Juin 2021

Un chasseur végétarien

« Seuls ceux qui écrivent des vers peuvent comprendre le bonheur que l’on éprouve quand, privé de poèmes depuis des mois, on les entend à nouveau frapper à la porte de notre cœur. On n’aime rien tant que ses poèmes : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig écrit ces lignes à son amie suédoise Ellen Key le 16 novembre 1905, quelques mois avant la parution de son deuxième recueil, Die frühen Kränze (Les Couronnes précoces). De fait, il n’est que de parcourir les Journaux de Zweig pour constater la place considérable que la poésie n’a cessé de tenir dans sa vie.

Lorsqu’un voyage ou une rencontre lui inspire un poème, c’est toujours avec joie et fierté qu’il l’accueille. C’est dans l’écriture poétique qu’il trouve la plus grande satisfaction et qu’il se sent le mieux justifié de sa vocation littéraire. Aussi se reproche-t-il de ne pas lui faire plus de place :  «Pourquoi trahir ce noble plaisir (qui me vient parfois avec une merveilleuse facilité !) pour des heures ternes, désœuvrées, maussades ? Voilà qui m’est incompréhensible. Je devrais me découvrir une ambition. »   Vingt ans après Les Couronnes précoces, Zweig n’a pas changé d’état d’esprit : c’est toujours à la poésie qu’il donne la prééminence dans la littérature et dans sa vie : « En fin de compte, écrit-il à Franz Karl Ginzkey en janvier 1924, c’est toujours à ces productions lyriques que nous tenons le plus, parce que nous ne savons vraiment pas qui nous les donne : elles sont ce qui nous vient du ciel, la grâce, tandis que tout le reste provient d’un travail, d’une réflexion, d’un apprentissage. » Après deux rééditions des Frühen Kränze, en 1917 et en 1920, ses Gesammelte Gedichte (Poésies complètes) viennent alors de paraître et le miracle de l’éclosion poétique lui procure toujours un même émerveillement.

« De tous les auteurs que je connais, écrit-il à son ami belge Frans Masereel, je suis celui qui déteste le plus son soi-disant succès : je crois que le succès gâte la vie et le caractère et que la vraie vie est celle qui reste anonyme » (20 juillet 1925). À lire ses lettres, cette constatation revient d’année en année toujours plus amère, plus accablante : le succès que remportent presque tous ses livres, et souvent pour son plus grand étonnement, est une malédiction : « Encore un livre et encore un et encore un et la vie passe, la jeunesse s’en va et on fera encore des livres et encore ! Quand on a une fois montré qu’on peut faire de bons livres, il manque cette belle inquiétude et cela devient un métier. Mon vieux, il y a presque 25 ans, un quart de siècle, que j’ai publié mes premiers vers, au fond de mon être j’aurais envie de laisser la littérature de côté et de voyager. Mais le succès, le “devoir” devient une chaîne. »

Cette « belle inquiétude », « l’inquiétude primordiale », n’est-elle pas précisément l’autre nom de ce « démon » qui est à la source de toute grande création, de toute poésie ? Comment parler de succès lorsque cette source de toute inspiration vient à manquer, lorsque ne reste plus qu’un «métier », avec toutes ses servitudes et, pire encore, tous ses compromis. Ce succès-là est une piètre compensation pour ce qu’il a d’irrémédiablement perdu, sacrifié. Hölderlin serait-il le poète qu’il est devenu s’il s’était accommodé de pareilles facilités ? « Dès la première heure, cet enthousiaste tourne résolument le gouvernail de sa vie vers l’infini, vers le littoral inaccessible sur lequel il doit se briser. Rien ne peut l’empêcher de suivre cet appel invisible avec une fidélité qui va jusqu’à son propre anéantissement. De prime abord, Hölderlin repousse tout compromis de métier » (in Le Combat avec le démon. Hölderlin, Kleist, Niezsche, 1925).   

Quel que soit le prix à payer d’un tel choix – et c’est souvent celui de la vie –, il est le seul honorable pour quiconque se sent vraiment appelé à faire œuvre de poète. Tout autre choix est faiblesse, et son prix est de ne pouvoir pas vraiment s’accomplir, de devoir renoncer à ce qui fait notre raison d’être et notre joie profonde. Sans cesse revient chez Zweig, comme une plainte, le sentiment d’être prisonnier de l’existence qu’il s’est faite et empêché de mener à bien l’œuvre qu’il porte en lui. « Ce que tu appelles le “succès”, je ne le ressens pas du tout ainsi, mais seulement comme un fardeau. Quelque chose de la naïveté et de la joie pure s’est irrémédiablement perdu à cause de cette frénésie et de cette chasse et de cette fuite, et j’ai l’impression d’être un chasseur qui en réalité est végétarien, et à qui le gibier qu’il doit tuer ne procure aucune joie » (lettre à Victor Fleischer, 7 juillet 1930).

