Mars 2020

Un homme à congestions

Il était, quand je l’ai connu pour la première fois, âgé de vingt-cinq ans : un petit homme brusque et pressé, toujours pressé […] Il venait à petits pas précipités et cadencés de ses forts souliers, le front baissé sous le vieux feutre cabossé, le regard tendu de bas en haut, comme un taureau… […] Son crâne rond était tondu ras à la tondeuse militaire. Il avait une loupe sur la joue, la bouche large, avec de forts maxillaires, le souffle court et le parler égal, pressé et saccadé, un léger défaut de la langue. Le plus frappant était le sang à fleur de peau, ces brusques ondées au front, aux tempes, le battement visible des artères, et la buée des yeux sur le lorgnon. C’était un homme à congestions.»

C’est ainsi qu’apparaît Charles Péguy au souvenir de Romain Rolland, son aîné de six ans, ardent pacifiste et pourtant l’un des rares amis avec qui l’irascible directeur des Cahiers de la Quinzaine ne se soit pas durablement fâché. […]

Trois grandes ruptures, nettes, brutales. 1880, la découverte de la République. 1905, la découverte de la France. 1910, la découverte de Dieu. Des exhortations, des colères, des anathèmes. Et, tout au long du chemin, un cortège de fâcheries, de brouilles, d’inimitiés. Mais aussi, par moments, d’étranges récapitulations, de baroques synthèses :

« L’honneur d’un peuple est d’un seul tenant. Qu’est-ce à dire sinon que nous, par un mouvement chrétien profond, par une poussée très profonde révolutionnaire et ensemble traditionnelle du christianisme, nous n’allions pas à moins qu’à nous élever jusqu’à la passion du salut éternel de notre peuple. Nous ne voulions pas que la France fût constituée en état de péché mortel.»

Comment démêler tant de fils que Péguy « le tapissier », tisse et retisse de manière inextricable ? Lui-même, semble-t-il, souvent s’y perd. Et il lui faut alors improviser le plan de chimériques mémoires : « Dans nos confessions d’un Dreyfusiste qui feront une part importante de nos Confessions générales, il y aura de nombreux Cahiers qui s’intituleront Mémoires d’un Âne, ou peut-être plus platement Mémoires d’un imbécile. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera Mémoires d’un lâche, ou d’un pleutre. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera Mémoires d’un faible, d’un repentant. Il n’y en aura aucun qui s’intitulera Mémoires d’un homme politique. Ils seront tous les Mémoires d’un homme mystique. »

Un homme ardent, inquiet, excessif. Un tempérament « à congestions ». Mais un homme libre, ne comptant jamais sa peine, ne ménageant pas sa vie. Jusqu’au dernier sacrifice, le 5 septembre 1914, dans les champs d’avoine de Villeroy. Un homme seul, depuis l’enfance et qui, toute sa vie, a souffert de cette solitude. Toujours en quête de camaraderie, d’amitié, de fraternité. Au-delà des préjugés sociaux, des idéologies politiques et des conformismes religieux.

« J’ai rêvé que nous étions morts, écrivait-il à son ami juif Pierre Marcel. Jamais nous n’avions été aussi heureux. Une grande quantité de questions qui nous embarrassaient étaient tout d’un coup “solutionnnées”. Jamais nous n’avions été aussi libres. Nous marchions X…, toi et moi, comme dans une campagne. […] À ce moment vous fîtes mine de me quitter. Je vous dis : “Où allez-vous ?” Vous avez éclaté de rire et vous avez dit : “ Eh bien, nous rentrons dans le sein d’Abraham.” Je haussai les épaules et je vous dis : “Mais non, venez dans le Paradis, on rigole davantage.” Et vous vîntes » (Extraits de la préface de Paul Decottignies, Péguy l’hérétique, au livre Ainsi parlait Marcel Péguy).

Février 2020

L’Orient perdu

« Il est aussi Facile de voir les Choses dans une Vitrine que la Vitrine Vide : et chaque Chose enclose en chaque Point de l’Espace est aussi facile à voir que le point d’Espace en lui-Même Vide. » Traherne est un extraordinaire contemplateur : d’un même regard il sait voir en toutes choses le plein et le vide qu’elles sont. La vitrine pleine et la vitrine vide. Quelle curieuse image aussi ! C’est que le père de Traherne était cordonnier, tout comme Jacob Boehme, et que son oncle, qui l’éleva, était aubergiste. De quoi forger un solide imaginaire de boutiquier. Fort heureusement cette boutique-là est toute céleste et métaphysique.

