AVRIL 2026

En mars 1869, à l’âge de 25 ans, Henry James part seul de Cambridge, Massachusetts, quittant ses parents pour faire son premier grand tour d’Europe. William, son aîné de quinze mois, l’a précédé dans les voyages indépendants et lointains, allant au Brésil de mai à juillet 1865 (il avait donc 23 ans), et en Allemagne de mai 1867 à août 1868, pour parfaire ses études de médecine. Depuis l’étranger, il écrit d’immenses comptes rendus à sa famille, et en premier lieu à son plus proche interlocuteur, «darling Harry »«beloved Arry », « chéri de frère » (en français).

Henry en fait autant, par des lettres encore plus immenses, lors de son séjour, d’abord de mars à mai 1869 en Angleterre, où il se soumet en avril à une cure dans la station balnéaire de Malvern, pour soulager ses douleurs au dos, dont souffre également William ; puis d’Italie, de septembre 1869 à janvier 1870 – Venise, Florence, Rome. […]

Cet avantage chronologique de l’aîné le hantera longtemps comme une prédominance, une prépondérance : comme si William, écrira-t-il, tardive-ment, dans son autobiographie […] « avait gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Or c’est justement à partir de ce voyage européen de cadet à la traîne qu’il va, sur le chemin professionnel de leurs génies respectifs, rattraper puis dépasser William, qui ne commencera vraiment à s’affirmer qu’après son mariage, à l’âge de 36 ans, avec Alice Gibbens […]

Onze ans plus tôt, sans doute son premier voyage d’adulte en Europe à la suite de William inspire-t-il à Henry un obscur sentiment de transgression illégitime, propre à lui nouer les entrailles, à l’orée d’une échappée définitive. Car en Italie, dont la découverte est pour lui un bouleversement esthétique, et probablement sensuel, où il se trouve en quelque sorte sommé de se connaître et de se reconnaître, même à son corps défendant, il est pris d’une violente crise de constipation, perturbation physiologique en écho de sa perturbation psychique ; et, dans sa détresse solitaire […], il se tourne alors tout naturellement vers son aîné, lui adressant de Florence, pour lui demander des conseils médicaux, d’extraordinaires lettres intimes et confidentielles. […]

Ce sont des documents uniques dans l’infini matériau des écrits de Henry James, réputé pour la cérébralité de ses œuvres, voire la désincarnation de ses personnages. Néanmoins, il est de tradition de le comparer à Proust. Peut-être n’a-t-il jamais été autant proustien (avant la lettre) que dans ces vastes épanchements sur son état de santé, avec un réalisme de vocabulaire caractéristique d’un Marcel Proust prenant pour confident, en ce même domaine, son frère cadet Robert, qui était médecin. Car, naturellement, il s’agit dans l’un et l’autre cas du rapport viscéral entre deux frères proches par l’âge et unis par leur éducation et leur hérédité, les frères James ayant ceci de plus typique d’avoir été profondément et constamment liés par les affinités autant que par les dissemblances de leurs intérêts intellectuels et de leurs tempéraments. […]

Il y a cependant un paradoxe fréquent dans l’apparence de domination d’un aîné au tempérament masculin sur un cadet de tempérament féminin. Souvent l’aîné prend de plein fouet la névrose familiale qui l’a mis au monde, et reste longtemps captif de sa propre préséance, comme s’il ne pouvait s’affirmer que dans cette incarcération, tandis que le cadet s’échappe le premier, du fait que la puissance carcérale originelle sur lui est affaiblie car indirecte et amortie, et ensuite, ou plus exactement d’abord, par sauvegarde personnelle, dans l’impossibilité où il se trouve de régner sur un territoire déjà préempté quinze mois avant sa naissance. 

Henry régnera sur le roman, mais à partir de l’Europe, et enfin de l’Angleterre, dès 1876, pour s’imposer magistralement en 1880, de part et d’autre de l’Atlantique, avec The Portrait of a Lady. Restant sur place, William préemptera la philosophie américaine. Il est cependant long à y venir. Il a cinquante ans quand paraît son premier ouvrage décisif, The Principles of Psychology, en 1892. Car, victime de dépressions récurrentes et de multiples malaises physiques, il en cherche d’abord les diagnostics, et les remèdes possibles, en s’appliquant à des études de médecine approfondies. L’hypothèse psychologique de la somatisation, à laquelle il parviendra, n’est pas encore envisagée. […]

En janvier 1910, Henry, à l’âge de 66 ans, sombre dans une profonde dépression nerveuse. Il ne se nourrit quasiment pas, ne quitte pratiquement pas le lit, parvient à peine à parler, peut tout juste sangloter. Durant les trois années précédentes, il a établi une intégrale de son œuvre, comportant en fait la moitié de ses romans et nouvelles ; il a révisé les textes, rédigé ses fameuses préfaces, pour les vingt-quatre volumes de ce qui est connu sous le nom de New York Edition. Élever à soi-même, dans l’isolement, son propre monument récapitulatif est amer ; l’échec critique et financier fait déborder la coupe d’amertume.

William s’inquiète, depuis les États-Unis, et dès février il envoie au chevet de son frère son fils aîné Harry. Puis il se sent obligé de venir lui-même, et il arrive en avril, avec sa femme Alice, dans un terrible état de fatigue, car il est gravement malade du cœur. Il part alors faire une cure en Allemagne, à Bad Nauheim. Alice et Henry l’y rejoignent en juin. Enfin, repassant par l’Angleterre, tous s’embarquent en août pour l’Amérique. Le 20 août, c’est l’arrivée dans le New Hampshire, à Chocorua, lieu de la résidence familiale de William, qui y meurt le 28, à l’âge de soixante-huit ans. 

Le 2 septembre, Henry écrit à leur ami d’enfance Thomas Sergeant Perry, et sans doute son plus ancien et plus constant correspondant : « Je demeure assommé, assis dans le noir ; car, dès les plus lointaines brumes de l’enfance, il a été mon Frère Aîné idéal ; et, à travers toutes ces années, je vois encore en lui, comme si j’étais resté un petit garçon timoré, mon protecteur, mon soutien, mon autorité et ma fierté. Sa disparition change la face de l’existence pour moi, en-dehors même du simple manque des ressources inépuisables de sa compagnie, de sa personnalité, de son originalité, de toute sa présence ineffablement magnifique et vivace. »

Et, le 9 septembre, il s’adresse à Edith Wharton : « Il souffrait tellement qu’il voulait seulement, voulait de plus en plus, s’en aller. La vue de la rapidité de sa fin fut un chagrin inexprimable, avec mon sentiment de ce qu’il avait encore à donner, de son magnifique génie et de son noble intellect à leur apogée, n’ayant jamais été autres qu’intenses, et en fait ayant été plus intenses que jamais durant tous ces derniers mois. Cependant, ma relation avec lui, mon affection pour lui, et l’aspect différent que sa disparition a donné pour moi à ma vie, sont des choses totalement indicibles ; heureusement, car il y aurait tellement à en dire, si jamais je me mettais à en parler. »

JUIN 2026

On sait combien la Grande Guerre a été éprouvante pour Elizabeth von Arnim qui avait épousé un aristocrate prussien – et dont les enfants étaient donc autant allemands que britanniques – mais qui avait également perdu sur le front plusieurs membres de sa famille ainsi que des amis proches.

