Sur « Sur Dieu »

La lecture d’Émeline Durand

Extraits de l’article paru dans la revue Critique, n° 905, octobre 2022

Après une édition bilingue du Livre de la vie monastique, parue en 2019, la collection « Les Carnets spirituels » aux Éditions Arfuyen accueille un choix de lettres et poèmes Sur Dieu, retraçant le chemin spirituel de Rainer Maria Rilke. Cette édition s’appuie sur le recueil Über Gott publié en 1934 par Carl Sieber, mais l’enrichit de trois lettres et de deux poèmes, présentés dans la remarquable traduction de Gérard Pfister. Autant qu’ils éclairent la discussion par Rilke du christianisme, ces textes mettent en lumière l’élan qui est au cœur de la poétique des Élégies de Duino : la naissance du spirituel par la transfiguration du visible.

L’œuvre de Rilke, par la sagesse qui lui est propre, n’est pas simplement le support d’une « spiritualité » aux contours mal définis, qui ferait de lui un maître de vie ou un poète du divin. Les textes ici rassemblés témoignent bien plutôt d’une religiosité authentique et singulière, dont la ferveur cherche à ouvrir, à travers la parole, une voie vers le transcendant. Dieu, l’amour et la mort sont les jalons de cet itinéraire, comme ils sont aussi l’horizon inébranlable de toute vie ; mais les mots « Dieu », « amour » et « mort » n’y ont plus le sens que la langue ordinaire leur donne, non plus que le sens institué par les représentations chrétiennes.

Alors que la religion traditionnelle ne connaît que séparations – du terrestre et de l’éternel, de la vie et de la mort, de l’amant et de l’aimé – et que sa foi s’élance dans un abîme qui nous tient loin de Dieu, le poète pressent que c’est d’un même entrelacs que Dieu est mêlé à l’homme, que la mort embrasse la vie, et que l’amour saisit les êtres pour les entraîner « dans une conscience infinie du Tout » (p. 47). Comprendre cette triple unité et la porter au langage : telle sera la fabrique du spirituel dans la matrice qu’est notre cœur. […]

Nulle croyance ne donne accès à Dieu, et si la foi n’est qu’une « manière de forcer le cœur à tenir pour vrai ceci ou cela » (p. 55), seul le mouvement propre de ce cœur, l’amour, ouvrira à l’expérience de la pré- sence divine. La religion n’est donc ni savoir ni sentiment, ni devoir ni renoncement, mais « une direction du cœur » – un rythme que l’existence embrasse pour peu qu’elle se laisse traverser par le vent de Dieu (p. 58). À ce Dieu qui ne se montre pas et qui, le plus souvent, se tait, l’être humain demeure attaché par les racines de la vie que sont la langue et le sexe. Les pages du recueil sont habitées par cette nostalgie d’un enracinement vital en Dieu, que le christianisme, avec la doctrine du Christ rédempteur et la relégation de la vie véritable dans un arrière-monde, a transformé en un exil.

Dans une lettre fictive adressée par un « jeune travailleur » au poète Émile Verhaeren, Rilke avoue en effet sa perplexité devant le Christ, venu dans le monde comme simple signe indiquant la voie de Dieu, mais transformé par l’Église en médiateur et intercesseur nous ouvrant les portes de son royaume. De geste qui montre, le Christ est ainsi devenu séjour qui abrite ; mais ceux-là même qui séjournent en lui le manquent. En s’acharnant à déprécier l’ici-bas et à vilipender l’amour physique, l’Église ne nous rapproche nullement de Dieu, mais nous rend étran- gères les racines qui nous relient à lui. […]

Ce que la pénombre du christianisme occulte, c’est donc la clarté de la mort – cette autre face de la vie, détournée de nous et à nos regards invisible, qui n’est pourtant ni le contraire ni l’ennemie de la vie, mais « le complément qui achève la perfection, l’entièreté, la sphéricité parfai- tement intacte et pleine de l’Être » (p. 95). En elle, la cruauté s’unit à la douceur ; avec elle, la vie s’élève à la hauteur qui lui est propre, à la plé- nitude dont elle est capable. L’amour de la vie, dans sa générosité et sa liberté, embrasse aussi la mort – et ainsi s’accomplit le sens de l’amour lui-même. […]

La religion de Rilke, abolissant les figures grimaçantes de la séparation, exprime alors ce que le christianisme n’a pas su dire et qui était pourtant sa bonne nouvelle, « le grand mode d’emploi de Dieu » : « Prendre bien en mains l’Ici-Bas, avec un cœur plein d’amour et d’étonnement, comme notre unique bien, provisoirement » (p. 69). C’est au poète qu’il appartient de dire le sens de la transcendance, en la comprenant comme l’expérience de notre passage dans le monde, comme le changement de signification au sein d’un même royaume – « comme si notre cœur avait appris une nouvelle langue, un nouveau chant, une force neuve » (p. 93-94).