« Dans mes plus Intimes Retraites, s’émerveille Traherne, certaines années, c’était comme si Personne d’autre que moi n’avait été dans le monde. Tous les Cieux étaient à moi, rien qu’à moi. Et je n’avais rien à faire d’autre qu’à cheminer avec Dieu, comme s’il n’y avait personne d’autre que Lui et Moi. » Durant les 37 années de sa vie terrestre, Traherne a cheminé dans une prodigieuse lucidité, conscient de l’infini en toutes choses et de la saveur merveilleuse de chaque instant.

« Se goûter Soi-même complètement est une expression recelant un Infini mystère : aucune créature ne peut le faire, Ni le comprendre tout-à-fait sans Explorer les Hauteurs, Profondeurs et Abîmes d’Éternité. » Traherne a choisi de vivre autant que possible retiré de tout, en pleine campagne anglaise. Il n’a cessé de noter ses méditations et ses extases, pour les percevoir avec plus d’acuité encore, mais il a fait le choix, comme Emily Dickinson à qui il ressemble tant, de ne rien publier. Et ce n’est que deux siècles plus tard que ses manuscrits, miraculeusement conservés, ont commencé de ressurgir des limbes.

« Quand, arrivé à la Campagne, assis parmi les Arbres silencieux, je Disposais de tout mon Temps, je résolus de le passer tout entier, quoi qu’il m’en coûte à la Recherche du Bonheur et de rassasier cette Soif brûlante que la Nature avait Allumée en moi depuis ma prime jeunesse. » Heureux homme digne de Virgile qui se contente de reposer « sous le couvert du hêtre », heureux car doué de vision comme peu d’hommes l’ont été un en Occident.

Et non seulement voyant, mais vibrant de tous ses sens, goûtant le monde avec une jubilation et une candeur édéniques : « Les Anges peuvent Adorer, Rendre Grâce et aimer. Cependant sans l’Entremise et la médiation de l’homme, ils ne peuvent goûter ce monde Admirable car, sans Corps, sans odorat, sans toucher, vision, sans Yeux ni Oreilles, sans besoin d’Air, de mets ni de Boisson, tout est Superflu pour eux comme cela l’est pour Dieu. »

Seul l’homme est capable de goûter vraiment chaque chose et, en chaque chose, c’est l’infini même qu’il goûte : « Une créature qui peut goûter l’Infinie Béatitude a une compréhension illimitée pour toute l’Éternité ; des facultés très claires et distinctes pour pénétrer les Entrailles de chaque centre ; en chaque point, Il trouve une Déité, et pourtant un seul Dieu dans la Sphère entière. » Dans cette clairvoyance extrême, l’homme « est Lui-même un Dieu pour Dieu, ce qui est un Délice, une Image magnifiée et Exaltée jusqu’au point le plus Haut. »

Lire Traherne, c’est trouver en soi l’Orient perdu. Savoir qu’il y a eu, non loin d’ici, au fin fond de la campagne anglaise un parfait éveillé, un homme délivré de la servitude et de l’ignorance. Faut-il s’étonner qu’il ait été presque complètement oublié ? À son époque déjà – celle des trois guerres civiles anglaises (1642-1651), bien avant le barnum médiatique contemporain —, il avait compris ce qu’il en coûte d’être connu.

Janvier 2020

La fille de Louis et Rebecca

« En 1985, lorsque je reçus de l’éditeur néerlandais du journal d’Etty une demande d’autorisation pour la publication de ces textes, le nom de ma cousine était enfoui, je l’avoue, dans ce profond secret où l’on garde les souvenirs les plus douloureux d’une vie. Toute ma famille hollandaise avait été exterminée dans les camps nazis. Des dizaines d’oncles et de tantes et de cousins, connus ou inconnus, dont je n’entendrais plus jamais parler.»

C’est en ces mots que notre cousine Liliane Hillesum, seule survivante de la famille d’Etty, raconte comment elle a découvert les journaux et les lettres laissés par sa parente. Son grand-père Mozès, né à Amsterdam en 1872, s’était engagé en 1914 dans la Légion étrangère et, gazé par les troupes allemandes, était mort en 1921, en laissant un seul enfant, Joseph né en 1897. Quant à Louis Hillesum, frère cadet de Mozès, il avait eu trois enfants : Micha, Etty et Jaap.