Elle a publié en 1914 La Femme du pasteur (The Pastor’s Wife) et ne publiera plus rien sous son nom jusqu’au retour de la paix, avec Christophe et Colomb (Christopher and Columbus) en 1919 et Un été en montagne (In the Mountains) en 1920 : « Je me suis traînée jusqu’ici ce matin depuis la vallée comme une fourmi malade, écrit la narratrice du livre, j’ai lutté pour monter jusqu’à la petite maison à flanc de montagne que je n’ai pas revue depuis le 1er août de la guerre, et je me suis effondrée dans l’herbe devant la porte. […] Combien j’étais riche d’amour il y a cinq ans, et combien pauvre à présent, dépouillée de tout ce que j’avais. »

Entre 1914 et 1919, Elizabeth von Arnim n’est pourtant pas restée silencieuse. Non pas sous nom mais sous le pseudonyme d’Alice Cholmondeley, elle a fait paraître en 1917 un ouvrage qui est à la fois le plus personnel et le plus politique de ses livres : L’Histoire de Christine (Christine) : « La guerre a tué Christine, aussi sûrement que si elle avait été soldat dans les tranchées. Je n’écrirai pas sur son talent musical, qui était exceptionnel. Lui aussi a été perdu pour le monde, brisé et balayé par la guerre. Je ne l’ai jamais revue. Un télégramme m’a appris sa mort. J’ai tenté de me rendre à Stuttgart, mais on m’a refoulée à la frontière.»

Car si Arnim a usé d’un pseudonyme pour cet unique livre, c’est paradoxalement que le sujet lui en était trop intime et trop douloureux. Le destin de Christine, c’est celui de la propre fille d’Elizabeth von Arnim, Joyce (Felicitas) von Arnim-Schlagenthin, morte à Brême, en Allemagne, le 2 juin 1916, à l’âge de 16 ans. De mère anglaise et de père allemand, la jeune fille se trouvait en Allemagne au milieu d’un conflit qui opposait les nations de ses deux parents.

Dans la note liminaire, Alice Cholmondeley précise : « Ma fille Christine, qui m’a écrit ces lettres, est morte dans un hôpital de Stuttgart, le matin du 8 août 1914, d’une double pneumonie aiguë.» Ces éléments sont à comparer avec ce qu’on sait de la mort de Joyce, également d’une pneumonie et probablement à l’hôpital militaire de Brême, le 2 juin 1916, « sans tombe connue ».

Ce roman est aussi certainement le texte le plus politique qu’ait écrit Arnim. Peu d’écrivains des Puissances alliés ont connu l’Allemagne aussi intimement. Devenue en 1891 l’épouse du comte Henning-August von Arnim-Schlagenthin, elle a vécu de longues années en Prusse – d’abord à Berlin même, puis dans les terres de sa belle-famille, à Nassenheide, en Poméranie. Elle y a élevé leur cinq enfants et y a créé ce merveilleux jardin qui l’a fait entrer presque par accident en littérature grâce au phénoménal succès de son premier livre, Elizabeth et son jardin allemand (Elizabeth and Her German Garden, 1898). Étroitement associée à la vie sociale et culturelle du Reich allemand, elle a eu le rare privilège de connaître le Reich de l’intérieur pendant la vingtaine d’années qui ont précédé l’entrée en guerre.

Évoquant ce milieu des aristocrates prussiens dont elle a fait partie, Elizabeth von Arnim n’oublie pas de son merveilleux talent satirique et en dresse un tableau aussi critique qu’humoristique. Le sérieux empesé et comique des uns et des autres n’a rien à envier aux personnages caricaturaux qu’aimait à incarner Erich von Stroheim. Mais au-delà de ces figures patriciennes, c’est toute une société fondée sur l’endoctrinement nationaliste et la militarisation que nous fait comprendre Arnim. Et l’on sait, hélas, quelle influence a eu ce modèle prussien sur d’autres pays et dans d’autres circonstances.

Plus que nombre d’écrits polémiques de l’époque, où l’on sent trop l’intention propagandiste et une certaine ignorance des réalités concrètes, le témoignage d’Elizabeth von Arnim nous paraît essentiel pour comprendre, à partir de l’exemple prussien, les méfaits des idéologies nationalistes sur le corps social. H. G. Wells affirmait qu’Elizabeth von Arnim était la femme la plus intelligente de son temps. L’Histoire de Christine montre l’extraordinaire diversité de son talent.

Il y a dans ce livre, écrit sous forme épistolaire, des textes d’une tendresse et d’une délicatesse admirables, où l’on sent mieux que nulle part ailleurs le lien d’affection qui peut unir une mère avec sa fille. Il s’y trouve également de saisissantes évocations de la rue berlinoise ou de la lagune de Stettin où le talent pictural d’Arnim se laisse libre cours. Mais il est plus inattendu de voir Arnim se faire dénonciatrice d’une politique autoritaire et belliciste. Qu’on nous permette donc de citer ici, en guise de conclusion, un extrait de ce livre :

« Tous ces gens-là, Mees Chrees, m’a-t-il dit, ont été conditionnés. N’oubliez pas cet élément essentiel. Quelle que soit sa classe sociale, chaque homme a passé quelques-unes des années les plus impressionnables de sa vie à être conditionné. Il ne s’en remet jamais. Avant cela, il y a eu la crèche et l’école : un dressage, sous une autre forme, mais très rigoureux. Dès qu’il comprend trois mots, on l’entraîne à penser ce que les autorités jugent le plus commode qu’il pense. Quand vient le service militaire, son esprit a déjà été formaté selon le modèle voulu. On termine alors le travail : on conditionne le corps à l’avenant, et on a le parfait esclave. Et c’est parce qu’il est esclave que chacun, lorsqu’il a du pouvoir – et on a toujours pouvoir sur quelqu’un –, devient un si grand tyran. […]

« C’est durant ce règne que nous avons déraillé, obsédés que nous sommes de parvenir, à tout prix et par tous les moyens, au sommet du monde. Nous devons dépasser les autres pays – quel qu’en soit le coût en bonheur et en vies humaines. Nous devons être mieux entraînés, plus efficaces, plus réactifs que les autres nations, et ce sont les enfants d’aujourd’hui qui doivent le faire pour nous. Notre avenir repose sur leur cerveau. Et s’ils échouent, s’ils ne supportent pas la tension que nous leur imposons, nous les brisons. Ils ne se servent plus à rien. Qu’ils s’en aillent. Qui se soucie qu’ils se tuent ? Ce ne sont qu’autant d’incapables en moins, voilà tout. L’État considère qu’ils valent mieux morts. »

MAI 2022

Au début de l’été 1925, par l’entremise de leur ami commun Maurice Betz, le jeune écrivain alsacien Camille Schneider, de passage à Paris, rencontre Rainer Maria Rilke dans les jardins du Luxembourg. Rilke a 49 ans. Il est au faîte de sa gloire et mourra à la fin de l’année suivante. Les deux hommes se promènent longuement dans des allées dont l’auteur des Cahiers de Malte Laurids Brigge connaît chaque détour. Au moment de se séparer : «J’aimerais revoir Strasbourg avec vous, lui dit Rilke, et Colmar aussi. » Le départ est fixé pour le soir-même.

