Depuis toujours le chant

 

 

Riche de plus de trente livres de poésie et de nombreux essais, l’œuvre de Gérard Bocholier apparaît comme l’une des plus significatives d’aujourd’hui. Marquée par l’influence de Pierre Reverdy, Anne Perrier et Philippe Jaccottet, elle est pleinement singulière par une écriture très musicale et limpide, aux profondes et sobres résonances spirituelles.

Ce livre est le troisième de Gérard Bocholier aux Éditions Arfuyen après La Venue (2006) et Belles saisons obscures (2012).

Étrange titre que celui-là : ce chant qui depuis toujours se fait entendre, de qui est-il ? Qui chante, qui parle, qui se tait ? Le tutoiement du poème liminaire le laisse pressentir : « Depuis toujours ton silence / Ton souffle pourtant ne cesse / De courir parmi les prêles […] // Depuis toujours le poème / Que ton vent écrit efface / Qu’ici veilleur je recueille »

Gérard Bocholier aime considérer le poète comme un « veilleur ». C’est déjà sous le titre de Veille qu’il a publié en 2000 un recueil et c’est sous comme des « Chroniques du veilleur » qu’il publie ses notes de lecture. Le mot réapparaît dans le présent recueil : « Nous sommes de cette âme / Qui veillait sous la pierre / Et qui a tressailli / À la voix bien aimée ».

Si le poète veille, c’est qu’il est entouré par la nuit, enfermé dans la pierre : et c’est parce qu’il sait que sa patience ne sera pas en vain. Il sait qu’une voix se fera entendre, qu’une parole s’élèvera. Cette voix qu’évoque ici un autre poème : « La voix plus profonde / Cachée dans un souffle / Sa courte visite / Inscrite à jamais ».

Cachée toujours, en effet, cette voix : fidèle mais discrète. Secrète, même (et c’est le titre d’un recueil de 1995 : Secrète voix). Mais le poète sait la reconnaître : « Ta voix cherche en chaque épreuve / À toucher ma nuit d’un souffle / À glisser comme aux fissures / Un rayon de ta lumière. »

Et, fuyant les clartés aveuglantes, son écriture sait mieux qu’aucune autre accueillir cette douce lumière

Ainsi parlait Gustave Flaubert

AP 20 Flaubert

Textes choisis et présentés par Yves Leclair

Après Baudelaire, un autre fondateur de la modernité : Flaubert. Pas seulement celui de Madame Bovary et des romans, mais le vrai Flaubert : celui qui apparaît dans cette énorme partie de l’œuvre qu’on ne lit presque jamais.

C’est une voix aussi tonitruante et décapante que celle de Bloy que l’on découvre ici : celle d’un imprécateur, d’un pamphlétaire, d’un écorché. On connaît la phrase du grinçant Dictionnaire des idées reçues rédigé par Flaubert : « Classiques (Les). On est censé les connaître. » C’est à lui-même qu’elle s’applique en premier lieu.

« L’auteur doit être dans son œuvre comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part. » C’est Flaubert qui écrivait cette phrase, dans une lettre de 1852. Et il est vrai que, dans ses grands textes littéraires, Flaubert a utilisé toutes les ressources de l’art le plus élaboré pour effacer autant qu’il le pouvait ses traces.

On cite toujours le fameux « Madame Bovary, c’est moi ! » , mais Flaubert n’a jamais écrit ni dit cette phrase dans le sens où on la cite. Madame Bovary, voici tout au contraire ce qu’il en écrit : « Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, […] c’est de ma part une chose voulue, factice. » Cet « art pour l’art » que Flaubert a théorisé, tout de volonté, d’intelligence et de paradoxes, n’est pas, il faut l’avouer, sans ennuyer parfois. Salammbô laisse à bien des lecteurs intrépides de fâcheux souvenirs…

Mais là où Flaubert ne se cache nullement, là où tout au contraire il explose, il éructe, il jubile – et nous avec lui –, c’est dans cette autre partie de son œuvre, que bien peu de gens lisent et où pourtant son génie éclate plus que nulle part ailleurs : dans ses lettres, ses notes, ses articles, ses journaux.

Cette partie de son œuvre, c’est beaucoup plus que l’ensemble des romans : mais  comment la lire ? par où commencer ? « La vie doit être une éducation incessante ; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir. » C’est dans cet atelier secret que Flaubert est le plus passionnant, le plus moderne. C’est là qu’Yves Leclair s’est mis pour nous à l’écoute.

