Décembre 2022

Les livres publiés par les Éditions Arfuyen en 2022

En cette année marquée par le centenaire de la mort de Marcel Proust, les publications des Éditions Arfuyen se sont succédé à un rythme très soutenu. 17 ouvrages ont paru dans 6 collections différentes. Deux d’entre eux ont été consacrés à la réédition des correspondances de Proust avec deux de ses amis les plus proches, Robert de Billy et Antoine Bibesco. Au début 2021 avait déjà paru un Ainsi parlait Marcel Proust.

Telle a été la diversité de ces publications de 2022 qu’il n’est peut-être pas inutile d’en donner une liste récapitulative par collection. Des liens permettront d’accéder directement tant aux auteurs qu’à leurs livres.

LITTÉRATURE

♦♦♦  Dans la collection Ainsi parlait

Michel de Montaigne, Ainsi parlait Montaigne, lu et présenté par Gérard Pfister

Saint-Pol-Roux, Ainsi parlait Saint-Pol-Roux, lu et présenté par Jacques Goorma

André Gide, Ainsi parlait André Gide, lu et présenté par Gérard Bocholier

Épicure, Ainsi parlait Épicure, traduit du grec ancien et du latin et présenté par Gérard Pfister. BILINGUE

Jean de Ruysbroeck, Ainsi parlait Ruysbroeck l’Admirable, traduit du moyen néerlandais et présenté par Marie et Jean Moncelon. BILINGUE

♦♦♦  Dans la collection Les Vies imaginaires

Maurice Betz, Conversations avec Rainer Maria Rilke (Rilke vivant). Suivi de « De Paris à Strasbourg et Colmar avec Rainer Maria Rilke » de Camille Schneider. Postface de Jacques Betz

Antoine Bibesco, « Mon petit Antoine ». Conversations et correspondances avec Marcel Proust

Robert de Billy, « Mon cher Robert ». Conversations et correspondances avec Marcel Proust

Clotilde Marghieri, L’Île du Vésuve (Vita in villa). Traduit de l’italien par Monique Baccelli. Préface de Gérard Pfister

POÉSIE CONTEMPORAINE

♦♦♦  Dans la collection Les Cahiers d’Arfuyen

Michèle Finck, La Ballade des hommes-nuages

Laurent Albarracin, Manuel de Réisophie pratique

Benoît Reiss, Un dédale de ciels

♦♦♦  Dans la collection Neige

Giuseppe Conte, « Je t’écris de Bordeaux ». Blessures et refleurissements. Avec une préface originale de Giuseppe Conte. Traduit de l’italien et présenté par Christian Travaux. BILINGUE

SPIRITUALITÉ

♦♦♦  Dans la collection Les Carnets spirituels

Catherine Chalier, Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900). La clarté hassidique

Marie de la Trinité, Remédier aux grands désordres. Un message pour l’Église. Préface Jacques Arènes. Postface Éric de Clermont-Tonnerre, op.

Bède le Vénérable, Le Psaume des psaumes, traduit du latin et présenté par Sr Claude-Pierre, op, et Marthe Mensah

♦♦♦  Dans la collection Ombre

Henri Le Saux et Thérèse de Jésus, Le Swami et la Carmélite. L’appel de l’Inde. Correspondance 1959-1968. Préface et notes de Yann Vagneux

Novembre 2022

Le métier de vivre

Une année va se terminer. Dix-sept livres auront paru. Et tant d’autres ailleurs. Par dizaines de milliers. Pendant ce temps-là, la guerre. Une guerre stupide comme toutes les guerres, plus stupide encore d’être celle du pays le plus étendu du monde pour accroître encore son territoire. En en exterminant et déportant les populations. Une guerre de conquête comme on en croyait les siècles définitivement révolus.

Pendant ce temps-là, l’accélération d’une crise climatique dont les effets sont de plus en plus proches de nous: dès le début de l’été plus une goutte d’eau dans notre source ; les oiseaux, les insectes de moins en moins nombreux ; les vieux pins roussissant à vue d’œil.

Pendant ce temps-là, dans la société l’injustice de plus en plus en plus criante, le désarroi intellectuel et moral toujours plus inquiétant. L’imbécillité triomphante des médias de masse faisant pendant aux aberrations d’une quête d’identité de plus en plus crispée et délirante.

Dix-sept livres de plus. Qui nous ont pris une année de plus de notre vie. Pour entamer bientôt la 48e année des éditions que nous avons créées. Pourquoi faisons-nous cela ? Tant d’effort pour un résultat apparemment si limité face à la marée des produits de l’industrie éditoriale ? Et pourtant dans le même enthousiasme de la découverte et du partage qu’aux premiers jours, dans ces années 70 dont l’élan d’optimisme semble aujourd’hui si lointain.

Pourquoi éditer, traduire, écrire de tels livres aujourd’hui ? Car le pire est qu’il faille, semble-t-il, s’en expliquer, et presque s’en excuser. La prépondérance écrasante des livres qui ne sont que des produits industriels, à rotation rapide et obsolescence programmée, semble avoir fait perdre jusqu’à la notion même de ce qui faisait naguère la dignité particulière de ces frêles vaisseaux de papier.

Il est maintenant, dirait-on, entendu qu’un livre est fait pour toucher un maximum de lecteurs et qu’il n’a d’autre raison d’être que le niveau de ses ventes, solennellement affiché dans les magazines et les librairies comme un ultime argument : à quoi bon lire, n’est-il pas vrai, un livre qui ne jouirait pas de cette onction suprême ?

Des statistiques triomphalistes ont annoncé un regain d’amour pour le livre durant la pandémie. Mais qu’entend-on par « livre » ? Certes le chiffre d’affaires global du « livre » est passé de 2740 millions d’euros en 2020 à 3078 millions d’euros en 2021, soit une croissance de 12,4 %. Remarquons au passage combien ces 3 milliards d’euros de chiffre d’affaires global du secteur de l’édition sont infimes si on les compare au chiffre d’affaires de sociétés comme Total (161 milliards en 2021), Carrefour (73 Mds) ou même la seule société de luxe Hermès (9 Mds, trois fois plus !).

Allons plus loin : qu’a représenté la littérature dans ce maigre montant ? 21 % du total contre 22,5 % l’année précédente. Dans le même temps, les bandes dessinées et mangas sont passées de 12,5 % du chiffre d’affaires de l’édition à 17,4 %. Un pareille analyse montrerait qu’au sein de ce qu’on appelle « littérature » la part des best-sellers et autres produits de consommation de masse tend à supplanter chaque année davantage ce qu’on honorait naguère du noble nom de littérature.

Qu’importe, dira-t-on, puisque c’est le goût d’aujourd’hui ! Les livres ne sont pas faits pour s’ennuyer et la littérature non plus. L’actualité est désolante : il nous faut du divertissement. Les logements sont exigus : il nous faut du livre jetable. Les écrivains sont de mauvais communicants : il nous faut des bateleurs qui savent défrayer la chronique et animer les plateaux.

Voire. N’y a-t-il pas seulement tromperie sur la marchandise ? Si l’on était obligé de « rappeler » les mauvais livres comme on a été obligé de rappeler les chocolats Kinder ou les pizzas surgelées Buitoni, la vie de bien des éditeurs serait impossible. Si l’usage s’imposait d’un « Nutriscore » pour les ouvrages dits de littérature, quels effrayants taux de graisses, de sucres et de sels verrait-on apparaitre, ravalant tous ces produits habilement « marketés » à des classements infamants ?

La comparaison n’est en rien inappropriée. Comme on ne mange pas seulement pour flatter ses papilles mais pour nourrir son corps, le plus efficacelment et le plus sainement possible, on ne lit pas seulement pour flatter ses instincts – au nombre desquels la paresse, le conformisme et le voyeurisme ne sont pas les moindres – , mais pour nourrir son esprit. Pour le faire grandir de toutes les manières : en largeur, en hauteur et en profondeur.

