AVRIL 2026

En mars 1869, à l’âge de 25 ans, Henry James part seul de Cambridge, Massachusetts, quittant ses parents pour faire son premier grand tour d’Europe. William, son aîné de quinze mois, l’a précédé dans les voyages indépendants et lointains, allant au Brésil de mai à juillet 1865 (il avait donc 23 ans), et en Allemagne de mai 1867 à août 1868, pour parfaire ses études de médecine. Depuis l’étranger, il écrit d’immenses comptes rendus à sa famille, et en premier lieu à son plus proche interlocuteur, «darling Harry »«beloved Arry », « chéri de frère » (en français).

Henry en fait autant, par des lettres encore plus immenses, lors de son séjour, d’abord de mars à mai 1869 en Angleterre, où il se soumet en avril à une cure dans la station balnéaire de Malvern, pour soulager ses douleurs au dos, dont souffre également William ; puis d’Italie, de septembre 1869 à janvier 1870 – Venise, Florence, Rome. […]

Cet avantage chronologique de l’aîné le hantera longtemps comme une prédominance, une prépondérance : comme si William, écrira-t-il, tardive-ment, dans son autobiographie […] « avait gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Or c’est justement à partir de ce voyage européen de cadet à la traîne qu’il va, sur le chemin professionnel de leurs génies respectifs, rattraper puis dépasser William, qui ne commencera vraiment à s’affirmer qu’après son mariage, à l’âge de 36 ans, avec Alice Gibbens […]

Onze ans plus tôt, sans doute son premier voyage d’adulte en Europe à la suite de William inspire-t-il à Henry un obscur sentiment de transgression illégitime, propre à lui nouer les entrailles, à l’orée d’une échappée définitive. Car en Italie, dont la découverte est pour lui un bouleversement esthétique, et probablement sensuel, où il se trouve en quelque sorte sommé de se connaître et de se reconnaître, même à son corps défendant, il est pris d’une violente crise de constipation, perturbation physiologique en écho de sa perturbation psychique ; et, dans sa détresse solitaire […], il se tourne alors tout naturellement vers son aîné, lui adressant de Florence, pour lui demander des conseils médicaux, d’extraordinaires lettres intimes et confidentielles. […]

Ce sont des documents uniques dans l’infini matériau des écrits de Henry James, réputé pour la cérébralité de ses œuvres, voire la désincarnation de ses personnages. Néanmoins, il est de tradition de le comparer à Proust. Peut-être n’a-t-il jamais été autant proustien (avant la lettre) que dans ces vastes épanchements sur son état de santé, avec un réalisme de vocabulaire caractéristique d’un Marcel Proust prenant pour confident, en ce même domaine, son frère cadet Robert, qui était médecin. Car, naturellement, il s’agit dans l’un et l’autre cas du rapport viscéral entre deux frères proches par l’âge et unis par leur éducation et leur hérédité, les frères James ayant ceci de plus typique d’avoir été profondément et constamment liés par les affinités autant que par les dissemblances de leurs intérêts intellectuels et de leurs tempéraments. […]

Il y a cependant un paradoxe fréquent dans l’apparence de domination d’un aîné au tempérament masculin sur un cadet de tempérament féminin. Souvent l’aîné prend de plein fouet la névrose familiale qui l’a mis au monde, et reste longtemps captif de sa propre préséance, comme s’il ne pouvait s’affirmer que dans cette incarcération, tandis que le cadet s’échappe le premier, du fait que la puissance carcérale originelle sur lui est affaiblie car indirecte et amortie, et ensuite, ou plus exactement d’abord, par sauvegarde personnelle, dans l’impossibilité où il se trouve de régner sur un territoire déjà préempté quinze mois avant sa naissance. 

Henry régnera sur le roman, mais à partir de l’Europe, et enfin de l’Angleterre, dès 1876, pour s’imposer magistralement en 1880, de part et d’autre de l’Atlantique, avec The Portrait of a Lady. Restant sur place, William préemptera la philosophie américaine. Il est cependant long à y venir. Il a cinquante ans quand paraît son premier ouvrage décisif, The Principles of Psychology, en 1892. Car, victime de dépressions récurrentes et de multiples malaises physiques, il en cherche d’abord les diagnostics, et les remèdes possibles, en s’appliquant à des études de médecine approfondies. L’hypothèse psychologique de la somatisation, à laquelle il parviendra, n’est pas encore envisagée. […]

En janvier 1910, Henry, à l’âge de 66 ans, sombre dans une profonde dépression nerveuse. Il ne se nourrit quasiment pas, ne quitte pratiquement pas le lit, parvient à peine à parler, peut tout juste sangloter. Durant les trois années précédentes, il a établi une intégrale de son œuvre, comportant en fait la moitié de ses romans et nouvelles ; il a révisé les textes, rédigé ses fameuses préfaces, pour les vingt-quatre volumes de ce qui est connu sous le nom de New York Edition. Élever à soi-même, dans l’isolement, son propre monument récapitulatif est amer ; l’échec critique et financier fait déborder la coupe d’amertume.

William s’inquiète, depuis les États-Unis, et dès février il envoie au chevet de son frère son fils aîné Harry. Puis il se sent obligé de venir lui-même, et il arrive en avril, avec sa femme Alice, dans un terrible état de fatigue, car il est gravement malade du cœur. Il part alors faire une cure en Allemagne, à Bad Nauheim. Alice et Henry l’y rejoignent en juin. Enfin, repassant par l’Angleterre, tous s’embarquent en août pour l’Amérique. Le 20 août, c’est l’arrivée dans le New Hampshire, à Chocorua, lieu de la résidence familiale de William, qui y meurt le 28, à l’âge de soixante-huit ans. 

Le 2 septembre, Henry écrit à leur ami d’enfance Thomas Sergeant Perry, et sans doute son plus ancien et plus constant correspondant : « Je demeure assommé, assis dans le noir ; car, dès les plus lointaines brumes de l’enfance, il a été mon Frère Aîné idéal ; et, à travers toutes ces années, je vois encore en lui, comme si j’étais resté un petit garçon timoré, mon protecteur, mon soutien, mon autorité et ma fierté. Sa disparition change la face de l’existence pour moi, en-dehors même du simple manque des ressources inépuisables de sa compagnie, de sa personnalité, de son originalité, de toute sa présence ineffablement magnifique et vivace. »

Et, le 9 septembre, il s’adresse à Edith Wharton : « Il souffrait tellement qu’il voulait seulement, voulait de plus en plus, s’en aller. La vue de la rapidité de sa fin fut un chagrin inexprimable, avec mon sentiment de ce qu’il avait encore à donner, de son magnifique génie et de son noble intellect à leur apogée, n’ayant jamais été autres qu’intenses, et en fait ayant été plus intenses que jamais durant tous ces derniers mois. Cependant, ma relation avec lui, mon affection pour lui, et l’aspect différent que sa disparition a donné pour moi à ma vie, sont des choses totalement indicibles ; heureusement, car il y aurait tellement à en dire, si jamais je me mettais à en parler. »

JUIN 2026

On sait combien la Grande Guerre a été éprouvante pour Elizabeth von Arnim qui avait épousé un aristocrate prussien – et dont les enfants étaient donc autant allemands que britanniques – mais qui avait également perdu sur le front plusieurs membres de sa famille ainsi que des amis proches.

Elle a publié en 1914 La Femme du pasteur (The Pastor’s Wife) et ne publiera plus rien sous son nom jusqu’au retour de la paix, avec Christophe et Colomb (Christopher and Columbus) en 1919 et Un été en montagne (In the Mountains) en 1920 : « Je me suis traînée jusqu’ici ce matin depuis la vallée comme une fourmi malade, écrit la narratrice du livre, j’ai lutté pour monter jusqu’à la petite maison à flanc de montagne que je n’ai pas revue depuis le 1er août de la guerre, et je me suis effondrée dans l’herbe devant la porte. […] Combien j’étais riche d’amour il y a cinq ans, et combien pauvre à présent, dépouillée de tout ce que j’avais. »

Entre 1914 et 1919, Elizabeth von Arnim n’est pourtant pas restée silencieuse. Non pas sous nom mais sous le pseudonyme d’Alice Cholmondeley, elle a fait paraître en 1917 un ouvrage qui est à la fois le plus personnel et le plus politique de ses livres : L’Histoire de Christine (Christine) : « La guerre a tué Christine, aussi sûrement que si elle avait été soldat dans les tranchées. Je n’écrirai pas sur son talent musical, qui était exceptionnel. Lui aussi a été perdu pour le monde, brisé et balayé par la guerre. Je ne l’ai jamais revue. Un télégramme m’a appris sa mort. J’ai tenté de me rendre à Stuttgart, mais on m’a refoulée à la frontière.»

