoir, écrit-il, qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs certes, mais où le soleil brille dans la cour.» Ne croirait-on pas lire le journal d’Etty Hillesum au camp de Westerbork ?

Écrit en langue allemande (l’Alsace était annexé au Reich depuis la défaite de 1870), Das Galgenstüblein raconte le devenir d’une conscience qui, jetée dans la mêlée d’une guerre, parvient à se former et à se dépasser en se hissant à l’universel. « Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre littéraire, écrit Jean-Paul Sorg dans sa préface. C’est mieux que cela ! C’est une confession singulière, à nulle autre pareille, qui prend place doucement – à pas de colombe – dans le champ de la littérature spirituelle mondiale, cent ans après sa première édition. »

Arfuyen a publié la quasi-totalité de l’œuvre de Katz, découverte grâce à Guillevic, et récemment encore Annele Balthasar, Prix Nathan Katz 2018. Le présent ouvrage, écrit en allemand est le premier livre écrit par Nathan Katz. C’est aussi un précieux document sur les camps de prisonniers en Russie durant la Grande Guerre.

Ayant vraiment commencé d’écrire en français en 1945, l’Alsace, région riche et centrale de l’Europe, possède une littérature de premier plan en langues allemande et alémanique. Compte tenu des événements de 1940-1945, ce patrimoine n’a pas réédité en langue originale ni traduit en français.

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, Katz est l’un des plus grands auteurs de l’Alsace au xxe s. par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité.

Coll. Les Vies Imaginaires – 168 p. – 2020 – ISBN 978-2-845-90297-8 – 16 €

 

 

De l’improbable

Bancquart

suivi de MO(R)T

 

C’est Marie-Claire Bancquart elle-même qui a voulu ce livre ultime qui regroupe deux textes inédits : MO(R)T, écrit en 2010 sous une forme très singulière dans son œuvre, et De l’improbable, le dernier texte qu’elle a pu elle-même relire. Elle a demandé à son élève et amie Aude Préta-de Beaufort d’y ajouter une courte postface.

Citons-en ici le premier poème, d’une discrétion tout ironique : « Attendant les paroles de la maladie // que signifie cette main / agrippée // on ne sait trop si c’est à la mort / ou à la vie? » Et cet autre, le tout dernier, déchirant de douceur : « Laissez moi seule / avec l’oiseau / qui m’apporte / ce que vous savez ».

L’une des voix féminines majeures de la poésie francophone contemporaine, Marie-Claire Bancquart est décédée à Paris le 19 février 2019 et ses cendres ont été dispersées au Père Lachaise. Comme son écriture était dépourvue de toute ostentation, elle a voulu que son départ soit également sans artifice.

Le mois précédent son œuvre était entrée dans la collection Poésie-Gallimard avec une anthologie intitulée Terre énergumène. En juin 2016 avait paru aux Éditions Arfuyen son dernier recueil au titre testamentaire : Tracé du vivant.

Chez Marie-Claire Bancquart, l’expérience de la souffrance est fondatrice. C’est celle d’un corps qui depuis l’enfance l’a tenue recluse et empêchée. De cinq à neuf ans, elle a vécu enfermée dans un hôpital, le corps plâtré de la poitrine au pied gauche et au genou droit. Aucune plainte cependant chez Marie-Claire Bancquart, aucune condamnation de la vie, mais au contraire une tension permanente pour échapper au désespoir et reconnaître dans les choses les plus simples une fraternité de destin.

Une écriture dédaigneuse de toute facilité lyrique, de toute pose philosophique, mais soucieuse avant tout de la plus grande justesse dans une présence au monde ressentie comme terriblement précaire et démunie.

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 104 pages – ISBN 978-2-845-90291-6 – 11 €

Ainsi parlait Charles Péguy

AP 24 Péguy

Textes choisis et présentés par Paul Decottignies

 

Péguy le mécontemporain (Alain Finkielkraut, 1991),  Péguy l’insurgé (Jean Bastaire, 1975), Péguy l’inchrétien (id., 1991), « Péguy philosophe » (Emmanuel Mounier, 1930) : autant d’essais sur Péguy, autant de visages différents. Péguy l’inclassable, assurément  (Géraldi Leroy, 2014). Toujours actuel et éclairant à travers les changements de notre société !