Il acquiert la notoriété par ses essais littéraires, mais il ne rêve que de poésie : « Fait du bon travail, notait-il déjà dans ses Journaux le 7 janvier 1913, de petites choses malheureusement, du genre essai, alors que j’aspire à la création poétique. » 

Stefan ZWEIG

(1881-1942)

Stefan Zweig est né à Vienne en 1881. Son père, d’une famille juive de Moravie, a fait fortune comme fabricant de tissus. Avec son aîné, Alfred, Stefan reçoit une éducation laïque et libérale. À l’université de Vienne, il s’inscrit en philosophie et en littérature. Il fréquente l’avant-garde artistique, prenant pour modèles Hofmannsthal et Rilke.

En février 1901 paraît à Berlin son premier recueil, Les Cordes d’argent, suivi en 1904 d’un premier recueil de nouvelles. Muni de solides rentes, il effectue de nombreux voyages. Il rencontre ses deux « maîtres » : le Belge Verhaeren et le Français Romain Rolland. Lorsqu’éclate la guerre, il est affecté aux Archives de Guerre, puis part pour la Suisse où ses convictions pacifistes s’approfondissent.

La guerre terminée, ses nouvelles, son théâtre, ses biographies remportent un vif succès. En 1934, la guerre civile éclate à Vienne. Zweig part pour Londres. Lorsque le 14 mars 1938 Hitler fait son entrée à Vienne, ses biens sont saisis. En 1940, il obtient enfin sa naturalisation britannique.

 En juin 1940, il part pour les États-Unis puis le Brésil. À Rio, il écrit Le Monde d’hier. En août 1941, il s’installe à Petropolis. Le 22 février 1942 il s’empoisonne au véronal avec sa seconde femme Lotte.

OUVRAGES AUX ÉDITIONS ARFUYEN

La Vie d’un poète

La Vie d’un poète

Poèmes et écrits sur la poésie

Traduit de l’allemand par Marie-Thérèse Kieffer. Préface de Gérard Pfister. BILINGUE

« On n’aime rien tant que ses poèmes, écrit Zweig en 1905 : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig (1881-1942) a beaucoup écrit : nouvelles, théâtre, essais, biographies. Son succès a été immédiat et considérable. Il est aujourd’hui encore l’écrivain étranger le plus lu en France. 

Zweig lui-même s’étonnait d’un tel succès : car ces textes-là n’étaient à ses yeux que d’un intérêt mineur. Ce qui comptait pour lui, c’était la poésie. Car, on l’ignore trop souvent, Zweig a écrit des poèmes toute sa vie. Il en a publié trois recueils (en 1901, 1905 et 1922), pour certains plusieurs fois réédités de son vivant et récemment réédités en Allemagne. Poèmes de voyages, de rêves et de méditations. De façon très étonnante, presque aucun de ces textes n’a été à ce jour traduit en français.  Zweig a également beaucoup écrit sur la poésie et les poètes, qu’il admirait plus que tout. 

C’est donc une sorte d’autobiographie de Stefan Zweig en poète qui est ici donnée : ce poète qu’il a toujours rêvé d’être, sur les traces des idoles de sa jeunesse viennoise, au premier rang desquelles Hofmannsthal. Tout au long de sa vie, Zweig n’a cessé d’écrire à la gloire des poètes : de Kleist et Hölderlin à Verhaeren et Rilke.

Ces textes ici réunis (et, pour les poèmes, traduits pour la première fois en français) constituent le journal d’une vie, la « vie rêvée » de ce poète qu’il brûlait d’être et qu’il est mort, peut-être, de n’avoir pu être pleinement.

   Coll. Les Vies imaginaires – 2021 – 192 p – ISBN 978-2-845-90313-5 – 17 €

Hautes Huttes

Les mille poèmes en un unique poème de Ce qui n’a pas de nom (2019) proposaient une expérience de lecture tout à fait nouvelle : un vaste espace musical ouvert à de multiples parcours, de multiples associations, de multiples résonances.

Identique par son architecture, Hautes Huttes s’inscrit pourtant, par ses thèmes ainsi que par sa tonalité, en nette opposition avec le volume précédent. Comme le masculin fait contraste avec le féminin, la mort avec la vie, la roche avec l’eau.

