Sur « Dis-moi quelque chose »

La lecture de Christine Durif-Bruckert

Extraits de l’article sur Dis-moi quelque chose paru sur le site Recours au poème le 6 juin 2021

Les 115 chants que nous donne à lire le poète Yves Namur, l’une des grandes voix poétiques de la poésie belge, « Dis-moi quelque chose », suivent le cours des saisons. C’est musical, comme un ensemble incantatoire, profond comme un chemin qui nous emmène à travers les épreuves de vie, les plus ordinaires comme les plus tumultueuses : la profondeur des colères, nos tristesses et nos brûlures, Quand le ciel se fait terrible / Quand l’amour oublie / Qu’il fut roi » (chant 30), ou encore lorsque l’absence est longue (chant 18). […]

Ces poèmes, par leur succession entêtée et inexorable, tissent le fil des insuffisances, et, dans le recueillement de l’écriture forment ensemble une marche méditative d’une lucidité vertigineuse qui cherche à pénétrer le réel, ses complexités et ses mouvements : Dis-moi quelque chose / Et nous parlerons enfin du réel / De ce que sont vraiment les oiseaux, les chevaux en pleine course / Les pierres tombées ou la pluie / Et aussi le silence des carapaces (112).

A vrai dire ces magnifiques implorations ont la puissance du désir, un désir de la présence, de se rendre présent au monde, au silence, dans la profondeur inattendue de la rencontre qui fondamentalement est celle de l’ouverture : quelque chose / Qui réveille la ruche obscure / Entrouvre portes et fenêtres (69), pour accueillir La main du passant /s es questions, ses fausses réponses (22). […]

Yves Namur nous dit que l’œuvre poétique n’a pas d’autres raisons, pas d’autres objets que ce dénuement, que la libération des contraintes inutiles, des piètres agitations, des agrippements et de tous ces « trop » encombrants qui se voudraient garants de la plénitude, pourtant plus aveuglants que le vide lui-même. Dis-moi quelque chose / De l’ordre du peu du simple / Ou de l’invisible / mais quelque chose qui éclaire (47). Même si cela ne sert peut-être à rien si ce n’est à vivre, Et que la nuit danse de plus belle (56).

C’est par la voie d’un certain dessaisissement que se redresse l’être, que s’ouvre l’espace d’Une phrase légère / Ou même (d’)un mot ordinaire (70), un mot presque apeuré que le poète tente d’approcher, Qui à lui seul pourrait ouvrir/Le silence les regards noueux / Et les portes de la fragilité (64). Un mot délicat et si fragile / Qu’on se demanderait / S’il faut vraiment le prononcer / Ou simplement le regarder (110). Cette voie laisse venir le poème inattendu (51) et entrevoir ce qui sera (87). […]

La poésie d’Yves Namur murmure, ne force pas la voix, ne rumine pas l’amertume. Mais elle laisse venir en une pensée rêvante errante, ce léger tremblement qu’on devine / Lorsque le matin s’invite (8). Elle s’inspire du souffle odorant qui sort des choses, circule entre elles, qui a le goût du fruit mur, et de l’eau claire, et ce grand pouvoir de creuser l’humain jusqu’au centre de Nulle Part / là où va le cœur obscur / et le poème nu qui n’en finit pas / de venir à toi, à moi, en nous comme il l’écrivait avec tellement d’intensité dans Creuse-nous.

Son écriture est singulière, vivante. En parcourant le monde de l’humain, elle en désigne les forces noires, les fuites et Ouvertures. Une écriture qui va dans les profondeurs de l’obscur et vole comme l’oiseau d’un poème à l’autre, vers ce retour perpétuel de la lumière.

