Septembre 2021

L’itinéraire spirituel de Rilke

La Grande Guerre vient de se terminer. Rilke l’a passée en Allemagne où il était en déplacement au début du conflit. Il a choisi de s’installer à Munich où un cercle d’amis peintres – Lou Albert-Lazard, Klee, Kandinsky, Franz Marc – le soutient. Ce n’est qu’en mai 1918 qu’il s’est résolu à louer un appartement, Ainmillerstraße 34. Jusqu’à cette date il a vécu à l’hôtel ou chez des amis.   

Que faire face à la guerre, « ce Dieu déchaîné qui dévore les peuples »  (lettre à K. et E. van der Heydt, 6.11.1914) ? Rilke a cessé d’écrire, refuse de donner des conférences. Il se méfie des journaux, s’interroge sur les lendemains politiques, fréquente les réunions révolutionnaires. Un jour de mai 1919, dénoncé pour bolchévisme, il sera réveillé à cinq heures par des soldats venus perquisitionner son appartement.

« Et pourtant, pourtant… dans l’individu, que d’espoir, toujours et encore, que de réalité, de bonne volonté, de richesse ! Quand on voit cette foule trouble, confuse, on ne comprend pas qu’il puisse s’y perdre si totalement, comme sans laisser de traces » (lettre à Anni Mewes, 19.12.1918). Comment arrive-t-il que tant de possibilités soient offertes en vain ? Quelle fatalité détourne les hommes de leur plein et harmonieux accomplissement ? Visitant une école expérimentale, à Samskola, en Suède, en 1905, Rilke s’était trouvé affronté à la même constatation : « Il me semble que nous autres adultes, nous vivons dans un monde où il n’y a pas de liberté. La liberté est une loi mouvementée qui croît et se développe avec l’âme de l’homme. Nos lois ne sont plus les nôtres. Elles sont restées en arrière pendant que la vie courait… On les a retenues par avarice, par ambition, par égoïsme. Mais avant tout : par peur » (Samskola, 1905). Au lieu d’éduquer les enfants à construire leur propre vie, les parents les éduquent à vivre dans le monde où ils ont eux-mêmes vécu. Au lieu de les préparer à construire l’avenir, ils les enferment dans les habitudes du passé. Ainsi l’éducation est-elle en réalité le plus souvent un véritable « sabotage » (Pfuscherei).   

Rilke parle là d’expérience. Dès sa prime enfance, il lui semble avoir été écrasé par la bigoterie et les frustrations de sa mère comme par le prosaïsme et les nostalgies militaires de son père. L’École des Cadets de Skt. Pölten où il restera de 1886 à 1891 aggravera cette impression de solitude et d’irréalité : « Je n’aurais pas pu réaliser ma vie, écrira-t-il à l’un de ses anciens professeurs, si pendant des dizaines d’années je n’avais pas repoussé tous les souvenirs de Skt. Pölten, car ils me détruisaient intérieurement. […] Lorsque j’ai lu les Souvenirs de la maison des morts, j’ai eu le sentiment de les connaître pour les avoir vécus, car, si mes souffrances n’égalaient pas celles des bagnards de Sibérie, je n’étais qu’un enfant, seul face à un monde hostile » (lettre au général-major Sedlakowitz, 9 décembre 1920).

« Ne croyez pas que le destin soit plus que la densité de l’enfance », proclamera le poète dans la Septième des Élégies de Duino. Mais cette densité, le jeune René en a été détourné. Alors qu’il aurait pu en cet âge privilégié accéder de plain-pied au réel, on l’en a coupé, on l’a enfermé en lui-même en une terrible « inversion ». C’est ce même mot Umkehr (retournement, renversement) qu’il utilisera dans la Huitième Élégie pour caractériser la terrible solitude des humains : « À plein regard, la créature / voit dans l’Ouvert. Nos yeux à nous seuls / comme inversés [umgekehrt], posés ainsi que pièges / autour d’elle, cernant son libre élan. » 

Tout l’itinéraire spirituel de Rilke est un long chemin pour se libérer de cet enfermement en soi et accéder au réel, pour vivre enfin dans l’Ouvert. Chemin tâtonnant qu’aucun enseignement n’a balisé, qu’aucun maître n’a guidé. Dissuadé par son éducation de s’en remettre à des directives ou à des influences, Rilke préfère tracer lui-même sa voie, confiant qu’il y a au fond de lui – en sa jeunesse même et sa neuve expérience – une loi qu’il s’agit seulement de trouver et certain que nul autre ne peut le faire.                                                      

Juin 2021

Un chasseur végétarien

« Seuls ceux qui écrivent des vers peuvent comprendre le bonheur que l’on éprouve quand, privé de poèmes depuis des mois, on les entend à nouveau frapper à la porte de notre cœur. On n’aime rien tant que ses poèmes : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig écrit ces lignes à son amie suédoise Ellen Key le 16 novembre 1905, quelques mois avant la parution de son deuxième recueil, Die frühen Kränze (Les Couronnes précoces). De fait, il n’est que de parcourir les Journaux de Zweig pour constater la place considérable que la poésie n’a cessé de tenir dans sa vie.

