Janvier 2026

George Orwell partage avec Franz Kafka cette singularité d’être sans doute davantage connu par l’adjectif dérivé de son patronyme que par son œuvre. […] Parmi ceux qui utilisent à tout propos « kafkaïen » ou «orwellien », combien ont lu Le Procès et La Métamorphose, ou bien 1984 et La Ferme des animaux ? Ne parlons même pas d’Amerika pour le premier ou du Quai de Wigan pour le second. Orwell possède de surcroît une autre particularité, celle d’avoir donné naissance à un autre terme passé dans le langage courant : newspeak ou « novlangue » […]

Si les formes multiples du totalitarisme et la manipulation du langage constituent bel et bien deux axes essentiels de la pensée politique d’Orwell, il serait erroné de les y réduire. Comme d’y réduire son œuvre littéraire, au risque d’appauvrir et de figer l’une et l’autre. […] Sans doute range-t-on trop hâtivement – et à tort – 1984 dans le genre dystopique, quand Orwell parle explicitement d’une satire qui, selon Tzvetan Todorov, fait figure de « grammaire de la peur politique ». Le terme de satire à son importance chez ce fin lecteur de Jonathan Swift, pour qui Les Voyages de Gulliver est un livre inépuisable, qu’il ne cesse de relire depuis ses huit ans. […]

Orwell démontre la capacité qu’a la langue de faire et défaire le monde. Il partage avec Swift et d’autres une forme intransigeante de lucidité, ainsi qu’il le dit : « Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » Il dénonce, avec une verve tantôt satirique tantôt polémique, l’éviction et la pétrification du langage qui, inéluctablement, conduit à un appauvrissement de notre perception du réel. […]

Si Orwell ne sépare jamais littérature et morale, il redoute son instrumentalisation au service de l’idéologie. Car pour lui, la littérature est l’espace même de la pensée individuelle, ce qui en fait l’une des cibles privilégiées de toutes les formes – ouvertes ou larvées, politiques, religieuses, idéologiques ou morales – de totalitarisme. Dans son célèbre essai The Prevention of Literature (1946), il ne dit pas autre chose : « Là où règne une orthodoxie politique rigide, une vraie littérature ne peut exister. » […]

La guerre d’Espagne, pour laquelle il s’était porté volontaire avec sa première épouse, Eileen, fut pour lui à la fois une révélation politique, une épreuve physique et un choc moral irréversible. Il y a vécu ce que peu d’intellectuels de son temps ont osé affronter : la guerre, la révolution et la trahison idéologique, les armes à la main. […] En arrivant à Barcelone, il découvre un monde où la hiérarchie semble suspendue, où les serveurs refusent les pourboires, où les soldats le tutoient, où les uniformes sont supprimés. […]

Mais il déchante très vite quand les premiers combats opposant les anarchistes et le POUM à la garde civile contrôlée par les communistes éclatent, ce qu’il appelle la « sale guerre dans la guerre ». Le Parti communiste, soutenu par l’URSS, commence à démonter systématiquement les structures révolutionnaires, à imposer une discipline verticale, à désarmer les milices ouvrières. Des militants du POUM sont arrêtés, torturés, accusés de trahison. La propagande communiste les présente comme des agents de Franco. Orwell, visé lui-même par un mandat d’arrêt, doit fuir clandestinement l’Espagne avec sa femme. […]

Désormais, Orwell ne croira plus en aucune forme de pouvoir centralisé. Il se méfiera des partis, des bureaucraties, des vérités officielles. À son retour, il n’aura de cesse de dénoncer la manipulation idéologique : La Ferme des animaux naît de la trahison du rêve révolutionnaire, et 1984 de l’expérience de la falsification des faits. Car ce qu’il a vu en Espagne, c’est que le mensonge peut se déguiser en vertu, que la vérité peut devenir illégale et que le langage est le premier champ de bataille du pouvoir. […] Quand il cherche à témoigner de ce qu’il a vu, les portes se referment. Il est en butte à la conspiration du silence et à la calomnie, « efficacement organisée par les commissaires du Komintern et tous leurs auxiliaires bénévoles de la gauche ». […]

Dans Pourquoi j’écris (1946), Orwell affirme : « Tout ce que j’ai écrit depuis 1936 l’a été, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. » […] Le socialisme d’Orwell n’est pas dogmatique mais construit sur une expérience vécue, qui est celle de la pauvreté, de la guerre et de l’injustice sociale. De Dans la dèche à Paris et à Londres à Hommage à la Catalogne, toute son œuvre est traversée par la solidarité avec les humiliés et par une haine active de la domination, qu’elle soit capitaliste, coloniale ou bureaucratique. […]

Ce qu’il constate également, c’est ce que la machine fait à l’homme. Il perçoit ce totalitarisme technologique qui est en train de se mettre en place. Dans un essai paru dans Polemic en mai 1946, il décrit cet autre futur qui est en marche : « Les nouvelles sociétés managériales ne consisteront pas en une mosaïque de petits états indépendants, mais en grandes superpuissances, groupées autour des principaux centres industriels en Europe, en Asie et en Amérique. […] Chaque société sera hiérarchique, avec une aristocratie fondée sur le talent au sommet et une masse de semi-esclaves à la base. » […]

Il déplore que « l’horreur instinctive que tous les gens dotés de sensibilité éprouvent devant la mécanisation progressive de la vie » soit méprisée comme « un simple archaïsme sentimental ». Mais cela participe de cette «haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste ». Orwell lui oppose la common decency, une morale élémentaire partagée par les gens simples, qui n’est pas écrite, ne repose sur aucune idéologie, mais est profondément ancrée dans le quotidien. […] La common decency, c’est ce qui subsiste en l’absence de règles imposées : un fond de bonté, ou du moins de retenue, qui n’a pas besoin d’être prescrit. […] Le socialisme n’est pas, pour lui, une théorie de l’histoire ou un projet de société total, mais la mise en œuvre politique de la décence commune, autrement dit une organisation sociale qui permettrait aux valeurs ordinaires de prospérer, au lieu d’être écrasées par l’exploitation ou le cynisme.

C’est la raison pour laquelle il rejette à la fois le capitalisme, qui détruit la solidarité par l’individualisme économique, et le totalitarisme stalinien, qui écrase la spontanéité morale au nom d’une vérité d’État. Dans les deux cas, c’est la même chose qui est détruite : la part humaine, irréductible, du jugement moral personnel. «Ce refus des catégories abstraites et des masques idéologiques, cette volonté de retrouver le visage de notre commune humanité, même dans ses incarnations les plus singulières, les plus déconcertantes ou les plus odieuses, fondent l’humanisme d’Orwell », écrit Simon Leys.

Décembre 2025

Pour leur 50e anniversaire, les éditions Arfuyen ont publié cette année un ensemble d’ouvrages particulièrement riche et varié. La nouvelle collection « Le Rouge & le Noir », consacrée aux romans et aux nouvelles, y a pris une place importante, avec six nouveautés.