Les temps ne sont hélas pas si cléments qu’on puisse se dispenser de cet effort et croire pouvoir impunément, les études terminées, se considérer comme définitivement majeur et vacciné. « Mon métier et mon art, disait Montaigne, c’est vivre. » Croit-on suffisant d’avoir usé ses culottes dans les écoles pour prétendre le posséder un peu ? S’il est un métier où la formation permanente est plus qu’ailleurs encore nécessaire, c’est assurément celui-ci.

« C’est une absolue perfection, et comme divine, de savoir jouir loyalement de son être », affirmait encore le Gascon. Ne cherchons pas ailleurs notre plaisir qu’en cette perfection-là, si même tous les fabricants de clinquant et de pacotille essaient de nous en détourner. C’est leur affaire – ce sont leurs chiffres d’affaires –, ce n’est pas la nôtre. La vie est trop courte et trop difficile pour ne pas s’aider des meilleurs compagnons que l’humanité nous a donnés : tant de livres écrits au travers des siècles, et aujourd’hui encore, pour nous apprendre le métier et l’art de vivre dignement, et autant que possible joyeusement.

Des livres que tant d’hommes ont loyalement écrits – et au prix souvent de lourds sacrifices – pour tâcher de se former eux-mêmes et qui nous sont, si nous le voulons, merveilleusement disponibles pour essayer de nous former nous-mêmes. Non pas pour nous voler notre temps et gaspiller notre énergie, mais pour faire de nous des hommes et des femmes libres. Des vivants.

L’année prochaine nous publierons à nouveau dix-sept livres. Nous lirons, nous traduirons, nous préfacerons, nous écrirons, nous éditerons. Si la vie nous le permet. Pour nous aider, pour aider chacun en ces temps de détresse à « savoir jouir loyalement de son être ».

Octobre 2022

Un jardin sur le Vésuve

C’était la veille de Noël, en 1979, via della Consulta, à Rome, tout près du palais du Quirinal. J’ai le souvenir d’une pièce très claire, d’une décoration raffinée. Dans un français impeccable, Clotilde Marghieri me confiait tout ce qu’elle devait à la littérature de cette langue, et en particulier à Madame de Sévigné et à Colette qu’elle plaçait au plus haut. Sa parole était vive et enjouée, et son visage, qui révélait un fort caractère, donnait une impression d’humour et d’élégance. Le téléphone sonnait, elle avait un sourire charmant pour nous prier de l’excuser et elle s’exprimait en anglais avec la même sûreté et le même naturel qu’elle le faisait à l’instant dans la langue de Molière. Elle parlait d’autres langues encore, me disait mon amie Margherita Guidacci, qui avait souhaité me la faire rencontrer, et par son raffinement, sa liberté de ton, son cosmopolitisme, elle semblait une de ces grandes dames de la littérature européenne du XVIIIe siècle à qui rien d’humain n’était étranger. «J’appartiens, m’écrivait-elle (en français), à un siècle où une lettre de Mme du Deffand arrivait à Voltaire à Genève en six jours » – se désolant qu’une de mes lettres ne lui soit parvenue au bout de 46 jours… […]

Je ne suis jamais allé à Santa Maria la Bruna, qui est le cadre de son premier livre, publié en 1960, L’Île du Vésuve, mais plus encore qu’à son appartement romain, c’est à ce lieu mythique, au pied du Vésuve, que mon souvenir l’associe. Est-ce là l’influence du prestigieux voisinage de cette Villa delle Ginestre, où Antonio Ranieri donna l’hospitalité à Giacomo Leopardi à la fin de sa vie ? Ces genêts qui ont donné leur nom à l’un des plus beaux poèmes de Leopardi, La Ginestra, qui commence par ces mots : « Là sur l’aride échine / Du formidable mont, / Ce Vésuve exterminateur, / Que rien n’égaie, arbre ni fleur, / Tu répands alentour tes buissons solitaires, / Odorant genêt, / Satisfait des déserts. » Clotilde Marghieri dépeint avec une telle simplicité, un tel charme la vie qu’on mène au flanc du « formidabil monte » qu’on croit y avoir soi-même habité. C’est aussi par ce livre, donné dès notre première rencontre, que je suis entré dans son œuvre, comme dans une de ces maisons où l’on a toujours envie de retourner. […]

En 1920, lors d’un somptueux bal donné dans une villa de Sorrente, Clotilde Marghieri avait rencontré l’avocat Gino Marghieri. Ils se marièrent la même année et eurent deux enfants, Massimo et Lucia. Le père du marié, Alberto Marghieri, avocat d’affaires renommé est alors recteur de l’université et deviendra bientôt sénateur du royaume d’Italie. Dans son appartement de la Piazza dei Martiri, il a pour hôtes habituels l’écrivain antifasciste Roberto Bracco et la romancière Matilde Serao, mais aussi, plus rarement, le philosophe Benedetto Croce et l’historien méridionaliste Giustino Fortunato.

Un été, durant ces années 20, Clotilde Marghieri fait à Capri la connaissance de l’écrivaine féministe Sibilla Aleramo. D’abord irritée par son personnage, elle la découvre bientôt sous un autre jour et conçoit pour elle amitié et admiration. Le même été, l’autrice d’Una donna lui fait rencontrer l’actrice sans pareille, Eleonora Duse.

De ses années florentines, Clotilde Marghieri a gardé de solides amitiés : c’est par Pellegrina Rosselli, devenue secrétaire de Bernard Berenson, qu’elle entre en relation, en 1926, avec l’Américain d’origine lituanienne. Leur première rencontre au Grand Hôtel de Naples sera le début d’une profonde amitié, dont porte témoignage la très riche correspondance échangée pendant près de trente ans.

Bien que toujours mariée, Clotilde décide en 1933 de quitter Naples pour vivre dans la villa vésuvienne de son père, à Santa Maria la Bruna, à laquelle elle donne le nom de son ancien collège, La Quiete. Choix audacieux que cet exil campagnard, qui choque aussi bien la bonne société napolitaine que sa propre famille, mais qui lui permet une fois pour toutes de s’émanciper du poids des conventions de son milieu et d’affirmer son indépendance. Dans cette retraite toute horatienne, elle reçoit nombre d’amis italiens et étrangers, venus souvent sur la recommandation de Berenson pour qui elle devient la « nymphe vésuvienne » ou la « nymphe solitaire ».

Aurait-elle jamais écrit si son ami Berenson ne l’y avait incitée avec tant d’insistance ? Elle plaisantait elle-même de ce « lent cheminement vers les lettres », dont elle avait fait le thème d’une conférence prononcée devant le Cercle de la Presse à Naples au début des années 60. Car son but, soulignait-elle, n’avait jamais été d’écrire : « Vivre, vivre le plus intensément possible », elle ne cherchait rien d’autre. Mais, tardivement dans sa vie lui était venue cette découverte que « le moyen de vivre le plus complètement est aujourd’hui d’écrire, car c’est encore le moyen le plus direct et le plus profond d’entrer en contact avec les autres ». […]

L’Île du Vésuve est dédié « À Angelica qui aima ses lieux ». Nièce de Clotilde, disparue très jeune, Angelica avait trouvé sur les flancs du Vésuve l’espace de son trop bref déploiement. Ainsi, même un livre aussi lumineux et enjoué que celui-là ne va pas sans quelque secrète blessure. Ses menues histoires, son humour malicieux ne nous parleraient pas avec tant d’émotion si nous n’y sentions ce fond de gravité qui fait la personnalité même de l’ermite vésuvienne.