Le lendemain après-midi, Rilke propose à son compagnon d’aller voir les «deux seuls monuments vraiment beaux » de la ville : la cathédrale, dont il lui parle en bon connaisseur, et, à côté de la terrasse du château des Rohan, une fontaine ornée d’un dauphin et disparue depuis lors. Puis ils vont rue des Bouchers faire une visite au siège de Kattentidt, qui avait publié son tout premier recueil, Leben und Lieder (La Vie et les Chants) en décembre 1894. « À ce moment, explique Rilke, je voulais à tout prix me défaire de mes souvenirs de jeunesse en Bohême. C’est pour cette raison que je me fis éditer à Strasbourg. Mais c’est surtout la compréhension de M. Kattentidt, homme plein de goût et de force, qui décida peut-être de tout mon avenir, en satisfaisant ce Sturm und Drang qui me poussa violemment à voyager au-delà des frontières de mon malheureux petit pays. »

On voit par ce récit le rapport ambivalent que Rilke, arrivé à la fin de sa vie, entretenait avec son premier livre. Vis-à-vis de Kattentidt, Rilke éprouvait la plus grande reconnaissance, car il était le premier à l’avoir compris et à lui avoir fait confiance. Quant aux textes de Leben und Lieder, nul doute qu’il ressentait à leur égard la même insatisfaction que tout écrivain envers ses premières tentatives. Souvenons-nous qu’Arthur Rimbaud, qui avait lui aussi fait imprimer Une saison en enfer à compte d’auteur, n’en avait distribué que quelques exemplaires, laissant les autres chez l’imprimeur, et s’en était bientôt totalement désintéressé comme d’une « folie passée ». Le caractère particulièrement perfectionniste de Rilke ne pouvait qu’accentuer encore ces naturelles réserves vis-à-vis d’un premier ouvrage. 

Enfin, il faut noter que Leben und Lieder est dédié à Valerie von David-Rhonfeld (1874-1947). Même si la majorité des textes du recueil avaient été écrits dans les deux années précédentes à Linz, Schönfeld et Prague, nombre des poèmes du livre témoignent de l’amour passionné du tout jeune Rilke pour celle qu’il appelait avec effusion «Meine, meine, meine Vally ». 

C’est en 1893 que celui qui s’appelait encore René Maria Rilke, âgé de 18 ans, avait rencontré la jeune fille dans un cercle de jeunes intellectuels germanophones à Prague. Dès le début de l’automne 1895, le poète prit ses distances avec la jeune fille, jusqu’à une dernière lettre d’adieu qui mit fin à toute relation entre eux : « Chère Vally, merci de ce don de liberté que tu me fais ; tu t’es montrée grande et noble, même en ce moment difficile – meilleure que moi. » Valerie von David-Rhonfeld ne se maria jamais. « Je suis absolument persuadée, déclarait-elle encore en 1927, un an après la mort de Rilke, que pendant toute sa vie après moi, une vie qui semble avoir été fort érotique, personne n’a été émotionnellement aussi proche de René que je l’ai été. »

Rilke était depuis plusieurs années impatient de faire son entrée dans le monde des lettres par la publication d’un volume de poésie. Kattentidt, chez qui il avait déjà publié en revue ses Lautenlieder était disposé à publier ce volume inaugural moyennant une subvention. La famille de René avait refusé de financer le livre et c’est Vally qui avait permis sa publication en donnant à Rilke l’argent nécessaire.

Cette gratitude fut cependant très vite mêlée d’embarras. Si Rilke se voyait en troubadour amoureux et chevalier servant de la « divine Vally », il ne pouvait imaginer de rester dans la dépendance financière et affective de Vally. C’est donc sur ce premier livre, pourtant si attendu, qu’il reporta son irritation, et sans doute son remords, en voulant l’oublier.

C’est ainsi que Leben und Lieder est devenu, comme l’indiquait Rilke un ouvrage introuvable. « Le seul exemplaire qui semble exister aujourd’hui, précise Schneider, appartenait à Nanny von Escher, châtelaine de Berg-am-Irschel dont le poète avait été l’hôte en 1920. » Ce qui laisse à penser que Rilke avait probablement offert ce livre en remerciement à sa généreuse bienfaitrice et qu’il n’en était donc pas aussi insatisfait qu’il pouvait le laisser entendre.

Depuis sa première édition à Strasbourg en 1894, jamais ce premier livre de Rainer Maria Rilke, Leben und Lieder, n’a été réédité dans sa langue originale. « C’est une des plus grandes raretés de la littérature allemande», déclarait déjà le fidèle éditeur de Rilke, Insel-Verlag, quelques années après la mort du poète. Nous avons retrouvé ce texte rarissime, nous l’avons traduit et nous le proposons ici, précédé de l’éclairante étude qu’avait rédigée en 1933 Joseph Delage sur « Rilke et son éditeur strasbourgeois Kattentidt ».

Musil considérait Rilke comme « le plus grand poète lyrique que l’Allemagne ait porté depuis le Moyen Âge ». D’un écrivain d’une telle grandeur, il nous semble qu’aucun texte ne peut être négligeable, a fortiori quand il s’agit d’un premier livre où l’auteur a nécessairement, d’une manière ou d’une autre (et souvent à son insu, et souvent maladroitement) posé les bases de ce qu’allait être son œuvre à venir. Il suffit de lire le présent ouvrage pour se rendre compte que nombre des grands thèmes de l’œuvre future de Rilke sont déjà ici présents. 

Trois ans après la sortie de Leben und Lieder, Rilke qui n’est encore que René rencontre Lou Andreas Salomé, devient Rainer et entame une métamorphose, dont Le Livre de la vie monastique, écrit en 1899 au retour d’un voyage en Russie avec Lou, sera la première manifestation.

Gérard Pfister, extraits de la préface au livre de Rilke La Vie et les Chants

En cette année du centenaire de la la mort de Rainer Maria Rilke, rappelons que les éditions Arfuyen ont publié nombre de ses textes jusque-là inédits en français : 

Le Vent du retour 

Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas 

La Vie de Marie

L’Amour de Madeleine

Le Livre de la Pauvreté et de la Mort 

Ainsi parlait Rainer Maria Rilke

Le Livre de la vie monastique

Sur Dieu

Lettres à une jeune femme et autres écrits sur l’amour

Elles ont édité, par ailleurs, trois ouvrages fondamentaux qui constituent des témoignages de première main sur Rilke et sur son écriture : 

Conversations avec Rainer Maria Rilke, de Maurice Betz

Souvenirs de Rainer Maria Rilke, de Marie de la Tour et Taxis

La Dernière Amitié de Rainer Maria Rilke, d’Edmond Jaloux

AVRIL 2026

En mars 1869, à l’âge de 25 ans, Henry James part seul de Cambridge, Massachusetts, quittant ses parents pour faire son premier grand tour d’Europe. William, son aîné de quinze mois, l’a précédé dans les voyages indépendants et lointains, allant au Brésil de mai à juillet 1865 (il avait donc 23 ans), et en Allemagne de mai 1867 à août 1868, pour parfaire ses études de médecine. Depuis l’étranger, il écrit d’immenses comptes rendus à sa famille, et en premier lieu à son plus proche interlocuteur, «darling Harry », «beloved Arry », « chéri de frère » (en français).