Lorsqu’un voyage ou une rencontre lui inspire un poème, c’est toujours avec joie et fierté qu’il l’accueille. C’est dans l’écriture poétique qu’il trouve la plus grande satisfaction et qu’il se sent le mieux justifié de sa vocation littéraire. Aussi se reproche-t-il de ne pas lui faire plus de place :  «Pourquoi trahir ce noble plaisir (qui me vient parfois avec une merveilleuse facilité !) pour des heures ternes, désœuvrées, maussades ? Voilà qui m’est incompréhensible. Je devrais me découvrir une ambition. »   Vingt ans après Les Couronnes précoces, Zweig n’a pas changé d’état d’esprit : c’est toujours à la poésie qu’il donne la prééminence dans la littérature et dans sa vie : « En fin de compte, écrit-il à Franz Karl Ginzkey en janvier 1924, c’est toujours à ces productions lyriques que nous tenons le plus, parce que nous ne savons vraiment pas qui nous les donne : elles sont ce qui nous vient du ciel, la grâce, tandis que tout le reste provient d’un travail, d’une réflexion, d’un apprentissage. » Après deux rééditions des Frühen Kränze, en 1917 et en 1920, ses Gesammelte Gedichte (Poésies complètes) viennent alors de paraître et le miracle de l’éclosion poétique lui procure toujours un même émerveillement.

« De tous les auteurs que je connais, écrit-il à son ami belge Frans Masereel, je suis celui qui déteste le plus son soi-disant succès : je crois que le succès gâte la vie et le caractère et que la vraie vie est celle qui reste anonyme » (20 juillet 1925). À lire ses lettres, cette constatation revient d’année en année toujours plus amère, plus accablante : le succès que remportent presque tous ses livres, et souvent pour son plus grand étonnement, est une malédiction : « Encore un livre et encore un et encore un et la vie passe, la jeunesse s’en va et on fera encore des livres et encore ! Quand on a une fois montré qu’on peut faire de bons livres, il manque cette belle inquiétude et cela devient un métier. Mon vieux, il y a presque 25 ans, un quart de siècle, que j’ai publié mes premiers vers, au fond de mon être j’aurais envie de laisser la littérature de côté et de voyager. Mais le succès, le “devoir” devient une chaîne. »

Cette « belle inquiétude », « l’inquiétude primordiale », n’est-elle pas précisément l’autre nom de ce « démon » qui est à la source de toute grande création, de toute poésie ? Comment parler de succès lorsque cette source de toute inspiration vient à manquer, lorsque ne reste plus qu’un «métier », avec toutes ses servitudes et, pire encore, tous ses compromis. Ce succès-là est une piètre compensation pour ce qu’il a d’irrémédiablement perdu, sacrifié. Hölderlin serait-il le poète qu’il est devenu s’il s’était accommodé de pareilles facilités ? « Dès la première heure, cet enthousiaste tourne résolument le gouvernail de sa vie vers l’infini, vers le littoral inaccessible sur lequel il doit se briser. Rien ne peut l’empêcher de suivre cet appel invisible avec une fidélité qui va jusqu’à son propre anéantissement. De prime abord, Hölderlin repousse tout compromis de métier » (in Le Combat avec le démon. Hölderlin, Kleist, Niezsche, 1925).   

Quel que soit le prix à payer d’un tel choix – et c’est souvent celui de la vie –, il est le seul honorable pour quiconque se sent vraiment appelé à faire œuvre de poète. Tout autre choix est faiblesse, et son prix est de ne pouvoir pas vraiment s’accomplir, de devoir renoncer à ce qui fait notre raison d’être et notre joie profonde. Sans cesse revient chez Zweig, comme une plainte, le sentiment d’être prisonnier de l’existence qu’il s’est faite et empêché de mener à bien l’œuvre qu’il porte en lui. « Ce que tu appelles le “succès”, je ne le ressens pas du tout ainsi, mais seulement comme un fardeau. Quelque chose de la naïveté et de la joie pure s’est irrémédiablement perdu à cause de cette frénésie et de cette chasse et de cette fuite, et j’ai l’impression d’être un chasseur qui en réalité est végétarien, et à qui le gibier qu’il doit tuer ne procure aucune joie » (lettre à Victor Fleischer, 7 juillet 1930).

Il acquiert la notoriété par ses essais littéraires, mais il ne rêve que de poésie : « Fait du bon travail, notait-il déjà dans ses Journaux le 7 janvier 1913, de petites choses malheureusement, du genre essai, alors que j’aspire à la création poétique. » 

Mai 2021

Paul Valéry, Nathan Katz et Henri Bergson

Lautréamont célébrait la beauté, dans ses Chants de Maldoror (chant VI, strophe 1), d’ « une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » C’est un pareil assortiment que semblerait de prime abord présenter en ce mois de mai le hasard des programmes de parution d’Arfuyen. Et rien ne nous fait plus plaisir que ces apparentes incongruïtés merveilleusement aptes à défier l’esprit de routine et la sottise des catégories. Ce ne sera pas cette fois-ci le cardinal de Bérulle qu’on fera voisiner avec le dadaïste Jean Hans Arp ni la Somme d’amour de Maximine avec les Mille enseignements de Shankara.

Mais tout de même. Voici le rejeton provençal d’une noble famille italienne, émule autoproclamé de Léonard de Vinci devenu à force d’essais et de conférences une sorte de maître à penser de la Troisième République, professeur au Collège de France et membre de l’Académie française, gratifié par le général de Gaulle, deux mois après la Libération, d’obsèques nationales, les premières qu’ait reçu un écrivain depuis le siècle précédent et Victor Hugo. Et, à ma gauche, sur le même ring et à quelques années près son contemporain, voici le fils du boucher kasher de Waldighofen, dans le Sundgau, né allemand comme tous les habitants de sa petite Heimet, ami d’adolescence de Guillevic et de Dadelsen, représentant de commerce de son état devenu, après deux livres en Hochdeutsch, le héraut de la littérature en langue alsacienne, mort à Mulhouse entouré de l’affection des siens. D’un côté un champion de l’intelligence, proclamant lui-même « La bêtise n’est pas mon fort » ; de l’autre un apôtre de la nature, plaçant sa quête sous le signe d’un « combat pour la joie de vivre ».

