Avril 2022

Ocsebib, Nonelef et Lecram

« Ma chère Céleste, il y a une chose que je dois vous dire. J’ai fait ce voyage de Cabourg avec vous, mais c’est fini : je ne ressortirai jamais plus. Les soldats font leur devoir; puisque je ne peux pas me battre comme eux, le mien est d’écrire mon livre, de faire mon œuvre. Le temps me presse trop pour que je puisse me consacrer à autre chose. »

Proust a été en septembre 1914 l’un des derniers à rester au Grand-Hôtel de Cabourg alors que l’établissement était déjà réquisitionné pour l’armée et les blessés du front. Fin septembre il s’est enfin résolu à regagner son appartement du boulevard Haussmann à Paris. C’est ce même soir qu’il est entré dans sa vie de reclus pour les huit dernières années de sa vie.

Réclusion toute relative, certes, qui ne l’empêchait pas certaines fois d’organiser des réceptions au Ritz, de se rendre à des soirées mondaines ou de mener discrètement sa vie nocturne. Existence marquée toutefois, malgré ces quelques entorses, par une discipline de vie aussi rigoureuse qu’extravagante quant aux horaires, aux principes et aux rituels quotidiens.

Rares étaient dans ces conditions les personnes autorisées à franchir le seuil de l’écrivain, à qui le travail et les problèmes de santé fournissaient tous les prétextes possibles pour ne pas avoir à céder aux sollicitations des importuns.

Céleste Albaret, grande prêtresse des lieux (bien qu’âgée de 23 ans seulement quand cette réclusion commence), nous livre la liste des élus : « De ceux qu’il avait gardés de son ancienne vie, il n’y avait, avec Mme Straus et Robert de Billy, que les frères Bibesco, Frédéric de Madrazo et Reynaldo Hahn qu’il voyait avec le plus de plaisir et qu’il aimait le plus. »

Madame Straus, mère de son camarade de Condorcet Jacques Bizet, avait été l’une des premières à lui ouvrir les portes de son salon. « Elle fut probablement la seule personne, note Céleste Albaret, pour laquelle il ait gardé, jusqu’à sa mort, la sorte d’affection et d’admiration qui ressemblait le plus à de l’amitié. »

Proust avait connu Robert de Billy dès 1890, alors qu’ils étaient tous deux militaires. Billy était son aîné de deux ans : c’est à lui qu’il demandait conseil sur les sujets les plus variés : carrière, convenances, diplomatie, bourse, etc. « Ses visites, témoigne Céleste Albaret, duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

Frédéric, dit « Coco », de Madrazo était un riche dilettante, musicien, peintre et grand amateur d’art, très proche de Reynaldo Hahn, dont Proust avait lui-même été l’intime. L’écrivain lui était tout particulièrement reconnaissant de lui avoir fait découvrir Venise qu’il avait visité sous sa conduite, avec sa mère et Reynaldo.

Les deux frères Bibesco et leur ami Bertrand de Fénelon avaient admis Proust dans la petite société secrète qu’ils avaient créée, avec rites et langage chiffré. Les Bibesco y avaient pour nom de code « Ocsebib » et Fénelon « Nonelef ». Proust devint « Lecram ». Le petit clan ne devait pas durer. Fénelon fut tué au champ d’honneur le 17 décembre 1914. Emmanuel Bibesco se donna la mort à Londres le 22 août 1917. Seul survivant de ses trois amis, Antoine Bibesco en devint d’autant plus proche de Proust.

Né en 1878, il était de six ans plus jeune que l’écrivain. De vieille noblesse roumaine, lui et son frère aîné Emmanuel avaient été élevés à Paris au 69 rue de Courcelles, tout près de l’appartement des parents de Marcel. C’est dans le salon très réputé de leur mère la princesse Hélène, – fréquenté par Debussy et Fauré comme par Bonnard, Vuillard ou Maillol –, qu’ils avaient fait sa connaissance. Comme son frère, Antoine était connu pour ses nombreuses conquêtes féminines, méritant auprès de la romancière Rebecca West le surnom d’« athlète du boudoir ».

Il possédait cependant deux merveilleuses qualités qui lui ouvraient toutes grandes les portes du funèbre appartement de l’écrivain. Et la première était sa fantaisie. La très sérieuse Céleste Albaret elle-même n’y était pas insensible. « Je me rappelle, écrit-elle, que, alors qu’il était fiancé à Londres avec la fille d’un des grands hommes d’État anglais, Asquith, il est arrivé un jour boulevard Haussmann. Je l’introduis et, par plaisanterie, il me déclare : “Vous savez, Céleste, je vous aime ! ” Je réponds : “Ah, je vois que vous êtes toujours aussi fou, prince ! – Mais si, mais si, je vous aime, Céleste !” M. Proust riait, naturellement ; mais il a dit : “Soyez gentil, Antoine, vous êtes ridicule ; laissez Céleste tranquille ; je vous assure qu’elle n’aime pas cela.” »

Une autre fois, il revient avec sa fiancée. Proust était couché. « Pensant bien que la jeune fille ne serait pas reçue, raconte Céleste, le prince la prie d’attendre sur le palier, entre seul et me demande : “Est-ce que je peux aller dans la chambre? – Il faut que j’aille interroger Monsieur.” J’y vais, mais le temps que je fasse le chemin, il prend sa fiancée dans ses bras et débouche derrière moi dans la chambre, en la portant comme une poupée. Il n’y avait que lui pour se permettre ce genre d’excentricité, sachant combien M. Proust avait horreur d’être vu dans son lit par une autre femme que moi — je revois son regard dans l’ombre de l’oreiller et ses mains sur le tricot et sur le drap : il était affreusement gêné. Il s’est tourné vers moi en laissant retomber sa main sur le drap : “Vous voyez, Céleste ? Quand je vous dis que le prince est fou !” »

Antoine Bibesco avait aux yeux de Proust un mérite plus précieux encore : « Le prince Antoine, souligne Céleste, était un merveilleux diseur d’histoires. Il était pourri de potins sur des relations communes de salon ou du monde littéraire. “Il est un peu concierge et ses histoires sont plus ou moins vraies ; mais qu’il est drôle !” disait M. Proust. » Ainsi l’écrivain n’avait pas à prendre sa pelisse, braver le froid et affronter l’ennui des salons parisiens : le matériau de son roman lui était livré tout frais par le prince fantasque.