Giovanni Battista Angioletti, qui écrivit pour l’édition italienne du livre une lettre liminaire et qui devait mourir à Santa Maria la Bruna un an après la parution de celui-ci, a bien marqué la dimension d’ombre qui s’y trouve : « L’Île du Vésuve, écrit-il, est une aventure merveilleuse ; mais comme toutes les aventures, elle connaît ses tempêtes et ses soudaines menaces imprévues de naufrage. » C’est pourquoi, ajoute-il, c’est un «livre plein d’amour, et d’un amour cependant caché sous un très dense filigrane d’ironie, de respect, d’irritation et d’amusement. Précisément pour cela, c’est un livre vivant et pleinement loyal. »   (L’Île du Vésuve, de Clotilde Marghieri. Extraits de la préface de Gérard Pfister).

Septembre 2022

L’éternelle jeunesse d’Épicure

Épicure se flattait de n’avoir eu aucun maître que lui-même. Après avoir accompli son éphébie à Athènes, il s’établit à Colophon, sur la côte ionienne, au nord de Samos où il a passé son enfance. Non loin de là, sur cette même côte, enseignait Nausiphane, disciple de Pyrrhon, et c’est là que, semble-t-il, Épicure en reçut l’enseignement. Il le nie cependant avec vigueur, et le traite dans ses lettres d’« illettré », de « menteur » et de «prostitué ».

À Mytilène, où Épicure commence lui-même deux ans plus tard d’enseigner, il se retrouve en concurrence avec les représentants de l’école platonicienne, parmi lesquels Praxiphane dont il aurait, toujours selon Apollodore, également subi l’influence. Mais Épicure n’a pas de mots assez durs contre les platoniciens que, dans ses lettres, il appelle « les dionysolâtres » (les flatteurs du tyran Denys) et Platon lui-même qu’il appelle « le Doré ». Il n’est guère plus indulgent à l’égard d’Héraclite, « embrouilleur », de Démocrite, « bavard », ou de Pyrrhon, « ignorant » et « grossier ».

Mais la méfiance d’Épicure ne s’étend pas seulement aux différentes écoles philosophiques, elle s’applique plus largement à toutes les disciplines de la culture classique : « Fuis toute forme de culture, écrit-il à son disciple Pythoclès, toutes voiles déployées. » À quoi bon, en effet, des philosophes, des lettrés qui ne nous aident pas à être heureux ? « Il faut méditer, écrit-il au jeune Ménécée, sur ce qui procure le bonheur, puisque, lui présent, nous avons tout, et, lui absent, nous faisons tout pour l’avoir. »

On ne s’étonnera pas, en conséquence, que la pensée d’Épicure, qui se pose d’emblée en opposition frontale avec toute la philosophie et toute la culture de son temps, ait porté en tous les lieux et toutes les époques où elle est réapparue un même ferment de contestation radicale vis-à-vis de toutes les idéologies politiques, sociales ou religieuses.

Cette pensée ne prétend certes nullement à une action militante contre les pouvoirs en place. Elle s’en défend, bien au contraire, avec la plus claire détermination. Mais c’est là qu’est son plus grand danger : elle donne simplement, fortement le goût du bonheur et le sens de la liberté. Elle témoigne qu’on peut vivre autrement, toujours. Qu’il n’y a pas de fatalité, pas de malédiction. Qu’il faut seulement vivre et ne pas avoir peur.

À travers les siècles, la pensée d’Épicure n’a cessé, face à toutes les formes d’oppression, d’apporter un message d’émancipation. Quand la Rome antique étouffait de plus en plus sous le poids de l’omnipotence impériale et du fatalisme stoïcien, c’est dans les cercles épicuriens que demeurait un esprit de liberté. Et quand l’Europe de la Renaissance tentait de se délivrer du joug des monarchies absolues et du dogmatisme chrétien, c’est encore sous l’inspiration d’Épicure que les penseurs libertins et les philosophes des lumières recouvraient le sens de l’autonomie de l’individu.

« Le bonheur est une idée neuve en Europe », proclamait le révolutionnaire Saint-Just le 3 mars 1794. Mais cette idée « neuve », ne venait-elle pas en droite ligne d’Épicure ? Et en cette aube du troisième millénaire, quand la planète s’interroge sur les moyens de sauver la nature sans asservir l’homme, n’est-ce pas une fois encore dans la filiation d’Épicure que pourrait se concevoir une nouvelle forme de vie qui soit tout à la fois respectueuse de la terre et de l’humanité ? […]

On connaissait par Diogène Laërce le recueil de quarante aphorismes intitulé Maximes capitales. En 1888 parut dans la revue Wiener Studien sous le titre « Gnomologium vaticanum » un nouveau recueil de 81 aphorismes, – dont 13 reprenaient des textes déjà présents dans les Maximes capitales.

Le manuscrit de ces « Exhortations d’Épicure » (leur titre grec), aujourd’hui connues sous le nom de Sentences vaticanes, avait été « découvert » par Karl Wotke dans le Codex Vaticanus Graecus 1950, manuscrit datant de la première moitié du xive siècle et bien connu, du fait de son caractère composite, des spécialistes de Xénophon et de Marc Aurèle. Le mérite de Wotke était principalement de s’en faire l’éditeur, avec l’aide de Hermann Usener qui avait accepté d’accompagner les textes d’une préface et d’une postface. […] 

L’année même précédant la parution du « Gnomologium vaticanum », Usener venait de livrer ce qui reste aujourd’hui encore le principal ouvrage de référence pour la connaissance du corpus philosophique d’Épicure : les Epicurea, une somme de plus de 500 pages présentant l’ensemble des textes d’Épicure transmis par Diogène Laërce ainsi que l’ensemble des citations d’Épicure chez les auteurs anciens grecs et latins.   

Cette somme permet, d’une part, de recouper le texte de Diogène Laërce avec les versions transmises par d’autres auteurs de l’Antiquité et, d’autre part, de compléter le texte de Laërce des nombreux autres éléments, souvent essentiels, qui n’y figurent pas.

L’ensemble des textes sont présentés selon un plan rigoureux qui permet un inventaire commode des fragments recensés par thème et sous-thèmes. Les Epicurea collectent d’abord, dans une brève intoduction, les « témoignages » sur Épicure : ses livres, sa langue et son style. Il rassemble ensuite dans une première partie les « fragments extraits d’œuvres connues » sur les différents textes d’Épicure : ses livres, ses lettres et ses propos (Usener n° 1 à 218). Il livre dans une seconde partie des « fragments de source incertaine » concernant les différentes parties de sa philosophie : prolégomènes, canonique, physique et éthique (Usener n° 219 à 607).

Les Epicurea offrent une masse de documentation très riche et touffue que Hermann Usener a conçue avant tout comme un outil de travail pour ceux qui voudraient après lui travailler à l’interprétation des textes d’Épicure. Il ne faut pas s’étonner dans ces conditions que, près de 150 ans après leur parution, cet ouvrage reste d’un accès difficile.

L’ouvrage a certes été réédité en 2010 par Cambridge University Press, mais par repro-duction de l’édition originale d’Hermann Usener, entièrement rédigée en latin. Grâce au dynamisme des études consacrées à la pensée d’Épicure en Italie, à la suite d’Ettore Bignone, de Graziano Arrighetti et de Margherita Isnardi Parente, c’est à la patrie de Lucrèce que l’on doit la seule édition complète des Epicurea en langue moderne, par les soins de Giovanni Reale et d’Ilaria Ramelli.

Il ne saurait être question ici de proposer à notre tour une traduction en français de l’ensemble des Epicurea. Aussi bien notre propos n’est que de rendre aisément accessibles au lecteur français les textes essentiels retrouvés ou identifiés par Hermann Usener qui constituent les compléments indispensables du corpus d’Épicure tel qu’on le présente habituellement.