À compter du 1er janvier 2026, le Comité éditorial s’élargira à deux nouveaux membres : Anne et Gérard Pfister seront rejoints par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, avec qui les Éditions ont déjà établi depuis de longues années une excellente collaboration dans de nombreuses collections. Dès le 1er janvier 2027, ils assureront la direction des deux collections consacrées à la poésie française (« Les Cahiers d’Arfuyen ») et à la poésie étrangère bilingue (« Neige »). Ils reprendront de même, dans le cours des années suivantes, la responsabilité des autres collections.

Nous nous réjouissons que, grâce à eux, les Éditions s’enrichissent de compétences et de sensibilités nouvelles et puissent entrer dans leur deuxième demi-siècle avec des atouts renforcés. Car, il ne faut pas se le cacher, la situation de l’édition littéraire est de plus en plus difficile tant du fait de l’évolution du lectorat que de la surproduction chronique de nouveautés. Dans ce paysage, les petites structures, moins rigides et moins coûteuses, disposent paradoxalement d’un certain avantage concurrentiel, pourvu qu’elles parviennent à disposer d’un large catalogue et d’une image de qualité.

La cause n’est donc pas perdue et mérite de toutes façons qu’on se batte pour la défendre. On ne peut imaginer que les plus grandes œuvres sur lesquelles se sont construites notre culture et notre sensibilité cessent totalement d’être lues pour se trouver reléguées au magasin des antiquités, pour le seul usage de l’Université. C’est pourtant bien ce qui est en train de se passer. Qui lit aujourd’hui Platon, Shakespeare, Pascal ou Goethe ? La collection « Ainsi parlait » a été créée pour que les plus grands écrivains et penseurs de notre patrimoine puissent continuer de nous nourrir.

Car, si ces œuvres qui sont les fondations mêmes de notre littérature, ne sont plus lues, il y a fort à craindre que, sans que nous y prenions garde, celle-ci ne soit rapidement remplacée par la « fast literature ». N’est-ce pas déjà en vérité ce à quoi nous assistons? D’un côté, une industrie en quête de forts tirages commercialise à grand renfort de marketing des sortes de « burgers » littéraires riches en graisse et pauvres en vitamines. De l’autre, des auteurs en peine de reconnaissance multiplient jusqu’à l’absurde des genres de « selfies » littéraires dépourvus de toute véritable écriture, oubliant qu’à 14 ans Rimbaud le « voyant », le « rebelle », était aussi capable de remporter le premier prix de vers latins au Concours académique.

Nous consacrons cette dernière lettre de l’année à présenter les vingt nouveautés que nous avons publiées en 2025. Les fêtes de fin d’année sont l’occasion d’offrir des livres, et nous espérons que vous trouverez dans cette liste – ou plus largement sur notre site editionsarfuyen.com – de bonnes idées. Nos livres sont distribués par Sodis-Gallimard et peuvent donc être facilement trouvés, ou commandés, en librairie.

Nous vous souhaitons de bonnes fêtes de fin d’année et une heureuse année nouvelle, entourée d’excellents livres.

NOVEMBRE 2025

Après avoir publié en mars 2024 Un été en montagne, d’Elizabeth von Arnim, les éditions Arfuyen publient aujourd’hui un de ses romans les plus étonnants et les plus réussis : L’Éclatante Beauté de Sally Ou : Comment la simple beauté d’une jeune femme peut semer le chaos dans une société puritaine et patriarcale… pour le plus grand plaisir de la romancière, observatrice impitoyable et narquoise de ses contemporains, et pour notre plus grand amusement à présent encore. Plutôt que de tenter de présenter ce nouveau livre, nous citerons ici son début. Car, chez Elizabeth von Arnim, tout tient à une écriture, à un ton fait de liberté et de lucidité. Quelques lignes, et on entend une voix, toute simple et comme familière, mais pleine de charme et d’ironie.  Écoutons-là commencer son histoire :

Mr. Pinner était un homme qui craignait Dieu et redoutait toute chose – sauf la respectabilité. Il avait épousé Mrs. Pinner alors qu’ils étaient tous deux âgés de 20 ans et avait réalisé, dix ans après, que si cela avait été à refaire, il s’en serait abstenu. Car Mrs. Pinner présentait plusieurs inconvénients. Le premier était qu’elle aimait se quereller, et Mr. Pinner, qui chérissait la paix par-dessus tout, se trouvait contraint de se quereller à son tour. Le deuxième résidait dans son apparente incapacité à avoir des enfants – ce qui privait aussi Mr. Pinner, qui les adorait, du bonheur d’en avoir. Et le troisième, qui fut longtemps le plus délicat à gérer, c’était qu’elle était extrêmement jolie.

Dans une boutique, cet atout physique constituait un problème. Il plaçait sans cesse Mr. Pinner dans des situations embarrassantes. Il semblait surtout perdurer. Les années passaient, et Mrs. Pinner restait ravissante. Mais le temps finit par faire son œuvre : vers l’âge de 35 ans, épuisée par son tempérament inquiet, par le travail en boutique aux côtés de son mari et par des corvées domestiques qu’elle assumait entièrement seule, ses charmes commencèrent enfin, par la grâce de Dieu, à se faner.

Cela soulagea profondément Mr. Pinner. Car, même si sa femme avait toujours su tenir les clients masculins à distance – par un maintien rigide, ponctué de hochements de tête contrôlés –, il n’en restait pas moins que ces clients-là étaient nettement plus nombreux que les autres, ce qui déplaisait fort à Mr. Pinner. Il trouvait hautement suspect que des messieurs, sur le chemin du retour du bureau, s’arrêtent acheter du riz alors que leurs épouses ou leurs mères l’avaient déjà acheté plus tôt dans la journée. Il y voyait quelque chose de sournois. Et lui, timide mais foncièrement honnête, ne pouvait être en paix tant que le moindre doute planait sur la moralité de ses affaires. Il ne s’était jamais habitué à ces achats-là, et fut soulagé lorsque la disparition progressive des charmes de sa femme entraîna celle des clients qui s’y livraient. Certes, cela représentait une perte de revenus, mais il préférait cela à l’idée de gagner de l’argent par des moyens qui, à ses yeux, frôlaient l’indécence.