On dirait que tout les oppose. Et pourtant, à bien y regarder, ils ont un commun une pareille angoisse spirituelle qui sera, pour l’un comme pour l’autre le véritable moteur de leur écriture. Une même méfiance vis-à-vis des artifices et des facilités de la langue, si souvent complice du pire. Une pareille attraction pour le sacré et une même instinctive réserve à l’égard des églises et des idéologies. Le premier se définissant comme un « mystique sans Dieu », le second marchant sur les traces des tragiques grecs, des sages indiens et des évangiles vers une simple et nue compassion universelle.

« Dans les années trente du siècle dernier, raconte Georges-Emanuel Clancier, j’avais plaisir à voir, une ou deux fois l’an, venir en Limousin le-voyageur-de-la-levure-Ancel… De cette marque qu’il représentait dans le département de la Haute-Vienne, mon père disait le plus grand bien : avec la levure Ancel toute ménagère était sûre de réussir ses pâtisseries. La pâte sous l’effet de ladite levure s’épanouissait, telle la coiffe aux larges ailes de l’Alsacienne dont le profil ornait le sachet contenant la précieuse poudre. » Lorsque vint la guerre, c’est à Limoges que Nathan Katz, aidé par les Clancier, trouva refuge. « Novembre 1942 amena l’invasion de la zone dite « libre » par les Allemands, et avec eux les rafles, les arrestations, les déportations, les meurtres, toute l’atrocité nazie étroitement secondée par l’ignominie de la Milice. Nous nous inquiétions pour notre ami. Lui, cependant, ne montrait aucun signe d’angoisse. Il ne changea ni d’adresse ni d’identité, et continua à nous parler avec une douceur nostalgique de l’âme féérique et populaire de son Sundgau bien-aimé. »

Et c’est précisément à Limoges qu’eut lieu l’improbable. Le philosophe Henri Bergson était mort le 4 janvier 1941 à son domicile, 47 boulevard de Beauséjour, dans le 16e arrondissement de Paris. Bien que très proche du catholicisme, non seulement il avait renoncé à se convertir pour rester solidaire de ses coreligionnaires, mais il avait préféré renoncer à tous ses titres et distinctions plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le régime de Vichy. Malgré la maladie, il s’était fait porter jusqu’au commissariat de Passy, vêtu d’une robe de chambre et de pantoufles, pour s’y faire recenser comme « israélite ». Il n’eut pas d’obsèques publiques. Un hommage fut organisé à son domicile à laquelle participèrent une trentaine de personnes, parmi lesquelles Fernand de Brinon, ambassadeur de Vichy en zone occupée, Louis Lavelle, représentant le secrétaire d’Etat à l’Instruction publique et Paul Valéry, représentant l’Académie française. Quelques jours plus tard, à l’Académie, Valéry eut cette parole : « Henri Bergson, grand philosophe, grand écrivain fut aussi, et devait l’être, un grand ami des hommes. Son erreur a peut-être été de penser que les hommes valaient, que l’on fût leur ami. Il a travaillé de toute son âme à l’union des esprits et des idéaux, qu’il croyait devoir précéder celle des organismes politiques et des forces. »     

Valéry voyait dans Bergson « le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne». Nulle disparition ne pouvait lui être plus sensible. Face à l’antisémitisme institutionnel proclamé en France, il multiplia les témoignages et les hommages. Lorsqu’il lui arriva de venir à Limoges pour y tenir une conférence, il ne manqua pas d’évoquer à nouveau la grande figure du philosophe. Nathan Katz était présent ce jour-là. Était-ce pour l’entendre parler de Racine, qu’il chérissait particulièrement ? Ou du destin de cette Europe à laquelle il était, comme Alsacien, viscéralement attaché ? « On entendit soudain, écrit Nathan Katz, de la rue monter le rythme des cuivres et des fifres d’un détachement allemand en parade. Valéry s’arrêta de parler, attendit que le martèlement des bottes s’estompât et dit : “Je rends hommage à un grand Français : Henri Bergson.” »

Avril 2021

  En hommage à Philippe Jaccottet

De Malaucène à Grignan il n’y a qu’une trentaine de kilomètres. À Vaison-la-Romaine on traverse l’Ouvèze, plus loin l’Eygues, bordée de vignobles, et on se retrouve dans la Drôme. Quelques centaines de mètres et on est à nouveau dans le Vaucluse, dans cette enclave des papes droit venue de l’acquisition en 1317 par le pape Jean XXII de la baronnie de Valréas. On passe Visan et Richerenches, toujours dans l’enclave et, dès qu’on en sort, on est à Grignan. Nous n’avons pas tout de suite trouvé la maison de Philippe Jaccottet, en bas de la montée qui menait au château, mais alors plus de doute, car déjà il nous attendait derrière la porte du petit jardin. C’était en 1974. La revue Arfuyen n’était encore que le projet assez vague de quelques étudiants attardés qui, nourris de l’esprit un peu chimérique des lendemains de 1968, se réunissaient dans une minuscule maison de bergers, aux flancs de la montagne d’Arfuyen, en bordure des sauvages Dentelles de Montmirail (photo ci-dessus).