C’est cette relation d’intimité exceptionnelle qui apparaît dans le livre de correspondances et de conversations que publia Antoine Bibesco à Lausanne en 1949 et que nous rééditons pour la première fois depuis la mot de l’auteur en 1951. « Une seule personne me comprend, Antoine Bibesco ! » écrivait Marcel Proust à Anna de Noailles en 1902. Et à son ami lui-même : « Je t’ai toujours considéré comme le plus intelligent des Français. »

En 1912, quand Swann est terminé, c’est à son ami Bibesco que Proust confie son manuscrit pour le présenter à la N.R.F. Le livre ne sera pas accepté, mais la lettre qu’adresse Proust à son ami demeure un passionnant manifeste esthétique : « Le style n’est nullement un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n’est même pas une question de technique, c’est comme la couleur chez les peintres, une qualité de vision, une révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit et que ne voient pas les autres. »

Grand admirateur, on le sait, comme sa grand-mère et sa mère, de Madame de Sévigné, Proust considérait que ses lettres ne constituaient pas en soi une œuvre littéraire, mais lui servaient avant tout à préparer son grand roman, en y glanant le matériau nécessaire pour ses futurs personnages mais aussi en y enrichissant sa langue de mille tournures savoureuses qu’on y retrouvera à peine modifiées. C’est assurément un grand plaisir de voir l’écrivain dans son laboratoire, échangeant en toute liberté, avec le « petit Antoine » sur ce monde qui allait devenir celui de la Recherche.

Mars 2022

Une trace incandescente

Il est né dans la banlieue de Marseille d’un père tuilier et d’une mère ménagère. Quelques décennies plus tard le voici habitant un manoir flanqué de huit tourelles qu’il s’est fait construire sur un promontoire escarpé, face à l’océan. De qui s’agit-il ?

Il publie en 1899 au Mercure de France une pièce extraordinaire, le chef-d’œuvre du théâtre symboliste, si longue, si foisonnante qu’elle ne sera jamais jouée. Quelques mois plus tard a lieu, dans le cadre de l’Exposition universelle de 1900, la première de Louise, l’opéra de Gustave Charpentier. On en connaît le grand air, aux délicieux accents de midinette : « Depuis le jour où je me suis donnée / Toute fleurie semble ma destinée / Je crois rêver sous un ciel de féerie / L’âme encore grisée de ton premier baiser. » Énorme succès. L’opéra fait le tour du monde. De qui s’agit-il ?

Sa chèvre s’appelle Espérance, ses chattes Vagabonde et Ténèbres, ses goélands Éole et Thalassa. Mais il est le premier à parler précisément de la captation de l’énergie solaire ou à envisager un cinéma tridimensionnel. De qui s’agit-il ?

En 1898, il décide de quitter la Babylone moderne et « Madame la Fièvre » pour « Madame la Vie », et s’installe à la pointe du Finistère. Pas assez loin cependant. Les soldats allemands font irruption chez lui : une première fois, ils assassinent sa gouvernante et violentent sa fille, la deuxième fois ils saccagent sa maison. En août 1944, les avions alliés la détruisent. De qui s’agit-il ?

Mallarmé l’appelle son fils. André Breton voit en lui « le seul authentique précurseur du mouvement dit moderne». Les surréalistes lui rendent solennellement hommage en 1925 par la plume d’Aragon, Éluard, Péret, Leiris et Desnos. Les poètes du Grand Jeu lui manifestent leur admiration. Vercors dédie Le Silence de la mer au « poète assassiné ». Tristan Tzara exalte le mémoire de l’écrivain « fusillé par les Allemands ». De qui s’agit-il ?

On croirait qu’un tel personnage a laissé pour la postérité une trace incandescente. Que son nom est partout célébré. Que sa vie est donnée en exemple. Que ses textes sont de toutes parts réédités et étudiés. Lui aussi le croyait, lui qui, en exergue de chacun des trois tomes de son maître-livre, a inscrit cette phrase de La Bruyère : « Celui qui n’a égard, en écrivant, qu’au goût de son siècle songe plus à sa personne qu’à ses écrits : il faut toujours tendre à la perfection et alors cette justice qui nous est quelquefois refusée par nos contemporains, la postérité sait nous la rendre ».

De qui s’agit-il ? « Parlerai-je de l’homme, de l’être particulièrement sensible et bon qu’il était? écrivait Paul Valéry. Il était riche d’amitié comme il l’était d’images. Quoiqu’il se fût depuis si longtemps établi loin de nous, à peine reparu, les années de séparations s’évanouissaient. Toute une vie cordiale, ressuscitait, renaissait aussitôt. »

Il disait : « Le chef-d’œuvre est un fruit / De l’Arbre de la Nuit. » Et encore : « Le temps est une invention humaine et c’est pourquoi l’homme meurt. L’homme meurt de se limiter à coup de science. Sa Science lui donne un orgueil qui l’éloigne de la limpidité des mystères. […] L’Infini est en nous. »

Il disait : « La solitude est la virginité de l’humanité. » Et encore : « Un peuple sans beauté commence de mourir. »

Il disait : « L’univers est une catastrophe tranquille, le poète démêle, cherche ce qui respire sous les décombres et le ramène à la surface de la vie. »

Il s’appelait Saint-Pol-Roux.                   

Février 2022

Aider Dieu

« L’être humain doit savoir que grâce à ses actes il peut réparer ce qui est abîmé dans l’En-Haut, comme il est dit : “Donnez de la force à Élohim.” » Cette phrase étonnante, c’est un des plus grands penseurs hassidiques qui l’écrit. Donnez de la force à Dieu ! Aidez-le ! Cette injonction n’est pas banale. Elle fait immédiatement penser à Rilke : « Que feras-tu, Dieu, si je meurs ? / Je suis ta cruche (si je me brise ?) / avec moi c’est ton sens que tu perdras » (Le Livre de la vie monastique, Arfuyen, 2019), mais aussi, bien sûr, à Etty Hillesum : « Une chose m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes» (Journal, 12 juillet 1942).

« Donnez de la force à Élohim » : ce qui est plus étonnant encore, c’est que Rabbi Tsaddoq cite cette phrase d’après le Psaume 68, verset 35 du Sefer haTehilim, le livre des Psaumes en hébreu. Et le verset 36 du même psaume indique de manière symétrique : « Le Dieu d’Israël donne de la force au peuple. » Dans les deux versets, ce sont le même verbe « donner » et le même substantif « force » qui sont employés.

Ainsi donc, Rilke et Etty sont en parfait accord avec le texte hébreu du psaume 68 : c’est à l’homme de donner de la force à Dieu, à l’homme d’aider Dieu. Mais regardons maintenant la traduction de ce psaume 68, verset 35, dans la Bible de Jérusalem : « Reconnaissez la puissance de Dieu.» Cruelle déception : toute la magnifique audace du texte hébreu a disparu au seul profit de la seule « puissance de Dieu », comme si le traducteur avait lui-même eu peur de la pensée du Psalmiste. « Donnez de la force à Élohim » : c’est lui qui en a besoin, c’est nous qui pouvons, qui devons lui en donner.

Regardons d’autres traductions parmi les plus réputées. Crampon et Maredsous : «Reconnaissez la puissance de Dieu. » L’Alliance biblique universelle : « Proclamez que la force est à Dieu. » Lemaistre de Sacy et Louis Segond : « Rendez gloire à Dieu. » David Martin et J. N. Darby : « Attribuez la force à Dieu. » Ostervald : « Rendez la force à Dieu.»