Sur « Un dédale de ciels »

La lecture de Jean-Marie Corbusier

Extraits de l’article paru dans Le Journal des poètes, n° 4, 2022

L’auteur revient vers les chairs disparues des chers disparus. Ils ne font plus qu’un dans la mémoire qui les ravive. L’arrière-petit-fils côtoie l’arrière-grand-père dans des gestes quotidiens les plus banaux, parfois aussi les plus secrets. Nous sommes dans le temps et hors du temps, l’espace n’a plus de lieu, il est tous les lieux présents et confondus.

Toute une série d’images dérivent qui se dispersent et s’assemblent parfois dans des mouvements surréalistes. Sa voie dégringole / émiettée / depuis la forme noire / accroupie sur moi. On s’échappe vite du réel, la rêverie qui gouverne le souvenir permet de lancer le songe dans des directions insoupçonnées. Le réel advient mais dans un autre avènement : Mon aïeul tient un journal de silence.

Les limites rationnelles se dépassent, le cloisonnement entre les catégories de choses disparaît, le monde semble un à-plat tentaculaire. Tous les sens sont aux aguets dans un retournement possible des choses. […]

Dans cette intimité où l’oubli refait surface, il n’y a pas de sentiment exprimé, ce sont des descriptions de gens, de lieux, de faits d’existence perdus dans la masse des existants, sans éclat sans rien qui les ait retenus pour que quelqu’un se souvienne.

Existence banale, tout témoin disparu, les chairs pourrissent au fond du noir mais cela avait déjà commencé la vie durant : les impressions, les sentiments mêlés de ma grand-mère qu’elle ne dit pas. Vie étouffée par la vie ordinaire, l’auteur lui rend un peu de lustre en dépassant le réel en activant les voies du songe. Voici tous ces gens redevenus vivants et anonymes l’instant de la lecture. Ecriture franche et directe qui ne s’embarrasse pas de mots inutiles, sensible sous le verbe ordinaire.

                                                                                         

Les Aurores boréales

Avant-propos de W. B. Yeats et Monk Gibbon. Traduit de l’anglais et présenté par Marie-France de Palacio

George William Russell (1867-1935), dit Æ, est une des personnalités les plus originales et attachantes de la littérature irlandaise. Écrivain, peintre et visionnaire, il demeure presque inconnu en France.

Homme d’action, il a joué un rôle important dans le renouveau de l’Irlande aussi bien dans le domaine de l’agriculture, de l’économie, de la presse et des arts. Indépendantiste convaincu, il s’est opposé cependant à toute violence. Marqué par l’influence de la pensée indienne, le présent ouvrage rassemble des textes courts où se déploient le mieux la méditation personnelle et le tempérament visionnaire de Russell.

Spécialiste de la littérature anglaise, Marie-France de Palacio a traduit et présenté pour les éditions Arfuyen le volume Ainsi parlait Yeats et L’Histoire de mon cœur de Richard Jefferies.

En 1884, à la Metropolitan School of Art de Dublin, Russell se lie d’amitié avec un étudiant de deux ans plus âgé que lui, Yeats, et devient un proche de toute sa famille. Les sœurs de Yeats ne tardent pas à le surnommer ce jeune homme aussi original que plein de bonté « l’ange égaré ». En 1902, le même Russell rencontre le tout jeune James  Joyce et le présente aux artistes du renouveau irlandais. Il deviendra l’un des personnages de son roman Ulysse.

« Baptisé le Blake irlandais, écrit George Bataille, l’homme aux mille facettes, ou même l’anarchiste angélique, Russell fut l’un des plus grands mystiques de son temps. » Pour le grand écrivain Patrick Kavanagh, il a été « un grand et un saint homme ». Doué de pouvoirs psychiques étonnants, mais d’une profonde simplicité et générosité, Russell a toute sa vie incarné une forme de sagesse. Comme peintre autant qu’écrivain, ses visions flamboyantes témoignent d’un univers intérieur d’une extraordinaire richesse.

Seuls deux de ses livres ont été traduits en français : Le Flambeau de la vision (2005) et De source (2002). Composé d’inédits, le présent ouvrage rassemble des textes courts où se déploie le mieux la méditation et le tempérament visionnaire de Russell. L’écrivain était particulièrement attaché au triptyque Le Héros en l’Homme, qui tient ici une place centrale.

Un puissant imaginaire personnel se conjugue ici avec la pensée des Upanishads, de la Bhagavad Gîta et de l’Advaita Vedanta. Ses méditations sont des rêveries éveillées ou des transcriptions de promenades oniriques où se retrouvent la sagesse et la force du soleil, l’émerveillement de la nuit.