On redécouvre aujourd’hui la voix de grands protestataires – Bloy, Péguy, Bernanos – que les conformismes avaient crus démodés : le vrai Flaubert est du côté de ces rebelles et inclassables.

Comme il l’a fait déjà pour les œuvres de Bloy et Baudelaire, Yves Leclair, écrivain et poète, nous guide d’une main sûre dans cette écriture foisonnante. Signalons que vient de paraître aux Éditions Gallimard son nouveau livre de poèmes, L’autre vie.

Gustave Flaubert

1280 Flaubert

(1821-1880)

Gustave Flaubert est né en 1821 à Rouen d’un chirurgien-chef à l’Hôtel-Dieu de Rouen et de la fille d’un médecin de Pont-l’Évêque.

L’été 1836 à Trouville, il rencontre son premier grand amour, Élisa Schlésinger. En 1839, il est renvoyé du lycée pour indiscipline. À Paris pour étudier le droit, il rencontre Maxime Du Camp et Victor Hugo.

En 1844 première grave crise d’épilepsie. Il abandonne le droit et s’installe en bord de Seine, à Croisset.

Son père meurt en 1846, lui laissant de bonnes rentes. La même année commence sa liaison avec Louise Colet. Il part en 1849 avec Du Camp pour un long voyage en Orient.

Madame Bovary, qui paraît en 1857 (comme Les Fleurs du mal), est poursuivi pour atteinte aux bonnes mœurs : mais Flaubert, grâce à ses relations, est acquitté tandis que Baudelaire est la même année condamné.

Il se partage entre Croisset et Paris. En 1862 paraît Salammbô, en 1869 L’Éducation sentimentale, mal accueilli par la critique. Il reçoit la Légion d’honneur en 1866 et resserre ses liens avec George Sand. Victime de problèmes d’argent et de santé, il quitte Paris en 1872.

En 1874 paraît La Tentation de saint Antoine, en 1877 Trois contes. Il poursuit la rédaction de son Bouvard et Pécuchet, qui restera inachevé.

En 1880, il succombe à Croisset à une hémorragie cérébrale.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN 

Ainsi parlait Gustave Flaubert 

Sur Et même le versant nord

TEMPOREL

La lecture de Nelly Carnet

Extraits d’un article sur Et même le versant nord de Pierre Dhainaut publié dans la revue Temporel

Il peut arriver que l’on commence la lecture d’un livre par la fin. C’est le conseil que l’on donnera au lecteur du recueil de Pierre Dhainaut, une prose de quelques pages qui s’intitule avec humour « prélèvement à la source ». […]

Elles situent le texte poétique dans l’éveil et la vivacité. La figure même de l’enfant, double identité du poète, revient tout au long du recueil.

Dhainaut préfère au terme création celui de « parturition » : mise au monde pour un «matin » dans la joie de l’écriture qui favorise « l’attention » et « l’écoute ». Le texte idéalement offert serait celui sans auteur et sans titre.

Qu’importe en effet le nom puisque la qualité ne se détermine pas au coût de l’objet art ou à la renommée gagnée parfois plus au moins honnêtement, mais est au contraire fonction de la seule possibilité que cet objet tienne tout seul debout grâce à sa puissance d’expression juste et la forme originale qu’on lui a donné. […]

Le recueil suggère souvent une philosophie de l’être et de sa manière d’être présent au monde et s’avère moins travail poétique à proprement parler avec animation des images et des sons. Le sens semble en effet prévaloir.

Face au « chaos » et à l’asphyxie provoquée par l’« au-dehors », l’attention et l’écriture favorisent la juste respiration. L’orientation philosophique vient aussi s’exprimer dans quelque histoire racontée dans le texte intitulé « À tout âge le paradis ».

L’écriture semble plus souvent venir de la nuit que de la lumière, en tous les cas à ses débuts. La lumière n’émerge que lorsque l’obscurité a été creusée. Pour le coutumier de la mer et de ses marées, la phrase est une ligne d’horizon, un « rivage à marée montante » qui se confond avec le silence de la révélation, celui qui favorise l’expression de l’être-là des humains et des choses accompagnés du « sens de la merveille ».