Le sens se glisse dans le flux et le lent recommencement des cycles de l’existence, se lie à la substance du monde, aux éléments qui nous perpétuent et nous veillent, ainsi la feuille, le merle, la pluie et l’ombre, qui font le corps et lui donnent ses plus belles vibrations, comme des sensations présentes à l’intérieur de soi. […]

Sur « Ici »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ici paru sur le site Poezibao le 15 mars 2021

Ici est l’endroit même. C’est le lieu où l’on se trouve ou d’où l’on parle ou écrit. Pour un poète âgé, (Pierre Dhainaut, 85 ans, connaît donc les maladies et la vieillesse), « ici » risque d’être aussi le lieu de pouvoir disparaître (de cesser à jamais de se trouver quelque part) et de devoir se taire (de pour toujours s’absenter du sens). Ici est alors un terrain de moins en moins sûr, mais aussi de moins en moins évitable.

« Urgences » – tel est le titre du premier groupe de poèmes – l’illustre bien : aux « urgences », ce qui ne doit plus attendre ne peut plus se régler ailleurs. Aller aux urgences, c’est atteindre l’endroit même de vivre (tout de suite ou nulle part ! ici ou jamais !) où l’intervention immédiate décide seule du pouvoir d’avenir ou non.

Leçons d’hôpital seulement ? Elles sont ici bien présentes, ironico-cruelles : la communauté des malades y est un « nous » minima, par défaut, une société de purs visités, qui ne se rencontrent pas entre eux; un champion de l’expressivité comme est le poète s’y trouve réduit à sa plus simple expression; l’œuvre a intérêt à être plus vivante que l’ouvrier, parce qu’il n’est plus, lui, parti pour durer ; il y a l’image qu’on cherche pour compenser celle qu’on donne etc.

Mais la leçon centrale est plutôt celle-ci : les mots, eux, n’ont pas d’ici ni d’ailleurs. Ils vivent là où (et quand) leur sens « respire » (p. 46). Ils ont leurs habitudes dans un cerveau qui aura beaucoup et longtemps œuvré. D’eux-mêmes, « ils écartent nos lèvres » (p. 19). Le poète a suffisamment bien éduqué les mots pour que leur maturité se passe de la tutelle de son métier. Ils sont devenus les enfants sans âge du poète, qui leur permet, comme aux enfants, de se construire par zigzags, se conduire par embardées. […]

Ici est donc le lieu (en sursis) de la responsabilité du réel. Et si insituable pourtant est celle d’un poète : que pourrait-on sérieusement imputer à un tel spécialiste de l’irréel (la Muse est à peu près la seule personne dont il ait la charge, et faire rêver la seule tâche dont il doive répondre) ? Pierre Dhainaut, dans une difficile méditation sur la nuit, y déploie pourtant un immense scrupule, comme se souciant personnellement du bien-être du sens, de la sécurité de l’imagination, de l’intégrité du retrait même de présence. […]

Leçons de vie, donc, par une poésie tirant sa révérence même. Car la poésie, constate-t-il, « la fin de vie s’en passe » (p. 84) ; mais c’est la preuve qu’elle ne sert qu’à vivre ! De même, la lassitude d’écrire n’est pas du tout l’épuisement du fonds où cela puisait. Encore, n’oser répéter que ce dont on n’est pas « quittes ». Enfin, la pure musique d’une voix touche encore, quand son livret indiffère ou a cessé : n’y reste alors plus, comme avant les mots, qu’un souffle s’irriguant lui-même.

Sur Dieu

Über Gott

Préface de Carl Sieber. Traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister

Les éditions Arfuyen n’ont cessé d’explorer le rapport entre poésie et spiritualité chez Rilke. Rapport fondateur qui donne à l’œuvre cette  intensité  particulière que ressentent les lecteurs.

Dans son Journal, Etty Hillesum évoque avec admiration un livre de Rilke qu’elle est en train de lire : Über Gott (Sur Dieu). Ce livre a été publié par Carl Sieber en 1934 aux éditions Insel Verlag. Époux de Ruth, la fille unique de Rilke, Sieber fut avec elle l’éditeur de la correspondance de Rilke (6 volumes, 1936-1939).

Dans sa première édition, ce volume comprenait, outre une riche préface de Carl Sieber, la lettre à H.P. du 8.11.1915 et la lettre à M. V., de février 1922, toutes deux rendant compte de la réflexion de Rilke sur Dieu et sur les religions. Le travail d’édition de la correspondance de Rilke lancé par Sieber n’avait pas encore pu être mené à bien et révéler plusieurs autres lettres tout aussi essentielles sur ce même thème. 

