Décembre 2022

Les livres publiés par les Éditions Arfuyen en 2022

En cette année marquée par le centenaire de la mort de Marcel Proust, les publications des Éditions Arfuyen se sont succédé à un rythme très soutenu. 17 ouvrages ont paru dans 6 collections différentes. Deux d’entre eux ont été consacrés à la réédition des correspondances de Proust avec deux de ses amis les plus proches, Robert de Billy et Antoine Bibesco. Au début 2021 avait déjà paru un Ainsi parlait Marcel Proust.

Telle a été la diversité de ces publications de 2022 qu’il n’est peut-être pas inutile d’en donner une liste récapitulative par collection. Des liens permettront d’accéder directement tant aux auteurs qu’à leurs livres.

LITTÉRATURE

♦♦♦  Dans la collection Ainsi parlait

Michel de Montaigne, Ainsi parlait Montaigne, lu et présenté par Gérard Pfister

Saint-Pol-Roux, Ainsi parlait Saint-Pol-Roux, lu et présenté par Jacques Goorma

André Gide, Ainsi parlait André Gide, lu et présenté par Gérard Bocholier

Épicure, Ainsi parlait Épicure, traduit du grec ancien et du latin et présenté par Gérard Pfister. BILINGUE

Jean de Ruysbroeck, Ainsi parlait Ruysbroeck l’Admirable, traduit du moyen néerlandais et présenté par Marie et Jean Moncelon. BILINGUE

♦♦♦  Dans la collection Les Vies imaginaires

Maurice Betz, Conversations avec Rainer Maria Rilke (Rilke vivant). Suivi de « De Paris à Strasbourg et Colmar avec Rainer Maria Rilke » de Camille Schneider. Postface de Jacques Betz

Antoine Bibesco, « Mon petit Antoine ». Conversations et correspondances avec Marcel Proust

Robert de Billy, « Mon cher Robert ». Conversations et correspondances avec Marcel Proust

Clotilde Marghieri, L’Île du Vésuve (Vita in villa). Traduit de l’italien par Monique Baccelli. Préface de Gérard Pfister

POÉSIE CONTEMPORAINE

♦♦♦  Dans la collection Les Cahiers d’Arfuyen

Michèle Finck, La Ballade des hommes-nuages

Laurent Albarracin, Manuel de Réisophie pratique

Benoît Reiss, Un dédale de ciels

♦♦♦  Dans la collection Neige

Giuseppe Conte, « Je t’écris de Bordeaux ». Blessures et refleurissements. Avec une préface originale de Giuseppe Conte. Traduit de l’italien et présenté par Christian Travaux. BILINGUE

SPIRITUALITÉ

♦♦♦  Dans la collection Les Carnets spirituels

Catherine Chalier, Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900). La clarté hassidique

Marie de la Trinité, Remédier aux grands désordres. Un message pour l’Église. Préface Jacques Arènes. Postface Éric de Clermont-Tonnerre, op.

Bède le Vénérable, Le Psaume des psaumes, traduit du latin et présenté par Sr Claude-Pierre, op, et Marthe Mensah

♦♦♦  Dans la collection Ombre

Henri Le Saux et Thérèse de Jésus, Le Swami et la Carmélite. L’appel de l’Inde. Correspondance 1959-1968. Préface et notes de Yann Vagneux

Novembre 2022

Le métier de vivre

Une année va se terminer. Dix-sept livres auront paru. Et tant d’autres ailleurs. Par dizaines de milliers. Pendant ce temps-là, la guerre. Une guerre stupide comme toutes les guerres, plus stupide encore d’être celle du pays le plus étendu du monde pour accroître encore son territoire. En en exterminant et déportant les populations. Une guerre de conquête comme on en croyait les siècles définitivement révolus.

Pendant ce temps-là, l’accélération d’une crise climatique dont les effets sont de plus en plus proches de nous: dès le début de l’été plus une goutte d’eau dans notre source ; les oiseaux, les insectes de moins en moins nombreux ; les vieux pins roussissant à vue d’œil.

Pendant ce temps-là, dans la société l’injustice de plus en plus en plus criante, le désarroi intellectuel et moral toujours plus inquiétant. L’imbécillité triomphante des médias de masse faisant pendant aux aberrations d’une quête d’identité de plus en plus crispée et délirante.

Dix-sept livres de plus. Qui nous ont pris une année de plus de notre vie. Pour entamer bientôt la 48e année des éditions que nous avons créées. Pourquoi faisons-nous cela ? Tant d’effort pour un résultat apparemment si limité face à la marée des produits de l’industrie éditoriale ? Et pourtant dans le même enthousiasme de la découverte et du partage qu’aux premiers jours, dans ces années 70 dont l’élan d’optimisme semble aujourd’hui si lointain.

Pourquoi éditer, traduire, écrire de tels livres aujourd’hui ? Car le pire est qu’il faille, semble-t-il, s’en expliquer, et presque s’en excuser. La prépondérance écrasante des livres qui ne sont que des produits industriels, à rotation rapide et obsolescence programmée, semble avoir fait perdre jusqu’à la notion même de ce qui faisait naguère la dignité particulière de ces frêles vaisseaux de papier.

Il est maintenant, dirait-on, entendu qu’un livre est fait pour toucher un maximum de lecteurs et qu’il n’a d’autre raison d’être que le niveau de ses ventes, solennellement affiché dans les magazines et les librairies comme un ultime argument : à quoi bon lire, n’est-il pas vrai, un livre qui ne jouirait pas de cette onction suprême ?

Des statistiques triomphalistes ont annoncé un regain d’amour pour le livre durant la pandémie. Mais qu’entend-on par « livre » ? Certes le chiffre d’affaires global du « livre » est passé de 2740 millions d’euros en 2020 à 3078 millions d’euros en 2021, soit une croissance de 12,4 %. Remarquons au passage combien ces 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires global du secteur de l’édition sont infimes si on les compare au chiffre d’affaires de sociétés comme Total (161 milliards en 2021), Carrefour (73 Mds) ou même la seule société de luxe Hermès (9 Mds, trois fois plus !).

Allons plus loin : qu’a représenté la littérature dans ce maigre montant ? 21 % du total contre 22,5 % l’année précédente. Dans le même temps, les bandes dessinées et mangas sont passées de 12,5 % du chiffre d’affaires de l’édition à 17,4 %. Un pareille analyse montrerait qu’au sein de ce qu’on appelle « littérature » la part des best-sellers et autres produits de consommation de masse tend à supplanter chaque année davantage ce qu’on honorait naguère du noble nom de littérature.

Qu’importe, dira-t-on, puisque c’est le goût d’aujourd’hui ! Les livres ne sont pas faits pour s’ennuyer et la littérature non plus. L’actualité est désolante : il nous faut du divertissement. Les logements sont exigus : il nous faut du livre jetable. Les écrivains sont de mauvais communicants : il nous faut des bateleurs qui savent défrayer la chronique et animer les plateaux.

