Pétrarque

(1304-1374)

Francesco Petrarca naît le 20 juillet 1304 à Arezzo. Exilé de Florence en 1302, son père, ami de Dante, s’installe à Avignon auprès de la cour pontificale. Pétrarque suit des études de droit à Montpellier, puis Bologne, mais à la mort de son père regagne  Avignon.

Le 6 avril 1327, il rencontre Laure de Noves, épouse d’Hugues de Sade. C’est le début d’une passion sans espoir. En 1330, il fait le choix de la carrière ecclésiastique. Il entre bientôt au service de la famille Colonna.

En 1337 il achète une maison sur les bords de la Sorgue. À partir de 1343, il effectue des missions diplomatiques compliquées. À Vérone, il découvre le manuscrit des lettres de Cicéron. Au printemps 1348, la Grande Peste emporte Laure de Noves.

Après une année à Padoue, il revient dans sa retraite de Vaucluse où il écrit ses lettres familières. En différend avec la cour d’Avignon, il s’installe pour 8 ans (1353-1361) à Milan où il travaille à son Canzoniere et ses Lettres familières. Durant les 5 années vénitiennes (1362-1367), il rédige ses Lettres de vieillesse.

En 1370 la mort du pape Urbain V et l’échec du retour à Rome l’attriste profondément. Il se fait construire une modeste demeure à Arquà, près de Padoue. Jusqu’au bout, il continue d’écrire. Il meurt le 19 juillet 1374, à la veille de son 70e  anniversaire.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait Pétrarque

Ainsi parlait Pétrarque

Dits et maximes de vie traduits de l’italien et du latin et présentés par Antoine de Rosny. BILINGUE

« Peut-être aurez-vous entendu parler de moi, même si je doute qu’un nom aussi mince, aussi obscur, voyage loin dans l’espace et le temps. » C’est ainsi que Pétrarque s’adresse à la postérité dans sa dernière Lettre de la vieillesse.

Sept siècles après, son œuvre connaît un regain d’intérêt considérable. C’est ainsi qu’ont été publiées récemment l’intégralité des Lettres familières (6 vol., 2002-2015) et des Lettres de la vieillesse (5 vol., à la traduction desquels a participé Antoine de Rosny, 2002-2013). Quant au fameux Canzoniere, plusieurs traductions en été données aux Belles Lettres (2009) ou chez Gallimard (2018).

Pétrarque (Francesco Petrarca) est aussi français qu’italien. Il passe sa jeunesse à Avignon ; c’est là qu’il rencontre Laure de Noves, passion de toute sa vie ; c’est dans sa maison des bords de Sorgue qu’il connaît les plus heureux moments.

L’œuvre de Pétrarque est l’une des plus vastes de la Renaissance italienne. On connaît le poète amoureux, mais on ignore le moraliste ; on connaît  l’écrivain italien, mais on oublie l’œuvre latine ; on prend pour argent comptant le mythe qu’il s’est lui-même construit (très moderne en cela !) et on néglige les textes. En réalité, a-t-il bien effectué l’ascension du mont Ventoux en compagnie de son frère Gérard ? Est-ce bien en l’église Sainte-Claire d’Avignon qu’il a eu la vision merveilleuse de Laure de Noves ? A-t-il vraiment reçu la couronne de lauriers sur le Capitole ?

Nulle vérité définitive chez Pétrarque, qui retouche inlassablement ses œuvres, à la manière du Montaigne des Essais. Son existence entière est placée sous le signe de l’exil et de l’errance. Pas d’écrivain plus cosmopolite que lui. Pas d’écrivain plus tourmenté par un amour impossible.

Les fragments ici présentés permettent de restituer l’unité de cet ensemble indissociable : traités, pamphlets, dialogues, poèmes et lettres. – Il sont été choisis et traduits par Antoine de Rosny, excellent connaisseur de l’œuvre de Pétrarque, qui a également participé à la traduction des Lettres de vieillesse aux Belles Lettres. Antoine de Rosny est également l’auteur du Ainsi parlait André Suarès.