Henry en fait autant, par des lettres encore plus immenses, lors de son séjour, d’abord de mars à mai 1869 en Angleterre, où il se soumet en avril à une cure dans la station balnéaire de Malvern, pour soulager ses douleurs au dos, dont souffre également William ; puis d’Italie, de septembre 1869 à janvier 1870 – Venise, Florence, Rome. […]

Cet avantage chronologique de l’aîné le hantera longtemps comme une prédominance, une prépondérance : comme si William, écrira-t-il, tardive-ment, dans son autobiographie […] « avait gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Or c’est justement à partir de ce voyage européen de cadet à la traîne qu’il va, sur le chemin professionnel de leurs génies respectifs, rattraper puis dépasser William, qui ne commencera vraiment à s’affirmer qu’après son mariage, à l’âge de 36 ans, avec Alice Gibbens […]

Onze ans plus tôt, sans doute son premier voyage d’adulte en Europe à la suite de William inspire-t-il à Henry un obscur sentiment de transgression illégitime, propre à lui nouer les entrailles, à l’orée d’une échappée définitive. Car en Italie, dont la découverte est pour lui un bouleversement esthétique, et probablement sensuel, où il se trouve en quelque sorte sommé de se connaître et de se reconnaître, même à son corps défendant, il est pris d’une violente crise de constipation, perturbation physiologique en écho de sa perturbation psychique ; et, dans sa détresse solitaire […], il se tourne alors tout naturellement vers son aîné, lui adressant de Florence, pour lui demander des conseils médicaux, d’extraordinaires lettres intimes et confidentielles. […]

Ce sont des documents uniques dans l’infini matériau des écrits de Henry James, réputé pour la cérébralité de ses œuvres, voire la désincarnation de ses personnages. Néanmoins, il est de tradition de le comparer à Proust. Peut-être n’a-t-il jamais été autant proustien (avant la lettre) que dans ces vastes épanchements sur son état de santé, avec un réalisme de vocabulaire caractéristique d’un Marcel Proust prenant pour confident, en ce même domaine, son frère cadet Robert, qui était médecin. Car, naturellement, il s’agit dans l’un et l’autre cas du rapport viscéral entre deux frères proches par l’âge et unis par leur éducation et leur hérédité, les frères James ayant ceci de plus typique d’avoir été profondément et constamment liés par les affinités autant que par les dissemblances de leurs intérêts intellectuels et de leurs tempéraments. […]

Il y a cependant un paradoxe fréquent dans l’apparence de domination d’un aîné au tempérament masculin sur un cadet de tempérament féminin. Souvent l’aîné prend de plein fouet la névrose familiale qui l’a mis au monde, et reste longtemps captif de sa propre préséance, comme s’il ne pouvait s’affirmer que dans cette incarcération, tandis que le cadet s’échappe le premier, du fait que la puissance carcérale originelle sur lui est affaiblie car indirecte et amortie, et ensuite, ou plus exactement d’abord, par sauvegarde personnelle, dans l’impossibilité où il se trouve de régner sur un territoire déjà préempté quinze mois avant sa naissance.

Henry régnera sur le roman, mais à partir de l’Europe, et enfin de l’Angleterre, dès 1876, pour s’imposer magistralement en 1880, de part et d’autre de l’Atlantique, avec The Portrait of a Lady. Restant sur place, William préemptera la philosophie américaine. Il est cependant long à y venir. Il a cinquante ans quand paraît son premier ouvrage décisif, The Principles of Psychology, en 1892. Car, victime de dépressions récurrentes et de multiples malaises physiques, il en cherche d’abord les diagnostics, et les remèdes possibles, en s’appliquant à des études de médecine approfondies. L’hypothèse psychologique de la somatisation, à laquelle il parviendra, n’est pas encore envisagée. […]

En janvier 1910, Henry, à l’âge de 66 ans, sombre dans une profonde dépression nerveuse. Il ne se nourrit quasiment pas, ne quitte pratiquement pas le lit, parvient à peine à parler, peut tout juste sangloter. Durant les trois années précédentes, il a établi une intégrale de son œuvre, comportant en fait la moitié de ses romans et nouvelles ; il a révisé les textes, rédigé ses fameuses préfaces, pour les vingt-quatre volumes de ce qui est connu sous le nom de New York Edition. Élever à soi-même, dans l’isolement, son propre monument récapitulatif est amer ; l’échec critique et financier fait déborder la coupe d’amertume.

William s’inquiète, depuis les États-Unis, et dès février il envoie au chevet de son frère son fils aîné Harry. Puis il se sent obligé de venir lui-même, et il arrive en avril, avec sa femme Alice, dans un terrible état de fatigue, car il est gravement malade du cœur. Il part alors faire une cure en Allemagne, à Bad Nauheim. Alice et Henry l’y rejoignent en juin. Enfin, repassant par l’Angleterre, tous s’embarquent en août pour l’Amérique. Le 20 août, c’est l’arrivée dans le New Hampshire, à Chocorua, lieu de la résidence familiale de William, qui y meurt le 28, à l’âge de soixante-huit ans.

Le 2 septembre, Henry écrit à leur ami d’enfance Thomas Sergeant Perry, et sans doute son plus ancien et plus constant correspondant : « Je demeure assommé, assis dans le noir ; car, dès les plus lointaines brumes de l’enfance, il a été mon Frère Aîné idéal ; et, à travers toutes ces années, je vois encore en lui, comme si j’étais resté un petit garçon timoré, mon protecteur, mon soutien, mon autorité et ma fierté. Sa disparition change la face de l’existence pour moi, en-dehors même du simple manque des ressources inépuisables de sa compagnie, de sa personnalité, de son originalité, de toute sa présence ineffablement magnifique et vivace. »

Et, le 9 septembre, il s’adresse à Edith Wharton : « Il souffrait tellement qu’il voulait seulement, voulait de plus en plus, s’en aller. La vue de la rapidité de sa fin fut un chagrin inexprimable, avec mon sentiment de ce qu’il avait encore à donner, de son magnifique génie et de son noble intellect à leur apogée, n’ayant jamais été autres qu’intenses, et en fait ayant été plus intenses que jamais durant tous ces derniers mois. Cependant, ma relation avec lui, mon affection pour lui, et l’aspect différent que sa disparition a donné pour moi à ma vie, sont des choses totalement indicibles ; heureusement, car il y aurait tellement à en dire, si jamais je me mettais à en parler. »

Il demeure alors douze mois avec la veuve et les trois enfants de William, dans une sorte de lévirat, sans rien publier, comme s’il avait le souffle coupé, lui pour qui, confronté à toute réalité, écrire est une fonction aussi naturelle que de respirer ou de digérer. Ce lévirat se prolongera au-delà de sa mort. Retrouvant l’Angleterre en août 1911, il ne la quittera plus jusqu’à la fin de ses jours, le 28 février 1916, à Londres. Sa belle-sœur, traversant dans ce but l’Atlantique, décide d’être présente au moment de son agonie. Un service funèbre est célébré dans l’Old Church de Chelsea. Son corps est incinéré, et la veuve de William prend l’initiative de rapporter en Amérique les cendres de son défunt beau-frère, pour les déposer dans le caveau familial du cimetière de Cambridge.