Ces textes sont tellement essentiels, en effet, à l’égal des Maximes capitales ou des Sentences vaticanes, qu’on ne saurait plus lire aujourd’hui d’étude sur Épicure qui ne s’y réfère abondamment. Ce n’est pas ailleurs que dans ces Epicurea qu’on pourra, par exemple, trouver mention du fameux clinamen, si déterminant pour la pensée de la liberté chez Épicure. Ce n’est pas ailleurs qu’on trouvera la célèbre injonction « Cache ta vie!», qui se situe pourtant au centre de sa pensée du bonheur.

Il nous a semblé intéressant de présenter ici un large choix de ces pensées, en donnant à chaque fois, face au texte original grec ou latin, une traduction que nous avons voulue aussi littérale que possible. Nous nous sommes limités dans ce choix à des fragments qui, citant des propos d’Épicure lui-même, soient de même nature que les Maximes capitales ou les Sentences vaticanes. C’est ainsi un ensemble de 242 fragments nouveaux qui s’ajoutent aux 108 aphorismes du corpus habituel – compte tenu des recoupements entres Maximes et Sentences. (Ainsi parlait Épicure. Extraits de la préface de Gérard Pfister).

Juin 2022

Les souvenirs de Robert de Billy, ami et mentor de Proust

Comme Proust doit sa gloire à un seul livre, on tend à le voir aussi tout d’une pièce : malingre, mondain, esthète, éthéré. Bien qu’il suffise de lire La Recherche pour s’assurer du contraire, le cliché a la vie dure, et son fameux portrait en « Homme au camélia » – l’œil sombre, le teint pâle – par le peintre Jacques-Émile Blanche ne contribue nullement à le dissiper.     

C’est sans nul doute pour faire raison de tels préjugés, que Robert de Billy, de deux ans plus âgé que Marcel, a dès 1930 publié ses correspondances et conversations avec l’écrivain. Il était certainement le plus légitime à le faire car nul n’a eu avec Proust une aussi longue et simple  amitié. Étrangement, ce livre de souvenirs merveilleusement écrit et d’une rare perspicacité – « Vous êtes un grand psychologue », notait Proust – n’a depuis près d’un siècle jamais été réédité. Il nous livre pourtant un Proust d’autant plus passionnant qu’inattendu.

En voici un premier exemple : Proust soldat. La durée du service militaire était alors de cinq  ans, mais réduite à une seule année pour les volontaires. Ces derniers servaient dans le rang tout en étant traités comme des élèves officiers. Engagé conditionnel le 11 novembre 1889, Proust est appelé sous les drapeaux le 15 dans le 76e régiment d’infanterie à Orléans. Il est amusant de lire son livret militaire : « Nom : Proust. Prénoms : Valentin, Louis, Georges, Eugène, Marcel. Profession : étudiant. Cheveux : châtains. Yeux : châtains. Taille : 1 mètre 68. » Ce qui fait tout de même 2 cm de plus que le président Sarkozy.

« Vous qui aimez tant les choses de l’intelligence… », l’avait gentiment raillé Anatole France dans le salon de Mme Arman. « Je n’aime pas du tout les choses de l’intelligence, s’était rebiffé le jeune homme, je n’aime que la vie et le mouvement. » De fait, il adora l’armée. « Il est curieux, écrira-t-il plus tard à un ami, que vous ayez considéré l’armée comme une prison et moi comme un paradis. » Le voici cavalier, escrimeur, randonneur, nageur… Tout l’enchante. « Le caractère agreste des lieux, la simplicité de quelques-uns de mes camarades paysans, […] le calme d’une vie où les occupations sont plus réglées et l’imagination moins asservie que dans toute autre, […], tout concourt à faire aujourd’hui de cette époque de ma vie comme une suite de petits tableaux pleins de vérité heureuse et de charme » (in Les plaisirs et les Jours, 1896).

Au bout de trois mois de service, en février 1890, le fantassin Proust, recommandé par son père, est invité à dîner en compagnie d’un de ses camarades par le préfet du Loiret, M. Boegner. Ils y font la connaissance d’un autre engagé conditionnel, Robert de Billy, du 30e régiment d’artillerie. Le regard qu’a ce brillant élément sur Marcel Proust, empêtré dans « une capote trop grande pour lui », est sans clémence : « Sa démarche et sa parole ne se conformaient pas à l’idéal militaire. Il avait de grands yeux interrogateurs et ses phrases étaient aimables et souples. » Rien pour plaire à ce brillant rejeton de l’aristocratie protestante. « Ce soir-là, je ne sais ce qui plut en moi à Marcel. Il est probable que, s’il vivait, il ne le saurait pas plus que ce qui me fit oublier sa tenue flottante et souhaiter le revoir. Ainsi débuta une amitié longue et sans nuages. »  

Parmi bien d’autres facettes que nous livre Billy, en voici une autre qui ne manque pas de piment : Proust boursicoteur. Céleste Albaret nous avait prévenu : « En plus des lettres, tous les matins il lisait les journaux. Il y avait un kiosque sur le boulevard, en face de la maison ; de là, on nous les montait. Leur lecture entrait dans les routines ; il ne laissait pas passer un jour sans les regarder attentivement. » La politique, la diplomatie, la vie mondaine, les arts, la littérature, tout l’intéressait. Mais rien autant que l’actualité boursière : « Tous les matins, souligne Céleste, il lisait les pages spéciales sur la finance dans les journaux ; le soir aussi, on allait lui acheter tout exprès pour cela Les Débats, Le Temps et les publications de la Bourse. » Une telle curiosité n’était évidemment pas qu’intellectuelle : de même qu’il lui arrivait de jouer des sommes folles au baccara, Proust avait le goût des actions – et surtout des plus hasardeuses. Les mines d’or l’attiraient, les sociétés pétrolières, et toutes les pires  spéculations. « Papa prétendait que je mourrais sur la paille, avait-il un jour confié à sa fidèle gouvernante ; je crois qu’il avait raison. »

Sa pire opération : en septembre 1911 Proust avait acheté à terme un gros montant d’actions de mines aurifères. Le cours du métal fin n’avait cessé de baisser et Proust, pour reporter sa position, n’avait au d’autre choix que de régler à chaque fin de mois d’énormes moins-values. En mars, il n’y tint plus et se résolut à prendre la totalité de sa perte. Bien sûr, l’or commença de remonter dès le lendemain… Par chance, son vieil ami de Billy avait épousé la fille du tout-puissant gouverneur de la Banque de France, Paul Mirabaud, et l’écrivain aux abois savait pouvoir compter sur ses conseils avisés, voire sur une intervention salvatrice : « J’ai eu la folie, lui écrivait-il, pour des raisons que je vous dirai, de faire une spéculation grosse pour moi. J’ai acheté à terme 1500 Rand Mines, 300 Crown Mines et 1000 Spassky. J’ignorais que j’avais une différence à payer dès janvier. J’ai reçu une première note de X francs du coulissier et, n’ayant rien pour les payer, j’ai écrit à la Maison X… qui m’a répondu en m’envoyant mon compte où j’étais en déficit de X francs. J’ai donc fait différents emprunts. Croyez-vous qu’il y ait intérêt pour moi à garder ces Rand Mines et ces Crown Mines encore un mois ? Y a-t-il des chances de hausse ? Cette fièvre du jeu, qui s’était déjà manifestée à Cabourg sous forme du baccara et maintenant sous cette forme plus grave, ne durera pas. Peut-être est-ce la stagnation de ma vie solitaire qui a cherché son pôle opposé. »

Robert de Billy était diplomate de carrière – et du plus haut talent puisqu’il fut à l’ambassade de France au Japon le successeur de Paul Claudel. Il ne lui fallut pas moins de délicatesse, de patience et de « psychologie » pour faire face aux requêtes en tous genres que ne cessa de lui adresser Marcel, en position d’éternel cadet. Même lorsque Proust se retira du monde, Billy resta son plus dévoué confident : « Ses visites, se souvient Céleste, duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

D’où l’intérêt exceptionnel du témoignage que nous livre ici Robert de Billy. Avec l’élégance et la sobriété qui le caractérisent, l’auteur conclut son récit par ces simples mots : « Je voudrais avoir aidé à fixer les traits intellectuels et moraux d’un homme auquel je dois tant d’élargissement mental, et tant de belles images. Le mot “amitié” qui s’applique trop souvent à de simples camaraderies, je le vois illuminé de douceur, de malice et de compréhension profonde, quand je pense à Marcel. »

Mai 2022

Un évangile d’inquiétude

 Il est des lectures d’adolescence qui ne vous laissent pas intact. Celle des Nourritures terrestres fut pour moi une immense irruption d’air et de soleil dans la grisaille des journées. Je m’aperçus, plus tard, que Pierre Emmanuel avait reçu, à 17 ans, la même révélation : « Il me semblait que ce livre m’aimait », a-t-il confié.