Car si Arnim a usé d’un pseudonyme pour cet unique livre, c’est paradoxalement que le sujet lui en était trop intime et trop douloureux. Le destin de Christine, c’est celui de la propre fille d’Elizabeth von Arnim, Joyce (Felicitas) von Arnim-Schlagenthin, morte à Brême, en Allemagne, le 2 juin 1916, à l’âge de 16 ans. De mère anglaise et de père allemand, la jeune fille se trouvait en Allemagne au milieu d’un conflit qui opposait les nations de ses deux parents.

Dans la note liminaire, Alice Cholmondeley précise : « Ma fille Christine, qui m’a écrit ces lettres, est morte dans un hôpital de Stuttgart, le matin du 8 août 1914, d’une double pneumonie aiguë.» Ces éléments sont à comparer avec ce qu’on sait de la mort de Joyce, également d’une pneumonie et probablement à l’hôpital militaire de Brême, le 2 juin 1916, « sans tombe connue ».

Ce roman est aussi certainement le texte le plus politique qu’ait écrit Arnim. Peu d’écrivains des Puissances alliés ont connu l’Allemagne aussi intimement. Devenue en 1891 l’épouse du comte Henning-August von Arnim-Schlagenthin, elle a vécu de longues années en Prusse – d’abord à Berlin même, puis dans les terres de sa belle-famille, à Nassenheide, en Poméranie. Elle y a élevé leur cinq enfants et y a créé ce merveilleux jardin qui l’a fait entrer presque par accident en littérature grâce au phénoménal succès de son premier livre, Elizabeth et son jardin allemand (Elizabeth and Her German Garden, 1898). Étroitement associée à la vie sociale et culturelle du Reich allemand, elle a eu le rare privilège de connaître le Reich de l’intérieur pendant la vingtaine d’années qui ont précédé l’entrée en guerre.

Évoquant ce milieu des aristocrates prussiens dont elle a fait partie, Elizabeth von Arnim n’oublie pas de son merveilleux talent satirique et en dresse un tableau aussi critique qu’humoristique. Le sérieux empesé et comique des uns et des autres n’a rien à envier aux personnages caricaturaux qu’aimait à incarner Erich von Stroheim. Mais au-delà de ces figures patriciennes, c’est toute une société fondée sur l’endoctrinement nationaliste et la militarisation que nous fait comprendre Arnim. Et l’on sait, hélas, quelle influence a eu ce modèle prussien sur d’autres pays et dans d’autres circonstances.

Plus que nombre d’écrits polémiques de l’époque, où l’on sent trop l’intention propagandiste et une certaine ignorance des réalités concrètes, le témoignage d’Elizabeth von Arnim nous paraît essentiel pour comprendre, à partir de l’exemple prussien, les méfaits des idéologies nationalistes sur le corps social. H. G. Wells affirmait qu’Elizabeth von Arnim était la femme la plus intelligente de son temps. L’Histoire de Christine montre l’extraordinaire diversité de son talent.

Il y a dans ce livre, écrit sous forme épistolaire, des textes d’une tendresse et d’une délicatesse admirables, où l’on sent mieux que nulle part ailleurs le lien d’affection qui peut unir une mère avec sa fille. Il s’y trouve également de saisissantes évocations de la rue berlinoise ou de la lagune de Stettin où le talent pictural d’Arnim se laisse libre cours. Mais il est plus inattendu de voir Arnim se faire dénonciatrice d’une politique autoritaire et belliciste. Qu’on nous permette donc de citer ici, en guise de conclusion, un extrait de ce livre :

« Tous ces gens-là, Mees Chrees, m’a-t-il dit, ont été conditionnés. N’oubliez pas cet élément essentiel. Quelle que soit sa classe sociale, chaque homme a passé quelques-unes des années les plus impressionnables de sa vie à être conditionné. Il ne s’en remet jamais. Avant cela, il y a eu la crèche et l’école : un dressage, sous une autre forme, mais très rigoureux. Dès qu’il comprend trois mots, on l’entraîne à penser ce que les autorités jugent le plus commode qu’il pense. Quand vient le service militaire, son esprit a déjà été formaté selon le modèle voulu. On termine alors le travail : on conditionne le corps à l’avenant, et on a le parfait esclave. Et c’est parce qu’il est esclave que chacun, lorsqu’il a du pouvoir – et on a toujours pouvoir sur quelqu’un –, devient un si grand tyran. […]

« C’est durant ce règne que nous avons déraillé, obsédés que nous sommes de parvenir, à tout prix et par tous les moyens, au sommet du monde. Nous devons dépasser les autres pays – quel qu’en soit le coût en bonheur et en vies humaines. Nous devons être mieux entraînés, plus efficaces, plus réactifs que les autres nations, et ce sont les enfants d’aujourd’hui qui doivent le faire pour nous. Notre avenir repose sur leur cerveau. Et s’ils échouent, s’ils ne supportent pas la tension que nous leur imposons, nous les brisons. Ils ne se servent plus à rien. Qu’ils s’en aillent. Qui se soucie qu’ils se tuent ? Ce ne sont qu’autant d’incapables en moins, voilà tout. L’État considère qu’ils valent mieux morts. »

MAI 2022

Au début de l’été 1925, par l’entremise de leur ami commun Maurice Betz, le jeune écrivain alsacien Camille Schneider, de passage à Paris, rencontre Rainer Maria Rilke dans les jardins du Luxembourg. Rilke a 49 ans. Il est au faîte de sa gloire et mourra à la fin de l’année suivante. Les deux hommes se promènent longuement dans des allées dont l’auteur des Cahiers de Malte Laurids Brigge connaît chaque détour. Au moment de se séparer : «J’aimerais revoir Strasbourg avec vous, lui dit Rilke, et Colmar aussi. » Le départ est fixé pour le soir-même.

Le lendemain après-midi, Rilke propose à son compagnon d’aller voir les «deux seuls monuments vraiment beaux » de la ville : la cathédrale, dont il lui parle en bon connaisseur, et, à côté de la terrasse du château des Rohan, une fontaine ornée d’un dauphin et disparue depuis lors. Puis ils vont rue des Bouchers faire une visite au siège de Kattentidt, qui avait publié son tout premier recueil, Leben und Lieder (La Vie et les Chants) en décembre 1894. « À ce moment, explique Rilke, je voulais à tout prix me défaire de mes souvenirs de jeunesse en Bohême. C’est pour cette raison que je me fis éditer à Strasbourg. Mais c’est surtout la compréhension de M. Kattentidt, homme plein de goût et de force, qui décida peut-être de tout mon avenir, en satisfaisant ce Sturm und Drang qui me poussa violemment à voyager au-delà des frontières de mon malheureux petit pays. »

On voit par ce récit le rapport ambivalent que Rilke, arrivé à la fin de sa vie, entretenait avec son premier livre. Vis-à-vis de Kattentidt, Rilke éprouvait la plus grande reconnaissance, car il était le premier à l’avoir compris et à lui avoir fait confiance. Quant aux textes de Leben und Lieder, nul doute qu’il ressentait à leur égard la même insatisfaction que tout écrivain envers ses premières tentatives. Souvenons-nous qu’Arthur Rimbaud, qui avait lui aussi fait imprimer Une saison en enfer à compte d’auteur, n’en avait distribué que quelques exemplaires, laissant les autres chez l’imprimeur, et s’en était bientôt totalement désintéressé comme d’une « folie passée ». Le caractère particulièrement perfectionniste de Rilke ne pouvait qu’accentuer encore ces naturelles réserves vis-à-vis d’un premier ouvrage. 

Enfin, il faut noter que Leben und Lieder est dédié à Valerie von David-Rhonfeld (1874-1947). Même si la majorité des textes du recueil avaient été écrits dans les deux années précédentes à Linz, Schönfeld et Prague, nombre des poèmes du livre témoignent de l’amour passionné du tout jeune Rilke pour celle qu’il appelait avec effusion «Meine, meine, meine Vally ». 

