Sur « Ainsi parlait Marcel Proust »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Marcel Proust paru sur le site Le Lorgnon mélancolique le 2 février 2021

Proust est à lui seul, a-t-on dit, toute la littérature comme Bach est à lui seul toute la musique. On trouve dans son œuvre toute la modernité, et toute la tradition classique. Il semble donc entendu que tout le monde ne peut qu’aimer et admirer cette œuvre totale qui résume toute la littérature. Mais peut-on croire que chacun ait vraiment lu la Recherche en son entier ? Il est usuel d’entendre quelques vanités intellectuelles prétendre l’avoir fait… A travers l’imposante masse de l’œuvre de maturité, des textes de jeunesse et de la correspondance, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait chez Arfuyen fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs : des « leçons de vie » et plus largement une « pensée ».  « Au fond, notait Proust en 1909 dans Contre Sainte-Beuve, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est. » 

Quelles sont les sources de cette pensée ? Comme le rappelle Gérard Pfister dans la présentation de ce recueil, on s’en tient souvent à son lien familial avec Bergson, mais c’est oublier qu’il a suivi lui-même des études de lettres et de philosophie à la Sorbonne où il obtient une licence en mars 1885. C’est là qu’il acquiert véritablement les « croyances intellectuelles » sur lesquelles il construira son œuvre. Admirateur de Wagner, il s’est également passionné pour la philosophie allemande, de Schelling à Schopenhauer comme le montre le personnage demi comique de Madame de Cambremer qui cite abondamment le pessimiste de Francfort pour se faire prendre au sérieux dans les salons mais ne peut échapper aux rosseries du narrateur, même si ce dernier reconnaît chez elle une vraie culture philosophique. Curieusement, la Recherche apparaît comme un livre où les philosophes sont tenus pour quantité négligeable et leurs lecteurs systématiquement tournés en dérision. Faut-il y voir, se demande Gérard Pfister, sous la forme d’un roman faussement autobiographique et essentiellement poétique, une démarche proprement philosophique ? 

Avec une précision érudite, Gérard Pfister retrace la généalogie des figures de pensée prestigieuses qui ont initié Marcel Proust à la découverte de la philosophie : en premier lieu son professeur de philosophie au lycée Condorcet, Alphonse Darlu (1894-1921) qui permet au jeune Marcel, élève inégal, d’obtenir le prix d’honneur de philosophie au palmarès de 1889. Quant à ses professeurs en Sorbonne, ce sont les personnalités les plus remarquables de la philosophie d’alors. Sont mentionnés : pour la philosophie moderne, Émile Boutroux (1845-1921) qui avait eu pour élèves Blondel et Bergson ; pour la logique et la psychologie, Victor Brochard (1848-1907) qui avait vivement impressionné Nietzsche ; pour les rapports de la science et de la philosophie, Victor Eger (1848-1909) élève de Félix Ravaisson, Paul Janet (1823-1899) et auteur d’une œuvre considérable. Mais, surtout, pour la philosophie de l’art : Gabriel Séailles (1852-1922) qui ne pouvait qu’intéresser au plus haut point le jeune Proust avec ses leçons d’esthétique intitulées Étude de la sensibilité. […]

De fait « L’insuffisance de ce qui est », le narrateur en fait jusqu’au terme final du Temps retrouvé la douloureuse expérience. Dans l’amour, l’amitié comme dans les relations mondaines, les êtres sont toujours décevants ; les attraits dont notre imagination les avait parés ne parviennent pas à déguiser ce qu’ils sont par eux-mêmes : inconstance et inconsistance. Les lieux auxquels nous avions rêvé ne sont jamais à la hauteur de nos attentes. Le réel tout entier s’émiette et se dissout sous les effets d’une conscience hypercritique, d’une hypersensibilité propre à l’auteur sans doute mais qui va bien au-delà d’une attention aiguë relevant de la seule névrose obsessionnelle.

