DÉCEMBRE 2024

Les éditions Arfuyen ont été créées en 1975 et l’année qui vient marquera leur demi-siècle d’existence. Depuis cinq décennies, Arfuyen n’a cessé de changer tout en maintenant solidement le cap d’une totale indépendance vis-à-vis des puissances et des modes du moment. Car ce qui fait le prix des choses, c’est leur parfaite singularité – qui n’est en rien recherche d’originalité, mais simple fidélité à ce qu’il y a d’essentiel et d’unique en leur existence. Pour l’écrivain, il n’est rien de plus difficile que d’accéder à cette simplicité-là, par delà tous les conformismes qui l’écrasent, comme aussi les réflexes égotistes qui peuvent l’enfermer. C’est dans ce souci de pure attention au réel qu’il peut se trouver une certaine similarité entre la démarche artistique et l’approche spirituelle, pour autant que l’une et l’autre acceptent de reconnaître leur fondamentale ignorance et de cheminer en terrain inconnu. Hors des sentiers battus, avons-nous écrit, en toute improvisation, au tout début des années 2000, lorsqu’il s’est agi de caractériser en quatre mots l’allure de nos éditions sur la page d’accueil de notre premier site internet (editionsarfuyen.com). Et pour nous dont le siège est situé sur une montagne, au milieu des forêts, l’expression reste somme toute assez juste, tant au sens propre qu’au sens figuré.

Les éditions Arfuyen n’ont cessé de se frayer des chemins dans des territoires toujours plus étendus. De la création poétique contemporaine (« Les Cahiers d’Arfuyen ») qui continue d’être au cœur de leur sensibilité, elles ont élargi le domaine de leurs collections à la poésie étrangère en édition bilingue (collection « Neige »), aux différentes formes de la spiritualité (collections « Les Carnets spirituels » » et « Ombre »), à la philosophie et aux sciences humaines (collections « Ainsi parlait » et « La faute à Voltaire »), aux textes autobiographiques (collection « Les Vies imaginaires ») et, cette année même, aux romans et aux nouvelles avec la collection « Le Rouge & le Noir ». Quatre ouvrages ont d’ores et déjà paru en 2024 dans cette collection, qui ont été consacrés à Elizabeth von Arnim, à Fumiko Hayashi, à Honoré de Balzac et à Edith Wharton. L’année de notre 50e anniversaire s’ouvrira en janvier avec un extraordinaire roman inédit de Joseph Conrad, Les Héritiers du monde, et nous aborderons dès cet automne la création romanesque contemporaine.

Là comme ailleurs, notre unique préoccupation sera de partager nos découvertes et nos enthousiasmes. Notre inappréciable liberté est de n’avoir aucun objectif de chiffre d’affaire ni de bénéfice, et de n’avoir à répondre de nos choix à aucun actionnaire ni contrôleur de gestion. Luxe ultime, que nous ne devons qu’à notre ténacité, grâce au fonds très vivant que nous avons méthodiquement constitué au fil des décennies, en veillant à ne jamais rechercher le succès à court terme mais à toujours investir pour l’avenir. Tant d’arbres plantés en bonne terre, nous en récoltons aujourd’hui les fruits, comme ces beaux abricots joufflus et dorés que nous cueillions naguère dans les vergers entourant notre petite maison de berger, sur la montagne d’Arfuyen. 

Nous veillerons à ce que l’esprit d’indépendance et d’enthousiasme puisse continuer d’animer les éditions Arfuyen dans les temps à venir, en un monde où le processus d’industrialisation et de massification de la culture ne fera sans nul doute que s’accélérer et où la vaillante et joyeuse résistance de quelques lecteurs, libraires et éditeurs déterminés sera plus que jamais nécessaire. 

Comme l’an passé, nous consacrons cette dernière lettre de l’année à présenter les 19 nouveautés que nous avons publiées en 2024. Les fêtes de fin d’année sont l’occasion d’offrir des livres, et nous espérons que vous trouverez dans cette liste, ou plus largement sur notre site, quelques bonnes idées. Nos livres sont distribués par Sodis et diffusés par Sofédis (deux sociétés du groupe Gallimard) et peuvent donc être facilement trouvés ou commandés dans l’ensemble des librairies. Ne vous en privez pas !

De ces belles montagnes d’Alsace où les traditions de Noël restent aujourd’hui si vivaces, nous vous adressons tous nos souhaits d’heureuses fêtes de fin d’année.

NOVEMBRE 2024

La collection Les Carnets spirituels publiée par les éditions Arfuyen a lancé en 2011 avec Catherine Chalier une série consacrée aux maîtres de la pensée hassidique. De Martin Buber à Marc Chagall, le hassidisme a exercé une influence déterminante sur la culture juive contemporaine. La saveur de ses contes traditionnels et le pittoresque de ses aspects folkloriques sont à ce point entrés dans l’imaginaire populaire qu’on serait tenté de croire qu’ils représentent l’essentiel de cette tradition spirituelle. Bien loin s’en faut cependant. C’est pour faire découvrir la profondeur et la diversité des penseurs du hassidisme que Catherine Chalier a eu l’idée de cette série dont le septième volume, consacré à Nahman de Bratzlav paraît ce mois-ci.

Citons ici dans l’ordre de publication des ouvrages, la liste des auteurs qui ont été abordés jusqu’à ce jour : Kalonymus Shapiro (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), Le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926), Rabbi Joseph Mordechai Leiner (1801-1854), Rabbi Tsaddoq de Lublin (1823-1900), enfin Rabbi Nahman (1772-1810). On trouvera dans cette même lettre une récapitulation des ouvrages consacrés à ces auteurs selon l’ordre chronologique de leur naissance. Il existe, en effet, entre eux une étroite filiation, d’ordre familial comme intellectuel, qui donne à cette tradition, à travers les siècles, une saisissante cohérence. 

Nahman de Bratzlav, arrière-petit-fils du Baal Chem Tov, est une figure fondatrice de la spiritualité hassidique et marque de ce fait une importante étape dans le vaste chantier entrepris voici près d’une quinzaine d’années. C’est pourquoi nous sommes heureux de reproduire ici des extraits de l’introduction que Catherine Chalier a donnée à ce volume.

*

La grande singularité de la personne et de l’œuvre de Rabbi Nahman de Bratzlav s’impose au sein du courant spirituel hassidique. De son vivant même, sa pensée et son comportement suscitèrent d’ailleurs de puissantes oppositions, voire des inimitiés tenaces. Malgré elles, et en dépit de ses déchirements intimes, il resta toujours fidèle à ce qu’il ressentait comme sa vocation unique parmi les juifs : les encourager à chasser peur, doute et désespoir, afin d’oser avancer sur le « pont étroit » de la foi ou de la confiance (emouna). […]

« Que suis-je ? » demandait R. Nahman. Selon son fidèle disciple R. Nathan Sternhartz, il répondait : « Uniquement ce que mon âme renouvelle. » Le « Je » de R. Nahman, son unicité en ce monde-ci, en lequel il subit maintes souffrances, ne se laisse pas saisir par le simple exposé de ses faits et ses gestes. Ce « Je » ne se dissocie pas de sa quête spirituelle, une quête sans cesse sur le qui-vive et scandée par son interrogation inquiète et fervente des textes juifs.

Quand les versets s’ouvraient pour lui sur un renouvellement de sens (hidouch) sous la force de ses interrogations brûlantes, un espoir éclairait sa vie, sa vie si souvent douloureuse. Un parfum de joie s’en échappait, furtif mais inoubliable, épargné par ses tourments. Ce qui signifie aussi, comme l’ont noté plusieurs commentateurs, que chez R. Nahman le motif spirituel, voire mystique, et le motif existentiel ne se laissent pas dissocier. […]

Les disciples de R. Nahman le percevaient-il comme un Juste ? Ce fut certainement le cas de son disciple principal R. Nathan (1780-1844), lui qui le rejoignit durant ces années où il enseignait à Bratzlav et qui mit par écrit la plupart de ses enseignements. Mais on ignore comment le considéraient les autres disciples. Lui-même ne voulait pas qu’ils s’accrochent à lui pour résoudre leurs soucis concrets, il les incitait à entamer un combat spirituel personnel tout en voulant qu’ils obéissent à ses exigences.

