La « franchise rusée » de Colette
Depuis sa naissance, sa mère ne lui avait jamais coupé les cheveux. Quand elle arriva à Paris en 1893, sa natte était si longue qu’elle frappait tous ses interlocuteurs : Jules Renard nous la représente après un spectacle au théâtre de l’Œuvre, au milieu de Rachilde, Courteline, Maeterlinck et Mallarmé, « traînant la corde à puits de ses cheveux ». Elle les aurait gardés ainsi longtemps si son mari n’avait décidé en 1892 qu’elle devait ressembler à Polaire, l’actrice qui portait les cheveux à la garçonne et incarnait sur la scène le rôle de Claudine. […]
Comment devenir soi-même quand, à l’autorité sans partage d’une mère, succède la férule d’un mari ? Parée de l’innocence de tous ses souvenirs d’enfance campagnarde, Colette n’a pas tardé cependant à trouver les moyens de préserver contre tous ce qu’elle avait de plus cher, sa liberté. La popularité inattendue de Claudine, le personnage de ses premiers romans, ne s’explique pas autrement. La naïveté de la jeune fille est sans cesse démentie par ses attitudes audacieuses et son indépendance farouche. […]
Très vite, la provinciale est devenue en fait une vraie Parisienne, habituée de tous les salons et salles de spectacle, connue des gens du monde comme des milieux artistiques. Dès ses premières années à Paris, la voici dans les cénacles de Madeleine Lemaire et de Mme Arman de Caillavet. Elle y rencontre Proust, « jeune et joli garçon de lettres » : « De grandes orbites bistrées et mélancoliques, note-t-elle, un teint parfois rosé et parfois pâle, l’œil anxieux, la bouche, quand elle se taisait, resserrée et close comme pour un baiser… Des habits de cérémonie et une mèche de cheveux désordonnée… » Elle avoue cependant n’avoir « guère de goût pour sa très grande politesse » et ses manières de « petit complimenteur».
La jeune provinciale a vite compris les usages de la société parisienne et, si elle ne s’y est jamais sentie à l’aise, n’ayant pas vraiment la culture ni les manières pour y briller, elle a promptement su comment y jouer sa partie : « L’instinct de dissimuler, écrit-elle, ne s’est pas taillé une part très large dans mes différentes vies. Il m’importait, comme à beaucoup de femmes, d’échapper au jugement de certains êtres, que je savais sujets à l’erreur, enclins à une certitude proclamée sur un ton affecté d’indulgence. Un tel traitement nous pousse, nous femmes, à nous écarter de la vérité simple comme d’une mélodie plate et sans modulations, à nous plaire au sein du demi-mensonge, du demi-silence et des demi-évasions. » […]
« Nous femmes » : il n’est pas si fréquent que Colette se revendique de sa féminité pour justifier son comportement. Plus souvent elle joue avec l’ambiguïté entre les genres comme on le voit sur bien des photos où elle se montre en cheveux courts et pantalon. Mais « demi-mensonge » veut dire tout autant « demi-vérité » : c’est une autre manière de désigner cette « franchise rusée » qui a si bien réussi à Claudine et fera la gloire de Colette. […]
Colette est consciente néanmoins que sa culture d’autodidacte ne va pas sans de graves lacunes en bien des domaines. Aussi s’y aventure-elle le moins possible. «Il y a trois parures qui me vont très mal : les chapeaux empanachés, les idées générales et les boucles d’oreilles. » De même qu’on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments, elle a compris qu’on écrit avec des mots et non avec des idées. Elle en prend volontiers son parti : « Un esprit fatigué continue au fond de moi sa recherche de gourmet, veut un mot meilleur, et meilleur que meilleur. Heureusement, l’idée est moins exigeante, et bonne fille pourvu qu’on l’habille bien. » La recherche forcenée du mot juste, le souci de la phrase qui tombe droit seront ses obsessions permanentes. […]
Sans cesse, il faut retourner aux choses, se situer au plus près d’elles, pour ne pas se laisser prendre au piège du langage. Qu’un merle noir, « oxydé de vert et de violet », se présente dans un cerisier, sa mère Sido souffle aussitôt à Colette : «Chut !… Regarde !… » Se taire, observer, Colette n’oubliera jamais la leçon : « Nous ne regardons, nous ne regarderons jamais assez, jamais assez juste, jamais assez passionnément. » Les mots viennent après, ils sont toujours un peu à côté, en porte-à-faux. Il faudrait que les choses puissent parler d’elles-mêmes, qu’elles soient entièrement là dans ce qui est dit : « Je me souviens, écrit Colette à sa grande amie Marguerite Moreno, qu’en m’endormant un jour près d’une petite rivière tumultueuse (j’adorais dormir en plein air) le langage de l’eau s’est transformé, traduit en langue humaine, quand j’ai passé de la veille au rêve. Mais tout s’est effacé au réveil, come il se doit. » […]
Tout le monde était musicien dans la famille de Colette et elle-même voyait dans la musique sa véritable vocation. Elle jouait bien du piano et pouvait à l’occasion accompagner une chanteuse dans une mélodie de Duparc. Critique musicale, elle s’était rendue plusieurs fois à Bayreuth. Par son mari, elle avait connu Fauré et Debussy. À la demande du directeur de l’Opéra de Paris, elle avait écrit le livret de L’Enfant et les Sortilèges qui fut mis en musique par Ravel et créé à Monte-Carlo en 1925.