Les Cahiers de la Quinzaine restent le modèle indépassable d’une grande revue d’idées : « Je révèle ici un secret de ma gérance, écrivait Péguy : tous les cahiers sont faits pour mécontenter un tiers au moins de la clientèle. Mécontenter, c’est-à-dire heurter, remuer, faire travailler. »

Paul Decottignies nous donne accès à l’ensemble d’une œuvre très vaste et variée, souvent invoquée mais mal connue.  Il nous révèle un esprit visionnaire et un maître de liberté, mais aussi un écrivain brillant autant qu’insolent.

« Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. […] Et il est le maître de l’État comme il est le maître de l’école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé. » À l’aube du XXe siècle, quel philosophe, quel écrivain a mieux senti que Péguy ce qui allait se jouer ?

Et sur lui pourtant que d’idées fausses ! Péguy le catholique : mais il se maria civilement, ne fit pas baptiser ses enfants et la presse catholique l’avait en horreur !  Péguy le conservateur : mais il fut socialiste toute sa vie, et avec quelle ardeur ! Péguy l’intellectuel : mais, resté profondément provincial,  il vomissait l’intelligentsia parisienne. À qui le comparer sinon à un Pasolini, pétri lui aussi de paradoxes, poly-graphe et militant, scandaleux et assoiffé de vérité !

« Un petit homme brusque et pressé, toujours pressé […], le regard tendu de bas en haut, comme un taureau […], le souffle court et le parler égal, pressé et saccadé […]. C’était un homme à congestions. » C’est ainsi que le décrit Romain Rolland. La vie de Péguy semble faite tout entière d’étapes successives et contra-dictoires : « L’homme qui veut demeurer fidèle à la vérité doit se faire incessamment infidèle à toutes les inces-santes, successives, infatigables renaissantes erreurs. »

Découvrir Péguy dans sa profonde fidélité comme dans ses impatiences, tel est l’objet de cet Ainsi parlait Péguy. Nul auteur pour lequel l’approche originale de cette collection se révèle aussi efficace. Faire découvrir « Péguy l’hérétique » (titre de sa préface), telle est ici la réussite de Paul Decottignies.

      Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2020 – ISBN 978-2-845-90296-1

 

Charles Péguy

PEGUY

(1873-1914)

Charles Péguy est né en 1873 à Orléans. Son père, menuisier, meurt dix mois plus tard. Sa mère et sa grand-mère, rempailleuses, l’élèveront seules. Grâce à une bourse municipale, il entre au lycée d’Orléans. Reçu bachelier, il prépare Normale Sup’ à Lakanal, puis Louis-le-Grand. Après deux échecs, il est admis en 1894.

Dès 1895, il proclame son adhésion au socialisme. La mort prématurée de son ami Marcel Baudouin en 1896 le marque très profondément. L’année suivante, il se marie civilement avec la sœur de ce dernier. Il en aura 4 enfants dont aucun ne sera baptisé.

Quand paraît le « J’accuse » de Zola (13.01.1898), Péguy devient un ardent dreyfusiste. En janvier 1900, il fonde les Cahiers de la quinzaine. « Nous sommes irréligieux de toutes les religions, écrit-il. Nous sommes athées de tous les dieux. » Péguy s’éloigne progressivement de Jaurès. Dès le coup de Tanger de 1905, il voit venir l’invasion allemande. En 1910 paraît le Mystère de la charité de Jeanne d’Arc où il déclare son retour à la foi catholique. Mais ses « Mystères » (1911-1912) sont éreintés par la presse catholique.

En 1913 paraît L’Argent qui dénonce la dévalorisation du travail par le capitalisme. Le 4 août 1914, il rejoint le 276e R.I. Le 5 septembre, il est frappé au front par une balle ennemie.

