JUIN 2026

On sait combien la Grande Guerre a été éprouvante pour Elizabeth von Arnim qui avait épousé un aristocrate prussien – et dont les enfants étaient donc autant allemands que britanniques – mais qui avait également perdu sur le front plusieurs membres de sa famille ainsi que des amis proches.

Elle a publié en 1914 La Femme du pasteur (The Pastor’s Wife) et ne publiera plus rien sous son nom jusqu’au retour de la paix, avec Christophe et Colomb (Christopher and Columbus) en 1919 et Un été en montagne (In the Mountains) en 1920 : « Je me suis traînée jusqu’ici ce matin depuis la vallée comme une fourmi malade, écrit la narratrice du livre, j’ai lutté pour monter jusqu’à la petite maison à flanc de montagne que je n’ai pas revue depuis le 1er août de la guerre, et je me suis effondrée dans l’herbe devant la porte. […] Combien j’étais riche d’amour il y a cinq ans, et combien pauvre à présent, dépouillée de tout ce que j’avais. »

Entre 1914 et 1919, Elizabeth von Arnim n’est pourtant pas restée silencieuse. Non pas sous nom mais sous le pseudonyme d’Alice Cholmondeley, elle a fait paraître en 1917 un ouvrage qui est à la fois le plus personnel et le plus politique de ses livres : L’Histoire de Christine (Christine) : « La guerre a tué Christine, aussi sûrement que si elle avait été soldat dans les tranchées. Je n’écrirai pas sur son talent musical, qui était exceptionnel. Lui aussi a été perdu pour le monde, brisé et balayé par la guerre. Je ne l’ai jamais revue. Un télégramme m’a appris sa mort. J’ai tenté de me rendre à Stuttgart, mais on m’a refoulée à la frontière.»

Car si Arnim a usé d’un pseudonyme pour cet unique livre, c’est paradoxalement que le sujet lui en était trop intime et trop douloureux. Le destin de Christine, c’est celui de la propre fille d’Elizabeth von Arnim, Joyce (Felicitas) von Arnim-Schlagenthin, morte à Brême, en Allemagne, le 2 juin 1916, à l’âge de 16 ans. De mère anglaise et de père allemand, la jeune fille se trouvait en Allemagne au milieu d’un conflit qui opposait les nations de ses deux parents.

Dans la note liminaire, Alice Cholmondeley précise : « Ma fille Christine, qui m’a écrit ces lettres, est morte dans un hôpital de Stuttgart, le matin du 8 août 1914, d’une double pneumonie aiguë.» Ces éléments sont à comparer avec ce qu’on sait de la mort de Joyce, également d’une pneumonie et probablement à l’hôpital militaire de Brême, le 2 juin 1916, « sans tombe connue ».

Ce roman est aussi certainement le texte le plus politique qu’ait écrit Arnim. Peu d’écrivains des Puissances alliés ont connu l’Allemagne aussi intimement. Devenue en 1891 l’épouse du comte Henning-August von Arnim-Schlagenthin, elle a vécu de longues années en Prusse – d’abord à Berlin même, puis dans les terres de sa belle-famille, à Nassenheide, en Poméranie. Elle y a élevé leur cinq enfants et y a créé ce merveilleux jardin qui l’a fait entrer presque par accident en littérature grâce au phénoménal succès de son premier livre, Elizabeth et son jardin allemand (Elizabeth and Her German Garden, 1898). Étroitement associée à la vie sociale et culturelle du Reich allemand, elle a eu le rare privilège de connaître le Reich de l’intérieur pendant la vingtaine d’années qui ont précédé l’entrée en guerre.

Évoquant ce milieu des aristocrates prussiens dont elle a fait partie, Elizabeth von Arnim n’oublie pas de son merveilleux talent satirique et en dresse un tableau aussi critique qu’humoristique. Le sérieux empesé et comique des uns et des autres n’a rien à envier aux personnages caricaturaux qu’aimait à incarner Erich von Stroheim. Mais au-delà de ces figures patriciennes, c’est toute une société fondée sur l’endoctrinement nationaliste et la militarisation que nous fait comprendre Arnim. Et l’on sait, hélas, quelle influence a eu ce modèle prussien sur d’autres pays et dans d’autres circonstances.

Plus que nombre d’écrits polémiques de l’époque, où l’on sent trop l’intention propagandiste et une certaine ignorance des réalités concrètes, le témoignage d’Elizabeth von Arnim nous paraît essentiel pour comprendre, à partir de l’exemple prussien, les méfaits des idéologies nationalistes sur le corps social. H. G. Wells affirmait qu’Elizabeth von Arnim était la femme la plus intelligente de son temps. L’Histoire de Christine montre l’extraordinaire diversité de son talent.

Il y a dans ce livre, écrit sous forme épistolaire, des textes d’une tendresse et d’une délicatesse admirables, où l’on sent mieux que nulle part ailleurs le lien d’affection qui peut unir une mère avec sa fille. Il s’y trouve également de saisissantes évocations de la rue berlinoise ou de la lagune de Stettin où le talent pictural d’Arnim se laisse libre cours. Mais il est plus inattendu de voir Arnim se faire dénonciatrice d’une politique autoritaire et belliciste. Qu’on nous permette donc de citer ici, en guise de conclusion, un extrait de ce livre :

« Tous ces gens-là, Mees Chrees, m’a-t-il dit, ont été conditionnés. N’oubliez pas cet élément essentiel. Quelle que soit sa classe sociale, chaque homme a passé quelques-unes des années les plus impressionnables de sa vie à être conditionné. Il ne s’en remet jamais. Avant cela, il y a eu la crèche et l’école : un dressage, sous une autre forme, mais très rigoureux. Dès qu’il comprend trois mots, on l’entraîne à penser ce que les autorités jugent le plus commode qu’il pense. Quand vient le service militaire, son esprit a déjà été formaté selon le modèle voulu. On termine alors le travail : on conditionne le corps à l’avenant, et on a le parfait esclave. Et c’est parce qu’il est esclave que chacun, lorsqu’il a du pouvoir – et on a toujours pouvoir sur quelqu’un –, devient un si grand tyran. […]

« C’est durant ce règne que nous avons déraillé, obsédés que nous sommes de parvenir, à tout prix et par tous les moyens, au sommet du monde. Nous devons dépasser les autres pays – quel qu’en soit le coût en bonheur et en vies humaines. Nous devons être mieux entraînés, plus efficaces, plus réactifs que les autres nations, et ce sont les enfants d’aujourd’hui qui doivent le faire pour nous. Notre avenir repose sur leur cerveau. Et s’ils échouent, s’ils ne supportent pas la tension que nous leur imposons, nous les brisons. Ils ne se servent plus à rien. Qu’ils s’en aillent. Qui se soucie qu’ils se tuent ? Ce ne sont qu’autant d’incapables en moins, voilà tout. L’État considère qu’ils valent mieux morts. »