Jean Pavans, extraits de la préface à Mal d’Italie, lettres inédites de Henry James à son frère William James

MARS 2026

« Aucun poète, écrit Nietzsche, ne m’a procuré le même ravissement artistique que celui que j’ai éprouvé dès l’abord à la lecture d’une ode d’Horace. […] Tout le reste de la poésie devient, à côté de cela, quelque chose de populaire – un simple bavardage de sentiments… » […] Montaigne, dont Nietzsche place l’autorité à l’égal de celle d’Horace, faisait lui-même très grand cas du poète latin : « Horace ne se contente point d’une superficielle expression. Il voit plus clair et plus outre dans la chose ; son esprit crochète et furète dans tout le magasin des mots et des figures, et les lui faut au-delà de l’ordinaire, comme sa conception est au-delà de l’ordinaire. »  Et lorsque l’écrivain met le point final à son énorme somme, ce n’est pas pour se mettre lui-même une dernière fois en scène ou pour citer une fois encore ses chers Sénèque et Plutarque. Non, c’est bien à Horace qu’il veut donner le dernier mot. […]

Horace était fils d’un esclave affranchi et, loin de s’en cacher, mettait un point d’honneur à le revendiquer. […] Il venait d’arriver à Athènes pour y faire ses études lorsque Jules César fut assassiné, le 15 mars 44 av. J.-C. […] Enflammé par les idéaux de la Grèce antique, le jeune Horace s’enrôla et fit donc partie du camp des vaincus lors de la seconde bataille de Philippes, le 23 octobre 42 av. J.-C., qui vit le suicide de Brutus et le triomphe de Marc Antoine et du futur empereur Auguste. Un autre, inquiet de déplaire au régime en place, aurait tenté de le faire oublier. Mais Horace ne se fait pas faute de le rappeler dans plusieurs textes […] Ce n’est pas encore assez de rappeler ses choix politiques passés, il ne craint pas non plus de faire état de sa lâcheté à l’occasion de cette bataille. […] En 19 av. J.-C., l’empereur Auguste écrit à Mécène pour l’informer qu’il souhaite faire d’Horace son secrétaire particulier […] Horace refuse. Auguste feint de ne pas s’en offusquer : « Si tu as eu l’orgueil de dédaigner notre amitié, ce n’est pas pour autant que nous te rendrons la pareille. » […]

On sait que la mort de Virgile, sur le bateau qui le ramenait à Rome avec l’empereur, a toujours semblé fort suspecte. De la même façon, bien des chercheurs se sont étonnés qu’Horace, qui avait la même année succédé à Virgile dans la fonction de « poète-lauréat », soit mort 59 jours après Mécène, son puissant protecteur et ami. Comme si une main longtemps retenue se décidait enfin à frapper. […] Dans ses dernières volontés, Mécène, qui avait légué l’ensemble de ses biens à l’empereur, avait pris soin de lui demander expressément d’accorder à son tour sa protection au poète : « Souviens-toi d’Horace comme de moi-même. » Cette ultime preuve d’amitié, bien digne de Montaigne et La Boétie, servit-elle le poète ? Si Auguste se souvint de lui, ce fut, semble-t-il, pour sa perte. […]

Plutôt que chez Boileau sous les ors de l’Académie française, c’est sur les chemins escarpés des sanctuaires taoïstes qu’il faudrait chercher un poète qui se puisse comparer de manière quelque peu éclairante avec le vieil Horace. Il y eut en Chine un grand empereur, Tang Xuanzong, communément appelé Minghuang, « l’Empereur éclairé », dont le long règne, de 712 à 756, marqua un apogée de la culture chinoise. Et il y eut auprès de lui un poète exceptionnel, peut-être le plus original et le plus raffiné que la Chine ait produit, dont le nom fut Li Po.

Les deux empereurs, Xuanzong et Auguste, avaient reçu l’éducation la plus poussée, se piquaient l’un et l’autre d’écrire des vers et considéraient la protection des arts comme un aspect essentiel de leur pouvoir. Xuanzong mourut en exil à 76 ans, Auguste au faîte de sa gloire à 75. Outre la relation très privilégiée qu’ils entretinrent tous deux avec un homme d’État exceptionnel, il est étonnant de constater combien de points communs il existe entre les deux poètes, Li Po et Horace.

Tous deux sont issus d’un milieu extrêmement modeste. […] L’un comme l’autre, c’est par leur talent d’écriture et par leurs amitiés littéraires qu’ils accèdent aux faveurs de l’empereur. […] Mais, l’amitié de l’empereur eut bien vite son revers. […] En 744, Li Po fut du jour au lendemain démis de ses fonctions par l’empereur et chassé de la cour. Quant à Horace, il ne put tout à fait cacher à la longue son refus de se laisser instrumentaliser par l’empereur comme propagandiste du régime. […]

Li Po comme Horace étaient certainement les hommes les moins faits pour se plier aux exigences d’un tyran, fût-il aussi éclairé et cultivé que Xuanzong et Auguste. […] L’un comme l’autre francs buveurs, confondant allègrement le goût de la liberté avec celui du bon vin. Car ce serait, bien sûr, lourdement se tromper de ne voir dans l’éloge constant qu’ils font de la boisson que la recherche de plaisirs faciles. Le taoïsme chez l’un, l’épicurisme chez l’autre y ont leur part, qui est déterminante. Cette euphorie que procure le vin, c’est celle d’une liberté recouvrée, par-delà les conventions sociales et les peurs individuelles, c’est celle d’une unité retrouvée avec la nature et avec nous-même.

Faut-il s’en étonner, c’est à Chang’an, durant son séjour à la cour, que Li Po écrit sa fameuse suite de poèmes intitulée « Buvant seul sous la lune », comme s’il n’était d’autre antidote que le vin au poids écrasant des conformismes et des lâchetés : « Une coupe égalise la vie et la mort / inutile donc de distinguer entre les dix-mille choses / ivre je perds notion du ciel et de la terre / appuyé sur l’oreiller solitaire, ma conscience s’amenuise / je ne sais plus où est mon corps / ma joie est alors à son apogée. » Et c’est Mécène qu’Horace invite à quitter Rome et son bonheur factice : « Descendant des rois d’Étrurie, / depuis longtemps je te réserve un vin délicieux ; il t’attend dans une amphore vierge. / J’ai aussi des roses, et des parfums pour tes cheveux. […] Quitte pour un instant les ennuis de l’opulence, et / ce palais dont le faîte s’élève jusqu’aux nues. / Cesse d’admirer la fumée, / le luxe et tout le bruit de cette Rome qui se dit heureuse. » […]

Li Po et Horace se rencontrent dans un même amour pour la nature et pour la solitude. Invité par l’ermite Lu Chiu, Li Po s’émerveille de sa vie campagnarde et se prend à rêver de posséder lui aussi une hutte de chaume et un verger : « Se contentant pleinement des joies champêtres / il néglige les réunions de la vie en société / me conviant à un repas dans la campagne, il m’invite à boire du bon vin, / et cuisine des légumes du jardin avec des mauves imprégnées de rosée / ah ! puisse-t-il planter ici pêcher et pruniers, / et pour moi bâtir une hutte en chaume.» 