  Coll. Les Vies imaginaires – 2023 – ISBN 978-2-845-90345-6 – 216 p. – 17 €

George William RUSSELL, dit Æ

Autoportrait

George William Russell est né en 1867 dans le comté d’Armagh, en Irlande. Il fait ses études à Dublin où il noue avec William Butler Yeats une durable amitié. Il travaille de nombreuses années pour la Irish Agricultural Organisation où il développe avec succès des sociétés de crédit et banques coopératives.

Il en dirige également le journal, puis The Irish Statesman avec lequel il est fusionné. De conviction indépendantiste mais hostile à toute violence, il est délégué à la Convention irlandaise, de 1917 pour résoudre la « question irlandaise ».

Dès 1894, il publie un livre de poèmes. Il rencontre en 1902 James Joyce pour qui il devient un personnage de son fameux Ulysse.

Peintre visionnaire, Russell écrit aussi bien sur la politique et l’économie que sur la théosophie et les arts. Il utilise le pseudonyme de Æ, abréviation d’Æon, symbolisant la quête qui dure toute la vie de l’homme.

Sa maison devient un foyer du renouveau économique et artistique de l’Irlande. Sa gentillesse et sa générosité font de lui « le père de trois générations d’écrivains irlandais ».

Déçu par l’indépendance, il déménage en Angleterre à la mort de sa femme. Lorsqu’il meurt en 1935, son corps est rapatrié pour des funérailles officielles auxquelles assiste le héros fondateur de l’Irlande, Éamon de Valera.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS AFUYEN :

Les Aurores boréales

Le Livre des Laudes

Suivi de Requiem

Traduit de l’italien et présenté par Christian Travaux. BILINGUE

Patrizia Valduga (née en 1953) est une des plus grandes voix féminines de la poésie italienne contemporaine. Profondément marquée par la littérature française, elle a fait sa thèse sur Céline et traduit Mallarmé, Valéry, Racine et Ronsard. C’est en 1981 que Patrizia Valduga a rencontré le poète Giovanni Raboni (1932-2004, traduit par Philippe Jaccottet) avec qui elle a vécu jusqu’à sa mort.

Le présent ouvrage regroupe deux textes qui sont comme les pôles de son œuvre : Requiem, consacré à son père, publié en 1992, et Il libro delle laudi (Le Livre des Laudes), consacré à Giovanni Raboni paru en 2012. L’écriture de Valduga, d’un admirable raffinement et d’une suprême liberté d’allure, a une exceptionnelle force expressive. Christian Travaux a traduit et présenté en 2022 pour les éditions Arfuyen un livre de Giuseppe Conte.

L’œuvre de Patrizia Valduga a été publiée pour l’essentiel chez l’excellent éditeur italien Einaudi. En 2021, les Cent quatrains parus aux éditions Nous ont permis de découvrir en France le versant érotique de son œuvre. Mais il est une autre composante, plus profonde, plus grave, dans l’écriture de Valduga qui va de l’un de ses premiers recueils, Requiem, publié en 1992, à l’un des plus récents, Il libro delle laudi (Le Livre des Laudes) paru en 2012.

Ces deux recueils sont ici présentés ensemble en édition bilingue. Une même tension les habite entre la puissance du sentiment qui s’y exprime et le rigoureux dépouillement de la langue. Comme si les mots étaient définitivement impuissants à rendre compte de l’extrême de la vie et de la mort et s’il n’était d’autre moyen que d’en user de manière oblique, en prenant appui sur leur qualité musicale et leur vertu suggestive.

La langue de Valduga est toute mouvement, profondément baroque en cela et volontiers conjuguant l’archaïsme avec le langage familier, le vers régulier avec le ton le plus libre. « La pensée et l’émotion, écrit Valduga, deviennent une même chose, la même chose, à travers la forme, à travers le travail sur le langage. » C’est là la réussite exemplaire des textes ici présentés.

        Coll. Neige – 2023 – ISBN 978-2-845-90344-9 – 240 p. – 18,5 €

Patrizia Valduga

Patrizia Valduga est née en 1953 à Castelfranco Veneto, dans la Province de Trévise. Au cours de ses études littéraires à l’université Ca’ Foscari de Venise, elle découvre la littérature française, notamment Mallarmé.

En 1981, elle rencontre Giovanni Raboni, avec qui elle vivra jusqu’à la mort du poète en 2004.

Pour son premier recueil, Medicamenta, publié en 1982 chez Guanda, elle reçoit le Prix Viareggio de la première œuvre. En 1991, elle publie chez Mondadori sa traduction des poésies de Mallarmé. De nombreuses traductions d’auteurs français suivront : Valéry, Molière, Racine, Ronsard.

