Sur « Sur Dieu »

La lecture d’Isabelle Baladine Howald

Extraits d’un article sur Sur Dieu, de Rainer Maria Rilke, publié sur le site Poezibao le 15 novembre 2021

Les éditions Arfuyen ont eu l’excellente idée de publier un inédit de Rilke (1875-1926), Sur Dieu, dans la traduction et la présentation de Gérard Pfister. D’abord publié en Allemagne en 1934 par le gendre de Rilke, Carl Sieber, chez Insel Verlag, cet ouvrage est maintenant disponible en France dans la collection des Carnets spirituels.

La question de la spiritualité chez Rilke est en effet capitale mais aussi complexe et hormis le long chapitre que lui consacre Joseph-François Angelloz dans son livre, Rilke (Mercure de France, 1952), il y a peu de commentaires de cette question. C’est le huitième livre de spiritualité de Rilke publié par Arfuyen.

Cet anti-clérical qu’est Rilke, qui n’a pas de mots assez durs pour le christianisme et les religions en général, a pourtant été hanté par Dieu toute sa vie, un Dieu qui aura évolué dans son esprit tout au long de cette profonde interrogation. Ce livre reprend cinq lettres importantes, publiées chronologiquement, et un poème. […]

Pour Rilke pas de Dieu culpabilisant avec l’idée répandue d’un Ici-Bas – très bas – et d’un Au-Delà – trop au delà – durement mérité, les deux piliers religieux qu’il va transformer en quelque sorte en un : ici-maintenant-et-devant, si je puis dire.
Pas de conception d’une sexualité placée sous le signe du mal et de la honte.
Je ne veux pas qu’on s’adresse à moi, d’emblée, comme à un pécheur, ce que je ne suis peut-être pas.
Ni crainte ni tremblement mais une direction du cœur comme le cite Gérard Pfister dans sa présentation : Dieu n’était qu’une direction de son amour, et non son objet.

Pas de foi, chez Rilke, mais un savoir, une quête.

Et cette idée si neuve : c’est Dieu qui a besoin de l’homme pour être : Que feras-tu, Dieu, si je meurs ? si je meurs, Tu n’es plus, sauf à avoir transmis l’amour.

C’est l’amour qui propose l’ouverture à Dieu, rien d’autre. […]

La mort si dérangeante, impossible à vivre, il faut l’intégrer à notre vie comme sa fin mais une fin qui peut nous appartenir (on sait comment Rilke a refusé tout soin qui le priverait de sa conscience, et est mort les yeux ouverts).

Dieu et la mort sont maintenant intériorisés en lui.

Six ans plus tard, dans la lettre à Ilse Blumenthal-Weiss, la réflexion s’est encore approfondie, Rilke est à cinq ans de sa propre mort, il aborde à présent la question de la différence entre une foi venue des religions qui tourne souvent à la morale, un Dieu dérivé dit-il, et le vécu d’une expérience, un Dieu éprouvé, qui originellement ne sépare ni ne distingue le Bien du Mal.

On ne vient pas de Dieu, on va vers lui, il n’est pas passé mais avenir.

Et pour cela il faut accéder à l’Ouvert, le très fameux Ouvert de Rilke vers lequel nous les humains devons faire un immense travail d’attente et d’accueil.

Un an plus tard, dans une lettre fictive dite d’un jeune travailleur, à son très cher ami Verhaeren, mort quelques années plus tôt, Rilke attaque violemment le Christ pour cette raison : Qu’on ne nous oblige pas à retomber toujours dans les mêmes peines et tribulations qu’il a endurées, pour, comme on dit, nous délivrer. Payer pour cette souffrance, Rilke ne peut l’entendre, ainsi que faire du Christ un accès indirect à Dieu. Mais c’est surtout au christianisme même que Rilke adresse ses griefs, un métier, une occupation bourgeoise, un travail à façon, un étang qu’on vide et qu’on remplit sans fin. L‘Ici-Bas n’est que terre de péchés alors que cela devrait être « joie et confiance », l’Au-Delà nous empêche d’être présents à cet Ici-Maintenant. Quelle imposture de confisquer les images d’extase de l’Ici-Bas pour les marchander au ciel, derrière notre dos ! De cette puissance écrasante de ce Dieu-là, Rilke ne veut pas. […]