Le lieu était si beau, si fort, que le désir leur était venu de célébrer la puissance poétique qu’ils y sentaient présente, depuis l’ascension du Ventoux par Pétrarque en 1336 à la publication des Feuillets d’Hypnos, de René Char, en 1946. Frappés par la permanence de cette aura, ils avaient entrepris de se rendre auprès de tous ceux qui, en ces années encore, en portaient témoignage pour essayer de mieux la comprendre et de trouver dans ce questionnement la raison d’être d’une revue. André de Richaud, l’auteur de La Barrette rouge et du Mal de la terre, était mort quelques années plus tôt. Mais Paul de Roux était là à Fontaine-de-Vaucluse, Pierre Seghers à Murs-de-Salut, Jean Tortel aux Jardins-Neufs, à Avignon, Henri Bosco à Lourmarin. Et plus que tout autre celui que nous rêvions de rencontrer était l’écrivain de La Promenade sous les arbres et de La Semaison, Philippe Jaccottet.

La rencontre fut déterminante. Car, loin de vouloir décourager notre naïve énergie, il sut y discerner ce qu’elle avait de meilleur et nous mettre sur la voie de tous ceux, particulièrement en Italie, qui pourraient nous aider à progresser. Mais surtout la simple et chaleureuse cordialité de son accueil nous emplit d’une confiance et d’une reconnaissance que nous n’eûmes plus de cesse ensuite que de mériter. C’est ainsi que la revue publia au printemps de 1975 son premier numéro, autour d’un hommage à André de Richaud, et qu’au sommaire de son numéro II, l’automne suivant, figurait un texte de Philippe Jaccottet, Notes. La dernière phrase en était la suivante : « Le peu de souvenirs qui me reste de chaque époque de ma vie, et leur vague, me remplit d’étonnement, parfois de crainte. Ainsi de cette chambre d’hôtel de la rue d’Odessa — la faible ampoule et le miroir au plafond, le fracas des trains — mais quoi d’autre ? On aura vécu comme en rêve. »

La revue s’arrêta dès le numéro III, et il fallut plusieurs années avant que les éditions ne trouvent leurs marques, dans un tout autre paysage cette fois, d’influence non plus italienne mais germanique. Les échanges avec Philippe Jaccottet ne cessaient pas pour autant. De courtes lettres d’une grande écriture penchée remerciaient d’un livre, signalaient une parution, partageaient un sentiment de lassitude. Dans La Seconde Semaison, carnets 1980-1994, après avoir évoqué le Silesius que nous avions publié, il notait avec une touchante gentillesse : « Le même vaillant éditeur, Arfuyen, m’apporte d’un tout autre lieu la voix non moins haute de Buson. » À présent, plus encore que les poètes italiens, c’étaient Rilke et la littérature allemande qui nous rapprochaient. Après la mort de Nicolas Dieterlé en l’an 2000, lorsque ses parents cherchaient un éditeur à qui confier la mise à jour posthume d’une œuvre littéraire intensément marquée par Novalis et le romantisme allemand, Philippe Jaccottet leur recommanda Arfuyen et nous écrivit personnellement pour appuyer leur démarche.    

Méditant aujourd’hui les admirables textes de Dieterlé, comme ce Journal de Baden publié en janvier dernier, nous ne manquons jamais de penser à Philippe Jaccottet à qui nous devons de les avoir fait paraître. Comme au souvenir d’Alfred Kern, nous associons désormais celui de l’écrivain de Grignan. Kern venait de mourir, en septembre 2001, et Jaccottet, qui l’avait connu à Paris après la fin de la guerre, avait accepté d’écrire un texte, « Pour Alfred Kern, une espèce d’adieu », à titre de préface au Carnet blanc prévu pour le premier anniversaire de sa mort : « Lisant ces pages si dépouillées, si intérieures, je me dis que Kern, devenu le contemplateur de plus en plus immobile du paysage que son refuge lui offrait tous les jours, Kern avec sa passion des choses visibles et des autres, avec l’enfance restée si présente en lui, dans le bonheur certes fragile mais pour lui si durable de l’amour, je me dis qu’il avait vraiment atteint ce centre que la profusion romanesque risquait peut-être de faire oublier, et d’où montagne et flamme de bougie peuvent être vues comme tressées ensemble pour un regard assez clair. »

Mars 2021

Un rude directeur de conscience

Un Proust quelque peu inaperçu de la critique, note Patrick Corneau à la lecture du Ainsi parlait Marcel Proust : tour à tour gai, sombre, optimiste, désabusé, allègre, grave, ironique, satirique, tragique ou mélancolique. » On trouve dans l’œuvre de Proust des facettes toujours nouvelles, qui satisfont tant l’amateur de récits que le lecteur d’essais, l’habitué de textes autobiographiques que le passionné de poésie. Un esprit facétieux et discrètement persifleur n’est jamais bien loin, qui révèle, lecture après lecture, sous des propos apparemment anodins des plaisanteries d’abord insoupçonnées, et l’on croit voir, par moment, le petit Marcel se cacher de deux doigts la bouche et pouffer légèrement…

C’est pourquoi on a parfois le sentiment qu’on pourrait se contenter de le lire et le relire sans cesse sans manquer de rien ni jamais se lasser. C’est pourquoi aussi la lecture de Proust peut se teinter d’un caractère nettement obsessionnel, qui tend à transférer à ses lecteurs la tournure un peu délirante de bien de ses personnages. Un tel effet mimétique est des plus étranges et des plus rares et ne participe pas médiocrement au plaisir assez addictif et légèrement coupable de cette lecture.