C’est en 1893 que celui qui s’appelait encore René Maria Rilke, âgé de 18 ans, avait rencontré la jeune fille dans un cercle de jeunes intellectuels germanophones à Prague. Dès le début de l’automne 1895, le poète prit ses distances avec la jeune fille, jusqu’à une dernière lettre d’adieu qui mit fin à toute relation entre eux : « Chère Vally, merci de ce don de liberté que tu me fais ; tu t’es montrée grande et noble, même en ce moment difficile – meilleure que moi. » Valerie von David-Rhonfeld ne se maria jamais. « Je suis absolument persuadée, déclarait-elle encore en 1927, un an après la mort de Rilke, que pendant toute sa vie après moi, une vie qui semble avoir été fort érotique, personne n’a été émotionnellement aussi proche de René que je l’ai été. »

Rilke était depuis plusieurs années impatient de faire son entrée dans le monde des lettres par la publication d’un volume de poésie. Kattentidt, chez qui il avait déjà publié en revue ses Lautenlieder était disposé à publier ce volume inaugural moyennant une subvention. La famille de René avait refusé de financer le livre et c’est Vally qui avait permis sa publication en donnant à Rilke l’argent nécessaire.

Cette gratitude fut cependant très vite mêlée d’embarras. Si Rilke se voyait en troubadour amoureux et chevalier servant de la « divine Vally », il ne pouvait imaginer de rester dans la dépendance financière et affective de Vally. C’est donc sur ce premier livre, pourtant si attendu, qu’il reporta son irritation, et sans doute son remords, en voulant l’oublier.

C’est ainsi que Leben und Lieder est devenu, comme l’indiquait Rilke un ouvrage introuvable. « Le seul exemplaire qui semble exister aujourd’hui, précise Schneider, appartenait à Nanny von Escher, châtelaine de Berg-am-Irschel dont le poète avait été l’hôte en 1920. » Ce qui laisse à penser que Rilke avait probablement offert ce livre en remerciement à sa généreuse bienfaitrice et qu’il n’en était donc pas aussi insatisfait qu’il pouvait le laisser entendre.

Depuis sa première édition à Strasbourg en 1894, jamais ce premier livre de Rainer Maria Rilke, Leben und Lieder, n’a été réédité dans sa langue originale. « C’est une des plus grandes raretés de la littérature allemande», déclarait déjà le fidèle éditeur de Rilke, Insel-Verlag, quelques années après la mort du poète. Nous avons retrouvé ce texte rarissime, nous l’avons traduit et nous le proposons ici, précédé de l’éclairante étude qu’avait rédigée en 1933 Joseph Delage sur « Rilke et son éditeur strasbourgeois Kattentidt ».

Musil considérait Rilke comme « le plus grand poète lyrique que l’Allemagne ait porté depuis le Moyen Âge ». D’un écrivain d’une telle grandeur, il nous semble qu’aucun texte ne peut être négligeable, a fortiori quand il s’agit d’un premier livre où l’auteur a nécessairement, d’une manière ou d’une autre (et souvent à son insu, et souvent maladroitement) posé les bases de ce qu’allait être son œuvre à venir. Il suffit de lire le présent ouvrage pour se rendre compte que nombre des grands thèmes de l’œuvre future de Rilke sont déjà ici présents. 

Trois ans après la sortie de Leben und Lieder, Rilke qui n’est encore que René rencontre Lou Andreas Salomé, devient Rainer et entame une métamorphose, dont Le Livre de la vie monastique, écrit en 1899 au retour d’un voyage en Russie avec Lou, sera la première manifestation.

Gérard Pfister, extraits de la préface au livre de Rilke La Vie et les Chants

En cette année du centenaire de la la mort de Rainer Maria Rilke, rappelons que les éditions Arfuyen ont publié nombre de ses textes jusque-là inédits en français : 

Le Vent du retour 

Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas 

La Vie de Marie

L’Amour de Madeleine

Le Livre de la Pauvreté et de la Mort 

Ainsi parlait Rainer Maria Rilke

Le Livre de la vie monastique

Sur Dieu

Lettres à une jeune femme et autres écrits sur l’amour

Elles ont édité, par ailleurs, trois ouvrages fondamentaux qui constituent des témoignages de première main sur Rilke et sur son écriture : 

Conversations avec Rainer Maria Rilke, de Maurice Betz

Souvenirs de Rainer Maria Rilke, de Marie de la Tour et Taxis

La Dernière Amitié de Rainer Maria Rilke, d’Edmond Jaloux

AVRIL 2026

En mars 1869, à l’âge de 25 ans, Henry James part seul de Cambridge, Massachusetts, quittant ses parents pour faire son premier grand tour d’Europe. William, son aîné de quinze mois, l’a précédé dans les voyages indépendants et lointains, allant au Brésil de mai à juillet 1865 (il avait donc 23 ans), et en Allemagne de mai 1867 à août 1868, pour parfaire ses études de médecine. Depuis l’étranger, il écrit d’immenses comptes rendus à sa famille, et en premier lieu à son plus proche interlocuteur, «darling Harry », «beloved Arry », « chéri de frère » (en français).

Henry en fait autant, par des lettres encore plus immenses, lors de son séjour, d’abord de mars à mai 1869 en Angleterre, où il se soumet en avril à une cure dans la station balnéaire de Malvern, pour soulager ses douleurs au dos, dont souffre également William ; puis d’Italie, de septembre 1869 à janvier 1870 – Venise, Florence, Rome. […]

Cet avantage chronologique de l’aîné le hantera longtemps comme une prédominance, une prépondérance : comme si William, écrira-t-il, tardive-ment, dans son autobiographie […] « avait gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Or c’est justement à partir de ce voyage européen de cadet à la traîne qu’il va, sur le chemin professionnel de leurs génies respectifs, rattraper puis dépasser William, qui ne commencera vraiment à s’affirmer qu’après son mariage, à l’âge de 36 ans, avec Alice Gibbens […]

Onze ans plus tôt, sans doute son premier voyage d’adulte en Europe à la suite de William inspire-t-il à Henry un obscur sentiment de transgression illégitime, propre à lui nouer les entrailles, à l’orée d’une échappée définitive. Car en Italie, dont la découverte est pour lui un bouleversement esthétique, et probablement sensuel, où il se trouve en quelque sorte sommé de se connaître et de se reconnaître, même à son corps défendant, il est pris d’une violente crise de constipation, perturbation physiologique en écho de sa perturbation psychique ; et, dans sa détresse solitaire […], il se tourne alors tout naturellement vers son aîné, lui adressant de Florence, pour lui demander des conseils médicaux, d’extraordinaires lettres intimes et confidentielles. […]

Ce sont des documents uniques dans l’infini matériau des écrits de Henry James, réputé pour la cérébralité de ses œuvres, voire la désincarnation de ses personnages. Néanmoins, il est de tradition de le comparer à Proust. Peut-être n’a-t-il jamais été autant proustien (avant la lettre) que dans ces vastes épanchements sur son état de santé, avec un réalisme de vocabulaire caractéristique d’un Marcel Proust prenant pour confident, en ce même domaine, son frère cadet Robert, qui était médecin. Car, naturellement, il s’agit dans l’un et l’autre cas du rapport viscéral entre deux frères proches par l’âge et unis par leur éducation et leur hérédité, les frères James ayant ceci de plus typique d’avoir été profondément et constamment liés par les affinités autant que par les dissemblances de leurs intérêts intellectuels et de leurs tempéraments. […]

Il y a cependant un paradoxe fréquent dans l’apparence de domination d’un aîné au tempérament masculin sur un cadet de tempérament féminin. Souvent l’aîné prend de plein fouet la névrose familiale qui l’a mis au monde, et reste longtemps captif de sa propre préséance, comme s’il ne pouvait s’affirmer que dans cette incarcération, tandis que le cadet s’échappe le premier, du fait que la puissance carcérale originelle sur lui est affaiblie car indirecte et amortie, et ensuite, ou plus exactement d’abord, par sauvegarde personnelle, dans l’impossibilité où il se trouve de régner sur un territoire déjà préempté quinze mois avant sa naissance.