Gérard Pfister a raison de pointer l’influence prégnante de Schopenhauer dont la lecture sombre et doloriste qu’on en faisait est venue renforcer, avec les austères directeurs spirituels et les moralistes du grand siècle, les chemins de la révélation d’un monde où, décidément non, vivre n’en vaut d’aucune manière la peine. Gérard Pfister y voit le dessein caché du narrateur : noircir à tout prix le tableau pour que la lumière à venir apparaisse plus éclatante. La démonstration des vanités du monde développée sur des milliers de pages constitue une sorte de suspense qui ne peut aboutir qu’à un coup de théâtre ! Voici que le ciel s’entrouvre, le miracle advient : « L’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille. » (Du côté de chez Swann) […]

Ce qu’il importe de comprendre est que la déconvenue est aussi la clé et la cause inverse d’une très ferme espérance. Amour et amitié, désir, certes éternellement désappointés, font que tout s’est reporté sur les morts (la grand-mère, Albertine), mais surtout se transfigure dans l’art et le livre en train de se faire ; les objets d’amour et d’amitié se transsubstantient dans l’œuvre pour révéler le sens même de la vie et sa joyeuse essence. D’où ces « leçons de vie » dont Gérard Pfister fait l’impeccable archéologie philosophique avant de nous livrer un choix riche et convaincant sous forme de « dits et maximes ». 

N’ayant pas le temps d’être bref (comme disait Alexandre Vialatte), je serai peut-être un peu long, mais il me paraît utile de montrer que ces pensées sont intrinsèques à la coulée narrative et même stylistiquement commandées par celle-ci. Luxuriante et baroque, (le Temps même), elle donne forme et vie aux extases, déceptions, allégresses, joies et douleurs. Mais souvent la fragmentation déliquescente du devenir se suspend : apparaissent dans le tissu de la continuité des puncta (pour reprendre un concept barthésien) : piqûres ou points qui déchirent le temps, qui trouent la robe qu’est la Recherche. Le point, c’est à la fois ce qui troue et ce qui permet de rassembler l’épars. Proust passe alors au présent intemporel, celui des vérités éternelles, qui s’oppose au passé récitatif. Le passé de la décomposition et de ses pauses passagères alterne donc structurellement avec le présent des maximes : cette alternance met en place la dialectique entre la déréliction et l’éternité. Suspension du Temps, les maximes en soulignent le flux, et finissent par le réintégrer : la robe trouée se recoud.

Ces courtes sentences, où l’économie d’un classique s’oppose à la corne d’abondance baroque de la prose, résument et généralisent la leçon de l’anecdote et des péripéties afférentes. Proust veut inlassablement extraire une loi générale du singulier ou du particulier, de ce qui n’appartient qu’à un seul ou à un unique groupe social: « C’est le sentiment du général qui dans l’écrivain futur choisit lui-même ce qui est général et pourra entrer dans l’œuvre d’art. » (Le Temps retrouvé) Ainsi, nul détail n’est abandonné à l’insignifiance, nul incident n’est laissé pour compte : « Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails. » (Le Temps retrouvé). […]

Nul n’a médité avec plus d’attention sur les aléas de la vie, peu d’écrivains ont formulé avec autant d’à propos et de lucidité une sagesse et une morale qui trouve aujourd’hui encore sa pertinence dans un temps où le Moi judéo-chrétien survit à sa progressive abolition. Notre monde est encore peuplé de Charlus, de Madame Verdurin, de Marcel, d’Albertine, de Swann, de Françoise, de tante Léonie, d’Odette de Crécy et de Cottard, que nous aimons, qui nous enchantent, nous amusent ou nous accablent. Ce sera donc à la lectrice ou au lecteur de fournir son propre contexte aux puncta arrachés au flux récitatif ; à lui de recoudre sa propre robe, se substituant à Françoise ravaudant les paperoles : « Notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. » (Pastiches et Mélanges)

Ainsi parlait Marcel Proust est un petit vade-mecum qui a l’heur de faire découvrir et aimer un Proust quelque peu inaperçu de la critique et de la glose professorale : tour à tour gai, sombre, optimiste, désabusé, allègre, grave, ironique, satirique, tragique ou mélancolique. Ces « dits et maximes » mettent en relief un écrivain dont la plume fait preuve d’une variété étonnante : il n’est nulle manière, nul ton, nul genre dont il ne sache jouer, comme l’avaient prouvé les Pastiches. […]

En ramassant la sagesse proustienne grâce à un judicieux découpage chronologique, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs ; il tente aussi d’encourager ceux-ci, non seulement à se lancer dans la lecture de la Recherche, mais aussi à chausser les multiples optiques proustiennes pour voir les richesses de sa propre vie : « L’auteur n’a pas à s’en offenser, mais au contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant: ‘Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre.’ » (Le Temps retrouvé). […]

