Avec Mahler, dans l’antre du génie
Mahleriana. Tel est le titre qu’avait donné à l’origine la violoniste Natalie Bauer Lechner (1858-1921) aux souvenirs des Conversations qu’elle avait eues avec le compositeur autrichien Gustav Mahler entre 1890 et 1901 et qui sont ici présentées dans une toute nouvelle édition. Pour cette violoniste virtuose, le terme Mahleriana fait, bien sûr, directement écho aux Kreisleriana, le célèbre recueil de pièces pour piano composé par le jeune Robert Schumann et dédié à celle dont il était à l’époque follement amoureux : Clara Wieck, qu’il allait prendre deux ans plus tard pour épouse.
La jeune Natalie Bauer, récemment séparée d’Alexander Lechner rêvait-elle secrètement de devenir l’épouse du brillant compositeur et chef d’orchestre – non sans ironie identifié au fantasque et misanthrope maître de chapelle Johannes Kreisler imaginé par E. T. A. Hoffmann ? Était-elle amoureuse de ce jeune pianiste qui, au terme d’une ascension fulgurante, allait devenir, à 37 ans, l’un des plus jeunes directeurs du prestigieux Opéra de Vienne ? […]
Comme les Kreisleriana, les Mahleriana sont des fragments. Ils ne sauraient constituer un journal intime, dans lequel on suivrait pas à pas, parfois d’une manière si détaillée qu’on en perdrait le fil, le déroulé de la vie du musicien. Ici, le fait même que Natalie Bauer-Lechner n’ait jamais vécu avec Mahler et que, jusqu’en 1897, elle n’habitait pas non plus dans la même ville que lui, rendait impossible la relation régulière des événements du quotidien du compositeur.[…] Publiés avec autant de fidélité que de discernement, deux ans après sa mort, par John Killian, son neveu par alliance, ces souvenirs se présentent en effet comme une succession de textes relativement courts. Les titres qu’elle même leur a donnés suggèrent presque systématiquement les sujets abordés (« Comment Mahler dirigeait », « Tourments de la création » ou « Sur le premier mouvement de la Troisième Symphonie »). Parfois, l’en-tête n’est constitué que d’une date, même s’il s’agit plutôt alors, en général, d’une sous-section d’un ensemble plus vaste.
Les Conversations ne cherchent nullement à être discursives de part en part. Elles constituent, pour cette raison, un témoignage de première main très fiable et une incomparable mine d’informations pour les musiciens et les chercheurs. Tout spécialiste de Mahler qui se respecte connaît – presque par cœur – les précieux commentaires du maître tels que les a scrupuleusement rapportés Natalie Bauer-Lechner.[…] L’aspect fragmentaire des Conversations est à ce point assumé que leur lecture peut donner le tournis au lecteur non averti. Au gré des circonstances, le propos passe sans transition d’un thème à un autre, et une même idée peut être reprise et développée à des moments différents. Par ailleurs, Natalie alterne en permanence les styles direct et indirect. Tantôt c’est elle qui rapporte les propos de Mahler, tantôt c’est Mahler qui s’exprime directement. […]
On sait que Natalie Bauer-Lechner consignait régulièrement ses souvenirs, presque au rythme d’un journal intime. Une fois seule dans sa chambre, le soir, elle transcrivait sur le papier le contenu de ses discussions du jour avec Mahler. La jeune femme était pleinement consciente de l’importance que pourraient revêtir plus tard les déclarations d’un homme qu’elle admirait profondément et qu’elle savait déjà être un génie. Pour autant, on ne trouve chez elle ni flagornerie ni propos grandiloquent à l’égard du maître. […] Rien ne semble, dans ses propos, laisser la place à l’interprétation subjective. Si les métaphores abondent et donnent un caractère très littéraire, voire poétique, à certains passages, jamais elles ne sont pas de l’invention de l’écrivaine. Elles ne visent pas à décrire la manière dont elle-même, en tant que musicienne, ressent la musique de Mahler. De cela, il n’est presque jamais question. Elles visent à approcher au plus près et au plus juste la pensée d’un compositeur.
