JANVIER 2024

À partir d’un certain moment – que les historiens de la littérature pourraient dater – Anatole France fut affublé du qualificatif de sceptique. […] Ce qualificatif de sceptique a ses inconvénients. Outre qu’il a donné d’Anatole France l’image d’un écrivain si distancié qu’il en paraissait froid, il rendait difficile à comprendre son engagement politique en faveur de Dreyfus, d’abord, de toutes les nobles causes humanistes, ensuite.

La foi en la justice et en la fraternité universelle, la lutte contre le massacre des Arméniens dans l’Empire ottoman et contre les pogroms d’Europe de l’Est, le « salut aux Soviets », heureusement suivi d’une critique lucide des premiers procès de Moscou, la campagne laïque et même anticléricale en faveur de la séparation de l’Église et de l’État en 1905, pour ne citer que quelques exemples : on n’attend rien de tout cela de la part d’un pyrrhonien. […]

Proust lui-même, familier pourtant du « Maître », modèle de Bergotte, qui préfaça Les Plaisirs et les Jours (1896), fut surpris par l’engagement dreyfusard. Il croyait que Barrès lutterait pour la justice et que France se retrancherait derrière la sagesse désabusée des esprits perclus d’incertitude, qu’il se rangerait à la loi de la cité qui incluait, qu’on le veuille ou non, le tribunal militaire alors en fonctionnement. […]

Contemporain exact de Nietzsche, France redécouvre, comme lui, après la chute de la vague romantique, et pour en hâter le déclin, la valeur d’une esthétique de la brièveté, de l’aperçu frappant, du sens de la formule, du goût de la clarté. Et s’il publie Le Jardin d’Épicure (1895), vrai livre de maximes et d’aphorismes, tirés de ses feuilletons, – trait qui souligne le rapport génétique entre l’écriture journalistique et le retour de l’inspiration aphoristique –, ses romans eux-mêmes sont également le prétexte à d’innombrables réflexions […].

L’épicurisme est, à l’évidence, parmi les quatre grandes écoles de pensée antique, celle qui, chez France, entre le plus en composition avec le scepticisme. Quant au stoïcisme, France en exècre la superbe et la prétention cosmique au sublime. En revanche, des élans de cynisme le visitent parfois, sous la forme socialisante de pauvres hères comme Mousque dans le conte La Chemise, ou encore dans le personnage de Choulette dans Le Lys rouge, cet avatar de Verlaine, satyre camus, bigot et aviné, proche des pauvres, assimilable aussi, en partie, fût-ce dans les rues de Florence, au modèle du sage d’Assise. […]

De fait, contrairement à sa légende noire, France est tout sauf un cœur sec, un érudit élitiste, un dilettante roulant d’objets en objets avec une indifférence artificieuse et capricieuse. Il est animé, au contraire, par une grande tendresse pour le genre humain, teintée il est vrai de mépris, mais si universel qu’il tourne vite, précisément, à l’empathie. Il célèbre notoirement «l’Ironie et la Pitié » qu’il nomme « ses deux bonnes conseillères ». […]

S’il semble se convertir à la grande histoire du Progrès, c’est avec une conscience aiguë des limites « spécifiques » (celles de l’espèce humaine) qui l’encadrent : il la comprend en évolutionniste, inventant, si l’on veut, pour faire pièce au darwinisme social qu’il abhorre, un darwinisme socialiste, ou plutôt d’ailleurs un évolutionnisme à la Charles Lyell, ce géologue qu’il affectionne et qui décrivait les lentes transformations des minéraux.

S’il finit par verser du côté de l’engagement « à gauche », ce n’est absolument pas par pulsion de table rase culturelle, par quelque maoïsme anticipé, bien loin de là. France aime le passé, il admire les riches heures de la langue et de la littérature françaises, il en suit et en imite volontiers les époques, les formes historiques. Il promène son lecteur à travers mille fragments des antiquités nationales ranimées par le verbe suggestif, l’esprit et le sens de l’histoire, à égale distance de la manie restauratrice de Viollet-Le-Duc, qu’il n’aimait pas, et des folles expérimentations symbolistes et ésotériques de son temps. […]

Le lettré, on le voit, a toujours donné du sens à ses jeux. Sa philosophie trouve d’ailleurs dans les écoles antiques moins une source à copier que la matière d’un parallélisme qui s’explique par sa conception de l’histoire, elle aussi fondée sur le paradigme évolutionniste : si les formes de sa sagesse demeurent souvent semblables, c’est que l’humanité change peu. […] Il est à la fois indispensable et fort difficile de cerner les spécificités historiques, plus rares qu’on ne l’imagine : « Il m’est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie originale dans laquelle je me plaisais à discerner l’esprit de cette époque. […] Or, j’ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des circonstances analogues dans de vieux mémoires ou dans de vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d’humanité qui change moins qu’on ne croit. » 

L’un des lieux qui cristallisent ce peu de changement dans l’histoire, est le jugement posthume, auquel les naïfs font si souvent appel : « Je crois que la postérité n’est pas infaillible dans ses conclusions. Et la raison que j’ai de le croire, c’est que la postérité, c’est moi, c’est nous, c’est des hommes » ; « La postérité ballotte les épaves du génie » […]

Á côté du darwinisme et de l’histoire, l’idée de subjectivité triomphe partout chez Anatole France. Elle touche même, chez lui, les « sciences d’observation », sujets à l’influence d’une «équation personnelle ». Elle informe toutes ses pensées et jusqu’au style libre, voire capricieux, de sa critique littéraire que Brunetière pensa dénigrer en la nommant «impressionniste ».

France le répète, « on ne sort jamais de soi-même ». C’est là ce qui fonde la qualité littéraire des écrits personnels, tels le Journal des frères Goncourt car on ne parle vraiment bien que de ce qui se trouve enclos, mais à l’aise dans cette limite épistémologique : « On reproche aux gens de parler d’eux-mêmes. C’est pourtant le sujet qu’ils traitent le mieux. Ils s’y intéressent et ils nous font souvent partager cet intérêt. » 

Cela explique la préférence de France pour l’autobiographie et sa conviction, qui rappelle l’opuscule posthume de Nietzsche Vérité et mensonge au sens extra-moral, que la philosophie ne vaut que comme une forme de mémoires involontaires, sinon de ses auteurs, du moins de leurs époques : « Les philosophies sont intéressantes seulement comme des monuments psychiques propres à éclairer le savant sur les divers états qu’a traversés l’esprit humain. Précieuses pour la connaissance de l’homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui n’est pas l’homme. » […]

Sans tout à fait arriver à la « mort de l’auteur », France fait à la lecture créatrice une place considérable pour son temps : « Tous les livres en général et même les plus admirables me paraissent infiniment moins précieux par ce qu’ils contiennent que par ce qu’y met celui qui les lit » ; « Je sais trop que mon goût c’est moi-même, et que lire un livre c’est le refaire. Nous avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun de nos poètes, que personne ne connaît et qui périra à jamais avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien » ; « Comprendre un chef-d’œuvre c’est, en somme, le créer en soi-même à nouveau». […]

La prégnance de la subjectivité n’a certes pas pour seule application la littérature. Elle explique la folie, informe l’amour, ses dissonances et son impénétrabilité ; elle s’accompagne d’une vérité dont la « disproportion » et la « contrariété » toutes pascaliennes peuvent amuser le sage. Car rien n’est plus universel que de se croire le centre : « Chacun de nous se voit le centre de l’univers. C’est la commune illusion. Le balayeur de la rue n’y échappe pas. Elle lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de lui la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la terre. »

DÉCEMBRE 2023

Les éditions Arfuyen ont publié cette année 19 livres. Le rythme est élevé, mais le champ de nos publications s’est élargi d’année en année par la création de nouvelles collections.

