Le gai savoir d’Anatole France
(À l’occasion du 100e anniversaire de sa mort)
À partir d’un certain moment – que les historiens de la littérature pourraient dater – Anatole France fut affublé du qualificatif de sceptique. […] Ce qualificatif de sceptique a ses inconvénients. Outre qu’il a donné d’Anatole France l’image d’un écrivain si distancié qu’il en paraissait froid, il rendait difficile à comprendre son engagement politique en faveur de Dreyfus, d’abord, de toutes les nobles causes humanistes, ensuite.
La foi en la justice et en la fraternité universelle, la lutte contre le massacre des Arméniens dans l’Empire ottoman et contre les pogroms d’Europe de l’Est, le « salut aux Soviets », heureusement suivi d’une critique lucide des premiers procès de Moscou, la campagne laïque et même anticléricale en faveur de la séparation de l’Église et de l’État en 1905, pour ne citer que quelques exemples : on n’attend rien de tout cela de la part d’un pyrrhonien. […]
Proust lui-même, familier pourtant du « Maître », modèle de Bergotte, qui préfaça Les Plaisirs et les Jours (1896), fut surpris par l’engagement dreyfusard. Il croyait que Barrès lutterait pour la justice et que France se retrancherait derrière la sagesse désabusée des esprits perclus d’incertitude, qu’il se rangerait à la loi de la cité qui incluait, qu’on le veuille ou non, le tribunal militaire alors en fonctionnement. […]
Contemporain exact de Nietzsche, France redécouvre, comme lui, après la chute de la vague romantique, et pour en hâter le déclin, la valeur d’une esthétique de la brièveté, de l’aperçu frappant, du sens de la formule, du goût de la clarté. Et s’il publie Le Jardin d’Épicure (1895), vrai livre de maximes et d’aphorismes, tirés de ses feuilletons, – trait qui souligne le rapport génétique entre l’écriture journalistique et le retour de l’inspiration aphoristique –, ses romans eux-mêmes sont également le prétexte à d’innombrables réflexions […].
L’épicurisme est, à l’évidence, parmi les quatre grandes écoles de pensée antique, celle qui, chez France, entre le plus en composition avec le scepticisme. Quant au stoïcisme, France en exècre la superbe et la prétention cosmique au sublime. En revanche, des élans de cynisme le visitent parfois, sous la forme socialisante de pauvres hères comme Mousque dans le conte La Chemise, ou encore dans le personnage de Choulette dans Le Lys rouge, cet avatar de Verlaine, satyre camus, bigot et aviné, proche des pauvres, assimilable aussi, en partie, fût-ce dans les rues de Florence, au modèle du sage d’Assise. […]
De fait, contrairement à sa légende noire, France est tout sauf un cœur sec, un érudit élitiste, un dilettante roulant d’objets en objets avec une indifférence artificieuse et capricieuse. Il est animé, au contraire, par une grande tendresse pour le genre humain, teintée il est vrai de mépris, mais si universel qu’il tourne vite, précisément, à l’empathie. Il célèbre notoirement «l’Ironie et la Pitié » qu’il nomme « ses deux bonnes conseillères ». […]
S’il semble se convertir à la grande histoire du Progrès, c’est avec une conscience aiguë des limites « spécifiques » (celles de l’espèce humaine) qui l’encadrent : il la comprend en évolutionniste, inventant, si l’on veut, pour faire pièce au darwinisme social qu’il abhorre, un darwinisme socialiste, ou plutôt d’ailleurs un évolutionnisme à la Charles Lyell, ce géologue qu’il affectionne et qui décrivait les lentes transformations des minéraux.