Sur « Un printemps à Hongo »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Un printemps à Hongo, paru dans la revue En attendant Nadeau, 28 octobre 2020

[…] Ishikawa Takuboku est né en 1886 près de Morioka, dans la province d’Iwate, dans le nord-est du Japon. Sa courte vie – il est mort de tuberculose à l’âge de vingt-six ans – fut marquée par la pauvreté, conséquence d’un individualisme et d’une liberté qu’il revendiquait dans un pays dont il dénonce en ce début du XXe siècle la rigidité des systèmes sociaux et culturels. Cette soif de liberté, renforcée par le vif intérêt qu’il portait aux auteurs anarchistes russes, il l’assuma tout particulièrement dans sa pratique littéraire. S’il excellait dans l’écriture des tankas, il n’hésitait pas à en briser les règles strictes : « Et si le rythme traditionnel ne correspond pas vraiment à nos sentiments, pourquoi faudrait-il s’interdire de l’enfreindre ? Si la contrainte des trente-et-une syllabes apparaît inadaptée, pourquoi ne pas la transgresser et ajouter des mots ? », écrit-il dans son très court essai intitulé Diverses choses sur la poésie (Arfuyen, 2017).

La conception qu’il se fait des tankas comme « un journal du mental » va l’amener à franchir un nouveau pas en écrivant cette fois un « vrai journal » et en allant encore plus loin dans la liberté d’expression. Ainsi écrit-il Un printemps à Hongo en caractères latins, rompant avec les systèmes d’écriture traditionnels japonais, ce qui lui ouvre une voie nouvelle en le faisant sortir des schémas de pensée de sa propre culture. Cette liberté qu’il se donne, il ne l’utilise pas pour des exercices stylistiques à visée esthétique. Pour lui, la littérature n’est pas un but mais « un moyen ou une méthode pour nous et pour notre vie ».

Ce qu’il recherche avec une implacable rigueur, c’est l’expression juste pour dire ce qu’il ressent, tel qu’il est à tel ou tel moment, pour décrire sa vie au quotidien, sans tricher ou en essayant de tricher le moins possible, allant parfois jusqu’à dénoncer ce qu’il vient d’écrire comme mensonger. Il s’observe sans complaisance. C’est en homme qu’il s’exprime, et même en homme du commun, et c’est précisément parce qu’il s’exprime en homme, avec toute sa fragilité, dans la gamme de toutes ses émotions, qu’elles soient nobles ou pitoyables, qu’il se révèle poète, et non par la vertu d’un statut préétabli qu’il considère comme une mystification.

Takuboku ne nous cache rien de sa misère, de son désespoir, de ses hésitations, de sa quête incessante d’argent pour survivre, de ses bonheurs fugaces, de ses rapports au travail, à l’amitié, au sexe et à lui-même, de ses espoirs souvent déçus, de ses tribulations dans Tokyo, de ses difficultés à écrire dans des conditions matérielles pénibles, de ses tergiversations et de son incapacité à faire vivre sa famille dont il est séparé, de sa solitude, suppliant parfois les dieux de le faire mourir, tout en leur demandant avec humour d’attendre quelques instants, le temps d’aller « acheter un peu de pain ». Son autodérision est constamment à l’œuvre, et l’on se demande même si l’écriture n’est pas pour lui un moyen de se dénigrer.

Ce n’est pas pourtant que l’écriture soit destructrice, au contraire. Paradoxalement, elle le régénère et, dans ce monde flottant où règne l’impermanence, elle lui donne des armes pour mieux affronter les petits riens de l’existence, sans s’encombrer de tabous. Souvent hésitant, il lui arrive de demander aux circonstances immédiates de prendre une décision à sa place, celle par exemple d’aller ou de ne pas aller au bureau – il était correcteur au Asahi Shimbun, l’un des grands quotidiens nationaux –, répondant ainsi à une sorte de fatalisme sans doute caractéristique de l’esprit japonais. On le sent ballotté au gré des événements sur lesquels il n’a aucune prise, ne sachant pas si c’est mieux d’être là ou ailleurs, d’écrire ou de ne pas écrire, d’exister ou de ne pas exister […]

Constamment, il s’interroge sur sa présence au monde. Là où Michel Leiris soulève un à un les masques dont il s’affuble par une étude approfondie de lui-même, Takuboku cherche, avec la même lucidité, à prendre conscience de son moi, mais toujours dans l’instant présent, passant d’un état d’être à un autre au fil de la journée. En quoi il est bel et bien un auteur de tankas, comme l’atteste d’ailleurs le plaisir qu’il a à évoquer la saison du printemps par les cerisiers en fleur, les feuilles du sureau ou le coassement des grenouilles.