Dans sa quatrième lettre, lettre magnifique, si réfléchie, si humaine, en 1923, à Margarete Sizzo-Noris-Crouy, Rilke aborde la question du deuil (la comtesse venait de perdre sa fille), s’élevant contre l’habituelle pensée de consolation, alors qu’il faut au contraire explorer toute entière, … éprouver le caractère singulier unique de cette perte, son action à l’intérieur de notre vie…. Il s’agit de prendre possession d’une manière nouvelle, différente et définitive de ce qui est désormais perdu et marqué par le désespoir : voilà le travail infini qui maîtrise immédiatement tout le négatif attaché à la souffrance … souffrance active, agissante… la seule à avoir un sens et être digne de nous, Celle qui remet aussi de « l’ordre », intégrant la mort dans le Tout. […]

Il a fallu presque toute sa vie à Rilke pour parvenir à cette clarté.
Évidemment, c’est le poète des Elégies. Dans la dernière lettre, à son ami et traducteur polonais Witold Hulewiz, en 1925, un an avant sa mort, Rilke dit de ses Elégies : elles me dépassent infiniment. Mais il a su les attendre, les entendre arriver en 1912 dans le vent puissant de Duino, le célèbre :  Qui donc si je criais…. Les élégies sont de l’ordre de la plainte et du regret, toutefois quelle affirmation comportent-t-elles ! La clarté est là : « la mort est la face de la vie détournée de nous, non éclairée par nous ou il n’existe ni En-
Deçà ni Au-Delà, mais seulement la grande Unité 
explique Rilke à son ami.

C’est une pensée du temps qui donne de l’« être » à tous, vivants ou morts, on ne peut pas dire « en même temps », car la disparition implique précisément que tout soient sans plus

Sans plus.
Tous sont.
Sans plus.

Mais pas moins. Incroyable finesse, incroyable intuition de Rilke qui n’était pas un conceptuel mais dont toute la vie était un projet d’ouverture à cela. C’est l’ange, le terrible, qui fera passer les choses rilkéenne du visible, à l’invisible. Parfois homme et ange se confondent, c’est un des paradoxes de Rilke quand il dit qu’« en nous seulement peut s’accomplir cette transformation intime et durable du visible en Invisible ».

Sauf que chez l’ange tout est invisible, le passé et le présent, un Invisible réel. […]

Sur « Ainsi parlait Pétrarque »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Pétrarque, paru sur le site Des sources et des livres, janvier 2022

Poète amoureux éperdu de Laure et « vainqueur » du Ventoux, Pétrarque a des « étiquettes » qui lui collent à la peau. Cet immense auteur de la Renaissance, Français et Italien à la fois, gagne à être mieux connu. […]

Né en 1304 et décédé à Padoue à l’aube de son 70e anniversaire, Francesco Petrarca, dit Pétrarque, est une personnalité encore auréolée d’une forme de mystère. Il faut dire que l’éclectisme de ses engagements a permis de créer une sorte de mythe autour de sa personne. On le voit un jour à Avignon auprès de la cour pontificale, un autre jour à Bologne, à Vérone, à Padoue, à Montpellier ou sur les bords de la Sorgue. Auteur « transfontalier », il avait fait en 1330 le choix de la carrière ecclésiastique et reçu les ordres mineurs […]

Il est autant de France que d’Italie. Il revendique l’héritage des Anciens et demeure profondément habité par les auteurs latins, comme l’explique Antoine de Rosny dans la préface de ce livre. « L’éternel pèlerin » qu’était Pétrarque avait « une pensée mue par le désir de donner un sens à la vie ». Son idéal était « l’humanisme chrétien » dont de nombreux dits et maximes regroupés dans ce livre nous donnent l’exacte mesure. « Que les hommes soient bons et les temps le seront aussi », écrivait Pétrarque. « J’affirme qu’aucune vie n’est brève si elle a vraiment rempli son devoir de vertu ».