Il s’agissait de les sauver de l’emprise sur eux de forces intimes mauvaises (tristesse, désespoir, soumission aux pulsions sexuelles etc.) forces dont il ressentait lui-même l’aiguillon. Dans ce but, il mettait l’accent sur l’étude de la Torah orale (Talmud, Zohar), et il’incitait aussi ses disciples à préserver chaque jour une heure au moins de solitude pour s’entretenir avec le Créateur de façon personnelle, de préférence dans la nature, dans les champs et les forêts d’Ukraine. Il lui arrivait de se promener avec eux et de les encourager à la joie en leur proposant des enseignements nouveaux. […]

Sa vie fut marquée par les tragédies, outre l’inimitié violente du « Grand Père de Chpoli», son isolement et ses errances, il fut cruellement éprouvé par la mort de plusieurs de ses enfants en bas-âge, en particulier par celle de son fils Chlomo Éphraïm, en qui il mettait tous ses espoirs. […] En 1807, sa femme Saskia mourut, atteinte de tuberculose, maladie dont lui-même montrait alors les premiers signes. Malgré sa grande suspicion envers leur savoir, il passera quelque temps à Lemberg (nom allemand de la ville de Lviv devenue alors autrichienne) pour consulter des médecins. Il y prépara la première partie de son livre Liqqoutei Moharan, mais il revint malade à Bratzlav.

Il n’hésitait pas, par ailleurs, à parler aux Maskilim, c’est-à-dire aux juifs qui, ayant adopté les idéaux des Lumières, avaient cessé de vivre au diapason du judaïsme traditionnel. Il en avait rencontré à Lemberg. À la toute fin de sa vie, en 1810, le feu détruisit sa maison et, ayant quitté Bratzlav pour Uman, il s’installa même chez l’un d’entre eux, et il s’adonna à des conversations profanes avec ces Maskilim. On reconnaît dans cette attitude l’idée que le Juste doit savoir descendre vers ceux qui sont loin, afin de tenter de vivifier leur nostalgie du Créateur et de les faire revenir vers Lui. […]

Sachant qu’il allait mourir, il dit à ses disciples de ne pas avoir peur. Il voulait les sauver du désespoir et ce refus du désespoir restera un leitmotiv parmi ses disciples. Après sa mort, personne ne prendra sa succession, mais son mouvement persistera, et il reste bien vivant aujourd’hui encore. Ses disciples continuent ainsi de se rendre sur sa tombe à Uman [Ukraine, à 200 km au sud de Kyiv] en automne, au moment de la Nouvelle Année juive.

OCTOBRE 2024

Rédiger une autobiographie est un double exercice de mémoire et d’oubli. Les souvenirs qu’on exhume sont en quelque sorte profanés par leur exhibition ; et les faits et les êtres que le livre omet de répertorier sont par là même, selon la merveilleuse formule de Baudelaire, « mystérieusement embaumés dans ce que nous appelons l’oubli ». […]

Les poèmes qu’Edith Wharton a composés et remisés tout au long de sa vie, en particulier ceux du présent recueil, sont, à cet égard, les pièces secrètes de la grande maison de sa vie sociale et de son œuvre publiée, telle qu’elle l’évoque dans un passage fameux The Fulness of Life, nouvelle parue en 1893 :

« J’ai souvent pensé que la nature d’une femme est semblable à une grande maison avec de nombreuses pièces ; il y a le vestibule, que tout le monde traverse pour entrer et pour sortir ; le grand salon, où l’on reçoit les visites formelles ; le petit salon, où les membres de la famille vont et viennent à leur guise ; mais au-delà, bien au-delà, il y a d’autres pièces dont on ne tourne peut-être jamais les poignées de porte ; personne ne sait où elles mènent ; et dans la chambre la plus reculée, le saint des saints, l’âme se trouve seule dans l’attente d’un bruit de pas qui n’arrive jamais. » […]

De trois ans le cadet d’Edith Wharton, William Morton Fullerton, né en 1865, à Norwich, dans le Connecticut, est d’abord apparu comme connaissance de Henry James, qui, le rencontrant à Londres en 1890, avait vingt-deux ans d’âge de plus que lui, et dont il attribuera le pouvoir fluctuant de séduction sexuelle aux personnages de Merton Densher dans The Wings of the Dove (1902) et de Morton Vint dans The Ivory Tower (1917). En 1892, Fullerton devient correspondant à Paris du Times de Londres. Sans doute n’approche-t-il Edith Wharton qu’au printemps 1907, présenté par James, qui alors logeait chez elle, au 58 rue de Varenne.

En automne de cette même année, il fait un voyage aux États-Unis, et James lui conseille vivement de rendre visite à Wharton, dans son manoir du Mount où elle séjourne depuis l’été. Leur liaison est supposée débuter en mars 1908, chacun étant de retour à Paris. Exaltée par l’accomplissement charnel, inquiète des frasques de son amant, Wharton est dès l’origine hantée par la fatalité de la rupture, qu’elle anticipe dans plusieurs poèmes de cette période.

Et puis elle décide de prendre l’initiative de rompre. C’est à Londres, le 4 juin 1909. Elle réserve la suite 92 dans l’hôtel de la gare de Charing Cross. Entremetteur de leur commencement, James est prié de dîner avec eux, pour en quelque sorte tenir la chandelle de leur conclusion, avant qu’ils ne se retirent tous deux pour ce qu’elle estime devoir être leur dernière nuit d’amour. La conséquence ultime, si ce n’est la cause première, est la composition de l’admirable « Terminus », terminaison délibérée d’une expérience érotique qui l’a rendue passagèrement semblable à une femme ordinaire, ce qu’elle n’est pas. Leurs rapports, toutefois, se répètent sporadiquement jusqu’en été de l’année suivante.

Si ce qu’on peut appeler la mécanique amoureuse d’Edith Wharton s’est emballée avec Morton Fullerton comme elle ne l’avait pas fait auparavant, et comme elle ne le fera plus par la suite, ses rouages étaient en place depuis toujours. Toujours, cependant, elle a su que son rêve de fusion de la sensualité et de la spiritualité ne se réaliserait jamais. […]

L’ami de cœur, d’âme et d’esprit fut durant quarante-quatre années Walter Berry. Or sa mort intemporelle spiritualise le temporel. Et cette conjonction enfin accomplie entre l’idéal et le réel, Edith Wharton la célèbre dans une oraison funèbre radieuse de simplicité, de certitude et d’évidence :

Je dirai, non pas que tu es mort, mais que tu es répandu
Comme les graines le sont par la brise d’automne,
Pour renouveler la vie là où tout semblait verrouillé et désolé,
Enclos dans des bourgeons fermés et des arbres dépouillés.

SEPTEMBRE 2024

Chez le poète et romancier Joë Bousquet, la maladie –l’état de malade – coïncide avec l’éclosion de ses dons littéraires et le fait aborder au rivage de ce qu’il nomme « une autre vie » où se manifeste la capacité de traverser des couches de sensibilité et d’affectivité nouvelles. Bousquet mène cette vie dans une distance plus ou moins voulue envers l’action.