Il y eut beaucoup de Nathanaël depuis la publication de ce livre en 1897. D’abord peu connu (on ne vendit que 500 exemplaires dans les onze premières années), il devint une sorte d’évangile de libération. Comment un adolescent pourrait-il rester insensible à ces maximes enflammées, à des élans lyriques aussi fervents ? « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. »

Le héros des Thibault de Roger Martin du Gard, Daniel de Fontanin, a évoqué cette expérience fiévreuse de lecture dans une page célèbre, en 1923 : « Cette nuit-là, en quelques heures, se trouva renversée l’échelle des valeurs que, depuis son enfance, il croyait immuable. Le jour qui suivit fut comme un lendemain de baptême. »

Un évangile ? Gustave Thibon, dans L’Échelle de Jacob, en 1942, écrivait : « La religion du risque a ses prophètes : Nietzsche, Whitman, Annunzio, Gide… » Gide prophétisait-il les révolutions des mœurs qui agitèrent la deuxième moitié du xxe siècle, et qui continuent dans notre xxie siècle ? Son livre, alors, s’était réalisé dans les faits, il n’était plus efficient, ni utile. Gide n’avait-il pas averti son lecteur, à la dernière page ? « Nathanaël, à présent, jette mon livre. »

Tout était donc simple. En plein symbolisme, Gide invitait avec une force de persuasion inouïe, à revenir au naturel et à la vie authentique. L’Art retrouvait enfin la source de Jouvence. Comment n’aurais-je pas eu envie de boire de cette eau limpide ? Mais rien n’est simple, l’eau se brouilla pour moi, dès la lecture que je fis, peu de temps après, du Journal. Les répliques du Retour de l’Enfant prodigue expriment ce basculement, la vérité même du drame de Gide, qui ne trouva son dénouement qu’avec sa mort : « Je ne cherchais pas le bonheur. – Que cherchais-tu? – Je cherchais… qui j’étais. »

Qui est André Gide ? Le Journal en montre tant de visages et de reflets ! Tour à tour et tout à la fois : le sincère, l’esthète, l’ironique, l’insurgé, l’immoraliste, le nomade, l’engagé, l’ambigu, le pervertisseur… J’aurais dû prendre garde à la phrase des Nourritures : « Tout choix est effrayant quand on y songe. » Gide préfère l’inquiétude à toute forme de tranquillité morale ou intellectuelle. Essaie-t-il de se définir et il avoue alors : « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie. »

Telle est sa nature profonde, celle d’un Protée, que l’écriture tente de cerner, d’éclairer, de canaliser, en recourant à des formes multiples et à des points de vue divers : roman, récits, «traités », écrits autobiographiques, pièces de théâtre, « soties », essais critiques… Chaque œuvre différant d’une autre et la contrebalançant. Et l’unité résidant dans l’exceptionnelle lucidité de leur auteur, dans le mouvement même de sa conscience toujours en alerte. « Rien ne se tient, rien n’est constant ni sûr dans ma vie. Tour à tour je ressemble et diffère ; il n’y a pas de créature si étrangère que je ne puisse jurer d’approcher […] C’est dans le mouvement que je peux trouver équilibre. »

Le naturel n’est que trouble et agitation en Gide, inscrit dans son être profond : « La complication, je ne la recherche point ; elle est en moi. » Dans Saül (V, 4), il dira même : « Ma valeur est dans ma complication. » Être Protée, s’avouer Protée, tel est le seul chemin possible. André Gide place la sincérité au sommet de toutes les vertus. Elle est à la racine de toute morale authentique, non pas de celle qui supplante le « vieil homme », l’homme « naturel », en fabriquant un être « factice ». La sincérité est de l’ordre de l’être. Elle dépouille cet être de tout ce qui le travestit et cache sa profonde vérité. « Ne pas se soucier de paraître. Être seul est important. »

Gide oppose ainsi « être moral » et « être sincère ». Et l’obsession le poursuivra toujours, comme déjà en 1895, dans Paludes : « Mon Dieu ! vais-je enfin pouvoir être sincère aujourd’hui ? » À 70 ans, il reviendra encore à cette exigence, que la volonté et le courage ont tant de mal à satisfaire : « Je ne veux ni m’abaisser, ni me surfaire et ne prétends qu’au naturel. »

Curieusement, le jeune habitué du salon de Stéphane Mallarmé prétendit appliquer les leçons du maître à l’écriture des Nourritures terrestres, livre aux antipodes de la littérature symboliste. En annonçant qu’il voulait « poser simplement sur le sol un pied nu », il dit avoir gardé de l’enseignement de Mallarmé, « un intransigeant amour et besoin de sincérité, d’intégrité, vis-à-vis de soi-même et de l’homme. »

Gide vit jusqu’au bout cette exigence comme un drame, dont le nœud se situe en lui-même, inextricable. Et, dit le Journal, c’est « le seul drame qui vraiment [l’]intéresse. » « C’est le débat de tout être avec ce qui l’empêche d’être authentique, avec ce qui s’oppose à son intégrité, à son intégration. »

Oui, la sincérité est un piège. André Gide y resté prisonnier toute sa vie. Comment être sincère ? Comment débusquer l’insincérité, qui est presque toujours inconsciente ? Comment être soi-même, voir clair sur soi-même, dans les ténèbres mêmes de l’inconscient ? […]

Dans son essai, André Gide, paru en 1931, Ramon Fernandez éclaire parfaitement, dans la vie de Gide, ce qu’il appelle « une philosophie du commencement, de l’initiation » : « Commencer, recevoir, c’est vivre ; continuer, c’est s’éloigner de la vie. »

Ainsi, c’est au prix d’une profonde discipline intérieure, jusqu’à se dire même « écartelé », qu’André Gide a entrepris, jusque dans sa vieillesse, de se préparer à la vie, d’approcher la vérité dans la fraîcheur de son aurore, de redécouvrir au-dessous de l’être factice, le « naïf ».

Comble du paradoxe, il nous dit : « Agir selon la plus grande sincérité impliquait une résolution, une perspicacité, un effort où toute ma volonté se bandait, de sorte que jamais je ne m’apparus plus moral qu’en ce temps où j’avais décidé de ne plus l’être. »

Sans doute, cinq ans avant sa mort, le compliqué pensait-il à lui-même en faisant dire à son héros, dans la dernière page de Thésée : « C’est consentant que j’approche la mort solitaire. J’ai goûté des biens de la terre. Il m’est doux de penser qu’après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. J’ai vécu. » Puisse-t-il avoir dit vrai !

(Gérard Bocholier, Ainsi parlait André Gide , extraits de la préface.)