« Avant la guerre, nous avions souvent eu la visite à Paris de l’oncle de mon père, Louis Hillesum, accompagné de sa femme Rebecca et de leur fils Michaël. […] Ils logeaient tous trois chez nous, mais, autant que je me rappelle, les deux aînés, Esther, dite Etty, née en 1914, et Jacob, dit Jaap, né en 1916, sans doute déjà indépendants de leurs parents, ne sont jamais venus à la maison. C’est ainsi qu’avec Etty nos destins ont été quelque temps assez proches sans que jamais nous ayons l’occasion de nous rencontrer. »

Pourquoi raconter cela ? Pour expliquer combien la découverte de l’œuvre d’Etty a pu marquer la démarche des Éditions Arfuyen. En 1985, les Éditions existaient depuis dix ans et avaient déjà publié plusieurs textes spirituels, essentiellement en lien avec la mystique rhénane. Avec la lecture des Journaux et des Lettres, le champ de cette recherche s’ouvrait d’un coup davantage encore, tant dans le domaine littéraire que spirituel.

Faire partager plus largement cette lecture – et notamment par de jeunes lecteurs –, tel est l’objet de cet « Ainsi parlait » consacré à Etty Hillesum. Car les journaux et les lettres d’Etty étant étroitement liés au plus quotidien de sa vie, il n’est pas toujours aisé d’aller à l’essentiel de son message. Et il faut aussi faire entendre sa voix, dans cette langue néerlandaise à bien des égards si proche du moyen-haut allemand de Maître Eckhart.

Puisse cette lecture éclairer notre année, lui communiquer cette force et cette beauté qui, jusque dans les pires situations, ne cessèrent jamais d’accompagner Etty. « La force essentielle, écrivait Etty, consiste à savoir jusqu’au dernier instant que, même si l’on doit mourir misérablement, la vie est riche de sens et belle, qu’on a tout réalisé de ce qui était en soi-même et que la vie était bonne telle qu’elle était » (5 juillet 1942).

Octobre 2019

L’espace intérieur du monde

« Je tourne autour de Dieu, l’antique tour, / je tourne au long des millénaires ; / et je ne sais encore : suis-je faucon, tempête, / ou un immense chant. » Ainsi parle le moine dans le Livre de la vie monastique, et c’est Rilke que l’on entend. Car toute sa vie Rilke a tourné lui aussi autour de Dieu, et toute sa poésie, du Livre d’heures aux Élégies de Duino, ne semble avoir été que sa longue, son obstinée recherche.

Le dieu qu’il a reçu en héritage n’était qu’une caricature modelée par la triste bigoterie de sa mère et la rigidité étouffante de l’École des Cadets. Peu importe pourtant : il appartient à chaque génération de le redécouvrir : « Personne n’a-t-il donc pensé que la nouvelle loi que nous sommes incapables de créer pourrait commencer chaque jour avec ceux qui sont un nouveau commencement ? Ne sont-ils pas une fois de plus le tout, la création et l’univers ? »

Un monde est mort avec toutes ses certitudes, avec ses conventions et son imagerie, et tout est à reconstruire, mais rien n’est perdu. « Je vis, dit le moine (et c’est bien sûr Rilke qui parle), exactement quand s’éloigne ce siècle. / On sent le vent d’une grande feuille / que Dieu et toi et moi avons écrite / et qui là-haut se tourne entre des mains inconnues. »

En rien pourtant le moine ne se laisse détourner de sa tâche, tout humble et prosaïque. « Toi, voisin Dieu, si bien des fois durant la longue nuit /je te dérange en cognant fort – / c’est que je t’entends à peine respirer / […] J’écoute sans cesse. Fais un petit signe, / Je suis tout près. » Veiller, écouter, telle est son continuel exercice. Car ce n’est pas une entité abstraite, ce n’est pas un être lointain qu’il cherche. Mais quelqu’un qui lui est plus proche, plus intime que lui-même. Ce n’est pas le haut personnage appris au catéchisme ni le rude justicier imposé par le destin. « Tu n’es plus au centre de ta gloire, / […] tu habites ta toute dernière demeure. / Tout ton ciel en moi écoute le dehors. »

Comme le moine du Livre de la vie monastique, Rilke ne cessera d’écouter le ciel en lui et de laisser le ciel écouter en lui le dehors : c’est le sens de ce terme de Weltinnenraum qu’il reprendra à la fin de sa vie : l’« espace intérieur du monde ». Ce lieu où le ciel rentre en lui-même pour mieux s’écouter. Cette ruche que chaque jour enrichissent ces « abeilles de l’invisible » que nous sommes.