Plus heureux que le poète chinois, Horace possédait loin de l’agitation de Rome la maison de ses rêves, cette villa de Sabine que lui avait offerte Mécène et dont il ne cesse tout au long de ses poèmes de vanter les charmes : « Imagine-toi une chaîne de montagnes, entrecoupée seulement par une fraîche vallée. Le soleil, quand il monte, éclaire son versant droit, puis il réchauffe l’autre côté quand son char redescend pour s’enfuir. […] Tu croirais qu’on a transporté ici la végétation de Tarente ! Une source y jaillit, qui a mérité de donner son nom à une rivière : plus fraîches, plus pures que l’Hèbre qui arrose la Thrace. » […]

Un ecclésiastique du XVIIIe siècle, l’abbé Capmartin de Chaupy (1720-1798), qui a consacré sa vie entière et trois volumes d’un total d’environ 1500 pages, à des recherches sur Horace, a parcouru des années durant les alentours de Tivoli, l’ancienne Tibur, pour y découvrir l’emplacement exact de la maison tant aimée du poète. […] Poussant plus loin l’enquête, un académicien non moins féru d’Horace, Gaston Boissier (1823-1908) a voulu retrouver la source dont parle le poète : «Nous suivons une petite route qui passe à côté d’une vieille église en ruine, la “Madonna delle case”, et un peu plus bas nous arrivons à la source que nous cherchons. […] Elle sort avec abondance d’un creux de rocher et un vieux figuier la couvre de son ombrage. » […] L’érudit ne s’estime pas satisfait pour autant : «La position de la source retrouvée, celle de la maison se devine. » […] 

Une grosse pierre, qui ressemble à un banc antique, s’offre à nous. Est-ce là que le poète se reposait ? « De cet endroit élevé, jetons les yeux sur le pays qui nous entoure. Nous avons à nos pieds une vallée étroite et longue, au fond de laquelle coule le torrent de la Licenza ; elle est dominée par des montagnes qui, de tous les côtés, semblent se rejoindre. » […] L’endroit est favorable, asseyons-nous. Si nous tendons l’oreille, avec un peu de chance nous entendrons le vieil Horace nous parler. Et peut-être Li Po, de quelque nuage où il a ses habitudes, lui répondre en vers mélodieux : « Les nuages frôlent nos divans / dans le ciel les coupes circulent / ivres, dans le vent frais qui se lève / nous dansons / son souffle fait tournoyer nos manches. »

FÉVRIER 2026

En ces temps où l’Europe, agressée et meurtrie, se trouve remise en cause dans ses moyens de défense et ses perspectives politiques, cinq écrivains sont à l’honneur dans cette Lettre du Lac Noir, dont les destins sont tous, à leur manière, représentatifs des drames de la Mitteleuropa.

Le Polonais Edward Stachura (1937-1979) est né en France où son père était venu chercher du travail. Il y a vécu jusqu’à l’âge de 11 ans. Ecrivain de l’errance et des interrogations existentielles, il s’est donné la mort à Varsovie, laissant une œuvre éblouissante, entre Kerouac et Gombrowicz, dont paraît pour la première fois en français une œuvre majeure, La Marche du scorpion.

Joseph Roth (1894-1939), l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle, est né près de Lviv, dans l’actuelle Ukraine. Il s’est exilé en France en janvier 1933, dès l’accession au pouvoir d’Hitler. Malgré l’aide d’amis fidèles comme Stefan Zweig, il y a peu à peu sombré dans le désespoir et l’alcool. On l’a retrouvé un jour sur un trottoir rue de Tournon à Paris. Il est mort à l’hôpital des indigents et repose aujourd’hui au cimetière parisien de Thiais.

Son ami Stefan Zweig (1881-1942) est né à Vienne d’une famile juive originaire de Moravie. Comme Roth, il a dû fuir les persécutions antisémites et s’exiler à Londres en 1934. Tous ses biens ont été saisis. Ayant à peine terminé Le Monde d’hier, comme une sorte de tombeau de la civilisation européenne, il a quitté le vieux continent pour le Brésil où il s’est suicidé avec son épouse en février 1942.

Krzysztof Kamil Baczynski (1921-1944) est né à Varsovie où il a fait ses études et écrit, avec une incroyable précocité, une œuvre poétique intense et inclassable. Il est mort à 23 ans les armes à la main, le quatrième jour de l’Insurrection de Varsovie, sous les balles des forces allemandes alors qu’il défendait un poste insurgé.

Kalonymus Shapiro (1889-1943), l’une des grandes figures du hassidisme, était rabbin d’un faubourg de Varsovie. Après avoir perdu son fils et sa belle-fille dans un bombardement, il a tenu à rester, malgré tous les dangers et toutes les exhortations, auprès de sa communauté, y compris lorsqu’en novembre 1940, elle a été regroupée dans le Ghetto de Varsovie. Déporté dans un camp près de Lublin en 1943, il y a été assassiné.

Cinq destins tragiques et, chacun à leur manière, lumineux. Cinq œuvres qui nous éclairent et nous donnent du courage quand le chemin devient plus difficile et incertain. Il faut citer ici les fortes paroles prononcées par Stefan Zweig quelques jours après la mort de Joseph Roth en mai 1939 en hommage à son ami disparu dans ce qui pouvait sembler la pire des déchéances et le dernier abandon :

« C’était un miracle à l’encontre de toute logique, de toutes les lois médicales: ce triomphe de l’esprit créateur en lui sur un corps déjà défaillant. Mais à la seconde où Roth prenait le crayon pour écrire, toute confusion cessait ; aussitôt, en cet homme si indiscipliné, se mettait en place cette discipline de fer que seul pratique l’artiste pleinement conscient de lui-même, et il ne nous a laissé aucune ligne dont la prose ne soit marquée du sceau de la maîtrise. Lisez ses derniers articles, lisez ou écoutez les pages de son dernier livre, écrit à peine un mois avant sa mort, et examinez cette prose avec toute la méfiance et toute la minutie d’une loupe de joaillier : vous ne trouverez pas la moindre imperfection dans sa pureté de diamant, pas la moindre opacité dans sa clarté. Chaque page, chaque ligne est martelée comme la strophe d’un poème, avec la plus exacte conscience du rythme et de la mélodie. Affaibli dans son pauvre corps fragile, ébranlé dans son âme, il se maintint droit dans son art – dans son art à travers lequel il se sentait responsable, non devant ce monde qu’il méprisait, mais devant la postérité : ce fut un triomphe, un triomphe sans pareil, celui de la conscience sur la déchéance extérieure.