      Coll. Ainsi parlait – 176 pages – 2021 – ISBN 978-2-845-90318-0 – 14 €

Sur les rives de Tibériade

Poèmes épars suivis de lettres et d’articles

Traduit de l’hébreu et présenté par Bernard Grasset

L’œuvre poétique de Rachel (1890-1931), qui lui vaut d’être considérée aujourd’hui comme une fondatrice de la littérature hébraïque moderne, est constituée de seulement trois recueils : Regain (1927) ; De loin (1930) et Nébo (posthume, 1932). Traduite en de nombreuses langues, cette œuvre a paru en français pour la première fois chez Arfuyen avec Regain (2006) et De loin, suivi de Nébo (2013), en édition bilingue hébreu-français et dans la traduction de Bernard Grasset.

Aux 114 poèmes de ces recueils s’ajoutent 30 poèmes épars dans diverses publications, mais aussi des articles et des lettres. Après avoir publié les trois grands recueils de Rachel, les Éditions Arfuyen publient sous le titre Sur les rives de Tibériade l’ensemble de ces poèmes épars, articles et lettres.  Ce titre est celui de son tout premier article, écrit en russe, à Odessa en 1919 alors que déjà la maladie apparaissait : « Ce n’est pas seulement un paysage, le lac de Tibériade, écrit-elle, ni un fragment de nature – le destin d’un peuple s’allie à son nom. Avec des yeux sans nombre il nous regarde des profondeurs de notre passé, avec mille lèvres il parle au cœur. » Ce paysage demeurera jusqu’à la fin son recours spirituel.

Les poèmes ici présentés en édition bilingue sont suivis de quatre lettres écrites de France, alors qu’elle faisait des études d’agronomie à Toulouse entre 1913 et 1916, ainsi que de trois poèmes épistolaires. Quant aux articles, leurs thèmes sont des plus variés : la vie des pionniers, la poésie, le théâtre, la littérature, les arts plastiques, la philosophie ou même saint François d’Assise en qui elle voit un frère des pionniers d’Israël « par leur attachement à la nature et à une pauvreté joyeuse ».

         Coll. Neige – 192 pages – 2021 – ISBN 978-2-845-90316-6 – 17 €

Septembre 2021

L’itinéraire spirituel de Rilke

La Grande Guerre vient de se terminer. Rilke l’a passée en Allemagne où il était en déplacement au début du conflit. Il a choisi de s’installer à Munich où un cercle d’amis peintres – Lou Albert-Lazard, Klee, Kandinsky, Franz Marc – le soutient. Ce n’est qu’en mai 1918 qu’il s’est résolu à louer un appartement, Ainmillerstraße 34. Jusqu’à cette date il a vécu à l’hôtel ou chez des amis.   

Que faire face à la guerre, « ce Dieu déchaîné qui dévore les peuples »  (lettre à K. et E. van der Heydt, 6.11.1914) ? Rilke a cessé d’écrire, refuse de donner des conférences. Il se méfie des journaux, s’interroge sur les lendemains politiques, fréquente les réunions révolutionnaires. Un jour de mai 1919, dénoncé pour bolchévisme, il sera réveillé à cinq heures par des soldats venus perquisitionner son appartement.

« Et pourtant, pourtant… dans l’individu, que d’espoir, toujours et encore, que de réalité, de bonne volonté, de richesse ! Quand on voit cette foule trouble, confuse, on ne comprend pas qu’il puisse s’y perdre si totalement, comme sans laisser de traces » (lettre à Anni Mewes, 19.12.1918). Comment arrive-t-il que tant de possibilités soient offertes en vain ? Quelle fatalité détourne les hommes de leur plein et harmonieux accomplissement ? Visitant une école expérimentale, à Samskola, en Suède, en 1905, Rilke s’était trouvé affronté à la même constatation : « Il me semble que nous autres adultes, nous vivons dans un monde où il n’y a pas de liberté. La liberté est une loi mouvementée qui croît et se développe avec l’âme de l’homme. Nos lois ne sont plus les nôtres. Elles sont restées en arrière pendant que la vie courait… On les a retenues par avarice, par ambition, par égoïsme. Mais avant tout : par peur » (Samskola, 1905). Au lieu d’éduquer les enfants à construire leur propre vie, les parents les éduquent à vivre dans le monde où ils ont eux-mêmes vécu. Au lieu de les préparer à construire l’avenir, ils les enferment dans les habitudes du passé. Ainsi l’éducation est-elle en réalité le plus souvent un véritable « sabotage » (Pfuscherei).   