Avril 2022

Ocsebib, Nonelef et Lecram

« Ma chère Céleste, il y a une chose que je dois vous dire. J’ai fait ce voyage de Cabourg avec vous, mais c’est fini : je ne ressortirai jamais plus. Les soldats font leur devoir; puisque je ne peux pas me battre comme eux, le mien est d’écrire mon livre, de faire mon œuvre. Le temps me presse trop pour que je puisse me consacrer à autre chose. »

Proust a été en septembre 1914 l’un des derniers à rester au Grand-Hôtel de Cabourg alors que l’établissement était déjà réquisitionné pour l’armée et les blessés du front. Fin septembre il s’est enfin résolu à regagner son appartement du boulevard Haussmann à Paris. C’est ce même soir qu’il est entré dans sa vie de reclus pour les huit dernières années de sa vie.

Réclusion toute relative, certes, qui ne l’empêchait pas certaines fois d’organiser des réceptions au Ritz, de se rendre à des soirées mondaines ou de mener discrètement sa vie nocturne. Existence marquée toutefois, malgré ces quelques entorses, par une discipline de vie aussi rigoureuse qu’extravagante quant aux horaires, aux principes et aux rituels quotidiens.

Rares étaient dans ces conditions les personnes autorisées à franchir le seuil de l’écrivain, à qui le travail et les problèmes de santé fournissaient tous les prétextes possibles pour ne pas avoir à céder aux sollicitations des importuns.

Céleste Albaret, grande prêtresse des lieux (bien qu’âgée de 23 ans seulement quand cette réclusion commence), nous livre la liste des élus : « De ceux qu’il avait gardés de son ancienne vie, il n’y avait, avec Mme Straus et Robert de Billy, que les frères Bibesco, Frédéric de Madrazo et Reynaldo Hahn qu’il voyait avec le plus de plaisir et qu’il aimait le plus. »

Madame Straus, mère de son camarade de Condorcet Jacques Bizet, avait été l’une des premières à lui ouvrir les portes de son salon. « Elle fut probablement la seule personne, note Céleste Albaret, pour laquelle il ait gardé, jusqu’à sa mort, la sorte d’affection et d’admiration qui ressemblait le plus à de l’amitié. »

Proust avait connu Robert de Billy dès 1890, alors qu’ils étaient tous deux militaires. Billy était son aîné de deux ans : c’est à lui qu’il demandait conseil sur les sujets les plus variés : carrière, convenances, diplomatie, bourse, etc. « Ses visites, témoigne Céleste Albaret, duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

Frédéric, dit « Coco », de Madrazo était un riche dilettante, musicien, peintre et grand amateur d’art, très proche de Reynaldo Hahn, dont Proust avait lui-même été l’intime. L’écrivain lui était tout particulièrement reconnaissant de lui avoir fait découvrir Venise qu’il avait visité sous sa conduite, avec sa mère et Reynaldo.

Les deux frères Bibesco et leur ami Bertrand de Fénelon avaient admis Proust dans la petite société secrète qu’ils avaient créée, avec rites et langage chiffré. Les Bibesco y avaient pour nom de code « Ocsebib » et Fénelon « Nonelef ». Proust devint « Lecram ». Le petit clan ne devait pas durer. Fénelon fut tué au champ d’honneur le 17 décembre 1914. Emmanuel Bibesco se donna la mort à Londres le 22 août 1917. Seul survivant de ses trois amis, Antoine Bibesco en devint d’autant plus proche de Proust.

Né en 1878, il était de six ans plus jeune que l’écrivain. De vieille noblesse roumaine, lui et son frère aîné Emmanuel avaient été élevés à Paris au 69 rue de Courcelles, tout près de l’appartement des parents de Marcel. C’est dans le salon très réputé de leur mère la princesse Hélène, – fréquenté par Debussy et Fauré comme par Bonnard, Vuillard ou Maillol –, qu’ils avaient fait sa connaissance. Comme son frère, Antoine était connu pour ses nombreuses conquêtes féminines, méritant auprès de la romancière Rebecca West le surnom d’« athlète du boudoir ».

Il possédait cependant deux merveilleuses qualités qui lui ouvraient toutes grandes les portes du funèbre appartement de l’écrivain. Et la première était sa fantaisie. La très sérieuse Céleste Albaret elle-même n’y était pas insensible. « Je me rappelle, écrit-elle, que, alors qu’il était fiancé à Londres avec la fille d’un des grands hommes d’État anglais, Asquith, il est arrivé un jour boulevard Haussmann. Je l’introduis et, par plaisanterie, il me déclare : “Vous savez, Céleste, je vous aime ! ” Je réponds : “Ah, je vois que vous êtes toujours aussi fou, prince ! – Mais si, mais si, je vous aime, Céleste !” M. Proust riait, naturellement ; mais il a dit : “Soyez gentil, Antoine, vous êtes ridicule ; laissez Céleste tranquille ; je vous assure qu’elle n’aime pas cela.” »

Une autre fois, il revient avec sa fiancée. Proust était couché. « Pensant bien que la jeune fille ne serait pas reçue, raconte Céleste, le prince la prie d’attendre sur le palier, entre seul et me demande : “Est-ce que je peux aller dans la chambre? – Il faut que j’aille interroger Monsieur.” J’y vais, mais le temps que je fasse le chemin, il prend sa fiancée dans ses bras et débouche derrière moi dans la chambre, en la portant comme une poupée. Il n’y avait que lui pour se permettre ce genre d’excentricité, sachant combien M. Proust avait horreur d’être vu dans son lit par une autre femme que moi — je revois son regard dans l’ombre de l’oreiller et ses mains sur le tricot et sur le drap : il était affreusement gêné. Il s’est tourné vers moi en laissant retomber sa main sur le drap : “Vous voyez, Céleste ? Quand je vous dis que le prince est fou !” »

Antoine Bibesco avait aux yeux de Proust un mérite plus précieux encore : « Le prince Antoine, souligne Céleste, était un merveilleux diseur d’histoires. Il était pourri de potins sur des relations communes de salon ou du monde littéraire. “Il est un peu concierge et ses histoires sont plus ou moins vraies ; mais qu’il est drôle !” disait M. Proust. » Ainsi l’écrivain n’avait pas à prendre sa pelisse, braver le froid et affronter l’ennui des salons parisiens : le matériau de son roman lui était livré tout frais par le prince fantasque.

C’est cette relation d’intimité exceptionnelle qui apparaît dans le livre de correspondances et de conversations que publia Antoine Bibesco à Lausanne en 1949 et que nous rééditons pour la première fois depuis la mot de l’auteur en 1951. « Une seule personne me comprend, Antoine Bibesco ! » écrivait Marcel Proust à Anna de Noailles en 1902. Et à son ami lui-même : « Je t’ai toujours considéré comme le plus intelligent des Français. »

En 1912, quand Swann est terminé, c’est à son ami Bibesco que Proust confie son manuscrit pour le présenter à la N.R.F. Le livre ne sera pas accepté, mais la lettre qu’adresse Proust à son ami demeure un passionnant manifeste esthétique : « Le style n’est nullement un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n’est même pas une question de technique, c’est comme la couleur chez les peintres, une qualité de vision, une révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit et que ne voient pas les autres. »

Grand admirateur, on le sait, comme sa grand-mère et sa mère, de Madame de Sévigné, Proust considérait que ses lettres ne constituaient pas en soi une œuvre littéraire, mais lui servaient avant tout à préparer son grand roman, en y glanant le matériau nécessaire pour ses futurs personnages mais aussi en y enrichissant sa langue de mille tournures savoureuses qu’on y retrouvera à peine modifiées. C’est assurément un grand plaisir de voir l’écrivain dans son laboratoire, échangeant en toute liberté, avec le « petit Antoine » sur ce monde qui allait devenir celui de la Recherche.

Mars 2022

Une trace incandescente

Il est né dans la banlieue de Marseille d’un père tuilier et d’une mère ménagère. Quelques décennies plus tard le voici habitant un manoir flanqué de huit tourelles qu’il s’est fait construire sur un promontoire escarpé, face à l’océan. De qui s’agit-il ?