« Que feras-tu, Dieu, si je meurs ? s’interrogeait le moine / Je suis ta cruche (si je me brise ?)» Nourrie de la profonde méditation du Livre de la vie monastique – qu’elle cite dans son journal plus souvent qu’aucun autre livre –, Etty Hillesum ajoutait : « C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. »

Septembre 2019

Une dictature administrative

De toutes parts sont dénoncés les méfaits ravageurs de nos modes de vie. Pour la santé des hommes, pour la survie des espèces, pour l’avenir de la planète. Et l’étonnant est de voir combien lentement progresse la prise de conscience, et plus lentement encore le changement des comportements. Comme si une certaine forme de confort était anesthésiante et nous avait tous rendus passifs et veules. Comme si les médiocres querelles et les vaines paroles nous étaient, en réalité, autant de moyens de ne pas agir.

Cet engourdissement des consciences et des volontés, Bernanos (sur lequel nous publions en cette rentrée, par les soins de Gérard Bocholier, un Ainsi parlait Georges Bernanos), l’a mieux que personne en son temps analysé et dénoncé. « Ce n’est pas, note-t-il, la servitude qui fait les esclaves, c’est l’acceptation de la servitude. Et il y a une chose pire que l’acceptation de la servitude, c’est d’y conformer sa vie au point d’y trouver ses aises, et, finalement, de l’ignorer. »

Il est étrange que ceux-là mêmes qui ont en leur jeunesse dénoncé avec la plus grande véhémence la société de consommation en soient devenus les promoteurs et les garants. Que cette même génération qui prétendait changer la vie soit aujourd’hui accusée d’avoir, par son incurie, organisé au niveau planétaire son extinction.

Par quelle somme d’inconséquences et de lâchetés en est-on arrivé là ? Par quel aveuglement volontaire ? « La Civilisation mécanique, observait Bernanos, finira par promener autour de la Terre, dans un fauteuil roulant, une Humanité gâteuse et baveuse, retombée en enfance et torchée par les Robots. »

À de rares exceptions près, la glorieuse génération soixante-huitarde aura connu cette morne décadence, entraînant avec elle, qui pis est, sa progéniture. Que restera-t-il de ce grand et mémorable sursaut de liberté que des images et des textes. Mais qui les lira ? « Le temps vient, notait déjà Bernanos, où, dans un monde tout entier gagné au conformisme totalitaire, le moindre texte emprunté aux plus classiques, aux plus tolérants, aux plus humains de nos penseurs – Montaigne, par exemple, ou Montesquieu – retentira aux oreilles des imbéciles comme un tonnerre et aux oreilles des tyrans comme un tocsin. »

Ne voit-on pas déjà combien ces grands textes se sont éloignés de nous, combien ils semblent déjà appartenir à un monde aussi lointain que l’Antiquité ? Et combien déjà leur nourriture forte et salubre commence à nous manquer ? Car ne nous leurrons pas : « L’État moderne est une dictature administrative toujours encline à se transformer en dictature policière. »

Nous avons mieux à faire que de lire les « romans de la rentrée », laissons les industriels de la communication à leurs misérables calculs de ventes potentielles. Lisons, relisons « les plus classiques, les plus tolérants, les plus humains de nos penseurs ». Shakespeare, Novalis, Leopardi, Hugo, Flaubert, Rilke, Bernanos… Et, avant tout, lisons, relisons les poètes. Car, disait Bernanos, « ce monde hideux ne se soutient que par la douce complicité – toujours combattue, toujours renaissante – des poètes et des enfants. » Et il mettait en garde : « Soyez fidèle aux poètes, restez fidèle à l’enfance ! Ne devenez jamais une grande personne ! »

Juin 2019

Le théâtre Saint-Sulpice

Son père était cocher de diligence entre Florence et Lyon. Faut-il s’en étonner, il épousa une Italienne. Giovanni Niccolò Servandoni avait appris le dessin à Rome, séjourné quelque temps à Londres, travaillé comme décorateur de théâtre à Lisbonne avant de devenir à Paris premier peintre décorateur de l’Académie royale de musique. Mais c’est en 1732 que vint son heure de gloire, lorsqu’il remporta le concours pour la construction de la façade de l’église Saint-Sulpice. Inspiré de la cathédrale Saint-Paul de Londres, son projet ne fut pas mené totalement à son terme. De même que ne fut, hélas, pas réalisé le grand forum à l’italienne qui aurait presque triplé la superficie de la place Saint-Sulpice telle que nous la connaissons.