Henry régnera sur le roman, mais à partir de l’Europe, et enfin de l’Angleterre, dès 1876, pour s’imposer magistralement en 1880, de part et d’autre de l’Atlantique, avec The Portrait of a Lady. Restant sur place, William préemptera la philosophie américaine. Il est cependant long à y venir. Il a cinquante ans quand paraît son premier ouvrage décisif, The Principles of Psychology, en 1892. Car, victime de dépressions récurrentes et de multiples malaises physiques, il en cherche d’abord les diagnostics, et les remèdes possibles, en s’appliquant à des études de médecine approfondies. L’hypothèse psychologique de la somatisation, à laquelle il parviendra, n’est pas encore envisagée. […]

En janvier 1910, Henry, à l’âge de 66 ans, sombre dans une profonde dépression nerveuse. Il ne se nourrit quasiment pas, ne quitte pratiquement pas le lit, parvient à peine à parler, peut tout juste sangloter. Durant les trois années précédentes, il a établi une intégrale de son œuvre, comportant en fait la moitié de ses romans et nouvelles ; il a révisé les textes, rédigé ses fameuses préfaces, pour les vingt-quatre volumes de ce qui est connu sous le nom de New York Edition. Élever à soi-même, dans l’isolement, son propre monument récapitulatif est amer ; l’échec critique et financier fait déborder la coupe d’amertume.

William s’inquiète, depuis les États-Unis, et dès février il envoie au chevet de son frère son fils aîné Harry. Puis il se sent obligé de venir lui-même, et il arrive en avril, avec sa femme Alice, dans un terrible état de fatigue, car il est gravement malade du cœur. Il part alors faire une cure en Allemagne, à Bad Nauheim. Alice et Henry l’y rejoignent en juin. Enfin, repassant par l’Angleterre, tous s’embarquent en août pour l’Amérique. Le 20 août, c’est l’arrivée dans le New Hampshire, à Chocorua, lieu de la résidence familiale de William, qui y meurt le 28, à l’âge de soixante-huit ans.

Le 2 septembre, Henry écrit à leur ami d’enfance Thomas Sergeant Perry, et sans doute son plus ancien et plus constant correspondant : « Je demeure assommé, assis dans le noir ; car, dès les plus lointaines brumes de l’enfance, il a été mon Frère Aîné idéal ; et, à travers toutes ces années, je vois encore en lui, comme si j’étais resté un petit garçon timoré, mon protecteur, mon soutien, mon autorité et ma fierté. Sa disparition change la face de l’existence pour moi, en-dehors même du simple manque des ressources inépuisables de sa compagnie, de sa personnalité, de son originalité, de toute sa présence ineffablement magnifique et vivace. »

Et, le 9 septembre, il s’adresse à Edith Wharton : « Il souffrait tellement qu’il voulait seulement, voulait de plus en plus, s’en aller. La vue de la rapidité de sa fin fut un chagrin inexprimable, avec mon sentiment de ce qu’il avait encore à donner, de son magnifique génie et de son noble intellect à leur apogée, n’ayant jamais été autres qu’intenses, et en fait ayant été plus intenses que jamais durant tous ces derniers mois. Cependant, ma relation avec lui, mon affection pour lui, et l’aspect différent que sa disparition a donné pour moi à ma vie, sont des choses totalement indicibles ; heureusement, car il y aurait tellement à en dire, si jamais je me mettais à en parler. »

Il demeure alors douze mois avec la veuve et les trois enfants de William, dans une sorte de lévirat, sans rien publier, comme s’il avait le souffle coupé, lui pour qui, confronté à toute réalité, écrire est une fonction aussi naturelle que de respirer ou de digérer. Ce lévirat se prolongera au-delà de sa mort. Retrouvant l’Angleterre en août 1911, il ne la quittera plus jusqu’à la fin de ses jours, le 28 février 1916, à Londres. Sa belle-sœur, traversant dans ce but l’Atlantique, décide d’être présente au moment de son agonie. Un service funèbre est célébré dans l’Old Church de Chelsea. Son corps est incinéré, et la veuve de William prend l’initiative de rapporter en Amérique les cendres de son défunt beau-frère, pour les déposer dans le caveau familial du cimetière de Cambridge.

Jean Pavans, extraits de la préface à Mal d’Italie, lettres inédites de Henry James à son frère William James

MARS 2026

« Aucun poète, écrit Nietzsche, ne m’a procuré le même ravissement artistique que celui que j’ai éprouvé dès l’abord à la lecture d’une ode d’Horace. […] Tout le reste de la poésie devient, à côté de cela, quelque chose de populaire – un simple bavardage de sentiments… » […] Montaigne, dont Nietzsche place l’autorité à l’égal de celle d’Horace, faisait lui-même très grand cas du poète latin : « Horace ne se contente point d’une superficielle expression. Il voit plus clair et plus outre dans la chose ; son esprit crochète et furète dans tout le magasin des mots et des figures, et les lui faut au-delà de l’ordinaire, comme sa conception est au-delà de l’ordinaire. »  Et lorsque l’écrivain met le point final à son énorme somme, ce n’est pas pour se mettre lui-même une dernière fois en scène ou pour citer une fois encore ses chers Sénèque et Plutarque. Non, c’est bien à Horace qu’il veut donner le dernier mot. […]

Horace était fils d’un esclave affranchi et, loin de s’en cacher, mettait un point d’honneur à le revendiquer. […] Il venait d’arriver à Athènes pour y faire ses études lorsque Jules César fut assassiné, le 15 mars 44 av. J.-C. […] Enflammé par les idéaux de la Grèce antique, le jeune Horace s’enrôla et fit donc partie du camp des vaincus lors de la seconde bataille de Philippes, le 23 octobre 42 av. J.-C., qui vit le suicide de Brutus et le triomphe de Marc Antoine et du futur empereur Auguste. Un autre, inquiet de déplaire au régime en place, aurait tenté de le faire oublier. Mais Horace ne se fait pas faute de le rappeler dans plusieurs textes […] Ce n’est pas encore assez de rappeler ses choix politiques passés, il ne craint pas non plus de faire état de sa lâcheté à l’occasion de cette bataille. […] En 19 av. J.-C., l’empereur Auguste écrit à Mécène pour l’informer qu’il souhaite faire d’Horace son secrétaire particulier […] Horace refuse. Auguste feint de ne pas s’en offusquer : « Si tu as eu l’orgueil de dédaigner notre amitié, ce n’est pas pour autant que nous te rendrons la pareille. » […]

On sait que la mort de Virgile, sur le bateau qui le ramenait à Rome avec l’empereur, a toujours semblé fort suspecte. De la même façon, bien des chercheurs se sont étonnés qu’Horace, qui avait la même année succédé à Virgile dans la fonction de « poète-lauréat », soit mort 59 jours après Mécène, son puissant protecteur et ami. Comme si une main longtemps retenue se décidait enfin à frapper. […] Dans ses dernières volontés, Mécène, qui avait légué l’ensemble de ses biens à l’empereur, avait pris soin de lui demander expressément d’accorder à son tour sa protection au poète : « Souviens-toi d’Horace comme de moi-même. » Cette ultime preuve d’amitié, bien digne de Montaigne et La Boétie, servit-elle le poète ? Si Auguste se souvint de lui, ce fut, semble-t-il, pour sa perte. […]

Plutôt que chez Boileau sous les ors de l’Académie française, c’est sur les chemins escarpés des sanctuaires taoïstes qu’il faudrait chercher un poète qui se puisse comparer de manière quelque peu éclairante avec le vieil Horace. Il y eut en Chine un grand empereur, Tang Xuanzong, communément appelé Minghuang, « l’Empereur éclairé », dont le long règne, de 712 à 756, marqua un apogée de la culture chinoise. Et il y eut auprès de lui un poète exceptionnel, peut-être le plus original et le plus raffiné que la Chine ait produit, dont le nom fut Li Po.

Les deux empereurs, Xuanzong et Auguste, avaient reçu l’éducation la plus poussée, se piquaient l’un et l’autre d’écrire des vers et considéraient la protection des arts comme un aspect essentiel de leur pouvoir. Xuanzong mourut en exil à 76 ans, Auguste au faîte de sa gloire à 75. Outre la relation très privilégiée qu’ils entretinrent tous deux avec un homme d’État exceptionnel, il est étonnant de constater combien de points communs il existe entre les deux poètes, Li Po et Horace.