De cette ascèse particulière lui viennent deux qualités que Jean Paulhan a soulignées : « J’envie parfois votre divination et cette étrange rapidité qui vous fait traverser d’un coup ce qui me demeure opaque » (lettre non datée). De plus en plus lié à Bousquet, Paulhan complètera ses propos en ajoutant par exemple : « Il est certain que tu disposes d’une liberté, ou d’une indifférence de pensée extrême, presque inhumaine, à laquelle la composition de tes œuvres ne donne que l’apparence, non la réalité de cette suite et de cette chaîne (tenant sans doute, qui sait, à des habitudes physiques, de démarche peut-être, à un exercice du corps) qui est notre prison et notre lieu » (lettre du 25 février 1942). […]

Écrire, pour Bousquet, permet de tirer de soi une singulière présence au monde ; un monde qui sera présent à lui autrement, ni dans l’illumination, ni dans le délire, ni dans les jeux imprévus du langage, ce qui le distancie de ses anciens amis surréalistes. De fortes attaches avec le surréalisme subsistent toutefois, comme le prouve son amitié avec Paul Éluard ou René Char, mais l’écrivain audois « coiffe » la position surréaliste de pensées issues de tous horizons en la réinscrivant dans la logique implicite d’une tradition de pensée immémoriale, du bouddhisme aux présocratiques puis aux platoniciens (Plotin notamment) et à ceux qu’ils ont inspirés.

Au fil des années, l’œuvre de Bousquet s’étoffe de romans (La Tisane de sarments, Le passeur s’est endormi, Iris et Petite Fumée, Le Médisant par bonté…), de contes (Le Roi du sel…), de poèmes (La Connaissance du soir) ainsi que d’essais (Les Capitales. De Duns Scot à Jean Paulhan) et d’une multitude de fragments recopiés sur des carnets et cahiers dispersés après sa mort. […]

Les notes critiques qu’il a écrites font justement partie de cette présence. Les écrire, être un lecteur attentif, ce n’est pas tout à fait le même geste que celui d’autres écrivains : c’est alimenter un courant de pensée de plus en plus prégnant en lui, qui le pousse à revenir constamment sur les sources de l’inspiration littéraire. En s’appuyant sur l’œuvre de ceux qu’il juge essentiels (Arthur Rimbaud, André Breton, Louis Aragon, Paul Valéry, Pierre Jean Jouve, et tant d’autres), Bousquet dégage non une poétique théorique et abstraite, mais une poétique « engagée » si l’on peut dire, « militante » en faveur d’une conception élargie de la création qui puise aux sources anciennes.

Ainsi n’y a-t-il pas de dispersion dans les notes de Bousquet. Il faut considérer tous ces textes dans un cheminement vers plus de clarté quant aux ressorts de ce qu’on nomme, d’un terme très vague, l’inspiration. En effet, ces notes s’enchaînent selon une nécessité forte et non au hasard des parutions. Bousquet fait des choix, élit certaines œuvres dont il approfondit le sens. […]

Bousquet a une manière bien à lui de rédiger ces notes. Il cite peu les textes ; semble un temps s’en éloigner pour mieux y revenir ; use parfois d’un langage caustique qui dit, en vérité, son implication totale en tant que lecteur. Il ne faut pas se tromper sur ses intentions : les meilleures notes, celles qui sont pourvues d’un certain développement, sont nourries de considérations philosophiques et métaphysiques qui d’ailleurs évoluent considérablement. Bousquet a lu attentivement Leibniz, Hegel, Marx et cite ces ouvrages, nourri d’échanges avec quelques amis choisis comme Jean Cassou, René Daumal ou Carlo Suarès. […]

Regroupées et classées ici en tranches de cinq années, les notes rédigées par Bousquet au fil des jours, loin d’être livrées au hasard des parutions, constituent en réalité un véritable journal de lecture dont les analyses très substantielles sont ouvertes à la plus grande diversité d’écritures comme de genres.

La première moitié du xxe siècle est certes prodigue en ouvrages originaux autant qu’en manifestes, lettres ouvertes et autres écrits programmatiques, mais seul l’écrivain de Carcassonne sait, selon nous, discerner derrière cette diversité la qualité du levain qui fait lever la pâte, et révéler les promesses que tel ou tel livre contient. Ainsi en va-t-il pour La Métamorphose ou L’Amérique de Kafka dont Bousquet perçoit très tôt, et parmi les premiers, la force novatrice. De même, tente-t-il de tirer toutes les conséquences du Très-Haut de Maurice Blanchot, où la voix narrative se fait spectrale et neutre.

Comme un sismographe, ce journal enregistre les coups que viennent porter au conservatisme littéraire des œuvres dans lesquelles l’écriture ne se soumet à aucune injonction extérieure. Plutôt que de publier en son intégralité la masse des notes de lecture de Bousquet, on trouvera rassemblées ici celles dans lesquelles se concentre le mieux sa pensée et où ses propres conceptions trouvent leurs formulations les plus saisissantes. […]

L’hommage ne prend jamais le dessus sur le dialogue qu’il ouvre avec ces auteurs ; dialogue certes souvent difficile à suivre mais toujours révélateur de sa pensée foisonnante et en constante ébullition. Qu’il s’agisse du dernier livre de Paul Valéry ou d’un essai de Roger Caillois, la pensée de Bousquet est toujours en éveil et se nourrit des avancées mais aussi des carences ou des interrogations que suscitent ces livres : sur quelle conception de l’homme repose en réalité le cartésianisme ? À quels dangers s’exposent les tenants de l’écriture automatique ?… […]

Partout le même souci de faire passer de la nuit au jour des motifs et des images (l’ombre, l’aube, la blancheur, l’onde…) qui se sont formés en lui bien avant qu’il puisse élucider, même partiellement, le processus de leur élaboration. Et c’est sur ce processus que, tout au long de ces pages, Bousquet revient inlassablement, nourrissant une veine qui devance bien souvent – ou conteste par avance – les travaux sur la création littéraire que la critique, notamment dans seconde moitié du xxe siècle, aura à cœur de mieux cerner.

À la suite de Rimbaud dans sa fameuse lettre à Izambard sur la voyance, l’écrivain n’a eu de cesse finalement d’aller vers sa propre étrangeté et de la reconnaître comme nécessaire.

JUIN 2024

Jules Renard se sera longtemps et toujours cherché. D’abord déguisé dans des costumes d’emprunt, courant après la gloire, comme le renard de la Fable après son camembert.

Il faut attendre Sourires pincés en 1890, pour voir entrer en scène le futur et vrai Renard. À la fin de l’année 1889, le Mercure de France est refondé : Alfred Vallette est le directeur et Jules Renard le principal actionnaire de la revue qui, jeune et active, se taille vite une forte réputation. Jules Renard se rend célèbre par les brèves proses et les quelques articles littéraires qu’il y publie. […]

Le puzzle de Sourires pincés rassemble des récits, des scènes, des poèmes en prose, des nouvelles dont le trait commun le plus éclatant est la brièveté douce amère. Le titre du premier des neuf chapitres, « Pointes sèches », à lui seul, qualifierait le Renard des villes et des champs que j’ai eu le plaisir de traquer au fil de ses pages.

Un tel art du disparate et du bref caractérise, avec des couleurs diverses, la grande veine de Renard, celle-là même qui draine tout son Journal : brièveté et humour. Non pas la statue de soi, mais le travail de sape. Tantôt pince-sans-rire, tantôt pince-avec-sourire. Mots d’écrits et mots d’esprit. Entre un Schopenhauer qui aurait bien vieilli et le haïdjin japonais. 

Dans Coquecigrues (1893), les minces récits épinglent des paysans, des petits bourgeois, des lettrés ou bien condensent des histoires de chasse, de pêche ou de couples. La Lanterne sourde (1893) amuse, quant à elle, avec ses « Cocotes en papier» et sa marionnette d’un bon saint « Éloi » qui remet à l’endroit les culottes à l’envers de nos « homme[s] des champs », « de plume » ou « du monde ».

Maître Renard fut tout à la fois L’Écornifleur des genres humain et littéraire, le clown blanc aux sourires pincés raillant la Bigote ou le Pain du ménage, le Poil de Carotte (et à gratter) de la littérature, le conseiller municipal et maire défenseur (averti) de ses villageois, ses « frères farouches », et sans doute le plus japonais des naturalistes.

