L’irrésistible ironie d’Elizabeth von Arnim
Après avoir publié en mars 2024 Un été en montagne, d’Elizabeth von Arnim, les éditions Arfuyen publient aujourd’hui un de ses romans les plus étonnants et les plus réussis : L’Éclatante Beauté de Sally. Ou : Comment la simple beauté d’une jeune femme peut semer le chaos dans une société puritaine et patriarcale… pour le plus grand plaisir de la romancière, observatrice impitoyable et narquoise de ses contemporains, et pour notre plus grand amusement à présent encore. Plutôt que de tenter de présenter ce nouveau livre, nous citerons ici son début. Car, chez Elizabeth von Arnim, tout tient à une écriture, à un ton fait de liberté et de lucidité. Quelques lignes, et on entend une voix, toute simple et comme familière, mais pleine de charme et d’ironie. Écoutons-là commencer son histoire :
Mr. Pinner était un homme qui craignait Dieu et redoutait toute chose – sauf la respectabilité. Il avait épousé Mrs. Pinner alors qu’ils étaient tous deux âgés de 20 ans et avait réalisé, dix ans après, que si cela avait été à refaire, il s’en serait abstenu. Car Mrs. Pinner présentait plusieurs inconvénients. Le premier était qu’elle aimait se quereller, et Mr. Pinner, qui chérissait la paix par-dessus tout, se trouvait contraint de se quereller à son tour. Le deuxième résidait dans son apparente incapacité à avoir des enfants – ce qui privait aussi Mr. Pinner, qui les adorait, du bonheur d’en avoir. Et le troisième, qui fut longtemps le plus délicat à gérer, c’était qu’elle était extrêmement jolie.
Dans une boutique, cet atout physique constituait un problème. Il plaçait sans cesse Mr. Pinner dans des situations embarrassantes. Il semblait surtout perdurer. Les années passaient, et Mrs. Pinner restait ravissante. Mais le temps finit par faire son œuvre : vers l’âge de 35 ans, épuisée par son tempérament inquiet, par le travail en boutique aux côtés de son mari et par des corvées domestiques qu’elle assumait entièrement seule, ses charmes commencèrent enfin, par la grâce de Dieu, à se faner.
Cela soulagea profondément Mr. Pinner. Car, même si sa femme avait toujours su tenir les clients masculins à distance – par un maintien rigide, ponctué de hochements de tête contrôlés –, il n’en restait pas moins que ces clients-là étaient nettement plus nombreux que les autres, ce qui déplaisait fort à Mr. Pinner. Il trouvait hautement suspect que des messieurs, sur le chemin du retour du bureau, s’arrêtent acheter du riz alors que leurs épouses ou leurs mères l’avaient déjà acheté plus tôt dans la journée. Il y voyait quelque chose de sournois. Et lui, timide mais foncièrement honnête, ne pouvait être en paix tant que le moindre doute planait sur la moralité de ses affaires. Il ne s’était jamais habitué à ces achats-là, et fut soulagé lorsque la disparition progressive des charmes de sa femme entraîna celle des clients qui s’y livraient. Certes, cela représentait une perte de revenus, mais il préférait cela à l’idée de gagner de l’argent par des moyens qui, à ses yeux, frôlaient l’indécence.
À mesure que Mrs. Pinner perdait de son attrait et que les affaires ralentissaient, ils se retrouvèrent avec davantage de temps libre, et commencèrent à se coucher plus tôt. Mrs. Pinner, dont la langue ne connaissait aucun repos lorsqu’elle était éveillée et qui entraînait son mari dans d’innombrables disputes, devait bien se taire une fois endormie; et lui, prétextant vouloir réduire la facture de gaz, réussit à la convaincre d’aller au lit de plus en plus tôt. Il espérait aussi, plus fort que jamais, qu’elle puisse un jour avoir un enfant – ne serait-ce que pour l’occuper autrement que par ses querelles. […]
Ils commencèrent donc à aller se coucher à 9 h, tous les soirs – et non plus à 11 h ou minuit, comme pendant leurs épuisantes années de pleine activité. Ils passaient la journée à s’ennuyer, puis allaient au lit. Là, ils se tournaient et se retournaient, à cause de l’heure trop précoce – ou plutôt, elle se retournait, tandis que lui restait immobile, fidèle à son tempérament. Et, que ce soit dû à cette régularité nouvelle, ou à un geste de miséricorde divine, car Dieu aime les familles, voilà qu’au moment même où Mr. Pinner commençait à se dire qu’il valait mieux renoncer – car ils approchaient tous deux de la quarantaine –, Mrs. Pinner se mit soudain à faire ce qu’elle aurait dû faire vingt ans plus tôt : elle entama, l’un après l’autre, tous les changements physiques, parfaitement dans l’ordre et conformes aux précédents, qui mènent – même si Mr. Pinner eut du mal à y croire pendant des mois – à la naissance d’un enfant. Peut-être d’un garçon, ou d’une fille. Voire – c’était son espoir secret – des deux.
Ce fut une fille.
« Ce serait bien ma chance, se dit Mr. Pinner, en voyant à quel point sa femme était absorbée par le bébé, si cette gamine pouvait m’offrir enfin une planche de salut… »
Aussi avait-il l’idée de la faire baptiser Salvation, mais Mrs. Pinner s’y opposa, affirmant que ce n’était pas du tout un prénom pour une fille. Et, comme elle n’avait pas le cœur à se quereller à ce moment-là, ils trouvèrent un compromis : elle s’appellerait Salvatia.
C’est ainsi que Salvatia fut projetée dans le monde, et devint plus tard Sally. Ses parents résistèrent à l’idée qu’on l’appelle Sally, trouvant ce prénom trop commun. Leurs efforts, cependant, furent vains. Les gens étaient incorrigibles. Et l’enfant elle-même, dès qu’elle sut parler, s’obstina à dire qu’elle s’appelait Sally.
En grandissant, elle devint d’une beauté stupéfiante et ce fut bientôt la principale préoccupation des Pinner de savoir comment la cacher au mieux. Cette beauté, qui au début les remplissait de fierté, leur devint rapidement une source d’angoisse.
Début du premier chapitre de L’Éclatante Beauté de Sally, d’Elizabeth von Arnim, traduit de l’anglais par Paul Decottignies