Tous deux sont issus d’un milieu extrêmement modeste. […] L’un comme l’autre, c’est par leur talent d’écriture et par leurs amitiés littéraires qu’ils accèdent aux faveurs de l’empereur. […] Mais, l’amitié de l’empereur eut bien vite son revers. […] En 744, Li Po fut du jour au lendemain démis de ses fonctions par l’empereur et chassé de la cour. Quant à Horace, il ne put tout à fait cacher à la longue son refus de se laisser instrumentaliser par l’empereur comme propagandiste du régime. […]

Li Po comme Horace étaient certainement les hommes les moins faits pour se plier aux exigences d’un tyran, fût-il aussi éclairé et cultivé que Xuanzong et Auguste. […] L’un comme l’autre francs buveurs, confondant allègrement le goût de la liberté avec celui du bon vin. Car ce serait, bien sûr, lourdement se tromper de ne voir dans l’éloge constant qu’ils font de la boisson que la recherche de plaisirs faciles. Le taoïsme chez l’un, l’épicurisme chez l’autre y ont leur part, qui est déterminante. Cette euphorie que procure le vin, c’est celle d’une liberté recouvrée, par-delà les conventions sociales et les peurs individuelles, c’est celle d’une unité retrouvée avec la nature et avec nous-même.

Faut-il s’en étonner, c’est à Chang’an, durant son séjour à la cour, que Li Po écrit sa fameuse suite de poèmes intitulée « Buvant seul sous la lune », comme s’il n’était d’autre antidote que le vin au poids écrasant des conformismes et des lâchetés : « Une coupe égalise la vie et la mort / inutile donc de distinguer entre les dix-mille choses / ivre je perds notion du ciel et de la terre / appuyé sur l’oreiller solitaire, ma conscience s’amenuise / je ne sais plus où est mon corps / ma joie est alors à son apogée. » Et c’est Mécène qu’Horace invite à quitter Rome et son bonheur factice : « Descendant des rois d’Étrurie, / depuis longtemps je te réserve un vin délicieux ; il t’attend dans une amphore vierge. / J’ai aussi des roses, et des parfums pour tes cheveux. […] Quitte pour un instant les ennuis de l’opulence, et / ce palais dont le faîte s’élève jusqu’aux nues. / Cesse d’admirer la fumée, / le luxe et tout le bruit de cette Rome qui se dit heureuse. » […]

Li Po et Horace se rencontrent dans un même amour pour la nature et pour la solitude. Invité par l’ermite Lu Chiu, Li Po s’émerveille de sa vie campagnarde et se prend à rêver de posséder lui aussi une hutte de chaume et un verger : « Se contentant pleinement des joies champêtres / il néglige les réunions de la vie en société / me conviant à un repas dans la campagne, il m’invite à boire du bon vin, / et cuisine des légumes du jardin avec des mauves imprégnées de rosée / ah ! puisse-t-il planter ici pêcher et pruniers, / et pour moi bâtir une hutte en chaume.» 

Plus heureux que le poète chinois, Horace possédait loin de l’agitation de Rome la maison de ses rêves, cette villa de Sabine que lui avait offerte Mécène et dont il ne cesse tout au long de ses poèmes de vanter les charmes : « Imagine-toi une chaîne de montagnes, entrecoupée seulement par une fraîche vallée. Le soleil, quand il monte, éclaire son versant droit, puis il réchauffe l’autre côté quand son char redescend pour s’enfuir. […] Tu croirais qu’on a transporté ici la végétation de Tarente ! Une source y jaillit, qui a mérité de donner son nom à une rivière : plus fraîches, plus pures que l’Hèbre qui arrose la Thrace. » […]

Un ecclésiastique du XVIIIe siècle, l’abbé Capmartin de Chaupy (1720-1798), qui a consacré sa vie entière et trois volumes d’un total d’environ 1500 pages, à des recherches sur Horace, a parcouru des années durant les alentours de Tivoli, l’ancienne Tibur, pour y découvrir l’emplacement exact de la maison tant aimée du poète. […] Poussant plus loin l’enquête, un académicien non moins féru d’Horace, Gaston Boissier (1823-1908) a voulu retrouver la source dont parle le poète : «Nous suivons une petite route qui passe à côté d’une vieille église en ruine, la “Madonna delle case”, et un peu plus bas nous arrivons à la source que nous cherchons. […] Elle sort avec abondance d’un creux de rocher et un vieux figuier la couvre de son ombrage. » […] L’érudit ne s’estime pas satisfait pour autant : «La position de la source retrouvée, celle de la maison se devine. » […] 

Une grosse pierre, qui ressemble à un banc antique, s’offre à nous. Est-ce là que le poète se reposait ? « De cet endroit élevé, jetons les yeux sur le pays qui nous entoure. Nous avons à nos pieds une vallée étroite et longue, au fond de laquelle coule le torrent de la Licenza ; elle est dominée par des montagnes qui, de tous les côtés, semblent se rejoindre. » […] L’endroit est favorable, asseyons-nous. Si nous tendons l’oreille, avec un peu de chance nous entendrons le vieil Horace nous parler. Et peut-être Li Po, de quelque nuage où il a ses habitudes, lui répondre en vers mélodieux : « Les nuages frôlent nos divans / dans le ciel les coupes circulent / ivres, dans le vent frais qui se lève / nous dansons / son souffle fait tournoyer nos manches. »

FÉVRIER 2026

En ces temps où l’Europe, agressée et meurtrie, se trouve remise en cause dans ses moyens de défense et ses perspectives politiques, cinq écrivains sont à l’honneur dans cette Lettre du Lac Noir, dont les destins sont tous, à leur manière, représentatifs des drames de la Mitteleuropa.

Le Polonais Edward Stachura (1937-1979) est né en France où son père était venu chercher du travail. Il y a vécu jusqu’à l’âge de 11 ans. Ecrivain de l’errance et des interrogations existentielles, il s’est donné la mort à Varsovie, laissant une œuvre éblouissante, entre Kerouac et Gombrowicz, dont paraît pour la première fois en français une œuvre majeure, La Marche du scorpion.

Joseph Roth (1894-1939), l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle, est né près de Lviv, dans l’actuelle Ukraine. Il s’est exilé en France en janvier 1933, dès l’accession au pouvoir d’Hitler. Malgré l’aide d’amis fidèles comme Stefan Zweig, il y a peu à peu sombré dans le désespoir et l’alcool. On l’a retrouvé un jour sur un trottoir rue de Tournon à Paris. Il est mort à l’hôpital des indigents et repose aujourd’hui au cimetière parisien de Thiais.

Son ami Stefan Zweig (1881-1942) est né à Vienne d’une famile juive originaire de Moravie. Comme Roth, il a dû fuir les persécutions antisémites et s’exiler à Londres en 1934. Tous ses biens ont été saisis. Ayant à peine terminé Le Monde d’hier, comme une sorte de tombeau de la civilisation européenne, il a quitté le vieux continent pour le Brésil où il s’est suicidé avec son épouse en février 1942.

Krzysztof Kamil Baczynski (1921-1944) est né à Varsovie où il a fait ses études et écrit, avec une incroyable précocité, une œuvre poétique intense et inclassable. Il est mort à 23 ans les armes à la main, le quatrième jour de l’Insurrection de Varsovie, sous les balles des forces allemandes alors qu’il défendait un poste insurgé.

Kalonymus Shapiro (1889-1943), l’une des grandes figures du hassidisme, était rabbin d’un faubourg de Varsovie. Après avoir perdu son fils et sa belle-fille dans un bombardement, il a tenu à rester, malgré tous les dangers et toutes les exhortations, auprès de sa communauté, y compris lorsqu’en novembre 1940, elle a été regroupée dans le Ghetto de Varsovie. Déporté dans un camp près de Lublin en 1943, il y a été assassiné.