En 2015 est apparue la collection « Ainsi parlait » dont le concept original vise à faire redécouvrir l’œuvre de ces grands écrivains qui constituent le patrimoine culturel transmis par les générations précédentes et que la tyrannie de l’actualité permanente contribue à reléguer chaque jour davantage dans l’oubli. Comme Épicure avait recueilli la substantifique moëlle de ses 300 ouvrages en 40 aphorismes destinés tout autant à aider les débutants qu’à secourir la mémoire des plus anciens disciples, il s’agit ici de faire apparaître l’essentiel de ce qu’a été la vision du monde de tant d’esprits puissants et de sensibilités originales au travers des phrases les plus révélatrices qui jalonnent leur œuvre année après année et représentent en quelque sorte leur apport à notre commune humanité. Lorsqu’il s’agit d’auteurs de notre langue, les phrases présentées sont au nombre d’environ 450 ; pour des auteurs de langue étrangère, elles sont reproduites à la fois dans leur langue originale et en français, dans une traduction nouvelle, pour un nombre total d’environ 250.

À l’occasion du 100e anniversaire de sa mort, paraîtra en janvier prochain le 42e volume de cette collection, consacré à Anatole France, préfacier du premier livre de Proust et modèle de l’exemplaire Bergotte, prix Nobel de littérature et auteur de l’admirable Les dieux ont soif mais aussi du savoureux Jardin d’Épicure. Au moment où renaissent et rivalisent les fanatismes dans leur tapageuse crétinerie, nous avons grand besoin d’entendre la leçon de liberté de ce «sceptique passionné », comme l’appelait notre amie Marie-Claire Bancquart, responsable de l’édition d’Anatole France dans la bibliothèque de la Pléiade, et de redécouvrir le « gai savoir » de cet exact contemporain de Nietzsche, pour reprendre les termes de Guillaume Métayer, en charge de cet Ainsi parlait Anatole France et lui-même éminent spécialiste et traducteur de l’auteur du Zarathoustra.

En 2019 a été lancée la collection « Les Vies imaginaires » qui explore le vaste domaine situé aux confins des écrits biographiques et des œuvres de fiction, de l’expérience et de l’imagination, où la forme s’élabore et s’approfondit la conscience du créateur. Deux grands ensembles sont à distinguer parmi les 20 volumes qui ont déjà paru dans cette collection. En premier lieu, les textes autobiographiques, qui peuvent tantôt emprunter la forme de notes de journaux intimes, tantôt celle de textes de réflexion, tantôt celle de récits plus ou moins fantasmés, aux frontières de la fiction. En deuxième lieu, ce sont aussi des correspondances adressées à des amis proches ou des entretiens recueillis par leurs soins, qui, par l’intermédiaire d’un interlocuteur plus ou moins impliqué, recoupent les mêmes tâtonnements et réflexions que la première catégorie de textes.

En février prochain paraîtra dans cette collection la première traduction française des Lettres à une jeune femme de Rainer Maria Rilke, parues aux éditions Insel en 1930, un an après les fameuses Lettres à un jeune poète dont on sait l’importance essentielle dans l’œuvre de Rilke. Ces lettres seront accompagnées d’un ensemble d’écrits sur l’amour qui permet de comprendre la place essentielle de ce thème dans la pensée de Rilke et font apparaître la frappante modernité de sa réflexion à cet égard puisqu’il vise avant tout à libérer l’amour de toute forme d’emprise et de possessivité.

Et, comme s’approche le 50e anniversaire des éditions, fondées en 1975, une nouvelle collection sera inaugurée en mars prochain qui ouvrira aux éditions le domaine – laissé jusqu’ici de côté – de la fiction, à travers le roman et les nouvelles. La littérature étrangère y aura sa part, comme la littérature française, et, de même, la création comme les rééditions. Au rebours de la primauté donnée à l’heure actuelle aux thèmes d’actualité et à une langue strictement véhiculaire – dans une sorte de néo-naturalisme plombant et moralisateur –, les choix seront portés avant tout vers des textes d’une haute qualité littéraire et d’une grande liberté formelle, s’autorisant toutes les expériences, tous les mélanges, tous les vagabondages.

Mais puisque, d’ici là, les festivités de fin d’année sont propices à s’échanger des livres, une récapitulation des parutions de l’année qui s’achève pourra être, nous l’imaginons, de quelque utilité. Les éditions Arfuyen ont la chance, en effet, de bénéficier de la meilleure accessibilité grâce à notre diffuseur, Sofédis (groupe Sodis-Gallimard), qui permet à nos ouvrages de pouvoir être commandés aisément dans toutes les librairies. 

De nos Hautes-Huttes enneigées en ces semaines d’approche de Noël, nous vous adressons tous nos souhaits d’heureuse fin d’année.

NOVEMBRE 2023

Comme l’écrit Adrien Finck, c’est l’histoire qui a façonné le destin de Schickele : « Dès 1931, il est violemment attaqué par la presse nazie, qui rappelle son activité de “traître à la patrie” et de “pacifiste” à l’époque des Weissen Blätter. Faisant preuve d’une intelligence claire des événements, il décèle les signes de la montée du “mal” et du totalitarisme ; il reconnaît la “puanteur” d’août 1914. » Dès lors, son existence ne peut que se jouer en exil. Après s’être installé à Sanary-sur-mer en 1932, il déménage en 1933 à Nice-Fabron, Villa Florida.

À la date du 15 mars 1933, il note dans son journal : « À trois heures, je vais en voiture à notre nouvelle maison : La Florida, à Fabron, chemin de la Lanterne. Elle est belle, au-delà de toute attente. Mes deux pièces sont prêtes, grandes, aérées, claires. Vue sur la vallée du Var et les collines de Cagnes à travers un voile d’oliviers de haute taille […] La nuit, dans mon lit, j’ai le sentiment d’être sur un navire qui entame une longue croisière, au but inconnu. »

Ce qui est passionnant dans ce journal, c’est que Schickele partage cette « croisière » vers «l’inconnu » avec d’autres exilés célèbres, en particulier Annette Kolb, Aldous Huxley, et Thomas et Heinrich Mann. Aussi est-ce une nouvelle version de ce que Stefan Zweig nomme Le Monde d’hier que nous offre ici Schickele. Mais là où Zweig choisit d’écrire un livre de mémoire, Schickele écrit un journal, qui a tout le charme de la notation prise sur le vif et de l’improvisation. […]

Première tonalité et première pépite : l’art du portrait, en un seul coup de griffe verbal. […] Heinrich Mann lui-même n’est pas de reste et l’ébauche expressionniste nerveuse de Schickele, à la façon d’un Karl Kraus, ne rate pas sa cible : « Nous sommes assis au Café Monnot, voilà qu’arrive Heinrich Mann. Il grossit. Double menton qui n’accompagne pas toujours les mouvements de la tête. La tête tourne, le menton ne bouge pas » (21 mars 1934).

