Mai 2022

Un évangile d’inquiétude

 Il est des lectures d’adolescence qui ne vous laissent pas intact. Celle des Nourritures terrestres fut pour moi une immense irruption d’air et de soleil dans la grisaille des journées. Je m’aperçus, plus tard, que Pierre Emmanuel avait reçu, à 17 ans, la même révélation : « Il me semblait que ce livre m’aimait », a-t-il confié.

Il y eut beaucoup de Nathanaël depuis la publication de ce livre en 1897. D’abord peu connu (on ne vendit que 500 exemplaires dans les onze premières années), il devint une sorte d’évangile de libération. Comment un adolescent pourrait-il rester insensible à ces maximes enflammées, à des élans lyriques aussi fervents ? « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. »

Le héros des Thibault de Roger Martin du Gard, Daniel de Fontanin, a évoqué cette expérience fiévreuse de lecture dans une page célèbre, en 1923 : « Cette nuit-là, en quelques heures, se trouva renversée l’échelle des valeurs que, depuis son enfance, il croyait immuable. Le jour qui suivit fut comme un lendemain de baptême. »

Un évangile ? Gustave Thibon, dans L’Échelle de Jacob, en 1942, écrivait : « La religion du risque a ses prophètes : Nietzsche, Whitman, Annunzio, Gide… » Gide prophétisait-il les révolutions des mœurs qui agitèrent la deuxième moitié du xxe siècle, et qui continuent dans notre xxie siècle ? Son livre, alors, s’était réalisé dans les faits, il n’était plus efficient, ni utile. Gide n’avait-il pas averti son lecteur, à la dernière page ? « Nathanaël, à présent, jette mon livre. »

Tout était donc simple. En plein symbolisme, Gide invitait avec une force de persuasion inouïe, à revenir au naturel et à la vie authentique. L’Art retrouvait enfin la source de Jouvence. Comment n’aurais-je pas eu envie de boire de cette eau limpide ? Mais rien n’est simple, l’eau se brouilla pour moi, dès la lecture que je fis, peu de temps après, du Journal. Les répliques du Retour de l’Enfant prodigue expriment ce basculement, la vérité même du drame de Gide, qui ne trouva son dénouement qu’avec sa mort : « Je ne cherchais pas le bonheur. – Que cherchais-tu? – Je cherchais… qui j’étais. »

Qui est André Gide ? Le Journal en montre tant de visages et de reflets ! Tour à tour et tout à la fois : le sincère, l’esthète, l’ironique, l’insurgé, l’immoraliste, le nomade, l’engagé, l’ambigu, le pervertisseur… J’aurais dû prendre garde à la phrase des Nourritures : « Tout choix est effrayant quand on y songe. » Gide préfère l’inquiétude à toute forme de tranquillité morale ou intellectuelle. Essaie-t-il de se définir et il avoue alors : « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie. »

Telle est sa nature profonde, celle d’un Protée, que l’écriture tente de cerner, d’éclairer, de canaliser, en recourant à des formes multiples et à des points de vue divers : roman, récits, «traités », écrits autobiographiques, pièces de théâtre, « soties », essais critiques… Chaque œuvre différant d’une autre et la contrebalançant. Et l’unité résidant dans l’exceptionnelle lucidité de leur auteur, dans le mouvement même de sa conscience toujours en alerte. « Rien ne se tient, rien n’est constant ni sûr dans ma vie. Tour à tour je ressemble et diffère ; il n’y a pas de créature si étrangère que je ne puisse jurer d’approcher […] C’est dans le mouvement que je peux trouver équilibre. »

Le naturel n’est que trouble et agitation en Gide, inscrit dans son être profond : « La complication, je ne la recherche point ; elle est en moi. » Dans Saül (V, 4), il dira même : « Ma valeur est dans ma complication. » Être Protée, s’avouer Protée, tel est le seul chemin possible. André Gide place la sincérité au sommet de toutes les vertus. Elle est à la racine de toute morale authentique, non pas de celle qui supplante le « vieil homme », l’homme « naturel », en fabriquant un être « factice ». La sincérité est de l’ordre de l’être. Elle dépouille cet être de tout ce qui le travestit et cache sa profonde vérité. « Ne pas se soucier de paraître. Être seul est important. »