Voire. N’y a-t-il pas seulement tromperie sur la marchandise ? Si l’on était obligé de « rappeler » les mauvais livres comme on a été obligé de rappeler les chocolats Kinder ou les pizzas surgelées Buitoni, la vie de bien des éditeurs serait impossible. Si l’usage s’imposait d’un « Nutriscore » pour les ouvrages dits de littérature, quels effrayants taux de graisses, de sucres et de sels verrait-on apparaitre, ravalant tous ces produits habilement « marketés » à des classements infamants ?

La comparaison n’est en rien inappropriée. Comme on ne mange pas seulement pour flatter ses papilles mais pour nourrir son corps, le plus efficacelment et le plus sainement possible, on ne lit pas seulement pour flatter ses instincts – au nombre desquels la paresse, le conformisme et le voyeurisme ne sont pas les moindres – , mais pour nourrir son esprit. Pour le faire grandir de toutes les manières : en largeur, en hauteur et en profondeur.

Les temps ne sont hélas pas si cléments qu’on puisse se dispenser de cet effort et croire pouvoir impunément, les études terminées, se considérer comme définitivement majeur et vacciné. « Mon métier et mon art, disait Montaigne, c’est vivre. » Croit-on suffisant d’avoir usé ses culottes dans les écoles pour prétendre le posséder un peu ? S’il est un métier où la formation permanente est plus qu’ailleurs encore nécessaire, c’est assurément celui-ci.

« C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être », affirmait encore le Gascon. Ne cherchons pas ailleurs notre plaisir qu’en cette perfection-là, si même tous les fabricants de clinquant et de pacotille essaient de nous en détourner. C’est leur affaire – ce sont leurs chiffres d’affaires –, ce n’est pas la nôtre. La vie est trop courte et trop difficile pour ne pas s’aider des meilleurs compagnons que l’humanité nous a donnés : tant de livres écrits au travers des siècles, et aujourd’hui encore, pour nous apprendre le métier et l’art de vivre dignement, et autant que possible joyeusement.

Des livres que tant d’hommes ont loyalement écrits – et au prix souvent de lourds sacrifices – pour tâcher de se former eux-mêmes et qui nous sont, si nous le voulons, merveilleusement disponibles pour essayer de nous former nous-mêmes. Non pas pour nous voler notre temps et gaspiller notre énergie, mais pour faire de nous des hommes et des femmes libres. Des vivants.

L’année prochaine nous publierons à nouveau dix-sept livres. Nous lirons, nous traduirons, nous préfacerons, nous écrirons, nous éditerons. Si la vie nous le permet. Pour nous aider, pour aider chacun en ces temps de détresse à « savoir jouir loyalement de son être ».

Octobre 2022

Un jardin sur le Vésuve

C’était la veille de Noël, en 1979, via della Consulta, à Rome, tout près du palais du Quirinal. J’ai le souvenir d’une pièce très claire, d’une décoration raffinée. Dans un français impeccable, Clotilde Marghieri me confiait tout ce qu’elle devait à la littérature de cette langue, et en particulier à Madame de Sévigné et à Colette qu’elle plaçait au plus haut. Sa parole était vive et enjouée, et son visage, qui révélait un fort caractère, donnait une impression d’humour et d’élégance. Le téléphone sonnait, elle avait un sourire charmant pour nous prier de l’excuser et elle s’exprimait en anglais avec la même sûreté et le même naturel qu’elle le faisait à l’instant dans la langue de Molière. Elle parlait d’autres langues encore, me disait mon amie Margherita Guidacci, qui avait souhaité me la faire rencontrer, et par son raffinement, sa liberté de ton, son cosmopolitisme, elle semblait une de ces grandes dames de la littérature européenne du XVIIIe siècle à qui rien d’humain n’était étranger. «J’appartiens, m’écrivait-elle (en français), à un siècle où une lettre de Mme du Deffand arrivait à Voltaire à Genève en six jours » – se désolant qu’une de mes lettres ne lui soit parvenue au bout de 46 jours… […]

Je ne suis jamais allé à Santa Maria la Bruna, qui est le cadre de son premier livre, publié en 1960, L’Île du Vésuve, mais plus encore qu’à son appartement romain, c’est à ce lieu mythique, au pied du Vésuve, que mon souvenir l’associe. Est-ce là l’influence du prestigieux voisinage de cette Villa delle Ginestre, où Antonio Ranieri donna l’hospitalité à Giacomo Leopardi à la fin de sa vie ? Ces genêts qui ont donné leur nom à l’un des plus beaux poèmes de Leopardi, La Ginestra, qui commence par ces mots : « Là sur l’aride échine / Du formidable mont, / Ce Vésuve exterminateur, / Que rien n’égaie, arbre ni fleur, / Tu répands alentour tes buissons solitaires, / Odorant genêt, / Satisfait des déserts. » Clotilde Marghieri dépeint avec une telle simplicité, un tel charme la vie qu’on mène au flanc du « formidabil monte » qu’on croit y avoir soi-même habité. C’est aussi par ce livre, donné dès notre première rencontre, que je suis entré dans son œuvre, comme dans une de ces maisons où l’on a toujours envie de retourner. […]

En 1920, lors d’un somptueux bal donné dans une villa de Sorrente, Clotilde Marghieri avait rencontré l’avocat Gino Marghieri. Ils se marièrent la même année et eurent deux enfants, Massimo et Lucia. Le père du marié, Alberto Marghieri, avocat d’affaires renommé est alors recteur de l’université et deviendra bientôt sénateur du royaume d’Italie. Dans son appartement de la Piazza dei Martiri, il a pour hôtes habituels l’écrivain antifasciste Roberto Bracco et la romancière Matilde Serao, mais aussi, plus rarement, le philosophe Benedetto Croce et l’historien méridionaliste Giustino Fortunato.

Un été, durant ces années 20, Clotilde Marghieri fait à Capri la connaissance de l’écrivaine féministe Sibilla Aleramo. D’abord irritée par son personnage, elle la découvre bientôt sous un autre jour et conçoit pour elle amitié et admiration. Le même été, l’autrice d’Una donna lui fait rencontrer l’actrice sans pareille, Eleonora Duse.

De ses années florentines, Clotilde Marghieri a gardé de solides amitiés : c’est par Pellegrina Rosselli, devenue secrétaire de Bernard Berenson, qu’elle entre en relation, en 1926, avec l’Américain d’origine lituanienne. Leur première rencontre au Grand Hôtel de Naples sera le début d’une profonde amitié, dont porte témoignage la très riche correspondance échangée pendant près de trente ans.

Bien que toujours mariée, Clotilde décide en 1933 de quitter Naples pour vivre dans la villa vésuvienne de son père, à Santa Maria la Bruna, à laquelle elle donne le nom de son ancien collège, La Quiete. Choix audacieux que cet exil campagnard, qui choque aussi bien la bonne société napolitaine que sa propre famille, mais qui lui permet une fois pour toutes de s’émanciper du poids des conventions de son milieu et d’affirmer son indépendance. Dans cette retraite toute horatienne, elle reçoit nombre d’amis italiens et étrangers, venus souvent sur la recommandation de Berenson pour qui elle devient la « nymphe vésuvienne » ou la « nymphe solitaire ».