Autre ton que l’on découvre : celui, certes intermittent, du lyrisme. Il apparaît lorsque Schickele découvre le paysage de la Provence et qu’il donne libre cours au poète en lui, se laissant aller au bonheur des comparaisons et des métaphores : « Le voici à présent devant moi, à l’extrémité de la Baie des Anges, le Cap d’Antibes, et de lui à moi la baie s’arrondit comme une faucille. Il me suffit de me baisser pour la saisir par le manche, et j’arrive d’un seul coup à moissonner le champ bleu de la mer, avec ses chardons étincelants […] Pour cette minute, cela valait la peine d’avoir vécu. L’immortalité qui n’était qu’une idée devient une réalité que je saisis et presse contre moi » (9 mars 1924). Schickele est, comme Rimbaud, un « fils du soleil» et, presque chaque apparition du mot « soleil » s’accompagne d’un crescendo dans les métaphores, par ailleurs très contenues. […]

Autres pépites de Villa Florida : les analyses historiques et politiques. […] Les notes du journal de Schickele pèsent ici de tout leur poids laconique et abrupt : « Hitler ante portas », note-t-il le 15 juin 1932. « Élections au Reichstag. Le peuple allemand […] a mis en selle aujourd’hui Hitler et Papen, c’est-à-dire qu’il leur a certifié qu’ils y sont de plein droit depuis le 30 janvier », écrit-il le 5 mars 1933. Le journal permet de suivre la progression terrifiante du nazisme. […] À cet égard, le journal peut aussi se lire comme un précipité de l’histoire allemande. La nuit des Longs Couteaux, entre le 29 et le 30 juin 1934, Schickele en prend acte dansVilla Florida, le 5 juillet 1934 : « Dimanche, nous avons appris le meurtre sur ordre du Führer des plus éminents dirigeants de la S. A. » Le 13 juillet 1934, l’écrivain se livre à une vivisection analytique de la voix et des vociférations d’Hitler : « La première fois que je l’entends parler […] Il se mettait toujours plus à écumer, et à la fin il s’étranglait presque tout le temps à force de crier […] À la fin il faisait penser à un ivrogne singeant l’orateur […] Ce sont des discours qui sont autant de meurtres avec viols. » Schickele doit remonter au plus profond de son enfance pour retrouver en lui un traumatisme de cette violence : « J’ai ressenti la même peur que j’avais enfant, lorsque je rencontrais sur la route l’énorme chien du boucher. »

Dans son exil, Schickele est rejoint par plusieurs autres écrivains émigrés, surtout à partir de 1933, date de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Schickele accueille en particulier Thomas Mann et sa famille et les aide à trouver un appartement provisoire (23 avril 33). […] C’est la note du journal du 8 mai 1933 qui est l’ouverture de ce qu’on peut bien nommer l’édifice Thomas Mann de Villa Florida. Schickele y évoque l’arrivée de la famille Mann en termes d’apparition et met d’ores et déjà l’accent sur ce qui est l’un des leitmotive de cet ensemble Mann, l’opposition entre les deux frères Thomas et Heinrich : « Thomas, Katia, Erika Mann arrivés du Lavandou dans la Ford d’Erika […] Lui n’a pas l’air bien… Très affligé… Pour Heinrich Mann, le bannissement n’a finalement pas été un grand changement, il a toujours été dans l’opposition, et puis, comme il m’a écrit : “Est-ce que nous nous sommes sentis seulement un jour en sécurité, même sous la République ?” Thomas Mann, par contre, bien qu’il se soit beaucoup exposé ces dernières années est littéralement tombé des nues. La bassesse sans fond de ce qui en Allemagne se nomme politique, il n’en fait l’expérience que maintenant. » […]

L’une des clés de voûte de Villa Florida est l’échange passionnant entre Thomas Mann et Schickele à propos de l’Allemagne. […] Au moment de laisser définitivement sa maison de Badenweiler derrière lui, Schickele s’interroge, dans son journal daté du 11 décembre 1933, sur ce qu’est véritablement l’Allemagne : « Je déclare mon départ à la police de Badenweiler. Une porte se ferme. L’Allemagne ? Qu’est-ce que l’Allemagne ? Qui est l’Allemagne ? » À cet égard, l’écrivain approfondit la différence entre le rapport à l’Allemagne de Thomas Mann et le sien propre. […] C’est finalement Thomas Mann qui va introduire, dans une lettre à Schickele citée dans Villa Florida à la date du 8 mai 1934, une notion fondatrice permettant aux écrivains allemands exilés et interdits de publication de se ressaisir.

Cette notion capitale est celle d’« Allemagne authentique », par laquelle les écrivains allemands exilés peuvent redonner à leur vie et à leur œuvre sens et substance : « J’ai de l’ambition pour nous qui sommes à l’extérieur. Vous et moi et mon frère […], il nous faut très bien faire notre affaire pour qu’on dise un jour que c’est nous qui étions en ce temps – là l’Allemagne authentique. » […] De cette planche de survie, Schickele se saisit dans un double mouvement de lucidité corrosive et d’espoir malgré tout, qui définit bien la tonalité de Villa Florida : « Est-ce que l’on dira jamais de nous qu’à cette époque nous étions “l’Allemagne authentique” ? […] En admettant que l’Allemagne authentique survive au déluge, ce dont je ne doute point, alors je serai satisfait si l’on dit de moi que, contre vents et marées, je n’aurai pas renoncé à espérer en elle » (8 mai 1934).

OCTOBRE 2023

1798 : Eugène Delacroix naît d’un père ancien conventionnel qui a voté la mort du roi, qui fut il y a peu ministre des Relations extérieures de la République, pour l’heure ambassadeur, bientôt nommé préfet par Napoléon. En cette même année, dans les États du pape qui viennent d’être envahis par les armées de la République et où Berthier a proclamé une éphémère République romaine, vient au monde un autre phare du romantisme : Giacomo Leopardi. […]

Le Français et l’Italien vont vivre tous deux dans un corps fragile, à la santé toujours menacée. En cette époque troublée, chacun va développer, par de grandes lectures et par l’écriture, une philosophie pratique qui s’exprimera par la rédaction d’un journal et par une abondante correspondance. Passionnés de musique et de nature, ils ne cesseront de se distinguer au sein du romantisme par une critique féroce des illusions de leur siècle, qui annonce par certains aspects les vues de Schopenhauer ou de Nietzsche.

Les écrits de Delacroix se partagent en trois ensembles : la correspondance conservée, de 1804 à 1863, année de sa mort, et publiée en plusieurs volumes de 1935 à 2000, un Journal de 1800 pages, enfin un ensemble d’articles publiés en revue. […] Le Journal est commencé le jour anniversaire de la mort de sa mère, qui est aussi celui où il apprend son premier succès décisif, l’entrée de La Barque de Dante au musée du Luxembourg, première marche vers la gloire. Le jeune homme évoque des moments heureux de la veille, qui sont déjà des souvenirs. L’instabilité de l’humeur, la fragilité de la mémoire s’inscrivent dans ces premières pages : le Journal aura aussi pour but de lutter contre l’oubli et les variations excessives. […]

Delacroix redoute toute fixation, que ce soit celle de la forme, du dessin qui cerne, de la pensée qui définit ou qui décrit ; il craint sans cesse le figement ; il a horreur des règles, des conventions qui entravent les mouvements de l’existence et de la pensée. Pour lui la matière est vivante et la peinture est un espace en mouvement, une jouissance, qu’il nourrit de lectures et de regards sur les êtres et apaise au contact de la nature. […]

Connu, apprécié, commenté dès ses premières présentations, il est aussi haï, combattu dans son art jusqu’à sa mort. Ainsi, il ne lui fut jamais permis d’enseigner, et il ne parvint à l’Institut qu’à la septième candidature. […] Delacroix exprime la violence et le tragique du monde : les guerres, les crimes, les suicides, les viols, les trahisons, les corruptions. Sa peinture nous met en face de l’irréconciliable : voilà la raison principale de ses difficultés pour se faire reconnaître par le public et par les institutions académiques. […]