OUVRAGES PARUS AUX ÉDITIONS ARFUYEN : 

Ainsi parlait Charles Péguy 

 

Sur « Pressée de vivre »

Temporel

La lecture de Nelly Carnet

Extraits d’un article sur Pressée de vivre  paru dans Temporel le 23 avril 2018

Après une parution récente dans la collection poésie aux éditions Gallimard, Anise Koltz poursuit son œuvre chez Arfuyen qui a déjà publié un certain nombre de ses recueils de poésie. Ainsi l’un des grands magazines de littératures, d’arts et sciences humaines québécois ne pourra plus ignorer cet écrivain luxembourgeois qui passait encore il y a moins de dix ans pour un grand inconnu ne valant pas vraiment la peine qu’on s’y arrête…

Avec Pressée de vivre, l’auteur de quatre-vingt dix ans aux vingt-cinq livres édités, ne cesse de naviguer entre légèreté et tragique dans le corps d’une écriture simple et fluide. Que de trépas et de renaissances chez cet écrivain qui mesure les années qui lui restent avec l’insouciance sérieuse ! Lorsqu’on a lu quelques livres d’Anise Koltz, on sait que l’ombre de l’époux défunt ne sera jamais loin. Ici encore, elle est plus que présente, puisque des textes lui sont directement adressés. La vie se survit au-delà de la mort mais dans la mémoire vive. Les figures de ses ancêtres sont aussi très présentes : « Comment vivre/à travers la matière des ancêtres // Ils ont amputé mes organes/devancé mes pas ».

L’écriture épouse le titre qu’il porte, vivifiante, alerte, rapide. L’image d’un fleuve sert d’ouverture au recueil qui va suivre les méandres des allers et retours vers le passé, le souvenir et l’avenir qu’il convient d’entendre comme un « Après », le deuxième composant du recueil laissant place cette fois-ci à l’océan et son va-et-vient de vague pour se diriger vers l’infini. […]

L’illustration de première de couverture, « Etude de nuages » de John Constable, fait écho à ce recueil : vol sur fond de menace. Car les envols de l’auteur ont lieu dans l’ombre du passé déterminant l’identité de cette écriture et ralentissant l’élan. Les mots sont à double tranchant mais l’écrivain ne se résigne jamais. Elle renaît sans cesse à travers sa propre vie et à travers l’écriture. Cette question de l’identité revient ponctuellement avec ce constat inquiétant : une « apparence », « une image », une absence de présence de soi réelle dans le temps présent de la vie actuelle imprègnent les textes comme si Anise Koltz voulait nous dire qu’elle appartient à « un autre temps ». Peut-être est-ce là la conséquence de la séparation physique d’avec celui qu’elle aimait. La mort rôde, devient parfois « mémoire », mais la vie se révolte également de manière surprenante : « Je vis sous haute tension//Entre songe et mensonge/entre astre et désastre/Celui qui me touche/sera foudroyé ». « L’encre est aussi [son] sang ».

L’auteur vit également à travers l’écriture épousant les aléas du moral, parfois désespéré, parfois gorgé de dynamisme. « L’écriture [la] questionne ». Et c’est peut-être l’annonce du début de tout mouvement scriptural que ce questionnement confiant aux mots le soin de dévoiler ce qui se cache derrière eux. L’écriture est là pour mesurer et enregistrer toutes les fluctuations du ressenti d’un être vis-à-vis de son existence. Ces modulations sont multiples. C’est pourquoi le rythme même des textes peut être heurté ou fluide pour épouser la perception des jours qui passent dans une tête qui pense et transcrit en mots l’impensable avant de rejoindre le disparu. Chaque jour est une nouvelle vie chargée de sa nuit. […]

Chez cet écrivain, l’équilibre semble fragile. La corde est parfois prête à se rompre. Il y a quelque chose de mélancolique dans l’écriture qui peut nous toucher plus que dans les autres arts peinant à nous suggérer le trouble à moins que cela ne concerne aussi la musique ineffable et impalpable comme la voix dans la langue. L’écriture, pour cet auteur solitaire qui a pris de l’âge, est cette « béquille », la voix du disparu qui « résonne encore » « comme la mer dans un coquillage ».

Sur « Depuis toujours le chant »

« Sans plus aucun poids de terre / Ni de chair qui me retienne / J’entre dans la gravité / De la mort que tu m’apprêtes » (p. 63). De quelle surface enfin vécue au-delà de soi s’agit-il ?