Grâce à lui, la littérature ne vit (ou survit) que de ses ratures – du plaisir de rompre avec les formes traditionnelles. Si, comme il a pu l’affirmer, « écrire, c’est presque toujours mentir », alors, pour dire vrai, il aura choisi de se taire (ou presque) – pour mieux écouter aux portes et même à la serrure des mots : « Ils me félicitent de ne pas trop écrire. Bientôt, ils me féliciteront de ne pas écrire du tout », me rétorquerait-il. […]

Comment Jules Renard a-t-il pu en arriver là ? Comment a-t-il pu en arriver à ces pointes-là ? À tout réduire à sa plus simple expression ? À ce pied-de-nez ? Et ce, jusqu’à ne plus guère s’intéresser à l’écriture vers la fin de sa vie, au point de se tourner, après avoir tant observé petites et grandes misères de ce monde, vers la plus noble des carrières politiques.

Jules Renard fut conseiller municipal, puis maire de Chitry-les-Mines. On le voit par exemple, et c’est très émouvant, défendre une pauvre femme étrangère qui est arrivée dans son village et que la vindicte populaire ostracise.

Dreyfusard, anticlérical et pacifiste, républicain et socialiste : « un grand artiste et un cœur très haut » qui lutta contre l’ignorance, la misère, le manque d’hygiène, l’obscu-rantisme, la xénophobie, l’alcoolisme ou le pouvoir de l’argent, et dont Jean Jaurès fit le panégyrique dans L’Humanité. […]

Au vrai, la lune ou la bonne étoile de Jules Renard montre que la littérature concerne l’organisation même de la cité des hommes. La justesse des mots aboutit à la justice. Et l’humour à la possibilité de vivre sans s’entre-tuer. Manquer d’humour, ne serait-ce pas manquer d’amour ?

Diogène le cynique grec, qui cherchait un homme dans les rues d’Athènes avec sa lanterne, aurait peut-être apprécié La Lanterne sourde de Jules Renard dans sa pauvre mais humble commune de Chaumot. Comptant à l’envers, dans l’envers de nos hiérarchies, se serait-il exclamé lui-aussi à sa vue : « Un de moins ! », c’est-à-dire un barbouilleur de papier en moins, et donc, selon son arithmétique cynique, un être humain en plus ? […]

D’ailleurs, de peur que les poules n’aient des dents, je tiens à dire que Renard ne prétendit construire nulle doctrine, ni quelque recette de développement personnel. Seule la vie quotidienne a construit ou déconstruit la pensée ou plutôt ses pensées, avec ses contradictions et tout ce que notre irrémédiable finitude peut faire naître de risible, d’incohérent ou d’atrocement absurde.[…]

Ironiste de l’ironie du sort, de son drôle de mauvais sort littéraire : « J’ai un travail qui presse, pour la postérité. » Quand on écrit un journal, ce n’est pas pour gagner la notoriété de son vivant. Jules Renard aura sans doute connu une certaine gloire dans le Paris fin et début de siècle : il écrira quelques pièces de théâtre qui n’auront qu’un succès d’hier.

Au vrai, quel aura été cet homme à facettes ? Un bon père de famille ? Un mondain ? Un ermite dans sa petite maison de La Gloriette ? Un glorieux esthète ? Un dé-moraliste? Un grand escrimeur de la littérature ? Un fleuret rosse et tendre ? Un piqueur au cœur ? Un tireur, mais pas à blanc ? Un « croque-notes » ? Un trouveur de fin humour ? Un homme tout simple ?

« Grantécrivain », il ne l’aura été vraiment qu’une fois mort : « La vie mène à tout, à la condition d’en sortir. »

J’aimerais sortir de mon préambule de promenade dans les feuilles mortes de Jules Renard, en laissant le dernier mot à ce cher « déboulonneur » de statues. Imaginons (facile avec les mots !) que je sois ni plus ni moins que ce conférencier célèbre (en l’an 1904…), ce très incertain Isidore Gaujour, auquel s’adresse avec une courtoise malice, le narquois Jules Renard : « Votre projet de conférence sur moi, s’il m’est très agréable, me gêne pour vous. Remettez votre étude à plus tard : j’aurai peut-être alors plus de talent. »

L’humoraliste, et clair voyant, n’avait-il pas raison ? Dans notre siècle comme il marche toujours mal, Jules Renard n’a-t-il pas de plus en plus de talent ?

Juin 2024

Jules Renard se sera longtemps et toujours cherché. D’abord déguisé dans des costumes d’emprunt, courant après la gloire, comme le renard de la Fable après son camembert.

Il faut attendre Sourires pincés en 1890, pour voir entrer en scène le futur et vrai Renard. À la fin de l’année 1889, le Mercure de France est refondé : Alfred Vallette est le directeur et Jules Renard le principal actionnaire de la revue qui, jeune et active, se taille vite une forte réputation. Jules Renard se rend célèbre par les brèves proses et les quelques articles littéraires qu’il y publie. […]

Le puzzle de Sourires pincés rassemble des récits, des scènes, des poèmes en prose, des nouvelles dont le trait commun le plus éclatant est la brièveté douce amère. Le titre du premier des neuf chapitres, « Pointes sèches », à lui seul, qualifierait le Renard des villes et des champs que j’ai eu le plaisir de traquer au fil de ses pages.

Un tel art du disparate et du bref caractérise, avec des couleurs diverses, la grande veine de Renard, celle-là même qui draine tout son Journal : brièveté et humour. Non pas la statue de soi, mais le travail de sape. Tantôt pince-sans-rire, tantôt pince-avec-sourire. Mots d’écrits et mots d’esprit. Entre un Schopenhauer qui aurait bien vieilli et le haïdjin japonais. 

Dans Coquecigrues (1893), les minces récits épinglent des paysans, des petits bourgeois, des lettrés ou bien condensent des histoires de chasse, de pêche ou de couples. La Lanterne sourde (1893) amuse, quant à elle, avec ses « Cocotes en papier» et sa marionnette d’un bon saint « Éloi » qui remet à l’endroit les culottes à l’envers de nos « homme[s] des champs », « de plume » ou « du monde ».

Maître Renard fut tout à la fois L’Écornifleur des genres humain et littéraire, le clown blanc aux sourires pincés raillant la Bigote ou le Pain du ménage, le Poil de Carotte (et à gratter) de la littérature, le conseiller municipal et maire défenseur (averti) de ses villageois, ses « frères farouches », et sans doute le plus japonais des naturalistes.

Grâce à lui, la littérature ne vit (ou survit) que de ses ratures – du plaisir de rompre avec les formes traditionnelles. Si, comme il a pu l’affirmer, « écrire, c’est presque toujours mentir », alors, pour dire vrai, il aura choisi de se taire (ou presque) – pour mieux écouter aux portes et même à la serrure des mots : « Ils me félicitent de ne pas trop écrire. Bientôt, ils me féliciteront de ne pas écrire du tout », me rétorquerait-il. […]

Comment Jules Renard a-t-il pu en arriver là ? Comment a-t-il pu en arriver à ces pointes-là ? À tout réduire à sa plus simple expression ? À ce pied-de-nez ? Et ce, jusqu’à ne plus guère s’intéresser à l’écriture vers la fin de sa vie, au point de se tourner, après avoir tant observé petites et grandes misères de ce monde, vers la plus noble des carrières politiques.

Jules Renard fut conseiller municipal, puis maire de Chitry-les-Mines. On le voit par exemple, et c’est très émouvant, défendre une pauvre femme étrangère qui est arrivée dans son village et que la vindicte populaire ostracise.

Dreyfusard, anticlérical et pacifiste, républicain et socialiste : « un grand artiste et un cœur très haut » qui lutta contre l’ignorance, la misère, le manque d’hygiène, l’obscu-rantisme, la xénophobie, l’alcoolisme ou le pouvoir de l’argent, et dont Jean Jaurès fit le panégyrique dans L’Humanité. […]

La lune ou la bonne étoile de Jules Renard montre que la littérature concerne l’organisation même de la cité des hommes. La justesse des mots aboutit à la justice. Et l’humour à la possibilité de vivre sans s’entre-tuer. Manquer d’humour, ne serait-ce pas manquer d’amour ?