Il faut chercher des traducteurs plus indépendants, plus familiers aussi de la langue hébraïque, pour retrouver l’idée simple et sublime du Psalmiste. André Chouraqui : « Donnez énergie à Elohîms ! » Et notre ami Henri Meschonnic : « Donnez la puissance à Dieu. »

« Toutes les traductions françaises de la Bible me font mal au cœur », se plaignait Paul Claudel. Un tel tour de ronde inclinerait à lui donner raison. Peut-on traduire un tel verset exactement à l’inverse de sa signification ? Si l’on ne peut imputer une telle erreur à une méconnaissance de la langue, tant sont diverses et réputées les traductions ici citées, on ne peut se retenir de penser qu’elle provient d’un postulat absolu de tous ces traducteurs : Dieu est tout-puissant et tout ce qui pourrait aller là-contre est nécessairement erroné. C’est donc le Psalmiste qui s’est mal exprimé, il faut le corriger. Aider Dieu, ou aider le Psalmiste ? Le choix est vite fait : c’est au secours du pauvre psalmiste qu’on se précipite.

Ce point n’est pas secondaire. Il est même tout à fait essentiel. C’est toute une conception d’un Dieu omnipotent, patriarcal, machiste, qui est imposée par de telles erreurs. Il ne faut pas s’étonner alors des conséquences funestes que de tels contresens continuent d’avoir sur la perception du Dieu chrétien et de son Église. Là comme ailleurs, c’est la lucidité des grands témoins qui permet de maintenir l’essentiel en dépit des altérations et des falsifications. C’est la dominicaine Marie de la Trinité qui note cette parole reçue du Père : « Je n’ai besoin de rien hors de toi, mais J’ai besoin de tout en toi. » C’est le philosophe Hans Jonas qui, lisant le Journal d’Etty Hillesum, souligne : « Dieu a besoin de nous, de demeurer en nous, et en même temps nous sommes dans ses bras. » Et c’est même le pape Jean-Paul II, dans sa grande encyclique de 1986 sur l’Esprit-Saint, Dominum et vivificantem, qui note : « Dieu nous fait l’immense honneur d’avoir besoin de nous pour redire ses paroles, signifier sa présence, présider sa communauté, exhorter à temps et à contretemps, comme la réponse au don inouï de Dieu. »

Traduire, retraduire, traduire toujours pour écouter – « écouter au-dedans » aimait à dire Etty: hineinhorchen – l’esprit qui a engendré les textes et continue de les animer. Il ne faut pas se lasser, il y a tant à faire et refaire toujours pour approcher au plus près de leur vibration intime, et il reste tant de trésors enfouis…

Tel est le sens de la série lancée par les éditions Arfuyen avec Catherine Chalier voici plus de dix ans : traduire et présenter tous ces grands spirituels qui ont insufflé une dynamique entièrement nouvelle à la compréhension de la tradition juive : Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926) Rabbi Joseph Mordechai Leiner (1801-1854) et, en ce début d’année, Rabbi Tsaddoq haCohen Rabinowitz de Lublin (1823-1900).

Par l’ampleur et la profondeur de son œuvre, Rabbi Tsaddoq est un des penseurs les plus importants de la tradition hassidique. Né en Lettonie dans une famille d’opposants au hassidisme, il se rapprocha de cette pensée et devint disciple de Rabbi Leiner, qui avait lui-même été celui du Rabbi de Kotzk. Il mena une vie studieuse et retirée et n’eut pas d’enfants. Avant de mourir, en 1900, il demanda à ses beaux-fils de publier les écrits qu’il gardait dans une armoire fermée à clef. Six volumes en sont résultés sous le titre Pri Tsaddiq (Les Fruits du juste), référence au Midrach : « À l’heure où un homme quitte ce monde sans laisser de fils, il s’attriste et il pleure. Le Saint lui dit : “Pourquoi pleures-tu ? Tu as des fruits plus beaux que des fils… Les fruits du juste sont un arbre de vie.” »     

Les Fruits du juste nous sont aujourd’hui offerts par Catherine Chalier. À nous de nous en rafraîchir et de nous en nourrir.       

JANVIER 2022

Montaigne l’Italien

A-t-on mesuré assez l’influence déterminante qu’ont eue sur Montaigne la langue et la littérature italiennes ? De son père, l’auteur des Essais a hérité un goût particulièrement vif pour l’Italie. Alors que la géographie comme les origines de sa famille auraient dû le tourner vers l’Espagne, il est frappant de constater combien la culture hispanique est peu présente dans son œuvre comme dans sa bibliothèque. Il n’en connaît pas même la langue tandis qu’il parle et écrit l’italien. Montaigne fait son voyage en Italie au moment même où sont publiés, dans leur toute première version, les deux premiers livres des Essais. Et c’est du Journal de ce voyage, presque à moitié écrit dans la langue de Dante, qu’il faut partir si l’on veut comprendre la mue profonde qui s’opére entre cette première version et toutes les réécritures ultérieures. Un tout autre homme y apparaît, un Montaigne non plus seulement latin, mais italien. Et certainement le plus italien de nos écrivains avec Stendhal. 

« J’observe, écrit Montaigne, dans mes voyages cette pratique, pour apprendre toujours quelque chose par la communication avec autrui (qui est une des plus belles écoles qui puisse être), de ramener toujours ceux avec qui je parle au sujet des choses qu’ils savent le mieux. » C’est pourquoi Montaigne ne saurait voyager en Italie sans en parler la langue. Indispensable moyen de communication, la langue italienne est aussi, pour lui, étroitement associée à une littérature qu’il place au premier rang des littératures modernes, dans la continuité des auteurs latins qu’il aime par-dessus tout. S’il ne cite pas dans son Journal les noms de Virgile et d’Horace, si présents dans les Essais, on peut penser que ce n’est pas sans intention qu’il se rend dans des lieux comme Mantoue ou Tivoli, étroitement liés à leur mémoire. 

De même, lorsque Montaigne se rend à Ferrare, le 16 novembre 1580, c’est surtout pour y accomplir deux pélerinages littéraires. D’abord, sur la tombe de l’Arioste, mort depuis bientôt 50 ans, l’auteur de ce Roland furieux dont « la facilité et les inventions » ont fait ses délices en son jeune âge ; mais aussi à l’hôpital Sainte-Anne, où est interné le plus grands des poètes de son temps, l’auteur italien le plus cité dans les Essais, Torquato Tasso, dit Le Tasse. La rencontre fameuse du Philosophe et du Poète, Montaigne n’en fait toutefois pas mention dans le Journal. C’est dans les Essais qu’il l’évoquera pour la première fois. 

Le 19 avril 1581, Montaigne quitte Rome pour la côte adriatique, puis Urbino. Comme il n’a pas cité dans son Journal le nom du Tasse, il ne mentionne pas davantage ici celui de Baldassare Castiglione : quel nom est pourtant plus étroitement associé à la cour des ducs d’Urbino que celui de Castiglione ? Son chef-d’œuvre, le Livre du Courtisan, édité à Venise en 1528 et traduit en français en 1537, s’est vite imposé dans tous les pays d’Europe comme le manuel du parfait gentilhomme, d’un point de vue moral, intellectuel comme aussi mondain ou vestimentaire. Visiter les lieux de cette cour où la famille della Rovere connaît les ultimes années de son règne, c’est un pélerinage qui ne peut manquer d’une profonde résonance.