Aurait-elle jamais écrit si son ami Berenson ne l’y avait incitée avec tant d’insistance ? Elle plaisantait elle-même de ce « lent cheminement vers les lettres », dont elle avait fait le thème d’une conférence prononcée devant le Cercle de la Presse à Naples au début des années 60. Car son but, soulignait-elle, n’avait jamais été d’écrire : « Vivre, vivre le plus intensément possible », elle ne cherchait rien d’autre. Mais, tardivement dans sa vie lui était venue cette découverte que « le moyen de vivre le plus complètement est aujourd’hui d’écrire, car c’est encore le moyen le plus direct et le plus profond d’entrer en contact avec les autres ». […]

L’Île du Vésuve est dédié « À Angelica qui aima ses lieux ». Nièce de Clotilde, disparue très jeune, Angelica avait trouvé sur les flancs du Vésuve l’espace de son trop bref déploiement. Ainsi, même un livre aussi lumineux et enjoué que celui-là ne va pas sans quelque secrète blessure. Ses menues histoires, son humour malicieux ne nous parleraient pas avec tant d’émotion si nous n’y sentions ce fond de gravité qui fait la personnalité même de l’ermite vésuvienne.

Giovanni Battista Angioletti, qui écrivit pour l’édition italienne du livre une lettre liminaire et qui devait mourir à Santa Maria la Bruna un an après la parution de celui-ci, a bien marqué la dimension d’ombre qui s’y trouve : « L’Île du Vésuve, écrit-il, est une aventure merveilleuse ; mais comme toutes les aventures, elle connaît ses tempêtes et ses soudaines menaces imprévues de naufrage. » C’est pourquoi, ajoute-il, c’est un «livre plein d’amour, et d’un amour cependant caché sous un très dense filigrane d’ironie, de respect, d’irritation et d’amusement. Précisément pour cela, c’est un livre vivant et pleinement loyal. »   (L’Île du Vésuve, de Clotilde Marghieri. Extraits de la préface de Gérard Pfister).

Septembre 2022

L’éternelle jeunesse d’Épicure

Épicure se flattait de n’avoir eu aucun maître que lui-même. Après avoir accompli son éphébie à Athènes, il s’établit à Colophon, sur la côte ionienne, au nord de Samos où il a passé son enfance. Non loin de là, sur cette même côte, enseignait Nausiphane, disciple de Pyrrhon, et c’est là que, semble-t-il, Épicure en reçut l’enseignement. Il le nie cependant avec vigueur, et le traite dans ses lettres d’« illettré », de « menteur » et de «prostitué ».

À Mytilène, où Épicure commence lui-même deux ans plus tard d’enseigner, il se retrouve en concurrence avec les représentants de l’école platonicienne, parmi lesquels Praxiphane dont il aurait, toujours selon Apollodore, également subi l’influence. Mais Épicure n’a pas de mots assez durs contre les platoniciens que, dans ses lettres, il appelle « les dionysolâtres » (les flatteurs du tyran Denys) et Platon lui-même qu’il appelle « le Doré ». Il n’est guère plus indulgent à l’égard d’Héraclite, « embrouilleur », de Démocrite, « bavard », ou de Pyrrhon, « ignorant » et « grossier ».

Mais la méfiance d’Épicure ne s’étend pas seulement aux différentes écoles philosophiques, elle s’applique plus largement à toutes les disciplines de la culture classique : « Fuis toute forme de culture, écrit-il à son disciple Pythoclès, toutes voiles déployées. » À quoi bon, en effet, des philosophes, des lettrés qui ne nous aident pas à être heureux ? « Il faut méditer, écrit-il au jeune Ménécée, sur ce qui procure le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et, lui absent, nous faisons tout pour l’avoir. »

On ne s’étonnera pas, en conséquence, que la pensée d’Épicure, qui se pose d’emblée en opposition frontale avec toute la philosophie et toute la culture de son temps, ait porté en tous les lieux et toutes les époques où elle est réapparue un même ferment de contestation radicale vis-à-vis de toutes les idéologies politiques, sociales ou religieuses.

Cette pensée ne prétend certes nullement à une action militante contre les pouvoirs en place. Elle s’en défend, bien au contraire, avec la plus claire détermination. Mais c’est là qu’est son plus grand danger : elle donne simplement, fortement le goût du bonheur et le sens de la liberté. Elle témoigne qu’on peut vivre autrement, toujours. Qu’il n’y a pas de fatalité, pas de malédiction. Qu’il faut seulement vivre et ne pas avoir peur.

À travers les siècles, la pensée d’Épicure n’a cessé, face à toutes les formes d’oppression, d’apporter un message d’émancipation. Quand la Rome antique étouffait de plus en plus sous le poids de l’omnipotence impériale et du fatalisme stoïcien, c’est dans les cercles épicuriens que demeurait un esprit de liberté. Et quand l’Europe de la Renaissance tentait de se délivrer du joug des monarchies absolues et du dogmatisme chrétien, c’est encore sous l’inspiration d’Épicure que les penseurs libertins et les philosophes des lumières recouvraient le sens de l’autonomie de l’individu.

« Le bonheur est une idée neuve en Europe », proclamait le révolutionnaire Saint-Just le 3 mars 1794. Mais cette idée « neuve », ne venait-elle pas en droite ligne d’Épicure ? Et en cette aube du troisième millénaire, quand la planète s’interroge sur les moyens de sauver la nature sans asservir l’homme, n’est-ce pas une fois encore dans la filiation d’Épicure que pourrait se concevoir une nouvelle forme de vie qui soit tout à la fois respectueuse de la terre et de l’humanité ? […]

On connaissait par Diogène Laërce le recueil de quarante aphorismes intitulé Maximes capitales. En 1888 parut dans la revue Wiener Studien sous le titre « Gnomologium vaticanum » un nouveau recueil de 81 aphorismes, – dont 13 reprenaient des textes déjà présents dans les Maximes capitales.

Le manuscrit de ces « Exhortations d’Épicure » (leur titre grec), aujourd’hui connues sous le nom de Sentences vaticanes, avait été « découvert » par Karl Wotke dans le Codex Vaticanus Graecus 1950, manuscrit datant de la première moitié du xive siècle et bien connu, du fait de son caractère composite, des spécialistes de Xénophon et de Marc Aurèle. Le mérite de Wotke était principalement de s’en faire l’éditeur, avec l’aide de Hermann Usener qui avait accepté d’accompagner les textes d’une préface et d’une postface. […] 

L’année même précédant la parution du « Gnomologium vaticanum », Usener venait de livrer ce qui reste aujourd’hui encore le principal ouvrage de référence pour la connaissance du corpus philosophique d’Épicure : les Epicurea, une somme de plus de 500 pages présentant l’ensemble des textes d’Épicure transmis par Diogène Laërce ainsi que l’ensemble des citations d’Épicure chez les auteurs anciens grecs et latins.   

Cette somme permet, d’une part, de recouper le texte de Diogène Laërce avec les versions transmises par d’autres auteurs de l’Antiquité et, d’autre part, de compléter le texte de Laërce des nombreux autres éléments, souvent essentiels, qui n’y figurent pas.