Gide oppose ainsi « être moral » et « être sincère ». Et l’obsession le poursuivra toujours, comme déjà en 1895, dans Paludes : « Mon Dieu ! vais-je enfin pouvoir être sincère aujourd’hui ? » À 70 ans, il reviendra encore à cette exigence, que la volonté et le courage ont tant de mal à satisfaire : « Je ne veux ni m’abaisser, ni me surfaire et ne prétends qu’au naturel. »

Curieusement, le jeune habitué du salon de Stéphane Mallarmé prétendit appliquer les leçons du maître à l’écriture des Nourritures terrestres, livre aux antipodes de la littérature symboliste. En annonçant qu’il voulait « poser simplement sur le sol un pied nu », il dit avoir gardé de l’enseignement de Mallarmé, « un intransigeant amour et besoin de sincérité, d’intégrité, vis-à-vis de soi-même et de l’homme. »

Gide vit jusqu’au bout cette exigence comme un drame, dont le nœud se situe en lui-même, inextricable. Et, dit le Journal, c’est « le seul drame qui vraiment [l’]intéresse. » « C’est le débat de tout être avec ce qui l’empêche d’être authentique, avec ce qui s’oppose à son intégrité, à son intégration. »

Oui, la sincérité est un piège. André Gide y resté prisonnier toute sa vie. Comment être sincère ? Comment débusquer l’insincérité, qui est presque toujours inconsciente ? Comment être soi-même, voir clair sur soi-même, dans les ténèbres mêmes de l’inconscient ? […]

Dans son essai, André Gide, paru en 1931, Ramon Fernandez éclaire parfaitement, dans la vie de Gide, ce qu’il appelle « une philosophie du commencement, de l’initiation » : « Commencer, recevoir, c’est vivre ; continuer, c’est s’éloigner de la vie. »

Ainsi, c’est au prix d’une profonde discipline intérieure, jusqu’à se dire même « écartelé », qu’André Gide a entrepris, jusque dans sa vieillesse, de se préparer à la vie, d’approcher la vérité dans la fraîcheur de son aurore, de redécouvrir au-dessous de l’être factice, le « naïf ».

Comble du paradoxe, il nous dit : « Agir selon la plus grande sincérité impliquait une résolution, une perspicacité, un effort où toute ma volonté se bandait, de sorte que jamais je ne m’apparus plus moral qu’en ce temps où j’avais décidé de ne plus l’être. »

Sans doute, cinq ans avant sa mort, le compliqué pensait-il à lui-même en faisant dire à son héros, dans la dernière page de Thésée : « C’est consentant que j’approche la mort solitaire. J’ai goûté des biens de la terre. Il m’est doux de penser qu’après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. J’ai vécu. » Puisse-t-il avoir dit vrai !

(Gérard Bocholier, Ainsi parlait André Gide , extraits de la préface.)

Sur « Conversations avec Rainer Maria Rilke »

 La lecture de Myriam Aït-Sidhoum

Extraits d’un article publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 17 avril 2022

La relation personnelle du colmarien Maurice Betz à l’immense poète allemand Rainer Maria Rilke a donné lieu à de passionnants échanges réédités par les Editions Arfuyen. En prime, un court récit de Camille Schneider qui accompagna Rilke quelques jours en Alsace.

En 1915, le colmarien Maurice Betz (1898-1946) a 17 ans lorsqu’il lit pour la première fois Rainer Maria Rilke. Une révélation. A l’époque, il est en Suisse et un an plus tard, il s’engage dans l’armée française. Le Livre d’images, du poète allemand, ne le quittera pas de toute la guerre, ou presque. […]

Les Éditions Arfuyen, rééditent pour la première fois depuis 1936 ce texte, avec un autre titre, Conversations avec Rainer Maria Rilke. Il rejoint la riche collection Les Vies imaginaires.

En janvier 1923, Maurice Betz, désormais établi à Paris, écrit à Rilke pour lui exprimer son souhaite de traduire Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, en quelque sorte double littéraire de l’auteur, paru en 1910 – le livre est né des pérégrinations de Rilke dans Paris où il passe près de douze ans. Il y rencontra celle qui devient son épouse, Clara Weshoff (1878-1954), sculptrice, élève d’Auguste Rodin (1840-1917), dont il sera secrétaire. Il se lie, entre autres, avec le poète belge Emile Verhaeren (1855-1916) – la liste de ses illustres amis est bien trop longue pour ici la donner…

Rainer Maria Rilke parle très bien le français, il s’y essaye même dans des écrits. Maurice Betz, né à Colmar où il demeure jusqu’en 1915, maîtrise évidemment l’allemand. Commence entre eux un dialogue qui ne cessera qu’à la mort de Rainer Maria Rilke – ce dernier vit alors dans le Valais suisse, au château de Muzot-sur-Sierre. Malade, il voyage cependant encore, entre ses séjours en sanatorium. Il visite ses amis et se rend notamment à Paris, où il revient en quelque sorte sur les traces de son Malte.