S’exprimant aussi bien en latin qu’en italien, Pétrarque « savait l’inquiétude de l’homme affairé, la présence familière de la mort et l’insatisfaction où nous laisse l’horizon fermé des biens de ce monde », souligne Antoine de Rosny. Un diagnostic qui s’accorde aux temps troublés qui sont les nôtres. « Le monde est plein de fausses opinions qui, si on ne leur résiste pas, poussent à une extrême misère », écrivait Pétrarque 700 ans avant les « réseaux sociaux ».

R. Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900). La clarté hassidique

La collection Les Carnets spirituels a lancé en 2011 avec C. Chalier une série consacrée aux maîtres du hassidisme : Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), Le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926) et Rabbi Joseph Mordechai Leiner (1801-1854). Ce 6e volume est consacré à Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900), qui fut proche de Rabbi Mordechai Joseph Leiner, lui-même disciple dissident du Rabbi de Kotzk.

Issu d’un milieu de stricts opposants au hassidisme, Rabbi Tsaddoq est devenu l’un des plus importants penseurs de la tradition hassidique, qu’il a beaucoup étudiée et qu’il renouvelle par une vision originale et forte. Grand érudit en matière de Talmud et de Cabbale, il cite aussi fréquemment le Maharal de Prague et les maîtres hassidiques qui l’ont précédé, surtout le Baal Chem tov et R. Mordechai Joseph Leiner.

Son grand livre, Les Fruits du Juste, écrit en hébreu, a été publié après sa mort. De ce livre et d’autres, C.atherine Chalier, grande spécialiste du hassidisme, traduit et commente de nombreux extraits.

Pour R. Tsaddoq, la nuit des hommes ne résulte pas tant de fautes commises que de l’impossibilité de connaître la réalité ultime de ce monde. Grâce à la foi, qui laisse pressentir l’unicité de Dieu comme seule réalité, cette nuit ne s’identifie dès lors pas à un enfermement dans des ténèbres sans issue, même quand la souffrance s’y fait intense.

Les paroles de la Torah révèlent comment la vitalité (hiout) de Dieu, au plus profond de soi, permet de se frayer une voie vers Son Unicité. Non pas pour déserter ce monde-ci, mais pour se savoir plus responsable de ce qui s’y passe. Responsabilité qui s’éprouve, pour R. Tsaddoq, par une existence dédiée à l’étude et à la prière, sans quête de son intérêt propre.

R. Tsaddoq est l’auteur de nombreux ouvrages. Le plus important , en 6 volumes, s’intitule Les fruits du Juste, c’est de ce livre que Catherine Chalier a traduit ici les plus nombreux extraits. D’autre ouvrages, également représentés on pour titres Éclats de nuit, Justice du Juste ou Mesure pour encourager les repentis.

« Dans ce monde-ci, écrit R. Tsaddoq, nous saisissons la réalité du monde-qui-vient, cependant nous ne pouvons pas saisir véritablement ce qu’est ce monde-ci. Cela ne se produira que dans le monde-qui-vient quand nous verrons la Face et ce qui précède tout. »

   Coll. Les Carnets spirituels – 192 p – 2022 –  978-2-845-90329-6 – 16,5 €

Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin

La tombe de Rabbi Tsaddoq

(1823-1900)

Rabbi Tsaddoq est né en 1823 à Kreuzburg en Lettonie dans une famille de « Mitnagdim », c’est-à-dire d’opposants au hassidisme. Il fut initié aux meilleures études talmudiques et, marié très jeune comme c’était la coutume, son beau-père lui permit de les poursuivre intensément, sans souci matériel.

Certaines personnes lui firent croire à l’infidélité de son épouse, et pour contraindre son épouse au divorce, il entreprit un voyage destiné à récolter cent signatures auprès de rabbins renommés. Ces rencontres eurent une importance décisive pour lui. En 1843 il se rapprocha de Rabbi Mordechai Joseph Leiner, disciple dissident du Rabbi de Kotzk.

Après son divorce, il alla vivre à Lublin et se remaria. Il étudia les écrits hassidiques, les interprétations apportées par ce courant de pensée à la Cabbale – singulièrement le Zohar. Après la mort de son beau-père, sa femme dut ouvrir une boutique de vêtements usagers afin de subvenir à leurs besoins et qu’il puisse continuer à étudier et à écrire.