L’ensemble des textes sont présentés selon un plan rigoureux qui permet un inventaire commode des fragments recensés par thème et sous-thèmes. Les Epicurea collectent d’abord, dans une brève intoduction, les « témoignages » sur Épicure : ses livres, sa langue et son style. Il rassemble ensuite dans une première partie les « fragments extraits d’œuvres connues » sur les différents textes d’Épicure : ses livres, ses lettres et ses propos (Usener n° 1 à 218). Il livre dans une seconde partie des « fragments de source incertaine » concernant les différentes parties de sa philosophie : prolégomènes, canonique, physique et éthique (Usener n° 219 à 607).

Les Epicurea offrent une masse de documentation très riche et touffue que Hermann Usener a conçue avant tout comme un outil de travail pour ceux qui voudraient après lui travailler à l’interprétation des textes d’Épicure. Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions que, près de 150 ans après leur parution, cet ouvrage reste d’un accès difficile.

L’ouvrage a certes été réédité en 2010 par Cambridge University Press, mais par repro-duction de l’édition originale d’Hermann Usener, entièrement rédigée en latin. Grâce au dynamisme des études consacrées à la pensée d’Épicure en Italie, à la suite d’Ettore Bignone, de Graziano Arrighetti et de Margherita Isnardi Parente, c’est à la patrie de Lucrèce que l’on doit la seule édition complète des Epicurea en langue moderne, par les soins de Giovanni Reale et d’Ilaria Ramelli.

Il ne saurait être question ici de proposer à notre tour une traduction en français de l’ensemble des Epicurea. Aussi bien notre propos n’est que de rendre aisément accessibles au lecteur français les textes essentiels retrouvés ou identifiés par Hermann Usener qui constituent les compléments indispensables du corpus d’Épicure tel qu’on le présente habituellement.

Ces textes sont tellement essentiels, en effet, à l’égal des Maximes capitales ou des Sentences vaticanes, qu’on ne saurait plus lire aujourd’hui d’étude sur Épicure qui ne s’y réfère abondamment. Ce n’est pas ailleurs que dans ces Epicurea qu’on pourra, par exemple, trouver mention du fameux clinamen, si déterminant pour la pensée de la liberté chez Épicure. Ce n’est pas ailleurs qu’on trouvera la célèbre injonction « Cache ta vie!», qui se situe pourtant au centre de sa pensée du bonheur.

Il nous a semblé intéressant de présenter ici un large choix de ces pensées, en donnant à chaque fois, face au texte original grec ou latin, une traduction que nous avons voulue aussi littérale que possible. Nous nous sommes limités dans ce choix à des fragments qui, citant des propos d’Épicure lui-même, soient de même nature que les Maximes capitales ou les Sentences vaticanes. C’est ainsi un ensemble de 242 fragments nouveaux qui s’ajoutent aux 108 aphorismes du corpus habituel – compte tenu des recoupements entres Maximes et Sentences. (Ainsi parlait Épicure. Extraits de la préface de Gérard Pfister).

Juin 2022

Les souvenirs de Robert de Billy, ami et mentor de Proust

Comme Proust doit sa gloire à un seul livre, on tend à le voir aussi tout d’une pièce : malingre, mondain, esthète, éthéré. Bien qu’il suffise de lire La Recherche pour s’assurer du contraire, le cliché a la vie dure, et son fameux portrait en « Homme au camélia » – l’œil sombre, le teint pâle – par le peintre Jacques-Émile Blanche ne contribue nullement à le dissiper.     

C’est sans nul doute pour faire raison de tels préjugés, que Robert de Billy, de deux ans plus âgé que Marcel, a dès 1930 publié ses correspondances et conversations avec l’écrivain. Il était certainement le plus légitime à le faire car nul n’a eu avec Proust une aussi longue et simple  amitié. Étrangement, ce livre de souvenirs merveilleusement écrit et d’une rare perspicacité – « Vous êtes un grand psychologue », notait Proust – n’a depuis près d’un siècle jamais été réédité. Il nous livre pourtant un Proust d’autant plus passionnant qu’inattendu.

En voici un premier exemple : Proust soldat. La durée du service militaire était alors de cinq  ans, mais réduite à une seule année pour les volontaires. Ces derniers servaient dans le rang tout en étant traités comme des élèves officiers. Engagé conditionnel le 11 novembre 1889, Proust est appelé sous les drapeaux le 15 dans le 76e régiment d’infanterie à Orléans. Il est amusant de lire son livret militaire : « Nom : Proust. Prénoms : Valentin, Louis, Georges, Eugène, Marcel. Profession : étudiant. Cheveux : châtains. Yeux : châtains. Taille : 1 mètre 68. » Ce qui fait tout de même 2 cm de plus que le président Sarkozy.

« Vous qui aimez tant les choses de l’intelligence… », l’avait gentiment raillé Anatole France dans le salon de Mme Arman. « Je n’aime pas du tout les choses de l’intelligence, s’était rebiffé le jeune homme, je n’aime que la vie et le mouvement. » De fait, il adora l’armée. « Il est curieux, écrira-t-il plus tard à un ami, que vous ayez considéré l’armée comme une prison et moi comme un paradis. » Le voici cavalier, escrimeur, randonneur, nageur… Tout l’enchante. « Le caractère agreste des lieux, la simplicité de quelques-uns de mes camarades paysans, […] le calme d’une vie où les occupations sont plus réglées et l’imagination moins asservie que dans toute autre, […], tout concourt à faire aujourd’hui de cette époque de ma vie comme une suite de petits tableaux pleins de vérité heureuse et de charme » (in Les plaisirs et les Jours, 1896).

Au bout de trois mois de service, en février 1890, le fantassin Proust, recommandé par son père, est invité à dîner en compagnie d’un de ses camarades par le préfet du Loiret, M. Boegner. Ils y font la connaissance d’un autre engagé conditionnel, Robert de Billy, du 30e régiment d’artillerie. Le regard qu’a ce brillant élément sur Marcel Proust, empêtré dans « une capote trop grande pour lui », est sans clémence : « Sa démarche et sa parole ne se conformaient pas à l’idéal militaire. Il avait de grands yeux interrogateurs et ses phrases étaient aimables et souples. » Rien pour plaire à ce brillant rejeton de l’aristocratie protestante. « Ce soir-là, je ne sais ce qui plut en moi à Marcel. Il est probable que, s’il vivait, il ne le saurait pas plus que ce qui me fit oublier sa tenue flottante et souhaiter le revoir. Ainsi débuta une amitié longue et sans nuages. »  