De disposer, grâce à l’imaginatif décorateur de théâtre, d’une surface ainsi démultipliée, la poésie qui, depuis 37 ans, tient ses assises en cette même place, sous les fenêtres de Catherine Deneuve, en gagnerait-elle en « visibilité » ? Le sympathique village gaulois que figure, au milieu des boutiques de luxe et des restaurants pour touristes, le Marché de la poésie, en serait-il mieux à même de résister aux lourds bataillons des puissances du jour ?

Tel qu’il est, le Marché de la poésie est déjà un miracle : qu’au centre de Paris plus de 500 éditeurs et revues, pendant cinq jours, puissent présenter leurs ouvrages à plusieurs dizaines de milliers de visiteurs venus de toute la France, et que ce soit dans un lieu aussi paisible et beau,  n’est-ce pas déjà en soi chaque année un vrai bonheur et une sorte de réconfort ? 

Et donc, bien sûr, ne manquez pas d’y venir ! Le 37e Marché de la poésie (disons plus justement : « de la petite édition ») ouvrira ses portes mercredi prochain 5 juin 2019 à 14 heures pour les refermer dimanche 9 juin à 20 heures. Il sera ouvert chaque jour de 11 h 30 à 21 h 30. Les Éditions Arfuyen y seront présentes comme chaque année sur le stand 216-218 et y présenteront leurs nouveautés ainsi que l’ensemble de leur fonds (plus de 500 ouvrages).    Rappelons les nouveautés parues au cours de ces 12 derniers mois : Cécile A. Holdban Toucher terre ; Max de Carvalho, Le Grand Veneur des âmes ; Gérard Bocholier, Depuis toujours le chant ; Gérard Pfister, Ce qui n’a pas de nom ; Wendell Berry, Nul lieu n’est meilleur que le monde ; Marie Jaëll, Je suis un mauvais garçon ; René Schickele, Nous ne voulons pas mourir ; Outpala Deva, Hymnes à Shiva ; Richard Jefferies, L’Histoire de mon cœur ; Catherine Chalier, Rabbi Chmuel Bornstein, l’espoir hassidique ; et, dans la collection, Ainsi parlait: Herman Melville, Léonard de Vinci, Giacomo Leopardi, Gustave Flaubert et Virginia Woolf. Nous serons heureux de vous recevoir et d’échanger avec vous.

Mai 2019

Classiques (Les). On est censé les connaître

Voici que paraît le vingtième ouvrage de la collection Ainsi parlait, et il est consacré à Flaubert. L’auteur de Madame Bovary, bien sûr, tout le monde connaît, tout le monde doit connaître.  « Classiques (Les). On est censé les connaître. » Et puisque c’est Flaubert lui-même qui le dit dans son fameux Dictionnaire des idées reçues, on est encore plus inexcusable de n’avoir pas lu ce classique entre les classiques, ce cacique entre les caciques (« Cacique : 1) Chef de tribu indienne. 2) Élève reçu premier à un concours. Dictionnaire français »).

Mais de fait, soyons honnêtes : qui a lu l’ensemble des romans, des contes, des récits et des correspondances de ce grand homme, fondateur de la modernité, celui qui, entre tous, mérita, sous le titre L’Idiot de la famille, de recevoir de Jean-Paul Sartre l’hommage de trois volumes (1971-1972) comptant respectivement 1104 pages (tome 1), 1024 pages (tome 2) et 666 pages (tome 3) ? Sachant qu’à elle seule la correspondance de l’immortel auteur de Bouvard et Pécuchet , dans son édition la plus accessible, ne compte pas moins de 8128 pages ?

S’il peut advenir que, délaissant les sciences, l’archéologie, la politique, l’amour, la philosophie, la religion, l’éducation etc., de dignes émules de ces deux vastes génies soient saisis de l’irrépressible envie de tout lire du père de Salammbô, combien de vies leur faudra-t-il pour aborder ensuite d’un même pas Voltaire, Goethe, Balzac et Hugo ? Où l’on comprend le plaisir infini que certains de nos contemporains – et non des moindres – peuvent éprouver au style prompt et sans ambages des réseaux dits « sociaux », et le fossé qui semble de jour en jour se creuser entre deux usages de la langue.