À l’épigraphe du poète-philosophe majeur de l’Occident, Lucrèce, répond ici l’épigraphe du plus admirable poète-philosophe de l’Orient, Li Po, quatre vers écrits sur la Montagne des Huttes : « Las d’agiter l’éventail de plumes blanches, / torse nu dans l’ombre verte de la forêt, / j’ai laissé mon bonnet au creux d’un rocher, / doucement sur mon crâne s’écoule le vent des pins. »

Cet homme seul sur la montagne des Huttes, comme abandonné au bord du vide, c’est nous. Cet être sans cesse en déséquilibre, effrayé par la mort et comme incapable pourtant de vivre. « Que peut l’homme, interroge le poème / toujours absent // que cherche-t-il / de son grand pas bancal ». La vie est là, à portée de main, et sans cesse il la fuit. Pire, il la souille, il la détruit, comme si, de ne pas savoir en jouir, il l’avait prise en haine.

« Qu’est-il arrivé / à cette vie // qu’on ne sache plus / l’aimer », interroge le poème. Pourquoi cette pulsion de mort a-t-elle ainsi dévoré nos existences, nous entraînant et le monde avec nous vers l’abîme ?

Sur « Ce qui n’a pas de nom »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Ce qui n’a pas de nom  paru  sur le site En attendant Nadeau le 22 octobre 2019

Toute poésie, ou presque, relève du sensible. Mais il y a des poètes qui, dans le sensible, recherchent une verticalité, pouvant aller jusqu’à l’innommable. Gérard Pfister est l’un de ceux-là, proche par la démarche mais non par le style d’un Roger Munier ou d’un Roberto Juarroz. Il nous entraîne ainsi, au fil de ses livres, dans un voyage entre poésie et métaphysique. Avec son dernier livre, Ce qui n’a pas de nom, il poursuit sa quête, traquant inlassablement en mille poèmes de quatre vers l’insaisissable dans les images fugitives de ce monde mouvant.

Gérard Pfister nous prévient dès les premières lignes qu’il ne s’agit pas d’essayer de nommer « ce qui est sans nom », de voir ce qui est « sans forme ». Comment le pourrait-on ? On ne peut nommer que ce qui est nommable, et même là on est pris en flagrant délit de trahison, le mot n’étant pas la chose. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce « sans-nom » qui échappe à toute désignation, qui ne peut être pensé, est la source inépuisable de toute parole, de toute pensée et de toute forme. Aussi, il faut bien qu’un mince filet de cette eau, qui porte en elle la pureté des origines, coule encore dans la parole, et si nous ne le voyons pas c’est que, selon l’auteur, « toujours le mot veut définir, engendrant les ombres et les monstres, quand la vie seule est ce qu’il faudrait dire, celle qu’obstinément, maladroitement nous cherchons, celle dont le désir paraît ne jamais être assouvi ». […]

Il est donc nécessaire de réapprendre à entendre le « sans-nom » dans une parole dénudée où résonne le silence et à contempler la pure apparence des choses comme une expression, une manifestation du « sans-forme » accessible à notre perception. Il n’est pas surprenant que dans cette quête les sens de l’ouïe et de la vue soient les plus souvent sollicités, même si ce ne sont pas les seuls, ouvrant à une interrogation sur le temps et l’espace. Il ne faudrait surtout pas croire que Pfister s’enferme dans une réflexion théorique. Ce qu’il cherche dans le temps, c’est le présent, un présent à vif où « ce qui n’a pas de nom » rayonne, où la vie respire, où « la beauté / de toutes choses // est d’apparaître / dans chaque instant ». De même, ce qui l’intéresse dans l’espace, c’est sa vastitude infinie et sa lumière qui absorbe les choses par assomption et les transfigure. Il n’est pas anodin que, pour évoquer cette transfiguration, il ait recours aux œuvres de grands peintres vénitiens, tels Véronèse et surtout Titien. De la même façon, l’auteur n’est pas loin de considérer le monde comme un tableau, une apparition qui naît dans la lumière et disparaît avec elle.

