La « vision retournée »
de Malcolm de Chazal
« Voyant de génie, détenteur de gnose », selon Raymond Abellio, Malcom de Chazal (1902-1981), bien que considéré comme l’un des plus grands écrivains du xxe siècle, est singulièrement méconnu.
Il est né le 12 septembre 1902 à Vacoas, dans une famille fixée à l’île Maurice depuis deux siècles. L’un de ses aïeux, François de Chazal de la Genesté, fut l’ami et le secrétaire du mystérieux comte de Saint-Germain qui lui aurait confié ses secrets avant de disparaître. C’est cet ancêtre qui décida en 1763 de quitter son Auvergne natale pour s’installer à l’Isle de France. […] Après des études d’ingénieur à l’Université de Bâton-Rouge aux U.S.A., il revient s’installer dans son pays natal en 1925 […] Entre 1934 et 1936, il publie plusieurs articles de presse critiquant la gestion désastreuse par les grandes familles blanches propriétaires de l’industrie sucrière. […] En 1938, il trouve un poste d’inspecteur au Electricity & Telephone Department : « Je n’avais rien à faire. J’étais affreusement mal payé. Je fis voir mon incapacité. On me laissa en paix. »
Un jour, en se promenant à Curepipe, il reçoit la grâce d’une illumination extraordinaire, une véritable métanoïa. […] Il reviendra à plusieurs reprises sur cette expérience fondatrice de sa vision du monde : « Je suis un être revenu aux origines… La clé exacte de la vision retournée, je l’eus un jour, dans le jardin botanique de Curepipe… J’avançais dans la lumière de l’après-midi vers une touffe de fleurs d’azalées, et je vis une des fleurs qui me regardait. La fleur devenait subitement un être. » […]
C’est ainsi que naît l’œuvre qui le fera connaître, Sens Plastique. […] En 1947, Jean Paulhan découvre en lui « un occultiste sans tradition ». Pressentant l’importance de sa découverte, il écrit dans Le Figaro littéraire du 11 octobre : « Ça n’arrive pas tous les jours de rencontrer un écrivain de génie que personne ne connaît. En voici un. » Il convainc Gallimard de publier Sens Plastique et, deux ans plus tard, La Vie Filtrée. André Breton dit de même : « Je n’hésite pas à voir le plus grand événement de nos jours dans la publication de l’œuvre de Malcolm de Chazal. » […] Francis Ponge le félicite en ces termes : « Quel merveilleux pouvoir est le vôtre de fracturer ainsi les portes du concret… Tous ceux à qui je montre votre livre le considèrent comme un événement sensationnel dans notre littérature, où il vient de tomber à la façon un peu d’un aérolithe. » […]
Quelques mois plus tard, à Souillac, Malcolm a l’inspiration de son roman Petrusmok. Il consacre son temps libre en pérégrinations dans un état d’identification avec la montagne : « Petrusmok est une révélation immédiate de la pierre… J’ai rêvé au sein de la pierre, mais ce qui jaillissait était l’essence mythique du mont. » Dans Petrusmok, Malcolm invente avec une débauche de couleurs et de visions la mythologie fondatrice de son île. Selon lui, l’île Maurice est le dernier vestige de la Lémurie, vaste continent qui s’étendait en forme de croissant de Ceylan à la Patagonie avant d’être englouti comme l’Atlantide. […] La synthèse de son œuvre, L’Homme et la Connaissance, préfacée par Raymond Abellio, paraît en 1974. Il meurt quelques années plus tard, le 1er octobre 1981. […]
À l’étroit dans une petite île dont il disait lui-même : « Ce pays cultive la canne à sucre et les préjugés », Malcolm de Chazal s’est voulu le chantre de l’universalité, de l’Un caché derrière les apparences de la multiplicité. […] En cela, il est proche de la métaphysique orientale : « La poésie métaphysique est semblable aux Upanishads en tant qu’essence d’approche de l’absolu, mais elle veut ici expliquer les védas de l’être et de la vie, hors de toute Révélation, par la voie médiate vers Dieu qu’est le monde visible qu’elle transsubtancie pour s’en servir comme hostie intermédiaire vers Dieu. » La fonction du poète est de lever le voile des apparences afin de révéler les mystères à ceux qui en sont dignes : « … les Upanishads, à quoi mon œuvre est comparée, et qui est la métaphysique même, n’ont d’autre but que nous faire voir derrière le rideau au-delà du voile des apparences. » […]
L’Inde est la véritable patrie du poète : « Je reste occidental, par mes hérédités, par ma langue, par ma manière de manger et de m’exprimer. Mais mon âme est sur le Gange et à Bénarès. Je respire l’Inde. » L’Inde est la véritable patrie de la métaphysique. L’Inde est le pays de la Vie : « Il n’est un mystère pour personne à Maurice que je prône l’hindouisme. Et la raison en est que l’Inde cherche Dieu dans la vie, parmi les fleurs, les prés, dans les eaux et le feu, sur l’aile de l’oiseau, autant que dans le regard d’un enfant, dans la voix de la femme et la communion humaine. »[ …]
Nombre de ses ouvrages, publiés à compte d’auteur n’ont jamais été réédités. Ainsi La Parole, imprimé en 1955 à 50 exemplaires, hors commerce. […] Il nous a semblé indispensable de rééditer ce trésor inestimable afin d’éviter qu’il ne retombe dans les oubliettes de la littérature. C’est pourtant le chef-d’œuvre, voire le Grand Œuvre de Malcolm, puisque cet immense poème métaphysique nous abreuve à la source même de l’inspiration chazalienne. Poète de l’inexprimable, Malcolm de Chazal se fait le porte-parole du Verbe divin. La Parole retrace le cycle cosmique de la chute de l’homme ici-bas, de l’initiation de l’être souffrant dans ses chaînes et de sa remontée vers la lumière.
La Parole est annonce du Royaume. « La Parole est ce par quoi la vie est une, et qui fait de l’homme le fils aîné de la Nature. La Nature est la Parole, dont l’homme s’est échappé… On a inventé un Ciel à atteindre, alors qu’il est là devant nos yeux… Il ne saurait y avoir d’autre sens à la vie que de passer de la condition de jour-et-nuit au Jour Absolu, du monde où la porte s’ouvre et se ferme au monde de l’Ouverture à jamais. »
Yves Moatty, extraits de la préface à La Parole, de Malcolm de Chazal