À la mort de sa femme, il s’installa près d’une maison d’étude qui portait son nom et qui fut détruite pendant la Choah. À l’âge de 67 ans, il épousa une femme veuve, mère d’enfants qu’elle emmena avec elle, ce qui permit alors à R. Tsaddoq de remplir le rôle de père auprès d’eux. 

Il mourut en 1900.

LIVRES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900) La clarté hassidique

JANVIER 2022

Montaigne l’Italien

A-t-on mesuré assez l’influence déterminante qu’ont eue sur Montaigne la langue et la littérature italiennes ? De son père, l’auteur des Essais a hérité un goût particulièrement vif pour l’Italie. Alors que la géographie comme les origines de sa famille auraient dû le tourner vers l’Espagne, il est frappant de constater combien la culture hispanique est peu présente dans son œuvre comme dans sa bibliothèque. Il n’en connaît pas même la langue tandis qu’il parle et écrit l’italien. Montaigne fait son voyage en Italie au moment même où sont publiés, dans leur toute première version, les deux premiers livres des Essais. Et c’est du Journal de ce voyage, presque à moitié écrit dans la langue de Dante, qu’il faut partir si l’on veut comprendre la mue profonde qui s’opére entre cette première version et toutes les réécritures ultérieures. Un tout autre homme y apparaît, un Montaigne non plus seulement latin, mais italien. Et certainement le plus italien de nos écrivains avec Stendhal. 

« J’observe, écrit Montaigne, dans mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose par la communication avec autrui (qui est une des plus belles écoles qui puisse être), de ramener toujours ceux avec qui je parle au sujet des choses qu’ils savent le mieux. » C’est pourquoi Montaigne ne saurait voyager en Italie sans en parler la langue. Indispensable moyen de communication, la langue italienne est aussi, pour lui, étroitement associée à une littérature qu’il place au premier rang des littératures modernes, dans la continuité des auteurs latins qu’il aime par-dessus tout. S’il ne cite pas dans son Journal les noms de Virgile et d’Horace, si présents dans les Essais, on peut penser que ce n’est pas sans intention qu’il se rend dans des lieux comme Mantoue ou Tivoli, étroitement liés à leur mémoire. 

De même, lorsque Montaigne se rend à Ferrare, le 16 novembre 1580, c’est surtout pour y accomplir deux pélerinages littéraires. D’abord, sur la tombe de l’Arioste, mort depuis bientôt 50 ans, l’auteur de ce Roland furieux dont « la facilité et les inventions » ont fait ses délices en son jeune âge ; mais aussi à l’hôpital Sainte-Anne, où est interné le plus grands des poètes de son temps, l’auteur italien le plus cité dans les Essais, Torquato Tasso, dit Le Tasse. La rencontre fameuse du Philosophe et du Poète, Montaigne n’en fait toutefois pas mention dans le Journal. C’est dans les Essais qu’il l’évoquera pour la première fois. 

Le 19 avril 1581, Montaigne quitte Rome pour la côte adriatique, puis Urbino. Comme il n’a pas cité dans son Journal le nom du Tasse, il ne mentionne pas davantage ici celui de Baldassare Castiglione : quel nom est pourtant plus étroitement associé à la cour des ducs d’Urbino que celui de Castiglione ? Son chef-d’œuvre, le Livre du Courtisan, édité à Venise en 1528 et traduit en français en 1537, s’est vite imposé dans tous les pays d’Europe comme le manuel du parfait gentilhomme, d’un point de vue moral, intellectuel comme aussi mondain ou vestimentaire. Visiter les lieux de cette cour où la famille della Rovere connaît les ultimes années de son règne, c’est un pélerinage qui ne peut manquer d’une profonde résonance.

Pierre Villey, dont l’édition de Montaigne fait toujours autorité, a repéré dans les Essais quelque 34 références au Cortigiano, représentant pas moins d’un tiers du total des références à la littérature italienne. Nombreuses, ces mentions sont également très significatives de l’influence qu’aura sur la tonalité du troisième livre des Essais le voyage en Italie. Car nul mieux que Castiglione ne pouvait renforcer chez Montaigne ce goût du naturel que l’on voit triompher dans ses écrits d’après 1581.     Castiglione a un mot pour définir ce goût du naturel, de la légèreté, de la fluidité qui est comme sa marque propre : la sprezzatura, la nonchalance. Est-il meilleur terme pour caractériser également la manière de Montaigne en son troisième livre, si rétive à toute gravité  et toute pesanteur ? La nonchalance n’est rien d’autre que cette lucidité, cette spontanéité qui détachent l’homme des vaines préoccupations nées de son morbide besoin d’activité et de reconnaissance. Montaigne insiste sur ce point : « La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et en même temps la plus orgueilleuse. » Contre la présomption, la nonchalance est le meilleur remède.