Si l’on ne peut nommer « ce qui n’a pas de nom », on peut du moins essayer d’en faire entendre l’écho. C’est que ce que fait Gérard Pfister. La voie dans laquelle il s’engage est la poésie, mais une poésie « pour rendre aux mots / le silence et la lumière // pour retrouver dans les mots / le présent ». Dans le court texte qui introduit son livre, il écrit : « Et le poème serait cette parole plus fluide que l’eau, plus rayonnante que la lumière, qui saurait de toutes choses ne faire sentir que l’apparition, le chatoiement, ce qui toujours semble ici et qui n’a pas de nom. » Il n’est pas étonnant que, chez ce grand amateur de musique, la poésie prenne l’allure d’un chant mieux à même de faire ressentir le souffle et vibrer l’espace. Le chant s’élève comme une offrande au « sans-nom », célébrant l’instant présent et la lumière. […]

Les poèmes se répondent d’écho en écho, s’organisent en mosaïque, brillant de mille scintillements. Après l’ouïe et la vue, les autres sens sont appelés, faisant jouer l’analogie et le principe des correspondances : « le toucher voit dans la nuit », « l’odorat goûte dans l’air », « le goût respire dans la salive »… Il se dégage de ce livre comme une saveur, le rasa tel que l’évoque la tradition hindoue et que René Daumal décrit comme « la perception immédiate, par le dedans, d’un moment ou d’un état particulier de l’existence, provoquée par la mise en œuvre de moyens d’expression artistique. Elle n’est ni objet ni sentiment ni concept ; elle est une évidence immédiate, une gustation de la vie même, une pure joie de goûter à sa propre substance, tout en communiant avec l’autre ».

Sur « Ainsi parlait W. B. Yeats »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits de l’article publié le 4 mai 2021 sur le site Bretagne actuelle 

Il est un écrivain phare de la littérature irlandaise. Prix Nobel de littérature en 1923, William Butler Yeats (1865-1939) est une véritable figure de poète national. Les fragments regroupés aujourd’hui dans Ainsi parlait William Butler Yeats évoquent sa fascination pour le mystère de la vie. Et de la mort.

Aussi bien marqué par le symbolisme de Maeterlinck et le mysticisme de William Blake que par le théâtre nô japonais et les mythes celtiques, la poésie de Yeats a porté la voix de l’Irlande. On sait en effet qu’il a milité pour l’indépendance de son pays et qu’il réalisé ce que François-Marie Luzel (1821-1895) a fait à son époque en Bretagne en allant recueillir dans les campagnes irlandaises les contes qui se transmettaient de génération en génération. […]

En regroupant dans un livre des extraits de ses poèmes, de ses essais, articles ou correspondances, les éditions Arfuyen nous permettent aujourd’hui d’apprécier la profondeur de sa vision du monde et de l’existence. « Qu’est-ce que le paradis sinon la plénitude de la vie », écrivait William Butler Yeats. C’est sa recherche éperdue du sens de la vie, associée à cette conscience aigüe de la mort, qui taraude l’auteur irlandais. Sur ce terrain-là, il rejoint cette approche commune à tant d’auteurs des pays celtes pour qui une frontière bien ténue sépare la vie de la mort. […]

Yeats n’hésite pas, par ailleurs, à se placer à contre-courant des tendances lourdes de son époque, celle de l’abstraction, du dogmatisme, de l’intellectualisme… Il donne la priorité à l’émotion, à l’âme, à l’imagination, au mysticisme. « Tout ce que notre regard touche est béni ». On comprend mieux sa détestation de l’époque qui était la sienne, parlant, à son propos, de sa « lâcheté croissante » et de la montée inexorable de la « haine » ou de « l’amertume » (dans des textes écrits il y a un siècle, en 1921).

Demeure la littérature, « la grande puissance enseignante du monde, l’ultime créatrice de toutes les valeurs ». Et que vive surtout la poésie ! « Lorsque tout tombe en ruines, / La poésie pousse un cri de joie, / Car elle est la main qui répand, la cosse qui éclate, / La joie de la victime au milieu de la flamme sacrée, / Le rire de Dieu devant la dislocation du monde ». La parole de Yeats n’en a pas fini de nous interpeller, à un siècle de distance. « Nous commençons à vivre lorsque nous avons compris que la vie est une tragédie ».

Mai 2021

Paul Valéry, Nathan Katz et Henri Bergson

Lautréamont célébrait la beauté, dans ses Chants de Maldoror (chant VI, strophe 1), d’ « une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » C’est un pareil assortiment que semblerait de prime abord présenter en ce mois de mai le hasard des programmes de parution d’Arfuyen. Et rien ne nous fait plus plaisir que ces apparentes incongruïtés merveilleusement aptes à défier l’esprit de routine et la sottise des catégories. Ce ne sera pas cette fois-ci le cardinal de Bérulle qu’on fera voisiner avec le dadaïste Jean Hans Arp ni la Somme d’amour de Maximine avec les Mille enseignements de Shankara.