On rêverait qu’existent autour de tous les grands écrivains la même aura, le même  engagement qui entourent l’œuvre de Proust et n’ont au vrai de comparable que la dévotion suscitée par les pop stars internationales ou par le monde merveilleux d’Hergé. C’est ainsi que, parmi bien d’autres vénérables institutions dédiées à la mémoire du grand homme, existe sur internet un site entièrement consacré à Proust sous l’appellation de « Proustonomics » – qui évoque si directement les « Reaganomics » américaines ou les « Abenomics » japonaises qu’on en vient à se demander si Proust, connu pour être un lecteur assidu des chroniques boursières, ne se serait pas également distingué en économie…

Sur ce site, que nous recommandons vivement à tous les passionnés de la Recherche, a été récemment publié un long entretien sur le Ainsi parlait Marcel Proust. Qu’on nous permette d’en reproduire ici la conclusion, en réponse à une question de Nicolas Ragonneau : « Dans Le Temps retrouvé, interroge-t-il, le narrateur se décrit comme « un rude directeur de conscience »  mort au monde. Quelles seraient selon vous les leçons de vie de ce directeur de conscience ? Ou en d’autres termes, en quoi cette lecture peut être utile pour l’existence ? 

– J’y vois surtout un trait d’humour qui a dû réjouir plus d’un de ses amis. J’ai tout de même peine à m’imaginer Proust en abbé de Saint-Cyran… Mais il est vrai que, sans verser dans l’admiration un peu naïve de Céleste Albaret pour son maître bien-aimé, la fréquentation de l’œuvre de Proust est d’un grand enseignement.

« Le premier précepte qu’il nous donne est l’attention par rapport aux choses, y compris les plus humbles, les plus banales car, à tout instant, de leur rencontre peuvent nous venir les plus belles grâces de l’existence. Une autre leçon, me semble-t-il, est la douceur par rapport aux êtres car, gens du monde ou du commun, tous sont de grands malades qu’il faut apprendre à traiter comme tels. Proust ne s’exclut certes pas du lot et n’est pas le moins exigeant à réclamer à son égard patience et compréhension, au risque même de paraître tyrannique.     

 « Proust est aussi, et cela peut être étrange de le dire ainsi, un extraordinaire maître d’énergie, attelé avec une volonté farouche, intraitable, à la tâche qu’il s’est fixée et capable de lui sacrifier sa vie même, quand ce ne serait, pour prendre le terme de Montherlant, qu’un « service inutile ». Proust est enfin, comme c’est la règle des plus grands dans cette collection, un infatigable chercheur de vérité, certes capable des plus étonnants détours, des plus invraisemblables sophistications, mais toujours revenant à l’essentiel, avec un sûr instinct, là où l’inquiétude est vivante, là où elle est inextinguible. » Pour lire cet entretien : https://proustonomics.com/entretien-avec-gerard-pfister/

Février 2021

Pour une philopoésie

« Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. » Pierre Dhainaut aime à prolonger l’écriture des poèmes par des réflexions sur la vie et sur le sens même du travail des mots. « Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. » Et à cette phrase liminaire répond une autre phrase non moins simple, non moins énigmatique, la toute dernière du livre : « Un enfant t’ouvrira la porte, n’en dis pas plus.»       Cette porte, c’est celle à laquelle nous sommes tous affrontés. C’est le paysage, étendu devant nous comme un rêve éveillé. C’est le corps, entrevu comme une ombre dans le miroir. C’est l’absence soudaine de ceux qui nous étaient la couleur et le goût de toutes choses. Est-ce une porte ? Est-ce un mur ? Nous avons beau chercher dans l’énorme trousseau de clés collectionnées depuis l’enfance à toutes fins utiles, aucune n’est de taille. Les grandes idées philosophiques ne trouvent pas le moindre interstice où entrer. La petite quincaillerie des idées reçues et des croyances commodes glisse sur la paroi sans la moindre aspérité où s’accrocher.

Qui donc est cet enfant qui nous ouvre la porte et que nous n’avons pas le droit de nommer  Est-ce la poésie ? Hélas, ce serait trop facile. Si les mots de la philosophie sont infirmes, ceux de la poésie ne le sont pas moins. Ce sont les mêmes, comment pourraient-il nous secourir ? «Après de longues opérations, nous sommes conduits dans des salles dites de réanimation. On nous y parle beaucoup, on veut savoir si nous avons de nouveau conscience de notre identité civile, on s’assure de l’état de notre mémoire, jamais on ne nous demande de réciter, par exemple, quelques vers d’un poème appris jadis. Les patients eux-mêmes, livrés à la douleur, n’ont-ils pas oublié la poésie ? Ils s’en souviendraient, de quel secours serait-elle ? »