En 1992 paraît dans une édition privée un Requiem pour la mort de son père. Tous les ans, à partir du 2 décembre 1992, elle écrira une nouvelle strophe. L’édition définitive de Requiem paraîtra en 2002 chez Einaudi.

Elle publie en 1997 chez Einaudi ses Cento quartine e altre storie d’amore dont l’inspiration érotique se prolon-gera dans de nombreux textes : Erodiade, Fedra, La Tentazione et Lezioni d’amore. Ces textes seront rassemblés en 2018 chez Einaudi sous le titre Poesie erotiche. 

Huit ans après la mort de Raboni, en 2012, elle publie Il libro delle laudi (Einaudi). Suivent sept années de silence. Ce n’est qu’en 2019 que paraît un nouveau livre, Belluno – Andantino e grande fuga, qui fait sentir à nouveau la douloureuse absence de Raboni.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Le Livre des Laudes suivi de Requiem

Sur « Conversations avec Rainer Maria Rilke »

La lecture dIsabelle Baladine Howald

Extraits de l’article paru sur le site Poezibao le 11 avril 2022

Quelle chance pour Maurice Betz (1898-1946) d’avoir pu traduire les Cahiers de Malte Laurids Brigge avec son auteur lui-même, Rainer Maria Rilke himself ! (Et comment se risquerait-on alors à le traduire à nouveau aujourd’hui, même en arguant des changements de la langue d’accueil… C’est une vraie question pour l’avenir…). Cet écrivain, Maurice Betz, bien oublié depuis malgré le succès d’une dizaine de livres publiés sur son expérience de la guerre en Alsace notamment (il était natif de Colmar) demeure le traducteur jalousé de Rilke mais aussi de La montagne magique de Thomas Mann, ce n’est pas peu dire… Les deux grands écrivains qu’étaient Rilke et Mann n’ont pas tari d’éloges sur la finesse du travail de Betz. […]

Les Conversations avec Rainer Maria Rilke racontées par Maurice Betz viennent de paraître chez Arfuyen. Elles sont suivies du récit d’un tout jeune homme, Camille Schneider, qui a rencontré Rilke par Maurice Betz, de son voyage à Strasbourg et Colmar en train avec Rilke, le soir même de leur rencontre. Rilke était coutumier des départs tenus secrets et inattendus. Ce contemporain et ami de Betz, alsacien lui aussi, est envoyé par Betz rencontrer Rilke au Jardin du Luxembourg où celui-ci aimait beaucoup aller. Il est entraîné par le poète à une longue promenade et celui-ci lui propose de revoir Strasbourg (où Rilke avait publié ses tout premiers poèmes dans un Almanach) et Colmar avec lui. Le voyage se fit en train le soir-même, entre conversation et endormissement, Rilke est toujours aussi ému devant la cathédrale et reste longtemps silencieux devant le retable d’Issenheim. Ce petit récit touchant est inclus dans ce volume de souvenirs.

Une postface de Jacques Betz retrace la biographie de son cousin Maurice, qui lit Rilke lors de ses études mais ne rencontrera le poète, son voisin à Paris, qu’en 1925, un an avant la mort de Rilke, avec qui il va passer de nombreux mois sur la traduction du Malte. Le livre de Maurice Betz Scaferlati pour troupes a très agréablement surpris Rilke et les premiers essais de traduction du poète autrichien par ce jeune homme furent encouragés puis largement adoubés par lui. Des années plus tard, apprenant que son jeune traducteur habite tout près de chez lui à Paris, Rilke propose la rencontre. Betz décrit le même Rilke attentionné et attentif que ses autres correspondants, le même homme de santé délicate. S’ensuivra un travail commun approfondi, parfois interrompu par les maladies de Rilke. Celui-ci fait confiance au jeune homme et lui propose des alternatives que Betz ne suit pas toujours. […]

Certes ce volume est adressé aux grands et vrais amoureux de Rilke, mais pour ceux-ci, c’est un vrai document, sur le travail de la langue comme le conçoit Rilke, sur l’époque littéraire, dont l’actualité passionnait Rilke, tout à fait au fait des jeunes écrivains français, qu’il lisait dans le texte. « La langue – conception vraiment poétique – c’est l’être, et chacune renferme l’essence d’un peuple dont elle est le moyen d’expression » écrit Betz. Rilke apprenait facilement les langues et se sentait tellement plus russe qu’autrichien ou tchèque de langue allemande qu’il apprit le russe pour mieux se pénétrer de l’âme slave, qu’il avait déjà assez naturellement. Il était à la fois un généreux collaborateur (sa nature propre) mais aussi très précis et très rigoureux (fréquentation du travail de Rodin).