Ce constant souci d’exactitude fait de ces Conversations un texte tout à fait à part dans l’histoire de la musique. Par comparaison, Alma Schindler, qui, devenue Alma Mahler, chassera la jeune musicienne de la vie du compositeur, est infiniment moins fiable dans ses déclarations sur son mari. Alma Mahler ressemble en cela beaucoup à Cosima Wagner, qui a largement censuré ou remanié le texte autobiographique que lui a dicté Wagner (Mein Leben) à seule fin de ne pas écorner sa propre image. La jeune admiratrice de Mahler n’est pas ce genre de femme. Peu lui importe l’image qu’elle laisse d’elle-même à travers ses textes. Seul compte pour elle de transmettre les propos de l’artiste admiré avec la plus grande véracité. […]
Les trois symphonies dont la jeune musicienne voit pas à pas, chaque été, la gestation, forment un groupe homogène, celui des symphonies dites « Wunderhorn ». Chacune d’entre elles – la Deuxième (1894), la Troisième (1896) et la Quatrième (1900) – fait appel, en effet, à des textes tirés du recueil Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant) publié par Arnim et Brentano en 1804. Ces poèmes populaires, souvent naïfs, stimulent l’imagination du jeune compositeur qui en tire de véritables fresques sonores fantastiques, mêlant les sons familiers de la rue, les sonneries imaginaires du monde de l’enfance et une magistrale technique symphonique.
Durant ces mêmes années où elle assiste à la maturation de ce style, Natalie Bauer-Lechner voit également décoller la carrière du chef d’orchestre. Celui qui, de 1891 à 1897, en tant que erster Kapellmeister a dirigé l’orchestre du Théâtre de la ville de Hambourg prend en 1897 la tête du prestigieux Opéra de Vienne. Mahler est alors surtout connu pour ses interprétations des grandes œuvres du répertoire et comme celui qui révolutionne le genre de l’opéra. En faisant venir Alfred Roller pour les décors de ses productions viennoises, il ouvre le champ à une modernité théâtrale dont tout le xxe s’emparera. Grâce à lui, les opéras de Mozart et de Wagner sont réellement devenus modernes.
C’est à ces événements artistiques majeurs qu’assiste Natalie Bauer-Lechner durant les saisons musicales de la capitale autrichienne. À cœur ouvert, Mahler lui fait part de ses enthousiasmes, ses projets, ses analyses et ses difficultés. La jeune musicienne en prend note et, grâce à elle, nous pouvons les partager comme sur le vif. Mais, bien plus secrets et passionnants, ce sont aussi tous les intenses moments de création, de réflexion et de doute traversés chaque été par le compositeur dont la jeune femme est le témoin privilégié lorsqu’il se met à composer dans ses fameux «Komponierhäuschen» (cabanons de composition), sur les rives de l’Attersee puis du Wörthersee. Lire les Conversations de Natalie Bauer-Lechner, c’est pénétrer dans l’antre du génie. C’est aussi entrer dans la fabrique de la modernité. Car c’est bien cela qui est ici en jeu.
À la charnière entre le XIXe et le XXe siècle, au moment où la capitale autrichienne est plus effervescente que jamais, où la psychanalyse livre les secrets de nos âmes – et de celle de Mahler qui ira, plus tard, voir le docteur Freud –, où la Sécession viennoise invente une nouvelle manière de penser le monde, où Klimt révolutionne la peinture, Mahler imagine ce qu’il nomme des « symphonies-mondes ». […] On ne redira jamais assez combien il est fondamental de disposer, pour ces précieuses Conversations avec Mahler, d’une traduction fidèle, car en plus de jouer merveilleusement du violon, cette femme remarquable savait également écrire avec autant de précision que de sensibilité. Pour toutes ces raisons, le présent ouvrage fera date auprès des amoureux de la musique et des arts.
Mathieu Schneider, professeur en musicologie à l’université de Strasbourg. Extraits de la préface des Conversations avec Gustav Mahler