Alors qu’ils se sont enfin rencontrés « en vrai » au mois de janvier 1925, de longs mois durant, Rainer Maria Rilke se rend tous les matins, entre 10 et 11 h, à l’appartement où vivent Maurice Betz et son épouse, au cinquième étage. Assis à une petite table de jeu, chacun ayant vu sur le jardin du Luxembourg, qu’affectionne particulièrement Rilke, ils travaillent ensemble à la traduction des Cahiers de Malte qui sera enfin publiée  en 1926 – d’autres traductions suivront.

Dans ce long travail de patience s’exprime toute la rigueur du poète. S’il peut laisser libre cours à un imaginaire fécont, parfois tortueux, son travail est aussi exigeant que précis. On peut y voir un épisode pour Maurice Betz, qui en 1931, sera le premier traducteur français de la Montagne magique de Thomas Mann, ou encore, en 1936, de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche. […]

Anne et Gérard Pfister, les éditeurs, ont ajouté à ces Conversations un texte de Camille Schneider (1900-1978). L’hommr de lettres alsaciens raconte comment, lors d’une visite parisienne à son ami Maurice Betz, en 1925, il rencontre par hasard Rilke. Ce dernier lui demande de l’accompagner en Alsace le soir même sur les traces de sa jeunesse, en quelque sorte. C’est en effet à Strasbourg qu’a été édité son premier recueil par les éditeurs Kattendit, rappelle Gérard Pfister. Les voilà donc dans le train Paris-Strasbourg, à simplement parler de la pluie qui tombe, puis en pèlerinage à la cathédrale et devant le seul autre monument aux yeux de Rilke qui vaut le déplacement, une fontaine aujourd’hui disparue.

Après un détour par Molsheim, ils arrivent à Colmar. Rilke médite devant le retable d’Issenheim : « Le siècle figé dans une œuvre d’art se transforme chaque fois qu’une ombre humaine passe devant eelle et en prend possession dans son âme » – propos de Rilke rapportés par Schneider. Ce texte remet en lumière le lien de Rainer Maria Rilke à l’Alsace.

Tout comme une succincte biographie de Maurice Betz, par son cousin Jacques Betz, en annexe, redit son fort attachement à sa région natale. Il y revient sa vie durant, y compris pour écrire, et lui donnait avant l’heure une dimension européenne. Ce lien demeure vivant au travers du prix Marurice Betz, créé à l’initiative de sa veuve et porté par l’Académie d’Alsace.

Sur « La Ballade des hommes-nuages »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits de l’article sur La Ballade des hommes-nuages publié sur le site En Attendant Nadeau le 27 avril 2022

Comme toujours chez Michèle Finck, la poésie ne saurait être enfermée dans le cadre étroit d’un genre, d’une forme et même d’un art. Aussi, dans ce nouveau livre, les poèmes alterneront avec la prose, et l’émotion poétique, intensément vécue et personnalisée, pourra-t-elle jaillir d’un film (Wenders, Angelopoulos, Bergman), d’un opéra (Schönberg, Alban Berg), d’un tableau tel « le Songe de Jacob » revisité par différents peintres (Raphaël, Ribera, Tiepolo, William Blake, Chagall) et de la musique, celle-ci présente dans la trame même de l’écriture, comme un rythme de fond qui ressemble à celui de la mer.