Rilke parle là d’expérience. Dès sa prime enfance, il lui semble avoir été écrasé par la bigoterie et les frustrations de sa mère comme par le prosaïsme et les nostalgies militaires de son père. L’École des Cadets de Skt. Pölten où il restera de 1886 à 1891 aggravera cette impression de solitude et d’irréalité : « Je n’aurais pas pu réaliser ma vie, écrira-t-il à l’un de ses anciens professeurs, si pendant des dizaines d’années je n’avais pas repoussé tous les souvenirs de Skt. Pölten, car ils me détruisaient intérieurement. […] Lorsque j’ai lu les Souvenirs de la maison des morts, j’ai eu le sentiment de les connaître pour les avoir vécus, car, si mes souffrances n’égalaient pas celles des bagnards de Sibérie, je n’étais qu’un enfant, seul face à un monde hostile » (lettre au général-major Sedlakowitz, 9 décembre 1920).

« Ne croyez pas que le destin soit plus que la densité de l’enfance », proclamera le poète dans la Septième des Élégies de Duino. Mais cette densité, le jeune René en a été détourné. Alors qu’il aurait pu en cet âge privilégié accéder de plain-pied au réel, on l’en a coupé, on l’a enfermé en lui-même en une terrible « inversion ». C’est ce même mot Umkehr (retournement, renversement) qu’il utilisera dans la Huitième Élégie pour caractériser la terrible solitude des humains : « À plein regard, la créature / voit dans l’Ouvert. Nos yeux à nous seuls / comme inversés [umgekehrt], posés ainsi que pièges / autour d’elle, cernant son libre élan. » 

Tout l’itinéraire spirituel de Rilke est un long chemin pour se libérer de cet enfermement en soi et accéder au réel, pour vivre enfin dans l’Ouvert. Chemin tâtonnant qu’aucun enseignement n’a balisé, qu’aucun maître n’a guidé. Dissuadé par son éducation de s’en remettre à des directives ou à des influences, Rilke préfère tracer lui-même sa voie, confiant qu’il y a au fond de lui – en sa jeunesse même et sa neuve expérience – une loi qu’il s’agit seulement de trouver et certain que nul autre ne peut le faire.                                                      

Sur « À l’ombre d’un tilleul »

La lecture de Serge Hartmann

Extraits d’un article sur À l’ombre d’un tilleul, de Catherine de Gueberschwihr,  paru dans les DNA le 9 mai 2021 

C’est une voix qui surgit des profondeurs du XIVe  siècle. Celle de Catherine de Gueberschwihr, sœur du couvent d’Unterlinden à Colmar, qui raconta la vie de ses fondatrices. Écrit en latin, ce texte essentiel de la littérature féminine médiévale est enfin traduit en français. Et édité chez Arfuyen. […]

Sous la plume de Catherine de Gueberschwihr, c’est l’imaginaire religieux du Moyen Âge, au fantastique digne des tympans de nos cathédrales, qui resurgit. Les âmes mécréantes y subissent les tourments les plus horribles, « conséquences du jugement du Dieu Tout-Puissant qui ne laisse impunie aucune faute, même la plus infime aux yeux des hommes ». Quant aux personnes les plus pieuses, elles s’y éteignent en dégageant des parfums délicieux comme nul n’en avait jamais respiré, tandis que leurs esprits s’élèvent au ciel dans un concert d’anges pour y rejoindre le Seigneur, « qui est la source et l’origine de tout bien ».

Connues des spécialistes du Moyen Âge à travers deux manuscrits du XVe  siècle, l’un conservé à la bibliothèque de la ville de Colmar, l’autre à la Bibliothèque nationale de France, ces Vitae sororum (Vies des sœurs ), dont la version originale a disparu, sont considérées comme un texte essentiel pour qui s’intéresse à la foi comme au quotidien des moniales entre les XIIIe et XIVe  siècles. Écrite pour l’essentiel à la fin de sa vie par Catherine de Gueberschwihr, une sœur du couvent d’Unterlinden de Colmar, cette quarantaine de biographies a pour objet de célébrer l’action édifiante des religieuses qui l’ont précédée.