L’enfant n’est pas poète : l’enfant, l’infans, est celui qui ne parle pas. Qui est avant les mots. Mais il n’est pas muet. Il sait se faire entendre. Et dans nos voix, c’est lui encore qui est présent et qui, par sa juste distance, sa faculté d’étonnement, rend toutes choses présentes. Sa voix n’est qu’un timbre, une modulation. Un chant ? Pas même. Mais la musique même, celle qui, comme cachée dans toutes les autres, est ici la plus vibrante, la plus émouvante, la plus nue. «La musique d’une voix, indépendamment des mots que cette voix articule, n’est si touchante, si vive, que parce qu’elle ressuscite le temps où le langage verbal ne s’interposait pas entre le monde et nous, elle a traversé l’existence entière : c’est d’elle que les poètes cherchent à percevoir plus que des bribes, des échos. Elle n’est pas différente du bruissement des vents sous une porte ou parmi les roseaux, du roulement des lames, les cris de détresse en font partie, et les confidences de l’amour au creux d’une épaule. »

Faut-il encore l’appeler poésie, cette voix-là qui n’est que souffle, résonance ? Pour ceux qui aimaient tant la sagesse, la sophia, qu’ils se défiaient de croire la posséder, les Grecs ont inventé le beau terme de « philo-sophie ». Pour ceux qui aiment assez la poésie pour se défendre de vouloir l’écrire, il y aurait à inventer le terme plus exact de « philo-poésie ». Car  n’est-il pas plus indécent encore, et plus absurde, de prétendre pratiquer la poésie que de pratiquer la sagesse ?      

Pierre Dhainaut, qui n’utilise pas le terme, nous dit cependant très précisément  ce qu’elle est : « L’accompli dans l’inachevé : la vie est-elle à l’image des poèmes ? Il n’y a pas de réussites, les plus vifs sont des ébauches, des ébauches parfaites, éternellement préparatoires. »

Janvier 2021

Reconstruire ce qui est

Marcel Proust écrit en février 1914 à Jacques Rivière : « J’ai trouvé plus probe et plus délicat comme artiste de ne pas laisser voir, de ne pas annoncer, que c’était justement à la recherche de la Vérité que je partais, ni en quoi elle consistait pour moi […] Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de vie comprises, que ma pensée se dévoilera. » 

Proust détestait l’idée que l’on voie dans son livre les mémoires d’un snob retiré des mondanités. Lui qui avait pendant des années dépensé les plus beaux trésors de son intelligence et de sa sensibilité à courtiser tout ce qu’il y avait de titré dans le Paris d’une Troisième République encore balbutiante, rien ne l’irritait davantage que de se voir définitivement enfermé dans le rôle un peu ridicule du « petit Marcel », serviteur empressé des duchesses, comtesses ou demi-mondaines du faubourg Saint-Germain, de la plaine Monceau et de moindres lieux.

C’est pourquoi Proust insiste auprès de Jacques Rivière : « Si je n’avais pas de croyances intellectuelles, si je cherchais seulement à me souvenir et à faire double emploi par ces souvenirs avec les jours vécus, je ne prendrais pas, malade comme je suis, la peine d’écrire. » Le titre de la Recherche est donc d’une certaine manière impropre : ce n’est pas tant en quête du « Temps » que part le livre, mais en quête de « la Vérité », avec une majuscule, rien de moins.

« Faut-il faire un roman ? Une étude philosophique ? Suis-je romancier ? » s’interrogeait Proust quelques années auparavant. « Au fond, notait-il en 1909, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est. » C’est donc pour un roman qu’avait opté l’aspirant écrivain. Un roman dans lequel il mettrait tout son talent de conteur, sa finesse de psychologue et sa prodigieuse capacité d’observation. Il ne faut pas s’y tromper cependant : « L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. » Comme le rappelle cette phrase du Temps retrouvé, ce qui compte n’est pas tant l’«instrument d’optique » lui-même, aussi sophistiqué soit-il, que les vérités qu’il permet d’apercevoir en nous-mêmes.

Admirateur de moralistes comme Pascal et La Bruyère, disciple de philosophes comme Schelling et Schopenhauer, Proust situe son ambition d’écrivain dans leur sillage. « Comme il y a une géométrie dans l’espace, note-t-il dans Albertine disparue, il y a une psychologie dans le temps, où les calculs d’une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu’on n’y tiendrait pas compte du temps et d’une des formes qu’il revêt, l’oubli. » Sans cesse dans son livre Proust tente d’approcher les lois intérieures qui gouvernent nos destins. Leur connaissance nous permet-elle de surmonter le temps, de vaincre la mort ? La terrifiante danse macabre qui conclut l’œuvre – à l’image des naïves évocations qui ornent ces églises de campagne qu’il aimait tant – indique tout le contraire. Et la saveur un instant retrouvée des madeleines de l’enfance pas plus que la sensation comme présente des dalles inégales du baptistère de Saint-Marc de Venise ne peuvent rien y changer.      

Au terme de la quête, c’est encore la pauvre, l’infirme philosophie qui semble avoir le dernier mot : « Le plaisir esthétique consiste en une mort suivie d’une résurrection, mais dans un monde tout spirituel où rien ne viole les lois de la pensée qui se reconnaît dans les objets qu’elle contemple et s’y meut sans obstacles. » Cette phrase, toute inspirée de la pensée de Schelling, c’est Gabriel Séailles, le professeur de philosophie de Proust à la Sorbonne, qui l’avait écrite. La Recherche est comme la démonstration magistrale que l’artiste lui-même nous en a donné

Novembre 2020

Une ville où gouvernent les femmes

Tout comme en France les poèmes d’Aragon, les textes de Nizar Kabbani ont dans le monde arabe le rare privilège d’être connus de tous grâce aux versions chantées qu’en ont données les plus grandes voix comme l’Égyptienne Oum Kalthoum (1898-1975), la Libanaise Fairouz (1934) ou la magnifique Majida El Roumi (1956), avec son célèbre album Kalimat (1991). Des voix de femmes, fortes, sensuelles, libres, qui ont été autant de symboles pour faire évoluer la condition féminine dans les pays du Proche-Orient.