Idéal d’homme de cour, la sprezzatura de Castiglione n’a de sens qu’aux yeux d’autrui : elle ne cherche, par une élégante contrefaçon, qu’à donner l’impression du naturel. Montaigne, au contraire, reclus dans sa librairie, n’a nul souci de faire bonne figure : « J’ai mes lois et ma cour pour juger de moi, note-t-il avec ironie, et je m’y adresse plus qu’ailleurs. » N’ayant pas de suffrage à rechercher, qu’aurait-il besoin d’artifice ? Son seul but est de se montrer tel qu’il est, au naturel, quelque jugement qu’on porte sur lui. Sa nonchalance est ainsi une véritable ascèse contre toutes nos illusions, contre toutes nos prétentions : « Il faut la vue nette et bien purgée pour découvrir cette secrète lumière. »

Dans une addition manuscrite postérieure à l’édition de 1588, Montaigne se moque de ses affectations d’antan : « De tout temps j’ai pris l’habitude de charger ma main, à cheval comme à pied, d’une baguette ou d’un bâton, jusqu’à y chercher de l’élégance et à m’y appuyer avec une contenance affectée. » Cet élégant cavalier, conscient de sa belle mine et ne négligeant pas de la souligner par quelque accessoire, n’est-ce pas le Montaigne d’avant le voyage en Italie ? Un peu solennel dans ses commencements, un peu raide dans la brièveté des chapitres, un peu empesé dans ses doctes citations ?

Il ose maintenant rire de lui. L’Italie ne l’a pas guéri de la gravelle, mais elle l’a guéri du sérieux. À force d’être en voyage, il a fait définitivement sienne la pensée qu’il « n’allait en nul lieu que là où il se trouvait ». Telle est désormais en toutes choses sa drôle de sagesse : «Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. »    

Sur le « Journal de Baden »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article sur le Journal de Baden, de Nicolas Dieterlé, paru dans Diérèse, n° 81, été 2021

Poèmes, fragments, aphorismes, méditations et même récits de rêves : l’œuvre de Nicolas Dieterlé (1963-2000) cultive avec bonheur le mélange des genres, comme le confirme ce Journal de Baden. Avec toujours, en toile de fond, les « bêtes venimeuses de l’anxiété » ou « la fine épine de la douleur » que le poète combat par la seule force des mots. […]

Des mots puisés à la riche lumière du présent et de tous ces oiseaux qui deviennent, sous sa plume, des messagers de l’invisible. « Un oiseau file entre les arbres. Ô cœur vivant, cœur de hasard, cœur de certitude ». Cet oiseau est peut-être celui qui pépie comme l’oiseau-mouche d’un de ses précédents livres (Arfuyen, 2008) mais plus sûrement, ici, le faucon ou l’épervier, le goéland ou la mouette, le héron ou le pivert, retrouvés à tour de rôle au fil des pages. « Un seul oiseau passant dans le ciel immense donne à ce ciel son centre, sa maison ».

Ainsi va Nicolas Dieterlé sous des cieux incertains, souvent couleur d’encre, « rêveur solitaire seul au milieu d’une forêt, sur une plage blonde, au flanc d’une haute colline ». Mais le poète, contrairement aux apparences, ne se retire pas du monde. Il est là, comme l’écrit Yves Leclair dans la préface, pour dire « la vraie vie qui danse au milieu de notre tohu-bohu ».

Oui, Nicolas Dieterlé est bien là « parmi les bris de la matière » mais le voilà, comme il le dit lui-même, saisi par « une force inouïe, mais légère, transparente, infiniment paisible ». Rêve ? Hallucination ?  Transe ? Lecture mystique du monde à coup sûr à la manière d’Angelus Silesius, qu’il cite à propos de sa rose « sans pourquoi ». Cette rose, nous dit Dieterlé, est « semblable à un joyau enchâssé dans un écrin invisible (…) Sans pourquoi est le nom de cet écrin invisible ».