À mesure que Mrs. Pinner perdait de son attrait et que les affaires ralentissaient, ils se retrouvèrent avec davantage de temps libre, et commencèrent à se coucher plus tôt. Mrs. Pinner, dont la langue ne connaissait aucun repos lorsqu’elle était éveillée et qui entraînait son mari dans d’innombrables disputes, devait bien se taire une fois endormie; et lui, prétextant vouloir réduire la facture de gaz, réussit à la convaincre d’aller au lit de plus en plus tôt. Il espérait aussi, plus fort que jamais, qu’elle puisse un jour avoir un enfant – ne serait-ce que pour l’occuper autrement que par ses querelles. […]

Ils commencèrent donc à aller se coucher à 9 h, tous les soirs – et non plus à 11 h ou minuit, comme pendant leurs épuisantes années de pleine activité. Ils passaient la journée à s’ennuyer, puis allaient au lit. Là, ils se tournaient et se retournaient, à cause de l’heure trop précoce – ou plutôt, elle se retournait, tandis que lui restait immobile, fidèle à son tempérament. Et, que ce soit dû à cette régularité nouvelle, ou à un geste de miséricorde divine, car Dieu aime les familles, voilà qu’au moment même où Mr. Pinner commençait à se dire qu’il valait mieux renoncer – car ils approchaient tous deux de la quarantaine –, Mrs. Pinner se mit soudain à faire ce qu’elle aurait dû faire vingt ans plus tôt : elle entama, l’un après l’autre, tous les changements physiques, parfaitement dans l’ordre et conformes aux précédents, qui mènent – même si Mr. Pinner eut du mal à y croire pendant des mois – à la naissance d’un enfant. Peut-être d’un garçon, ou d’une fille. Voire – c’était son espoir secret – des deux.

Ce fut une fille.

« Ce serait bien ma chance, se dit Mr. Pinner, en voyant à quel point sa femme était absorbée par le bébé, si cette gamine pouvait m’offrir enfin une planche de salut… »

Aussi avait-il l’idée de la faire baptiser Salvation, mais Mrs. Pinner s’y opposa, affirmant que ce n’était pas du tout un prénom pour une fille. Et, comme elle n’avait pas le cœur à se quereller à ce moment-là, ils trouvèrent un compromis : elle s’appellerait Salvatia.

C’est ainsi que Salvatia fut projetée dans le monde, et devint plus tard Sally. Ses parents résistèrent à l’idée qu’on l’appelle Sally, trouvant ce prénom trop commun. Leurs efforts, cependant, furent vains. Les gens étaient incorrigibles. Et l’enfant elle-même, dès qu’elle sut parler, s’obstina à dire qu’elle s’appelait Sally.

En grandissant, elle devint d’une beauté stupéfiante et ce fut bientôt la principale préoccupation des Pinner de savoir comment la cacher au mieux. Cette beauté, qui au début les remplissait de fierté, leur devint rapidement une source d’angoisse.

Octobre 2025

C’est Jean Genet qui d’abord nous a réunis, Agnès et moi. Notre ami commun, Albert Dichy, qui gérait les archives de l’écrivain à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, nous avait mis en contact. Je dirigeais au Seuil une collection, et Albert avait pensé que ce qu’écrivait Agnès pouvait m’intéresser. Elle m’a donné un manuscrit, intitulé La Mouette aux yeux bleus, roman situé à Marseille et dont le protagoniste, jeune professeur, spécialiste de Proust, s’éprenait d’un groupe d’adolescents qui plongeaient dans la mer.

Comment avait-elle eu l’idée de lier le geste littéraire de Proust qui, dans la Recherche, avait fait d’Alfred Agostinelli Albertine, à son propre roman qui opérait une inversion de sexe dans l’autre sens ? Les plongeurs de Marseille devenaient les doubles des «jeunes filles en fleurs » de Balbec. Et elle se faisait l’interprète de leur langage comme Pasolini l’avait fait avec les banlieusards de Rome. […]

Elle vivait alors à Chicago où elle enseignait la littérature, dans une des universités les plus prestigieuses des États-Unis, Northwestern, tout en enquêtant sur la peine capitale. Et elle a poursuivi son œuvre avec un mélange de sérénité et d’angoisse, d’assurance et de doute, en inventant à chaque livre une forme nouvelle, où s’entrelaçaient le journal intime, la fiction, le déplacement, la condensation, l’inversion, comme dans les rêves […]

Lorsqu’on a terminé la lecture d’un livre d’Agnès Clerc, il reste beaucoup de lumière dans notre mémoire de lecteur. Qu’elle parle d’art contemporain, de politique, de deuil, de passion amoureuse ou amicale, d’animaux, de pierres, de plantes, d’envoûtement ou de voyage, qu’elle soit linéaire ou expérimentale, elle travaille en orfèvre des mots et des sensations. Et son propre « je », à la différence de tant de ceux d’écrivains, n’est ni égocentré, ni omniscient. Elle est le témoin des interférences du monde et de soi, elle est attentive aux vibrations de la vie, plus qu’aux relations psychologiques. En cela, elle a une démarche, certes poétique, mais aussi philosophique. […]

Agnès a beaucoup voyagé, a beaucoup traduit, a beaucoup lu, a beaucoup regardé les œuvres d’art de ses contemporains. Il ne s’agit pas de simples considérations esthétiques, mais d’une attention, à travers l’art et les comportements humains, au chaos relationnel lié à une sorte de délitement de la société, où les « sans place » perdent leur voix, si l’on ne recueille pas l’expression de leur désespoir. Mais elle a intériorisé tout ce qu’elle a rencontré, sans jamais opposer soi et les autres, sujet et objet. […]

Lorsqu’on me demande quels auteurs je suis le plus fier d’avoir publiés au Seuil, je dis sans hésiter Agnès Clerc, même si j’ai édité beaucoup d’autres écrivains de talent. Mais aucun autre ne me semble avoir pâti d’un sort aussi injuste en ayant manifesté autant d’originalité. C’est qu’Agnès Clerc, tout en faisant usage d’une sensibilité extraordinairement affinée, ne se prend pas pour objet, ni même pour sujet, dans la mesure où son regard se porte sur ses amis, de diverses générations, de diverses espèces. Dans son deuxième livre, Le Dragon de Lawson, qui raconte son séjour aux États-Unis, comme plus tard Phoenix, c’est une animal insolite de compagnie, un lézard du désert d’Australie qui lui sert d’objet « transitionnel » (tout comme le narrateur de cette « planète minuscule »). […]

Bien sûr, pour aller vite, on pourrait dire que l’œuvre d’Agnès Clerc appartient à l’underground. Mais le concept est désormais galvaudé. C’est une marque déposée : rien de plus contraire à l’esprit de ce livre. S’il est expérimental, c’est malgré soi. L’estampille aurait accrû la notoriété, mais au prix d’un malentendu.

SEPTEMBRE 2025

« Voyant de génie, détenteur de gnose », selon Raymond Abellio, Malcom de Chazal (1902-1981), bien que considéré comme l’un des plus grands écrivains du xxe siècle, est singulièrement méconnu.