Cinq destins tragiques et, chacun à leur manière, lumineux. Cinq œuvres qui nous éclairent et nous donnent du courage quand le chemin devient plus difficile et incertain. Il faut citer ici les fortes paroles prononcées par Stefan Zweig quelques jours après la mort de Joseph Roth en mai 1939 en hommage à son ami disparu dans ce qui pouvait sembler la pire des déchéances et le dernier abandon :

« C’était un miracle à l’encontre de toute logique, de toutes les lois médicales: ce triomphe de l’esprit créateur en lui sur un corps déjà défaillant. Mais à la seconde où Roth prenait le crayon pour écrire, toute confusion cessait ; aussitôt, en cet homme si indiscipliné, se mettait en place cette discipline de fer que seul pratique l’artiste pleinement conscient de lui-même, et il ne nous a laissé aucune ligne dont la prose ne soit marquée du sceau de la maîtrise. Lisez ses derniers articles, lisez ou écoutez les pages de son dernier livre, écrit à peine un mois avant sa mort, et examinez cette prose avec toute la méfiance et toute la minutie d’une loupe de joaillier : vous ne trouverez pas la moindre imperfection dans sa pureté de diamant, pas la moindre opacité dans sa clarté. Chaque page, chaque ligne est martelée comme la strophe d’un poème, avec la plus exacte conscience du rythme et de la mélodie. Affaibli dans son pauvre corps fragile, ébranlé dans son âme, il se maintint droit dans son art – dans son art à travers lequel il se sentait responsable, non devant ce monde qu’il méprisait, mais devant la postérité : ce fut un triomphe, un triomphe sans pareil, celui de la conscience sur la déchéance extérieure.

« Je l’ai souvent rencontré en train d’écrire, assis à la table de son café bien-aimé, et je savais : le manuscrit était déjà vendu, il avait besoin d’argent, les éditeurs le pressaient. Mais, sans pitié pour lui-même, le plus sévère et le plus sage des juges, il déchirait sous mes yeux toutes les feuilles et recommençait depuis le début, simplement parce qu’un tout petit mot n’avait pas encore le poids juste, ou qu’une phrase ne possédait pas encore la plénitude de sa sonorité musicale. Plus fidèle à son génie qu’à lui-même, il sut magnifiquement s’élever, par son art, au-dessus de sa propre chute.

« Mesdames et Messieurs, combien encore je brûle de vous dire sur cet être unique, dont la force pérenne ne nous est peut-être pas encore pleinement perceptible, même à nous, ses amis, en cet instant. Mais ce n’est pas le moment d’en venir à des jugements définitifs, ni de nous abandonner à notre propre deuil. Non, ce n’est pas l’heure des sentiments personnels, car nous sommes en pleine guerre spirituelle, et même à son avant-poste le plus périlleux.

« Vous le savez tous : en temps de guerre, à chaque défaite d’un corps de troupe, un petit groupe est détaché pour couvrir la retraite et permettre aux forces battues de se réorganiser. Ce sont ces quelques bataillons sacrifiés qui doivent alors résister le plus longtemps possible à toute la pression de la supériorité ennemie ; ils se tiennent sous le feu le plus violent et subissent les pertes les plus lourdes. Leur tâche n’est pas de remporter la bataille – ils sont trop peu nombreux pour cela –, leur tâche est uniquement de gagner du temps, du temps pour les colonnes plus fortes qui se trouvent derrière eux, pour livrer la prochaine, la véritable bataille.

« Mes amis, ce poste avancé, ce poste sacrifié, c’est aujourd’hui à nous qu’il a été confié, à nous, artistes, écrivains de l’exil. Nous ne savons pas encore, même en cette heure, discerner clairement quel est le sens profond de notre tâche. Peut-être, en tenant ce bastion, ne faisons-nous que masquer aux yeux du monde le fait que la littérature à l’intérieur de l’Allemagne, depuis Hitler, a subi la plus lamentable défaite de son histoire et est en train de disparaître complètement du champ de vision de l’Europe. Peut-être aussi – et puissions-nous l’espérer de toute notre âme ! – n’avons-nous à tenir cette position que jusqu’à ce qu’une réorganisation ait lieu derrière nous, jusqu’à ce que le peuple allemand et sa littérature soient à nouveau libres et puissent de nouveau servir l’esprit comme une entité créatrice. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas à nous interroger sur le sens de notre tâche, nous n’avons maintenant qu’une seule chose à faire : tenir le poste où nous avons été placés.

« Nous ne devons pas perdre courage si nos rangs s’éclaircissent, nous ne devons pas même, lorsque les meilleurs de nos camarades tombent à notre droite et à notre gauche, nous abandonner à la mélancolie du deuil ; car – je l’ai dit à l’instant – nous sommes en pleine guerre, et à ses avant-postes les plus exposés. Juste un regard, rien qu’un regard, lorsque l’un des nôtres tombe – un regard de gratitude, de douleur et de fidèle souvenir – et il nous faut revenir aussitôt à la seule tranchée qui nous protège : notre œuvre, notre tâche – la nôtre propre et celle que nous partageons tous –, pour l’accomplir, droits et fermes, jusqu’à la fin amère, comme l’ont fait avant nous ces deux camarades que nous avons perdus : notre Ernst Toller, avec sa perpétuelle fougue, et notre inoubliable, à jamais inoubliable Joseph Roth.»

Extrait de l’Hommage à Joseph Roth publié en introduction à la première traduction française du PANOPTIKON de Joseph Roth. Traduit de l’allemand par Louis Gehres. 

Janvier 2026

George Orwell partage avec Franz Kafka cette singularité d’être sans doute davantage connu par l’adjectif dérivé de son patronyme que par son œuvre. […] Parmi ceux qui utilisent à tout propos « kafkaïen » ou «orwellien », combien ont lu Le Procès et La Métamorphose, ou bien 1984 et La Ferme des animaux ? Ne parlons même pas d’Amerika pour le premier ou du Quai de Wigan pour le second. Orwell possède de surcroît une autre particularité, celle d’avoir donné naissance à un autre terme passé dans le langage courant : newspeak ou « novlangue » […]

Si les formes multiples du totalitarisme et la manipulation du langage constituent bel et bien deux axes essentiels de la pensée politique d’Orwell, il serait erroné de les y réduire. Comme d’y réduire son œuvre littéraire, au risque d’appauvrir et de figer l’une et l’autre. […] Sans doute range-t-on trop hâtivement – et à tort – 1984 dans le genre dystopique, quand Orwell parle explicitement d’une satire qui, selon Tzvetan Todorov, fait figure de « grammaire de la peur politique ». Le terme de satire à son importance chez ce fin lecteur de Jonathan Swift, pour qui Les Voyages de Gulliver est un livre inépuisable, qu’il ne cesse de relire depuis ses huit ans. […]

Orwell démontre la capacité qu’a la langue de faire et défaire le monde. Il partage avec Swift et d’autres une forme intransigeante de lucidité, ainsi qu’il le dit : « Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » Il dénonce, avec une verve tantôt satirique tantôt polémique, l’éviction et la pétrification du langage qui, inéluctablement, conduit à un appauvrissement de notre perception du réel. […]

Si Orwell ne sépare jamais littérature et morale, il redoute son instrumentalisation au service de l’idéologie. Car pour lui, la littérature est l’espace même de la pensée individuelle, ce qui en fait l’une des cibles privilégiées de toutes les formes – ouvertes ou larvées, politiques, religieuses, idéologiques ou morales – de totalitarisme. Dans son célèbre essai The Prevention of Literature (1946), il ne dit pas autre chose : « Là où règne une orthodoxie politique rigide, une vraie littérature ne peut exister. » […]

La guerre d’Espagne, pour laquelle il s’était porté volontaire avec sa première épouse, Eileen, fut pour lui à la fois une révélation politique, une épreuve physique et un choc moral irréversible. Il y a vécu ce que peu d’intellectuels de son temps ont osé affronter : la guerre, la révolution et la trahison idéologique, les armes à la main. […] En arrivant à Barcelone, il découvre un monde où la hiérarchie semble suspendue, où les serveurs refusent les pourboires, où les soldats le tutoient, où les uniformes sont supprimés. […]

Mais il déchante très vite quand les premiers combats opposant les anarchistes et le POUM à la garde civile contrôlée par les communistes éclatent, ce qu’il appelle la « sale guerre dans la guerre ». Le Parti communiste, soutenu par l’URSS, commence à démonter systématiquement les structures révolutionnaires, à imposer une discipline verticale, à désarmer les milices ouvrières. Des militants du POUM sont arrêtés, torturés, accusés de trahison. La propagande communiste les présente comme des agents de Franco. Orwell, visé lui-même par un mandat d’arrêt, doit fuir clandestinement l’Espagne avec sa femme. […]