Il publie en 1899 au Mercure de France une pièce extraordinaire, le chef-d’œuvre du théâtre symboliste, si longue, si foisonnante qu’elle ne sera jamais jouée. Quelques mois plus tard a lieu, dans le cadre de l’Exposition universelle de 1900, la première de Louise, l’opéra de Gustave Charpentier. On en connaît le grand air, aux délicieux accents de midinette : « Depuis le jour où je me suis donnée / Toute fleurie semble ma destinée / Je crois rêver sous un ciel de féerie / L’âme encore grisée de ton premier baiser. » Énorme succès. L’opéra fait le tour du monde. De qui s’agit-il ?

Sa chèvre s’appelle Espérance, ses chattes Vagabonde et Ténèbres, ses goélands Éole et Thalassa. Mais il est le premier à parler précisément de la captation de l’énergie solaire ou à envisager un cinéma tridimensionnel. De qui s’agit-il ?

En 1898, il décide de quitter la Babylone moderne et « Madame la Fièvre » pour « Madame la Vie », et s’installe à la pointe du Finistère. Pas assez loin cependant. Les soldats allemands font irruption chez lui : une première fois, ils assassinent sa gouvernante et violentent sa fille, la deuxième fois ils saccagent sa maison. En août 1944, les avions alliés la détruisent. De qui s’agit-il ?

Mallarmé l’appelle son fils. André Breton voit en lui « le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne». Les surréalistes lui rendent solennellement hommage en 1925 par la plume d’Aragon, Éluard, Péret, Leiris et Desnos. Les poètes du Grand Jeu lui manifestent leur admiration. Vercors dédie Le Silence de la mer au « poète assassiné ». Tristan Tzara exalte le mémoire de l’écrivain « fusillé par les Allemands ». De qui s’agit-il ?

On croirait qu’un tel personnage a laissé pour la postérité une trace incandescente. Que son nom est partout célébré. Que sa vie est donnée en exemple. Que ses textes sont de toutes parts réédités et étudiés. Lui aussi le croyait, lui qui, en exergue de chacun des trois tomes de son maître-livre, a inscrit cette phrase de La Bruyère : « Celui qui n’a égard, en écrivant, qu’au goût de son siècle songe plus à sa personne qu’à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre ».

De qui s’agit-il ? « Parlerai-je de l’homme, de l’être particulièrement sensible et bon qu’il était? écrivait Paul Valéry. Il était riche d’amitié comme il l’était d’images. Quoiqu’il se fût depuis si longtemps établi loin de nous, à peine reparu, les années de séparations s’évanouissaient. Toute une vie cordiale, ressuscitait, renaissait aussitôt. »

Il disait : « Le chef-d’œuvre est un fruit / De l’Arbre de la Nuit. » Et encore : « Le temps est une invention humaine et c’est pourquoi l’homme meurt. L’homme meurt de se limiter à coup de science. Sa Science lui donne un orgueil qui l’éloigne de la limpidité des mystères. […] L’Infini est en nous. »

Il disait : « La solitude est la virginité de l’humanité. » Et encore : « Un peuple sans beauté commence de mourir. »

Il disait : « L’univers est une catastrophe tranquille, le poète démêle, cherche ce qui respire sous les décombres et le ramène à la surface de la vie. »

Il s’appelait Saint-Pol-Roux.                   

Février 2022

Aider Dieu

« L’être humain doit savoir que grâce à ses actes il peut réparer ce qui est abîmé dans l’En-Haut, comme il est dit : “Donnez de la force à Élohim.” » Cette phrase étonnante, c’est un des plus grands penseurs hassidiques qui l’écrit. Donnez de la force à Dieu ! Aidez-le ! Cette injonction n’est pas banale. Elle fait immédiatement penser à Rilke : « Que feras-tu, Dieu, si je meurs ? / Je suis ta cruche (si je me brise ?) / avec moi c’est ton sens que tu perdras » (Le Livre de la vie monastique, Arfuyen, 2019), mais aussi, bien sûr, à Etty Hillesum : « Une chose m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes» (Journal, 12 juillet 1942).

« Donnez de la force à Élohim » : ce qui est plus étonnant encore, c’est que Rabbi Tsaddoq cite cette phrase d’après le Psaume 68, verset 35 du Sefer haTehilim, le livre des Psaumes en hébreu. Et le verset 36 du même psaume indique de manière symétrique : « Le Dieu d’Israël donne de la force au peuple. » Dans les deux versets, ce sont le même verbe « donner » et le même substantif « force » qui sont employés.

Ainsi donc, Rilke et Etty sont en parfait accord avec le texte hébreu du psaume 68 : c’est à l’homme de donner de la force à Dieu, à l’homme d’aider Dieu. Mais regardons maintenant la traduction de ce psaume 68, verset 35, dans la Bible de Jérusalem : « Reconnaissez la puissance de Dieu.» Cruelle déception : toute la magnifique audace du texte hébreu a disparu au seul profit de la seule « puissance de Dieu », comme si le traducteur avait lui-même eu peur de la pensée du Psalmiste. « Donnez de la force à Élohim » : c’est lui qui en a besoin, c’est nous qui pouvons, qui devons lui en donner.

Regardons d’autres traductions parmi les plus réputées. Crampon et Maredsous : «Reconnaissez la puissance de Dieu. » L’Alliance biblique universelle : « Proclamez que la force est à Dieu. » Lemaistre de Sacy et Louis Segond : « Rendez gloire à Dieu. » David Martin et J. N. Darby : « Attribuez la force à Dieu. » Ostervald : « Rendez la force à Dieu.»

Il faut chercher des traducteurs plus indépendants, plus familiers aussi de la langue hébraïque, pour retrouver l’idée simple et sublime du Psalmiste. André Chouraqui : « Donnez énergie à Elohîms ! » Et notre ami Henri Meschonnic : « Donnez la puissance à Dieu. »

« Toutes les traductions françaises de la Bible me font mal au cœur », se plaignait Paul Claudel. Un tel tour de ronde inclinerait à lui donner raison. Peut-on traduire un tel verset exactement à l’inverse de sa signification ? Si l’on ne peut imputer une telle erreur à une méconnaissance de la langue, tant sont diverses et réputées les traductions ici citées, on ne peut se retenir de penser qu’elle provient d’un postulat absolu de tous ces traducteurs : Dieu est tout-puissant et tout ce qui pourrait aller là-contre est nécessairement erroné. C’est donc le Psalmiste qui s’est mal exprimé, il faut le corriger. Aider Dieu, ou aider le Psalmiste ? Le choix est vite fait : c’est au secours du pauvre psalmiste qu’on se précipite.

Ce point n’est pas secondaire. Il est même tout à fait essentiel. C’est toute une conception d’un Dieu omnipotent, patriarcal, machiste, qui est imposée par de telles erreurs. Il ne faut pas s’étonner alors des conséquences funestes que de tels contresens continuent d’avoir sur la perception du Dieu chrétien et de son Église. Là comme ailleurs, c’est la lucidité des grands témoins qui permet de maintenir l’essentiel en dépit des altérations et des falsifications. C’est la dominicaine Marie de la Trinité qui note cette parole reçue du Père : « Je n’ai besoin de rien hors de toi, mais J’ai besoin de tout en toi. » C’est le philosophe Hans Jonas qui, lisant le Journal d’Etty Hillesum, souligne : « Dieu a besoin de nous, de demeurer en nous, et en même temps nous sommes dans ses bras. » Et c’est même le pape Jean-Paul II, dans sa grande encyclique de 1986 sur l’Esprit-Saint, Dominum et vivificantem, qui note : « Dieu nous fait l’immense honneur d’avoir besoin de nous pour redire ses paroles, signifier sa présence, présider sa communauté, exhorter à temps et à contretemps, comme la réponse au don inouï de Dieu. »

Traduire, retraduire, traduire toujours pour écouter – « écouter au-dedans » aimait à dire Etty: hineinhorchen – l’esprit qui a engendré les textes et continue de les animer. Il ne faut pas se lasser, il y a tant à faire et refaire toujours pour approcher au plus près de leur vibration intime, et il reste tant de trésors enfouis…

Tel est le sens de la série lancée par les éditions Arfuyen avec Catherine Chalier voici plus de dix ans : traduire et présenter tous ces grands spirituels qui ont insufflé une dynamique entièrement nouvelle à la compréhension de la tradition juive : Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926) Rabbi Joseph Mordechai Leiner (1801-1854) et, en ce début d’année, Rabbi Tsaddoq haCohen Rabinowitz de Lublin (1823-1900).