Ce journal-poème, comme elle le nomme, a des accents autobiographiques. Certes, il ne s’agit pas ici de relater chronologiquement sa propre histoire, mais d’exprimer des moments de l’existence à forte charge subjective, de ceux qui forgent une vie ou dont on ne se remet pas : une autobiographie de l’âme. C’est aussi, et surtout, une lettre d’amour à l’amant interné en psychiatrie qu’elle désigne sous le nom de Om. Ce nom n’est pas sans résonance particulière. Phonétiquement, c’est homme, mais aussi, dans la tradition de l’hindouisme notamment, Om est le souffle primordial, un son absolu, à la fois créateur et destructeur de l’univers, porteur de vie et de mort, un son imprononçable dont la voix humaine ne peut offrir qu’une diction approchée. […]

La construction du livre adopte, mais en position verticale et en accéléré, le rythme musical des marées. La première partie, intitulée « catabase » est une descente vertigineuse dans la propre intériorité de l’écrivaine habitée par ses souvenirs d’enfance et confrontée à la folie de Om (dont les visites à l’hôpital psychiatrique qu’elle consigne dans un carnet), vers ce qu’elle appelle la lumière d’en bas. La deuxième, « anabase », est une montée vers la lumière d’en haut, à la recherche du mot qui sauve, celui qui aurait pouvoir de guérir celui qu’elle aime. Une autre partie, « catanabase », est, comme son nom inventé l’indique, ce double mouvement simultané de montée et de descente où les contraires tentent de fusionner, par la poésie – il est important de le préciser –, dans son corps et son esprit.

« La Ballade des hommes-nuages », ces hommes qui combattent aux frontières de la folie, est un cri d’amour. Loin d’idéaliser la folie comme s’y complaît une certaine littérature, même si elle peut engendrer des œuvres singulières, Michèle Finck ne cache rien des souffrances qu’elle inflige, le corps défait par les neuroleptiques, la toux à en vomir, le cerveau à vif, le crâne scalpé de la fiction des normes, des conventions. […]

Benoît Reiss

Benoît Reiss est né à Lyon en 1976. Il a étudié les lettres modernes et la littérature comparée à Lyon puis à Paris. Il est l’auteur de récits, d’essais et de livres de poésie.

Il a vécu de nombreuses années au Japon où il a été professeur de français. Devenu familier de la culture et de la société japonaise, il a écrit plusieurs livres aussi élégants qu’étonnants sur différents aspects très spécifiques du mode de vie des habitants du pays du Soleil Levant : Notes découpées du Japon (2018), Mains d’herbes – histoires d’un jardin japonais (2019), O’Yu – un éloge de l’eau chaude (2021).

Aux éditions Cheyne, il a publié depuis 2004  quatre livres dont le remarquable Compagnie de Joseph Tassël (2009), récit de la vie imaginaire d’un jeune écrivain qui a fait de la rêverie « un métier personnel et sérieux» et qui s’efface peu à peu dans la démence comme l’écrivain suisse Robert Walser à qui il ressemble tant.

Avec Elsa Pallot, il est depuis 2017 codirecteur de Cheyne éditeur, créé en 1980 par Jean-François Manier et Martine Mellinette.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Un dédale de ciels

Robert de Billy

1869-1953

Robert de Billy est né en 1869 à Paris. Son père est conseiller référendaire à la Cour des comptes. Il reçoit une stricte éducation protestante et fait ses études au lycée Saint-Louis. C’est en 1890, à Orléans, qu’il rencontre Proust : il est alors au 30e régiment d’artillerie et Proust au 76e régiment d’infanterie. Tous deux se retrouvent à l’École libre des sciences politiques.

Billy présente à Proust son ami Edgar Auber, un jeune Genevois protestant, qui les fait admettre au salon de Mme Straus. En 1895, Billy épouse Jeanne Mirabaud, fille du régent de la Banque de France.

Entre 1896 et 1899, Billy est en poste à Londres. En 1898, il offre à Proust un exemplaire d’un livre de Ruskin qui exercera une influence déterminante sur l’écrivain. En 1901 et 1902, il visite avec Proust et quelques amis, dont Emmanuel Bibesco, les églises et cathédrales de Normandie et des environs de Paris.

En 1906, Billy est nommé secrétaire de la délégation française à la conférence d’Algésiras en 1906. Après un poste au Maroc, il devient premier secrétaire d’ambas-sade à Rome. En l’absence de l’ambassadeur, c’est lui qui reçoit Mussolini lors du retournement de celui-ci par la France en 1914. Succédant à Claudel, il est ambassadeur au Japon de 1927 à 1929.

Robert de Billy meurt à Paris en 1953.

LIVRES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

« Mon cher Robert » Correspondances et conversations avec Marcel Proust

Un dédale de ciels

Benoît Reiss a vécu près de dix ans au Japon et a écrit de merveilleux petits livres qui rendent compte avec finesse et humour de la spécificité de la façon de vivre et de sentir des Japonais. Il est aussi l’auteur de plusieurs récits d’une très grande qualité d’écriture et de sensibilité, tels que le merveilleux Compagnie de Joseph Tassël (2009), inspiré de la vie de Robert Walser.