Nul n’a mieux parlé de l’œuvre et de l’âme de Delacroix que Baudelaire. La profondeur de sa compréhension montre qu’il y eut sans aucun doute entre eux des conversations poussées, car il n’y eut pas de correspondance suivie entre eux. Mais la différence d’âge, la différence sociale, les désaccords politiques ou philosophiques ont empêché une réelle amitié. […]

George Sand écrira avec justesse dans Histoire de ma vie : « Delacroix n’a pas et n’aura pas de vieillesse. C’est un génie et un homme jeune. Bien que, par une contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le présent et raille l’avenir, bien qu’il se plaît à connaître, à sentir, à deviner, à chérir exclusivement les œuvres et souvent les idées du passé, il est, dans son art, l’innovateur et l’oseur par excellence. »

En quoi consiste la philosophie pratique de Delacroix ? […] Être extrêmement fidèle en amitié, cultiver les liens familiaux (les cousins Lamey à Strasbourg, l’avocat Berryer dans les dernières années). Saisir toutes les occasions d’écouter musique ou chant. Recevoir et observer les beautés de la nature, inscrire les bonheurs les plus ténus, aider la mémoire en fixant les formes et les couleurs, relire le Journal, compléter, amender, ne pas hésiter à se contredire. Suivre les mouvements de l’esprit, de l’affect, du regard, de l’âme et du cœur. Ainsi rester jeune, ne pas se laisser assécher par les jours. […]

Quand la mort vient, cette grande nuit qu’il a tant redoutée, comme tous, plus que tous, n’ayant jamais cessé de la scruter, il règle scrupuleusement, avec une conscience aiguë et admirable, tous les détails de son testament avant de s’éteindre. Quelques semaines plus tôt, il avait écrit au crayon les dernières lignes de son Journal : « Un tableau doit être une fête pour l’œil. » Toujours cette même réponse de la joie de l’art au tragique inguérissable de la vie.

SEPTEMBRE 2023

Joyce comme joie

L’œuvre de James Joyce est intimidante. Ulysse nous domine et nous écrase, pour ne rien dire de Finnegans Wake. Joyce tire en effet son prestige de la difficulté inhérente à son écriture. Lui-même souhaitait occuper les universitaires pour les siècles à venir. À en juger par les innombrables publications à son sujet, plus de cent ans après la parution d’Ulysse, Joyce semble avoir largement gagné son pari : si l’industrie des études joyciennes se porte toujours très bien, l’œuvre n’a pas encore livré toutes ses énigmes.

Sans doute convient-il d’aborder Joyce autrement, non par le côté savant, mais par le versant du plaisir, le nom de Joyce touchant lui-même à la joie. Car c’est au fond la joie de Joyce qui permet de transcender ce que l’on nomme, un peu rapidement peut-être, son illisibilité. […]

On attend de pareils « dits et maximes de vie » qu’ils transmettent un certain message. Or, l’impayable Joyce n’est pas un moraliste. Loin de là. On ne peut raisonnablement parler de sagesse chez un écrivain aussi excessif que Joyce, dont on retient avant tout la virtuosité verbale ou les caprices d’une parole incompréhensible, rendue folle – ou alors géniale – au carrefour babélien de toutes les langues.

Pris à même l’abrupt de l’œuvre, certains de ces fragments ont un tranchant comparable aux fulgurances de cet autre natif de Dublin que fut Oscar Wilde. Les paradoxes de ce dernier sont d’ailleurs évoqués dès le début d’Ulysse, roman qui regorge de formules saisissantes et pleines d’esprit, et l’on aura ici l’aperçu d’un article que Joyce consacra justement à Wilde, paru dans le journal Il Piccolo della Sera de Trieste en 1909. […]

Attrapons Joyce par ses mots, par sa parole même. Sont extraits pour ce faire des passages de la somme de Joyce – de son « chaosmos » – pour constituer une manière de bréviaire, comparable à celui que porte le Père Conmee par-devers lui lors de ses pérégrinations à travers la bonne ville de Dublin, au dixième chapitre d’Ulysse.

Ce missel serait-il une image de l’ensemble du livre ? Peut-être bien. Placé sous le signe du labyrinthe, l’épisode dixième d’Ulysse, celui des Rochers Errants, est lui-même constitué de fragments, d’îlots textuels par où Dublin est recartographiée et soumise à une nouvelle modalité de lecture, selon une sorte de vision prismatique. […]

Ce qui frappe chez cet essentiel exilé, c’est la constance avec laquelle, ayant passé plus de la moitié de son existence hors d’Irlande, il évoque sa « chère et sale Dublin ». Tous les livres de Joyce participent de cette volonté qui consiste à vouloir jeter Dublin sur la carte littéraire, un peu comme Fernando Pessoa le fera avec Lisbonne.

L’attachement de l’Irlandais pour son pays natal est ambigu. Ce rapport singulier se présente sous la forme d’une déliaison et peut faire penser à l’amour mêlé de haine que Dante éprouvait pour la cité de Florence. Joyce, en effet, mange le pain de l’exil dont il est question dans le chant XVII du Paradis, et le «pain salé » qu’évoque Stephen au troisième épisode d’Ulysse est déjà un signe conscient de l’exil intérieur de ce personnage, sinon de Joyce lui-même, composant son roman depuis le continent.

Mais c’est peut-être Samuel Beckett – il fut proche de Joyce – qui parle le mieux de cette situation : « Partir, c’est le suicide assuré. Mais rester chez soi, qu’est-ce que c’est ? Une lente dissolution » (Tous ceux qui tombent). Joyce fut en cela encore plus franc et dur que son cadet en voyant en l’Irlande une « vieille truie dévorant sa portée. » […]

Ulysse, Finnegans Wake ? Le jour et la nuit, selon Joyce. En effet, si Ulysse est le récit d’une journée à Dublin sur la bagatelle de 732 pages, le 16 juin 1904, le Wake n’est autre que l’histoire incommensurable de toutes les nuits du monde. Il s’agit de deux projets différents, diamétralement opposés, encore que la langue somnolente des derniers épisodes d’Ulysse annonce bel et bien la nuit du Wake. Avec ce dernier ouvrage, on glisse d’une somme romanesque à un grand sommeil où se déploient tous les mythes, tous les rêves, toutes les langues.

Ulysse est il est vrai d’un abord difficile, mais il est néanmoins possible d’y accéder. Joyce a notamment laissé derrière lui l’échafaudage dont il s’est servi pour bâtir son roman. Cette série de grilles (elle figure dans toutes les éditions récentes d’Ulysse) permet de reconstituer les correspondances homériques et symboliques qui président aux différents épisodes de son épopée moderne. Plus radical dans son approche qui consiste à s’ouvrir à la logique nocturne du rêve, renonçant à toute intrigue linéaire, le Wake est comparable au livre de sable borgésien, dont aucune page n’est la première, aucune la dernière.

L’action d’Ulysse se résume à presque rien. Il s’agit du jour le plus banal qui soit. Henri Lefebvre en a dûment pris acte dans sa Critique de la vie quotidienne et, après lui, Georges Perec qui, reprenant la forme romanesque là où Joyce l’avait laissée, déplie l’histoire d’un court instant, le 23 juin 1975 peu avant 20 heures, dans l’immeuble du 11 de la rue Simon-Crubellier, dans le XVIIe arrondissement de Paris, là encore sur 700 pages, avec La Vie mode d’emploi. Mais Perec n’est pas le seul à avoir été profondément marqué par Ulysse. L’influence de Joyce est considérable : que l’on songe par exemple à Hermann Broch ou encore à Malcolm Lowry.