Dis-moi quelque chose

Un livre en quatre saisons, qui commence à l’automne et finit à l’été. Dis-moi quelque chose : un titre tout simple, presque celui d’une chanson. Et d’emblée une interrogation : cette demande, à qui s’adresse-t-elle ? Au lecteur, ou à quel interlocuteur ? Et quel est ce quelque chose qui serait à dire ? Peut-être n’y a-t-il rien à dire, seulement à rompre le silence pour témoigner qu’on est là, qu’on est vivant ?

« Dis-moi quelque chose / Qui comblerait le manque // Ferait de nos yeux vides / Une forêt de cœurs orageux / Une pluie étoilée // Un poème entrouvert » C’est ainsi que commence ce livre composé exclusivement de sizains. Et c’est donc cela : ce qui est à dire n’est là que pour combler le manque.

Est-ce au lecteur de faire surgir dans les yeux vides du poète un poème entrouvert ? Ces poèmes, précise l’auteur, dans une note finale, ne sont rien d’autre qu’une prière adressée à l’inconnu, au lecteur éventuel et probablement à moi-même. D’un poème à l’autre, l’interlocuteur est toujours incertain, comme toujours la réponse qui s’esquisse.

« Dis-moi quelque chose / Même si cela ne sert peut-être à rien // Parce qu’il y a ici trop de ciel / À regarder trop d’oiseaux / À entendre // Trop de tout en fin de compte. » Pire que le manque, il y a l’excès, que rien ne peut combler. Pire que le silence, le flot des signes, du bruit, que rien ne peut arrêter. Mais l’espoir reste toujours que ce quelque chose, le poème entrouvert, peut-être ne serve pas à rien.

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2021 – 156 p. – 14 euros – ISBN 2-978-845-90310-4

Yves Namur

Yves Namur est né à Namur, en Belgique, le 13 juillet 1952. Après avoir suivi des études de médecine à Louvain, il s’est établi comme médecin généraliste à Châtelineau, près de Charleroi. Il a publié depuis 1971 près de 40 ouvrages et anime les éditions belges du Taillis Pré depuis 1984.

En 1992, il rencontre à Marseille les poètes Antonio Ramos Rosa et Roberto Juarroz. Ce sera le point de départ d’une amitié littéraire avec ce dernier. En 2000 il a publié avec Liliane Wouters une anthologie intitulée Un siècle de femmes (Les Éperonniers).

Son œuvre a été distinguée par de nombreux prix littéraires et notamment par le Prix international Eugène Guillevic (2008) et le Prix Mallarmé (2012).

Il est l’auteur de deux anthologies sur la poésie francophone de Belgique : Poètes aujourd’hui, un panorama de la poésie francophone de Belgique (Le Taillis Pré/Le Noroît, 2007) et La nouvelle poésie française de Belgique (Le Taillis Pré, 2009).

Il a été élu en 2019 secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de Langue et de Littérature Françaises de Belgique. Il est par ailleurs membre de l’Académie européenne de poésie et, depuis 2013, de l’Académie Mallarmé.  

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Dis-moi quelque chose

Sur « Le Livre de la vie monastique »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Le Livre de la vie monastique, de Rilke, paru dans la revue Europe, avril 2020

Toute sa vie, Rilke aura cherché son lieu sans vraiment le trouver, que ce soit Prague, sa ville natale, ou Munich, Berlin, Florence, Paris et ailleurs. Seule la Russie, qu’il découvre en 1899 avec Lou Andreas-Salomé, originaire de Saint-Pétersbourg, lui apparaît comme une patrie, spirituelle du moins, « le fondement de son expérience et de sa sensibilité ». La passion qu’il porte à Lou est, là encore, déterminante. L’un des moments culminants de son voyage en Russie est celui qu’il connut avec elle en entendant sonner les cloches, durant l’office de la nuit pascale, de la cathédrale de la Dormition à Moscou et dont il se souviendra toute sa vie. […]