Diogène le cynique grec, qui cherchait un homme dans les rues d’Athènes avec sa lanterne, aurait peut-être apprécié La Lanterne sourde de Jules Renard dans sa pauvre mais humble commune de Chaumot. Comptant à l’envers, dans l’envers de nos hiérarchies, se serait-il exclamé lui-aussi à sa vue : « Un de moins ! », c’est-à-dire un barbouilleur de papier en moins, et donc, selon son arithmétique cynique, un être humain en plus ? […]

D’ailleurs, de peur que les poules n’aient des dents, je tiens à dire que Renard ne prétendit construire nulle doctrine, ni quelque recette de développement personnel. Seule la vie quotidienne a construit ou déconstruit la pensée ou plutôt ses pensées, avec ses contradictions et tout ce que notre irrémédiable finitude peut faire naître de risible, d’incohérent ou d’atrocement absurde. […]

Ironiste de l’ironie du sort, de son drôle de mauvais sort littéraire : « J’ai un travail qui presse, pour la postérité. » Quand on écrit un journal, ce n’est pas pour gagner la notoriété de son vivant. Jules Renard aura sans doute connu une certaine gloire dans le Paris fin et début de siècle : il écrira quelques pièces de théâtre qui n’auront qu’un succès d’hier.

Au vrai, quel aura été cet homme à facettes ? Un bon père de famille ? Un mondain ? Un ermite dans sa petite maison de La Gloriette ? Un glorieux esthète ? Un dé-moraliste? Un grand escrimeur de la littérature ? Un fleuret rosse et tendre ? Un piqueur au cœur ? Un tireur, mais pas à blanc ? Un « croque-notes » ? Un trouveur de fin humour ? Un homme tout simple ?

« Grantécrivain », il ne l’aura été vraiment qu’une fois mort : « La vie mène à tout, à la condition d’en sortir. »

J’aimerais sortir de mon préambule de promenade dans les feuilles mortes de Jules Renard, en laissant le dernier mot à ce cher « déboulonneur » de statues. Imaginons (facile avec les mots !) que je sois ni plus ni moins que ce conférencier célèbre (en l’an 1904…), ce très incertain Isidore Gaujour, auquel s’adresse avec une courtoise malice, le narquois Jules Renard : « Votre projet de conférence sur moi, s’il m’est très agréable, me gêne pour vous. Remettez votre étude à plus tard : j’aurai peut-être alors plus de talent. »

L’humoraliste, et clair voyant, n’avait-il pas raison ? Dans notre siècle comme il marche toujours mal, Jules Renard n’a-t-il pas de plus en plus de talent ?

Mai 2024

C’est en 1930 que Fumiko Hayashi a acquis une précoce notoriété en publiant, après plusieurs poèmes et brefs récits parus en revues, Hôrôki (Vagabonde), son journal romancé, où elle raconte son parcours littéraire.

Fille de marchands ambulants, elle a vécu une vie de bohème, exerçant toutes sortes de métiers dont ceux d’ouvrière à la chaîne, de vendeuse, de serveuse, d’entraîneuse et de chanteuse de cabaret, ayant plusieurs liaisons avec des peintres, des acteurs et des écrivains, avant de voyager à l’étranger (en France, en Italie, en Indonésie, en Chine, en Russie) et de devenir correspondante de guerre.

Ses nouvelles, comme ses romans adaptés au cinéma par Mikio Narusé qui a grandement contribué au maintien de sa renommée au Japon et dans le reste du monde, contiennent une importante part autobiographique transfigurée, et l’on retrouve le ton qui caractérise son journal, à la fois désabusé, cru, méditatif et rêveur, par alternance sarcastique et lyrique. […]

Si les thèmes les plus fréquents sont l’amour et la rupture entre deux êtres à la dérive (avec la menace de la grossesse, le risque de l’adultère, le refus d’un enfant et la crainte d’un avortement), il y est beaucoup question de la guerre et des pénuries qui l’ont accompagnée et suivie, l’incendie et les bombardements de la capitale ayant contraint une grande partie de ses habitants à la fuir, à chercher des moyens incertains de subsistance et à découvrir en province un autre type de vie, souvent au milieu d’orphelins, de veuves, de vieillards, de parents ayant perdu ou abandonné leurs enfants. […]

Le recours aux poèmes et aux fables, au cœur même d’une narration impressionniste et fluide, est récurrent chez Fumiko Hayashi, qui rejoint là une tradition littéraire japonaise qui a donné lieu à de grandes œuvres, classiques et modernes. […] La forme du conte (que l’on retrouvera dans les trois nouvelles pour la jeunesse, évidemment) et la tendance au fantastique sont les moyens d’aborder, sans pesanteur et sans didactisme, des problèmes sociaux ou psychologiques et de témoigner, en l’occurrence, de la guerre, du front, de l’exil, de la faim, de la séparation, de la précarité et surtout de la démobilisation et de la défaite.

Si l’on a déjà signalé, à propos de Vagabonde ou de Nuages flottants, la parenté de l’écriture de Fumiko Hayashi avec celle de l’Anglaise caribéenne Jean Rhys (1890-1979) dont la vie et le style ont de nombreux points communs avec les siens, on trouvera ici des analogies avec le monde imaginaire de Kenji Miyazawa (1896-1933) qui appartient à sa génération […]

L’influence des écrivains russes était revendiquée par Hayashi dans ses textes réflexifs. C’est ici Tchékhov dont la marque est la plus reconnaissable dans la nouvelle chorale intitulée « Recherche d’emploi ».

La tentation de la déchéance est combattue par une composante empathique et humaniste très forte, sensible dans plusieurs nouvelles choisies (« Le gobie de rivière », « Consolation », « Centre-ville »), où l’amitié, la maternité, la solidarité dans l’épreuve, la générosité prennent le relais de la passion sans lendemain. […]

La dernière nouvelle, « Centre-ville », qui est parmi les plus tardives et les plus structurées, offre de la vie d’un couple, que le hasard a formé et le désir a soudé éphémèrement, une image moins cynique, moins désespérée que les précédentes […], mais tout aussi douloureuse.

Fumiko Hayashi donne alors toute la mesure de sa lucidité et de son originalité poétique, usant comme toujours d’un style fragmentaire, syncopé et concis, par éclairs et allusions, par visions fugitives dans lesquelles paraissent éclatantes sa sensibilité aux lieux et sa grande capacité évocatrice des errances solitaires et nocturnes, dans des quartiers de plaisirs ou dans des zones désertes, au bord de la mer, au bord des fleuves, sur des rivages désolés, meurtris par la guerre, dans des milieux paysans, minés par la pauvreté, ravagés par la violence, le désir perverti et la faiblesse des hommes.

AVRIL 2024

Dans « L’importance de Simone Weil », un texte de 1960, Czesław Miłosz écrivait : « La France fit un don merveilleux au monde moderne en la personne de Simone Weil. La venue au XXe siècle de pareil écrivain défiait toute probabilité, mais il arrive que l’improbable se produise. » Il nourrit pour la philosophe française une admiration sans réserve, sans pour autant cacher les aspérités de son œuvre et de sa pensée qui, selon lui, sont de nature à effrayer ou rebuter le lecteur timoré. […]

Disciple du Christ jusqu’au mysticisme, celle que ses détracteurs surnommaient la « Vierge rouge », comme Louise Michel avant elle, était également proche de Boris Souvarine, des républicains espagnols et des combats anticoloniaux. Véritable activiste du pacifisme, son discours changea du tout au tout au moment de l’armistice de 1940, jusqu’à voir dans le refus de se battre une lâcheté et une compromission. Très tôt, son engagement politique la rapproche du syndicalisme et du communisme, mais elle refuse de souscrire au culte du progrès, réfute jusqu’à l’existence même d’une doctrine marxiste, et s’oppose avec véhémence à un Trotski qui n’a pas de mots assez durs à son encontre. […]

Se considérant comme un « esprit médiocre », cette grande lectrice de Platon se voyait condamnée à vivre dans l’illusion et donc dans le malheur, comme en écho au mythe de la caverne. La vérité lui étant ainsi refusée, elle aimait « mieux mourir que vivre sans elle ». Son obsession de la vérité, à laquelle elle n’a jamais rien cédé dans ses multiples engagements jusqu’à se retrouver seule parce qu’incapable du moindre accommodement, cette quête qui ne va cesser de la consumer durant les vingt années suivantes s’est manifestée à l’issue d’une sorte de crise existentielle aux alentours de ses quatorze ans.