S’il finit par verser du côté de l’engagement « à gauche », ce n’est absolument pas par pulsion de table rase culturelle, par quelque maoïsme anticipé, bien loin de là. France aime le passé, il admire les riches heures de la langue et de la littérature françaises, il en suit et en imite volontiers les époques, les formes historiques. Il promène son lecteur à travers mille fragments des antiquités nationales ranimées par le verbe suggestif, l’esprit et le sens de l’histoire, à égale distance de la manie restauratrice de Viollet-Le-Duc, qu’il n’aimait pas, et des folles expérimentations symbolistes et ésotériques de son temps. […]
Le lettré, on le voit, a toujours donné du sens à ses jeux. Sa philosophie trouve d’ailleurs dans les écoles antiques moins une source à copier que la matière d’un parallélisme qui s’explique par sa conception de l’histoire, elle aussi fondée sur le paradigme évolutionniste : si les formes de sa sagesse demeurent souvent semblables, c’est que l’humanité change peu. […] Il est à la fois indispensable et fort difficile de cerner les spécificités historiques, plus rares qu’on ne l’imagine : « Il m’est arrivé plusieurs fois de saisir certains petits faits qui se passaient sous mes yeux et de leur trouver une physionomie originale dans laquelle je me plaisais à discerner l’esprit de cette époque. […] Or, j’ai retrouvé neuf fois sur dix le même fait avec des circonstances analogues dans de vieux mémoires ou dans de vieilles histoires. Il y a en nous un fonds d’humanité qui change moins qu’on ne croit. »
L’un des lieux qui cristallisent ce peu de changement dans l’histoire, est le jugement posthume, auquel les naïfs font si souvent appel : « Je crois que la postérité n’est pas infaillible dans ses conclusions. Et la raison que j’ai de le croire, c’est que la postérité, c’est moi, c’est nous, c’est des hommes » ; « La postérité ballotte les épaves du génie » […]
Á côté du darwinisme et de l’histoire, l’idée de subjectivité triomphe partout chez Anatole France. Elle touche même, chez lui, les « sciences d’observation », sujets à l’influence d’une «équation personnelle ». Elle informe toutes ses pensées et jusqu’au style libre, voire capricieux, de sa critique littéraire que Brunetière pensa dénigrer en la nommant «impressionniste ».
France le répète, « on ne sort jamais de soi-même ». C’est là ce qui fonde la qualité littéraire des écrits personnels, tels le Journal des frères Goncourt car on ne parle vraiment bien que de ce qui se trouve enclos, mais à l’aise dans cette limite épistémologique : « On reproche aux gens de parler d’eux-mêmes. C’est pourtant le sujet qu’ils traitent le mieux. Ils s’y intéressent et ils nous font souvent partager cet intérêt. »
Cela explique la préférence de France pour l’autobiographie et sa conviction, qui rappelle l’opuscule posthume de Nietzsche Vérité et mensonge au sens extra-moral, que la philosophie ne vaut que comme une forme de mémoires involontaires, sinon de ses auteurs, du moins de leurs époques : « Les philosophies sont intéressantes seulement comme des monuments psychiques propres à éclairer le savant sur les divers états qu’a traversés l’esprit humain. Précieuses pour la connaissance de l’homme, elles ne sauraient nous instruire en rien de ce qui n’est pas l’homme. » […]
Sans tout à fait arriver à la « mort de l’auteur », France fait à la lecture créatrice une place considérable pour son temps : « Tous les livres en général et même les plus admirables me paraissent infiniment moins précieux par ce qu’ils contiennent que par ce qu’y met celui qui les lit » ; « Je sais trop que mon goût c’est moi-même, et que lire un livre c’est le refaire. Nous avons en nous, tous tant que nous sommes, un exemplaire de chacun de nos poètes, que personne ne connaît et qui périra à jamais avec toutes ses variantes lorsque nous ne sentirons plus rien » ; « Comprendre un chef-d’œuvre c’est, en somme, le créer en soi-même à nouveau». […]
La prégnance de la subjectivité n’a certes pas pour seule application la littérature. Elle explique la folie, informe l’amour, ses dissonances et son impénétrabilité ; elle s’accompagne d’une vérité dont la « disproportion » et la « contrariété » toutes pascaliennes peuvent amuser le sage. Car rien n’est plus universel que de se croire le centre : « Chacun de nous se voit le centre de l’univers. C’est la commune illusion. Le balayeur de la rue n’y échappe pas. Elle lui vient de ses yeux dont les regards, arrondissant autour de lui la voûte céleste, le mettent au beau milieu du ciel et de la terre. »
Guillaume Métayer, extraits de la préface de Ainsi parlait Anatole France