Ulysse comporte trois personnages principaux : Stephen Dedalus (le protagoniste de Portrait), Leopold Bloom et son épouse Molly. Si Bloom est une sorte d’Ulysse moderne, Stephen incarne quant à lui Télémaque, et Molly n’est autre que Pénélope, à qui est offert le dernier mot du livre, un grand « Oui » (fragment 182).

Le jeu des correspondances homériques structure l’ouvrage qui est réparti en dix-huit épisodes, dont chacun est doté d’un style propre. Ulysse n’en débute pas moins au sommet d’une fortification, tout comme Hamlet, qui est une importante référence au fil du texte. Shakespeare lui-même faisant une curieuse apparition au bordel, lors de l’épisode de Circé.

Mais ne nous laissons pas leurrer par ce chatoiement intertextuel. Joyce lui-même craignait d’avoir sur-systématisé Ulysse. Qu’il soit rassuré : la force véritable de ce livre réside dans son élan romanesque, dans sa drôlerie également. Les énigmes y sont certes nombreuses, mais la plus célèbre est formulée par Bloom dans l’épisode de Calypso : est-il seulement possible de traverser la bonne ville de Dublin sans passer devant un pub ? […]

      Ainsi parlait James Joyce, extraits de la préface de Mathieu Jung

Juin 2023

Derrière les roseaux

 C’est en 1982 qu’a paru chez Arfuyen le premier livre de Marwan Hoss, Le retour de la neige, avec une encre de Pierre Soulages. Les éditions atteignaient tout juste l’âge de raison – si tant est qu’un véritable éditeur ait le droit de devenir jamais raisonnable… Inaugurée par un recueil de Guillevic, Mammifères, en 1981, la collection « Les Cahiers d’Arfuyen » n’en était qu’à son huitième volume.

Marwan Hoss avait dirigé la Galerie de France, 3, rue du Faubourg Saint-Honoré, devenue sous l’impulsion de Myriam Prévôt et Gildo Caputo l’une des plus prestigieuses galeries d’art internationales. C’est là que je l’avais rencontré,  arrivé depuis peu du Liban et le regard encore ébloui des œuvres de la non-figuration et de l’abstraction lyrique dont la galerie était alors la pionnière. Aux murs étaient exposées les toiles nouvelles d’artistes nommés Alechinsky, Dotremont, Hartung, Manessier, Mušič, Soulages, Zao Wou-Ki. Quelques années plus tard, en 1985, Marwan Hoss créerait à quelques rues de là sa propre galerie, au 12, rue d’Alger, où se retrouveraient bon nombre de ces grands  créateurs, mais aussi des artistes comme Geneviève Asse, Pierrette Bloch, Pierre Buraglio, Henri Hayden, Jean-Paul Riopelle ou Antonio Saura.

Libanais par son père, Marwan Hoss était marqué aussi par l’Italie de sa famille maternelle, une Italie particulièrement cosmopolite et littéraire puisque sa mère était la fille d’un des dirigeants de la Lloyd Adriatico de Trieste, cette ville unique où se mêlent si étroitement cultures latine, germanique et slave. C’est pourquoi, si nous nous nous enthousiasmions pour la peinture, nous parlions avant tout de poésie.

Marwan Hoss était arrivé à Paris en août 1968. Un an plus tard, en octobre 1969, il recevait une lettre de René Char : « L’oiseau-blé n’a rien à envier au coquelicot ou au rare bleuet, ses couleurs sont de neige à midi, de cette neige de juin jamais tombée. » Un an plus tard, cette autre lettre de l’écrivain de L’Isle-sur-la-Sorgue : « Sur la ligne de l’horizon où vous m’êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares. » Quel poète n’aurait été comblé alors de recevoir de tels encouragements d’une figure aussi charismatique que celle de l’auteur du Marteau sans maître et de Fureur et Mystère ? Dès 1971, Marwan Hoss avait publié un premier recueil aux prestigieuses éditions GLM, Le Tireur isolé, suivi quelques années plus tard d’un nouvel ouvrage chez Fata Morgana, Messine où je passe (1980).

Depuis ce Retour de la neige, Marwan Hoss n’a cessé d’accompagner les éditions Arfuyen. D’autres volumes ont paru : Absente retrouvée en 1991, Déchirures en 2003 et La Lumière du soir en 2014. En 2019 un fort volume a repris l’ensemble des textes écrits en un demi-siècle, de 1969 à 2019, sous le titre Jours, suivi de quatre lettres inédites de René Char. Dans le même temps, il y a eu la magnifique aventure d’amitié de la revue L’Autre, créée en 1990 par Michel Camus (éditions Lettres vives), François Xavier Jaujard (éditions Granit), les éditions Arfuyen, Marwan Hoss et Valérie-Catherine Richez. La Galerie Marwan Hoss a été tout à la fois le foyer de création de cette revue et le lieu où en ont été fêtées les parutions. La revue L’Autre s’est arrêté en 1993 peu de temps avant le décès de François Xavier Jaujard qui en avait préparé le dernier numéro spécial consacré à Pierre Jean Jouve. En 2008, Marwan Hoss, frappé de graves problèmes de santé, s’est résolu la mort dans l’âme à fermer sa galerie, devenue en moins d’un quart de siècle l’une des dix plus importantes galeries parisiennes.

« J’étais l’enfant des premières pluies / qu’un baiser emprisonne / Ma mère avait le charme / mon père la fatigue / J’étais l’adolescent qui savait / Des pays je compris la distance / Du silence je pris la parole » C’est par ce texte que s’ouvre Jours, la somme poétique de sa vie. C’est par une pareille évocation des lointains espaces de l’enfance que s’ouvre la première partie de Terres, le  nouveau recueil qui paraît en ce mois de juin 2023 : « Dans l’aube froide / les sarcelles de mon enfance / prennent leur premier envol / Les chasseurs tirent et font / saigner leurs cœurs / Derrière les roseaux / se cachent les oiseaux blessés »

On croirait que c’est une vue de notre planète qui orne sa couverture, veinée de bleu turquoise et de couleurs de sable, mais c’est une coupelle à opium de la Chine du XVIIIe siècle. Car, d’un même regard, la poésie sait voir le monde et l’infini, la beauté et l’oubli. Ces « portes de corne et d’ivoire qui nous séparent du monde invisible » qu’évoquait Nerval, le poème, comme un rêve éveillé, les ouvre toutes grandes. « D’où je me trouve, dit le poème, / je peux regarder mon enfance / Celle qui m’a donné / le goût de tes lèvres ».

Quel est ce lieu étrange d’où parle le poème, comme au-delà du temps et de l’espace, ce lieu de souffle et de mots ? « Par les couloirs du vent / les mots voyagent / Le nuage est leur terre / ils s’élèvent dans le ciel / à l’altitude des grands aigles / d’Anatolie ». Lieu de sérénité autant que d’effroi, de joie autant que d’angoisse, car ici tout nous est livré dans sa fondamentale précarité : « Ce pays est ma dernière terre : / D’ici reviendront mes rêves d’enfance : / la voix de cette femme / la danse des hirondelles / la chaleur du vent / et la nudité du ciel » Tout est là dans le poème, définitivement perdu en même temps que retrouvé, présent autant qu’insaisissable.

« Le Rêve, écrivait Nerval, est une seconde vie ». Écrire est une autre façon de rêver : un rêve éveillé, actif et cependant dépossédé, à jamais inaccessible. «Tandis que la nuit dort debout / le hibou veille / J’entre dans un rêve / dont je ne sortirai plus ». C’est par ces mots que se referme le livre. On n’est jamais assez attentif à ce que dit la composition d’un livre de poésie. Elle en dit presque plus que les poèmes eux-mêmes. Jours se terminait par un poème également énigmatique : « L’orage et l’oubli / attendent à ma porte ».