Mais tout de même. Voici le rejeton provençal d’une noble famille italienne, émule autoproclamé de Léonard de Vinci devenu à force d’essais et de conférences une sorte de maître à penser de la Troisième République, professeur au Collège de France et membre de l’Académie française, gratifié par le général de Gaulle, deux mois après la Libération, d’obsèques nationales, les premières qu’ait reçu un écrivain depuis le siècle précédent et Victor Hugo. Et, à ma gauche, sur le même ring et à quelques années près son contemporain, voici le fils du boucher kasher de Waldighofen, dans le Sundgau, né allemand comme tous les habitants de sa petite Heimet, ami d’adolescence de Guillevic et de Dadelsen, représentant de commerce de son état devenu, après deux livres en Hochdeutsch, le héraut de la littérature en langue alsacienne, mort à Mulhouse entouré de l’affection des siens. D’un côté un champion de l’intelligence, proclamant lui-même « La bêtise n’est pas mon fort » ; de l’autre un apôtre de la nature, plaçant sa quête sous le signe d’un « combat pour la joie de vivre ».

On dirait que tout les oppose. Et pourtant, à bien y regarder, ils ont un commun une pareille angoisse spirituelle qui sera, pour l’un comme pour l’autre le véritable moteur de leur écriture. Une même méfiance vis-à-vis des artifices et des facilités de la langue, si souvent complice du pire. Une pareille attraction pour le sacré et une même instinctive réserve à l’égard des églises et des idéologies. Le premier se définissant comme un « mystique sans Dieu », le second marchant sur les traces des tragiques grecs, des sages indiens et des évangiles vers une simple et nue compassion universelle.

« Dans les années trente du siècle dernier, raconte Georges-Emanuel Clancier, j’avais plaisir à voir, une ou deux fois l’an, venir en Limousin le-voyageur-de-la-levure-Ancel… De cette marque qu’il représentait dans le département de la Haute-Vienne, mon père disait le plus grand bien : avec la levure Ancel toute ménagère était sûre de réussir ses pâtisseries. La pâte sous l’effet de ladite levure s’épanouissait, telle la coiffe aux larges ailes de l’Alsacienne dont le profil ornait le sachet contenant la précieuse poudre. » Lorsque vint la guerre, c’est à Limoges que Nathan Katz, aidé par les Clancier, trouva refuge. « Novembre 1942 amena l’invasion de la zone dite « libre » par les Allemands, et avec eux les rafles, les arrestations, les déportations, les meurtres, toute l’atrocité nazie étroitement secondée par l’ignominie de la Milice. Nous nous inquiétions pour notre ami. Lui, cependant, ne montrait aucun signe d’angoisse. Il ne changea ni d’adresse ni d’identité, et continua à nous parler avec une douceur nostalgique de l’âme féérique et populaire de son Sundgau bien-aimé. »

Et c’est précisément à Limoges qu’eut lieu l’improbable. Le philosophe Henri Bergson était mort le 4 janvier 1941 à son domicile, 47 boulevard de Beauséjour, dans le 16e arrondissement de Paris. Bien que très proche du catholicisme, non seulement il avait renoncé à se convertir pour rester solidaire de ses coreligionnaires, mais il avait préféré renoncer à tous ses titres et distinctions plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le régime de Vichy. Malgré la maladie, il s’était fait porter jusqu’au commissariat de Passy, vêtu d’une robe de chambre et de pantoufles, pour s’y faire recenser comme « israélite ». Il n’eut pas d’obsèques publiques. Un hommage fut organisé à son domicile à laquelle participèrent une trentaine de personnes, parmi lesquelles Fernand de Brinon, ambassadeur de Vichy en zone occupée, Louis Lavelle, représentant le secrétaire d’Etat à l’Instruction publique et Paul Valéry, représentant l’Académie française. Quelques jours plus tard, à l’Académie, Valéry eut cette parole : « Henri Bergson, grand philosophe, grand écrivain fut aussi, et devait l’être, un grand ami des hommes. Son erreur a peut-être été de penser que les hommes valaient, que l’on fût leur ami. Il a travaillé de toute son âme à l’union des esprits et des idéaux, qu’il croyait devoir précéder celle des organismes politiques et des forces. »     

Valéry voyait dans Bergson « le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne». Nulle disparition ne pouvait lui être plus sensible. Face à l’antisémitisme institutionnel proclamé en France, il multiplia les témoignages et les hommages. Lorsqu’il lui arriva de venir à Limoges pour y tenir une conférence, il ne manqua pas d’évoquer à nouveau la grande figure du philosophe. Nathan Katz était présent ce jour-là. Était-ce pour l’entendre parler de Racine, qu’il chérissait particulièrement ? Ou du destin de cette Europe à laquelle il était, comme Alsacien, viscéralement attaché ? « On entendit soudain, écrit Nathan Katz, de la rue monter le rythme des cuivres et des fifres d’un détachement allemand en parade. Valéry s’arrêta de parler, attendit que le martèlement des bottes s’estompât et dit : “Je rends hommage à un grand Français : Henri Bergson.” »