Pierre Villey, dont l’édition de Montaigne fait toujours autorité, a repéré dans les Essais quelque 34 références au Cortigiano, représentant pas moins d’un tiers du total des références à la littérature italienne. Nombreuses, ces mentions sont également très significatives de l’influence qu’aura sur la tonalité du troisième livre des Essais le voyage en Italie. Car nul mieux que Castiglione ne pouvait renforcer chez Montaigne ce goût du naturel que l’on voit triompher dans ses écrits d’après 1581.     Castiglione a un mot pour définir ce goût du naturel, de la légèreté, de la fluidité qui est comme sa marque propre : la sprezzatura, la nonchalance. Est-il meilleur terme pour caractériser également la manière de Montaigne en son troisième livre, si rétive à toute gravité  et toute pesanteur ? La nonchalance n’est rien d’autre que cette lucidité, cette spontanéité qui détachent l’homme des vaines préoccupations nées de son morbide besoin d’activité et de reconnaissance. Montaigne insiste sur ce point : « La présomption est notre maladie naturelle et originelle. La plus calamiteuse et frêle de toutes les créatures, c’est l’homme, et en même temps la plus orgueilleuse. » Contre la présomption, la nonchalance est le meilleur remède.

Idéal d’homme de cour, la sprezzatura de Castiglione n’a de sens qu’aux yeux d’autrui : elle ne cherche, par une élégante contrefaçon, qu’à donner l’impression du naturel. Montaigne, au contraire, reclus dans sa librairie, n’a nul souci de faire bonne figure : « J’ai mes lois et ma cour pour juger de moi, note-t-il avec ironie, et je m’y adresse plus qu’ailleurs. » N’ayant pas de suffrage à rechercher, qu’aurait-il besoin d’artifice ? Son seul but est de se montrer tel qu’il est, au naturel, quelque jugement qu’on porte sur lui. Sa nonchalance est ainsi une véritable ascèse contre toutes nos illusions, contre toutes nos prétentions : « Il faut la vue nette et bien purgée pour découvrir cette secrète lumière. »

Dans une addition manuscrite postérieure à l’édition de 1588, Montaigne se moque de ses affectations d’antan : « De tout temps j’ai pris l’habitude de charger ma main, à cheval comme à pied, d’une baguette ou d’un bâton, jusqu’à y chercher de l’élégance et à m’y appuyer avec une contenance affectée. » Cet élégant cavalier, conscient de sa belle mine et ne négligeant pas de la souligner par quelque accessoire, n’est-ce pas le Montaigne d’avant le voyage en Italie ? Un peu solennel dans ses commencements, un peu raide dans la brièveté des chapitres, un peu empesé dans ses doctes citations ?

Il ose maintenant rire de lui. L’Italie ne l’a pas guéri de la gravelle, mais elle l’a guéri du sérieux. À force d’être en voyage, il a fait définitivement sienne la pensée qu’il « n’allait en nul lieu que là où il se trouvait ». Telle est désormais en toutes choses sa drôle de sagesse : «Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors ; et quand je me promène solitairement en un beau verger, si mes pensées se sont entretenues des occurrences étrangères quelque partie du temps, quelque autre partie je les ramène à la promenade, au verger, à la douceur de cette solitude et à moi. »    

Novembre 2021

Écritures et spiritualités

Une soirée a été organisée par le prix Écritures & Spiritualités, le 13 octobre dernier, pour rendre hommage, par une mention spéciale du Jury, à « une aventure éditoriale ambitieuse, libre et originale », celle des éditions Arfuyen. À cette occasion, la romancière et essayiste Karima Berger et la philosophe et traductrice Catherine Chalier ont évoqué leur expérience de lecture des ouvrages publiés par Arfuyen. Qu’on nous permette de reproduire ici de larges extraits de l’allocution prononcée par Catherine Chalier.

« J’ai découvert les Éditions Arfuyen, raconte Catherine Chalier, il y a longtemps déjà. Il me semble que ma première rencontre avec leurs livres s’est faite au Marché de la Poésie qui se tient sur la place Saint-Sulpice tous les ans. Depuis, je m’y rends régulièrement, tout spécialement pour aller au stand de la maison d’édition découvrir ses nouveaux livres. C’est un moment privilégié de l’année. De chacune de ces collections consacrées à la poésie d’abord, puis à la spiritualité, je ne retracerai que quelques grandes lignes.     

«  Les volumes de spiritualité d’abord centrés sur la spiritualité chrétienne du XIVe siècle rhénan, puis celle du XVIIe siècle français, se sont élargis à d’autres spiritualités, en particulier avec la création de la collection Les Carnets spirituels. On peut aujourd’hui trouver dans ces carnets plus de cent volumes qui présentent des penseurs des traditions juive, musulmane, bouddhiste et hindouiste. Depuis 2015, une nouvelle collection, Ainsi parlait, propose quant à elle des extraits majeurs en édition bilingue des grands penseurs – hommes et femmes – dont l’œuvre, philosophique, littéraire et spirituelle, fait partie du trésor culturel de notre humanité. Elle vise à les faire connaître à un public trop oublieux ou trop occupé par mille et une chose qui détournent aujourd’hui de la culture. Collection dont je crois qu’elle a le vent en poupe dans un monde où peu de gens prennent le temps de lire longuement mais ont souvent malgré tout la nostalgie de sens, de beauté et, pourquoi pas, de vérité.

« Les Éditions Arfuyen sont sensibles aux liens intimes et subtils entre poésie et textes spirituels, ce qui est dire au pouvoir révélant et créateur des mots et des phrases lorsque ceux qui écrivent ne sont pas obnubilés par le souci de bannir ce qui s’apparente à une inspiration, par et dans les mots, pour préférer le langage de la maîtrise conceptuelle, qui a certes ses vertus, mais aussi ses limites. On sait que la France en la matière est sur ses gardes. Elle ne s’est en tout cas guère montrée accueillante aux textes spirituels dans son enseignement. En philosophie par exemple, qu’un penseur soit « étiqueté » spirituel vaut condamnation, cela arriva même à Bergson. Les philosophes retiennent souvent uniquement le mot savoir dans la double étymologie du mot sophia, “savoir” et “sagesse”. Corrélativement cependant, Gérard Pfister se dit très sévère, et à juste titre à mon avis, envers l’usage galvaudé aujourd’hui du mot “spiritualité” qui finit par désigner un nouveau conformisme, très pauvre, voire ridicule dans ses prétentions.     

« Gérard Pfister a écrit lui-même et publié de très beaux textes dans lesquels il met en œuvre ce pouvoir révélant des mots quand on sait les écouter. J’ai eu très tôt une estime toute particulière pour Blasons de l’instant (1999), et je me souviens avoir réfléchi sur certains extraits du livre avec mes étudiants de philosophie à l’Université de Nanterre. Le livre commence ainsi : “C’est l’instant de vivre. C’est notre unique instant. Si nous n’y trouvons pas la vie, où la chercherons-nous ? Si nous n’y trouvons pas ce qu’est la vie, où pouvons-nous espérer vivre jamais ? […] C’est l’instant de vivre : nous sommes sur le seuil, nous sentons en nous se faire la naissance, nous sentons sur nos lèvres comme un goût d’éternité. Et nous avons peur, nous nous détournons, nous fuyons à toutes jambes. » Il faudrait citer toute la page.