Trois ans plus tôt, elle avait découvert sa judéité, comme elle le racontera à la fin de sa vie à un Jacques Maritain auquel elle demande de l’aider à rentrer en France, alors qu’elle vient d’arriver à New York avec ses parents : « Je suis d’origine israélite, mais mes parents, tout à fait agnostiques, m’ont laissé ignorer mon origine jusqu’à l’âge de onze ans et m’ont élevée en dehors de toute religion. » Il y a peut-être là une forme de blessure originelle inconsciente qui, parce qu’elle n’a pas été nommée ni guérie, ferait de Simone Weil une juive qui se refuse à l’être. […]

Pour elle, le « péché impardonnable » des Hébreux est d’avoir perçu Dieu « sous l’attribut de la puissance et non pas sous l’attribut de Dieu ». Alors qu’elle se passionnera pour les Upanishads ou la Bhagâvad-Gîtâ, elle est incapable de se plonger dans la lecture de l’Ancien Testament en s’en tenant au « devoir de probité intellectuelle » dont elle a pourtant fait sa méthode. Aux yeux de Simone Weil, l’Iliade a plus d’importance et de valeur que l’Ancien Testament, et ce sont les Grecs qui préfigurent la venue du Christ, et non les Hébreux, jugeant de surcroît la notion de peuple élu incompatible avec l’idée qu’elle se fait de Dieu. […]

Par ailleurs, son opposition à l’installation juive en Palestine, autrement dit à une nation juive dans ce protectorat anglais, s’inscrit pleinement dans la ligne adoptée à l’époque par les organisations juives de France, hostile au parti pris nationaliste adopté par le Sionisme. C’est précisément, dans son intervention sur le sujet, le risque que soulève Simone Weil, celui de créer une nationalité nouvelle alors que « nous souffrons déjà de l’existence de nations jeunes, nées au dix-neuvième siècle, et animées d’un nationalisme exaspéré ». […]

Peut-être cette « haine de soi » qui semble caractériser Simone Weil est-elle d’ordre pascalien ? À la phrase bien connue de l’auteur des Pensées« le moi est haïssable », fait écho la rude affirmation de la philosophe de La Pesanteur et la Grâce, « le seul chemin vers Dieu est de ne pas exister soi-même ». Or, chez cette intellectuelle repentie, les mots n’ont de réalité que dans leur réalisation : « La foi, c’est l’expérience que l’intelligence est éclairée par l’amour. » Cet effacement du soi, elle n’a eu de cesse de le pratiquer comme les grandes mystiques, dans une forme de dolorisme consenti, parce que depuis toujours, avant même sa « crise » et les questionnements qui en ont découlé, elle a vécu avec une conception chrétienne – et platonicienne – du monde. […]

Le choix de l’usine répond à une « nécessité intérieure », à une volonté de se mettre à l’épreuve du réel. Mais elle suit en cela la leçon de son ancien professeur, Alain, qui préconisait de raisonner à partir du concret et n’avait que mépris pour les spéculations industrielles abstraites. « J’ai l’impression surtout de m’échapper d’un monde d’abstraction et de me trouver parmi les hommes réels », écrit-elle à Simone Gibert en 1932. Son Journal d’usine, tiré de son expérience chez Alsthom et chez Renault, décrit cette réalité d’« établie » avant l’heure, attentive aux pénibles conditions de travail et aux instants d’entraide et de solidarité dont le désintéressement renouait avec la beauté.

C’est l’organisation sociale, que Platon appelle le « Gros Animal », qui prive l’ouvrier de l’accès à la beauté du monde. Car lui, le « Gros Animal », décide la finalité sur laquelle l’homme doit se régler, son action se trouvant ainsi vidée de son sens puisque l’homme doit désormais obéir à sa propre création. […] C’est ce qu’elle reproche au marxisme, et à ses tenants, qui est «obsédé par la production, et surtout par le progrès de la production ». Depuis la révolution industrielle, toute réflexion sur l’organisation du travail ne s’est jamais intéressée qu’à la production et non à celui qui produit.[…]

Restée proche d’une certaine tradition anarchiste, Simone Weil n’a eu de cesse de travailler sur les formes de vie en marge du droit. Ainsi, rompant avec la doxa marxiste, la révolution ne peut se traduire que par une émancipation complète et non par l’avènement, comme l’illustre l’exemple soviétique, d’une forme nouvelle d’oppression sociale. C’est ce qui la différencie des marxistes, cette conviction que toute transformation historique est davantage sociale que politique. Son rejet de la révolution s’explique si on l’appelle de ses vœux en y pensant « non comme à une solution des problèmes posés par l’actualité, mais comme à un miracle dispensant de résoudre les problèmes ». Simone Weil critique le mythe d’une conception scientifique de l’Histoire qui est au cœur de la réflexion développée par Karl Marx.[…]

L’œuvre de Simone Weil est d’une complexité d’autant plus fascinante qu’elle est en grande partie posthume, mise en ordre par deux artisans, gardiens ardents de sa pensée : Gustave Thibon, pour la partie spirituelle, et Albert Camus, pour la partie philosophique. […] Rendue à sa forme première, celle de fragments, dans ce volume, la pensée de Simone Weil y retrouve sa nature autant que son essence faite de fulgurances, d’élans et de brisures, pareils aux mouvements désordonnés des électrons qui sont pourtant une source prodigieuse d’énergie. Il n’est pas possible de l’épuiser. Cela explique que son influence et sa présence, tour à tour exaltantes, déconcertantes et irritantes, n’aient jamais cessé de croître.

Camus ne s’y était pas trompé : au moment de recevoir le prix Nobel, répondant à la question d’un journaliste lui demandant quels écrivains vivants comptaient pour lui, après avoir mentionné les noms de quelques auteurs et amis français et algériens, il avait déclaré : « Et Simone Weil – car il y a des morts qui sont plus proches de nous que bien des vivants. »

MARS 2024

Est-il destinée plus romanesque que celle d’Elizabeth von Arnim ? À trois reprises le cinéma s’est emparé de son œuvre : son roman Enchanted April a donné lieu à deux adaptations aux États-Unis en 1935 par Harry Beaumont, puis en Grande-Bretagne en 1992 par Mike Newell ; quant à son roman Mr. Skeffington, il a été adapté aux États-Unis en 1944 par Vincent Sherman, avec la prodigieuse Bette Davis. Mais n’est-ce pas surtout sa vie dont le cinéma devrait s’emparer ? Elle fournirait le biopic le plus surprenant, le plus étincelant.

Dans combien de pays nous entraînerait-il ! Née en 1866 à Sydney en Australie, Elizabeth von Arnim a passé son enfance en Angleterre ; puis elle s’est installée à Berlin et dans la campagne poméranienne en Allemagne pour y élever les cinq enfants nés de son mariage avec un aristocrate prussien. À la mort de son mari en 1910, elle s’est installée en Suisse, à Crans-Montana, où elle s’est fait construire un luxueux chalet, le « Chalet Soleil ». Après la guerre elle a partagé son temps entre la Suisse, l’Angleterre et la France mais c’est aux États-Unis, à Charleston, qu’elle a terminé sa vie en 1941.