La poésie est un idéal de la langue. Son point d’incandescence est sans cesse recherché par celui qui écrit.

Nous ne voulons pas mourir

Schickele

Wir wollen nicht sterben

Traduit de l’allemand et présenté par Charles Fichter – Prix Nathan Katz du patrimoine 2019.

Le 6 juin 1921, Rilke écrit à sa compagne Baladine Klossowska, qu’il appelle Merline: «Avez-vous lu la prose de Schickele sur son voyage en Alsace et à Paris (chez Barbusse) ? C’est très beau. » Le texte dont Rilke fait un éloge si chaleureux est le deuxième des trois textes qui constituent Nous ne voulons pas mourir, de René Schickele, jamais encore traduit en français.

Romancier, essayiste, poète, Schickele est l’un des grands écrivains germanophones du début XXe s. Intellectuel engagé, il a été un ardent militant pacifiste et a participé à la Révolution berlinoise de Novembre 1918.  S’inspirant des Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, il a été une figure pionnière d’« écrivain-journaliste » à travers des articles et essais aussi frappants d’intelligence et de lucidité que brûlants de ferveur et d’actualité.

L’éloge de Rilke est d’autant plus frappant qu’il ne concerne pas un roman, une prose poétique ou un recueil de poèmes, mais précisément l’un de ces textes inclassables où Schickele s’affirme comme figure pionnière d’« écrivain-journaliste » : historien et chantre de l’actualité, avec la même force de vision et d’écriture que son inspirateur Péguy.

En 1904, âgé de 21 ans, Schickele dirige à Berlin Das neue Magazin, « à l’extrême-gauche du goût ». En 1910, il écrit à Paris pour la Straßburger Neue Zeitung. Il définit alors l’écrivain-journaliste comme « l’oreille de l’époque » et ce genre littéraire comme «l’automobile de la littérature ». Pendant la guerre, il dirige à Zurich la plus grande revue pacifiste, Die Weißen Blätter, qui publie Zweig et Romain Rolland.

Rédigé entre 1918 et 1921, Nous ne voulons pas mourir analyse les impasses du pacifisme, du socialisme et de l’idée européenne au lendemain de la Grande Guerre et garde un siècle après, face à la montée des nationalismes et des populismes, une terrible actualité.

Le livre se compose de trois textes : « Le 9 Novembre », sur l’échec de la révolution berlinoise de 1918 ; « Le voyage à Paris », sur les contradictions de la gauche d’alors (le texte aimé de Rilke !) ; « Vu du Vieil-Armand », méditation sur Dostoïevski et vision mystique d’une Europe unifiée : « La paix descendit en moi, conclut Schickele, car j’étais de bonne volonté, au moins cela, cela j’en étais sûr. »

C’est ici la première traduction en français d’un texte majeur, d’un point de vue  littéraire comme historique.

Coll. Les Vies imaginaires – 168 p –  2019 – ISBN 978-2-845-90284-8 – 16 €

 

Je suis un mauvais garçon

Marie Jaell

Journal d’une exploratrice des rythmes et des sons 

Textes rassemblés et présentés par Lisa Erbès, Catherine Guichard et Christiane de Turckheim Postfaces de Michèle Finck, Mathieu Schneider et Daniel Bornemann

La grande Catherine Pozzi rend hommage à Marie Jaëll en 1914 : «Aucune figure humaine n’est aussi fascinante. Le sentiment dominant qui en émane est la grandeur, quelque chose de ce qu’avaient sans doute les Prophètes. »

Elles sont peu nombreuses au XIXe siècle, les femmes qui eurent le courage de mener envers et contre tout une carrière de créatrice. George Sand en littérature, recevant combien d’injures. Mais en musique ? Pianiste prodige, compositrice, théoricienne, écrivain, pédagogue, Marie Jaëll, que Liszt appelait « l’Admirable », en est une figure exemplaire.

Un destin de femme exceptionnel à l’aube de la modernité :  Marie Jaëll n’a cessé de lutter pour dépasser les limites que sa condition de femme lui imposait : « Je suis un mauvais garçon, écrivait-elle en 1877. Je ne suis plus du tout la Marie qui jouait du piano, qui cousait, qui parlait, je suis un être neuf, tout neuf, qui ne fait qu’écrire et plonger en soi-même. « 

On redécouvre aujourd’hui ses compositions : sonates, concertos, mélodies, musique de chambre. Quant à sa méthode d’enseignement du piano, elle est toujours pratiquée et étudiée.