Dans le Livre de la vie monastique, Rilke s’invente un narrateur auquel il tend à s’identifier. Au fil de ces poèmes ou de ces méditations – mais l’auteur les appelle des « prières » –, c’est un vieux moine qui s’exprime. S’il a sa cellule dans un monastère où il exerce son talent d’iconographe et d’enlumineur, il préfère cependant la solitude de la forêt, et c’est généralement à la nuit tombante que lui viennent ses illuminations. Souvent, les circonstances de temps et de lieu sont décrites dans les commentaires, ce qui prête à l’ensemble l’allure d’un journal spirituel.

On peut suivre ainsi, dans la « forêt obscure », les états d’âme du moine, ses moments d’exaltation ou de doute, d’éclairement ou d’obscurcissement, face à l’inconnaissable. Comme il l’écrit : « Que je vienne pourtant à me pencher en moi-même, / mon Dieu est sombre, comme un tissage / de centaines de racines s’abreuvant en silence. / Ceci seulement : je monte du sein de sa chaleur, /je n’en sais pas plus, car mes branches reposent toutes / dans le tréfonds et ne vibrent qu’au vent. » […]

La nature est très présente, et l’on a pu déceler une conception panthéistique de la divinité, même si la transcendance, dans ce livre, rôde derrière la limite des sens. Il est important de se rappeler que cette œuvre a été rédigée au tournant du siècle, en 1899, où, écrit Rilke, « On sent l’éclat d’une nouvelle page / où tout peut encore advenir. »

C’est une sorte de réponse à la célèbre exclamation de Nietzsche, « Dieu est mort ! » L’esprit de rivalité n’est sans doute pas absent, le grand philosophe ayant entretenu les liens les plus étroits avec Lou Andreas-Salomé. Rilke, par l’intermédiaire du moine, tente de reconstruire Dieu, qui ne peut rien sans l’homme, à la façon d’une cathédrale : « Nous te bâtissons les mains tremblantes / et nous entassons atome sur atome. / Mais qui pourra t’achever, / toi, cathédrale. »

 Point n’est besoin d’être croyant pour apprécier ce livre. Et si l’enjeu était « la transfiguration de l’homme et du cosmos dans le souffle du poème », comme l’écrit superbement le préfacier, Gérard Pfister ?

Georg Trakl

(1887-1914)

Trakl est né le 3 février 1887 à Salzbourg. Son père, d’origine hongroise, protestant, tient une quincaillerie. Sa mère, d’origine tchèque, catholique, est sans tendresse.

Une gouvernante alsacienne bilingue s’occupe des enfants et leur apprend le français.  Se désintéressant des études, Trakl se révolte contre la société bourgeoise et se tourne vers la drogue. L’inceste avec sa sœur cadette, Grete, est à l’origine d’une sourde culpabilité.

La rencontre en 1912 de Ludwig von Ficker est décisive. Ses poèmes paraissent dans la revue Der Brenner. La publication des Gedichte (Poésies) en 1913, marque une première consécration. Les rencontres avec Karl Kraus, Else Lasker-Schüler et Kokoschka favorisent sa création poétique.

En mars 1914 un second livre, Sebastian im Traum est accepté, mais il ne sera publié, à cause de la guerre, qu’en 1915.

Lors de la bataille de Grodek en septembre 1914, Trakl, mobilisé dans les services sanitaires, doit soigner une centaine de blessés graves. Le 7 octobre il est transporté à l’hôpital militaire de Cracovie, où une « démence précoce » est diagnostiquée.

La nuit du 2 au 3 novembre 1914, il succombe à une forte dose de cocaïne. Les autorités médicales concluent à un suicide. Mais cette mort reste entourée d’obscurité.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Les Chants de l’Enténébré

Les Chants de l’Enténébré

Poèmes choisis, traduits de l’allemand et présentés par Michèle Finck – BILINGUE

Comme l’Allemand Novalis (1772-1801), comme l’Anglais Keats (1795-1821), comme l’Italien Leopardi (1798-1837), comme le Français Rimbaud (1854-1891), l’Autrichien Georg Trakl (1887-1914) est un des grands météores de la littérature européenne. De la génération qui suit celle de Hofmannsthal (1874) et Rilke (1875), Trakl incarne une révolte viscérale face aux valeurs de la grande bourgeoisie autrichienne et du classicisme goethéen.