Il est né le 12 septembre 1902 à Vacoas, dans une famille fixée à l’île Maurice depuis deux siècles. L’un de ses aïeux, François de Chazal de la Genesté, fut l’ami et le secrétaire du mystérieux comte de Saint-Germain qui lui aurait confié ses secrets avant de disparaître. C’est cet ancêtre qui décida en 1763 de quitter son Auvergne natale pour s’installer à l’Isle de France. […] Après des études d’ingénieur à l’Université de Bâton-Rouge aux U.S.A., il revient s’installer dans son pays natal en 1925 […] Entre 1934 et 1936, il publie plusieurs articles de presse critiquant la gestion désastreuse par les grandes familles blanches propriétaires de l’industrie sucrière. […] En 1938, il trouve un poste d’inspecteur au Electricity & Telephone Department : « Je n’avais rien à faire. J’étais affreusement mal payé. Je fis voir mon incapacité. On me laissa en paix. »

Un jour, en se promenant à Curepipe, il reçoit la grâce d’une illumination extraordinaire, une véritable métanoïa. […] Il reviendra à plusieurs reprises sur cette expérience fondatrice de sa vision du monde : « Je suis un être revenu aux origines… La clé exacte de la vision retournée, je l’eus un jour, dans le jardin botanique de Curepipe… J’avançais dans la lumière de l’après-midi vers une touffe de fleurs d’azalées, et je vis une des fleurs qui me regardait. La fleur devenait subitement un être. » […]

C’est ainsi que naît l’œuvre qui le fera connaître, Sens Plastique. […] En 1947, Jean Paulhan découvre en lui « un occultiste sans tradition ». Pressentant l’importance de sa découverte, il écrit dans Le Figaro littéraire du 11 octobre : « Ça n’arrive pas tous les jours de rencontrer un écrivain de génie que personne ne connaît. En voici un. » Il convainc Gallimard de publier Sens Plastique et, deux ans plus tard, La Vie Filtrée. André Breton dit de même : « Je n’hésite pas à voir le plus grand événement de nos jours dans la publication de l’œuvre de Malcolm de Chazal. » […] Francis Ponge le félicite en ces termes : « Quel merveilleux pouvoir est le vôtre de fracturer ainsi les portes du concret… Tous ceux à qui je montre votre livre le considèrent comme un événement sensationnel dans notre littérature, où il vient de tomber à la façon un peu d’un aérolithe. » […]

Quelques mois plus tard, à Souillac, Malcolm a l’inspiration de son roman Petrusmok. Il consacre son temps libre en pérégrinations dans un état d’identification avec la montagne : « Petrusmok est une révélation immédiate de la pierre… J’ai rêvé au sein de la pierre, mais ce qui jaillissait était l’essence mythique du mont. » Dans Petrusmok, Malcolm invente avec une débauche de couleurs et de visions la mythologie fondatrice de son île. Selon lui, l’île Maurice est le dernier vestige de la Lémurie, vaste continent qui s’étendait en forme de croissant de Ceylan à la Patagonie avant d’être englouti comme l’Atlantide. […] La synthèse de son œuvre, L’Homme et la Connaissance, préfacée par Raymond Abellio, paraît en 1974. Il meurt quelques années plus tard, le 1er octobre 1981. […]

À l’étroit dans une petite île dont il disait lui-même : « Ce pays cultive la canne à sucre et les préjugés », Malcolm de Chazal s’est voulu le chantre de l’universalité, de l’Un caché derrière les apparences de la multiplicité. […] En cela, il est proche de la métaphysique orientale : « La poésie métaphysique est semblable aux Upanishads en tant qu’essence d’approche de l’absolu, mais elle veut ici expliquer les védas de l’être et de la vie, hors de toute Révélation, par la voie médiate vers Dieu qu’est le monde visible qu’elle transsubtancie pour s’en servir comme hostie intermédiaire vers Dieu. » La fonction du poète est de lever le voile des apparences afin de révéler les mystères à ceux qui en sont dignes : « … les Upanishads, à quoi mon œuvre est comparée, et qui est la métaphysique même, n’ont d’autre but que nous faire voir derrière le rideau au-delà du voile des apparences. » […]

L’Inde est la véritable patrie du poète : « Je reste occidental, par mes hérédités, par ma langue, par ma manière de manger et de m’exprimer. Mais mon âme est sur le Gange et à Bénarès. Je respire l’Inde. » L’Inde est la véritable patrie de la métaphysique. L’Inde est le pays de la Vie : « Il n’est un mystère pour personne à Maurice que je prône l’hindouisme. Et la raison en est que l’Inde cherche Dieu dans la vie, parmi les fleurs, les prés, dans les eaux et le feu, sur l’aile de l’oiseau, autant que dans le regard d’un enfant, dans la voix de la femme et la communion humaine. »[ …]

Nombre de ses ouvrages, publiés à compte d’auteur n’ont jamais été réédités. Ainsi La Parole, imprimé en 1955 à 50 exemplaires, hors commerce. […] Il nous a semblé indispensable de rééditer ce trésor inestimable afin d’éviter qu’il ne retombe dans les oubliettes de la littérature. C’est pourtant le chef-d’œuvre, voire le Grand Œuvre de Malcolm, puisque cet immense poème métaphysique nous abreuve à la source même de l’inspiration chazalienne. Poète de l’inexprimable, Malcolm de Chazal se fait le porte-parole du Verbe divin. La Parole retrace le cycle cosmique de la chute de l’homme ici-bas, de l’initiation de l’être souffrant dans ses chaînes et de sa remontée vers la lumière.

La Parole est annonce du Royaume. « La Parole est ce par quoi la vie est une, et qui fait de l’homme le fils aîné de la Nature. La Nature est la Parole, dont l’homme s’est échappé… On a inventé un Ciel à atteindre, alors qu’il est là devant nos yeux… Il ne saurait y avoir d’autre sens à la vie que de passer de la condition de jour-et-nuit au Jour Absolu, du monde où la porte s’ouvre et se ferme au monde de l’Ouverture à jamais. »

JUIN 2025

« Entre Okayama et Hiroshima, se trouve une petite ville appelée Onomichi. J’y ai vécu sept ans avec mes parents, alors que nous pensions ne faire qu’un bref séjour dans cette localité de bord de mer. Il n’y avait qu’une école de filles et c’est là que je me suis inscrite. Elle possédait une bibliothèque qui proposait des livres comme Le Sentier du bout du monde, La Légende des huit chiens ou Les Deux Vierges dans le grenier de Nobuko Yoshiya.

« Dans cette école, les classes et le dortoir avaient des fenêtres avec une belle vue, mais il régnait dans la bibliothèque une atmosphère lugubre : on y entreposait des accessoires de sport, comme des haltères et des roues métalliques. À quelque heure qu’on y aille, elle était déserte. Dans cette salle de lecture, j’ai lu Croc-Blanc et La Tuile de Miekichi Suzuki. […]

« Comme mes parents parcouraient la région, de ville en village, pour leur métier de marchands ambulants, une nuit ici, une nuit là, je détestais retrouver la maison déserte en rentrant de l’école, et en quatre ans j’ai obtenu mon diplôme secondaire, en passant pratiquement tout mon temps dans cette sinistre bibliothèque.