Rappelons qu’il fut l’excellent traducteur de Valéry en allemand. Ici le travail est sur la langue mais surtout sur le personnage de Malte « dans son infinie diversité » (inspiré par un écrivain norvégien, et influencé aussi bien par Jacobsen que par Kierkegaard). Betz saisit bien Rilke, sa propension à l’infini en tout domaine, sa ressemblance avec Malte, son air perdu au milieu des mondains qu’il fréquentait pourtant, sa manière d’errer parmi les femmes.

Le poète n’a quitté « le très petit château terriblement seul » de Muzot que décrit Paul Valéry, que pour aller mourir à la clinique de Valmont. Maurice Betz continuera à le traduire, avant de mourir lui aussi seul, dans une chambre d’hôtel loin de chez lui. Outre la relation au poète et au travail sur le Malte, ce livre est aussi un portrait en creux de Betz, bien émouvant. Rilke avait hâte de serrer la main de celui qui l’avait si bien traduit, « la main que Malte avait tant fatiguée ».

Sur les « Règles de la vie quotidienne »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article paru sur le site La Cause littéraire le 19 août 2022

« Faute de pouvoir se donner à eux-mêmes le bonheur, les hommes finissent par faire des objets de gloire du malheur et du trouble qui les accable : mais s’ils haïssent ceux qui ont cessé de les ressentir, ils méprisent ceux qui comme eux y sont encore plongés. Ils n’en reçoivent aucune consolation, tandis que le bonheur des autres est pour eux un reproche de tous les instants » (chap. 19).

Le philosophe Louis Lavelle (1883-1951) avait laissé dans ses papiers un formidable et éclairant inédit, publié pour la première fois chez Arfuyen en 2004, puis 2010, à nouveau disponible en 2022. Le ton et le contenu du court extrait qui précède fustige, comme on le voit, un peu prophétiquement la communauté d’envie, de déploration et de ressentiment dans laquelle nous nous enlisons fièrement. Mais dénoncer n’est pas le fort de ce penseur, qui s’abstient précisément d’ajouter ainsi à la misère psycho-culturelle dont son petit livre souhaite, au contraire, nous extraire et au fond, nous sauver !

La quotidienneté n’est évidemment pas le sommet de la vie humaine (puisque son morne prosaïsme, sa plate médiocrité, la définissent), mais elle ne doit empêcher personne d’y atteindre ses propres sommets et de se vouer au meilleur. La vie quotidienne, par sa régularité et sa socialité constitutives, est, pour chacun, l’occasion toujours recommencée de s’améliorer, et le moyen de se frotter plus dignement à autrui. D’où l’idée de lui donner (ou plutôt de lui faire se donner) des règles, car, s’il y a dans l’ordinaire des interactions humaines des choses qui « se font » et « ne se font pas », que faut-il pourtant en faire et y faire au jour le jour ?

De même, si la vie quotidienne est le cours banal des innombrables interférences entre destins, c’est légitimement que les autres nous y attendent au tournant et sont sans cesse partie prenante de nos initiatives, manquements et prétentions : dès lors, l’évitement mutuel de la politesse et un savoir-vivre intuitif suffiront-ils, sans règles à énoncer et appliquer, à nous « traiter » au moins mal les uns les autres ? Louis Lavelle estime résolument que non ; pour lui, le problème de rester humain dans le trivial, constant et périlleux entrechoquement des vies humaines n’est pas assez réglé si chacun se contente de surveiller – mais non d’entretenir activement et d’exercer ! – sa propre humanité ! Il faut des règles pour rester au meilleur de l’art de coexister avec ses semblables, dans une vie que son simple usage, même heureux, fragilise et périme en tous.

Un héros, lui, a à peine besoin de règles : son courage les lui souffle toutes (sa volonté de risquer sa vie même à l’expression de cette volonté est éclatante, même à l’instant de défendre une mauvaise cause). Un sage, de même, a pour règle suffisante sa lucidité, même si sa paix avec le réel comme il comprend qu’il va ne lui garantit en rien une véritable paix du cœur : garder le libre jeu de son esprit ne garantit pas l’envie d’en jouer. De même, le saint trouve dans la simple charité à la fois de quoi mépriser le mal qu’il pourrait faire et désamorcer celui qu’on vient lui vouloir. Mais la vie quotidienne est le lieu même des forces moyennes, et des vertus mitigées : courage, lucidité et charité sont la logique exception là où le tout-venant de la débrouille, de la diversion et du moindre effort sont la règle. Il faut donc nourrir la vie quotidienne de vertus quotidiennes (telles la simplicité, la patience, l’humilité ou la modération…), car on ne peut ni se passer d’elles, ni pourtant compter sur un art (inspiré et talentueux) de vivre se donnant ces règles.