Elle qui n’avait pas eu pour destin de composer, c’est en musicienne qu’elle essayait d’écrire, même si les mots ne lui offraient qu’un matériau usé : « Écrire, au lieu de composer, c’est connaître la même recherche, mais avec une transe moins illuminée, et une récompense plus petite. Si j’avais composé au lieu d’écrire, j’aurais pris en dédain ce que je fais depuis quarante ans. Car le mot est rebattu, et l’arabesque de musique éternellement vierge… » […]
Colette aime la métaphore du jardinage, elle qui a eu tant de jardins et y a investi tant de temps et d’énergie : « Le désordre dans les jardins que je dirigeai fut toujours une simulation. Un certain échevèlement ne s’obtient qu’avec la collaboration du sécateur. » Il est agréable que le jardin paraisse exubérant de vie et de beauté sauvage et dissimule autant que possible l’intervention du jardinier. Pas de plantes rares ni de tailles savantes. Il est bon de faire croire que tout s’est fait spontanément. Demi-mensonge.
Il est à cet égard chez Colette une autre métaphore révélatrice : celle du maquillage. On sait que Colette a créé en 1932 une marque de cosmétiques portant son nom. Le premier institut de beauté fut inauguré le 1er juin à Paris au 6, rue de Mirosmesnil. Une succursale ouvrit l’été suivant sur le port de Saint-Tropez. Colette y exerça elle-même ses talents. Ce goût pour les soins du visage n’était pas nouveau chez elle. « Le visage humain, écrit-elle, fut toujours mon grand paysage. » […]
Nombreuses sont chez Colette les métaphores de l’écriture. En voici une autre : la pantomime. Lorsqu’en 1905, la rupture avec Willy est devenue fatale, Colette a cherché un métier nouveau qui puisse la débarrasser de l’influence de l’homme de lettres et assurer sa subsistance. Elle décide d’apprendre l’art du mime et prend des cours auprès de Georges Wague, héritier du fameux Deburau que Jean-Louis Barrault immortalisera dans Les Enfants du Paradis, de Marcel Carné. […] Au théâtre comme en littérature, elle fait avec ce qu’elle a : « On me reconnaît une “mimique précise”, une “diction nette” et une “plastique impeccable”. C’est très gentil. C’est même plus qu’il n’en faut. » Comme sa force en littérature est de faire sentir le grain des choses, son succès au théâtre sera de s’en tenir à la partie la plus physique du spectacle. […]
Le journalisme pourrait être une autre métaphore de sa manière d’être écrivaine. Après le théâtre, c’est la presse qui est devenue vers 1910 son nouveau gagne-pain. Elle y excelle. Au fur et à mesure des années, elle est accueillie par Le Matin, Le Figaro, Vogue, Paris-Soir, Marie-Claire… « Une grande journaliste égarée dans le roman », ira jusqu’à écrire d’elle Jean Paulhan au lendemain de sa mort. Qu’on ne cherche pas cependant dans ses articles des développements intellectuels ni des exercices littéraires : son style particulier – et son apport au journalisme – est de s’en tenir aux faits. Tout son art se borne à les faire ressortir par la vivacité et la précision de l’écriture.
Qu’elle assiste au procès de la bande à Bonnot, elle essaie de s’en tenir strictement à ce qu’elle voit et dénonce chez les accusés eux-mêmes le vertige de mots dans lequel ils se sont enfermés : « Le poison de la littérature !… En lisant les interrogatoires, en écoutant parler les accusés, je ne puis m’empêcher de voir en eux des intoxiqués. Les moins atteints, les plus incultes, cèdent au besoin théâtral d’étonner le jury et le public. »
Colette n’idéalise pas : elle s’en est fait une règle en toutes choses. Mais elle n’est pas dupe non plus de ses prétendues vérités : « Il faut bien faire ce que l’on peut, déclare-t-elle avec malice, non pas pour mentir – ce n’est pas pour le plaisir du mensonge –, mais il faut bien tromper un peu ses meilleurs amis. »
Gérard Pfister, extraits de la préface du livre Ainsi parlait Colette