Pourtant cette extraordinaire figure de femme et de créatrice reste encore peu connue. Marie Jaëll a laissé de nombreux textes : cahiers, journaux, lettres, essais. Les fragments ici rassemblés en une sorte de journal dessinent le portrait d’une personnalité exceptionnelle en contact avec les plus grands créateurs et les idées les plus innovantes de son époque, à l’aube de la modernité.

Les textes ici publiés, de grande qualité littéraire et largement inédits, ont été réunis par Lisa Erbès, Catherine Guichard et Christiane de Turckheim.  Les postfaces présentent l’écriture littéraire (Michèle Finck), la composition musicale (Mathieu Schneider) et le fonds Jaëll (Daniel Bornemann).

Coll. Les Vies imaginaires – 256 p – 2019 – ISBN 978-2-845-90283-1 – 18,5 €

Marie Jaëll

1278 Jaëll

(1846-1825)

Marie Trautmann est née en 1846, à Steinseltz (Bas-Rhin).

Enfant prodige du piano, elle donne ses premiers concerts à neuf ans et joue à Londres en 1857 devant la reine Victoria.

En 1862, elle emporte le premier prix du Conservatoire de Paris. En 1866, elle rencontre le pianiste Alfred Jaëll, né à Trieste, et l’épouse. Ils donnent ensemble des concerts dans toute l’Europe.

Elle poursuit sa formation avec César Franck et Saint-Saëns et commence à composer. Liszt fait éditer ses Valses à quatre mains, qu’il joue avec Saint-Saëns à Bayreuth.

Après la guerre de 1870, elle renonce à sa carrière en Allemagne et décide de vivre à Paris.

Après la mort de son mari, elle fait de longs séjours auprès de Liszt à Weimar (1883-1885). Liszt lui dédie sa Troisième Valse de Méphisto.

Elle est en 1887 la première femme admise à la Société nationale des Compositeurs de Musique de Paris. Elle élabore une nouvelle méthode de piano et forme de nombreux élèves.

Passionnée par la relation entre le cerveau et la main, elle se lie avec Charles Féré, médecin disciple de Charcot, et suit à la Sorbonne des cours de physique, botanique et biologie.

Après la mort de Féré (1907), elle se replie dans son atelier parisien. Elle y a notamment pour élèves Albert Schweitzer et Catherine Pozzi.

Elle meurt à Paris en février 1925.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN 

Je suis un mauvais garçon. Journal d’une exploratrice des rythmes et des sons. 

 

 

Sur Les Révélations de l’Amour divin

SCOURMONT

La lecture de Léonard Appel

Extraits d’un article sur Les Révélations de l’Amour divin paru dans la revue Collectanea Cisterciensia (2017-2)

On ne sait pas grand-chose de Julienne de Norwich, même son nom semble emprunté à l’église Saint-Julien, à Norwich (East Anglia), près de laquelle elle était recluse. Le XIVe siècle est celui de la peste noire, de vies brèves, de guerres et de schismes. Parmi tant de malheurs et de chaos, cette âme se cloîtra en « anachorète » et s’orienta résolument vers ses visions intérieures.

Cachée, recluse, solitaire, sa théologie mystique – sa vision de Dieu en qui elle admire « courtoisie » et douceur – traverse les siècles catholiques et anglicans. Elle offre une voie médiane qui a influencé le tempérament anglais, fait de feu et de retenue.

Théologienne, elle voit tout à partir de Dieu et a la vocation de partager avec tous ce que Dieu lui montre dans ses visions. Sa théologie est entièrement basée sur l’expérience de visions « obtenues » en se mettant en situation d’extrême faiblesse, en désirant la maladie et en s’anéantissant le plus possible. […]

Dans ces visions, Dieu se montre aimable et courtois, rassurant : « All shall be well », tout concourt au bien, tout a un sens, tout converge. Julienne de Norwich, plus que d’autres, insiste sur la présence paisible et maternelle de Dieu, bien différent de Celui qui se venge et punit.