Mais que la voix soit aussi très profonde et que rien ne mente : voilà ce que le chant souffle tout au long du recueil d’ailleurs composé sur des sections rythmiques équilibrées. […] Car dès le liminaire « Depuis toujours ton silence… », (en italiques, et, disons-le, conçu comme un murmure, une prière) il est question d’une parole, d’un poème et, sans jamais dévoiler quelque rive d’or, du vent de l’Esprit qui, pour le veilleur, entraîne le cours du monde vers un intérieur d’amour.

Ce dernier mot, s’il est répété régulièrement dans le recueil, ne s’accompagne pas forcément d’une promesse. L’écriture va devoir gagner son propre secret, son espace articulé au fond de l’être avec des images, des sons, des codes bien mystérieux, difficiles à déchiffrer de par leurs échos avant de suggérer que la silhouette de l’homme, même accompagnée de plus en plus par la « lumière », s’adresse à Dieu. […]

C’est un tutoiement perçant, un relief au bout d’un jeu magique de pronoms personnels et possessifs. L’homme ne redit « je » qu’après l’avant-dernière partie où le mystère des morts trouve un ton sans fard mais non privé d’échos ; et le rythme exigeant qui ne doit rien à la nostalgie, quand vient la ou les dernières pièces de chaque partie, semble bien se fondre dans cette frontière en principe artificielle pour annoncer le meilleur, c’est-à-dire un équilibre, enfin, comme à force d’accorder la vérité aux quatrains, aux deux quatrains que chaque page imagine sans cesse en restant fidèle au ton du poète. […]

Le corps et la poésie auront pris le ciel comme les racines à témoin, et cette fête à la fois intime et universelle sera bien restée louange. Ce recueil n’en finit pas de s’ouvrir sur le « feu secret » qui se consume, proche d’un coeur aux branches qui n’ont pas peur « du jour qui tombe ».

Goûter Dieu

CS 106 Traherne

Select Meditations

Textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien

Thomas Traherne (1637-1674) est avec Donne, Herbert, Vaughan et Marvell l’un des cinq grands Metaphysical poets anglais. Mort à 37 ans, il a choisi de vivre à l’écart du monde littéraire et en étroit contact avec la nature. Son œuvre a une saveur contemplative unique dans la littérature occidentale.

Traherne n’a publié qu’un seul livre de son vivant. Plusieurs de ses manuscrits ont été découverts chez un bouquiniste en 1897 et des découvertes majeures continuent aujourd’hui. Les Éditions Arfuyen ont révélé au public français le chef-d’œuvre que sont Les Centuries (2012), traduites par Magali Jullien.  Écrivain majeur, Traherne est vénéré comme saint par l’Église anglicane. Sa vision cosmique et jubilatoire évoque souvent les spiritualités de l’Inde, loin de tout ascétisme culpabilisant.

Découvertes et publiées seulement en 1997, les Select Meditations ont été écrites avant les Centuries et sur une longue période, sans doute de 1664 à 1667. Tout autant que la beauté de leur écriture, ce qui frappe dans ces textes, c’est la force de l’expérience qui les inspire. En bien des pages, ils témoignent d’un détachement et d’une lucidité qui évoquent l’Advaïta Vedanta : « Dans mes plus Intimes Retraites, certaines années, c’était comme si Personne d’autre que moi n’avait été dans le monde. Tous les Cieux étaient à moi, rien qu’à moi. Et je n’avais rien à faire d’autre qu’à cheminer avec Dieu, comme s’il n’y avait personne d’autre que Lui et Moi. Quand je vins parmi les hommes, je découvris qu’ils étaient des Trésors Surnuméraires. Et Seul je Demeure : le Goûteur de tout. » 

C’est une vision du monde dynamique et étonnamment moderne que Traherne nous apporte : « C’est nous qui sommes de nature Successive, l’Éternité ne l’est pas. Nous dépassons les arbres lors d’une promenade Bien qu’eux-Mêmes se tiennent immobiles. Les moments se Tiennent là, nous nous déplaçons, nous les dépassons et nous nous écrions que le Temps s’enfuit. […] Mais il ne peut se déplacer ni même Bouger. Quelle infinie liberté dans Son Royaume ! »

Toujours sa méditation de Traherne débouche sur l’émerveillement et la gratitude d’être un témoin de cette Vie et de pouvoir y participer.