Ce livre de poésie, le premier de Benoît Reiss aux Éditions Arfuyen, est comme un ensemble de minuscules nouvelles tirées de nos souvenirs : par-delà l’oubli, tout un « terrier d’existences » s’éveille. Tout de suite un ton nous prend : « Certaines fois / je baisse les yeux / découvre un dédale de ciels distincts assez nombreux / instants évadés à l’intérieur de l’instant / […]  alors je sais que je suis un terrier peuplé d’existences. »

C’est un livre étrange, on ne peut plus intime, nécessaire. Un homme se souvient, par-delà l’oubli. Entre profondément dans la chair de sa chair pour y retrouver les visages. Les uns après les autres se relèvent grands-parents et ancêtres, dans les scènes les plus insignifiantes de la vie, dans ces détails infimes où ils sont tout entiers. « Ma grand-mère / adossée au silence / lave son linge de corps / accroupie dans la cour talons aux fesses / elle a calé le baquet contre les pavés / plonge les mains dans l’eau savonneuse / frotte les tissus // elle lève la tête contre la nuit d’été ».

Pas d’explications, pas de pathos, tout est montré seulement. L’errance, l’usine, le camp, la misère. « Le travail de mon aïeul consiste à couper les ongles des morts / à l’aide de tout petits ciseaux / qu’il tient serrés dans la poche de sa veste/  […] les ongles des morts continuent de pousser / ils fouissent la terre sans relâche /[…] existences aveugles / souterraines »

Ce livre est dédié par Benoît Reiss « aux Justes qui ont sauvé mes grands-parents ».

 Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2022 – 120 p – 13 € – ISBN 978-2-845-900333-3

« Mon cher Robert »

Correspondances et conversations avec Marcel Proust

Robert de Billy fut durant 30 ans l’un des amis les plus proches et les plus respectés de Marcel Proust. Aîné de l’écrivain de deux ans, il restera toujours pour lui une sorte de conseiller et de mentor.

C’est dès 1890 que Billy rencontre Marcel, à un dîner organisé par le préfet du Loiret. Tous deux sont alors militaires. Billy, élevé dans un milieu rigoriste, est frappé de la liberté de Proust, qui lui apprend « la joie de penser autrement que par principes ». « Marcel, écrit-il, avait à dix-neuf ans la curiosité la plus éveillée et la variété de ses questions était pour moi un étonnement et un embarras. […] Jamais homme ne fut si peu dogmatique. »

Billy restera constamment fidèle à Proust jusqu’à la mort de ce dernier en 1922. C’est pourquoi son témoignage est avec celui d’Antoine Bibesco l’un des plus riches et des plus pertinents. Cela d’autant plus que, doué d’un remarquable talent littéraire et d’une redoutable perspicacité, Billy sait rendre compte d’innombrables facettes de la personnalité de Proust qui nous sont peu connues.

Billy remarque, par exemple, que Proust ne lisait pas beaucoup, mais qu’il ne cessait en revanche de questionner les uns et les autres, emmagasinant tout ce qu’il entendait et voyait avec une prodigieuse mémoire. C’est ainsi qu’il apprenait, avec une boulimie de savoir accrue encore par la conviction qu’il avait de ne pas vivre longtemps. « Il y a quelque chose d’héroïque dans le contraste  qui existe entre le travail minutieux même Marcel s’assujettissait et la persuasion où il vivait du peu de durée qui serait accordé à sa vie. »

Proust n’a cessé d’admirer l’esprit de Billy. L’année même de sa mort, il lui écrit encore : « Vous êtes un grand psychologue et puis c’est si amusant de causer avec vous. » Il ne cesse de lui demander conseil sur les questions les plus diverses : carrière, convenances, diplomatie, bourse. «  Je tiens tant à votre amitié, lui écrit-il,  que je suis peut-être trop craintif à ce sujet.  » Même lorsque Proust se fut coupé du monde, Billy resta, selon Céleste Albaret, « un des plus reçus » boulevard Haussmann et ses visites « duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

Homme de grande culture et brillant diplomate, Robert de Billy succéda à Paul Claudel comme ambassadeur de France au Japon. Proust insistait pour qu’il écrive un jour ses mémoires, ce que, par une naturelle modestie, il ne voulut jamais faire. Conscient pourtant de la grandeur de Proust et le comparant d’emblée à Montaigne, Billy publia dès 1930, huit ans après la mort de son ami, ses correspondances et conversations avec lui. C’est aujourd’hui la première fois que ce précieux témoignage, publié il y a près d’un siècle, est réédité.