Durement marquée par l’expérience de la drogue, de l’inceste, de la démence et de la guerre, son œuvre annonce toutes les transgressions et les souffrances du siècle à venir.  Son internement psychiatrique au lendemain de la bataille de Grodek et sa mort mystérieuse ajoutent à sa légende pour en faire une image exemplaire du poète moderne et le précurseur du grand poète allemand d’après la catastrophe, Paul Celan.

Rimbaud cesse d’écrire avant trente ans, Trakl meurt à vingt-sept ans en 1914 et sa période dite de « maturité » n’aura également duré que quatre ans (1910-1914). Comme celui de Rimbaud, le parcours poétique de Trakl est menacé par la folie : « Aucun des sophismes de la folie, – la folie qu’on enferme – n’a été oublié par moi », écrit Rimbaud.

C’est cette même démence qui « enténèbre » l’œuvre de Trakl. Mais alors que Rimbaud, prophète solaire et exalté, travaille à l’échelle de « l’immensité de l’univers » et de tous les hommes, Trakl, l’ermite nocturne, ne conçoit qu’une harmonie transmissible à quelques « séparés »

L’hostilité de Trakl envers le classicisme bourgeois de Goethe contraste avec son admiration pour Novalis, qui apparaît comme son double bienheureux.  Mais, plus encore que Novalis, l’interlocuteur majeur de Trakl est Hölderlin, qui incarne la figure du « poète fou », devenu étranger à une réalité extérieure sans emprise sur lui.

Rilke disait avoir « beaucoup fréquenté, avec la plus grande émotion, la poésie de Georg Trakl. » Mais il s’interrogeait aussi : « Qui donc pouvait-il être ? » C’est à cette question que Michèle Finck s’efforce de répondre en traduisant ses poèmes les plus significatifs et en méditant sur cette « œuvre-destin ». Trakl appelait Rimbaud son « frère à la plainte violente » et Hölderlin, son « frère » au « chant doux ». Dans ces Chants de l’Enténébré, le poète nous donne à entendre une matière sonore entièrement nouvelle, voix de notre modernité en détresse.

        Collection Neige  –  2021  –  ISBN 978-2-845-90307-4  –  15 €

Ici

Ici, ce titre si simple, si nu, qui résume à lui seul toute l’entreprise poétique de Pierre Dhainaut, c’est l’un des poèmes liminaires de ce nouveau livre, « Urgences » qui nous en donne le juste sens : « Tu n’en sortiras pas, n’essaie pas de fuir, / ta place est ici. […] Regarde, / affranchis le regard, ces portes / sont innombrables, d’ascenseurs et de salles, / […] T’aurait-on expliqué où l’on te mène, / c’est le moment de te dire : / ta place est ici. »

En ces trois lettres est inscrite toute une éthique de courage et d’humilité : être ici, quoi qu’il arrive, ne pas fuir la réalité, même la plus dure, dans l’illusion des mots et des concepts. Faire face à la réalité au plus près, au plus frémissant, au plus énigmatique, sans essayer de l’éluder ni de se rassurer.

« Ta place est ici », le poète ne nous dit rien d’autre. Mais c’est la discipline la plus exigeante, la plus féconde, pour nous qui ne cessons de fuir le réel dans un monde virtuel ou chimérique.

« Le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu’un instant : cet instant est souverain. » La conscience aiguë du réel que donne l’écriture porte en elle-même une forme de salut.

En cela l’éthique poétique de Pierre Dhainaut rejoint profondément l’expérience de Rilke. Hiersein ist herrlich, écrit le poète de Duino dans sa septième Élégie. « Être ici est magnifique. » Quel que soit cet ici. Même celui de la peine et de l’angoisse

     Coll. Les Cahiers d'Arfuyen  –  2021  –  ISBN 978-2-845-90306-7  – 12 €

Sur « La Petite Chambre qui donnait sur la potence »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits de l’article publié le 6 décembre 2020 sur le site Recours au poème

Il fut le premier maître d’Eugène Guillevic et son initiateur à la poésie allemande, le poète alsacien Nathan Katz décédé à Mulhouse en 1981 à l’âge de 89 ans, a raconté dans son premier livre, publié en allemand alors qu’il avait 28 ans, son expérience de prisonnier de guerre en Russie et en France. Sous le titre La Petite Chambre qui donnait sur la potence, il révèle l’amour de son pays natal mais aussi son profond humanisme. Ce livre est aujourd’hui, pour la première fois, publié en français.