« Il dit très doucement : “Sache-le bien, ce ne sont pas des hallucinations que tu as eues aujourd’hui. Reçois cette vision, crois-la, garde-la, tiens-toi à cela et tu ne seras pas vaincue […] Ces paroles “Tu ne seras pas vaincue” furent dites avec force et puissance, comme assurance et réconfort contre toutes les tribulations  qui pourraient survenir. Il n’a pas dit : “Tu ne seras pas tourmentée”, “Tu ne seras pas angoissée”, “Tu ne seras pas affligée”, mais Il a dit : “Tu ne seras pas vaincue” » (p. 89-90).

Mère Julienne dénonce les craintes malsaines – d’effroi, de culpabilité, de doute – et ne reconnaît que la crainte pleine de douceur et de délicatesse qui vénère et aime. […]

À la fin du «texte court » des Révélations de l’Amour divin (qu’elle a commenté plus tard dans un «texte long »), la mystique tire cette conclusion magnifique : « Dieu veut toujours que nous soyons assurés dans l’amour, paisibles et tranquilles, comme Il l’est envers nous » (p. 100).

Actuel malgré les siècles passés et l’écart de sensibilités, voici, en une centaine de pages, un trésor de simplicité et de détente spirituelle, de repos et de confiance.

Belle présentation dans la collection Les Carnets spirituels, un joyau d’édition interculturelle chez Arfuyen.

Sur Ainsi parlait Léonard de Vinci

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Léonard de Vinci paru sur Poezibao le 31 janvier 2019

Très éclairant et précieux petit livre, bien composé et introduit. Je ne retiens ici de ce remarquable florilège de propos de Léonard de Vinci que ceux qui, surprenants, concernent directement la poésie, car – contrairement à Michel-Ange – il ne se fit pas du tout poète ; mais c’est que pour lui, la nature l’était toujours suffisamment. Nature qui, « maîtresse des maîtres », (n° 49) se dit-il sans cesse, sait produire ce qui la reproduit, comme la pensée les mots qui la relancent.

Léonard semble d’abord traiter à égalité poésie et peinture ; leur complémentarité lui convient : « La peinture est une poésie muette, et la poésie est une peinture aveugle. L’une et l’autre imitent la nature autant qu’il est en leur puissance » (n° 163)

Mais voilà : un aveugle, pour lui, a presque tout perdu de son plaisir d’humanité (car la lumière, dit-il, a pour beauté de se renouveler sans cesse et de renouveler jusqu’aux ombres qu’elle produit), et le muet, à l’inverse, lui paraît d’enviable leçon, car son corps doit dire pour lui ce qu’il vise … Le peintre apprend toujours davantage d’un muet que le poète d’un aveugle ! « Celui qui perd la vue est comme chassé du monde, il n’en sait plus rien. Et une telle vie est sœur de la mort » (n° 160)

« Le bon peintre a deux choses principales à peindre : l’homme et l’intention qui se trouve dans son esprit. La première est facile, mais la seconde est difficile, car elle doit être figurée par les gestes et les mouvements des membres. Et cela, c’est auprès des muets qu’il faut l’apprendre, car ils les font mieux qu’aucune autre sorte d’hommes » (n° 180).

C’est pourquoi le peintre qui (dit-il avant Merleau-Ponty) va à la nature par son corps, surpasse le poète qui, au mieux, va aux mots par son esprit : « Si la poésie décrit les opérations de l’esprit, la peinture considère l’esprit à travers les mouvements du corps » (n° 14) ; « La peinture est au service d’un sens plus noble que ne l’est la poésie et représente avec plus de vérité les œuvres de la nature que ne le fait le poète. Et les œuvres de la nature sont beaucoup plus nobles que les mots, qui sont œuvres de l’homme … » (n° 158) […]

Le peintre, le sculpteur, l’architecte sont des esprits forcément lucides, car ce qu’ils obtiennent du monde les alerte en retour, et ce qu’ils y changent les responsabilise. Le poète, non (ni sa monnaie ni sa trousse à outils ne sont du monde). Il croit naïvement à la perfection de son œuvre irréelle, c’est à dire sans réalité hors de la voix et du langage, et sur laquelle un monde sans voix et sans langage lui semble, à tort, n’avoir plus de prise.