« Je l’ai souvent rencontré en train d’écrire, assis à la table de son café bien-aimé, et je savais : le manuscrit était déjà vendu, il avait besoin d’argent, les éditeurs le pressaient. Mais, sans pitié pour lui-même, le plus sévère et le plus sage des juges, il déchirait sous mes yeux toutes les feuilles et recommençait depuis le début, simplement parce qu’un tout petit mot n’avait pas encore le poids juste, ou qu’une phrase ne possédait pas encore la plénitude de sa sonorité musicale. Plus fidèle à son génie qu’à lui-même, il sut magnifiquement s’élever, par son art, au-dessus de sa propre chute.

« Mesdames et Messieurs, combien encore je brûle de vous dire sur cet être unique, dont la force pérenne ne nous est peut-être pas encore pleinement perceptible, même à nous, ses amis, en cet instant. Mais ce n’est pas le moment d’en venir à des jugements définitifs, ni de nous abandonner à notre propre deuil. Non, ce n’est pas l’heure des sentiments personnels, car nous sommes en pleine guerre spirituelle, et même à son avant-poste le plus périlleux.

« Vous le savez tous : en temps de guerre, à chaque défaite d’un corps de troupe, un petit groupe est détaché pour couvrir la retraite et permettre aux forces battues de se réorganiser. Ce sont ces quelques bataillons sacrifiés qui doivent alors résister le plus longtemps possible à toute la pression de la supériorité ennemie ; ils se tiennent sous le feu le plus violent et subissent les pertes les plus lourdes. Leur tâche n’est pas de remporter la bataille – ils sont trop peu nombreux pour cela –, leur tâche est uniquement de gagner du temps, du temps pour les colonnes plus fortes qui se trouvent derrière eux, pour livrer la prochaine, la véritable bataille.

« Mes amis, ce poste avancé, ce poste sacrifié, c’est aujourd’hui à nous qu’il a été confié, à nous, artistes, écrivains de l’exil. Nous ne savons pas encore, même en cette heure, discerner clairement quel est le sens profond de notre tâche. Peut-être, en tenant ce bastion, ne faisons-nous que masquer aux yeux du monde le fait que la littérature à l’intérieur de l’Allemagne, depuis Hitler, a subi la plus lamentable défaite de son histoire et est en train de disparaître complètement du champ de vision de l’Europe. Peut-être aussi – et puissions-nous l’espérer de toute notre âme ! – n’avons-nous à tenir cette position que jusqu’à ce qu’une réorganisation ait lieu derrière nous, jusqu’à ce que le peuple allemand et sa littérature soient à nouveau libres et puissent de nouveau servir l’esprit comme une entité créatrice. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas à nous interroger sur le sens de notre tâche, nous n’avons maintenant qu’une seule chose à faire : tenir le poste où nous avons été placés.

« Nous ne devons pas perdre courage si nos rangs s’éclaircissent, nous ne devons pas même, lorsque les meilleurs de nos camarades tombent à notre droite et à notre gauche, nous abandonner à la mélancolie du deuil ; car – je l’ai dit à l’instant – nous sommes en pleine guerre, et à ses avant-postes les plus exposés. Juste un regard, rien qu’un regard, lorsque l’un des nôtres tombe – un regard de gratitude, de douleur et de fidèle souvenir – et il nous faut revenir aussitôt à la seule tranchée qui nous protège : notre œuvre, notre tâche – la nôtre propre et celle que nous partageons tous –, pour l’accomplir, droits et fermes, jusqu’à la fin amère, comme l’ont fait avant nous ces deux camarades que nous avons perdus : notre Ernst Toller, avec sa perpétuelle fougue, et notre inoubliable, à jamais inoubliable Joseph Roth.»

Extrait de l’Hommage à Joseph Roth publié en introduction à la première traduction française du PANOPTIKON de Joseph Roth. Traduit de l’allemand par Louis Gehres. 

L’Histoire de Christine

Les éditions Arfuyen ont déjà publié deux romans d’Elizabeth von Arnim : Un été en montagne (2024) et L’Éclatante Beauté de Sally (2025). Ce troisième roman, L’Histoire de Christine, lui aussi inédit en français, est sans doute le plus personnel mais aussi le plus politique de son œuvre. Il montre une nouvelle facette de cette œuvre extraordinairement diverse – plus profonde, plus grave, mais toujours brillante, sensible et généreuse.

H. G. Wells considérait, dit-on, Elizabeth von Arnim comme « la femme la plus intelligente de son temps ». De plus, ayant épousé un aristocrate prussien en 1891 et ayant vécu à Berlin et en Poméranie durant de longues années, elle connaissait la société du Reich mieux que personne. Loin de la propagande, ce texte paru en 1917 est donc l’un des témoignages les plus lucides et les plus sensibles qui ait été écrit sur la guerre fratricide qui a frappé l’Europe en 1914-1918. La « der des der », disait-on après l’Armistice. Mais cette même guerre a recommencé en 1939. Est-elle aujourd’hui à la veille de reprendre ?

Cette déchirante Histoire de Christine, publiée en pleine guerre, en 1917, est le seul roman qu’Elizabeth von Arnim ait signé d’un pseudonyme, Alice Cholmondeley. Si Elizabeth von Arnim est ici particulièrement juste et émouvante, c’est qu’elle y raconte l’histoire de sa propre fille, Joyce, morte en Allemagne l’année précédente, en 1916, à 16 ans. Malgré cela, aucune sensiblerie, mais une pudeur et une élégance admirables, jusque dans le choix d’un pseudonyme pour cet unique livre.

Berlin, 1914. Christine est une jeune violoniste dont les dons exceptionnels ont été encouragés par les plus grands virtuoses internationaux comme le Belge Eugène Ysaÿe ou l’Austro-Hongrois Joseph Joachim. Elle vient poursuivre ses études à Berlin auprès du « grand » Kloster : « Être conduite par Kloster à travers les merveilles de Bach, c’était comme si quelque grand ange me prenait par la main et me menait à travers le ciel. »

Malgré l’étroitesse d’esprit de sa logeuse, Frau Berg, et le ridicule conformisme de bien des personnes qu’elle rencontre, Christine se sent accueillie à bras ouverts : « L’Angleterre est notre alliée naturelle, s’émerveille un pasteur, le cigare à la main. Elle a le même sang, la même foi, la même couleur. Les races blondes sont, comme l’aurore, destinées à chasser les ténèbres. »

Pieuses et sanglantes sottises. Bientôt l’archiduc d’Autriche est assassiné à Sarajevo, et, dans tous les esprits, il n’y a plus de pensée que pour la guerre. « Mais contre qui ? ai-je demandé, fascinée, assise droite dans mon lit, les bras autour des genoux. –  Elle viendra, a dit Frau Berg, piétinant comme une énorme prophétesse qui flaire le sang. Elle doit venir. Il n’y aura pas de paix  dans le monde tant que le sang n’aura pas coulé. » Quand Christine se fiance à un jeune officier allemand et que l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne, la situation devient intenable. Soudain pestiférée, la jeune fille n’a plus qu’à s’en fuir vers la Suisse – s’il en est encore temps.