Parmi bien d’autres facettes que nous livre Billy, en voici une autre qui ne manque pas de piment : Proust boursicoteur. Céleste Albaret nous avait prévenu : « En plus des lettres, tous les matins il lisait les journaux. Il y avait un kiosque sur le boulevard, en face de la maison ; de là, on nous les montait. Leur lecture entrait dans les routines ; il ne laissait pas passer un jour sans les regarder attentivement. » La politique, la diplomatie, la vie mondaine, les arts, la littérature, tout l’intéressait. Mais rien autant que l’actualité boursière : « Tous les matins, souligne Céleste, il lisait les pages spéciales sur la finance dans les journaux ; le soir aussi, on allait lui acheter tout exprès pour cela Les Débats, Le Temps et les publications de la Bourse. » Une telle curiosité n’était évidemment pas qu’intellectuelle : de même qu’il lui arrivait de jouer des sommes folles au baccara, Proust avait le goût des actions – et surtout des plus hasardeuses. Les mines d’or l’attiraient, les sociétés pétrolières, et toutes les pires  spéculations. « Papa prétendait que je mourrais sur la paille, avait-il un jour confié à sa fidèle gouvernante ; je crois qu’il avait raison. »

Sa pire opération : en septembre 1911 Proust avait acheté à terme un gros montant d’actions de mines aurifères. Le cours du métal fin n’avait cessé de baisser et Proust, pour reporter sa position, n’avait au d’autre choix que de régler à chaque fin de mois d’énormes moins-values. En mars, il n’y tint plus et se résolut à prendre la totalité de sa perte. Bien sûr, l’or commença de remonter dès le lendemain… Par chance, son vieil ami de Billy avait épousé la fille du tout-puissant gouverneur de la Banque de France, Paul Mirabaud, et l’écrivain aux abois savait pouvoir compter sur ses conseils avisés, voire sur une intervention salvatrice : « J’ai eu la folie, lui écrivait-il, pour des raisons que je vous dirai, de faire une spéculation grosse pour moi. J’ai acheté à terme 1500 Rand Mines, 300 Crown Mines et 1000 Spassky. J’ignorais que j’avais une différence à payer dès janvier. J’ai reçu une première note de X francs du coulissier et, n’ayant rien pour les payer, j’ai écrit à la Maison X… qui m’a répondu en m’envoyant mon compte où j’étais en déficit de X francs. J’ai donc fait différents emprunts. Croyez-vous qu’il y ait intérêt pour moi à garder ces Rand Mines et ces Crown Mines encore un mois ? Y a-t-il des chances de hausse ? Cette fièvre du jeu, qui s’était déjà manifestée à Cabourg sous forme du baccara et maintenant sous cette forme plus grave, ne durera pas. Peut-être est-ce la stagnation de ma vie solitaire qui a cherché son pôle opposé. »

Robert de Billy était diplomate de carrière – et du plus haut talent puisqu’il fut à l’ambassade de France au Japon le successeur de Paul Claudel. Il ne lui fallut pas moins de délicatesse, de patience et de « psychologie » pour faire face aux requêtes en tous genres que ne cessa de lui adresser Marcel, en position d’éternel cadet. Même lorsque Proust se retira du monde, Billy resta son plus dévoué confident : « Ses visites, se souvient Céleste, duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

D’où l’intérêt exceptionnel du témoignage que nous livre ici Robert de Billy. Avec l’élégance et la sobriété qui le caractérisent, l’auteur conclut son récit par ces simples mots : « Je voudrais avoir aidé à fixer les traits intellectuels et moraux d’un homme auquel je dois tant d’élargissement mental, et tant de belles images. Le mot “amitié” qui s’applique trop souvent à de simples camaraderies, je le vois illuminé de douceur, de malice et de compréhension profonde, quand je pense à Marcel. »

Le Psaume des psaumes

Traduit de l’anglais et présenté par Sr Claude-Pierre, op, et Marthe Mensah. BILINGUE

La collection Les Carnets spirituels a publié déjà 4 ouvrages montrant la richesse très méconnue de la tradition mystique anglaise : en 2014 Walter Hilton (1343-1396), en 2017 Julienne de Norwich (1342-1416), en 2019 Richard Jefferies (1848-1897) et en 2020 Thomas Traherne (1636-1674).

Le plus ancien de tous, Bède le Vénérable (672-735) est en Occident l’un des plus grands penseurs du haut Moyen Âge. « Père de l’histoire d’Angleterre », il est aussi le seul Docteur de l’Église qu’ait donné la Grande-Bretagne.

En l’an 802, Alcuin (735-804), conseiller et proche de Charlemagne, offre à un de ses amis un petit livret : « Ce livret, écrit-il, contient le petit psautier attribué au saint prêtre Bède que ce dernier a confectionné en recueillant dans chaque psaume selon la vérité hébraïque les versets qui conviennent à la louange de Dieu et à la prière. »

Comme Alcuin le souligne, Bède utilise non pas la traduction latine du psautier de la Bible grecque, mais la traduction des psaumes réalisée à partir de l’hébreu par saint Jérôme vers l’an 405. Le « petit psautier du saint père Bède » est un seul long psaume recomposé à partir de versets choisis dans l’ensemble des psaumes. Bède exclut les les versets de déploration ou d’appel à la vengeance et au châtiment.

Cet unique texte est le fruit d’une profonde et longue méditation des psaumes par le moine Bède jusqu’à le transformer en un grand chant de louange et d’exultation, comme un Psaume des psaumes.

Ce chef-d’œuvre de la vie monastique est traduit pour la première fois en français par deux spécialistes de la littérature spirituelle anglaise : Marthe Mensah, universitaire, et sœur Claude-Pierre, dominicaine au monastère d’Orbey.

      Coll. Ombre  –  160 p  –  2022  –  ISBN 978-2-845-90339-5  –  14 €

Bède le Vénérable

(735-804)

On sait peu de choses de la vie de Bède le Vénérable. Il serait né vers 672 au nord-est de l’Angleterre, sur les terres du double monastère de Wearmouth-Jarrow.

Wearmouth a été fondé en 674 par Benoit Biscop et Jarrow par le même Biscop en 681.  L’ensemble, défini comme « un seul monastère en deux lieux », deviendra l’un des centres culturels les plus importants du pays.

À 7 ans, Bède est confié à Biscop comme oblat. Du fait de ses qualités intellectuelles exceptionnelles, il est ordonné diacre dès ses 19 ans. À 30 ans il est ordonné prêtre.

Il passe le reste de sa vie au monastère où il se consacre à l’étude et devient l’un des plus grands érudits du haut Moyen Âge. Bède connaît le latin et le grec, il lit Aristote et Hippocrate comme Cicéron et Sénèque, Virgile comme Ovide.

Avant tout, exégète et historien, il maîtrise à peu près toute la science de son époque (orthographe, métrique, cosmologie…). Son œuvre est considérable par son étendue, sa diversité et sa maîtrise : commentaires exégétiques, traités éducatifs, œuvres scientifiques, études historiques. En ce domaine, son chef-d’œuvre est l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, rédigé en latin, qui lui vaut le titre de « Père de l’histoire d’Angleterre ».