Une nouvelle édition de Sur Dieu ne pouvait aujourd’hui laisser de côté ces dernières si l’on voulait avoir une vue vraiment juste de l’itinéraire spirituel de Rilke. C’’est pourquoi la présente édition a été enrichie de trois autres lettres d’une importance majeure : la lettre à Ilse Blumenthal-Weiss du 28.12.21, la lettre à Margarete Sizzo-Noris-Crouy du 6.01.23, enfin la lettre à Witold Hulewicz du 3.11.25.

L’ensemble est précédé d’une étude intitulée « Sur le message spirituel de Rilke ». Message essentiel et passionnant, en effet, mais aussi d’une incroyable modernité : « Rilke, écrivait le grand écrivain Robert Musil, a été, dans un certain sens, le poète le plus religieux depuis Novalis, mais je ne suis pas sûr qu’il ait vraiment eu de religion. Il voyait autrement. D’une façon neuve, intérieure.  »

    Coll. Les Carnets spirituels – 128 pages – ISBN 978-2-845-90321-0 – 14 €

Ainsi parlait Maeterlinck

Textes choisis et présentés par Yves Namur

Sur Maeterlinck (1862-1949), il n’est pas de plus éloge que celui que Rainer Maria Rilke décernait à ses ouvrages : « Je ne connais aucune œuvre, écrivait Rilke, dans laquelle soit enfermé autant de silence, de solitude et de paix. »

L’auteur de Pelléas et Mélisande, de L’Oiseau bleu, de La Vie des abeilles ou du Trésor des humbles, Maeterlinck, est le seul Belge à avoir reçu le prix Nobel de littérature (1911). Mais c’est en France qu’il a passé toute sa vie. Et c’est à Nice qu’il repose, près de l’immense « Palais Maeterlinck » , dominant la Baie des Anges, qui lui appartenait.

Bénéficiant d’une double culture latine et germanique, très marquée par le romantisme et la mystique rhénane, son œuvre a été saluée par les plus grands et a marqué nombre d’écrivains majeurs, de Pessoa à Robert Musil, de Breton à Julien Gracq.

« Maurice Maeterlinck, écrivait Cocteau, était habité par un ange. Mais jamais ange ne sut mieux se travestir pour évoluer parmi les hommes que sous une apparence de businessman robuste et sportif.  » De fait, Maeterlinck fut l’homme de toutes les contradictions.

Combien de contrastes, en effet, dans ce destin exceptionnel ! Il a écrit en français l’ensemble de son œuvre, mais il se sentait ardemment flamand et refusait, par exemple, l’idée de siéger à l’Académie française. Il détestait les théâtres et fut pourtant un auteur dramatique à succès, notamment avec L’Oiseau bleu, mis en scène par Stanislavski à Moscou comme à New York, puis adapté au cinéma.

Autres paradoxes : Maeterlinck était peu sensible à la musique et lui doit pourtant une bonne part de sa gloire (Pelléas et Mélisande de Debussy, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, mais aussi Fauré ou Schoenberg). Écrivain, il était fasciné par la sciences naturelles (La Vie des abeilles, etc.). Aimant les pauvres, il n’a cessé de vivre dans des palais, comme le château de Médan ou le fastueux château Castellamare…

Théâtre, essais, poésie, livres de nature : Yves Namur, grand écrivain belge d’aujourd’hui, et secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de littérature française de Belgique, nous aide à la redécouvrir l’œuvre immense de ce « très grand précurseur » (Claude Régy) mais aussi un homme étonnamment fragile et attachant.

     Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2021 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90315-9

Maurice Maeterlinck

(1862-1949)

Maurice Maeterlinck naît à Gand en 1862 d’une riche famille des Flandres orientales. Il entre en 1874 au prestigieux collège jésuite Sainte-Barbe, dont il gardera un souvenir exécrable, puis suit des études de droit à Gand. À Paris, il découvre Villiers de l’Isle-Adam et « la fascination pour le mystère ».

