Une grande écrivaine au pays des samouraïs
« Entre Okayama et Hiroshima, se trouve une petite ville appelée Onomichi. J’y ai vécu sept ans avec mes parents, alors que nous pensions ne faire qu’un bref séjour dans cette localité de bord de mer. Il n’y avait qu’une école de filles et c’est là que je me suis inscrite. Elle possédait une bibliothèque qui proposait des livres comme Le Sentier du bout du monde, La Légende des huit chiens ou Les Deux Vierges dans le grenier de Nobuko Yoshiya.
« Dans cette école, les classes et le dortoir avaient des fenêtres avec une belle vue, mais il régnait dans la bibliothèque une atmosphère lugubre : on y entreposait des accessoires de sport, comme des haltères et des roues métalliques. À quelque heure qu’on y aille, elle était déserte. Dans cette salle de lecture, j’ai lu Croc-Blanc et La Tuile de Miekichi Suzuki. […]
« Comme mes parents parcouraient la région, de ville en village, pour leur métier de marchands ambulants, une nuit ici, une nuit là, je détestais retrouver la maison déserte en rentrant de l’école, et en quatre ans j’ai obtenu mon diplôme secondaire, en passant pratiquement tout mon temps dans cette sinistre bibliothèque.
« Élève discrète, je n’avais pour ainsi dire aucun camarade proche de moi. Sauvage et étrange, je pense que je ne voulais pas d’amis, car j’étais naturellement timide » (Fumiko Hayashi, « Autobiographie littéraire » dans Une femme célèbre).
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Fumiko Hayashi (1903-1951) se présentant elle-même ici dans une brève autobiographie littéraire, c’est à elle que nous laisserons la parole pour ce nouveau recueil.
Elle a eu l’occasion de dire combien sa lecture de la littérature russe, classique et prolétarienne, et sa connaissance de la littérature française naturaliste (notamment l’œuvre de Charles-Louis Philippe) l’ont influencée. On le vérifiera notamment dans ses pages intimistes, aux accents tchékhoviens. Grande lectrice d’Andersen, elle a écrit de nombreux contes animaliers dans lesquels un mélange d’ironie et d’humanisme chaleureux montre ce qu’elle lui doit.
On comparera souvent (elle, la première) son parcours à celui du Martin Eden de Jack London. Mais elle est profondément japonaise. Marquée par les difficultés sociales du Japon de l’entre-deux-guerres, de la Seconde Guerre mondiale et de l’après-guerre, cette romancière qui fut aussi une grande voyageuse, en Europe et en Sibérie, et un reporter de guerre en Indonésie, décrit de manière poignante, à travers le regard d’un enfant ou dans le destin d’un animal, la lutte de ses compatriotes contre la pauvreté ou pour la dignité, elle qui a connu, dans sa jeunesse, les plus grandes difficultés économiques et dont la vie sentimentale a été aventureuse.
Plusieurs de ses livres ont été adaptés au cinéma, de son vivant et après sa mort, notamment par Mikio Narusé, ce qui n’a fait qu’augmenter la très grande notoriété que lui avait déjà value son œuvre, immédiatement acclamée par le public et par ses confrères, romanciers, critiques et poètes.
Son style, à la fois cru et métaphorique, possédait, dans sa fluidité et son classicisme que des expressions modernes ou populaires pouvaient casser, le pouvoir d’être accessible aux enfants et aux âmes simples et de séduire les lecteurs les plus exigeants.
Elle a pris, de ce fait, une importance capitale dans l’histoire de la littérature du XXe siècle, au même titre que ses collègues hommes, Natsumé Sôseki, Mori Ôgai, Nagai Kafû et Osamu Dazai dont elle partage le pessimisme désabusé et une exceptionnelle sensibilité poétique dans son observation de la vie quotidienne et sa description des paysages urbains ou campagnards.
Sa très grande culture littéraire lui permettait de mettre, pour sa propre œuvre, la barre très haut, tout en sachant, grâce à sa longue fréquentation très variée des milieux pauvres, placer sa narration au niveau de lecteurs peu éduqués.
Son nom compte parmi les plus grands de la littérature féminine, d’Ichiyô Higuchi à Yûko Tsushima, et de la littérature tout court, et au même titre que Carson McCullers, Katherine Mansfield, Jean Rhys, Anna Maria Ortese et Karen Blixen – pour lui donner des équivalentes occidentales dans l’univers des grandes nouvellistes. Elle fait, au Japon, l’objet d’un véritable culte.
René de Ceccatty, Une femme célèbre, de Fumiko Hayashi, extraits de la préface du livre