Désormais, Orwell ne croira plus en aucune forme de pouvoir centralisé. Il se méfiera des partis, des bureaucraties, des vérités officielles. À son retour, il n’aura de cesse de dénoncer la manipulation idéologique : La Ferme des animaux naît de la trahison du rêve révolutionnaire, et 1984 de l’expérience de la falsification des faits. Car ce qu’il a vu en Espagne, c’est que le mensonge peut se déguiser en vertu, que la vérité peut devenir illégale et que le langage est le premier champ de bataille du pouvoir. […] Quand il cherche à témoigner de ce qu’il a vu, les portes se referment. Il est en butte à la conspiration du silence et à la calomnie, « efficacement organisée par les commissaires du Komintern et tous leurs auxiliaires bénévoles de la gauche ». […]

Dans Pourquoi j’écris (1946), Orwell affirme : « Tout ce que j’ai écrit depuis 1936 l’a été, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. » […] Le socialisme d’Orwell n’est pas dogmatique mais construit sur une expérience vécue, qui est celle de la pauvreté, de la guerre et de l’injustice sociale. De Dans la dèche à Paris et à Londres à Hommage à la Catalogne, toute son œuvre est traversée par la solidarité avec les humiliés et par une haine active de la domination, qu’elle soit capitaliste, coloniale ou bureaucratique. […]

Ce qu’il constate également, c’est ce que la machine fait à l’homme. Il perçoit ce totalitarisme technologique qui est en train de se mettre en place. Dans un essai paru dans Polemic en mai 1946, il décrit cet autre futur qui est en marche : « Les nouvelles sociétés managériales ne consisteront pas en une mosaïque de petits états indépendants, mais en grandes superpuissances, groupées autour des principaux centres industriels en Europe, en Asie et en Amérique. […] Chaque société sera hiérarchique, avec une aristocratie fondée sur le talent au sommet et une masse de semi-esclaves à la base. » […]

Il déplore que « l’horreur instinctive que tous les gens dotés de sensibilité éprouvent devant la mécanisation progressive de la vie » soit méprisée comme « un simple archaïsme sentimental ». Mais cela participe de cette «haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste ». Orwell lui oppose la common decency, une morale élémentaire partagée par les gens simples, qui n’est pas écrite, ne repose sur aucune idéologie, mais est profondément ancrée dans le quotidien. […] La common decency, c’est ce qui subsiste en l’absence de règles imposées : un fond de bonté, ou du moins de retenue, qui n’a pas besoin d’être prescrit. […] Le socialisme n’est pas, pour lui, une théorie de l’histoire ou un projet de société total, mais la mise en œuvre politique de la décence commune, autrement dit une organisation sociale qui permettrait aux valeurs ordinaires de prospérer, au lieu d’être écrasées par l’exploitation ou le cynisme.

C’est la raison pour laquelle il rejette à la fois le capitalisme, qui détruit la solidarité par l’individualisme économique, et le totalitarisme stalinien, qui écrase la spontanéité morale au nom d’une vérité d’État. Dans les deux cas, c’est la même chose qui est détruite : la part humaine, irréductible, du jugement moral personnel. «Ce refus des catégories abstraites et des masques idéologiques, cette volonté de retrouver le visage de notre commune humanité, même dans ses incarnations les plus singulières, les plus déconcertantes ou les plus odieuses, fondent l’humanisme d’Orwell », écrit Simon Leys.

Décembre 2025

Pour leur 50e anniversaire, les éditions Arfuyen ont publié cette année un ensemble d’ouvrages particulièrement riche et varié. La nouvelle collection « Le Rouge & le Noir », consacrée aux romans et aux nouvelles, y a pris une place importante, avec six nouveautés.

À compter du 1er janvier 2026, le Comité éditorial s’élargira à deux nouveaux membres : Anne et Gérard Pfister seront rejoints par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, avec qui les Éditions ont déjà établi depuis de longues années une excellente collaboration dans de nombreuses collections. Dès le 1er janvier 2027, ils assureront la direction des deux collections consacrées à la poésie française (« Les Cahiers d’Arfuyen ») et à la poésie étrangère bilingue (« Neige »). Ils reprendront de même, dans le cours des années suivantes, la responsabilité des autres collections.

Nous nous réjouissons que, grâce à eux, les Éditions s’enrichissent de compétences et de sensibilités nouvelles et puissent entrer dans leur deuxième demi-siècle avec des atouts renforcés. Car, il ne faut pas se le cacher, la situation de l’édition littéraire est de plus en plus difficile tant du fait de l’évolution du lectorat que de la surproduction chronique de nouveautés. Dans ce paysage, les petites structures, moins rigides et moins coûteuses, disposent paradoxalement d’un certain avantage concurrentiel, pourvu qu’elles parviennent à disposer d’un large catalogue et d’une image de qualité.

La cause n’est donc pas perdue et mérite de toutes façons qu’on se batte pour la défendre. On ne peut imaginer que les plus grandes œuvres sur lesquelles se sont construites notre culture et notre sensibilité cessent totalement d’être lues pour se trouver reléguées au magasin des antiquités, pour le seul usage de l’Université. C’est pourtant bien ce qui est en train de se passer. Qui lit aujourd’hui Platon, Shakespeare, Pascal ou Goethe ? La collection « Ainsi parlait » a été créée pour que les plus grands écrivains et penseurs de notre patrimoine puissent continuer de nous nourrir.

Car, si ces œuvres qui sont les fondations mêmes de notre littérature, ne sont plus lues, il y a fort à craindre que, sans que nous y prenions garde, celle-ci ne soit rapidement remplacée par la « fast literature ». N’est-ce pas déjà en vérité ce à quoi nous assistons? D’un côté, une industrie en quête de forts tirages commercialise à grand renfort de marketing des sortes de « burgers » littéraires riches en graisse et pauvres en vitamines. De l’autre, des auteurs en peine de reconnaissance multiplient jusqu’à l’absurde des genres de « selfies » littéraires dépourvus de toute véritable écriture, oubliant qu’à 14 ans Rimbaud le « voyant », le « rebelle », était aussi capable de remporter le premier prix de vers latins au Concours académique.

Nous consacrons cette dernière lettre de l’année à présenter les vingt nouveautés que nous avons publiées en 2025. Les fêtes de fin d’année sont l’occasion d’offrir des livres, et nous espérons que vous trouverez dans cette liste – ou plus largement sur notre site editionsarfuyen.com – de bonnes idées. Nos livres sont distribués par Sodis-Gallimard et peuvent donc être facilement trouvés, ou commandés, en librairie.

Nous vous souhaitons de bonnes fêtes de fin d’année et une heureuse année nouvelle, entourée d’excellents livres.

NOVEMBRE 2025

Après avoir publié en mars 2024 Un été en montagne, d’Elizabeth von Arnim, les éditions Arfuyen publient aujourd’hui un de ses romans les plus étonnants et les plus réussis : L’Éclatante Beauté de Sally Ou : Comment la simple beauté d’une jeune femme peut semer le chaos dans une société puritaine et patriarcale… pour le plus grand plaisir de la romancière, observatrice impitoyable et narquoise de ses contemporains, et pour notre plus grand amusement à présent encore. Plutôt que de tenter de présenter ce nouveau livre, nous citerons ici son début. Car, chez Elizabeth von Arnim, tout tient à une écriture, à un ton fait de liberté et de lucidité. Quelques lignes, et on entend une voix, toute simple et comme familière, mais pleine de charme et d’ironie.  Écoutons-là commencer son histoire :

Mr. Pinner était un homme qui craignait Dieu et redoutait toute chose – sauf la respectabilité. Il avait épousé Mrs. Pinner alors qu’ils étaient tous deux âgés de 20 ans et avait réalisé, dix ans après, que si cela avait été à refaire, il s’en serait abstenu. Car Mrs. Pinner présentait plusieurs inconvénients. Le premier était qu’elle aimait se quereller, et Mr. Pinner, qui chérissait la paix par-dessus tout, se trouvait contraint de se quereller à son tour. Le deuxième résidait dans son apparente incapacité à avoir des enfants – ce qui privait aussi Mr. Pinner, qui les adorait, du bonheur d’en avoir. Et le troisième, qui fut longtemps le plus délicat à gérer, c’était qu’elle était extrêmement jolie.