On n’est jamais assez attentif aux dédicaces des recueils. Celle de Terres est la simplicité même : « Pour toi ». Ce livre est une confidence : « Derrière un mot / se cache toujours / un autre mot / Secret / mais d’un même sang ». Ce livre est la célébration d’un amour : « Les papillons dansent / autour de ta beauté / Ils tressent sur ton visage / leurs ailes de cristal ». Les mots composent une liturgie, les images sont des offrandes. À jamais l’amour est marqué du sceau de l’éphémère et de la souffrance : « Lorsque le ruisseau / me guidera aux éphémères / rhododendrons / je cueillerai la plus belle fleur / celle sertie de perles roses / Je la poserai sur ton front ».

MAI 2023

Chateaubriand, le juif errant

« Notre enfance laisse quelque chose d’elle-même aux lieux embellis par elle, comme une fleur communique son parfum aux objets qu’elle a touchés. » 

Les grands écrivains ont-ils tous une disposition à l’enfance ? Mobile, curieux de tout, Chateaubriand a été fidèle à l’enfant qu’il fut, à celui qui inventa des jeux et des mondes, à Saint Malo – sur l’immense plage du sillon – comme à Combourg, dans les bocages, les bois et les vallons. Il a été fidèle à sa sœur Lucile – son tendre refuge « incestueux » – qui a su lui révéler son profond désir de « peindre tout cela » et il a creusé et prolongé sa sensibilité au monde dans l’engagement et le dégagement, en France comme dans de nombreux pays en se sentant, sans doute, partout en exil. […]

Confronté par la Révolution française au « choc du passé et de l’avenir », ce cadet d’une famille issue de la plus ancienne noblesse, fut aussi très tôt condamné au déracinement, à l’éloignement de « la cloche natale », s’identifiant lui-même à un « Juif errant qui ne devait plus s’arrêter ».

S’il connut tour à tour la faim et la misère, notamment lors de ses sept années d’exil en Angleterre, mais aussi le faste des ambassades lors de sa carrière publique de diplomate, c’est toujours en poète-voyageur qu’il s’élança sur les chemins du temps, spectateur émerveillé de la beauté d’un monde souvent ensanglanté par la grande Histoire mais jamais totalement désenchanté : « La nature se joue du pinceau des hommes : lorsqu’on croit qu’elle a atteint sa plus grande beauté, elle sourit et s’embellit encore. » […]

« Je me suis rencontré entre deux siècles, comme au confluent de deux fleuves ; j’ai plongé dans leurs eaux troublées, m’éloignant à regret du vieux rivage où j’étais né, nageant avec espérance vers une rive inconnue. » Tout est dit dans cette phrase extraite de ses Mémoires, et il a voulu retrouver une unité de sens dans un univers qui se disperse. […]

La contemplation de la nature est alors l’occasion d’une double révélation : en  éveillant le sentiment de l’immensité du monde, elle atteste la tangible réalité du Je capable de l’éprouver ; en même temps elle fraye en lui comme une faille la certitude d’un vide incommensurable. « Toute ma vie j’ai eu devant les yeux une création à la fois immense et imperceptible, et un abîme ouvert à mes côtés » fait dire Chateaubriand à son jeune héros René. Et dans les Mémoires d’outre-tombe, il s’exclame face à l’étendue des flots : « Ô mer, mon berceau, mon image ! »

Mais s’il s’identifie au paysage, soit comme son reflet en négatif, soit par incorporation, le poète ne s’anéantit pourtant jamais tout à fait en lui. Plutôt que de s’y perdre, s’y dissoudre, voire de disparaître, l’enjeu est bien pour celui qui écrit, comme pour tout être humain, de trouver sa place au sein de cette nature qui, seule, « ne vieillit jamais ». […]

S’il prête encore attention « au bruit lointain d’une société croulante », c’est pour faire le constat de sa solitude face à une double révolution : celle de l’Histoire, celle de ses propres années écoulées. Pourtant c’est bien à l’épreuve du passage du temps, que Chateaubriand parvient à transmuer l’errance, infligée par le destin, en quête dispensatrice de sens : « Le temps fait pour les hommes ce que l’espace fait pour les monuments, on ne juge bien des uns et des autres qu’à distance et au point de la perspective ; trop près on ne les voit pas, trop loin on ne les voit plus. » […]

Vivant et écrivant l’aventure du temps, Chateaubriand a fouillé minutieusement tous les réseaux lumineux et sombres des impasses du réel. Pour atteindre une souveraineté, la liberté était essentielle : « J’ai toujours eu horreur d’obéir et de commander », écrit-il, et à plusieurs reprises, dans ses Mémoires. Son écriture grandiose n’a cessé de changer d’espace, dans un entrelacs de visions, de dévoilements et de mouvements. Sans illusion sur la nature humaine il a pourtant fait confiance à la littérature, source d’énergie dans laquelle se succède une foule de détails et d’images. […]

Chateaubriand a 76 ans quand il écrit la Vie de Rancé, dernier ouvrage paru de son vivant, et c’est perclus de rhumatismes, tourmenté par son crâne blanchi et son corps décrépi, qu’il interrompt son récit historique pour confier comme en aparté : « Je ne suis plus que le temps. »

Ce constat presque anodin en apparence est d’autant plus percutant qu’il est sans appel. Il suggère avec force que la vie s’éloigne et se fige sous nos yeux avant même que ne triomphe la mort, le champ des possibles s’amenuisant sans cesse jusqu’à se refermer et nous échapper dans la déperdition des jours. Connaissance de soi et contemplation du temps se superposent alors achevant paradoxalement de nous rendre étrangers à nous-mêmes. « Je suis vieux comme ce temps que je rêve et qui m’échappe », précise aussi Chateaubriand dans les Mémoires. […]

À sa suite, il invite ainsi le lecteur à puiser à la fabrique intime des songes et des souvenirs, mais aussi à reconnaître les signes manifestés d’un passé revivifié car jamais tout à fait disparu en lui. Le chant de la grive de Montboissier, la vision inattendue d’une vieille tour à Hohlfeld le ramènent ainsi soudainement à Combourg le royaume perdu de son enfance et laissent entendre avant l’heure les accents proustiens de la mémoire involontaire. […]

(Ainsi parlait Chateaubriand, extraits de la préface de Pascal Boulanger et Solveig Conrad-Boucher.)

AVRIL 2023

Pour Anise

Pressée de vivre. D’habitude Anise était hésitante sur les titres de ses recueils. Alors même que le livre était terminé, aucune expression ne lui semblait pouvoir le désigner. C’est qu’en réalité chaque poème avait pour elle sa propre individualité, si forte que certains d’entre eux la poursuivaient et lui revenaient pendant son sommeil plusieurs années après. Presque aucun d’eux ne portait de titre. A fortiori comment aurait-elle pu imaginer les ranger tous sous un unique intitulé ?

Mais ce livre-ci avait un titre. Évident, définitif : Pressée de vivre. Nous étions à Strasbourg, en novembre 2016, lorsqu’elle m’avait remis ce manuscrit, au sortir de la Journée d’étude que lui avait consacrée, sous la direction de Michèle Finck, l’université de Strasbourg. Comme je lui avais manifesté ma surprise en lisant ce titre, elle m’avait souri d’un air bravache. Ce titre lui ressemblait tant ! Toujours tellement énergique et active malgré l’approche de ses 90 ans. Se délectant de subvertir les conformismes bien-pensants, mais détestant pour elle-même l’idée du moindre laisser-aller : toujours impeccablement habillée, merveilleusement ponctuelle, délicieusement attentive.