 Coll. Les Vies imaginaires  –  2022  –  17 euros  –  ISBN 978-2-845-900332-6

Manuel de réisophie pratique

Image de couverture de Cécile A. Holdban

« La tautologie est selon moi le sommet caché, impossible, de la poésie […] Que la chose soit soi-même soi est le plus beau trésor, et le mieux caché qui soit, la plus grande évidence et le plus grand mystère. » (De l’image, 2007). Ces lignes de Laurent Albarracin résument sa démarche, aussi simple que rigoureuse.

Avec Res rerum, Laurent Albarracin introduisait à une nouvelle étape de sa quête paradoxale en la faisant entrer dans le champ de l’alchimie. Le présent Manuel en offre le plein déploiement. Non sans humour, l’« Avertissement au lecteur » donne les précisions suivantes : « Suite à la publication en 2018 de l’ouvrage Res rerum par les éditions Arfuyen, nous avons reçu par la Poste, sans mention d’expéditeur, une liasse de papiers […]. Le paquet contenait un mot griffonné : “Si vous le jugez opportun, publiez ces textes. Publiez-les sous votre nom afin d’écarter les curieux qui viendraient par leurs sollicitudes entraver nos activités.” Signé : “Le Collège de Réisophie” »

En 224 poèmes d’une impeccable écriture, tantôt longs et tantôt très courts, le Manuel nous ouvre à une méditation vertigineuse méditation sur la réalité que nous croyons connaître : « Les choses sont comme des vases / Qui en s’évasant / Se recueilleraient. / Comme une lumière / Qui en éclatant / Se rassemblerait. » Mais encore : « Nous n’entendons pas les choses parler / Parce qu’elles sont des oreilles qui voient. »

Le regard espiègle de l’enfant se mêle ici à la réflexion du philosophe en une approche et une connaissance qui sont spécifiquement celles du poète. D’un des plus originaux et profonds d’aujourd’hui.

Sur « Ainsi parlait Saint-Pol-Roux

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Saint-Pol-Roux paru sur le site La Cause littéraire le 4 avril 2022

Saint-Pol-Roux, né Paul Roux à Marseille en 1861, a vécu quarante ans de XIXe siècle, et quarante de XXe. Il a été estimé de Mallarmé (qui l’appelait son « fils »), de Rodin, de Valéry, de Segalen, de Debussy, de Céline, de Jean Moulin, de Breton, de Max Jacob, de Daumal. Il a pourtant vécu assez vite retiré, dans la solitude et la gêne, en Bretagne, en y fondant famille heureuse, mais tragiquement éprouvée (il perd son fils Coecilian à Verdun, manque de perdre sa fille Divine en juin 40, grièvement blessée par un soldat allemand, qui s’en prend aussi à lui. Pendant leur séjour à l’hôpital, la maison est pillée et en partie brûlée, avec presque tous ses manuscrits ; il meurt quelques semaines plus tard. Sa maison finistérienne sera par ailleurs dévastée par des bombardements alliés en août 44 : ses ruines demeurent sur le promontoire de Camaret).

Un exceptionnel sens de la formule, un lyrisme naturellement somptueux, une constante profondeur de pensée, une rare aptitude à anticiper les mondes de demain (l’usage de l’énergie solaire, la tyrannie de la vitesse extérieure, le cinéma tridimensionnel, les délires de la rationalité mécanicienne et économique…), un étonnant et multiforme stoïcisme du courage, une foi activiste et une action de foi prêtes à « coloniser Dieu » (fragment 353) – voilà tout ce que ce très utile florilège fait immédiatement croiser et saisir, mais le plus surprenant d’abord est peut-être, chez cet auteur merveilleusement cultivé, doux virtuose et homme d’immense compassion et charité, « la très abrupte et salubre franchise de l’état des lieux de nos âmes réelles » […]