Cette vie cosmopolite s’inscrit avec éclat dans son état-civil. Née Mary Annette Beauchamp, elle est la cousine germaine d’Harold Beauchamp, le père de Kathleen Mansfield Beauchamp, dite Katherine Mansfield, qui naîtra en 1888 à Wellington (Nouvelle Zélande), et avec qui elle aura des relations de grande aînée. En 1891, elle devient la comtesse Henning August von Arnim-Schlagenthin. Elle reprend ainsi le nom de deux des plus attachantes personnalités du romantisme allemand, le poète et romancier Achim von Arnim (1781-1831) et sa femme Bettina (1785-1859), née Elisabeth Brentano, sœur de l’écrivain Clemens Brentano, avec qui Achim composera le fameux recueil Des Knaben Wunderhorn (Le Cor merveilleux de l’enfant).

En 1898, elle publie anonymement son premier ouvrage, Elizabeth et son jardin allemand, dont le succès est tel que tous ses livres suivants seront signés comme étant de «l’auteur d’Elizabeth et son jardin allemand ». Ayant abandonné son patronyme de Beauchamp pour celui de Arnim, voici qu’elle perd son prénom de Mary pour devenir Elizabeth, reprenant ainsi le prénom de son illustre devancière Bettina von Arnim. Mais ses métamorphoses ne sont pas finies : en 1916, par son mariage avec John Francis Stanley Russell, second comte Russell, pair du royaume, elle devient la comtesse Elizabeth Russell, et belle-sœur du philosophe Bertrand Russell, qui recevra le prix Nobel de littérature en 1950. Le mariage ne durera que trois ans et Elizabeth Russell redeviendra Elizabeth von Arnim.

Il ne faudrait pas moins que tous ses romans pour évoquer la vie sentimentale très  mouvementée de la jeune Mary Annette Beauchamp. C’est en Italie qu’elle avait fait la connaissance de son premier mari, le comte von Arnim. Devenue veuve, elle eut en Suisse de 1910 à 1913 une liaison assez tapageuse avec l’écrivain H. G. Wells. Divorcée de Francis Russell en 1919, elle vécut pendant plusieurs années avec Alexander Stuart Frere, son cadet de 26 ans. Lorsque celui-ci se maria en 1933 avec la journaliste Patricia Wallace, Elizabeth von Arnim devint la marraine de leur fille unique, elle-même prénommée en son honneur Elizabeth…

Elizabeth von Arnim avait 32 ans lorsqu’elle publia son premier livre. Tout pourtant la destinait à écrire et le succès fut constant pour ses livres suivants. Dès le début, elle comprit qu’elle ne saurait trouver pour ses écrits de meilleurs sujets que sa propre vie et ce fut le plus sûr gage de leur réussite. Tout l’art réside évidemment dans la manière dont elle met en scène les événements de cette existence, qui ne donneraient lieu chez d’autres qu’à de ternes mémoires ou de laborieux exercices d’écriture. Rien de cela chez Arnim qui ne vise qu’à donner à son style l’apparence de la plus grande désinvolture, jouant sur tous les registres de la familiarité, du détachement et de l’humour.

Tout semble ici facile, allusif, spontané. Rien de pesant, de prétentieux, d’affecté. Le contraire de l’académisme et de l’esprit de sérieux. Mais le contraire aussi du mercantilisme et de la vulgarité. Quoi de plus élégant que cet apparent négligé, de plus travaillé que cette sorte de fausse improvisation qui s’envole à tout instant vers des aperçus inattendus, de réjouissantes digressions, en prenant bien soin de ne jamais lasser le lecteur et de ne jamais non plus le prendre de haut. Ce ton de la conversation, de la confidence, il nous saisit au dépourvu et nous ne cessons d’être sous le charme de tant de liberté, de fantaisie, de malicieuse sincérité.

Il faut lire Arnim pour se sortir du pesant moralisme et de la terrible platitude de tant de textes d’aujourd’hui. Est-ce de l’eau fraîche ou du champagne ? Cela nous désaltère, nous émoustille merveilleusement. Nous voici soudain dans un chalet désert, dans un vaste paysage alpin, au lendemain de la guerre. Car l’Histoire n’est pas absente de cette évocation. Bien au contraire, elle est là sans cesse en arrière-plan du paysage aussi bien que des thèmes abordés (le nationalisme, le cléricalisme, l’Europe…). Sous un semblant d’intimisme et de simplicité, Un été en montagne est certainement l’un des romans les plus personnels et les plus réussis d’Elizabeth von Arnim. Il était resté inédit en français, le voici enfin traduit pour inaugurer « Le Rouge & le Noir », la nouvelle collection de fiction lancée par les éditions Arfuyen à la veille de leur 50e anniversaire. Partons avec la narratrice pour ce séjour d’un été entier en montagne. Un fascinant paysage nous attend, et bien d’autres surprises…

Lisons les premières lignes du livre :

    22 juillet

Je veux être tranquille à présent.

Je me suis traînée jusqu’ici ce matin depuis la vallée comme une fourmi malade, j’ai lutté pour monter jusqu’à la petite maison à flanc de montagne que je n’ai pas revue depuis le 1er août de la guerre, et je me suis effondrée dans l’herbe devant la porte, trop fatiguée même pour remercier Dieu d’être de retour.

Me voici revenue, seule dans cette maison qui fut autrefois si pleine d’une vie heureuse que ses petits pans de bois semblaient près de céder sous le vacarme. Je n’aurais jamais pu penser que j’y reviendrais solitaire. Combien j’étais riche d’amour il y a cinq ans, et combien pauvre à présent, dépouillée de tout ce que j’avais. Eh bien, ce n’est pas grave. Rien n’a d’importance. Je suis trop fatiguée. Je veux être tranquille désormais. Jusqu’à ce que je sorte de cet abattement. Si seulement je pouvais trouver la paix…

    23 juillet

Toute la journée d’hier, je suis restée couchée dans l’herbe devant la porte à regarder les nuages blancs qui passaient lents et paresseux, par intervalles, au-dessus des hampes de fleurs – cette rangée de delphiniums que j’ai plantée il y a bien des années. Je ne pensais à rien. Je suis restée allongée là sous le soleil brûlant, clignant des yeux et mesurant le temps de passage d’une hampe à une autre. J’étais consciente de la couleur des delphiniums, pointés droit vers le ciel, de la beauté de leur bleu ; et pourtant pas aussi bleus, pas d’un azur aussi profond et radieux que le ciel. Derrière eux se trouvait le grand bassin de l’espace, plein de cet autre bleu de l’air, ce joli bleu aux nuances violettes ; car la montagne où je me trouve descend abrupte du bord du minuscule jardin-terrasse et, durant la journée, l’espace entre elle et les montagnes d’en face regorge tout entier d’une lumière bleue et violette. La nuit, le fond de la vallée ressemble à de l’eau et les lumières de la petite ville qui s’y étend ressemblent aux reflets frémissants des étoiles.

Je me demande pourquoi j’écris ces choses. Comme si je ne les connaissais pas ! Pourquoi me raconter par écrit ce que je sais déjà si bien ? Est-ce que je ne connais pas cette montagne et cette tasse débordante de lumière bleue ? C’est, je suppose, parce qu’il est triste de rester à l’intérieur de soi. Il faut sortir de soi, il faut parler. Et s’il n’y a personne à qui parler, on imagine alors quelqu’un, comme si on écrivait une lettre à une personne qui vous aime et qui veut savoir, avec la douce ardeur et sollicitude de l’amour, ce que vous faites et à quoi ressemble l’endroit où vous vous trouvez. Cela vous fait sentir moins seul de penser ainsi et d’écrire, comme on le ferait à un ami attentionné. Car j’ai peur de la solitude ; une peur terrible, éperdue. Je ne parle pas de la solitude physique ordinaire, car si je suis ici, c’est que j’ai délibérément quitté Londres pour me retrouver, pour trouver ici l’espace et la guérison. Je parle de cette affreuse solitude de l’esprit qui est la plus profonde tragédie de la vie. Quand vous y êtes parvenue, quand vous l’avez vraiment touchée, sans espoir, sans échappatoire, vous mourez. Vous ne pouvez simplement pas la supporter, et vous mourez.