Il est frappant que Lavelle – qui dramatise l’existence ordinaire, car, pour lui, ses problèmes incessants lui paraissent requérir héroïsme minimal, comme ses malentendus sagesse incompressible, et ses tentations sainteté commençante – ne se réclame jamais d’une poétisation quelconque de l’existence commune (aux deux sens : banale et partagée), tenant a priori pour nulles ou complaisantes des règles de réenchantement de la vie quotidienne (passer l’aspirateur en croyant contrecarrer le geste de Pandore, sortir les poubelles en rêvassant de s’y être glissé soi-même, ou récurer les timbales en imaginant lustrer des coupes ou rhytons sacrés, transfigurera peu notre affaire !). La vie quotidienne n’est pas un jeu (on ne la « régulera » donc pas comme un Carnaval bon-enfant dont faire se compenser les débordements), mais elle n’a pas non plus un sérieux simplement administratif ou technique (on ne la « régulera » pas davantage comme on le ferait de prix du marché dont contrôler l’ajustement) : c’est que les êtres humains sont des raisons conscientes et libres qui, par ailleurs, vivent quotidiennement les unes des autres.

Or les libertés entre elles spontanément s’agressent (elles entre-frottent inévitablement leurs initiatives, entrechoquent leurs interventions), les consciences se mentent (elles scénarisent leur présence à soi, pour garder leur invisibilité d’avance sur ce qui compte les deviner), les rationalités se neutralisent et s’entre-piègent (elles biaisent leurs arguments, masquent leurs calculs et justifient leurs décisions, pour normalement détourner une universalité qui n’appartient qu’à tous et revendiquer une objectivité qui ne dépend de personne). On comprend que l’insensible muselière des courtoisies n’aboutisse au mieux qu’à se montrer moins pire (moins égoïste, moins sans-gêne, moins hâbleur), mais l’humanité n’est supportable qu’au meilleur (peu spontanément obtenu !) d’elle-même, ce qui rend nécessaire que la possibilité pour chacun de devenir meilleur soit constamment restaurée. La vie quotidienne est exactement à la fois ce qui revient parce qu’il est mis en commun, et ce qui est mis en commun parce qu’il revient, d’où recours inévitable à des règles de ce « perpétuel et lassant retour du presque même » (Comte-Sponville).

L’activisme de Lavelle est spirituel (« tenter toujours de demeurer planté au sommet de soi-même, là où sont nos pensées les plus hautes et nos intentions les plus pures », chap.2), donc à la fois joyeux (en tout cas optimiste) et austère. Si chacun est là pour faire quotidiennement ce qui lui plaît, pas besoin de règles, mais là où il n’y a plus de procédés de vie valable, manquera la valeur même de vivre ; mais si chacun est plutôt là, comme l’estime Lavelle, pour mettre en œuvre ce qui lui convient (ce qui est à la fois plus délicat et plus intrigant), alors cela suppose et implique qu’on développe et déploie de véritables procédures de savoir-vivre – ce que ne cache pas le moralisme de principe de l’auteur : chaque homme doit aux autres hommes de s’exercer à mieux se conduire. Et la vertu, même levant les yeux au ciel, n’en tombe jamais : si nous comptons sur les règles pour éclairer et ordonner notre action, les règles comptent sur nous pour être appliquées – et de préférence correctement ! Les esprits vivants sont les conditions nécessaires de la mise en œuvre de ces règles, ainsi que les causes exclusives de leur respect ! Nous devons certes convenir de ce qui nous convient, mais en travaillant à faire advenir le bien qu’il contient : les règles de la vie quotidienne sont moins conventionnelles (donc arbitraires) que constitutives (donc décisives), car nous n’avons pas besoin de convenir seulement du meilleur de nous-mêmes, mais bien de le constituer, de le construire activement (dans et par nos conduites de vie).

C’est donc là un existentialisme constructif, non tragique, réfléchi : la volonté consiste à prendre son propre esprit au sérieux, et non à foncer, même adéquatement, dans le tas. La conscience, au contraire de Sartre, n’est pas du tout un néant d’être anxiogène et un invivable dédoublement de la conduite, mais une présence à soi unifiante et apaisante, oui, la conscience est ici source de sécurité (!), elle purifie le souci d’existence en le rendant véritablement attentif à son propre contenu. La liberté même est non pas affairement dans la satisfaction, mais détachement à l’égard de ce qui nous tient : il y a plus important que ce qui m’intéresse ou m’occupe ; il y a plus noble que ce qui me conduit ; il n’y a pas de repos plus sûr qu’agir mieux, etc. Et la conduite quotidienne à l’égard d’autrui suit : n’exprimer que ce qui pourrait apaiser un fou, aider un mendiant ou remuer utilement un imbécile, et comprendre qu’il n’y a qu’une manière noble d’influencer les autres, c’est de réveiller leurs compétences. Même l’addiction aux fake-news se nuance : il y a un public pour la vérité, mais à nous de jouer pour qu’il consente à s’en nourrir, et qu’elle soit en retour assez noblement présentée pour en mériter un ! 