L’intuition centrale de cet auteur (« La vie, c’est le courage universel », fragment 106) porte sur un courage de la vie, qui est d’abord la double vaillance originaire de tous les organismes naturels (l’audace qu’ils ont de prélever hors d’eux ce qu’ils ont l’endurance de faire interagir en eux). Le courage suffit, comme force d’agir sur la peur même d’agir. La pensée de Saint-Pol-Roux étonne et enchante par l’inlassable variété de ses appels au courage, à la noblesse d’intervention : courages d’avouer (« L’aveu de nos faiblesses éclaire notre force », fr. 199), de fraterniser (« Le dévouement consiste à projeter son cœur dans la poitrine de son prochain désemparé, le temps de rendre celui-ci plus fort ou bien meilleur » (fr. 216), de se dégriser (« La colère est un loup qui se mange lui-même » (fr. 218), de se tempérer (« Il rôde au plus profond de nous une violence qu’il sied de traquer à grands coups de sagesse… » (fr. 226), de se désinfatuer (« Nous ne nions Dieu que pour nous affirmer » (fr. 313). […]

Ce qu’il observe pour nous le plus précieusement, c’est précisément ce qui se nourrit de nous échapper, se rend comme inobservable : comment observer l’espace (fr. 386) qui n’est que partout ? le temps (fr.389), qui passe moins qu’il ne « nous regarde passer », la « tangente » même que prend notre « chemin » (fr. 360) d’observation, et – thème magnifique et central – la vitesse, qui ne peut que doubler, semer, laisser sur place, notre attention même à elle ? Les considérations du poète sur la vitesse (son ambiguïté et son ambivalence) sont d’une visionnaire subtilité . […]

Après un long et minutieux travail de reconstitution de l’œuvre opéré, sur quarante ans, par René Rougerie, puis Gérard Macé et quelques autres, Jacques Goorma (lui-même exécuteur testamentaire de Divine, la fille de Saint-Pol-Roux, donc particulièrement bien placé, en plus de son discernement poétique propre, pour établir ce très précieux, et très réussi florilège) offre ici, en moins de 180 pages, clairement introduite, bien menée, et se suffisant, la louable et émouvante occasion de découvrir (ou ré-approcher le plus justement du monde) un auteur exemplaire, un des plus forts poètes français. […]

Sur « Ainsi parlait Montaigne »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Montaigne paru sur le site Le Lorgon mélancolique le 23 janvier 2022

C’est un tour de force qu’a réalisé Gérard Pfister avec Ainsi parlait Montaigne que viennent de publier les éditions Arfuyen : arriver à faire une sélection représentative de « dits et de maximes de vie » dans l’énorme fatras de l’œuvre d’une vie où l’auteur mêle inséparablement autobiographie, création et pensée. Il n’y a pas d’auteur dont l’œuvre soit plus riche que les Essais, somme qui connut quatre éditions du vivant de l’auteur. Fantasque et truculente, foisonnante de citations et digressions, parfois un peu obscure et déjà lointaine par la langue du XVIe siècle, on imagine aisément l’embarras de l’éditeur-concepteur : comment choisir ? 

Pari gagné : l’essentiel des Essais est bien là ! Rendu d’un accès facile et agréable et, qui plus est, en gardant au plus près la saveur de la langue.  À le lire, on mesure combien la réflexion très libre et personnelle d’un homme ayant traversé un siècle marqué par les guerres religieuses et l’obscurantisme – ne revenons-nous pas aujourd’hui à de telles époques ? – nous reste plus que jamais indispensable. Montaigne, l’homme d’un seul livre comme Proust est avant tout un observateur psychologue doublé d’un moraliste, c’est-à-dire un homme lucide et juste qui dans tous les domaines – la politique, le religieux, la vie privée – reste un exemple. Ce qu’avait ressenti Stefan Zweig, qui après avoir cherché toute sa vie un modèle de liberté et de tolérance, découvrit Montaigne au printemps 1941, un an avant sa mort. 

Ce qui frappe au fil de ces pages, que l’on peut lire « à sauts et à gambades », selon l’expression du sieur de Montaigne, c’est l’extraordinaire capacité de cet homme à être lui-même, à rester Michel Eyquem. Autrement dit la constance – qui chez lui est une lutte de tous les instants – dans la volonté d’échapper aux effets délétères de la comparaison. La comparaison est le ressort ou l’affect le plus visible des hommes, et en même temps le plus secret. Elle est au principe de tout ordre social qui pour être et se connaître, la met en scène dans ses hiérarchies et classements ; elle pénètre les racines de l’être humain lequel ne sait jamais dans quelle mesure elle affecte sa conduite, ses sentiments ou même sa pensée. La comparaison ne consiste pas seulement à nous situer les uns par rapport aux autres selon les « plus » et les « moins » des qualités et défauts, ou selon la gamme des sentiments d’amour, de haine, d’admiration, d’envie, etc. elle comporte aussi nécessairement un certain rapport à soi dans lequel chacun se pose pour ainsi dans l’être selon les deux mouvements ou dimensions de l’élévation et de l’abaissement. […]