« Élève discrète, je n’avais pour ainsi dire aucun camarade proche de moi. Sauvage et étrange, je pense que je ne voulais pas d’amis, car j’étais naturellement timide » (Fumiko Hayashi, « Autobiographie littéraire » dans Une femme célèbre).

*

Fumiko Hayashi (1903-1951) se présentant elle-même ici dans une brève autobiographie littéraire, c’est à elle que nous laisserons la parole pour ce nouveau recueil.

Elle a eu l’occasion de dire combien sa lecture de la littérature russe, classique et prolétarienne, et sa connaissance de la littérature française naturaliste (notamment l’œuvre de Charles-Louis Philippe) l’ont influencée. On le vérifiera notamment dans ses pages intimistes, aux accents tchékhoviens. Grande lectrice d’Andersen, elle a écrit de nombreux contes animaliers dans lesquels un mélange d’ironie et d’humanisme chaleureux montre ce qu’elle lui doit.

On comparera souvent (elle, la première) son parcours à celui du Martin Eden de Jack London. Mais elle est profondément japonaise. Marquée par les difficultés sociales du Japon de l’entre-deux-guerres, de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre, cette romancière qui fut aussi une grande voyageuse, en Europe et en Sibérie, et un reporter de guerre en Indonésie, décrit de manière poignante, à travers le regard d’un enfant ou dans le destin d’un animal, la lutte de ses compatriotes contre la pauvreté ou pour la dignité, elle qui a connu, dans sa jeunesse, les plus grandes difficultés économiques et dont la vie sentimentale a été aventureuse.

Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, de son vivant et après sa mort, notamment par Mikio Narusé, ce qui n’a fait qu’augmenter la très grande notoriété que lui avait déjà value son œuvre, immédiatement acclamée par le public et par ses confrères, romanciers, critiques et poètes.

Son style, à la fois cru et métaphorique, possédait, dans sa fluidité et son classicisme que des expressions modernes ou populaires pouvaient casser, le pouvoir d’être accessible aux enfants et aux âmes simples et de séduire les lecteurs les plus exigeants.

Elle a pris, de ce fait, une importance capitale dans l’histoire de la littérature du XXe siècle, au même titre que ses collègues hommes, Natsumé Sôseki, Mori Ôgai, Nagai Kafû et Osamu Dazai dont elle partage le pessimisme désabusé et une exceptionnelle sensibilité poétique dans son observation de la vie quotidienne et sa description des paysages urbains ou campagnards.

Sa très grande culture littéraire lui permettait de mettre, pour sa propre œuvre, la barre très haut, tout en sachant, grâce à sa longue fréquentation très variée des milieux pauvres, placer sa narration au niveau de lecteurs peu éduqués.

Son nom compte parmi les plus grands de la littérature féminine, d’Ichiyô Higuchi à Yûko Tsushima, et de la littérature tout court, et au même titre que Carson McCullers, Katherine Mansfield, Jean Rhys, Anna Maria Ortese et Karen Blixen – pour lui donner des équivalentes occidentales dans l’univers des grandes nouvellistes. Elle fait, au Japon, l’objet d’un véritable culte.

MAI 2025

D’une grande variété de thématiques, les cinq nouvelles publiées ici sous le titre L’Étrange Expérience d’un misogyne sont traduites pour la première fois en français.

O’Haru, qui raconte l’histoire d’une geisha japonaise avec une très sûre qualité d’information quant aux traditions japonaises, a été écrit en avril 1897 lorsque Jack London n’avait pourtant encore que 21 ans. The Mahatma’s Little Joke (Le petit jeu du Mahatma), bref conte philosophique qui remet en cause, sur un mode humoristique, les fondements mêmes de l’identité individuelle, a été écrit le mois suivant.

The Strange Experience of a Misogynist (L’étrange expérience d’un misogyne) est la nouvelle la plus ample. Que se passerait-il si du jour au lendemain les femmes disparaissaient de la face de la terre ? Cette sorte de dystopie, bien plus sérieuse et profonde qu’il n’y paraît, poussée jusqu’à lses conséquences les plus inattendues, a été quant à elle écrit entre mai et septembre 1897.

The Plague Ship (Épidémie à bord), plus proche des thèmes martimes habituels à Jack London, a été rédigé entre septembre et décembre de cette même année. Enfin A Dream Image (Une image de rêve), magnifique idylle teintée d’éléments presque fantastiques, a été rédigé en 1898.

Ces cinq nouvelles, envoyées à des revues par le tout jeune homme, ont été reprises dans l’édition complète des nouvelles de Jack London (The Complete Short Stories of Jack London) publiée par Stanford University Press en 1993. Elles marquent l’extraordinaire précocité de Jack London comme écrivain. On sait qu’il a publié son premier texte à 17 ans, en novembre 1893. Il venait de gagner le concours organisé par le San Francisco Morning Call, avec une nouvelle intitulée Typhoon off the coast of Japan (Un typhon au large des côtes du Japon).

Il abordera, au cours de sa carrière d’écrivain, les genres littéraires les plus variés, du récit au roman, de l’essai au théâtre, mais restera toute sa vie fidèle à ce genre littéraire de la nouvelle qu’il amènera à une forme de perfection.

De son vivant, ce ne sont pas moins de seize recueils de nouvelles qui paraîtront : The Son of the Wolf (Le Fils du loup), 1900 ; The God of His Fathers (Le Dieu de ses pères), 1901 ; Children of the Frost (Les Enfants du froid), 1902 ; The Faith of Men (La Foi des hommes), 1904 ; Tales of the Fish Patrol (Patrouille de pêche), 1905 ; Moon-Face (Pleine-Lune), 1906 ; Love of Life (L’Amour de la vie), 1907 ; Lost Face (La Face perdue), 1910 ; When God Laughs (Quand Dieu ricane), janvier 1911 ; South Sea Tales (Contes des mers du sud), septembre 1911 ; The House of Pride (L’Île des lépreux), mars 1912 ; A Son of the Sun (Un fils du soleil), mai 1912 ; Smoke Bellew (Belliou la Fumée), octobre 1912 ; The Night Born (Née de la nuit), 1913 ; The Strength of the Strong (La Force des forts), 1914 ; The Turtles of Tasman (Les Tortues de Tasmanie), 1916.

Quatre recueils de nouvelles ont paru après sa mort : The Human Drift (L’Humanité en marche), 1917 ; The Red One (Le Dieu rouge), 1918 ; On the Makaloa Mat (Histoires des îles), 1919 ; Dutch courage (Courage hollandais), 1922.