« Gérard Pfister parle de notre désir comme de ce qui ne nous appartient pas, car nous ne savons de qui il vient et à qui il va. Il me semble que cette question anime sa propre œuvre et cette autre œuvre qui est celle des différentes collections d’Arfuyen. Lorsque je lis un peu plus loin dans ce livre : “le dieu d’abîme dès le début nous a aimés. Dès le début nous a attendus. Et nous voici” (p. 114), je me dis que les collections d’Arfuyen constituent un formidable “nous voici”. Un “nous voici”, c’est -à-dire une réponse à un appel, par ce dieu d’abîme pour certains, par l’énigme même de vivre pour presque tous en tout cas.

« J’ai reçu pour ma part un accueil très généreux par Anne et Gérard Pfister lorsque je leur ai proposé un premier livre sur les Lettres de la créationD’autres livres ont suivi qui tentent de faire connaître de grands penseurs du hassidisme, tel R. Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie, personne exceptionnelle dont l’itinéraire spirituel dans les conditions tragiques qui furent les siennes est aussi bouleversant que celui d’Etty Hillesum. Deux volumes sont d’ailleurs consacré à celle-ci dans les collections Ainsi parlait et Les Carnets spirituels. Je me réjouis que la collection des penseurs hassidiques ait pu s’étoffer et devenir une référence pour ceux et celles qui s’intéressent à ce courant spirituel.

« J’espère que cette mention spéciale – si amplement méritée – sera reçue par Anne et Gérard comme un hommage à leur travail patient, indifférent aux soubresauts des modes mais attentif aux temps souvent tragiques que nous vivons, et qu’elle leur dira notre gratitude. Le tragique ne doit pas en effet nous empêcher de dire notre gratitude et alors même peut-être d’y découvrir la vérité profonde du “nous voici” évoqué précédemment. “Ce jour unique / où nous avons baigné // quel autre jour / pourrait nous l’ôter”, écrit Gérard Pfister dans Hautes Huttes, son plus récent ouvrage (p. 89). Ce jour précieux, célébrons-le ensemble, ici et maintenant. »                                                                                               

 

Octobre 2021

Pétrarque aux sources de la Sorgue

« Je rencontrai une vallée très étroite mais solitaire et agréable, nommé Vaucluse, à quelques milles d’Avignon, où la reine de toutes les fontaines, la Sorgue, prend sa source. Séduit par l’agrément du lieu, j’y transportai mes livres et ma personne. » Ainsi parle Pétrarque dans son Épitre à la postérité. En vérité, il n’eut pas loin à aller pour découvrir la Vallis Clausa, la vallée close : né à Arezzo, en Toscane, en 1304, il n’avait que huit ans quand sa famille, chassée par les Guelfes noirs, avait dû se transférer à Avignon où le Saint-Siège était lui-même exilé. Le jeune Francesco Petrarca avait fait ses humanités à Carpentras, capitale du Comtat Venaissin, avant de poursuivre ses études à Montpellier puis Bologne. À la mort de son père, en 1326, il était revenu à Avignon.

C’est là que, le 6 avril de l’année suivante, il avait rencontré celle qui devait être l’unique amour de sa vie, Laure de Noves, âgée de seulement 19 ans mais déjà mariée à Hugues de Sade. Il avait lui-même alors à peine plus de 20 ans et s’était jeté à corps perdu dans les mondanités de la cour pontificale. Prélude à une brillante carrière ecclésiastique, il avait reçu en 1330 les ordres mineurs. Mais iI n’avait fallu que quelques années pour qu’il prenne en horreur la Cité des Papes, « enfer des vivants » et « égout de la terre». Le 26 avril 1336, il avait entrepris avec son frère Gérard l’ascension du Ventoux. Là-haut, il avait mesuré l’inanité de sa vie passée et fait vœu de changer d’existence.

C’est l’année suivante, en 1337, qu’il découvre Vaucluse (aujourd’hui Fontaine-de-Vaucluse)  et décide de s’y retirer : « J’ai acquis là deux jardins qui conviennent on ne peut mieux à mes goûts et à mon plan de vie. L’un de ces jardins, garni d’ombrages, n’est propre qu’à l’étude. Il est en pente à la naissance de la Sorgue et borné par des rochers inaccessibles. L’autre jardin est plus proche de la maison et moins sauvage. » Il ne cessera d’y revenir jusqu’en 1353 et y écrira quelques-unes de ses plus belles œuvres comme le fameux Canzoniere : « Voici ma vie, écrit-il dans une de ses Lettres familières : je me lève à minuit, au petit matin je sors de ma maison, mais dans les champs comme dans la maison, j’étudie, je lis, j’écris, je tiens le plus longtemps que je peux le sommeil loin de mes yeux. Chaque jour je chemine entre des monts arides, des vallées humides, des grottes, je me promène surtout sur l’une et l’autre rive de la Sorgue, sans rencontrer personne. »

Son ermitage, nous dit-il, est à mi-côte entre le village, situé en bord de Sorgue, et le château des évêques de Cavaillon, qui domine la gorge. Il a vue d’un côté sur la campagne, de l’autre sur la rivière. Les descriptions que le poète donne de sa maison sont si précises qu’on a pu des siècles plus tard l’identifier sans grand risque d’erreur, bien qu’elle ait été partiellement incendiée en 1353, juste après le départ du poète. Mais il ne s’y faut pas tromper : s’il apparaît chez Pétrarque une sensibilité qui semble annoncer déjà Rousseau et le romantisme, la retraite qu’il évoque est aussi largement inspirée ses villégiatures de Sénèque, de Virgile ou d’Horace : « C’était mon vœu : un domaine dont l’étendue ne serait pas trop grande, où il y aurait un jardin, une fontaine d’eau vive voisine de la maison, et au-dessus, un peu de bois. »  Cette « solitude », si semblable à celle de Pétrarque, c’est Horace qui la dépeint (Satires II, 6) : c’est la villa Sabina, au pied du mons Lucretilis, non loin de la fontaine Bandusie. On le voit, le poète italien ne fait pas que reprendre un thème poétique : il a été jusqu’à trouver un lieu presque en tout point conforme à la solitude aimée de son modèle Horace : jardin, montagne, fontaine, tout y est. C’est ainsi que, fidèle à l’Antiquité, il inaugure dans le même temps un sentiment de la nature profondément moderne. Épris de la sagesse des Anciens, il est aussi et avant tout animé d’une authentique et vibrante sensibilité.