Jardins suspendus

« Tout près de la mort, un enfant me regarde, l’œil malicieux. L’air de dire : Tu vois ce n’était que ça. Qu’as-tu été chercher si loin ? Pas de quoi en faire une histoire. Ce n’était qu’une vie. » Notre époque est obsédée par l’expérience du deuil. Peu préparée à la mort qu’elle tente d’ignorer jusqu’au dernier moment, elle se trouve désemparée quand celle-ci fait irruption de notre vie en frappant l’un de nos proches.

« Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive », écrit pourtant Montaigne. À chaque instant, combien en sommes-nous proches, nous ne le savons pas. Si peu de chose nous en sépare. « Tout près de la mort, car ce ne sont plus tant d’heures qui t’en séparent, mais un subtil écart, si ténu que le franchir, c’est briser le temps même. »

À chaque instant, elle pourrait advenir. C’est là, tout près de la mort, que nous pourrions être vraiment vivants, pleinement libres et éveillés, si nous cessions de délibérement l’ignorer. « Tout près de la mort, on commence enfin à vivre, jusqu’ici c’était pour rire. C’est maintenant le vrai moment. Si longtemps on a appris à commencer, il est temps de commencer vraiment. »

Les expériences de mort imminente fascinent comme si la mort était quelque chose de si extraordinaire que seuls des états psychologiques aux limites du paranormal pou-vaient en rendre compte. Comme si une religiosité latente en attendait on ne sait quelle révélation. Mais la mort est tristement banale, et seule la vanité de nos existences la pare de cette aura tragique et vaguement superstitieuse. « Tout près de la mort, la faucheuse a parfois de grands airs de théâtre. Nez crochu, joues blafardes, regards d’effroi. Tourne seulement la tête. Elle se moque de toi. » 

C’est là « tout près de la mort » que se situent les 203 courtes proses qui composent le présent ouvrage. « Tout près de la mort », là où chacun de nos instants ressemble à un « jardin suspendu», comme ces terrasses de Ravello, plus belles encore de paraître flotter au bord du vide. « Tout près de la mort, il fait beau, une bonne journée encore pour ceux qui resteront. On fera un tour au jardin, on humera l’air frais. Un pincement au cœur quand s’en ira le soleil. » 

La Vie et les Chants

INÉDIT EN TOUTES LANGUES

Rilke est mort en 1926 et on célèbre cette année le centenaire de sa mort. Parmi tous les hommages qui marqueront cette occasion, aucun ne pourra être aussi émouvant et marquant que celui-ci.

La Vie et les Chants a été édité à Strasbourg en 1894. C’est le tout premier livre publié par Rilke. Il est totalement inédit en français et n’a jamais été réédité en Allemagne, où il est introuvable. Avec l’enthousiasme et les tâtonnements de la jeunesse, il porte pourtant en germe les principaux thèmes et les traits de sensibilité de l’ensemble de l’œuvre.

En décembre 1894, Rilke publie son premier livre chez Kattentidt, à Strasbourg. « Je voulais à tout prix me défaire de mes souvenirs de jeunesse en Bohême. Mais c’est surtout la compréhension de M. Kattentidt, homme plein de goût et de force, qui décida peut-être de tout mon avenir. » Un an avant sa mort, il cherche à revoir le siège de l’éditeur.

Leben und Lieder (La Vie et les Chants) est dédié à la fiancée de ses 19 ans, Valérie von David-Rhonfeld. C’est elle qui inspire nombre de ses poèmes et finance l’ouvrage. « Toute ma vie jusqu’à présent, lui écrit Rilke, m’apparaît comme un chemin qui mène à toi ». Mais s’il aime à se voir en troubadour de la « divine Vally », cette dépendance affective et financière l’insupporte très vite, et plus encore le livre qui en est le fruit. Jamais le livre ne sera réédité. « C’est une des plus grandes raretés de la littérature allemande », déclarait déjà le fidèle éditeur de Rilke, Insel-Verlag.

« Le plus grand poète lyrique que l’Allemagne ait porté depuis le Moyen Âge » : un an après la mort de Rilke, en 1927, c’est en ces termes que le Robert Musil célébrait Rilke. Nous publions ici la traduction de ce magnifique hommage. Comme un ultime salut, il fait pendant, 32 ans après, au premier recueil ici redécouvert.

D’un tel auteur, il est certain que, d’un tel écrivain, aucun texte ne peut être négligeable. Celui-ci est riche des plus hautes promesses : « La sécurité est pour les vers de terre : / ignorant la noble audace, ils ne hantent / que la poussière. Les chercheurs de soleil, / c’est le danger qu’ils aiment. »

Une amitié sans faille

Issue d’un milieu très modeste et entravée par un cheminement très difficile, Camille Rondier a beaucoup écrit, mais n’a publié jusqu’à ce jour qu’un seul roman. Elle possède cependant une qualité d’écriture remarquable – quelque part entre Duras et Ernaux – qui s’impose d’emblée au lecteur.

Une amitié sans faille campe le face-à-face ambigu entre une femme brillante et insaisissable, Cécile Rinaldi, et un narrateur (ou une narratrice, car la romancière a pris grand soin de gommer dans ce personnage toute référence de genre) fasciné, passionné. D’un sentiment qui lui fait peur tant il risque de bouleverser la sorte d’amitié qui les unit. On songe à La Prisonnière de Proust ou à l’Orlando de Woolf.

« Je suis une parvenue de la culture. On exigera toujours de moi des preuves. Pourquoi faut-il que j’aie à plaider constamment non-coupable ? » Cécile Rinaldi aime à appeler ses origines modestes, comme pour mieux faire valoir le chemin parcouru. Elle a désormais l’assurance que lui donne sa beauté brune et discrète, mais aussi la supériorité de son statut.

Elle sait la fascination et la crainte qu’elle exerce sur son ancien (ou ancienne ?) élève : « Je m’écoute être avec toi et mes paroles, mes intonations, mes gestes sont étudiés, ne vont pas au-delà de mon rôle. » Faut-il appeler amitié ce sentiment si fort, si trouble, qu’elle suscite ? Il y a en elle un mélange de jeu et de candeur qui met ceux qui l’aiment à la torture. Comme si elle attendait qu’apparaisse la faille…

L’écriture limpide de Camille Rondier excelle à décrire la délicatesse, l’inquiétude, l’ambiguïté des relations entre les êtres. « “Pourquoi m’aime-t-on ?” m’avais-tu demandé un jour à brûle-pourpoint. » Dans ce face-à-face avec la personnalité lisse et complexe de Cécile, le narrateur éprouve comme un vertige : « J’ai le sentiment angoissant de ne m’inscrire nulle part, de ne m’enraciner dans rien, d’être moins nécessaire qu’un galet qu’érode la marée. »

De nombreuses allusions littéraires permettent de comprendre de quelle magie st faite ce roman, héritier de La Princesse de Clèves et d’Orlando, de La Prisonnière et de La Nausée. « Ta poitrine se soulève et tu soupires : chaque mot est à sa place, pas un nemanque, aucun n’est en surnombre.»