Le projet fou de Roger Munier
« Le vent est la seule voix de l’érable, frémissante, véhémente – de tant de feuilles soudain brassées, autrement perdues dans sa masse immobile… » Ce livre est le septième volume de l’œuvre d’une vie : l’Opus incertum, de Roger Munier.
Singulier projet mené année après année, à chaque instant du jour, pour capter un peu de ce qui fait l’essentiel de notre commune destinée de vivants : « Une autobiographie, mais qui ne serait faite que des moments impersonnels où l’être s’est senti traversé. »
Avec la même intransigeante lucidité et la même sereine obstination qu’un Montaigne, Roger Munier s’essaie à écrire ce qui sans cesse, en même temps que la vie, lui échappe : « Je fais, dans ces notes, un demi-pas vers l’inconnu – mon inconnu ou l’inconnu – parfois un autre moindre encore, parfois un pas en retrait. Mais peu à peu j’avance dans l’incertain. Au total j’avance. »
Si vastes sont ces territoires de l’incertain, comment s’y repérer ? Pourquoi noter ceci plutôt que cela ? « Ne viennent ici, en surface, que les faibles éclats d’une souterraine incandescence, en continuelle esquive, en sourde présence continuelle. »
Brèves révélations, à la manière de haïkus, bien plutôt que témoignages d’une pensée délibérée et concertée : « M’insérer dans l’écriture liée du discours me coûte de plus en plus. »
Il n’y a de recherche possible que dans le plus grand dénuement, détaché de tous les savoirs, de toutes les sagesses et de l’idée même d’une recherche : « Nous ne disons que poussés à dire. Le dire n’est que cet élan, dire et non-dire, dire de l’élan. Disant l’élan, le dire dit peu. Dit un à-dire, toujours différé. »
Cet élan qui vient du dedans, cette poussée qui traverse les mots, encore faut-il se donner la peine de les écouter et de loyalement les servir : « Tous ces éclats – moins fragments ou aphorismes qu’éclats. Souvent faibles éclats comme ceux, mouvants, agités, intermittents, d’une lampe-tempête… »
Une lumière est là cependant, aussi faible soit-elle et battue par les vents. Il faut continuer d’avancer, pas après pas, sans se soucier de ce qui adviendra. Dans un abandon si total qu’il peut ressembler à une indéfectible, une inlassable confiance. Par-delà les échecs, par-delà les renoncements : « Nous ne savons peut-être rien de la pensée, dont nous ne manipulons que les restes. Comme je fais ici. »
Jusque dans les premières atteintes de l’âge et le désarroi de l’époque, la ferveur reste intacte qui, sans cesse à nouveau, reconduit ce projet insensé de découvrir ce qu’est l’homme et ce que signifie son bref passage en ce monde.
« Peu à peu j’avance dans l’incertain. Au total j’avance. » Peu importe que cette avancée achoppe toujours sur le dernier seuil : « Toute œuvre est pour son auteur une quête d’identité. Les plus grandes sont le fait de ceux qui ne la trouvent pas. »
La Voix de l’érable – Opus incertum VII. Édition étable par Jacques Munier et Gérard Pfister. Texte de la note liminaire de G. Pfister