« Dans cent ans d’ici, notait déjà Pessoa dans son visionnaire Érostrate, il sera impossible de publier une édition complète de Byron et de Shelley, du poète Goethe et de Hugo. Les cent pages par lesquelles nous connaissons Wordsworth deviendront cinquante ; les cinquante qui sont tout notre Coleridge se réduiront peut-être à dix. Chaque nation aura ses grandes œuvres fondamentales et une ou deux anthologies de tout le reste. La compétition entre les morts est plus féroce qu’entre les vivants : ils sont plus nombreux. » Pessoa écrivait ces lignes en 1930 : s’il semble aujourd’hui acquis que l’œuvre de Jean d’Ormesson constitue le fondement définitif de la culture française, il est grand temps de travailler à sauver « tout le reste ».

Des trois cents volumes écrits par Épicure, il ne nous reste que quelques dizaines de maximes et trois lettres. Si, de chacun de ces grands esprits qui nous ont précédés, pouvaient être lus encore – vraiment lus – en 2030 quelques dizaines de pages portant l’essentiel de leur héritage, alors peut-être leurs œuvres ne seraient pas définitivement condamnées à l’incompréhension des écoliers et la poussière des bibliothèques.       Ainsi, peut-être, continueraient-elles de parler !

Avril 2019

Le prix Nathan Katz du patrimoine

Située à la croisée des deux axes entre l’aire germanique et le royaume de France, entre les riches Flandres et les cités italiennes, favorisée de plus par sa richesse agricole comme par son dynamisme commercial, l’Alsace ne pouvait manquer d’engendrer au cours des siècles une culture de premier plan. Ainsi en a-t-il été en particulier dans le domaine de la littérature, du Tristan de Gottfried de Strasbourg à la Nef des fous de Sébastien Brant, du Lundi de Pentecôte d’Arnold, célébré par Goethe, à l’œuvre littéraire de Jean Hans Arp, et du Jonas de Jean-Paul de Dadelsen au prix Nobel de la paix Albert Schweitzer. 

   En 2004, le prix Nathan Katz a été créé pour faire redécouvrir cet immense patrimoine qui, de par l’histoire de l’Alsace se trouve très étrangement éclaté en plusieurs langues, le français n’y étant devenu vraiment langue littéraire qu’après 1945. Les Éditions Arfuyen ont soutenu cette entreprise depuis son origine en acceptant de prendre en charge chaque année la publication du texte traduit dans le cadre du Prix. C’est une véritable bibliothèque qui s’est ainsi constituée, dont la richesse et la variété peuvent se vérifier sur le site du Prix : prixnathankatz.com

   Pour marquer en 2019 son 15e anniversaire, le Jury du Prix Nathan Katz a décidé d’attribuer cette année deux prix : le Prix Nathan Katz du patrimoine 2019 distingue René Schickele pour son  œuvre d’écrivain-journaliste, avec Nous ne voulons pas mourir, traduit par Charles Fichter. Un prix spécial du Jury distingue Marie Jaëll, dont les carnets et correspondances inédites font enfin l’objet d’une édition sous le titre Je suis un mauvais garçon.    Nul besoin d’être Alsacien pour s’intéresser à un tel patrimoine littéraire, si actuel et universel: car c’est la littérature d’un pays sans État, sans frontières et sans langue, sans cesse violenté par l’Histoire – par ses armées comme par ses bureaucraties – et continuant cependant de vivre dans cette utopie, comme le Baron perché d’Italo Calvino dans son beau pays d’arbres. 

Mars 2019

L’Italie de Vinci et de Leopardi

En janvier de cette année a paru Ainsi parlait Léonard de Vinci pour faire enfin découvrir en édition bilingue la pensée du grand artiste italien à l’occasion du 5e centenaire de sa mort. En ce mois de mars c’est une autre figure majeure de l’Italie qui est donnée à lire en édition bilingue dans cette même collection Ainsi parlait.

Quand la littérature semble sous nos yeux devenir un objet archéologique pour être subrepticement remplacée par une sorte de Canada Dry culturel aussi peu désaltérant que tonifiant, est-ce un hasard si les relations entre la France et l’Italie sont arrivées à leur point le plus bas depuis la chute des fascismes ?

 Savons-nous encore voir autre chose dans l’Italie que sa mozzarella et son gouvernement populiste ? Savons-nous encore y reconnaître le pays de Dante, Leopardi et Pasolini, de Giotto, Titien et Morandi, de Monteverdi, Puccini et Berio ? Si nous ne lisons plus les écrivains, saurons-nous voir les peintres, écouter les musiciens autrement que comme des œuvres décoratives et des musiques d’ameublement ?    Nous avons besoin de leur sagessse autant que de leur folie, de leurs doutes autant que de leur enthousiasme. La vie est bien trop courte pour se contenter des ersatz de l’industrie culturelle.