De nombreuses autres nouvelles, et non des moindres, sont toutefois restées en marge de ces recueils. On citera pour exemple la nouvelle la plus fameuse de London, To Build a Fire (Construire un feu), écrite en 1892 et réécrite en 1908, qui ne fait partie d’aucun des recueils énumérés. On peut également citer les trois nouvelles écrites par Jack London en 1898 après l’expédition au Klondike qui n’ont été publiées en recueil qu’en 1983 sous le titre A Klondike Trilogy (Neville Publishing, Santa Barbara, Californie).

Les cinq nouvelles de L’Étrange Expérience d’un misogyne témoignent de l’éternelle jeunesse d’un écrivain formé dès l’âge de 14 ans par les plus rudes expériences professionnelles et qui n’a cessé cependant de mûrir une réflexion d’une étonnante profondeur et d’une humanité toujours extraordinairement émouvante.

MARS 2025

« Le vent est la seule voix de l’érable, frémissante, véhémente – de tant de feuilles soudain brassées, autrement perdues dans sa masse immobile… » Ce livre est le septième volume de l’œuvre d’une vie : l’Opus incertum, de Roger Munier. 

Singulier projet mené année après année, à chaque instant du jour, pour capter un peu de ce qui fait l’essentiel de notre commune destinée de vivants : « Une autobiographie, mais qui ne serait faite que des moments impersonnels où l’être s’est senti traversé. »

Avec la même intransigeante lucidité et la même sereine obstination qu’un Montaigne, Roger Munier s’essaie à écrire ce qui sans cesse, en même temps que la vie, lui échappe : « Je fais, dans ces notes, un demi-pas vers l’inconnu – mon inconnu ou l’inconnu – parfois un autre moindre encore, parfois un pas en retrait. Mais peu à peu j’avance dans l’incertain. Au total j’avance. »

Si vastes sont ces territoires de l’incertain, comment s’y repérer ? Pourquoi noter ceci plutôt que cela ? « Ne viennent ici, en surface, que les faibles éclats d’une souterraine incandescence, en continuelle esquive, en sourde présence continuelle. » 

Brèves révélations, à la manière de haïkus, bien plutôt que témoignages d’une pensée délibérée et concertée : « M’insérer dans l’écriture liée du discours me coûte de plus en plus. » 

Il n’y a de recherche possible que dans le plus grand dénuement, détaché de tous les savoirs, de toutes les sagesses et de l’idée même d’une recherche : « Nous ne disons que poussés à dire. Le dire n’est que cet élan, dire et non-dire, dire de l’élan. Disant l’élan, le dire dit peu. Dit un à-dire, toujours différé. » 

Cet élan qui vient du dedans, cette poussée qui traverse les mots, encore faut-il se donner la peine de les écouter et de loyalement les servir : « Tous ces éclats – moins fragments ou aphorismes qu’éclats. Souvent faibles éclats comme ceux, mouvants, agités, intermittents, d’une lampe-tempête… » 

Une lumière est là cependant, aussi faible soit-elle et battue par les vents. Il faut continuer d’avancer, pas après pas, sans se soucier de ce qui adviendra. Dans un abandon si total qu’il peut ressembler à une indéfectible, une inlassable confiance. Par-delà les échecs, par-delà les renoncements : « Nous ne savons peut-être rien de la pensée, dont nous ne manipulons que les restes. Comme je fais ici. »  

Jusque dans les premières atteintes de l’âge et le désarroi de l’époque, la ferveur reste intacte qui, sans cesse à nouveau, reconduit ce projet insensé de découvrir ce qu’est l’homme et ce que signifie son bref passage en ce monde. 

« Peu à peu j’avance dans l’incertain. Au total j’avance. » Peu importe que cette avancée achoppe toujours sur le dernier seuil : « Toute œuvre est pour son auteur une quête d’identité. Les plus grandes sont le fait de ceux qui ne la trouvent pas. »
 

FÉVRIER 2025

Mahleriana. Tel est le titre qu’avait donné à l’origine la violoniste Natalie Bauer Lechner (1858-1921) aux souvenirs des Conversations qu’elle avait eues avec le compositeur autrichien Gustav Mahler entre 1890 et 1901 et qui sont ici présentées dans une toute nouvelle édition. Pour cette violoniste virtuose, le terme Mahleriana fait, bien sûr, directement écho aux Kreisleriana, le célèbre recueil de pièces pour piano composé par le jeune Robert Schumann et dédié à celle dont il était à l’époque follement amoureux : Clara Wieck, qu’il allait prendre deux ans plus tard pour épouse.

La jeune Natalie Bauer, récemment séparée d’Alexander Lechner rêvait-elle secrètement de devenir l’épouse du brillant compositeur et chef d’orchestre – non sans ironie identifié au fantasque et misanthrope maître de chapelle Johannes Kreisler imaginé par E. T. A. Hoffmann ? Était-elle amoureuse de ce jeune pianiste qui, au terme d’une ascension fulgurante, allait devenir, à 37 ans, l’un des plus jeunes directeurs du prestigieux Opéra de Vienne ? […]

Comme les Kreisleriana, les Mahleriana sont des fragments. Ils ne sauraient constituer un journal intime, dans lequel on suivrait pas à pas, parfois d’une manière si détaillée qu’on en perdrait le fil, le déroulé de la vie du musicien. Ici, le fait même que Natalie Bauer-Lechner n’ait jamais vécu avec Mahler et que, jusqu’en 1897, elle n’habitait pas non plus dans la même ville que lui, rendait impossible la relation régulière des événements du quotidien du compositeur.[…] Publiés avec autant de fidélité que de discernement, deux ans après sa mort, par John Killian, son neveu par alliance, ces souvenirs se présentent en effet comme une succession de textes relativement courts. Les titres qu’elle même leur a donnés suggèrent presque systématiquement les sujets abordés (« Comment Mahler dirigeait », « Tourments de la création » ou « Sur le premier mouvement de la Troisième Symphonie »). Parfois, l’en-tête n’est constitué que d’une date, même s’il s’agit plutôt alors, en général, d’une sous-section d’un ensemble plus vaste.

Les Conversations ne cherchent nullement à être discursives de part en part. Elles constituent, pour cette raison, un témoignage de première main très fiable et une incomparable mine d’informations pour les musiciens et les chercheurs. Tout spécialiste de Mahler qui se respecte connaît – presque par cœur – les précieux commentaires du maître tels que les a scrupuleusement rapportés Natalie Bauer-Lechner.[…] L’aspect fragmentaire des Conversations est à ce point assumé que leur lecture peut donner le tournis au lecteur non averti. Au gré des circonstances, le propos passe sans transition d’un thème à un autre, et une même idée peut être reprise et développée à des moments différents. Par ailleurs, Natalie alterne en permanence les styles direct et indirect. Tantôt c’est elle qui rapporte les propos de Mahler, tantôt c’est Mahler qui s’exprime directement. […]

On sait que Natalie Bauer-Lechner consignait régulièrement ses souvenirs, presque au rythme d’un journal intime. Une fois seule dans sa chambre, le soir, elle transcrivait sur le papier le contenu de ses discussions du jour avec Mahler. La jeune femme était pleinement consciente de l’importance que pourraient revêtir plus tard les déclarations d’un homme qu’elle admirait profondément et qu’elle savait déjà être un génie. Pour autant, on ne trouve chez elle ni flagornerie ni propos grandiloquent à l’égard du maître. […] Rien ne semble, dans ses propos, laisser la place à l’interprétation subjective. Si les métaphores abondent et donnent un caractère très littéraire, voire poétique, à certains passages, jamais elles ne sont pas de l’invention de l’écrivaine. Elles ne visent pas à décrire la manière dont elle-même, en tant que musicienne, ressent la musique de Mahler. De cela, il n’est presque jamais question. Elles visent à approcher au plus près et au plus juste la pensée d’un compositeur.