L’intelligence surtout est le plus fécond des efforts et le plus joyeux des investissements : avec elle, l’imposteur – qui prétend fourguer ce qu’il ne peut même pas se fournir – est vite repéré ; avec elle, du temps est gagné, car on ne peut attendre indéfiniment que les ahuris et les délirants se soient fatigués ; avec elle, le timide (qui croit que l’humanité n’est un problème que pour lui) est soigné, et le sans-gêne (qui juge qu’elle n’est un problème que pour les autres) est balayé. L’intelligence permet le contact vivant avec la vérité, et sa magie quotidienne est, dit génialement Lavelle, de débrouiller « les nœuds de l’inspiration » (chap.5). Elle paye scrupuleusement son loyer d’accès au Tout qui la hante, ce Tout, dit encore Lavelle, qui s’ouvre à qui sait s’y prendre et se ferme à qui croit le prendre. Bien sûr, cela exige discipline (« le sage n’a pas le temps ni la place d’être malade », dit sobrement Lavelle, chap.6, car la santé assure d’une sorte de neutralité corporelle qui favorise l’objectivité intellectuelle), engagement (« On ne fait pas sa part à la pensée. Elle est le tout de nous-même : elle remplit toute la capacité de notre être », idem), et abnégation : même si je ne comprends pas ma responsabilité de comprendre, je dois l’exercer ! id.).

Bien sûr, ces consignes ou directives d’humanité journalière sentent un peu l’élitisme (« Toute la difficulté est de trouver le point où le génie s’allie à la raison, de s’y établir », chap.7), mais, génie ou pas, la grande faute est de s’économiser l’esprit et de croire devoir mettre de côté des idées pour demain. Comme disait Jankélévitch, imagine-t-on une source rêver d’un robinet ? Et, puisque « ce que nous ne sommes pas, d’autres le seront » (chap.8), l’infini est à la portée d’entre-nous ! Confiance en la puissance propre de l’esprit : quand les idées croient aller d’elles-mêmes et mener l’esprit, celui-ci se tord et se délite ; mais il suffit en revanche que l’esprit se tende pour que les idées viennent ! Confiance aussi en la contagiosité de la vérité, et sa requête de sincérité mutuelle […]

Une philosophie, non de la volonté, mais (comme chez Simone Weil) de l’attention, car cette dernière seule fait se déployer la plus fine des habitudes : celle de savoir disposer autrement de ses habitudes ! Et d’une attention à l’intensité et la noblesse de l’acte, non du tout à son contexte ou retentissement psychosocial. À nous le soin d’assister intérieurement à ce que nous faisons, mais laissons exclusivement aux autres le spectacle de nous ! Si ce spectacle, ainsi, indiffère, songer qu’on a toujours déjà, intérieurement, recommencé à agir ! Attention enfin au cours global de notre propre existence : à nous de lier notre vie à elle-même pour donner un destin à son incessant travail !

Ainsi les règles de la vie quotidienne sont simples préceptes d’une attention supérieure ou généralisée : bien prendre garde à ce que l’objet véritable soit le Tout, que le moyen véritable soit l’action (car on n’agit qu’hors de soi, dit Lavelle, et même recevoir n’est qu’une action plus subtile), et qu’enfin le sujet véritable de cette action soit un créateur de vie : si l’on n’a pas appris (laborieusement, fiévreusement, rigoureusement) à user de soi, quel usage heureux (ou simplement pertinent) pourrions-nous espérer de ce qui nous arrive ? Car regardons-nous : on ne pourrait donner sens au néant de nos vies sans mentir ou se mentir. C’est pourquoi « tout le secret de la philosophie, c’est de faire de son âme un bon démon (eu-daîmon) qui nous permette d’être à la fois bon et heureux » (chap.19). Et cet exercice réglé est sans fin, puisque notre puissance même de trouver notre compte dans une réalité toujours renouvelée ne peut, à proportion, qu’elle-même se renouveler !

Ainsi parlait Stefan Zweig

Dits et maximes de vie

Traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister. BILINGUE

L’œuvre de Stefan Zweig (1881-1942) est un phénomène d’édition. Ses nouvelles et ses biographies historiques ne cessent d’être rééditées. Pourtant Zweig estimait ces textes-là d’un intérêt mineur. À côté de la poésie, seule importait pour lui le travail de réflexion et l’autorité morale qu’il pouvait avoir sur son époque.