À l’origine de la création d’Unterlinden, qui tire son nom d’un faubourg de la petite cité médiévale, Sub Tilia (Sous le tilleul ), il y a deux veuves issues de la noblesse : Agnès de Hergheim et Agnès de Mittelheim. Elles s’y retirent avec leurs enfants vers 1230, pour ne plus se consacrer qu’au salut de leurs âmes, avant d’être bientôt rejointes par d’autres femmes. Dès 1245, elles obtiennent du pape d’être rattachées à l’ordre des dominicains. Disposant de biens, de terres et de vignobles, elles donneront à leur couvent les moyens de sa vocation : en 1269, le chœur de l’église est consacré par l’illustre théologien Albert le Grand.

« On sait peu de chose de Catherine de Gueberschwihr, notamment sur la fonction qu’elle occupait au couvent. Mais il s’agissait d’une vraie lettrée, maîtrisant parfaitement le latin comme en témoignent ses écrits. Elle est probablement née vers 1260 et morte vers 1330. Elle a donc connu certaines des sœurs qu’elle évoque puisqu’elle mentionne qu’elle est entrée très jeune à Unterlinden », observe Gérard Pfister. […]

La langue utilisée par Catherine de Gueberschwihr, observe la traductrice, est bien sûr marquée par l’influence de la Bible mais aussi par le latin classique. « Les mots sont employés à bon escient, la grammaire est le plus souvent sûre, le style est maîtrisé, même si certaines tournures souffrent parfois de lourdeur », commente Christine de Joux qui évoque « un véritable talent d’écrivain ».

Certes, le merveilleux s’invite dans ce texte où il est beaucoup questions d’apparitions, de visions, de révélations et d’extases. Mais ces biographies des sœurs d’Unterlinden documentent aussi leur quotidien auquel Catherine de Gueberschwihr demeure sensible. « Avec elle, le lecteur visite le monastère », poursuit Christine de Joux. La diversité sociale des sœurs y est mise en évidence. Elles viennent de la noblesse d’Alsace ou des proches contrées, mais aussi du patriciat urbain ou de la paysannerie aisée. Si beaucoup sont veuves, certaines ont quitté leurs maris, avec leur accord.

Cet éclairage historique participe pour beaucoup de l’intérêt de Gérard Pfister dont le catalogue a déjà consacré de belles pages ancrées dans la mystique rhénane. Et l’éditeur de glisser, le ton rêveur : « Quand on pense que Catherine de Gueberschwihr a dû croiser Maître Eckhart, qui revient à Strasbourg en 1314 … L’ordre des Dominicains l’avait nommé vicaire général de Teutonie. Il est probable qu’il l’a rencontrée : Unterlinden était un couvent renommé et Catherine, on le voit par sa maîtrise du latin, une intellectuelle ». Un silence. Que “sa” Catherine ait pu échanger avec le grand penseur de la mystique rhénane, cela le laisse un rien ému…

Sur « Dis-moi quelque chose »

La lecture de Christine Durif-Bruckert

Extraits de l’article sur Dis-moi quelque chose paru sur le site Recours au poème le 6 juin 2021

Les 115 chants que nous donne à lire le poète Yves Namur, l’une des grandes voix poétiques de la poésie belge, « Dis-moi quelque chose », suivent le cours des saisons. C’est musical, comme un ensemble incantatoire, profond comme un chemin qui nous emmène à travers les épreuves de vie, les plus ordinaires comme les plus tumultueuses : la profondeur des colères, nos tristesses et nos brûlures, Quand le ciel se fait terrible / Quand l’amour oublie / Qu’il fut roi » (chant 30), ou encore lorsque l’absence est longue (chant 18). […]

Ces poèmes, par leur succession entêtée et inexorable, tissent le fil des insuffisances, et, dans le recueillement de l’écriture forment ensemble une marche méditative d’une lucidité vertigineuse qui cherche à pénétrer le réel, ses complexités et ses mouvements : Dis-moi quelque chose / Et nous parlerons enfin du réel / De ce que sont vraiment les oiseaux, les chevaux en pleine course / Les pierres tombées ou la pluie / Et aussi le silence des carapaces (112).