FÉVRIER 2024

Il ne faut pas lire Dylan Thomas. Il ne faudra pas le lire si l’on veut garder le dos droit, les yeux rassis et les idées nettes, s’il s’agit d’être maître de soi comme de l’univers, si, tout de même – comme nous y objurgue le génie de notre langue – on a son quant-à-soi de clerc des lettres. En un mot, si l’on parle en bon français. Qui de nous ne préfère à des élucubrations boiteuses l’élégance, l’atticisme, l’euphonie, le chat est un chat, la césure à sa juste place, la protase et l’apodose, le point trop n’en faut et le bon placement du point-virgule ?

On ne peut pas lire proprement Dylan Thomas, parce qu’il est intenable, interminable, inextricable et, qui plus est, duplice. C’est un Protée toujours le même ; très obscur, et impudique ; naïf roué ; énigmatique et braillard. C’est un saligaud de prêcheur de pêcheur de première. C’est un hérisson des cabarets, il vous tiendra la jambe toute la nuit. Tout à trac, le gars s’éclipse, le sens rompt, le patron barbu arrive, et à l’esprit de ravauder à la va-vite deux plans d’existence. Point d’arrêt, que des virgules. Il vous glisse, le vicieux, des cartes douteuses, vous refile des jeux de mots de « carton-pâte ». Bifurque, sans cesse la tête ailleurs, coupe le corps de la fable en deux, puis encore en deux. Cela se vante, cela tortille horriblement de la queue dans les quartiers d’ombre et de lumière. Sa phrase traînaille en route à en détricoter la trame.

Quoi alors ? Ce n’est pas clair. L’image bouge à l’intérieur du mot. Beaucoup de ces vers ont du jeu, étant amphibologiques à trois ou quatre niveaux : parce qu’à 19, 23 ans, on doit faire vite et frapper fort avant de durcir et de claquer. Les deux premiers recueils, stupéfiants, sortent tout armés de sa jeunesse (1934, puis 1936). Le troisième volume, The Map of Love (1939), paraît lorsqu’il a 24 ans et pioche encore pour moitié dans ce trésor juvénile. Le recueil de la maturité, Deaths and Entrances (1946), est le fruit d’un jeune trentenaire défraîchi. Par la suite, il n’y aura plus qu’une poignée de poésies. Né le 27 octobre 1914 à Swansea, il meurt à l’hôpital St. Vincent de New York le 9 novembre 1953 après cinq jours de coma. Il avait 39 ans. À sa mort, Dylan Thomas était devenu une icône internationale ; d’aucuns diraient une caricature. 70 ans après, on peut passer outre à sa légende bavarde, c’est-à-dire le lire dans le texte.

Les pages qui suivent ne reviendront pas sur le mythe du barde gallois. Maints écrits ont fait un sort à cette espèce de « Rimbaud de Cwmdonkin Drive ». Pour délectables qu’ils soient, on ne brodera pas sur les épisodes de sa vie : l’autorité du pater familias, les chouchouteries de la mère, l’autodidacte de Swansea, ses lectures décidées, ses frasques et amis et amours de jeunesse, les premiers pas désinvoltes dans le journalisme, la bohème à Londres, partout les pubs et leur public du soir, les criailleries de ménage avec Caitlin, sa femme, ses stratagèmes de pique-boisson et de pique-maison, ses trois enfants aimés, les incursions dans le cinéma documentaire, les activités radiophoniques pour la BBC, les quatre tournées de conférences américaines pour se renflouer, dont l’ultime, et surtout, brochant sur l’ensemble de son existence – du bain donné au bébé Dylan aux cris de Caitlin à l’hôpital St. Vincent –, la ronde des protectrices, muses, « p’tite amie, maman, amantes », épouse. Sa vie ? de bout en bout une catastrophe incandescente. […]

Il y a plus urgent : palper la matière de sa langue-homme. Très rebutante, cette langue, et pareillement délectable. On ne le cache pas, le premier Dylan Thomas est difficile d’accès. Il est pénible d’y entrer ; malaisé de la comprendre ; pire de le traduire. À ce titre, on ne trouvera guère de pièces populaires dans ce premier volume, de celles qui ont fait sa réputation auprès d’un large public. Ce qu’on y entendra en revanche, c’est un coup de tonnerre prolongé qui n’a pas d’équivalent sous le ciel des lettres, y compris chez le poète gallois. C’est comme une saxifrage adventice, amère, qui « fourche » dans votre « œil » obstinément, et vous force le front à l’aveugle. Pas de consolation à en espérer, pas d’élégance à en attendre : cette «mauvaise herbe » croît selon sa pente. Y aurait-il là trop de mots de tout poil, trop de sons en tous sens à la ligne ? C’est le prix à payer pour jouer du coude, pour boxer (une autre image favorite) les habitudes lyriques : pour dire le plus d’un seul coup. […]

La grande affaire de Dylan Thomas, c’est de trafiquer des images. C’est sa profession, et il en acquiert vite le métier après avoir liquidé, entre 15 et 18 ans, son fonds de poésie élisabéthaine, romantique ou symboliste. Trafiquant et trafiqueur, pour tout dire.

Le contrebandier d’images se double d’un bricoleur du langage, d’une sorte de praticien touche-à-tout ; mais celui-ci n’opère pas dans une frénésie aveugle, péchant à droite et à gauche les objets les plus éloignés pour les ficeler ensemble sur la table d’opération (pas de credo surréaliste chez Thomas, qui est un travailleur acharné ; de même, il s’est vite dissocié de la poésie moderniste anglo-saxonne, même si l’influence de cette dernière ne fut pas inexistante). Au contraire : il s’agit de régler sévèrement le trafic sauvage des images pour y sélectionner les membres-mots les plus prometteurs, qui peupleront la ménagerie du moment et attireront, comme par affinité animale, spirituelle et sonore, d’autres spécimens, lesquels à leur tour devront se déchirer et s’accoupler entre eux ; de sorte que le processus de fabrication comme le procès du poème s’apparentent à une hybridation autant qu’à une guerre. Vitalisme du poète :

« Un poème, chez moi, a besoin d’un foyer (host) d’images, parce que son centre est ce foyer d’images. Je produis une image, – bien que “produire” ne soit pas le bon mot, je laisse, peut-être, une image se “faire” de manière émotionnelle en moi, et alors, j’y applique toute la force intellectuelle et critique que je possède – je la laisse engendrer une autre, laisse cette image contredire la première et produire, à partir d’une troisième image générée par ce couple une quatrième et contradictoire image, et je les laisse toutes ainsi, dans les limites formelles imposées, batailler. Chaque image contient en soi la graine de sa propre destruction. »

Le poème naît alors d’une intense vivisection conduite volontairement sur soi-même, ou si l’on préfère, d’une opération articulatoire maniaque qui ne connaît pas d’autre règle ni d’autre objet que sa propre croissance organique, menée coûte que coûte à son terme : « Le poème, comme tous les poèmes, constitue sa propre question et réponse, sa propre contradiction, son propre assentiment. Je demande simplement que ma poésie soit prise au sérieux. La visée du poème est la marque que ce poème lui-même laisse ; c’est la balle et c’est le centre de la cible ; le couteau, le cancer, et le patient. Un poème a pour seule direction sa propre fin, qui est la dernière ligne. » […]

La chose à dire, c’est la chose de langage en train de se faire. La tâche poétique s’apparenterait donc à un corps-à-corps avec ses propres pulsions chaotiques et les échanges oublieux avec la réalité, quelle qu’elle soit, de façon à tailler dans le flux, à graver son ombre fuyante ; à fixer son «poulpe » intérieur, cette crapule « vociférante » et polymorphe – contre la roche dure. C’est, de manière indissoluble, une mise à mort et une remise en vie. […]