Cet Ainsi parlait, qui fait largement appel à ses journaux et à ses lettres fait apparaître un homme intègre et inquiet, doutant de lui-même mais ne transigeant jamais sur l’essentiel : la lutte contre les nationalismes, le rejet des fanatismes religieux, le combat contre tous les dogmatismes.– Toute sa vie il a essayé de penser l’universel. Il ne faut pas s’étonner que les trois autorités morales qui lui ont servi de modèles soient des français : Romain Rolland, Castellion et Montaigne.

Les éditions Arfuyen ont fait découvrir en 2021 ses textes poétiques, qu’il plaçait au centre de son œuvre. Or, de même qu’on oublie trop chez Zweig le poète, on oublie trop chez lui le penseur : « Mon but, écrit-il à Rolland, serait de devenir non une célébrité littéraire, mais une autorité morale. »

Grâce à cet Ainsi parlait, c’est bien ainsi que Zweig nous apparaît au fil de ses nouvelles, essais, pièces et biographies mais aussi de ses journaux et lettres. Un homme intègre et inquiet, doutant de lui-même mais ne transigeant jamais sur l’essentiel : la lutte contre les nationalismes, le rejet des fanatismes religieux, le combat contre tous les dogmatismes.

Aux côtés de Romain Rolland le combat qu’il mène pendant le Première Guerre mondiale pour la paix et la réconciliation européenne est d’une admirable clairvoyance. Tout aussi prophétique ce qu’il annonce pour les lendemains du conflit : « Je suis convaincu – dur comme fer – qu’après la guerre l’antisémitisme sera le refuge des partisans de la “Grande Autriche”. » Hitler, on le sait, était autrichien…

Inlassablement Zweig nous met en garde contre les périls du sectarisme et de la violence : « Tuer un homme, insiste-t-il dans son Castellion (1936), ce n’est pas défendre une doctrine, c’est tuer un homme. On ne prouve pas sa foi en brûlant un homme mais en se faisant brûler pour elle. » À la fin de sa vie, c’est chez Montaigne, lui aussi, qu’il trouvera un réconfort et un modèle : « Je vois en lui, l’ancêtre, le protecteur et l’ami de chaque homme libre. »

      Coll. Ainsi parlait – 2023 – 192 p – ISBN 978-2-845-90342-5 – 14 €

Souvenirs sur Rainer Maria Rilke

Texte original écrit en français. Avant propos de Maurice Betz

En mettant à sa disposition durant plusieurs saisons son château de Duino, dominant l’Adriatique, la princesse Marie de la Tour et Taxis (1855-1934) a marqué l’œuvre de Rilke d’une empreinte indélébile.

C’est en français que Marie de la Tour et Taxis, dotée d’une immense culture et d’une excellente plume, rédige ses souvenirs, notés sur le vif et souvent étonnants, de celui qu’elle avait appelé le Seraphico.

« Duino est l’atmosphère de mon être », écrivait Rilke. À jamais l’œuvre du poète est associée au château de  la princesse de Tour et Taxis, à Duino, près de Trieste, où il trouva l’inspiration des Élégies : « Dominant l’Adriatique, écrit Maurice Betz, à l’extrême pointe d’un promontoire, un antique château, juché sur le roc, qu’isolent d’un côté la mer, de l’autre de profondes forêts de chênes-lièges […] C’est ici que Rilke vint pour la première fois au printemps de 1910, sur l’invitation de la princesse de la Tour et Taxis, et ce bref séjour au château de Duino fut le début d’une longue et féconde intimité avec ce paysage et ses habitants.»

Un jour d’hiver, au début de 1912, durant une promenade sur le chemin du Bastion, les vers d’un poème inconnu lui furent comme dictés. La première Élégie était née.

Marie de la Tour et Taxis, « cette grande dame autrichienne qui était chez elle aussi bien à Paris qu’à Vienne ou à Venise » (Betz), a tenu à rédiger en français ses souvenirs du Seraphico –  c’est le nom qu’avec son accord elle lui avait donné – et à montrer l’homme qu’il était au quotidien, avec toutes ses fragilités et ses étrangetés.

Étrangement, le texte a d’abord paru en traduction allemande en 1933. C’est seulement en 1936, grâce à Maurice Betz, qu’ils ont pu paraître dans leur langue originale, chez Émile-Paul à Paris. En ce dixième anniversaire de la mort de Rilke, paraissaient également les souvenirs de Betz, réédités en mars 2022 par Arfuyen sous le titre Conversations avec Rainer Maria Rilke.

        Coll. Les Vies imaginaires – 2023 – ISBN 978-2-845-90343-2 – 17 €