La parenté avec les romantiques allemands, à commencer par Novalis, saute également aux yeux quand il évoque « le royaume de la vraie ténèbre » dans laquelle on pénètre à la perte d’un être aimé. « Au sommet de la douleur se disloquent et s’effacent les apparences grises, comme un écran crevé par des lances et se dispersant en lambeaux sur le sol ». […]

L’occasion pour lui de définir – poétiquement – une poésie à son goût. Elle est, dit-il, « colonne qu’un feu très doux embrase à son sommet pour avertir et signaler ». Elle est « ruche et abeille inquiète ». Elle est « comme un puits au milieu d’un champ ». Et il ajoute avec des intonations qu’on connaissait chez Rilke et Max Jacob s’adressant à de jeunes poètes : « Il ne faut pas chercher à faire de la poésie. Tout le secret est là. Sois dans la poésie comme dans une eau et les bulles-poèmes s’arrondiront à la surface ». […]

Sur « R. Mordechai Joseph Leiner »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur R. Mordechai Joseph Leiner de Catherine Chalier, paru dans Europe, avril 2021

Catherine Chalier poursuit, avec sa clarté, son intégrité et sa justesse coutumières, l’exposition en français (dans la série dédiée d’Arfuyen) de la pensée hassidique, par traduction d’extraits et présentation (théorique et spirituelle) de ses principaux représentants. Ce volume, qui suit celui consacré à Rabbi Chmuel Bornstein (2019), nous fait parcourir et méditer la vie de pensée du peu connu Rabbi Leiner (1801-1854).

Sans être philosophe (il ne conceptualise pas ce qu’il ajoute à la tradition), l’homme est un valeureux et judicieux penseur, parce qu’il n’a pas peur des problèmes que se posent, comme par principe, à elles-mêmes, l’espérance et la destinée juives ; l’espérance parce qu’il n’est jamais aisé de devoir à la fois craindre et aimer l’Éternel (on ne peut aimer craindre sans complaisance, ni craindre aimer sans ambiguité) ; la destinée parce que, s’il ne peut être certain que le monde à venir puisse commencer un jour en et par celui-ci, ce même monde à venir n’est pourtant crédible qu’à exister déjà en et pour Dieu. Rabbi Leiner affronte directement les paradoxes constitutifs de la présence juive à l’univers et à elle-même, et son courage intellectuel semble bien pouvoir servir au-delà d’elle. […]

Pourquoi le mal continue-t-il ? Parce que le monde serait sans emploi s’il devait connaître le Bien avant sa fin. Mais aussi parce qu’un noyau de méconnaissance doit subsister : Dieu lui-même doit s’abstenir de révéler ce qu’il nous fait par ailleurs mérite de désirer savoir (p. 134). Encore : parce qu’il est impossible de faire vivre, personnellement et méritoirement, la Torah, sans utiliser les moyens mêmes (étude, libre examen, interprétation) de lui porter atteinte. D’ailleurs, suggère-t-il : la bonté même est un effort tragique puisqu’elle consiste d’abord à maintenir inscrite dans son coeur la toujours douloureuse vérité (p. 104).

Enfin : comment se renouveler sans dépasser une tradition qui n’aura pu empêcher que défaillent nombre de ses fidèles ? Les conseils psycho-spirituels de Rabbi Leiner ne manquent ni de rudesse ni d’humour. Par exemple, dit-il p. 126, l’examen de conscience ne doit pas se faire avec une « torche » trop éclatante, une lumière de soi à soi trop présomptueusement vive, pour ne pas risquer de négliger ainsi les fautes les plus voyantes (qu’une lumière non-tamisée noierait fâcheusement dans les autres)  Mais aussi : l’étude seule peut découvrir ce qui l’excède, et il faut, pour comprendre le nouveau, savoir ce que l’ancien ne peut plus vouloir dire; mais cela même échapperait à qui négligerait d’y revenir (p. 124).