Poète de la plus haute culture et de la plus vive exigence, Kabbani ne se résolvait à ce que la poésie soit réservée à un petit milieu artistique et universitaire. Sa conviction profonde était que la poésie pouvait et devait pouvoir être partagée par le plus grand nombre. « Les trois-quarts de nos poètes actuels, observe-t-il, se sont attribué, volontairement ou non, un fief intellectuel et poétique qui fait d’eux des exilés vivant […] C’est parce qu’al-Moutanabbi était la conscience de son temps qu’il a pu traverser les siècles et qu’il partage nos repas, nos chambres à coucher, les faits de notre existence… C’est parce qu’Abou Nouwas appartenait aux cafés de Bagdad et de Basra qu’il fait partie de l’ivresse et des verres de vin… »

En France, les poèmes de Nizar Kabbani ont été révélés par un livre paru en 1988 aux Éditions Arfuyen, Femmes. Les textes arabes en ont été calligraphiés par Kabbani lui-même et la postface écrite par Vénus Khoury-Ghata, qui l’avait connu à Beyrouth après qu’il ait donné démissionné, en signe de protestation, de son poste d’ambassadeur de Syrie en 1966.

Femmes, aucun titre ne saurait mieux résumer le propos de Kabbani, ou l’amour et la liberté sont deux thèmes indissociables : « J’ai fait de mes poèmes une ville où gouvernent / les femmes / chaque bouche close / dans mon royaume dit ce qu’elle veut / chaque sein effarouché / peut comme il lui plaît / s’envoler ou se poser. » Cette « cité des femmes », bien différente de celle de Fellini, n’est pas celle des fantasmes masculins : bien au contraire, c’est de leur emprise qu’il s’agit de la libérer pour en faire vraiment la cité de la vie et de la liberté. Car le poète n’oublie pas le suicide de sa sœur qui, en donnant l’impulsion à ses premiers poèmes, a déterminé tout son destin de poète : « Chaque femme égorgée, écrit-il, j’ai plaidé pour son sang / chaque femme effrayée, je lui ai donné une patrie / chaque sein, j’ai soutenu sa révolte / et je n’ai pas hésité à payer le prix. »

Ce prix, Kabbani, assurément l’a payé au plus cher. Installé à Beyrouth après avoir quitté la carrière diplomatique – Beyrouth « la mère, l’amie et l’aimée » –, il assiste à la destruction de sa ville : « Je porte Beyrouth, poème poignardé, sur la paume de ma main / et je présente son corps à tous / comme le témoignage d’une époque arabe / qui fait profession d’assassiner les poèmes. » En 1981, alors que la guerre civile libanaise (1975-1990) multiplie les charniers et les ruines, Balkis, la femme aimée à qui tant de ses poèmes ont été adressés, est tuée à Beyrouth dans un attentat contre l’ambassade d’Irak au service culturel de laquelle elle travaillait. Comme si en cette mort, tout le drame de la ville martyre était symbolisé.  

Après la mort de Balkis, Kabbani s’exile pour Genève et Paris, pour s’établir enfin, durant ses quinze dernières années à Londres. C’est là qu’il est mort le 30 avril 1998. Vénus Khoury Ghata raconte la visite qu’il lui fit en 1983 à Paris : « Debout sur mon seuil, mais brisé en lui-même, calme mais habité d’une rage froide, il me tendit son poème à Balkis, que je devais traduire pour la revue Europe. “La mort a nourri ces pages”, c’est tout ce qu’il trouva à me dire. »

Octobre 2020

Cabotine et tragiquement lucide

Alda Merini est un phénomène littéraire qui échappe à toute définition, à toute comparaison. Son destin déborde la littérature. Une liberté, une audace inouïes. Une douleur, une lucidité terribles. Une jubilation intense, incontrôlable. Malgré tout. Malgré la folie, la pauvreté, la vieillesse.

Une écriture brutale et raffinée, délirante et lumineuse, violente et tendre. Éruptive et ciselée. Dans la poésie comme dans ses récits autobiographiques, mêlant souvenirs et fantasmes, révoltes et réflexions. A la manière de cette extraordinaire Folle de la porte à côté : « Qui est la folle de la porte à côté ? Pour moi, c’est ma voisine. Pour elle, la folle c’est moi. Comme pour tous les habitants du Naviglio et de mon immeuble. »

Une femme, d’une forte et provocante féminité. Douloureuse, souveraine. Dans l’amour, dans la création, dans la maternité. Jusqu’à accomplir un destin, une œuvre hors normes, hors jeu. Résolument du côté des démunis, des égarés, des marginaux. « Tu es une lumière si intense, écrit-elle, / que tu es devenue une ombre. »

Sa maison détruite par la guerre. Douze ans d’hôpital psychiatrique. Ses quatre filles placées en famille d’accueil. Vivant de l’assistance publique. D’un clochard rencontré faisant son compagnon. « J’ai aimé d’un tendre amour de très doux amants / sans que ceux-ci n’en sachent rien. / Et sur eux j’ai tissé une toile d’araignée, / et j’ai été la proie de ma propre matière. / Il y avait en moi l’âme de la putain / de la sainte, de la sanguinaire et de l’hypocrite. »