A vrai dire ces magnifiques implorations ont la puissance du désir, un désir de la présence, de se rendre présent au monde, au silence, dans la profondeur inattendue de la rencontre qui fondamentalement est celle de l’ouverture : quelque chose / Qui réveille la ruche obscure / Entrouvre portes et fenêtres (69), pour accueillir La main du passant /s es questions, ses fausses réponses (22). […]

Yves Namur nous dit que l’œuvre poétique n’a pas d’autres raisons, pas d’autres objets que ce dénuement, que la libération des contraintes inutiles, des piètres agitations, des agrippements et de tous ces « trop » encombrants qui se voudraient garants de la plénitude, pourtant plus aveuglants que le vide lui-même. Dis-moi quelque chose / De l’ordre du peu du simple / Ou de l’invisible / mais quelque chose qui éclaire (47). Même si cela ne sert peut-être à rien si ce n’est à vivre, Et que la nuit danse de plus belle (56).

C’est par la voie d’un certain dessaisissement que se redresse l’être, que s’ouvre l’espace d’Une phrase légère / Ou même (d’)un mot ordinaire (70), un mot presque apeuré que le poète tente d’approcher, Qui à lui seul pourrait ouvrir/Le silence les regards noueux / Et les portes de la fragilité (64). Un mot délicat et si fragile / Qu’on se demanderait / S’il faut vraiment le prononcer / Ou simplement le regarder (110). Cette voie laisse venir le poème inattendu (51) et entrevoir ce qui sera (87). […]

La poésie d’Yves Namur murmure, ne force pas la voix, ne rumine pas l’amertume. Mais elle laisse venir en une pensée rêvante errante, ce léger tremblement qu’on devine / Lorsque le matin s’invite (8). Elle s’inspire du souffle odorant qui sort des choses, circule entre elles, qui a le goût du fruit mur, et de l’eau claire, et ce grand pouvoir de creuser l’humain jusqu’au centre de Nulle Part / là où va le cœur obscur / et le poème nu qui n’en finit pas / de venir à toi, à moi, en nous comme il l’écrivait avec tellement d’intensité dans Creuse-nous.

Son écriture est singulière, vivante. En parcourant le monde de l’humain, elle en désigne les forces noires, les fuites et Ouvertures. Une écriture qui va dans les profondeurs de l’obscur et vole comme l’oiseau d’un poème à l’autre, vers ce retour perpétuel de la lumière.

Le sens se glisse dans le flux et le lent recommencement des cycles de l’existence, se lie à la substance du monde, aux éléments qui nous perpétuent et nous veillent, ainsi la feuille, le merle, la pluie et l’ombre, qui font le corps et lui donnent ses plus belles vibrations, comme des sensations présentes à l’intérieur de soi. […]

Sur « Ici »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ici paru sur le site Poezibao le 15 mars 2021

Ici est l’endroit même. C’est le lieu où l’on se trouve ou d’où l’on parle ou écrit. Pour un poète âgé, (Pierre Dhainaut, 85 ans, connaît donc les maladies et la vieillesse), « ici » risque d’être aussi le lieu de pouvoir disparaître (de cesser à jamais de se trouver quelque part) et de devoir se taire (de pour toujours s’absenter du sens). Ici est alors un terrain de moins en moins sûr, mais aussi de moins en moins évitable.

« Urgences » – tel est le titre du premier groupe de poèmes – l’illustre bien : aux « urgences », ce qui ne doit plus attendre ne peut plus se régler ailleurs. Aller aux urgences, c’est atteindre l’endroit même de vivre (tout de suite ou nulle part ! ici ou jamais !) où l’intervention immédiate décide seule du pouvoir d’avenir ou non.

Leçons d’hôpital seulement ? Elles sont ici bien présentes, ironico-cruelles : la communauté des malades y est un « nous » minima, par défaut, une société de purs visités, qui ne se rencontrent pas entre eux; un champion de l’expressivité comme est le poète s’y trouve réduit à sa plus simple expression; l’œuvre a intérêt à être plus vivante que l’ouvrier, parce qu’il n’est plus, lui, parti pour durer ; il y a l’image qu’on cherche pour compenser celle qu’on donne etc.