Avril 2021

  En hommage à Philippe Jaccottet

De Malaucène à Grignan il n’y a qu’une trentaine de kilomètres. À Vaison-la-Romaine on traverse l’Ouvèze, plus loin l’Eygues, bordée de vignobles, et on se retrouve dans la Drôme. Quelques centaines de mètres et on est à nouveau dans le Vaucluse, dans cette enclave des papes droit venue de l’acquisition en 1317 par le pape Jean XXII de la baronnie de Valréas. On passe Visan et Richerenches, toujours dans l’enclave et, dès qu’on en sort, on est à Grignan. Nous n’avons pas tout de suite trouvé la maison de Philippe Jaccottet, en bas de la montée qui menait au château, mais alors plus de doute, car déjà il nous attendait derrière la porte du petit jardin. C’était en 1974. La revue Arfuyen n’était encore que le projet assez vague de quelques étudiants attardés qui, nourris de l’esprit un peu chimérique des lendemains de 1968, se réunissaient dans une minuscule maison de bergers, aux flancs de la montagne d’Arfuyen, en bordure des sauvages Dentelles de Montmirail (photo ci-dessus).

Le lieu était si beau, si fort, que le désir leur était venu de célébrer la puissance poétique qu’ils y sentaient présente, depuis l’ascension du Ventoux par Pétrarque en 1336 à la publication des Feuillets d’Hypnos, de René Char, en 1946. Frappés par la permanence de cette aura, ils avaient entrepris de se rendre auprès de tous ceux qui, en ces années encore, en portaient témoignage pour essayer de mieux la comprendre et de trouver dans ce questionnement la raison d’être d’une revue. André de Richaud, l’auteur de La Barrette rouge et du Mal de la terre, était mort quelques années plus tôt. Mais Paul de Roux était là à Fontaine-de-Vaucluse, Pierre Seghers à Murs-de-Salut, Jean Tortel aux Jardins-Neufs, à Avignon, Henri Bosco à Lourmarin. Et plus que tout autre celui que nous rêvions de rencontrer était l’écrivain de La Promenade sous les arbres et de La Semaison, Philippe Jaccottet.

La rencontre fut déterminante. Car, loin de vouloir décourager notre naïve énergie, il sut y discerner ce qu’elle avait de meilleur et nous mettre sur la voie de tous ceux, particulièrement en Italie, qui pourraient nous aider à progresser. Mais surtout la simple et chaleureuse cordialité de son accueil nous emplit d’une confiance et d’une reconnaissance que nous n’eûmes plus de cesse ensuite que de mériter. C’est ainsi que la revue publia au printemps de 1975 son premier numéro, autour d’un hommage à André de Richaud, et qu’au sommaire de son numéro II, l’automne suivant, figurait un texte de Philippe Jaccottet, Notes. La dernière phrase en était la suivante : « Le peu de souvenirs qui me reste de chaque époque de ma vie, et leur vague, me remplit d’étonnement, parfois de crainte. Ainsi de cette chambre d’hôtel de la rue d’Odessa — la faible ampoule et le miroir au plafond, le fracas des trains — mais quoi d’autre ? On aura vécu comme en rêve. »

La revue s’arrêta dès le numéro III, et il fallut plusieurs années avant que les éditions ne trouvent leurs marques, dans un tout autre paysage cette fois, d’influence non plus italienne mais germanique. Les échanges avec Philippe Jaccottet ne cessaient pas pour autant. De courtes lettres d’une grande écriture penchée remerciaient d’un livre, signalaient une parution, partageaient un sentiment de lassitude. Dans La Seconde Semaison, carnets 1980-1994, après avoir évoqué le Silesius que nous avions publié, il notait avec une touchante gentillesse : « Le même vaillant éditeur, Arfuyen, m’apporte d’un tout autre lieu la voix non moins haute de Buson. » À présent, plus encore que les poètes italiens, c’étaient Rilke et la littérature allemande qui nous rapprochaient. Après la mort de Nicolas Dieterlé en l’an 2000, lorsque ses parents cherchaient un éditeur à qui confier la mise à jour posthume d’une œuvre littéraire intensément marquée par Novalis et le romantisme allemand, Philippe Jaccottet leur recommanda Arfuyen et nous écrivit personnellement pour appuyer leur démarche.    