Pour le 5e centenaire de la mort de Pétrarque, de grandes festivités furent organisées en 1874 à Avignon. 60 000 personnes y participèrent. Victor Hugo, retenu au chevet de son petit-fils, ne put s’y rendre mais adressa, le 18 juillet, ces lignes où apparaît clairement cette étonnante dualité qui fait toute la richesse de l’écrivain : « Pétrarque, écrit Hugo, est une sorte de Platon de la poésie. Il a ce qu’on pourrait appeler la subtilité du cœur, et en même temps la profondeur de l’esprit. Cet amant est un penseur, ce poète est un philosophe. Pétrarque, en somme, est une âme éclatante. »

Septembre 2021

L’itinéraire spirituel de Rilke

La Grande Guerre vient de se terminer. Rilke l’a passée en Allemagne où il était en déplacement au début du conflit. Il a choisi de s’installer à Munich où un cercle d’amis peintres – Lou Albert-Lazard, Klee, Kandinsky, Franz Marc – le soutient. Ce n’est qu’en mai 1918 qu’il s’est résolu à louer un appartement, Ainmillerstraße 34. Jusqu’à cette date il a vécu à l’hôtel ou chez des amis.   

Que faire face à la guerre, « ce Dieu déchaîné qui dévore les peuples »  (lettre à K. et E. van der Heydt, 6.11.1914) ? Rilke a cessé d’écrire, refuse de donner des conférences. Il se méfie des journaux, s’interroge sur les lendemains politiques, fréquente les réunions révolutionnaires. Un jour de mai 1919, dénoncé pour bolchévisme, il sera réveillé à cinq heures par des soldats venus perquisitionner son appartement.

« Et pourtant, pourtant… dans l’individu, que d’espoir, toujours et encore, que de réalité, de bonne volonté, de richesse ! Quand on voit cette foule trouble, confuse, on ne comprend pas qu’il puisse s’y perdre si totalement, comme sans laisser de traces » (lettre à Anni Mewes, 19.12.1918). Comment arrive-t-il que tant de possibilités soient offertes en vain ? Quelle fatalité détourne les hommes de leur plein et harmonieux accomplissement ? Visitant une école expérimentale, à Samskola, en Suède, en 1905, Rilke s’était trouvé affronté à la même constatation : « Il me semble que nous autres adultes, nous vivons dans un monde où il n’y a pas de liberté. La liberté est une loi mouvementée qui croît et se développe avec l’âme de l’homme. Nos lois ne sont plus les nôtres. Elles sont restées en arrière pendant que la vie courait… On les a retenues par avarice, par ambition, par égoïsme. Mais avant tout : par peur » (Samskola, 1905). Au lieu d’éduquer les enfants à construire leur propre vie, les parents les éduquent à vivre dans le monde où ils ont eux-mêmes vécu. Au lieu de les préparer à construire l’avenir, ils les enferment dans les habitudes du passé. Ainsi l’éducation est-elle en réalité le plus souvent un véritable « sabotage » (Pfuscherei).   

Rilke parle là d’expérience. Dès sa prime enfance, il lui semble avoir été écrasé par la bigoterie et les frustrations de sa mère comme par le prosaïsme et les nostalgies militaires de son père. L’École des Cadets de Skt. Pölten où il restera de 1886 à 1891 aggravera cette impression de solitude et d’irréalité : « Je n’aurais pas pu réaliser ma vie, écrira-t-il à l’un de ses anciens professeurs, si pendant des dizaines d’années je n’avais pas repoussé tous les souvenirs de Skt. Pölten, car ils me détruisaient intérieurement. […] Lorsque j’ai lu les Souvenirs de la maison des morts, j’ai eu le sentiment de les connaître pour les avoir vécus, car, si mes souffrances n’égalaient pas celles des bagnards de Sibérie, je n’étais qu’un enfant, seul face à un monde hostile » (lettre au général-major Sedlakowitz, 9 décembre 1920).

« Ne croyez pas que le destin soit plus que la densité de l’enfance », proclamera le poète dans la Septième des Élégies de Duino. Mais cette densité, le jeune René en a été détourné. Alors qu’il aurait pu en cet âge privilégié accéder de plain-pied au réel, on l’en a coupé, on l’a enfermé en lui-même en une terrible « inversion ». C’est ce même mot Umkehr (retournement, renversement) qu’il utilisera dans la Huitième Élégie pour caractériser la terrible solitude des humains : « À plein regard, la créature / voit dans l’Ouvert. Nos yeux à nous seuls / comme inversés [umgekehrt], posés ainsi que pièges / autour d’elle, cernant son libre élan. » 

Tout l’itinéraire spirituel de Rilke est un long chemin pour se libérer de cet enfermement en soi et accéder au réel, pour vivre enfin dans l’Ouvert. Chemin tâtonnant qu’aucun enseignement n’a balisé, qu’aucun maître n’a guidé. Dissuadé par son éducation de s’en remettre à des directives ou à des influences, Rilke préfère tracer lui-même sa voie, confiant qu’il y a au fond de lui – en sa jeunesse même et sa neuve expérience – une loi qu’il s’agit seulement de trouver et certain que nul autre ne peut le faire.                                                      

Juin 2021

Un chasseur végétarien

« Seuls ceux qui écrivent des vers peuvent comprendre le bonheur que l’on éprouve quand, privé de poèmes depuis des mois, on les entend à nouveau frapper à la porte de notre cœur. On n’aime rien tant que ses poèmes : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig écrit ces lignes à son amie suédoise Ellen Key le 16 novembre 1905, quelques mois avant la parution de son deuxième recueil, Die frühen Kränze (Les Couronnes précoces). De fait, il n’est que de parcourir les Journaux de Zweig pour constater la place considérable que la poésie n’a cessé de tenir dans sa vie.

Lorsqu’un voyage ou une rencontre lui inspire un poème, c’est toujours avec joie et fierté qu’il l’accueille. C’est dans l’écriture poétique qu’il trouve la plus grande satisfaction et qu’il se sent le mieux justifié de sa vocation littéraire. Aussi se reproche-t-il de ne pas lui faire plus de place :  «Pourquoi trahir ce noble plaisir (qui me vient parfois avec une merveilleuse facilité !) pour des heures ternes, désœuvrées, maussades ? Voilà qui m’est incompréhensible. Je devrais me découvrir une ambition. »   Vingt ans après Les Couronnes précoces, Zweig n’a pas changé d’état d’esprit : c’est toujours à la poésie qu’il donne la prééminence dans la littérature et dans sa vie : « En fin de compte, écrit-il à Franz Karl Ginzkey en janvier 1924, c’est toujours à ces productions lyriques que nous tenons le plus, parce que nous ne savons vraiment pas qui nous les donne : elles sont ce qui nous vient du ciel, la grâce, tandis que tout le reste provient d’un travail, d’une réflexion, d’un apprentissage. » Après deux rééditions des Frühen Kränze, en 1917 et en 1920, ses Gesammelte Gedichte (Poésies complètes) viennent alors de paraître et le miracle de l’éclosion poétique lui procure toujours un même émerveillement.