Mais la leçon centrale est plutôt celle-ci : les mots, eux, n’ont pas d’ici ni d’ailleurs. Ils vivent là où (et quand) leur sens « respire » (p. 46). Ils ont leurs habitudes dans un cerveau qui aura beaucoup et longtemps œuvré. D’eux-mêmes, « ils écartent nos lèvres » (p. 19). Le poète a suffisamment bien éduqué les mots pour que leur maturité se passe de la tutelle de son métier. Ils sont devenus les enfants sans âge du poète, qui leur permet, comme aux enfants, de se construire par zigzags, se conduire par embardées. […]

Ici est donc le lieu (en sursis) de la responsabilité du réel. Et si insituable pourtant est celle d’un poète : que pourrait-on sérieusement imputer à un tel spécialiste de l’irréel (la Muse est à peu près la seule personne dont il ait la charge, et faire rêver la seule tâche dont il doive répondre) ? Pierre Dhainaut, dans une difficile méditation sur la nuit, y déploie pourtant un immense scrupule, comme se souciant personnellement du bien-être du sens, de la sécurité de l’imagination, de l’intégrité du retrait même de présence. […]

Leçons de vie, donc, par une poésie tirant sa révérence même. Car la poésie, constate-t-il, « la fin de vie s’en passe » (p. 84) ; mais c’est la preuve qu’elle ne sert qu’à vivre ! De même, la lassitude d’écrire n’est pas du tout l’épuisement du fonds où cela puisait. Encore, n’oser répéter que ce dont on n’est pas « quittes ». Enfin, la pure musique d’une voix touche encore, quand son livret indiffère ou a cessé : n’y reste alors plus, comme avant les mots, qu’un souffle s’irriguant lui-même.

Sur Dieu

Über Gott

Préface de Carl Sieber. Traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister

Les éditions Arfuyen n’ont cessé d’explorer le rapport entre poésie et spiritualité chez Rilke. Rapport fondateur qui donne à l’œuvre cette  intensité  particulière que ressentent les lecteurs.

Dans son Journal, Etty Hillesum évoque avec admiration un livre de Rilke qu’elle est en train de lire : Über Gott (Sur Dieu). Ce livre a été publié par Carl Sieber en 1934 aux éditions Insel Verlag. Époux de Ruth, la fille unique de Rilke, Sieber fut avec elle l’éditeur de la correspondance de Rilke (6 volumes, 1936-1939).

Dans sa première édition, ce volume comprenait, outre une riche préface de Carl Sieber, la lettre à H.P. du 8.11.1915 et la lettre à M. V., de février 1922, toutes deux rendant compte de la réflexion de Rilke sur Dieu et sur les religions. Le travail d’édition de la correspondance de Rilke lancé par Sieber n’avait pas encore pu être mené à bien et révéler plusieurs autres lettres tout aussi essentielles sur ce même thème. 

Une nouvelle édition de Sur Dieu ne pouvait aujourd’hui laisser de côté ces dernières si l’on voulait avoir une vue vraiment juste de l’itinéraire spirituel de Rilke. C’’est pourquoi la présente édition a été enrichie de trois autres lettres d’une importance majeure : la lettre à Ilse Blumenthal-Weiss du 28.12.21, la lettre à Margarete Sizzo-Noris-Crouy du 6.01.23, enfin la lettre à Witold Hulewicz du 3.11.25.