Il meurt en 735. C’est en 1899 qu’il a été canonisé en 1899 et nommé docteur de l’Église par le pape Léon XIII.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Psaume des psaumes

Sur « Ainsi parlait Montaigne »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Montaigne paru sur le site La Cause littéraire le 16 février 2022

Le titre de l’œuvre de Montaigne (Les Essais) a, on le sait, inauguré le sens du genre littéraire essai (réflexion personnelle et libre sur un ou plusieurs thèmes croisés intéressant la vie des hommes). Et ce qu’essaie Montaigne, ce n’est ni « penser pour penser », ni non plus simplement « penser pour voir » (pour un hasard fécond d’enchaînement d’idées), mais bien : penser pour voir ce que ça changerait à vivre. « Et si l’effort de juger autrement pouvait nous aider à être ? », semble-il se demander toujours, nous conviant à nous en assurer. Et le miracle a lieu : en sollicitant constamment l’expérience de la vie (de la sienne et de celles dont il fut partie prenante, témoin, ou lecteur ), l’intelligence même de la vie se fait soudain transmissible. […]

L’ordre strictement chronologique choisi (par l’auteur de ce florilège) dans la succession des fragments permet, en une seule lecture, de constater que l’esprit de Montaigne (mort à 59 ans) a constamment su vieillir. Avec l’âge, le voici de plus en plus précis (malgré ses digressions), pertinent (malgré ses doutes) et serein (malgré l’usure privée et les tourments publics). De toute façon, il s’est juré d’apprendre du vieillissement même à mieux s’employer et se résoudre à celui-ci, en se dégrisant du temps de vie absorbé déjà : « Il ferait beau être vieux si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie en tous sens à son gré » (346).

Comment ? D’abord en se dressant un si lucide tableau des situations générale et personnelle qu’aussitôt décroît à presque rien la masse des illusions utiles : « La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous : les uns y apportent la trahison, les autres l’injustice, l’irréligion, la tyrannie, l’avarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissants ; les plus faibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiveté, parmi lesquels je suis » (336).

Ensuite en laissant à la raison, à l’instar de la vie qu’elle guide, le droit de prendre son temps : notre façon (ordinairement précipitée) de nous débarrasser de nos maux les aggrave : « Le monde est inapte à se guérir ; il est si impatient de ce qui le presse qu’il ne vise qu’à s’en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples qu’il se guérit ordinairement à ses dépens » (343). […]

Enfin en s’appliquant à soi-même la règle (difficile, peu suivie) du bon père : savoir, devant la jeunesse confiante et féconde, s’écarter. Montaigne ne cesse de railler les tyrans domestiques, qui prétendent régir une énergie qu’ils n’ont plus, et paralysent ce dont ils sont pourtant la source. Dès qu’on fait obstacle à mieux que soi, on n’a plus vrai titre à rester soi. Et ce qui est vrai du père de ses enfants brimés l’est aussi du père de soi que vieillir fait devenir : il faut céder sa part de chemin à la seule part de soi qui mérite encore avenir. Et cette part que s’user n’use pas, c’est dit-il magistralement le cœur et l’amour […].

S’amender ainsi doit d’ailleurs commencer tôt (chaque homme, dès qu’il est né, est en âge de pouvoir vieillir…), et Montaigne conseille très gaillardement de ne pas étudier trop tard l’art de vivre, dissuadant (comme Epicure) de remettre au lendemain l’étude du bon accueil de l’aujourd’hui : « On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent écoliers ont pris la vérole avant que d’être arrivés à leur leçon d’Aristote sur la tempérance » (82). Auto-amendement lui-même sans illusions. Même devenant son propre maître, on sait d’avance qu’en tout cas on ne saura redevenir sa nourrice : « Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices » (48). […]

Relire méthodiquement les premiers jets de ses propres conversions en apprend beaucoup sur elles. Il faut croire, devant tant de richesse de perspectives, ressources et nuances de cet auteur, que Montaigne s’est comme lui-même constamment lu par-dessus l’épaule. Et le souffle de l’esprit, comme tout vent (132), n’est efficace qu’au choix d’un cap. « Un lecteur perspicace découvre souvent dans les écrits d’autrui des perfections autres que celles que l’auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches » (55).

Relire sévèrement ses efforts de vivre, oui, mais sans violence (qui – 155 – n’éduquerait qu’au mal-vivre), sans dégoût de soi (« C’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et mépriser soi-même. C’est par une pareille vanité que nous désirons être autre chose que ce que nous sommes », 143), mais sans non plus copier, même les meilleurs : suivre un autre, estime rudement Montaigne (70), c’est ne chercher rien ! On n’a de toute façon pas le choix, car la pauvreté d’âme est fatale, annulant son pouvoir même de s’enrichir un jour : « La pauvreté des biens est aisée à guérir ; la pauvreté de l’âme, impossible » (390). […]

On ira donc, avec immense profit, découvrir les généreuses subtilités et intemporelles mises en garde de cet auteur du XVIè siècle. « L’actualité » des leçons de ce prodigieux autoportrait de la condition humaine est renversante. On plaisante à peine en disant que l’extrait 402 annonce que les réseaux sociaux détraquent et abaissent la démocratie en démocratisant notre folie et notre bassesse ; que le 404 fait résister à tout abus spirituel en refusant de nous mettre en demeure de croire ce qu’on nous fait avouer ignorer ; que les 412 et 413 ensemble font saisir que la liberté morale consiste à reprendre le pouvoir sur notre propre compréhension du juste et de l’injuste ; ou, le 400, que la célébrité médiatique est de teneur telle que « c’est déshonneur d’être ainsi honoré », etc. Dans tous les cas, la leçon est la même : comprendre assez la réalité de la vie pour savoir qu’il faut la « servir selon elle » (368), non selon nous, mais que nul ne peut la servir valablement qu’en s’y conduisant lui-même (« me donner à autrui sans m’ôter à moi », 388), sans jamais d’ailleurs s’excuser de vivre (l’impardonnable est seulement de le faire indiscrètement et insolemment).

Il est tout à fait clair qu’on tient ici, avec ce recueil, parfaitement organisé et accessible – très cohérent, très lisible, très fidèle à la loyauté de présence qu’il ouvre –, le moyen de lire au mieux Montaigne et profiter de sa fraternelle lucidité. « Il serait vraiment dommage, écrit Gérard Pfister avec une merveilleuse simplicité, de se passer d’un ami si discret et bienfaisant ». Un ami, dit justement Montaigne (359), est celui qui nous fait du bien du seul fait de s’en faire à lui-même. L’extrait 214 dit d’ailleurs une chose belle et vraie : que le sommeil endort mieux les songes que la veille seule et spontanément ne dissipe les vaines rêveries. Mais ce petit livre (qu’on complètera, opportunément, de l’excellent Dictionnaire amoureux de Montaigne, Plon, d’André Comte-Sponville) est alors comme une veille augmentée, partageable, vaillante – qui sait se et nous nourrir d’une adversité, qu’elle éclaire et absorbe. Ce que cette pensée fait vivre est décisif, d’autant (308) qu’on ne vaut, mort, que ce qu’on aura fait vivre.