« De tous les auteurs que je connais, écrit-il à son ami belge Frans Masereel, je suis celui qui déteste le plus son soi-disant succès : je crois que le succès gâte la vie et le caractère et que la vraie vie est celle qui reste anonyme » (20 juillet 1925). À lire ses lettres, cette constatation revient d’année en année toujours plus amère, plus accablante : le succès que remportent presque tous ses livres, et souvent pour son plus grand étonnement, est une malédiction : « Encore un livre et encore un et encore un et la vie passe, la jeunesse s’en va et on fera encore des livres et encore ! Quand on a une fois montré qu’on peut faire de bons livres, il manque cette belle inquiétude et cela devient un métier. Mon vieux, il y a presque 25 ans, un quart de siècle, que j’ai publié mes premiers vers, au fond de mon être j’aurais envie de laisser la littérature de côté et de voyager. Mais le succès, le “devoir” devient une chaîne. »

Cette « belle inquiétude », « l’inquiétude primordiale », n’est-elle pas précisément l’autre nom de ce « démon » qui est à la source de toute grande création, de toute poésie ? Comment parler de succès lorsque cette source de toute inspiration vient à manquer, lorsque ne reste plus qu’un «métier », avec toutes ses servitudes et, pire encore, tous ses compromis. Ce succès-là est une piètre compensation pour ce qu’il a d’irrémédiablement perdu, sacrifié. Hölderlin serait-il le poète qu’il est devenu s’il s’était accommodé de pareilles facilités ? « Dès la première heure, cet enthousiaste tourne résolument le gouvernail de sa vie vers l’infini, vers le littoral inaccessible sur lequel il doit se briser. Rien ne peut l’empêcher de suivre cet appel invisible avec une fidélité qui va jusqu’à son propre anéantissement. De prime abord, Hölderlin repousse tout compromis de métier » (in Le Combat avec le démon. Hölderlin, Kleist, Niezsche, 1925).   

Quel que soit le prix à payer d’un tel choix – et c’est souvent celui de la vie –, il est le seul honorable pour quiconque se sent vraiment appelé à faire œuvre de poète. Tout autre choix est faiblesse, et son prix est de ne pouvoir pas vraiment s’accomplir, de devoir renoncer à ce qui fait notre raison d’être et notre joie profonde. Sans cesse revient chez Zweig, comme une plainte, le sentiment d’être prisonnier de l’existence qu’il s’est faite et empêché de mener à bien l’œuvre qu’il porte en lui. « Ce que tu appelles le “succès”, je ne le ressens pas du tout ainsi, mais seulement comme un fardeau. Quelque chose de la naïveté et de la joie pure s’est irrémédiablement perdu à cause de cette frénésie et de cette chasse et de cette fuite, et j’ai l’impression d’être un chasseur qui en réalité est végétarien, et à qui le gibier qu’il doit tuer ne procure aucune joie » (lettre à Victor Fleischer, 7 juillet 1930).

Il acquiert la notoriété par ses essais littéraires, mais il ne rêve que de poésie : « Fait du bon travail, notait-il déjà dans ses Journaux le 7 janvier 1913, de petites choses malheureusement, du genre essai, alors que j’aspire à la création poétique. » 

Mai 2021

Paul Valéry, Nathan Katz et Henri Bergson

Lautréamont célébrait la beauté, dans ses Chants de Maldoror (chant VI, strophe 1), d’ « une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » C’est un pareil assortiment que semblerait de prime abord présenter en ce mois de mai le hasard des programmes de parution d’Arfuyen. Et rien ne nous fait plus plaisir que ces apparentes incongruïtés merveilleusement aptes à défier l’esprit de routine et la sottise des catégories. Ce ne sera pas cette fois-ci le cardinal de Bérulle qu’on fera voisiner avec le dadaïste Jean Hans Arp ni la Somme d’amour de Maximine avec les Mille enseignements de Shankara.

Mais tout de même. Voici le rejeton provençal d’une noble famille italienne, émule autoproclamé de Léonard de Vinci devenu à force d’essais et de conférences une sorte de maître à penser de la Troisième République, professeur au Collège de France et membre de l’Académie française, gratifié par le général de Gaulle, deux mois après la Libération, d’obsèques nationales, les premières qu’ait reçu un écrivain depuis le siècle précédent et Victor Hugo. Et, à ma gauche, sur le même ring et à quelques années près son contemporain, voici le fils du boucher kasher de Waldighofen, dans le Sundgau, né allemand comme tous les habitants de sa petite Heimet, ami d’adolescence de Guillevic et de Dadelsen, représentant de commerce de son état devenu, après deux livres en Hochdeutsch, le héraut de la littérature en langue alsacienne, mort à Mulhouse entouré de l’affection des siens. D’un côté un champion de l’intelligence, proclamant lui-même « La bêtise n’est pas mon fort » ; de l’autre un apôtre de la nature, plaçant sa quête sous le signe d’un « combat pour la joie de vivre ».

On dirait que tout les oppose. Et pourtant, à bien y regarder, ils ont un commun une pareille angoisse spirituelle qui sera, pour l’un comme pour l’autre le véritable moteur de leur écriture. Une même méfiance vis-à-vis des artifices et des facilités de la langue, si souvent complice du pire. Une pareille attraction pour le sacré et une même instinctive réserve à l’égard des églises et des idéologies. Le premier se définissant comme un « mystique sans Dieu », le second marchant sur les traces des tragiques grecs, des sages indiens et des évangiles vers une simple et nue compassion universelle.

« Dans les années trente du siècle dernier, raconte Georges-Emanuel Clancier, j’avais plaisir à voir, une ou deux fois l’an, venir en Limousin le-voyageur-de-la-levure-Ancel… De cette marque qu’il représentait dans le département de la Haute-Vienne, mon père disait le plus grand bien : avec la levure Ancel toute ménagère était sûre de réussir ses pâtisseries. La pâte sous l’effet de ladite levure s’épanouissait, telle la coiffe aux larges ailes de l’Alsacienne dont le profil ornait le sachet contenant la précieuse poudre. » Lorsque vint la guerre, c’est à Limoges que Nathan Katz, aidé par les Clancier, trouva refuge. « Novembre 1942 amena l’invasion de la zone dite « libre » par les Allemands, et avec eux les rafles, les arrestations, les déportations, les meurtres, toute l’atrocité nazie étroitement secondée par l’ignominie de la Milice. Nous nous inquiétions pour notre ami. Lui, cependant, ne montrait aucun signe d’angoisse. Il ne changea ni d’adresse ni d’identité, et continua à nous parler avec une douceur nostalgique de l’âme féérique et populaire de son Sundgau bien-aimé. »