Méditant aujourd’hui les admirables textes de Dieterlé, comme ce Journal de Baden publié en janvier dernier, nous ne manquons jamais de penser à Philippe Jaccottet à qui nous devons de les avoir fait paraître. Comme au souvenir d’Alfred Kern, nous associons désormais celui de l’écrivain de Grignan. Kern venait de mourir, en septembre 2001, et Jaccottet, qui l’avait connu à Paris après la fin de la guerre, avait accepté d’écrire un texte, « Pour Alfred Kern, une espèce d’adieu », à titre de préface au Carnet blanc prévu pour le premier anniversaire de sa mort : « Lisant ces pages si dépouillées, si intérieures, je me dis que Kern, devenu le contemplateur de plus en plus immobile du paysage que son refuge lui offrait tous les jours, Kern avec sa passion des choses visibles et des autres, avec l’enfance restée si présente en lui, dans le bonheur certes fragile mais pour lui si durable de l’amour, je me dis qu’il avait vraiment atteint ce centre que la profusion romanesque risquait peut-être de faire oublier, et d’où montagne et flamme de bougie peuvent être vues comme tressées ensemble pour un regard assez clair. »

Mars 2021

Un rude directeur de conscience

Un Proust quelque peu inaperçu de la critique, note Patrick Corneau à la lecture du Ainsi parlait Marcel Proust : tour à tour gai, sombre, optimiste, désabusé, allègre, grave, ironique, satirique, tragique ou mélancolique. » On trouve dans l’œuvre de Proust des facettes toujours nouvelles, qui satisfont tant l’amateur de récits que le lecteur d’essais, l’habitué de textes autobiographiques que le passionné de poésie. Un esprit facétieux et discrètement persifleur n’est jamais bien loin, qui révèle, lecture après lecture, sous des propos apparemment anodins des plaisanteries d’abord insoupçonnées, et l’on croit voir, par moment, le petit Marcel se cacher de deux doigts la bouche et pouffer légèrement…

C’est pourquoi on a parfois le sentiment qu’on pourrait se contenter de le lire et le relire sans cesse sans manquer de rien ni jamais se lasser. C’est pourquoi aussi la lecture de Proust peut se teinter d’un caractère nettement obsessionnel, qui tend à transférer à ses lecteurs la tournure un peu délirante de bien de ses personnages. Un tel effet mimétique est des plus étranges et des plus rares et ne participe pas médiocrement au plaisir assez addictif et légèrement coupable de cette lecture.

On rêverait qu’existent autour de tous les grands écrivains la même aura, le même  engagement qui entourent l’œuvre de Proust et n’ont au vrai de comparable que la dévotion suscitée par les pop stars internationales ou par le monde merveilleux d’Hergé. C’est ainsi que, parmi bien d’autres vénérables institutions dédiées à la mémoire du grand homme, existe sur internet un site entièrement consacré à Proust sous l’appellation de « Proustonomics » – qui évoque si directement les « Reaganomics » américaines ou les « Abenomics » japonaises qu’on en vient à se demander si Proust, connu pour être un lecteur assidu des chroniques boursières, ne se serait pas également distingué en économie…

Sur ce site, que nous recommandons vivement à tous les passionnés de la Recherche, a été récemment publié un long entretien sur le Ainsi parlait Marcel Proust. Qu’on nous permette d’en reproduire ici la conclusion, en réponse à une question de Nicolas Ragonneau : « Dans Le Temps retrouvé, interroge-t-il, le narrateur se décrit comme « un rude directeur de conscience »  mort au monde. Quelles seraient selon vous les leçons de vie de ce directeur de conscience ? Ou en d’autres termes, en quoi cette lecture peut être utile pour l’existence ? 

– J’y vois surtout un trait d’humour qui a dû réjouir plus d’un de ses amis. J’ai tout de même peine à m’imaginer Proust en abbé de Saint-Cyran… Mais il est vrai que, sans verser dans l’admiration un peu naïve de Céleste Albaret pour son maître bien-aimé, la fréquentation de l’œuvre de Proust est d’un grand enseignement.

« Le premier précepte qu’il nous donne est l’attention par rapport aux choses, y compris les plus humbles, les plus banales car, à tout instant, de leur rencontre peuvent nous venir les plus belles grâces de l’existence. Une autre leçon, me semble-t-il, est la douceur par rapport aux êtres car, gens du monde ou du commun, tous sont de grands malades qu’il faut apprendre à traiter comme tels. Proust ne s’exclut certes pas du lot et n’est pas le moins exigeant à réclamer à son égard patience et compréhension, au risque même de paraître tyrannique.     