Le destin du jeune Nathan Katz, né en 1892 dans le Sundgau à l’extrême sud de l’Alsace, fut celui de nombreux Alsaciens nés dans une région annexée par l’Allemagne après la guerre de 1870. Quand éclate la Grande guerre, le voilà donc enrôlé sous uniforme allemand, conduit sur le front russe où il est fait prisonnier en juin 1915 et interné jusqu’en août 1916 aux camps de Sergatsch et de Nijni-Novgorod. […]

Le jeune Nathan ne se plaint pas malgré les conditions spartiates de sa captivité. Il bénit le travail qu’il accomplit. Il compatit pour un compagnon malade. Il regarde avec affection les paysans russes. Il s’émerveille devant les beautés de la campagne. « Il n’est rien de plus paisible, de plus grand que l’automne sur la lande russe ! Lorsque jaunissent les feuilles et s’embrasent les forêts comme si une seule et même mer de flammes s’était déversée par-dessus la plaine (…) Les arbres qui se dressent là, sous le ciel cristallin, ont la solennité paisible de cierges sacrés dans un sanctuaire immaculé, majestueux, que surmonte une immense coupole bleu clair ». […]

Et, surtout, bien que prisonnier, Nathan Katz sait prendre du recul et cultiver sa propre liberté intérieure (comment ne pas penser ici à la jeune Etty Hillesum au camp de Westerbork). « J’aimerais bien savoir, écrit Nathan Katz, qui pourrait  m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs, mais où le soleil brille dans la cour » et « dans une petite chambre qui donne sur une potence mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ». Plus loin, il note : « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !… Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluies brillantes ».

Nathan Katz est rapatrié en France en septembre 1916. Il passera seize mois au camp de prisonniers de guerre de Saint-Rambert sur Loire et travaillera à Saint-Etienne dans une usine fabriquant du matériel de guerre. « Les nappes de brouillard s’empilent sur les toits gris/Des bâtiments encrassés de la forge/s’échappent, fatigués, les sons des marteaux qui s’espacent/C’est ainsi qu’autour des usines tombe la nuit ».

La paix revenue, Nathan Katz deviendra voyageur de commerce. « Mais jamais la poésie ne l’abandonne », note Yolande Siebert dans sa note biographique sur l’auteur. Il se déplacera donc beaucoup mais lors de séjours en Alsace, on le voit fréquenter un cercle réunissant à Altkirch, des jeunes écrivains et artistes. Parmi eux, un certain Eugène Guillevic, dont le père gendarme avait été nommé en Alsace. Les deux hommes sympathiseront et échangeront en alsacien.

Sur « Sur un piano de paille »

La lecture de Jacques Goorma

Extraits d’un article sur Sur un piano de paille , de Michèle Finck, paru dans la Revue alsacienne de littérature, 1er semestre 2020

Après Connaissance par les larmes, publié en 2017, Prix Max Jacob, Michèle Finck aurait pu intituler celui-ci  : Connaissance par la caresse. Caresse d’une main, caresse des sons, d’un crayon, des couleurs, de l’oeil, d’une caméra, de la lumière, d’une vague, du vide. La caresse, comme une basse obstinée, soutient tout l’ouvrage avec le cri qui en est à la fois le condensé et le contrepoint. Apprivoiser cassure par caresse pourrait résumer l’ambition ou la folle tentative menée ici avec une inlassable ténacité et la fidélité à un devoir : aller vers la limpidité […]

Comme pour les trois précédents recueils publiés chez le même éditeur et de manière plus évidente encore, Sur un piano de paille est un ouvrage fortement charpenté et rigoureusement construit. Il manifeste le besoin impérieux d’ordonner le chaos et la confusion des émotions premières avec ses  chocs, ses ruptures et ses éblouissements.  L’architecture qui reprend celle des Variations Goldberg de Bach est ici essentielle comme la mise en page et la typographie qui jouent également un rôle significatif à l’instar d’une partition musicale. Chacune des trente Variations propose un très bref poème en gras qui s’intercale entre des morceaux de prose narrative ou descriptive qui le déplie, le déploie. Au milieu exact du recueil, à la seizième Variation, un chiffre est livré comme une clé numérique qui organise l’ensemble.