Ce constant souci d’exactitude fait de ces Conversations un texte tout à fait à part dans l’histoire de la musique. Par comparaison, Alma Schindler, qui, devenue Alma Mahler, chassera la jeune musicienne de la vie du compositeur, est infiniment moins fiable dans ses déclarations sur son mari. Alma Mahler ressemble en cela beaucoup à Cosima Wagner, qui a largement censuré ou remanié le texte autobiographique que lui a dicté Wagner (Mein Leben) à seule fin de ne pas écorner sa propre image. La jeune admiratrice de Mahler n’est pas ce genre de femme. Peu lui importe l’image qu’elle laisse d’elle-même à travers ses textes. Seul compte pour elle de transmettre les propos de l’artiste admiré avec la plus grande véracité. […]

Les trois symphonies dont la jeune musicienne voit pas à pas, chaque été, la gestation, forment un groupe homogène, celui des symphonies dites « Wunderhorn ». Chacune d’entre elles – la Deuxième (1894), la Troisième (1896) et la Quatrième (1900) – fait appel, en effet, à des textes tirés du recueil Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant) publié par Arnim et Brentano en 1804. Ces poèmes populaires, souvent naïfs, stimulent l’imagination du jeune compositeur qui en tire de véritables fresques sonores fantastiques, mêlant les sons familiers de la rue, les sonneries imaginaires du monde de l’enfance et une magistrale technique symphonique.

Durant ces mêmes années où elle assiste à la maturation de ce style, Natalie Bauer-Lechner voit également décoller la carrière du chef d’orchestre. Celui qui, de 1891 à 1897, en tant que erster Kapellmeister a dirigé l’orchestre du Théâtre de la ville de Hambourg prend en 1897 la tête du prestigieux Opéra de Vienne. Mahler est alors surtout connu pour ses interprétations des grandes œuvres du répertoire et comme celui qui révolutionne le genre de l’opéra. En faisant venir Alfred Roller pour les décors de ses productions viennoises, il ouvre le champ à une modernité théâtrale dont tout le xxe s’emparera. Grâce à lui, les opéras de Mozart et de Wagner sont réellement devenus modernes.

C’est à ces événements artistiques majeurs qu’assiste Natalie Bauer-Lechner durant les saisons musicales de la capitale autrichienne. À cœur ouvert, Mahler lui fait part de ses enthousiasmes, ses projets, ses analyses et ses difficultés. La jeune musicienne en prend note et, grâce à elle, nous pouvons les partager comme sur le vif. Mais, bien plus secrets et passionnants, ce sont aussi tous les intenses moments de création, de réflexion et de doute traversés chaque été par le compositeur dont la jeune femme est le témoin privilégié lorsqu’il se met à composer dans ses fameux «Komponierhäuschen» (cabanons de composition), sur les rives de l’Attersee puis du Wörthersee. Lire les Conversations de Natalie Bauer-Lechner, c’est pénétrer dans l’antre du génie. C’est aussi entrer dans la fabrique de la modernité. Car c’est bien cela qui est ici en jeu.

À la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, au moment où la capitale autrichienne est plus effervescente que jamais, où la psychanalyse livre les secrets de nos âmes – et de celle de Mahler qui ira, plus tard, voir le docteur Freud –, où la Sécession viennoise invente une nouvelle manière de penser le monde, où Klimt révolutionne la peinture, Mahler imagine ce qu’il nomme des « symphonies-mondes ». […] On ne redira jamais assez combien il est fondamental de disposer, pour ces précieuses Conversations avec Mahler, d’une traduction fidèle, car en plus de jouer merveilleusement du violon, cette femme remarquable savait également écrire avec autant de précision que de sensibilité. Pour toutes ces raisons, le présent ouvrage fera date auprès des amoureux de la musique et des arts.

JANVIER 2025

Depuis sa naissance, sa mère ne lui avait jamais coupé les cheveux. Quand elle arriva à Paris en 1893, sa natte était si longue qu’elle frappait tous ses interlocuteurs : Jules Renard nous la représente après un spectacle au théâtre de l’Œuvre, au milieu de Rachilde, Courteline, Maeterlinck et Mallarmé, « traînant la corde à puits de ses cheveux ». Elle les aurait gardés ainsi longtemps si son mari n’avait décidé en 1892 qu’elle devait ressembler à Polaire, l’actrice qui portait les cheveux à la garçonne et incarnait sur la scène le rôle de Claudine. […]

Comment devenir soi-même quand, à l’autorité sans partage d’une mère, succède la férule d’un mari ? Parée de l’innocence de tous ses souvenirs d’enfance campagnarde, Colette n’a pas tardé cependant à trouver les moyens de préserver contre tous ce qu’elle avait de plus cher, sa liberté. La popularité inattendue de Claudine, le personnage de ses premiers romans, ne s’explique pas autrement. La naïveté de la jeune fille est sans cesse démentie par ses attitudes audacieuses et son indépendance farouche. […]

Très vite, la provinciale est devenue en fait une vraie Parisienne, habituée de tous les salons et salles de spectacle, connue des gens du monde comme des milieux artistiques. Dès ses premières années à Paris, la voici dans les cénacles de Madeleine Lemaire et de Mme Arman de Caillavet. Elle y rencontre Proust, « jeune et joli garçon de lettres » : « De grandes orbites bistrées et mélancoliques, note-t-elle, un teint parfois rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée… » Elle avoue cependant n’avoir « guère de goût pour sa très grande politesse » et ses manières de « petit complimenteur».