Et cette même femme posant sur les photos comme une diva : long collier de perles, large bracelet, bague imposante comme les boucles d’oreilles, ongles vernis, lèvres colorées. Ou ici, nue comme une odalisque, un sourire ambigu sur les lèvres. « Quand je me présente nue, écrit-elle, / c’est comme si j’étais morte. »

Ou, plus étonnant encore sur les plateaux des grands shows télévisés : épaisses lunettes noires, chapeau gris aux larges bords, longue écharpe claire. Cabotine et tragiquement lucide : « Le rôle de “grande poétesse” m’a toujours assommée. Je m’en fiche pas mal d’être une “grande poétesse”. »

Par comparaison avec la cruauté du monde extérieur, l’image qu’Alda Merini donne de l’hôpital psychiatrique est empreinte d’une étrange tendresse, faite tout à la fois de compassion et de solidarité. « L’hôpital psychiatrique, écrit-elle, est une grande caisse de résonance / et le délire devient écho, / l’anonymat mesure. / L’hôpital psychiatrique est le mont Sinaï, / terre maudite où tu as reçu / les tables d’une loi / inconnue des hommes. »

Quand le goût de vivre a disparu sans que s’éteigne une sauvage et indomptable vitalité, que reste-t-il à faire ? Alda Merini a trouvé son refuge dans la fumée de cigarettes au filtre consciencieusement détaché et les brumes tenaces du vieux canal du Naviglio Grande : « Le Naviglio me veut aussi la nuit / comme une luciole posée sur les pylônes, / il veut que je chante les latrines et les bars enfumés / de mes ponts et moi, malgré tout, / je chante un poète ressurgi / des cendres impuissantes d’un péché / je n’oublie jamais cette douleur / d’être rejetée par les miens. »

Septembre 2021

Le dernier refuge de l’homme libre

La crise sanitaire actuelle remet en cause nos modes de vie, et en particulier nos usages culturels. Aller au cinéma, au concert, au kiosque, en librairie, tout ce qui semblait aller de soi, nous pose aujourd’hui question. 

Sans que nous ayons à nous déplacer, et souvent gratuitement, les plateformes numériques nous offrent à profusion films, disques, articles et livres. Alors à quoi bon sortir de chez soi ? A fortiori si c’est pour porter un masque parmi des visages également masqués. Pour certains – mais ce ne sont pas les plus jeunes –, ces sorties sont une habitude et donc comme un besoin. Mais les meilleures habitudes finissent pas céder et de nouvelles habitudes prennent leur place si elles ne se fondent pas sur une réelle nécessité.

Les remises en cause actuelles peuvent être utiles si elles nous permettent de nous interroger sur la finalité de nos pratiques culturelles : sommes-nous poussés, là comme ailleurs, par un simple réflexe de consommation, sous l’injonction des modes et des publicités, ou bien est-ce réellement une nourriture que nous y cherchons, aussi nécessaire à notre vie que le boire et le manger, le vêtement et l’amitié ?

Si la crise actuelle permet à chacun de redécouvrir la vertu nourricière des œuvres culturelles, en même temps que de retrouver notre intégration à l’environnement naturel, son terrible coût n’aura pas été en vain. Mais est-ce bien ce que nous voyons ? Face au risque de mévente, nous voyons, par exemple, que les grands éditeurs recentrent leurs programmes sur leurs présumés bestsellers ; faut-il craindre que, face à l’angoisse du présent, les lecteurs cherchent eux aussi refuge dans ces mêmes bestsellers ? Dans la culture comme dans l’alimentation, les produits industriels, à peine relookés « bio », vont-ils à la faveur de la crise renforcer davantage encore leur emprise ?

Qui lit aujourd’hui, et pourquoi ? On lit pour s’informer, on lit pour se divertir. Mais qui lit pour se former ? Qui lit pour se cultiver, c’est-à-dire pour faire grandir et fructifier la vie qui est en nous, pour donner forme à ces jours qui nous sont donnés et dont la signification et la finalité entièrement nous échappent ? Qui lit pour vivre, pour méditer, approfondir, savourer plus intensément la vie ?

« Il est possible, écrivait Suarès, que le livre soit le dernier refuge de l’homme libre. Si l’homme tourne décidément à l’automate, s’il lui arrive de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran, ce termite finira par ne plus lire. » Suarès écrivait ces lignes il y a près d’un siècle, en 1928. Il avait, on le voit, tout prévu. Sauf que l’industrie du livre, pour se survivre, puisse inventer un jour des livres qui n’aient plus que les apparences de la littérature, comme le Canada dry avait le nom et la couleur d’un alcool, mais n’était qu’un vulgaire soda. Et donc le nombre de livres publiés n’a cessé d’augmenter depuis plusieurs décennies, à mesure que déclinaient leurs tirages et leurs ventes.

« Il n’y a de grands livres, notait également Suarès, que ceux qu’on relit. Et même s’ils déçoivent, on les reprend, et on veut encore les lire. De tels livres sont incorporés à la vie. Qu’ils sont rares. » De plus en plus rares assurément aujourd’hui où les livres sont formatés pour coller au public le plus paresseux et à l’actualité la plus éphémère. Il faut bien faire tourner l’industrie éditoriale. Elle tourne. Mais bien souvent à vide. Sucres et graisses en quantité, colorants artificiels, agents de texture. On s’y habitue, comme au reste. Mais faut-il s’étonner que certains jours des « hommes libres » s’interrogent sur la finalité de ces produits ?