« Une mystique pour temps de détresse »

Conférence donnée par Patrick Kéchichian

Extraits de l’intervention de Patrick Kéchichian au colloque Marie de la Trinité du 26 mars 2011

[…] Je n’aime pas beaucoup les confidences, mais permettez-moi celle-ci : j’allais avoir trente ans en 1980, année de la mort de Marie de la Trinité, et je venais, après pas mal de tâtonnements, de me convertir à la foi catholique. Nourrie de quelques lectures, cette conversion incluait à mes yeux, sans pouvoir les détailler ou même les saisir par la pensée, toutes les données et conséquences de la Révélation, telles que la tradition chrétienne, des Pères aux écrivains modernes, ont pu les réfléchir et les exprimer. […] Dans mon périple, il y avait eu aussi, génération 70 oblige, la psychanalyse, science et méthode alors hégémonique, perçue comme une étape obligée dans le développement intellectuel et psychologique d’un jeune homme. […]

Issu de cette culture et de cet environnement, je perçois comme étrangement familier le destin de Marie de la Trinité, sur ses deux versants : la grâce et la problématique psychologique, tout cela associé à la nature de ses écrits. Ses mots et ses maux me sont proches. Même si l’expérience mystique en tant que telle, demeure, elle, parfaitement irréductible à une quelconque proximité. Je crois qu’il faut distinguer ici la nature de l’expérience et ses attendus, ou comme je disais à l’instant, sa signification. Au-delà des anecdotes et des aléas de la biographie, celle-ci nous concerne au premier chef. De plus, et c’est l’essentiel, elle nous invite à un partage, à une communion invisible.

Troublé, je l’eusse été moins, je crois, si j’avais eu à traiter, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila ou de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ou encore d’Elisabeth de la Trinité. L’éloignement du temps, même minime, parfois de l’espace, et aussi des mentalités, des cultures, a quelque chose tout à la fois de libérateur et de protecteur. On pose devant soi un sujet d’étude, on le traite, avec plus ou moins de sensibilité et d’érudition, comme appartenant au passé, à l’histoire. En fait, on n’a pas à craindre qu’il vienne vous taper sur l’épaule en vous disant « mais tu te trompes… » Avec un léger décalage, Marie de la Trinité, elle, appartient pleinement à notre temps. Ce que l’on peut dire et penser, comprendre d’elle, lui serait parfaitement intelligible. Elle le jugerait avec le discernement et la sévérité qui la caractérise. En cela, elle est notre contemporaine. Elle peut donc toujours, par quelque mystérieux moyen, venir pointer mon erreur, contester mon point de vue. […]

De quelque côté que l’on tourne le problème, une chose au moins est certaine : la littérature n’est pas l’espace dans lequel a cherché à s’inscrire Marie de la Trinité. D’ailleurs, l’histoire de ses Carnets, le temps resserré de leur rédaction, cet enfouissement volontaire et en même temps cette certitude non orgueilleuse de leur importance, le prouvent. Nous ne sommes pas devant une œuvre pittoresque sauvée de l’oubli où elle risquait de s’enfoncer, mais face à la relation rigoureuse, aussi rigoureuse qu’il est possible, d’une expérience, d’une grâce (de plusieurs grâces…), qui est le cœur vivant et ardent de l’existence de la religieuse. […]

Sur le versant mystique, la dominicaine prend soin de distinguer les ordres… Ainsi, en juin 1941, elle souligne la différence qu’il convient de faire entre connaissance et expérience, mettant cette dernière au plus haut, sans pour autant négliger la connaissance, dont son travail d’écriture émane directement : « Il ne peut y avoir d’expérience humaine sans connaissance, écrit-elle, mais l’inverse est possible : connaissance sans expérience. (…) La connaissance a rapport à l’être comme vrai, et par l’intermédiaire de l’idée. La connaissance ne touche pas l’être, tandis que l’expérience l’étreint. » Un jour  (2 mai 1944), elle note cette réponse reçue du Père à l’une de ses demandes : « Les expériences sont plus délectables. Les lumières sont plus communicables. » Dans son vocabulaire, connaissance et lumière sont synonymes. Ailleurs, elle parle aussi de la « traduction » des lumières reçues. Travailler à les retranscrire, c’est les « revêtir de mots », et « comme ce sont des lumières simples et pleines, les mots sont toujours par un côté en insuffisance ou désaccord – aussi, là où un seul suffirait pour une pensée humaine, j’en mets trois ou quatre pour essayer de mettre au point. » Insensiblement, ce sont les « régions obscures » qui s’éclairent. Assez puissante et pourvue de « tant de nuances », comme elle l’écrit dans son mémoire de 1956, cette lumière lui apparaît « nouvelle, plus humble, plus réelle, plus humaine ».

Sur l’un et l’autre versant, psychologique et spirituel, il y a donc écriture, volonté âpre, farouche, pour reprendre ces deux adjectifs, de laisser une trace, de témoigner, d’aider sans doute, d’être utile. Mais chacun des domaines appelle, je crois, une écriture spécifique. La nature et l’accessibilité des objets n’étant pas d’égale valeur… Est-il nécessaire de noter que jamais la religieuse ne confond ses Carnets avec un Journal intime ? Le retour sur soi que toute geste autobiographique implique, elle se l’interdit absolument ; elle l’exprime ainsi : « Rejeter tout retour sur moi, m’en évader in sinu Patris, dès que je perçois un retour sur moi dans l’oraison. » […]

Avec cette détresse que j’évoquais, avec toute la détresse du monde, le XXe siècle a fait littérature. Je n’entends pas ce mot péjorativement. La notion, vague sans doute, de littérature de témoignage a accompagné et suivi les grandes tragédies du siècle, avec la Shoah pour sombre emblème. Ce ne sont plus les accents du romantisme, même le plus noir, qui ont cherché à exprimer cette détresse. Il n’était plus temps. En revanche, le besoin vital du témoignage, de la mémoire, de la parole articulée opposés au malheur et à l’horreur s’est imposé. Il fallait rendre compte, tenir le compte le plus exact possible de cette détresse. Dieu a déserté, avait-on décrété… Comme pour l’expérience mystique, ce qui apparaissait comme indicible, la poésie, peut-être, pouvait le dire, ou au moins le rendre sensible.

« Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours, commune /  A tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin. / Chacun s’en va, chacun s’en vient aux lieux qu’il peut atteindre », écrit Hölderlin au tout début du XIXe siècle dans son grand poème, « Le Pain et le Vin » (traduction de Gustave Roud). « Mais nous venons trop tard, ami. Oui, les dieux vivent, Mais là-haut sur nos fronts, au cœur d’un autre monde… », poursuit-il, avant de poser, à la septième strophe de son élégie, cette question appelée à résonner si fortement au siècle suivant : « Pourquoi dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? » d’autres traductions disent : « en temps d’indigence » ou « de détresse ». Peu de temps après, le poète sombre dans la folie, sa poésie se fige, comme un corps pris par les cendres. […]

Marie de la Trinité, on peut s’en étonner, presque en être choqué, ne fait pratiquement aucune allusion aux événements qui ont lieu en France et en Europe dans les années 40-45. Sauf je crois, en une page, à l’exode. Elle est toute à sa mission. Le bruit et la fureur du temps semblent bien éloignés d’elle. Mais si on lit ses écrits, si on s’approche en pensée et en prière de sa personne, ce bruit et cette fureur, cette détresse, on les entend, certes assourdis, retenus hors de l’espace intérieur. « La vocation religieuse, écrit Marie de la Trinité au docteur Jacqueline Renaud en février 1956,  n’entraîne pas la répudiation du créé – au contraire, elle s’en sert, elle en a besoin mais elle le polarise et le dépasse constamment (…). Il ne s’agit pas du tout, dans mon esprit, d’établir une scission ou une opposition entre la réalité humaine et la réalité de la grâce. »  Dans cette affirmation de la non séparation entre la « réalité humaine » et la « réalité de la grâce », je note que la « grâce » est une « réalité » à part entière : il ne peut donc y avoir, même discrète ou clandestine, de « répudiation du créé ».