La jeune provinciale a vite compris les usages de la société parisienne et, si elle ne s’y est jamais sentie à l’aise, n’ayant pas vraiment la culture ni les manières pour y briller, elle a promptement su comment y jouer sa partie : « L’instinct de dissimuler, écrit-elle, ne s’est pas taillé une part très large dans mes différentes vies. Il m’importait, comme à beaucoup de femmes, d’échapper au jugement de certains êtres, que je savais sujets à l’erreur, enclins à une certitude proclamée sur un ton affecté d’indulgence. Un tel traitement nous pousse, nous femmes, à nous écarter de la vérité simple comme d’une mélodie plate et sans modulations, à nous plaire au sein du demi-mensonge, du demi-silence et des demi-évasions. » […]

« Nous femmes » : il n’est pas si fréquent que Colette se revendique de sa féminité pour justifier son comportement. Plus souvent elle joue avec l’ambiguïté entre les genres comme on le voit sur bien des photos où elle se montre en cheveux courts et pantalon. Mais « demi-mensonge » veut dire tout autant « demi-vérité » : c’est une autre manière de désigner cette « franchise rusée » qui a si bien réussi à Claudine et fera la gloire de Colette. […]

Colette est consciente néanmoins que sa culture d’autodidacte ne va pas sans de graves lacunes en bien des domaines. Aussi s’y aventure-elle le moins possible. «Il y a trois parures qui me vont très mal : les chapeaux empanachés, les idées générales et les boucles d’oreilles. » De même qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, elle a compris qu’on écrit avec des mots et non avec des idées. Elle en prend volontiers son parti : « Un esprit fatigué continue au fond de moi sa recherche de gourmet, veut un mot meilleur, et meilleur que meilleur. Heureusement, l’idée est moins exigeante, et bonne fille pourvu qu’on l’habille bien. » La recherche forcenée du mot juste, le souci de la phrase qui tombe droit seront ses obsessions permanentes. […]

Sans cesse, il faut retourner aux choses, se situer au plus près d’elles, pour ne pas se laisser prendre au piège du langage. Qu’un merle noir, « oxydé de vert et de violet », se présente dans un cerisier, sa mère Sido souffle aussitôt à Colette : «Chut !… Regarde !… » Se taire, observer, Colette n’oubliera jamais la leçon : « Nous ne regardons, nous ne regarderons jamais assez, jamais assez juste, jamais assez passionnément. » Les mots viennent après, ils sont toujours un peu à côté, en porte-à-faux. Il faudrait que les choses puissent parler d’elles-mêmes, qu’elles soient entièrement là dans ce qui est dit : « Je me souviens, écrit Colette à sa grande amie Marguerite Moreno, qu’en m’endormant un jour près d’une petite rivière tumultueuse (j’adorais dormir en plein air) le langage de l’eau s’est transformé, traduit en langue humaine, quand j’ai passé de la veille au rêve. Mais tout s’est effacé au réveil, come il se doit. » […]

Tout le monde était musicien dans la famille de Colette et elle-même voyait dans la musique sa véritable vocation. Elle jouait bien du piano et pouvait à l’occasion accompagner une chanteuse dans une mélodie de Duparc. Critique musicale, elle s’était rendue plusieurs fois à Bayreuth. Par son mari, elle avait connu Fauré et Debussy. À la demande du directeur de l’Opéra de Paris, elle avait écrit le livret de L’Enfant et les Sortilèges qui fut mis en musique par Ravel et créé à Monte-Carlo en 1925.

Elle qui n’avait pas eu pour destin de composer, c’est en musicienne qu’elle essayait d’écrire, même si les mots ne lui offraient qu’un matériau usé : « Écrire, au lieu de composer, c’est connaître la même recherche, mais avec une transe moins illuminée, et une récompense plus petite. Si j’avais composé au lieu d’écrire, j’aurais pris en dédain ce que je fais depuis quarante ans. Car le mot est rebattu, et l’arabesque de musique éternellement vierge… » […]

Colette aime la métaphore du jardinage, elle qui a eu tant de jardins et y a investi tant de temps et d’énergie : « Le désordre dans les jardins que je dirigeai fut toujours une simulation. Un certain échevèlement ne s’obtient qu’avec la collaboration du sécateur. » Il est agréable que le jardin paraisse exubérant de vie et de beauté sauvage et dissimule autant que possible l’intervention du jardinier. Pas de plantes rares ni de tailles savantes. Il est bon de faire croire que tout s’est fait spontanément. Demi-mensonge.

Il est à cet égard chez Colette une autre métaphore révélatrice : celle du maquillage. On sait que Colette a créé en 1932 une marque de cosmétiques portant son nom. Le premier institut de beauté fut inauguré le 1er juin à Paris au 6, rue de Mirosmesnil. Une succursale ouvrit l’été suivant sur le port de Saint-Tropez. Colette y exerça elle-même ses talents. Ce goût pour les soins du visage n’était pas nouveau chez elle. « Le visage humain, écrit-elle, fut toujours mon grand paysage. » […]

Nombreuses sont chez Colette les métaphores de l’écriture. En voici une autre : la pantomime. Lorsqu’en 1905, la rupture avec Willy est devenue fatale, Colette a cherché un métier nouveau qui puisse la débarrasser de l’influence de l’homme de lettres et assurer sa subsistance. Elle décide d’apprendre l’art du mime et prend des cours auprès de Georges Wague, héritier du fameux Deburau que Jean-Louis Barrault immortalisera dans Les Enfants du Paradis, de Marcel Carné. […] Au théâtre comme en littérature, elle fait avec ce qu’elle a : « On me reconnaît une “mimique précise”, une “diction nette” et une “plastique impeccable”. C’est très gentil. C’est même plus qu’il n’en faut. » Comme sa force en littérature est de faire sentir le grain des choses, son succès au théâtre sera de s’en tenir à la partie la plus physique du spectacle. […]

Le journalisme pourrait être une autre métaphore de sa manière d’être écrivaine. Après le théâtre, c’est la presse qui est devenue vers 1910 son nouveau gagne-pain. Elle y excelle. Au fur et à mesure des années, elle est accueillie par Le Matin, Le Figaro, Vogue, Paris-Soir, Marie-Claire… « Une grande journaliste égarée dans le roman », ira jusqu’à écrire d’elle Jean Paulhan au lendemain de sa mort. Qu’on ne cherche pas cependant dans ses articles des développements intellectuels ni des exercices littéraires : son style particulier – et son apport au journalisme – est de s’en tenir aux faits. Tout son art se borne à les faire ressortir par la vivacité et la précision de l’écriture.

Qu’elle assiste au procès de la bande à Bonnot, elle essaie de s’en tenir strictement à ce qu’elle voit et dénonce chez les accusés eux-mêmes le vertige de mots dans lequel ils se sont enfermés : « Le poison de la littérature !… En lisant les interrogatoires, en écoutant parler les accusés, je ne puis m’empêcher de voir en eux des intoxiqués. Les moins atteints, les plus incultes, cèdent au besoin théâtral d’étonner le jury et le public. »

Colette n’idéalise pas : elle s’en est fait une règle en toutes choses. Mais elle n’est pas dupe non plus de ses prétendues vérités : « Il faut bien faire ce que l’on peut, déclare-t-elle avec malice, non pas pour mentir – ce n’est pas pour le plaisir du mensonge –, mais il faut bien tromper un peu ses meilleurs amis. »