L’ensemble est précédé d’une étude intitulée « Sur le message spirituel de Rilke ». Message essentiel et passionnant, en effet, mais aussi d’une incroyable modernité : « Rilke, écrivait le grand écrivain Robert Musil, a été, dans un certain sens, le poète le plus religieux depuis Novalis, mais je ne suis pas sûr qu’il ait vraiment eu de religion. Il voyait autrement. D’une façon neuve, intérieure.  »

    Coll. Les Carnets spirituels – 128 pages – ISBN 978-2-845-90321-0 – 14 €

Ainsi parlait Maeterlinck

Textes choisis et présentés par Yves Namur

Sur Maeterlinck (1862-1949), il n’est pas de plus éloge que celui que Rainer Maria Rilke décernait à ses ouvrages : « Je ne connais aucune œuvre, écrivait Rilke, dans laquelle soit enfermé autant de silence, de solitude et de paix. »

L’auteur de Pelléas et Mélisande, de L’Oiseau bleu, de La Vie des abeilles ou du Trésor des humbles, Maeterlinck, est le seul Belge à avoir reçu le prix Nobel de littérature (1911). Mais c’est en France qu’il a passé toute sa vie. Et c’est à Nice qu’il repose, près de l’immense « Palais Maeterlinck » , dominant la Baie des Anges, qui lui appartenait.

Bénéficiant d’une double culture latine et germanique, très marquée par le romantisme et la mystique rhénane, son œuvre a été saluée par les plus grands et a marqué nombre d’écrivains majeurs, de Pessoa à Robert Musil, de Breton à Julien Gracq.

« Maurice Maeterlinck, écrivait Cocteau, était habité par un ange. Mais jamais ange ne sut mieux se travestir pour évoluer parmi les hommes que sous une apparence de businessman robuste et sportif.  » De fait, Maeterlinck fut l’homme de toutes les contradictions.

Combien de contrastes, en effet, dans ce destin exceptionnel ! Il a écrit en français l’ensemble de son œuvre, mais il se sentait ardemment flamand et refusait, par exemple, l’idée de siéger à l’Académie française. Il détestait les théâtres et fut pourtant un auteur dramatique à succès, notamment avec L’Oiseau bleu, mis en scène par Stanislavski à Moscou comme à New York, puis adapté au cinéma.

Autres paradoxes : Maeterlinck était peu sensible à la musique et lui doit pourtant une bonne part de sa gloire (Pelléas et Mélisande de Debussy, Ariane et Barbe-Bleue de Dukas, mais aussi Fauré ou Schoenberg). Écrivain, il était fasciné par la sciences naturelles (La Vie des abeilles, etc.). Aimant les pauvres, il n’a cessé de vivre dans des palais, comme le château de Médan ou le fastueux château Castellamare…

Théâtre, essais, poésie, livres de nature : Yves Namur, grand écrivain belge d’aujourd’hui, et secrétaire perpétuel de l’Académie Royale de littérature française de Belgique, nous aide à la redécouvrir l’œuvre immense de ce « très grand précurseur » (Claude Régy) mais aussi un homme étonnamment fragile et attachant.

     Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2021 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90315-9

Maurice Maeterlinck

(1862-1949)

Maurice Maeterlinck naît à Gand en 1862 d’une riche famille des Flandres orientales. Il entre en 1874 au prestigieux collège jésuite Sainte-Barbe, dont il gardera un souvenir exécrable, puis suit des études de droit à Gand. À Paris, il découvre Villiers de l’Isle-Adam et « la fascination pour le mystère ».

En 1889 paraissent son premier livre de poésie Serres chaudes et sa pièce La Princesse Maleine que Mirbeau encense dans Le Figaro. D’autres pièces suivent dont Pelléas et Mélisande en 1892. Il se lie en 1895 avec l’actrice Georgette Leblanc, sœur du créateur d’Arsène Lupin, mais c’est une autre actrice qu’il épousera, Renée Dahon (1919).

En 1896 paraît son premier recueil d’essais, Le Trésor des humbles, suivi en 1898 de La Sagesse et la Destinée. La Vie des abeilles paraîtra en 1901. Dès 1897, il s’est installé en France en 1897 où il ne cesse de changer d’adresse. Après Ariane et Barbe-Bleue (1907), sa pièce L’Oiseau bleu (1909) le fait connaître dans le monde entier. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1911.

Au lendemain de la guerre, il effectue aux États-Unis une tournée triomphale. En 1930 il achète à Nice le château de Castellamare qu’il rebaptise Villa Orlamonde.

Après la seconde guerre mondiale passée aux États-Unis, il retrouve sa villa en 1947. C’est là qu’il meurt en 1949.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Ainsi parlait Maurice Maeterlinck

L’Habitation intérieure (préface)