Dans une boutique, cet atout physique constituait un problème. Il plaçait sans cesse Mr. Pinner dans des situations embarrassantes. Il semblait surtout perdurer. Les années passaient, et Mrs. Pinner restait ravissante. Mais le temps finit par faire son œuvre : vers l’âge de 35 ans, épuisée par son tempérament inquiet, par le travail en boutique aux côtés de son mari et par des corvées domestiques qu’elle assumait entièrement seule, ses charmes commencèrent enfin, par la grâce de Dieu, à se faner.

Cela soulagea profondément Mr. Pinner. Car, même si sa femme avait toujours su tenir les clients masculins à distance – par un maintien rigide, ponctué de hochements de tête contrôlés –, il n’en restait pas moins que ces clients-là étaient nettement plus nombreux que les autres, ce qui déplaisait fort à Mr. Pinner. Il trouvait hautement suspect que des messieurs, sur le chemin du retour du bureau, s’arrêtent acheter du riz alors que leurs épouses ou leurs mères l’avaient déjà acheté plus tôt dans la journée. Il y voyait quelque chose de sournois. Et lui, timide mais foncièrement honnête, ne pouvait être en paix tant que le moindre doute planait sur la moralité de ses affaires. Il ne s’était jamais habitué à ces achats-là, et fut soulagé lorsque la disparition progressive des charmes de sa femme entraîna celle des clients qui s’y livraient. Certes, cela représentait une perte de revenus, mais il préférait cela à l’idée de gagner de l’argent par des moyens qui, à ses yeux, frôlaient l’indécence.

À mesure que Mrs. Pinner perdait de son attrait et que les affaires ralentissaient, ils se retrouvèrent avec davantage de temps libre, et commencèrent à se coucher plus tôt. Mrs. Pinner, dont la langue ne connaissait aucun repos lorsqu’elle était éveillée et qui entraînait son mari dans d’innombrables disputes, devait bien se taire une fois endormie; et lui, prétextant vouloir réduire la facture de gaz, réussit à la convaincre d’aller au lit de plus en plus tôt. Il espérait aussi, plus fort que jamais, qu’elle puisse un jour avoir un enfant – ne serait-ce que pour l’occuper autrement que par ses querelles. […]

Ils commencèrent donc à aller se coucher à 9 h, tous les soirs – et non plus à 11 h ou minuit, comme pendant leurs épuisantes années de pleine activité. Ils passaient la journée à s’ennuyer, puis allaient au lit. Là, ils se tournaient et se retournaient, à cause de l’heure trop précoce – ou plutôt, elle se retournait, tandis que lui restait immobile, fidèle à son tempérament. Et, que ce soit dû à cette régularité nouvelle, ou à un geste de miséricorde divine, car Dieu aime les familles, voilà qu’au moment même où Mr. Pinner commençait à se dire qu’il valait mieux renoncer – car ils approchaient tous deux de la quarantaine –, Mrs. Pinner se mit soudain à faire ce qu’elle aurait dû faire vingt ans plus tôt : elle entama, l’un après l’autre, tous les changements physiques, parfaitement dans l’ordre et conformes aux précédents, qui mènent – même si Mr. Pinner eut du mal à y croire pendant des mois – à la naissance d’un enfant. Peut-être d’un garçon, ou d’une fille. Voire – c’était son espoir secret – des deux.

Ce fut une fille.

« Ce serait bien ma chance, se dit Mr. Pinner, en voyant à quel point sa femme était absorbée par le bébé, si cette gamine pouvait m’offrir enfin une planche de salut… »

Aussi avait-il l’idée de la faire baptiser Salvation, mais Mrs. Pinner s’y opposa, affirmant que ce n’était pas du tout un prénom pour une fille. Et, comme elle n’avait pas le cœur à se quereller à ce moment-là, ils trouvèrent un compromis : elle s’appellerait Salvatia.

C’est ainsi que Salvatia fut projetée dans le monde, et devint plus tard Sally. Ses parents résistèrent à l’idée qu’on l’appelle Sally, trouvant ce prénom trop commun. Leurs efforts, cependant, furent vains. Les gens étaient incorrigibles. Et l’enfant elle-même, dès qu’elle sut parler, s’obstina à dire qu’elle s’appelait Sally.

En grandissant, elle devint d’une beauté stupéfiante et ce fut bientôt la principale préoccupation des Pinner de savoir comment la cacher au mieux. Cette beauté, qui au début les remplissait de fierté, leur devint rapidement une source d’angoisse.

Octobre 2025

C’est Jean Genet qui d’abord nous a réunis, Agnès et moi. Notre ami commun, Albert Dichy, qui gérait les archives de l’écrivain à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, nous avait mis en contact. Je dirigeais au Seuil une collection, et Albert avait pensé que ce qu’écrivait Agnès pouvait m’intéresser. Elle m’a donné un manuscrit, intitulé La Mouette aux yeux bleus, roman situé à Marseille et dont le protagoniste, jeune professeur, spécialiste de Proust, s’éprenait d’un groupe d’adolescents qui plongeaient dans la mer.

Comment avait-elle eu l’idée de lier le geste littéraire de Proust qui, dans la Recherche, avait fait d’Alfred Agostinelli Albertine, à son propre roman qui opérait une inversion de sexe dans l’autre sens ? Les plongeurs de Marseille devenaient les doubles des «jeunes filles en fleurs » de Balbec. Et elle se faisait l’interprète de leur langage comme Pasolini l’avait fait avec les banlieusards de Rome. […]

Elle vivait alors à Chicago où elle enseignait la littérature, dans une des universités les plus prestigieuses des États-Unis, Northwestern, tout en enquêtant sur la peine capitale. Et elle a poursuivi son œuvre avec un mélange de sérénité et d’angoisse, d’assurance et de doute, en inventant à chaque livre une forme nouvelle, où s’entrelaçaient le journal intime, la fiction, le déplacement, la condensation, l’inversion, comme dans les rêves […]

Lorsqu’on a terminé la lecture d’un livre d’Agnès Clerc, il reste beaucoup de lumière dans notre mémoire de lecteur. Qu’elle parle d’art contemporain, de politique, de deuil, de passion amoureuse ou amicale, d’animaux, de pierres, de plantes, d’envoûtement ou de voyage, qu’elle soit linéaire ou expérimentale, elle travaille en orfèvre des mots et des sensations. Et son propre « je », à la différence de tant de ceux d’écrivains, n’est ni égocentré, ni omniscient. Elle est le témoin des interférences du monde et de soi, elle est attentive aux vibrations de la vie, plus qu’aux relations psychologiques. En cela, elle a une démarche, certes poétique, mais aussi philosophique. […]

Agnès a beaucoup voyagé, a beaucoup traduit, a beaucoup lu, a beaucoup regardé les œuvres d’art de ses contemporains. Il ne s’agit pas de simples considérations esthétiques, mais d’une attention, à travers l’art et les comportements humains, au chaos relationnel lié à une sorte de délitement de la société, où les « sans place » perdent leur voix, si l’on ne recueille pas l’expression de leur désespoir. Mais elle a intériorisé tout ce qu’elle a rencontré, sans jamais opposer soi et les autres, sujet et objet. […]

Lorsqu’on me demande quels auteurs je suis le plus fier d’avoir publiés au Seuil, je dis sans hésiter Agnès Clerc, même si j’ai édité beaucoup d’autres écrivains de talent. Mais aucun autre ne me semble avoir pâti d’un sort aussi injuste en ayant manifesté autant d’originalité. C’est qu’Agnès Clerc, tout en faisant usage d’une sensibilité extraordinairement affinée, ne se prend pas pour objet, ni même pour sujet, dans la mesure où son regard se porte sur ses amis, de diverses générations, de diverses espèces. Dans son deuxième livre, Le Dragon de Lawson, qui raconte son séjour aux États-Unis, comme plus tard Phoenix, c’est une animal insolite de compagnie, un lézard du désert d’Australie qui lui sert d’objet « transitionnel » (tout comme le narrateur de cette « planète minuscule »). […]

Bien sûr, pour aller vite, on pourrait dire que l’œuvre d’Agnès Clerc appartient à l’underground. Mais le concept est désormais galvaudé. C’est une marque déposée : rien de plus contraire à l’esprit de ce livre. S’il est expérimental, c’est malgré soi. L’estampille aurait accrû la notoriété, mais au prix d’un malentendu.