Et c’est précisément à Limoges qu’eut lieu l’improbable. Le philosophe Henri Bergson était mort le 4 janvier 1941 à son domicile, 47 boulevard de Beauséjour, dans le 16e arrondissement de Paris. Bien que très proche du catholicisme, non seulement il avait renoncé à se convertir pour rester solidaire de ses coreligionnaires, mais il avait préféré renoncer à tous ses titres et distinctions plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le régime de Vichy. Malgré la maladie, il s’était fait porter jusqu’au commissariat de Passy, vêtu d’une robe de chambre et de pantoufles, pour s’y faire recenser comme « israélite ». Il n’eut pas d’obsèques publiques. Un hommage fut organisé à son domicile à laquelle participèrent une trentaine de personnes, parmi lesquelles Fernand de Brinon, ambassadeur de Vichy en zone occupée, Louis Lavelle, représentant le secrétaire d’Etat à l’Instruction publique et Paul Valéry, représentant l’Académie française. Quelques jours plus tard, à l’Académie, Valéry eut cette parole : « Henri Bergson, grand philosophe, grand écrivain fut aussi, et devait l’être, un grand ami des hommes. Son erreur a peut-être été de penser que les hommes valaient, que l’on fût leur ami. Il a travaillé de toute son âme à l’union des esprits et des idéaux, qu’il croyait devoir précéder celle des organismes politiques et des forces. »     

Valéry voyait dans Bergson « le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne». Nulle disparition ne pouvait lui être plus sensible. Face à l’antisémitisme institutionnel proclamé en France, il multiplia les témoignages et les hommages. Lorsqu’il lui arriva de venir à Limoges pour y tenir une conférence, il ne manqua pas d’évoquer à nouveau la grande figure du philosophe. Nathan Katz était présent ce jour-là. Était-ce pour l’entendre parler de Racine, qu’il chérissait particulièrement ? Ou du destin de cette Europe à laquelle il était, comme Alsacien, viscéralement attaché ? « On entendit soudain, écrit Nathan Katz, de la rue monter le rythme des cuivres et des fifres d’un détachement allemand en parade. Valéry s’arrêta de parler, attendit que le martèlement des bottes s’estompât et dit : “Je rends hommage à un grand Français : Henri Bergson.” »

Avril 2021

  En hommage à Philippe Jaccottet

De Malaucène à Grignan il n’y a qu’une trentaine de kilomètres. À Vaison-la-Romaine on traverse l’Ouvèze, plus loin l’Eygues, bordée de vignobles, et on se retrouve dans la Drôme. Quelques centaines de mètres et on est à nouveau dans le Vaucluse, dans cette enclave des papes droit venue de l’acquisition en 1317 par le pape Jean XXII de la baronnie de Valréas. On passe Visan et Richerenches, toujours dans l’enclave et, dès qu’on en sort, on est à Grignan. Nous n’avons pas tout de suite trouvé la maison de Philippe Jaccottet, en bas de la montée qui menait au château, mais alors plus de doute, car déjà il nous attendait derrière la porte du petit jardin. C’était en 1974. La revue Arfuyen n’était encore que le projet assez vague de quelques étudiants attardés qui, nourris de l’esprit un peu chimérique des lendemains de 1968, se réunissaient dans une minuscule maison de bergers, aux flancs de la montagne d’Arfuyen, en bordure des sauvages Dentelles de Montmirail (photo ci-dessus).

Le lieu était si beau, si fort, que le désir leur était venu de célébrer la puissance poétique qu’ils y sentaient présente, depuis l’ascension du Ventoux par Pétrarque en 1336 à la publication des Feuillets d’Hypnos, de René Char, en 1946. Frappés par la permanence de cette aura, ils avaient entrepris de se rendre auprès de tous ceux qui, en ces années encore, en portaient témoignage pour essayer de mieux la comprendre et de trouver dans ce questionnement la raison d’être d’une revue. André de Richaud, l’auteur de La Barrette rouge et du Mal de la terre, était mort quelques années plus tôt. Mais Paul de Roux était là à Fontaine-de-Vaucluse, Pierre Seghers à Murs-de-Salut, Jean Tortel aux Jardins-Neufs, à Avignon, Henri Bosco à Lourmarin. Et plus que tout autre celui que nous rêvions de rencontrer était l’écrivain de La Promenade sous les arbres et de La Semaison, Philippe Jaccottet.

La rencontre fut déterminante. Car, loin de vouloir décourager notre naïve énergie, il sut y discerner ce qu’elle avait de meilleur et nous mettre sur la voie de tous ceux, particulièrement en Italie, qui pourraient nous aider à progresser. Mais surtout la simple et chaleureuse cordialité de son accueil nous emplit d’une confiance et d’une reconnaissance que nous n’eûmes plus de cesse ensuite que de mériter. C’est ainsi que la revue publia au printemps de 1975 son premier numéro, autour d’un hommage à André de Richaud, et qu’au sommaire de son numéro II, l’automne suivant, figurait un texte de Philippe Jaccottet, Notes. La dernière phrase en était la suivante : « Le peu de souvenirs qui me reste de chaque époque de ma vie, et leur vague, me remplit d’étonnement, parfois de crainte. Ainsi de cette chambre d’hôtel de la rue d’Odessa — la faible ampoule et le miroir au plafond, le fracas des trains — mais quoi d’autre ? On aura vécu comme en rêve. »

La revue s’arrêta dès le numéro III, et il fallut plusieurs années avant que les éditions ne trouvent leurs marques, dans un tout autre paysage cette fois, d’influence non plus italienne mais germanique. Les échanges avec Philippe Jaccottet ne cessaient pas pour autant. De courtes lettres d’une grande écriture penchée remerciaient d’un livre, signalaient une parution, partageaient un sentiment de lassitude. Dans La Seconde Semaison, carnets 1980-1994, après avoir évoqué le Silesius que nous avions publié, il notait avec une touchante gentillesse : « Le même vaillant éditeur, Arfuyen, m’apporte d’un tout autre lieu la voix non moins haute de Buson. » À présent, plus encore que les poètes italiens, c’étaient Rilke et la littérature allemande qui nous rapprochaient. Après la mort de Nicolas Dieterlé en l’an 2000, lorsque ses parents cherchaient un éditeur à qui confier la mise à jour posthume d’une œuvre littéraire intensément marquée par Novalis et le romantisme allemand, Philippe Jaccottet leur recommanda Arfuyen et nous écrivit personnellement pour appuyer leur démarche.    

Méditant aujourd’hui les admirables textes de Dieterlé, comme ce Journal de Baden publié en janvier dernier, nous ne manquons jamais de penser à Philippe Jaccottet à qui nous devons de les avoir fait paraître. Comme au souvenir d’Alfred Kern, nous associons désormais celui de l’écrivain de Grignan. Kern venait de mourir, en septembre 2001, et Jaccottet, qui l’avait connu à Paris après la fin de la guerre, avait accepté d’écrire un texte, « Pour Alfred Kern, une espèce d’adieu », à titre de préface au Carnet blanc prévu pour le premier anniversaire de sa mort : « Lisant ces pages si dépouillées, si intérieures, je me dis que Kern, devenu le contemplateur de plus en plus immobile du paysage que son refuge lui offrait tous les jours, Kern avec sa passion des choses visibles et des autres, avec l’enfance restée si présente en lui, dans le bonheur certes fragile mais pour lui si durable de l’amour, je me dis qu’il avait vraiment atteint ce centre que la profusion romanesque risquait peut-être de faire oublier, et d’où montagne et flamme de bougie peuvent être vues comme tressées ensemble pour un regard assez clair. »