En 1889 paraissent son premier livre de poésie Serres chaudes et sa pièce La Princesse Maleine que Mirbeau encense dans Le Figaro. D’autres pièces suivent dont Pelléas et Mélisande en 1892. Il se lie en 1895 avec l’actrice Georgette Leblanc, sœur du créateur d’Arsène Lupin, mais c’est une autre actrice qu’il épousera, Renée Dahon (1919).

En 1896 paraît son premier recueil d’essais, Le Trésor des humbles, suivi en 1898 de La Sagesse et la Destinée. La Vie des abeilles paraîtra en 1901. Dès 1897, il s’est installé en France en 1897 où il ne cesse de changer d’adresse. Après Ariane et Barbe-Bleue (1907), sa pièce L’Oiseau bleu (1909) le fait connaître dans le monde entier. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1911.

Au lendemain de la guerre, il effectue aux États-Unis une tournée triomphale. En 1930 il achète à Nice le château de Castellamare qu’il rebaptise Villa Orlamonde.

Après la seconde guerre mondiale passée aux États-Unis, il retrouve sa villa en 1947. C’est là qu’il meurt en 1949.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Ainsi parlait Maurice Maeterlinck

L’Habitation intérieure (préface)

Juin 2021

Un chasseur végétarien

« Seuls ceux qui écrivent des vers peuvent comprendre le bonheur que l’on éprouve quand, privé de poèmes depuis des mois, on les entend à nouveau frapper à la porte de notre cœur. On n’aime rien tant que ses poèmes : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig écrit ces lignes à son amie suédoise Ellen Key le 16 novembre 1905, quelques mois avant la parution de son deuxième recueil, Die frühen Kränze (Les Couronnes précoces). De fait, il n’est que de parcourir les Journaux de Zweig pour constater la place considérable que la poésie n’a cessé de tenir dans sa vie.

Lorsqu’un voyage ou une rencontre lui inspire un poème, c’est toujours avec joie et fierté qu’il l’accueille. C’est dans l’écriture poétique qu’il trouve la plus grande satisfaction et qu’il se sent le mieux justifié de sa vocation littéraire. Aussi se reproche-t-il de ne pas lui faire plus de place :  «Pourquoi trahir ce noble plaisir (qui me vient parfois avec une merveilleuse facilité !) pour des heures ternes, désœuvrées, maussades ? Voilà qui m’est incompréhensible. Je devrais me découvrir une ambition. »   Vingt ans après Les Couronnes précoces, Zweig n’a pas changé d’état d’esprit : c’est toujours à la poésie qu’il donne la prééminence dans la littérature et dans sa vie : « En fin de compte, écrit-il à Franz Karl Ginzkey en janvier 1924, c’est toujours à ces productions lyriques que nous tenons le plus, parce que nous ne savons vraiment pas qui nous les donne : elles sont ce qui nous vient du ciel, la grâce, tandis que tout le reste provient d’un travail, d’une réflexion, d’un apprentissage. » Après deux rééditions des Frühen Kränze, en 1917 et en 1920, ses Gesammelte Gedichte (Poésies complètes) viennent alors de paraître et le miracle de l’éclosion poétique lui procure toujours un même émerveillement.

« De tous les auteurs que je connais, écrit-il à son ami belge Frans Masereel, je suis celui qui déteste le plus son soi-disant succès : je crois que le succès gâte la vie et le caractère et que la vraie vie est celle qui reste anonyme » (20 juillet 1925). À lire ses lettres, cette constatation revient d’année en année toujours plus amère, plus accablante : le succès que remportent presque tous ses livres, et souvent pour son plus grand étonnement, est une malédiction : « Encore un livre et encore un et encore un et la vie passe, la jeunesse s’en va et on fera encore des livres et encore ! Quand on a une fois montré qu’on peut faire de bons livres, il manque cette belle inquiétude et cela devient un métier. Mon vieux, il y a presque 25 ans, un quart de siècle, que j’ai publié mes premiers vers, au fond de mon être j’aurais envie de laisser la littérature de côté et de voyager. Mais le succès, le “devoir” devient une chaîne. »