Le poète ne progresse pas du tout, parce que rien dans son œuvre n’a assez de réalité objective pour défier et aguerrir son jugement. L’ingénierie de l’imaginaire reste imaginaire. Le peintre, au contraire, peut toujours (s’il n’est pas corrompu par le monde auquel il ajoute toujours) en saisir l’occasion :

« Le peintre qui ne doute pas progresse peu. Quand l’œuvre surpasse le jugement de son auteur, celui-ci fait peu de progrès. Quand le jugement surpasse l’œuvre, celle-ci ne cesse de s’améliorer, si toutefois l’appât du gain ne l’en empêche » (n° 174) […]

L’effort poétique ne fournit peut-être qu’une force étrangère au monde, c’est à dire, pour Léonard, sans emploi (puisqu’il n’y a pas d’ingénieur possible de l’au-delà) ni vérité (puisque aucune expérience ne peut s’en nourrir).

Au fond, estime-t-il, rien ne peut dissuader un poète de mentir, alors que tout en protège le peintre (le trompe-l’œil n’est jamais qu’une fabulation pour rire, une tromperie en clin d’œil !), et notre divin ingénieur n’aime pas le mensonge (qu’il assimile – n° 114 – à la taupe, si vulnérable hors de son tunnel, ou – n° 128 – à une couche de neige qui recouvrira le crime au mieux jusqu’à l’été !) : « L’homme a une grande puissance de parole, vaine et mensongère pour sa majeure partie. Cette puissance est faible chez les animaux, mais elle y est utile et vraie. Et mieux vaut une petite certitude qu’un grand mensonge » (n° 109)

Bref : le poète est une bête qui parle trop bien, là où le peintre est un ange n’y voyant jamais assez ! Allons, Léonard, les poètes sont sans rancune : l’engueulade d’un génie déleste utilement nos Muses de leurs propres rêves.

Ainsi parlait Giacomo Leopardi

Traduit de l’italien et présenté par Gérard Pfister – BILINGUE

Avec l’Allemand Novalis (1772-1801), l’Anglais John Keats (1795-1821) et le Français Nerval (1808-1855), Giacomo Leopardi (1798-1837) est l’un des grands météores du romantisme européen.

Mort à 39 ans, Leopardi, « le jeune homme fabuleux » (titre du film qui lui a été consacré par Mario Martone en 2014, expression empruntée à un poème d’Anna Maria Ortese ), est avec Dante le plus grand écrivain italien, mais aussi parmi les grands classiques européens, l’un de ceux qui aujourd’hui nous parlent le plus.

Comme le soulignait Yves Bonnefoy, Leopardi est le plus moderne de ces écrivains romantiques qui ont si profondément marqué la modernité : alors que les autres romantiques ont une pensée encore très marquée par la théologie, la nature n’est pour Leopardi « rien de plus qu’une matière muette, aveugle ».

Écrivain, poète, philosophe, Leopardi a laissé une œuvre d’une tonalité unique, fascinante de grâce, d’ironie et de mélancolie. Très abondante et touffue, elle nous concerne tous, car c’est celle d’un penseur et d’un moraliste avant tout épris de lucidité. Elle demeure malheureusement très mal connue en France.

Nietzsche voyait en lui « le plus grand styliste de son siècle ». Pour Elio Germano, interprète du rôle de l’écrivain dans le film de Mario Martone, « Leopardi est punk, il est grunge. Schopenhauer et Nietzsche se sont formés avec Zibaldone. L’existentialisme naît de lui aussi. Pour moi c’est un Pasolini de son temps. Détaché et dérangeant. »

Mort à 39 ans, Leopardi a laissé une masse de textes considérable et désordonnée. Les fragments ici recueillis dans l’ordre chronologique de leur date de publication et publiés en édition bilingue renvoient à l’ensemble de ce corpus comprenant les célèbres Canti, le Zibaldone di pensieri (près de 5000 pages dans l’édition italienne), les essais et l’abondante correspondance du reclus de Recanati.

« Sans la musique, écrivait Nietzsche, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil. » Il en est de même pour Leopardi qui écrit en 1820 à un ami le chef d’orchestre Pietro Brighenti : « La musique, est certainement l’une de mes grandes passions, et elle doit l’être pour toutes les âmes capables d’enthousiasme. » Des Canti (Les Chants) au Zibaldone, l’univers sonore est partout prédominant dans son œuvre et fait la marque inoubliable de sa sensibilité.

Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2019 – ISBN 978-2-845-90282-4 – 14 euros