Pressée de vivre. Elle savait que ce seraient ses derniers poèmes. Qu’il n’y aurait plus d’autre livre. Pour autant elle avait à leur égard une attitude étrangement détachée. L’ensemble qu’elle m’avait remis était nettement plus volumineux que les manuscrits de ses précédents recueils, six recueils en tout, la totalité de sa production depuis 2005. « Tout ce que j’écrirai maintenant sera pour vous », m’avait-elle dit un jour. Et en me donnant cette chemise, elle avait insisté cette fois plus encore que d’habitude : « Regardez s’il y a là-dedans des choses qui tiennent. Sinon, ne vous embarrassez pas, vous jetez tout ça. » Il n’y avait là nulle coquetterie, non plus que d’inquiétude. Mais un grand besoin de liberté, de lucidité.

Dans ce recueil, un certain nombre de poèmes étaient d’une forme et d’un ton un peu différents. Je lui avais proposé de les mettre à part, à la fin du volume : Pressée de vivre suivi de Après. Bien sûr, ce Après l’avait ravi à la manière d’un petit pied-de-nez au destin. Comme l’avait enchantée que le livre commence par un poème évoquant cette Égypte qu’elle aimait tant et où elle se rendait tous les ans avec sa grande amie Wiebke, aussi spontanée et intrépide qu’elle : « Majestueusement / le Nil traverse le paysage // L’éternité se fait porter / par ses flots » La ravissait plus encore que l’ensemble ainsi organisé se close sur ces deux vers sibyllins : « Nous perdons les questions / à travers les réponses ».

Bien sûr la mort était très présente dans ce recueil. Mais une mort envisagée sous un tout autre mode que ce qu’on pourrait attendre. Je renaîtrai, proclamait avec défi le titre d’un de ses précédents recueils, publié en 2011. Car à l’instar des scribes de l’Égypte antique, Anise Koltz n’envisageait par la mort comme un paisible repos, mais comme la poursuite d’une mystérieuse et redoutable psychomachie, où les identités personnelles se mêlent et les mondes s’inversent : « De quel droit / la mort me revendique-t-elle ? // Déjà j’avance avec l’ombre / de quelqu’un d’autre »

Tous ces poèmes qui viennent hanter le sommeil, de quel univers nous parlent-ils qui n’est ni la mort ni la vie, et qui est peut-être le seul réel ? «Dans la poésie / j’écoute le silence // Dans le silence / j’écoute la mort / et le recommencement » Parfois Anise Koltz se moque. Se voit en Diane chasseresse poursuivant de ses flèches des hordes d’angelots joufflus : « Après ma mort / je chasserai les anges / dans le ciel » S’imagine spectatrice ravie du « nébuleux passage des morts / qui montent vers le ciel // Endroit de rêve / lieu de rencontre des justes / se pavanant avec leurs auréoles ».

Comment être rassuré cependant par ce petit monde d’anges et d’auréoles ? L’interpénétration de la mort et de la vie est bien plus inquiétante que rassurante. Et c’est la nuit que ses manifestations en sont les plus troublantes : « La nuit / les fantômes apparaissent / mes parents décédés / rajeunis par la mort / chargés d’une énergie étrangère // Je les observe / sans bouger / sous mon cuir chevelu ».

Il faut prendre au sérieux ce que disent les poètes quand ils sont d’authentiques poètes. Margherita Guidacci, quand elle écrit ses Sibylles, en éprouve une indicible terreur. Et il faut lire son récit « Comment j’ai écrit Sibylles » pour pouvoir le mesurer. L’Érythréenne, la Cimmérienne, la Delphique, si l’intensité de leur apparition nous inspire tant d’effroi, ce n’est pas seulement par l’artifice de l’écriture, mais parce que le poète en éprouve encore dans ses mots la terrible expérience.

Je venais d’envoyer à Anise Koltz mon livre Le grand silence où la présence des morts est si puissante. Anise m’en remercia avec sa générosité habituelle, le 9 mai 2011, et commentant le poème, elle eut cette phrase : « Un jour, je te raconterai mes aventures avec les défunts. Inimaginable!» Anise n’était pas coutumière des superlatifs. Je n’ai jamais osé lui demander ce qu’elle avait voulu dire. Ses poèmes disent tout si on les lit attentivement : « Je me couche par terre / l’oreille collée au sol / pour écouter / la respiration de l’aimé / enfermé dans sa tombe // Mort-vivant / Délaissé / sous sa plaque de pierre »

Tous les poèmes d’Anise Koltz ne sont que cette seule interrogation : les vivants n’appartiennent-ils pas déjà au royaume des morts ? Les défunts ne sont-ils pas aussi présents que nous ? Quel est cet espace où les uns et les autres mystérieusement se trouvent déjà réunis ? « Dans notre vie / repose une autre vie / non expérimentée / mais existante / qui nous suivra / jusque dans les ténèbres / de la mort ».

Anise Koltz nous a quittés le 1er mars à l’âge de 94 ans. Mais nous a-t-elle vraiment « quittés »  ? Est-ce bien le mot ? L’expression lui semblerait convenue,  un peu dérisoire, mais elle s’empresserait d’ajouter en riant de bon cœur : « Non, non, laissez. Ce n’est pas grave. C’est très bien comme ça ! »

Nous avions pour elle une profonde affection. Nous aimions sa gravité que toujours tempérait un sourire, son intransigeance que toujours modérait la bonté, sa sauvagerie que toujours voilait une exquise élégance. Le 14 mars 2009 le prix Jean Arp de littérature francophone lui était remis en l’Hôtel de Ville de Strasbourg dans le cadre des Rencontres européennes de littérature. Qu’on nous permette de citer quelques extraits du discours de réception qu’Anise prononça ce jour-là. Ces mots-là sont à son image.

« Je suis chaque fois désorientée et embarrassée lorsqu’on me demande de prendre la parole. Dès que je prononce une phrase j’ai déjà envie de la rejeter pour dire, dans la suivante, le contraire. C’est que j’ai toujours l’impression que l’essentiel m’échappe. La double face – le côté nocturne du réel. N’ayant ni une formation de philosophe, ni de philologue, je ne vous apporterai donc, avant tout, que mes questions, mon inquiétude et mes angoisses.

« On devrait écrire, dit Hemingway, comme s’il s’agissait de persuader une compagnie d’assurance qui serait d’une méfiance extrême. Chaque récit, voire chaque poème, ne sont-ils pas, par ailleurs, la description d’un accident ? Mais comment décrire cet accident ?