Cette « belle inquiétude », « l’inquiétude primordiale », n’est-elle pas précisément l’autre nom de ce « démon » qui est à la source de toute grande création, de toute poésie ? Comment parler de succès lorsque cette source de toute inspiration vient à manquer, lorsque ne reste plus qu’un «métier », avec toutes ses servitudes et, pire encore, tous ses compromis. Ce succès-là est une piètre compensation pour ce qu’il a d’irrémédiablement perdu, sacrifié. Hölderlin serait-il le poète qu’il est devenu s’il s’était accommodé de pareilles facilités ? « Dès la première heure, cet enthousiaste tourne résolument le gouvernail de sa vie vers l’infini, vers le littoral inaccessible sur lequel il doit se briser. Rien ne peut l’empêcher de suivre cet appel invisible avec une fidélité qui va jusqu’à son propre anéantissement. De prime abord, Hölderlin repousse tout compromis de métier » (in Le Combat avec le démon. Hölderlin, Kleist, Niezsche, 1925).   

Quel que soit le prix à payer d’un tel choix – et c’est souvent celui de la vie –, il est le seul honorable pour quiconque se sent vraiment appelé à faire œuvre de poète. Tout autre choix est faiblesse, et son prix est de ne pouvoir pas vraiment s’accomplir, de devoir renoncer à ce qui fait notre raison d’être et notre joie profonde. Sans cesse revient chez Zweig, comme une plainte, le sentiment d’être prisonnier de l’existence qu’il s’est faite et empêché de mener à bien l’œuvre qu’il porte en lui. « Ce que tu appelles le “succès”, je ne le ressens pas du tout ainsi, mais seulement comme un fardeau. Quelque chose de la naïveté et de la joie pure s’est irrémédiablement perdu à cause de cette frénésie et de cette chasse et de cette fuite, et j’ai l’impression d’être un chasseur qui en réalité est végétarien, et à qui le gibier qu’il doit tuer ne procure aucune joie » (lettre à Victor Fleischer, 7 juillet 1930).

Il acquiert la notoriété par ses essais littéraires, mais il ne rêve que de poésie : « Fait du bon travail, notait-il déjà dans ses Journaux le 7 janvier 1913, de petites choses malheureusement, du genre essai, alors que j’aspire à la création poétique. » 

Stefan ZWEIG

(1881-1942)

Stefan Zweig est né à Vienne en 1881. Son père, d’une famille juive de Moravie, a fait fortune comme fabricant de tissus. Avec son aîné, Alfred, Stefan reçoit une éducation laïque et libérale. À l’université de Vienne, il s’inscrit en philosophie et en littérature. Il fréquente l’avant-garde artistique, prenant pour modèles Hofmannsthal et Rilke.

En février 1901 paraît à Berlin son premier recueil, Les Cordes d’argent, suivi en 1904 d’un premier recueil de nouvelles. Muni de solides rentes, il effectue de nombreux voyages. Il rencontre ses deux « maîtres » : le Belge Verhaeren et le Français Romain Rolland. Lorsqu’éclate la guerre, il est affecté aux Archives de Guerre, puis part pour la Suisse où ses convictions pacifistes s’approfondissent.

La guerre terminée, ses nouvelles, son théâtre, ses biographies remportent un vif succès. En 1934, la guerre civile éclate à Vienne. Zweig part pour Londres. Lorsque le 14 mars 1938 Hitler fait son entrée à Vienne, ses biens sont saisis. En 1940, il obtient enfin sa naturalisation britannique.

 En juin 1940, il part pour les États-Unis puis le Brésil. À Rio, il écrit Le Monde d’hier. En août 1941, il s’installe à Petropolis. Le 22 février 1942 il s’empoisonne au véronal avec sa seconde femme Lotte.