Comme le signale (et l’analyse remarquablement) Catherine Chalier, l’aporie centrale (mais vaillamment assumée) concerne le libre-arbitre. On ne peut en effet s’en remettre à la Volonté de Dieu (et la croire constante, universelle et exclusive, même si elle ne doit révéler qu’à la fin des temps avoir été telle) sans disqualifier notre libre-arbitre. Spinoza dissipait l’illusion de la libre volonté humaine dans celle même d’une libre volonté divine ; Leiner maintient au contraire que Dieu veut tout, et veut seul, ce qui est et arrive : pour lui, nous ne nous imaginons libres que parce que nous ne concevons pas comment Dieu est suffisamment libre pour nous, et c’est notre distance à sa Volonté qui nous la fait sous-évaluer, à l’illusoire profit de la nôtre. Tout exil humain, pour lui, revient à s’écarter de l’Initiative globale et constante de Dieu ! […]

Lire le rabbi Leiner, c’est respecter, à son sujet, ce qu’il conseille à l’élève d’un sage (p. 113-114) : apprendre de celui-ci l’urgence et le sens d’une prière, mais ne jamais pourtant prier ni par son maître, ni depuis lui, ni même derrière lui; car l’interprète n’a titre, au mieux, qu’à dégager la voie propre et directe de ses auditeurs ou lecteurs vers la Vérité, non à l’emprunter pour eux. Nul ne pouvant par procuration arpenter son salut. 

Mais qu’espérer de la Providence, si Dieu ne doit pouvoir faire que ce qu’il veut, d’une Lumière si crue et exclusive que (p. 130) seule la soumission à ses préceptes nous en protège ? Cette réelle liberté hassidique paraît bien tragique, de ne laisser le choix qu’entre nous détourner de nos illusions sur Dieu ou nous détourner de Lui ! Le magnifique travail de Catherine Chalier, quoi qu’il en soit, honore la lucidité qu’il  partage.

La Ballade des hommes-nuages

Michèle Finck poursuit l’élaboration d’une œuvre à nulle autre pareille, où l’autobiographie tient une place essentielle et s’exprime d’emblée dans une polyphonie des formes d’expression artistique, musique mais aussi peinture et cinéma. Comme tous ses précédents livres, ce nouvel opus est marqué par une architecture très musicale comme par une écriture abrupte et puissamment expressive. Nourrie d’une profonde réflexion théorique, c’est pourtant la force d’émotion et l’engagement personnel qui font la singularité de cette œuvre.

Sur un piano de paille, le précédent recueil de Michèle Finck, se concluait sur ces derniers vers : « Poésie dire ce que c’est : la condition humaine. / La musique est l’autre face de la mort. / Sa face terrestre. »

C’est une autre face de l’humaine condition qui est au centre de ce nouveau livre : la maladie mentale, envisagée non de manière abstraite, mais à travers la figure de l’homme aimé. Un parmi tant d’autres « hommes nuages » enfermés dans la maladie : «  Pitié  pour les hommes-nuages / Qui combattent   effroi  aux frontières / De la folie ». Ne nous y trompons pas cependant : ce livre, cru, violent, est bien plus qu’une déploration : c’est un chant de vie et d’amour.

Ce livre n’est pas un recueil de poésie comme on l’entend. Il est d’un seul tenant, d’une seule coulée brûlante de douleur et de tendresse. Et dans le même temps totalement maîtrisé, construit avec un soin obsessionnel : « Être    poète, écrit-elle / Passer  vie / À  chercher / Mot    qui  manque. / Pas  pour le mot. / Pour  la  guérison. / Pour  l’amour. / Pour  sauver  l’autre. » Les précédents livres de Michèle étaient des tombeaux, peuplés de pleurs et de cris, celui-ci est un chant d’amour et d’un paradoxal bonheur : « Sans toi homme-nuage / C’est la vie / Sans la vie ». « Homme-nuage / Femme-nuage : / Nous ».

Après Balbuciendo (2012), La Troisième main (2015), Connaissance par les larmes (2017) et Sur un piano de paille (2020), La Ballade des hommes-nuages est le cinquième livre de Michèle Finck que publient les Éditions Arfuyen.