Par l’ampleur et la profondeur de son œuvre, Rabbi Tsaddoq est un des penseurs les plus importants de la tradition hassidique. Né en Lettonie dans une famille d’opposants au hassidisme, il se rapprocha de cette pensée et devint disciple de Rabbi Leiner, qui avait lui-même été celui du Rabbi de Kotzk. Il mena une vie studieuse et retirée et n’eut pas d’enfants. Avant de mourir, en 1900, il demanda à ses beaux-fils de publier les écrits qu’il gardait dans une armoire fermée à clef. Six volumes en sont résultés sous le titre Pri Tsaddiq (Les Fruits du juste), référence au Midrach : « À l’heure où un homme quitte ce monde sans laisser de fils, il s’attriste et il pleure. Le Saint lui dit : “Pourquoi pleures-tu ? Tu as des fruits plus beaux que des fils… Les fruits du juste sont un arbre de vie.” »     

Les Fruits du juste nous sont aujourd’hui offerts par Catherine Chalier. À nous de nous en rafraîchir et de nous en nourrir.       

JANVIER 2022

Montaigne l’Italien

A-t-on mesuré assez l’influence déterminante qu’ont eue sur Montaigne la langue et la littérature italiennes ? De son père, l’auteur des Essais a hérité un goût particulièrement vif pour l’Italie. Alors que la géographie comme les origines de sa famille auraient dû le tourner vers l’Espagne, il est frappant de constater combien la culture hispanique est peu présente dans son œuvre comme dans sa bibliothèque. Il n’en connaît pas même la langue tandis qu’il parle et écrit l’italien. Montaigne fait son voyage en Italie au moment même où sont publiés, dans leur toute première version, les deux premiers livres des Essais. Et c’est du Journal de ce voyage, presque à moitié écrit dans la langue de Dante, qu’il faut partir si l’on veut comprendre la mue profonde qui s’opére entre cette première version et toutes les réécritures ultérieures. Un tout autre homme y apparaît, un Montaigne non plus seulement latin, mais italien. Et certainement le plus italien de nos écrivains avec Stendhal. 

« J’observe, écrit Montaigne, dans mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose par la communication avec autrui (qui est une des plus belles écoles qui puisse être), de ramener toujours ceux avec qui je parle au sujet des choses qu’ils savent le mieux. » C’est pourquoi Montaigne ne saurait voyager en Italie sans en parler la langue. Indispensable moyen de communication, la langue italienne est aussi, pour lui, étroitement associée à une littérature qu’il place au premier rang des littératures modernes, dans la continuité des auteurs latins qu’il aime par-dessus tout. S’il ne cite pas dans son Journal les noms de Virgile et d’Horace, si présents dans les Essais, on peut penser que ce n’est pas sans intention qu’il se rend dans des lieux comme Mantoue ou Tivoli, étroitement liés à leur mémoire. 

De même, lorsque Montaigne se rend à Ferrare, le 16 novembre 1580, c’est surtout pour y accomplir deux pélerinages littéraires. D’abord, sur la tombe de l’Arioste, mort depuis bientôt 50 ans, l’auteur de ce Roland furieux dont « la facilité et les inventions » ont fait ses délices en son jeune âge ; mais aussi à l’hôpital Sainte-Anne, où est interné le plus grands des poètes de son temps, l’auteur italien le plus cité dans les Essais, Torquato Tasso, dit Le Tasse. La rencontre fameuse du Philosophe et du Poète, Montaigne n’en fait toutefois pas mention dans le Journal. C’est dans les Essais qu’il l’évoquera pour la première fois. 

Le 19 avril 1581, Montaigne quitte Rome pour la côte adriatique, puis Urbino. Comme il n’a pas cité dans son Journal le nom du Tasse, il ne mentionne pas davantage ici celui de Baldassare Castiglione : quel nom est pourtant plus étroitement associé à la cour des ducs d’Urbino que celui de Castiglione ? Son chef-d’œuvre, le Livre du Courtisan, édité à Venise en 1528 et traduit en français en 1537, s’est vite imposé dans tous les pays d’Europe comme le manuel du parfait gentilhomme, d’un point de vue moral, intellectuel comme aussi mondain ou vestimentaire. Visiter les lieux de cette cour où la famille della Rovere connaît les ultimes années de son règne, c’est un pélerinage qui ne peut manquer d’une profonde résonance.

Pierre Villey, dont l’édition de Montaigne fait toujours autorité, a repéré dans les Essais quelque 34 références au Cortigiano, représentant pas moins d’un tiers du total des références à la littérature italienne. Nombreuses, ces mentions sont également très significatives de l’influence qu’aura sur la tonalité du troisième livre des Essais le voyage en Italie. Car nul mieux que Castiglione ne pouvait renforcer chez Montaigne ce goût du naturel que l’on voit triompher dans ses écrits d’après 1581.     Castiglione a un mot pour définir ce goût du naturel, de la légèreté, de la fluidité qui est comme sa marque propre : la sprezzatura, la nonchalance. Est-il meilleur terme pour caractériser également la manière de Montaigne en son troisième livre, si rétive à toute gravité  et toute pesanteur ? La nonchalance n’est rien d’autre que cette lucidité, cette spontanéité qui détachent l’homme des vaines préoccupations nées de son morbide besoin d’activité et de reconnaissance. Montaigne insiste sur ce point : « La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et en même temps la plus orgueilleuse. » Contre la présomption, la nonchalance est le meilleur remède.

Idéal d’homme de cour, la sprezzatura de Castiglione n’a de sens qu’aux yeux d’autrui : elle ne cherche, par une élégante contrefaçon, qu’à donner l’impression du naturel. Montaigne, au contraire, reclus dans sa librairie, n’a nul souci de faire bonne figure : « J’ai mes lois et ma cour pour juger de moi, note-t-il avec ironie, et je m’y adresse plus qu’ailleurs. » N’ayant pas de suffrage à rechercher, qu’aurait-il besoin d’artifice ? Son seul but est de se montrer tel qu’il est, au naturel, quelque jugement qu’on porte sur lui. Sa nonchalance est ainsi une véritable ascèse contre toutes nos illusions, contre toutes nos prétentions : « Il faut la vue nette et bien purgée pour découvrir cette secrète lumière. »

Dans une addition manuscrite postérieure à l’édition de 1588, Montaigne se moque de ses affectations d’antan : « De tout temps j’ai pris l’habitude de charger ma main, à cheval comme à pied, d’une baguette ou d’un bâton, jusqu’à y chercher de l’élégance et à m’y appuyer avec une contenance affectée. » Cet élégant cavalier, conscient de sa belle mine et ne négligeant pas de la souligner par quelque accessoire, n’est-ce pas le Montaigne d’avant le voyage en Italie ? Un peu solennel dans ses commencements, un peu raide dans la brièveté des chapitres, un peu empesé dans ses doctes citations ?

Il ose maintenant rire de lui. L’Italie ne l’a pas guéri de la gravelle, mais elle l’a guéri du sérieux. À force d’être en voyage, il a fait définitivement sienne la pensée qu’il « n’allait en nul lieu que là où il se trouvait ». Telle est désormais en toutes choses sa drôle de sagesse : «Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. »