A la même Jacqueline Renaud, un mois plus tard : « J’ai l’air assuré et décidé, et par dessous je tremble, je suis dans l’angoisse à tout moment. Ce que j’ai toujours devant les yeux c’est une sorte de catastrophe invincible et dont je porte en moi la cause fatale sans pouvoir m’en défaire. » Il y a plusieurs manières d’entendre cette dernière phrase. On pourrait y lire une sorte d’égocentrisme, une volonté dérisoire de tout ramener à soi – jusqu’à l’invincible catastrophe, jusqu’à la détresse du temps. Ce n’est évidemment pas de cela qu’il s’agit. L’intériorité, Marie de la Trinité l’a assez dit et développé, est ouverte, appelée « in sinu Patris », et là, universalisée, « immolée ».

Pour terminer, je citerai ce dernier passage, tiré du Mémoire de 1956, qui va dans le même sens. Un sens parfaitement inintelligible si on le soustrait de la grâce, qui est sa source. Je cite : « Maintenant je retrouve à peu près les mêmes sentiments et émotions qu’auparavant à l’exception de la joie qui, après avoir complètement disparu est revenue, mais dans un autre lieu de moi-même, et sous une autre forme. Je ne la ressens que spirituellement et elle est indépendante des circonstances de la vie. » Loin d’être fragile ou illusoire, cette « joie », seul sentiment qui demeure spirituellement, est « indépendante des circonstances de la vie » pour mieux se transmettre et se partager. Notre impuissance à éprouver cette joie ne l’empêche pas d’être triomphante, en perpétuelle dilatation, comme l’a pensée Jean-Louis Chrétien (La Joie spacieuse. Essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007). « Tout ce qui arrive est adorable », disait Léon Bloy avec audace. « Tout est grâce », renchérissait le curé de campagne de Bernanos, citant la Petit Thérèse.

Sur « Ainsi parlait Saint-Pol-Roux »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article paru le 27 juillet 2022 dans En attendant Nadeau

Si l’œuvre de Saint-Pol-Roux n’est pas aujourd’hui totalement oubliée, c’est en grande partie grâce à Gérard Macé, puis à Alistair Whyte et à Jacques Goorma qui apportèrent leur contribution à l’éditeur René Rougerie : ce dernier fit en effet paraitre au fil du temps pas moins de vingt-trois volumes, très largement composés d’inédits. Quatre ans après l’ouvrage de Bruno Geneste et Paul Sanda Saint-Pol-Roux. Le cosmographe des Confins, Ainsi parlait Saint-Pol-Roux devrait inciter les amoureux de la poésie à découvrir ou redécouvrir cet auteur trop méconnu qui participa à la naissance du symbolisme et fut salué en son temps par Paul Valéry, Max Jacob, Victor Segalen et André Breton, entre autres. […]

L’œuvre de Saint-Pol-Roux est insituable. On ne peut la rattacher au symbolisme que sur une courte période, à ses débuts dans la vie littéraire. Car il se montre toujours en décalage avec son époque : « Je me sens le contemporain de gens à venir, c’est à eux que je parle », écrit-il dans une lettre à André Rolland de Renéville. Se faisant une haute idée de la littérature qu’il défend avec magnificence – il est d’ailleurs surnommé ou se fait appeler le « Magnifique » – et enthousiasme, considérant « l’Art comme un sacerdoce », il doit subir maintes critiques et moqueries auxquelles il répondra avec un humour cinglant par un poème en prose aux allures de pamphlet, « Air de trombone à coulisse ». Il est indéniable qu’il incarne avec faste l’esprit baroque par l’audace de ses images – par exemple, il désigne le chant du coq comme « un coquelicot sonore » – qui fait voler en éclats « les vieux clichés ».

L’imagination est donc l’une des clés, essentielle, de son œuvre, mais ce n’est pas la seule. S’il est un visionnaire, le « maître de l’image », il mène aussi toute une réflexion en avance sur son temps sur la poésie, adaptant le concept d’idéoréalisme de la philosophie allemande à la poésie. Si l’influence de Platon et de Plotin est déterminante chez Saint-Pol-Roux, il sait que le monde des idées et le monde des choses sont l’envers et l’endroit d’une même pièce, et il n’a de cesse de chercher des passages de l’un à l’autre – à l’affût des intersignes et des synchronicités –, de « dématérialiser le sensible pour pénétrer l’intelligible » et de cristalliser l’intelligible dans le sensible grâce aux cinq sens et au langage. Il a pu être reconnu comme un précurseur du surréalisme, mais avec une nuance qui mérite d’être soulignée : là où Breton se donne pour objectif d’exprimer « le fonctionnement réel de la pensée » dans une perspective humaine, « le Magnifique » a pour ambition de « possibiliser le divin », ce qui l’inscrit dans une démarche spirituelle, voire mystique.

Dans sa préface, Jacques Goorma, l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Saint-Pol-Roux, montre bien la volonté du poète de sacraliser les lieux, les choses et les animaux en les baptisant en quelque sorte d’un nouveau nom : « La chaumière de Roscanvel devient à la naissance de sa fille la “Chaumière de Divine”, le manoir de Boultous à la mort de son fils, tué à Verdun en mars 1915, “Le manoir de Cœcilian”. Les personnages de Camaret, le monde familier des animaux (avec la chèvre Espérance, les chattes Vagabonde et Ténèbres, les goélands Éole et Thalassa qui viennent se poser sur la tête de Divine), les rochers qui l’entourent et que le poète contemple depuis son “rêvoir” (une étroite plateforme encastrée dans les rochers et recouverte d’herbe rase et d’où, bravant le vertige, Saint-Pol-Roux contemplait l’immensité écumante autour des Tas de Pois), tous ces éléments sont revalorisés dans son monde, recréés dans le poème de sa vie ».

Goorma nous présente l’homme tel qu’il fut, avec son côté solaire, sa parole ardente, ses affinités, ses rencontres et amitiés (Pierre Mac Orlan, Max Jacob, Victor Segalen, André Breton, Jean Moulin…), sa générosité, sa simplicité, son don de voyance, son humour, son goût de la solitude et son amour de la vie. Goorma apporte de précieux témoignages qui, en plus de son propre regard, viennent éclairer l’œuvre du « mage de Camaret ».