Coll Les Cahiers d'Arfuyen – 2022 – 276 p. – ISBN 978-2-845-90324-1 – 18,5 €

Ainsi parlait Montaigne

Dits et maximes de vie choisis et présentés par Gérard Pfister

Dans un XVIe siècle marqué par les guerres religieuses et l’obscurantisme – et ne revenons-nous pas aujourd’hui à de telles époques ? –, Montaigne (1533-1592) est l’exemple d’un homme lucide et juste. Dans tous les domaines – la politique, la religieux, la vie privée –, sa réflexion très libre et personnelle nous reste plus que jamais indispensable.

C’est ainsi que le ressent Stefan Zweig : après avoir cherché toute sa vie un modèle de liberté et de tolérance, il découvre Montaigne au printemps 1941, un avant sa mort. C’est un coup de foudre : « Montaigne aime démesurément la vie, écrit-il. La seule crainte qu’il connaisse est celle de la mort. Et il aime dans la vie toutes les choses comme elles sont. » Innombrables sont ceux qui se sont nourris de la sagesse de Montaigne. Comme Shakespeare symbolise la littérature anglaise, on peut dire que Montaigne est comme un condensé de la littérature française. Shakespeare lui-même, son cadet de 30 ans, ne lui a-t-il fait des emprunts ?

Comme Proust, Montaigne est l’homme d’un seul livre, d’un livre auquel il s’identifie totalement mêlant inséparablement autobiographie, création et philosophie. Comme Proust, Montaigne est aussi avant tout un psychologue et un moraliste. Et comme Proust, il jouit d’un statut très particulier dans la littérature française : plus qu’un écrivain, c’est un confident et un ami. On le garde auprès de soi pour le lire et le relire.

Montaigne ne cesse lui aussi de relire ses chers Sénèque et Plutarque. Sur les poutres de sa bibliothèque, il a fait peindre ses aphorismes préférés. Il n’est pas d’auteur dont l’œuvre soit plus riche de « dits et de maximes de vie » : et c’est là l’embarras : comment choisir ?

Il faut choisir cependant. Car la lecture des Essais, il ne faut pas le cacher, est rendue difficile par les innombrables digressions de l’auteur mais surtout par la langue du XVie siècle, fantasque et truculente, mais souvent obscure. L’utilité du présent livre est d’abord de donner l’essentiel des Essais en en gardant au plus près la saveur de leur langue, mais de les rendre d’un accès facile et agréable.

Mais l’apport du présent ouvrage se situe aussi sur un autre plan. On n’a pas suffisamment mesuré l’influence décisive et libérante qu’a eue sur la pensée et le style de Montaigne son long voyage en Italie. Montaigne parle et écrit l’italien, et place au plus haut la littérature en cette langue, de l’Arioste à Balthasar Castiglione. La préface de Gérard Pfister montre de façon éclairante tout ce que la fameuse « nonchalance » de Montaigne doit à la sprezzatura de Balthasar Castiglione.

      Coll. Ainsi parlait – 192 pages – 2022 – ISBN 978-2-845-90323-4 – 14 €

Michel de Montaigne

(1533-1592)

En 1477, Ramon Eyquem, exportateur de vins et poissons salés achète la petite seigneurie périgourdine de Montaigne. C’est là que naît en 1533 Michel Eyquem « de Montaigne », son arrière-petit-fils.

En 1554, le jeune homme est nommé conseiller à la Cour des Aides de Périgueux en remplacement de son père devenu maire de Bordeaux, puis, en 1557, conseiller au Parlement de Bordeaux. C’est là qu’il se lie avec La Boétie (1530-1563).

Montaigne se marie en 1565. Il aura six filles, dont une seule lui survivra. En 1570, Montaigne vend sa charge de conseiller et se retire de la vie publique.

En 1577 paraît à Bordeaux la première édition des Essais. Il remet son livre à Henri III, puis part pour un voyage d’un an et demi en Italie. Il s’y trouve lorsqu’il apprend son élection comme maire de Bordeaux. Il sera désigné en 1583 pour un second mandat.

En 1584, le futur Henri IV vient passer deux jours à Montaigne, accompagné de 40 gentilshommes.

En 1588 est publié à Paris une nouvelle édition des Essais, comprenant le livre III entièrement inédit. Montaigne meurt en 1592 en son château à 59 ans.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait Montaigne