OUVRAGES AUX ÉDITIONS ARFUYEN

La Vie d’un poète

La Vie d’un poète

Poèmes et écrits sur la poésie

Traduit de l’allemand par Marie-Thérèse Kieffer. Préface de Gérard Pfister. BILINGUE

« On n’aime rien tant que ses poèmes, écrit Zweig en 1905 : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig (1881-1942) a beaucoup écrit : nouvelles, théâtre, essais, biographies. Son succès a été immédiat et considérable. Il est aujourd’hui encore l’écrivain étranger le plus lu en France. 

Zweig lui-même s’étonnait d’un tel succès : car ces textes-là n’étaient à ses yeux que d’un intérêt mineur. Ce qui comptait pour lui, c’était la poésie. Car, on l’ignore trop souvent, Zweig a écrit des poèmes toute sa vie. Il en a publié trois recueils (en 1901, 1905 et 1922), pour certains plusieurs fois réédités de son vivant et récemment réédités en Allemagne. Poèmes de voyages, de rêves et de méditations. De façon très étonnante, presque aucun de ces textes n’a été à ce jour traduit en français.  Zweig a également beaucoup écrit sur la poésie et les poètes, qu’il admirait plus que tout. 

C’est donc une sorte d’autobiographie de Stefan Zweig en poète qui est ici donnée : ce poète qu’il a toujours rêvé d’être, sur les traces des idoles de sa jeunesse viennoise, au premier rang desquelles Hofmannsthal. Tout au long de sa vie, Zweig n’a cessé d’écrire à la gloire des poètes : de Kleist et Hölderlin à Verhaeren et Rilke.

Ces textes ici réunis (et, pour les poèmes, traduits pour la première fois en français) constituent le journal d’une vie, la « vie rêvée » de ce poète qu’il brûlait d’être et qu’il est mort, peut-être, de n’avoir pu être pleinement.

   Coll. Les Vies imaginaires – 2021 – 192 p – ISBN 978-2-845-90313-5 – 17 €

Hautes Huttes

Les mille poèmes en un unique poème de Ce qui n’a pas de nom (2019) proposaient une expérience de lecture tout à fait nouvelle : un vaste espace musical ouvert à de multiples parcours, de multiples associations, de multiples résonances.

Identique par son architecture, Hautes Huttes s’inscrit pourtant, par ses thèmes ainsi que par sa tonalité, en nette opposition avec le volume précédent. Comme le masculin fait contraste avec le féminin, la mort avec la vie, la roche avec l’eau.

À l’épigraphe du poète-philosophe majeur de l’Occident, Lucrèce, répond ici l’épigraphe du plus admirable poète-philosophe de l’Orient, Li Po, quatre vers écrits sur la Montagne des Huttes : « Las d’agiter l’éventail de plumes blanches, / torse nu dans l’ombre verte de la forêt, / j’ai laissé mon bonnet au creux d’un rocher, / doucement sur mon crâne s’écoule le vent des pins. »

Cet homme seul sur la montagne des Huttes, comme abandonné au bord du vide, c’est nous. Cet être sans cesse en déséquilibre, effrayé par la mort et comme incapable pourtant de vivre. « Que peut l’homme, interroge le poème / toujours absent // que cherche-t-il / de son grand pas bancal ». La vie est là, à portée de main, et sans cesse il la fuit. Pire, il la souille, il la détruit, comme si, de ne pas savoir en jouir, il l’avait prise en haine.

« Qu’est-il arrivé / à cette vie // qu’on ne sache plus / l’aimer », interroge le poème. Pourquoi cette pulsion de mort a-t-elle ainsi dévoré nos existences, nous entraînant et le monde avec nous vers l’abîme ?

Sur « Ce qui n’a pas de nom »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Ce qui n’a pas de nom  paru  sur le site En attendant Nadeau le 22 octobre 2019

Toute poésie, ou presque, relève du sensible. Mais il y a des poètes qui, dans le sensible, recherchent une verticalité, pouvant aller jusqu’à l’innommable. Gérard Pfister est l’un de ceux-là, proche par la démarche mais non par le style d’un Roger Munier ou d’un Roberto Juarroz. Il nous entraîne ainsi, au fil de ses livres, dans un voyage entre poésie et métaphysique. Avec son dernier livre, Ce qui n’a pas de nom, il poursuit sa quête, traquant inlassablement en mille poèmes de quatre vers l’insaisissable dans les images fugitives de ce monde mouvant.