 « Proust est aussi, et cela peut être étrange de le dire ainsi, un extraordinaire maître d’énergie, attelé avec une volonté farouche, intraitable, à la tâche qu’il s’est fixée et capable de lui sacrifier sa vie même, quand ce ne serait, pour prendre le terme de Montherlant, qu’un « service inutile ». Proust est enfin, comme c’est la règle des plus grands dans cette collection, un infatigable chercheur de vérité, certes capable des plus étonnants détours, des plus invraisemblables sophistications, mais toujours revenant à l’essentiel, avec un sûr instinct, là où l’inquiétude est vivante, là où elle est inextinguible. » Pour lire cet entretien : https://proustonomics.com/entretien-avec-gerard-pfister/

Février 2021

Pour une philopoésie

« Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. » Pierre Dhainaut aime à prolonger l’écriture des poèmes par des réflexions sur la vie et sur le sens même du travail des mots. « Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. » Et à cette phrase liminaire répond une autre phrase non moins simple, non moins énigmatique, la toute dernière du livre : « Un enfant t’ouvrira la porte, n’en dis pas plus.»       Cette porte, c’est celle à laquelle nous sommes tous affrontés. C’est le paysage, étendu devant nous comme un rêve éveillé. C’est le corps, entrevu comme une ombre dans le miroir. C’est l’absence soudaine de ceux qui nous étaient la couleur et le goût de toutes choses. Est-ce une porte ? Est-ce un mur ? Nous avons beau chercher dans l’énorme trousseau de clés collectionnées depuis l’enfance à toutes fins utiles, aucune n’est de taille. Les grandes idées philosophiques ne trouvent pas le moindre interstice où entrer. La petite quincaillerie des idées reçues et des croyances commodes glisse sur la paroi sans la moindre aspérité où s’accrocher.

Qui donc est cet enfant qui nous ouvre la porte et que nous n’avons pas le droit de nommer  Est-ce la poésie ? Hélas, ce serait trop facile. Si les mots de la philosophie sont infirmes, ceux de la poésie ne le sont pas moins. Ce sont les mêmes, comment pourraient-il nous secourir ? «Après de longues opérations, nous sommes conduits dans des salles dites de réanimation. On nous y parle beaucoup, on veut savoir si nous avons de nouveau conscience de notre identité civile, on s’assure de l’état de notre mémoire, jamais on ne nous demande de réciter, par exemple, quelques vers d’un poème appris jadis. Les patients eux-mêmes, livrés à la douleur, n’ont-ils pas oublié la poésie ? Ils s’en souviendraient, de quel secours serait-elle ? »

L’enfant n’est pas poète : l’enfant, l’infans, est celui qui ne parle pas. Qui est avant les mots. Mais il n’est pas muet. Il sait se faire entendre. Et dans nos voix, c’est lui encore qui est présent et qui, par sa juste distance, sa faculté d’étonnement, rend toutes choses présentes. Sa voix n’est qu’un timbre, une modulation. Un chant ? Pas même. Mais la musique même, celle qui, comme cachée dans toutes les autres, est ici la plus vibrante, la plus émouvante, la plus nue. «La musique d’une voix, indépendamment des mots que cette voix articule, n’est si touchante, si vive, que parce qu’elle ressuscite le temps où le langage verbal ne s’interposait pas entre le monde et nous, elle a traversé l’existence entière : c’est d’elle que les poètes cherchent à percevoir plus que des bribes, des échos. Elle n’est pas différente du bruissement des vents sous une porte ou parmi les roseaux, du roulement des lames, les cris de détresse en font partie, et les confidences de l’amour au creux d’une épaule. »

Faut-il encore l’appeler poésie, cette voix-là qui n’est que souffle, résonance ? Pour ceux qui aimaient tant la sagesse, la sophia, qu’ils se défiaient de croire la posséder, les Grecs ont inventé le beau terme de « philo-sophie ». Pour ceux qui aiment assez la poésie pour se défendre de vouloir l’écrire, il y aurait à inventer le terme plus exact de « philo-poésie ». Car  n’est-il pas plus indécent encore, et plus absurde, de prétendre pratiquer la poésie que de pratiquer la sagesse ?      

Pierre Dhainaut, qui n’utilise pas le terme, nous dit cependant très précisément  ce qu’elle est : « L’accompli dans l’inachevé : la vie est-elle à l’image des poèmes ? Il n’y a pas de réussites, les plus vifs sont des ébauches, des ébauches parfaites, éternellement préparatoires. »