Montaigne ne croit pas à la possibilité de dé-conditionner, d’amender l’homme selon une amélioration véritable ; plus profondément, il pense que ces tentatives se heurtent à la constitution même de la vie humaine : « Il n’est personne, s’il s’écoute, qui ne découvre en soi une forme sienne, une forme maîtresse, qui lutte contre l’éducation et contre la tempête des passions qui lui sont contraires. » […] Discerner et reconnaître sa « forme maîtresse » suppose qu’on ne se laisse guider ou régler par aucun enseignement préalable, ni théologique, ni philosophique mais qu’on veuille confondre, conjoindre son développement avec celui de la nature même. […]. Par exemple en voyageant, en faisant l’expérience du divers, autrement dit en parcourant une partie de l’Europe, ce que fit Montaigne de juin 1580 à novembre 1582 sous prétexte d’aller prendre les eaux. Après un court séjour en Alsace, avec son équipage Montaigne file vers Bâle, Augsbourg, Innsbruck et de là, par le col du Brenner, en Italie, débarquant à Venise le 5 novembre 1580.

Ceci nous est magistralement restitué par Gérard Pfister dans l’introduction presque entièrement centrée – et à raison – sur cet épisode. Sûrement n’a-t-on a pas suffisamment mesuré l’influence déterminante qu’ont eues sur Montaigne la langue et la littérature italiennes. De son père, l’auteur des Essais a hérité un goût particulièrement vif pour l’Italie. Alors que la géographie comme les origines de sa famille auraient dû le tourner vers l’Espagne, il est frappant constate Gérard Pfister « combien la culture hispanique est peu présente dans son œuvre comme dans sa bibliothèque. Il n’en connaît pas même la langue tandis qu’il parle et écrit l’italien. Montaigne fait son voyage en Italie au moment même où sont publiés, dans leur toute première version, les deux premiers livres des Essais. Et c’est du Journal de ce voyage, presque à moitié écrit dans la langue de Dante, qu’il faut partir si l’on veut comprendre la mue profonde qui s’opère entre cette première version et toutes les réécritures ultérieures. Un tout autre homme y apparaît, un Montaigne non plus seulement latin, mais italien. Et certainement le plus italien de nos écrivains avec Stendhal. » 

La préface de Gérard Pfister – et c’est à mon sens l’apport majeur de ce volume 32 de la collection – montre de façon éclairante tout ce que la fameuse « nonchalance » de Montaigne doit à la sprezzatura de Baldassare Castiglione. « Nonchalance » est un pis-aller pour traduire ce que Castiglione exprime avec la sprezzatura : mélange de goût du naturel, de légèreté, de fluidité, d’élégance et de panache qui est l’idéal de l’homme de cour. Le courtisan qui est sans cesse sous le regard d’autrui cherche ainsi par une élégante contrefaçon à donner l’impression du naturel dans l’absence d’effort.

Gérard Pfister montre que Montaigne, reclus dans sa librairie, n’a nul souci de faire bonne figure : « Son seul but est de se montrer tel qu’il est, au naturel, quelque jugement qu’on porte sur lui. Sa nonchalance est ainsi une véritable ascèse contre toutes nos illusions, contre toutes nos prétentions : Il faut la vue nette et bien purgée pour découvrir cette secrète lumière. »  Il y a donc un Montaigne d’après le voyage en Italie que l’on perçoit dans la rédaction de la dernière partie des Essais avec ses nombreuses additions manuscrites : un écrivain moins solennel, moins raide, moins empesé par la révérence aux Anciens et l’afflux de doctes citations. 

Comme l’écrit Gérard Pfister : « Il ose maintenant rire de lui. Il n’a pas guéri de la gravelle. Il n’a pas guéri de dire des « fadaises ». Mais l’Italie l’a guéri du sérieux. À force d’être en voyage, il a fait définitivement sienne la pensée qu’il n’allait en nul lieu que là où il se trouvait ».  […]