Gérard Pfister nous prévient dès les premières lignes qu’il ne s’agit pas d’essayer de nommer « ce qui est sans nom », de voir ce qui est « sans forme ». Comment le pourrait-on ? On ne peut nommer que ce qui est nommable, et même là on est pris en flagrant délit de trahison, le mot n’étant pas la chose. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce « sans-nom » qui échappe à toute désignation, qui ne peut être pensé, est la source inépuisable de toute parole, de toute pensée et de toute forme. Aussi, il faut bien qu’un mince filet de cette eau, qui porte en elle la pureté des origines, coule encore dans la parole, et si nous ne le voyons pas c’est que, selon l’auteur, « toujours le mot veut définir, engendrant les ombres et les monstres, quand la vie seule est ce qu’il faudrait dire, celle qu’obstinément, maladroitement nous cherchons, celle dont le désir paraît ne jamais être assouvi ». […]

Il est donc nécessaire de réapprendre à entendre le « sans-nom » dans une parole dénudée où résonne le silence et à contempler la pure apparence des choses comme une expression, une manifestation du « sans-forme » accessible à notre perception. Il n’est pas surprenant que dans cette quête les sens de l’ouïe et de la vue soient les plus souvent sollicités, même si ce ne sont pas les seuls, ouvrant à une interrogation sur le temps et l’espace. Il ne faudrait surtout pas croire que Pfister s’enferme dans une réflexion théorique. Ce qu’il cherche dans le temps, c’est le présent, un présent à vif où « ce qui n’a pas de nom » rayonne, où la vie respire, où « la beauté / de toutes choses // est d’apparaître / dans chaque instant ». De même, ce qui l’intéresse dans l’espace, c’est sa vastitude infinie et sa lumière qui absorbe les choses par assomption et les transfigure. Il n’est pas anodin que, pour évoquer cette transfiguration, il ait recours aux œuvres de grands peintres vénitiens, tels Véronèse et surtout Titien. De la même façon, l’auteur n’est pas loin de considérer le monde comme un tableau, une apparition qui naît dans la lumière et disparaît avec elle.

Si l’on ne peut nommer « ce qui n’a pas de nom », on peut du moins essayer d’en faire entendre l’écho. C’est que ce que fait Gérard Pfister. La voie dans laquelle il s’engage est la poésie, mais une poésie « pour rendre aux mots / le silence et la lumière // pour retrouver dans les mots / le présent ». Dans le court texte qui introduit son livre, il écrit : « Et le poème serait cette parole plus fluide que l’eau, plus rayonnante que la lumière, qui saurait de toutes choses ne faire sentir que l’apparition, le chatoiement, ce qui toujours semble ici et qui n’a pas de nom. » Il n’est pas étonnant que, chez ce grand amateur de musique, la poésie prenne l’allure d’un chant mieux à même de faire ressentir le souffle et vibrer l’espace. Le chant s’élève comme une offrande au « sans-nom », célébrant l’instant présent et la lumière. […]

Les poèmes se répondent d’écho en écho, s’organisent en mosaïque, brillant de mille scintillements. Après l’ouïe et la vue, les autres sens sont appelés, faisant jouer l’analogie et le principe des correspondances : « le toucher voit dans la nuit », « l’odorat goûte dans l’air », « le goût respire dans la salive »… Il se dégage de ce livre comme une saveur, le rasa tel que l’évoque la tradition hindoue et que René Daumal décrit comme « la perception immédiate, par le dedans, d’un moment ou d’un état particulier de l’existence, provoquée par la mise en œuvre de moyens d’expression artistique. Elle n’est ni objet ni sentiment ni concept ; elle est une évidence immédiate, une gustation de la vie même, une pure joie de goûter à sa propre substance, tout en communiant avec l’autre ».