 « Rien ne peut être dit, écrit, ni fait qui ne puisse être défini par le langage. Nous l’avons hérité de ceux qui nous ont précédés. Est-ce nous qui le parlons ? Ou bien est-ce le langage qui nous parle ? Nous sommes étroitement liés à cette machinerie du langage dont nous ne savons pas grand-chose. Nous nous débrouillons avec des clichés, des collages… Impossible de saisir la réalité entière à travers ces clichés. […]

« Dans notre monde intérieur nous sommes libres. Il n’a ni contraintes ni obstacles. Notre poème peut donc se situer avant notre naissance, comme après notre mort. Ceci pourrait expliquer l’incompréhension du lecteur face à la poésie d’aujourd’hui., étant donné que le lecteur cherche dans chaque mot le sens littéral sans tenir compte de sa dimension symbolique et de l’aura qui l’entourent… […]

 « Où allons-nous ? Ne faudrait-il pas que nous puissions concevoir une image nouvelle du monde dans lequel nous aimerions vivre ? Où la trouver? Car jamais dans l’histoire de l’humanité il n’y a eu siècle plus barbare que le siècle dernier. Et les horreurs continuent et se multiplient dans tous les coins du monde. Nous voilà impuissants face à tant de misère, de corruption et de manipulation. Faut-il se résigner au désespoir, au découragement ? […]

« Conscients des barbaries de ce monde ainsi que des limites et des possibilités du langage, une tâche importante s’impose néanmoins à nous poètes, “laveurs de mots” ainsi que Francis Ponge nous qualifiait. […] Notre langue reste sacrée. Notre devoir est de la protéger, de la veiller, comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre. Car c’est lui qui précisément doit éclairer la nuit du monde. »

Mars 2023

Vivre avec les mots

Nous croyons vivre parmi les choses, nous ne vivons que parmi les mots. Nous croyons jouir des objets, nous ne faisons que consommer des marques de produits rigoureusement standardisés. Nous croyons être au monde, nous restons enfermés dans notre bavardage intérieur. Où sommes-nous ? Nous pensons être là, mais on nous dirait coupés de tout, vivant dans un brouhaha de signes et d’images. La nature, en sa beauté mystérieuse, sa tragique beauté, semble avoir pour nous disparu. Tout s’est comme évanoui, volatilisé, dématérialisé.

À peine si nous nous souvenons parfois qu’il y avait, qu’il y a peut-être, autre chose. Des choses. Un lever de soleil devant nos yeux encore étourdis de sommeil. L’étendue miroitante d’un lac et, sur l’autre rive, les cimes enneigées des montagnes. À peine si parfois nous sommes, malgré nous, rappelés au réel. À notre corps. Au corps précaire, précieux, à la matière éphémère de toutes choses. Un imperceptible écran nous sépare de ce qui est autour de nous. […]

Tout innocents qu’ils paraissent, les mots ont sur le réel un effet prédateur. Non contents de désigner les choses, ils tendent à se substituer à elles. Ce qui n’était à l’origine qu’une commode convention pour distinguer un ensemble de perceptions, on en vient à lui conférer une manière de réalité, comme si cet ensemble avait une autre existence que le mot qui l’agrège. […]

Ce qui est le plus particulier, le plus individuel, jamais les mots ne le nomment. Ils ne connaissent par nécessité que le plus ou moins général. Ce qui est le plus propre à une chose, cela n’a pas de nom. Et c’est cela pourtant qui fait le caractère unique de son existence, ce qui la fait précieuse entre toutes. La théologie négative souligne que Dieu n’est ni ceci, ni cela, qu’il est sans attribut, sans qualité, et que c’est pour cette raison qu’il ne peut être nommé. On pourrait dire à ce compte que c’est ici pareillement le cas de toute chose de n’être réductible à rien d’autre, de n’être identifiable à aucun attribut, à aucune qualité. À aucun concept. Par-là infiniment rare, infiniment mystérieuse. Chaque chose, chaque être, dans sa parfaite singularité, ne mériterait-il pas à ce titre qu’on lui rende, comme aux arbres et aux sources autrefois, quelque modeste hommage, comme un culte discret ? Tout au contraire ce sont les principes et les généralités qu’on célèbre et qu’on vénère, des concepts bouffis de néant. […]

Mais les mots n’ont pas seulement sur le réel cet effet prédateur, ils ont sur nous-mêmes, aussi dommageable, un effet aliénant. Nous croyons par le langage avoir prise sur le réel. Aussi imprécis et insuffisants soient-ils, nous pensons que les mots parlent des choses, qu’ils ont pour essentielle vocation de les signaler et les décrire. Les choses étant là, les mots nous permettraient de dresser un constat de cet environnement et de nous y situer. Comme si le langage était une sorte d’objectif photographique, capable de produire instantanément et à volonté des images du réel, aussi bien celui qui nous entoure que celui que nous sentons en nous. Mais les mots ne sont pas matière inerte. Le langage a sa propre dynamique et son organisation particulière qui se concilient mal avec le caractère d’objectivité que nous voudrions lui prêter. Nous croyons décrire une réalité, nous en créons une autre. Nous croyons parler des choses, les mots parlent d’eux-mêmes. […]

 Une particularité qui fait la puissance incomparable de la musique lorsqu’on l’écoute est de nous parler absolument au présent. Pas de place dans ses sons pour l’évocation d’un passé ou d’un futur. Ils sont entièrement situés ici et maintenant et nous obligent, nous qui les écoutons, à nous situer de même. C’est ce qui nous rend souvent si difficile l’écoute d’une œuvre musicale. Sans cesse notre esprit divague dans les souvenirs et les projets, dans les pensées d’autre chose et les rêveries d’ailleurs. C’est aussi, bien sûr, en quoi la musique nous est tellement salutaire. Nous dont la vie est tissée d’absences, elle nous force à être tout entiers dans l’instant. Plus encore, elle nous oblige à être silencieux, à l’image de son propre silence. Car elle ne nous dit rien, ne nous montre rien. Elle est là et n’est plus là. Elle s’écoule dans ses sons, sans cesse surgissante, sans cesse mourante. Comme ils semblent apparaître sans raison, les sons disparaissent aussi sans laisser de trace. Rude école pour nous, tellement jaloux de notre identité, de notre postérité. Il n’en est pas de meilleure.

La matière verbale est, elle aussi, tout entière dans le présent : chaque mot succède à l’autre, comme les sons, les instants se succèdent, et ce n’est que par un artifice de la pensée que nous croyons leur faire dire le passé ou l’avenir. Fatalement présents, toujours, dans chaque élocution même. Et, enfin dégrisés de notre illusion de durer, c’est ainsi qu’il nous faut les entendre, dans leur surgissement et leurs métamorphoses. […]

Chaque texte, aussi bref, aussi simple soit-il, est une fenêtre qui s’ouvre sur l’infini du ciel. Si riche de couleurs, de vibrations, de suggestions, la vue qu’il nous offre, à peine le distingue-t-on encore. Si vivante, si présente, la lumière qui joue entre les plans du paysage, à peine se souvient-on encore des petit-bois finement moulurés, feuillurés, des reflets, des traces sur les verres. Chaque mot est une ouverture, chaque texte est un panorama. Sans cesse le regard avance de l’un à l’autre, comme, au long du chemin, entre les arbres se dévoilent toujours de nouveaux paysages.

Au gré des sinuosités et des pentes, des vallons, des enclos se découvrent, et parfois c’est un sommet enneigé ou une plaine immense. Pas à pas, page après page, les espaces se composent en un espace plus vaste encore. On croyait pouvoir faire halte, contempler un lieu, un ciel qui auraient suffi à notre vie. Mais le chemin ne s’arrête pas. Sans cesse le temps s’ouvre sur de nouveaux domaines. La lumière n’en finit pas d’irradier, dévoilant toujours de nouvelles étendues. La lumière se joue du temps, de l’espace. La lumière se joue de nous. Toujours en avant, au-delà. Là où le temps n’a plus de terme, où l’espace n’a plus de bord. Où n’est plus que cette unique vibration. Cette unique pulsation.

Un immense espace, disions-nous. Un point. Un vide merveilleux où tout vibre, tout résonne. Un silence profond qui irrigue et soutient jusqu’à nos voix. Un souffle nu qui porte chacun de nos mots, chacune de nos phrases. Nous l’éprouvons soudain dans notre poitrine, dans notre chair. La musique n’est là que pour faire retentir cet espace. La parole n’est là que pour donner voix à ce souffle.

Ce n’est pas du livre qu’il faut parler, mais de l’expérience (Gérard Pfister. Extraits de L’expérience des mots, in Le Livre, mars 2023)