Le livre est composé de 30 Variations suivies chacune de 30 Cris. Il est encadré par deux Arias, Pierre pour un tombeau. Il comporte 32 morceaux comme les Variations Goldberg de Bach constituées pour la plupart de 32 mesures. Bach croyait aux nombres. Gould est né en 1932 et a quitté la scène à 32 ans. 32 est le numéro de la rue où vécut longtemps l’auteure. Il orne même une de ses serviettes de toilette comme un rappel talismanique. Pour moi j’ai le chiffre 32 tatoué à l’âme ajoute l’auteure, non sans autodérision et méfiance vis-à-vis du fétichisme du nombre et sans oublier Le sourire éternel / De tes trente-deux dents  ! […]

Sur un piano de paille, relate de manière poignante et impitoyable les éléments marquants d’une biographie intime – vécue ou rêvée – et propose les composants d’un art de l’écoute musicale ou encore d’un exercice de la lecture et de l’écriture. Vie, musique et littérature sont ici inséparables tant elles sont initialement mêlées. Vertu de l’écoute musicale. Souvenir des grands moments d’écoutes solitaires ou partagées. Pouvoir de la lecture : Et si c’était cela lire : être métamorphosé par une phrase. Injonction de l’écriture : Écris avec le cri de la mère d’un côté/ Du crâne et le mutisme père de l’autre côté. Écris.

Les personnages principaux de cette biographie intime sont Père, Mère et Fille, dépouillés de leur article, auxquels s’ajoute, dès l’enfance, le fantôme d’un frère, le poète préféré du père, Georg Trakl, que la fille finira par traduire. Le rôle prépondérant du père trouve son équivalent et comme son remède dans la figure paternelle et mythique de Bach. Hommage est aussi rendu à la forte et bienveillante amitié d’Yves Bonnefoy, un autre père lui aussi disparu,  auquel sont dédiées les Arias qui ouvrent et referment l’ouvrage.

Sur un piano de paille est aussi, à travers une exploration poétique approfondie de chacune des Variations Goldberg de Bach, un exercice de l’écoute musicale envisagée comme un art à part entière. Un art dans lequel Michèle Finck excelle par la finesse de ses perceptions, la justesse de ses notations, notamment dans ses appréciations concernant différentes interprétations. Pour Glenn Gould, interpréter /c’est questionner. Pour Gustav Léonhardt, interpréter / c’est répondre. Murray Perahia, guéri par Bach est devenu lui-même guérisseur. Tatiana Nikolaïeva est l’accoucheuse des silences de Bach, Wanda Landowska, la claveciniste-flamme. L’air, la terre, l’eau et le feu.

Une sensibilité vive, à fleur de peau, anime cette écriture ardente. Une écriture qui s’exprime aussi bien par la caresse que par le cri. Une écriture souvent incisive, mordante, faite de phrases courtes, syncopées, purgées des articles inutiles, du gras superflu. Comme pour aller à l’os. Et le cri est l’os du chant, du poème. Créer-Crier.  Le cri est une mise à nu. Poésie : résistance, est le titre du Cri 28 où l’auteure, également professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg salue la mémoire et nomme chacun de ses étudiants tués au Bataclan le 13 novembre 2015, et finit en citant ces vers admirables d’Ungaretti : Sono un poeta / Un grido unanime. Je suis un poète / Un cri unanime. Le Cri 29, intitulé Cris-femmes énumère les femmes-poètes suicidées et fait écho au Cri 20 où elle avoue que Sans la pensée du suicide l’homme serait/ Claustrophobe. Vie sans fenêtre ni porte. // Avec suicide : vie ouverte).

Si Sur un piano de paille est un livre impressionnant par sa construction et la densité, l’intensité de son écriture, il est aussi extrêmement prenant. Il s’y passe toujours quelque chose qui nous retient et nous tient en alerte, en suspens, en attente d’une suite. En quelques recueils, Michèle Finck s’était déjà affirmée comme l’une des voix les plus singulières et les plus marquantes de la poésie d’aujourd’hui. Ce qu’elle confirme ici avec éclat.