George Orwell, prophète de la post-vérité
George Orwell partage avec Franz Kafka cette singularité d’être sans doute davantage connu par l’adjectif dérivé de son patronyme que par son œuvre. […] Parmi ceux qui utilisent à tout propos « kafkaïen » ou «orwellien », combien ont lu Le Procès et La Métamorphose, ou bien 1984 et La Ferme des animaux ? Ne parlons même pas d’Amerika pour le premier ou du Quai de Wigan pour le second. Orwell possède de surcroît une autre particularité, celle d’avoir donné naissance à un autre terme passé dans le langage courant : newspeak ou « novlangue » […]
Si les formes multiples du totalitarisme et la manipulation du langage constituent bel et bien deux axes essentiels de la pensée politique d’Orwell, il serait erroné de les y réduire. Comme d’y réduire son œuvre littéraire, au risque d’appauvrir et de figer l’une et l’autre. […] Sans doute range-t-on trop hâtivement – et à tort – 1984 dans le genre dystopique, quand Orwell parle explicitement d’une satire qui, selon Tzvetan Todorov, fait figure de « grammaire de la peur politique ». Le terme de satire à son importance chez ce fin lecteur de Jonathan Swift, pour qui Les Voyages de Gulliver est un livre inépuisable, qu’il ne cesse de relire depuis ses huit ans. […]
Orwell démontre la capacité qu’a la langue de faire et défaire le monde. Il partage avec Swift et d’autres une forme intransigeante de lucidité, ainsi qu’il le dit : « Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » Il dénonce, avec une verve tantôt satirique tantôt polémique, l’éviction et la pétrification du langage qui, inéluctablement, conduit à un appauvrissement de notre perception du réel. […]
Si Orwell ne sépare jamais littérature et morale, il redoute son instrumentalisation au service de l’idéologie. Car pour lui, la littérature est l’espace même de la pensée individuelle, ce qui en fait l’une des cibles privilégiées de toutes les formes – ouvertes ou larvées, politiques, religieuses, idéologiques ou morales – de totalitarisme. Dans son célèbre essai The Prevention of Literature (1946), il ne dit pas autre chose : « Là où règne une orthodoxie politique rigide, une vraie littérature ne peut exister. » […]
La guerre d’Espagne, pour laquelle il s’était porté volontaire avec sa première épouse, Eileen, fut pour lui à la fois une révélation politique, une épreuve physique et un choc moral irréversible. Il y a vécu ce que peu d’intellectuels de son temps ont osé affronter : la guerre, la révolution et la trahison idéologique, les armes à la main. […] En arrivant à Barcelone, il découvre un monde où la hiérarchie semble suspendue, où les serveurs refusent les pourboires, où les soldats le tutoient, où les uniformes sont supprimés. […]
Mais il déchante très vite quand les premiers combats opposant les anarchistes et le POUM à la garde civile contrôlée par les communistes éclatent, ce qu’il appelle la « sale guerre dans la guerre ». Le Parti communiste, soutenu par l’URSS, commence à démonter systématiquement les structures révolutionnaires, à imposer une discipline verticale, à désarmer les milices ouvrières. Des militants du POUM sont arrêtés, torturés, accusés de trahison. La propagande communiste les présente comme des agents de Franco. Orwell, visé lui-même par un mandat d’arrêt, doit fuir clandestinement l’Espagne avec sa femme. […]
Désormais, Orwell ne croira plus en aucune forme de pouvoir centralisé. Il se méfiera des partis, des bureaucraties, des vérités officielles. À son retour, il n’aura de cesse de dénoncer la manipulation idéologique : La Ferme des animaux naît de la trahison du rêve révolutionnaire, et 1984 de l’expérience de la falsification des faits. Car ce qu’il a vu en Espagne, c’est que le mensonge peut se déguiser en vertu, que la vérité peut devenir illégale et que le langage est le premier champ de bataille du pouvoir. […] Quand il cherche à témoigner de ce qu’il a vu, les portes se referment. Il est en butte à la conspiration du silence et à la calomnie, « efficacement organisée par les commissaires du Komintern et tous leurs auxiliaires bénévoles de la gauche ». […]
Dans Pourquoi j’écris (1946), Orwell affirme : « Tout ce que j’ai écrit depuis 1936 l’a été, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. » […] Le socialisme d’Orwell n’est pas dogmatique mais construit sur une expérience vécue, qui est celle de la pauvreté, de la guerre et de l’injustice sociale. De Dans la dèche à Paris et à Londres à Hommage à la Catalogne, toute son œuvre est traversée par la solidarité avec les humiliés et par une haine active de la domination, qu’elle soit capitaliste, coloniale ou bureaucratique. […]
Ce qu’il constate également, c’est ce que la machine fait à l’homme. Il perçoit ce totalitarisme technologique qui est en train de se mettre en place. Dans un essai paru dans Polemic en mai 1946, il décrit cet autre futur qui est en marche : « Les nouvelles sociétés managériales ne consisteront pas en une mosaïque de petits états indépendants, mais en grandes superpuissances, groupées autour des principaux centres industriels en Europe, en Asie et en Amérique. […] Chaque société sera hiérarchique, avec une aristocratie fondée sur le talent au sommet et une masse de semi-esclaves à la base. » […]
Il déplore que « l’horreur instinctive que tous les gens dotés de sensibilité éprouvent devant la mécanisation progressive de la vie » soit méprisée comme « un simple archaïsme sentimental ». Mais cela participe de cette «haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste ». Orwell lui oppose la common decency, une morale élémentaire partagée par les gens simples, qui n’est pas écrite, ne repose sur aucune idéologie, mais est profondément ancrée dans le quotidien. […] La common decency, c’est ce qui subsiste en l’absence de règles imposées : un fond de bonté, ou du moins de retenue, qui n’a pas besoin d’être prescrit. […] Le socialisme n’est pas, pour lui, une théorie de l’histoire ou un projet de société total, mais la mise en œuvre politique de la décence commune, autrement dit une organisation sociale qui permettrait aux valeurs ordinaires de prospérer, au lieu d’être écrasées par l’exploitation ou le cynisme.
C’est la raison pour laquelle il rejette à la fois le capitalisme, qui détruit la solidarité par l’individualisme économique, et le totalitarisme stalinien, qui écrase la spontanéité morale au nom d’une vérité d’État. Dans les deux cas, c’est la même chose qui est détruite : la part humaine, irréductible, du jugement moral personnel. «Ce refus des catégories abstraites et des masques idéologiques, cette volonté de retrouver le visage de notre commune humanité, même dans ses incarnations les plus singulières, les plus déconcertantes ou les plus odieuses, fondent l’humanisme d’Orwell », écrit Simon Leys.
Thierry Gillybœuf Ainsi parlait George Orwell. Extraits de la préface, « La vérité comme acte révolutionnaire »