Hitler ante portas
Comme l’écrit Adrien Finck, c’est l’histoire qui a façonné le destin de Schickele : « Dès 1931, il est violemment attaqué par la presse nazie, qui rappelle son activité de “traître à la patrie” et de “pacifiste” à l’époque des Weissen Blätter. Faisant preuve d’une intelligence claire des événements, il décèle les signes de la montée du “mal” et du totalitarisme ; il reconnaît la “puanteur” d’août 1914. » Dès lors, son existence ne peut que se jouer en exil. Après s’être installé à Sanary-sur-mer en 1932, il déménage en 1933 à Nice-Fabron, Villa Florida.
À la date du 15 mars 1933, il note dans son journal : « À trois heures, je vais en voiture à notre nouvelle maison : La Florida, à Fabron, chemin de la Lanterne. Elle est belle, au-delà de toute attente. Mes deux pièces sont prêtes, grandes, aérées, claires. Vue sur la vallée du Var et les collines de Cagnes à travers un voile d’oliviers de haute taille […] La nuit, dans mon lit, j’ai le sentiment d’être sur un navire qui entame une longue croisière, au but inconnu. »
Ce qui est passionnant dans ce journal, c’est que Schickele partage cette « croisière » vers «l’inconnu » avec d’autres exilés célèbres, en particulier Annette Kolb, Aldous Huxley, et Thomas et Heinrich Mann. Aussi est-ce une nouvelle version de ce que Stefan Zweig nomme Le Monde d’hier que nous offre ici Schickele. Mais là où Zweig choisit d’écrire un livre de mémoire, Schickele écrit un journal, qui a tout le charme de la notation prise sur le vif et de l’improvisation. […]
Première tonalité et première pépite : l’art du portrait, en un seul coup de griffe verbal. […] Heinrich Mann lui-même n’est pas de reste et l’ébauche expressionniste nerveuse de Schickele, à la façon d’un Karl Kraus, ne rate pas sa cible : « Nous sommes assis au Café Monnot, voilà qu’arrive Heinrich Mann. Il grossit. Double menton qui n’accompagne pas toujours les mouvements de la tête. La tête tourne, le menton ne bouge pas » (21 mars 1934).
Autre ton que l’on découvre : celui, certes intermittent, du lyrisme. Il apparaît lorsque Schickele découvre le paysage de la Provence et qu’il donne libre cours au poète en lui, se laissant aller au bonheur des comparaisons et des métaphores : « Le voici à présent devant moi, à l’extrémité de la Baie des Anges, le Cap d’Antibes, et de lui à moi la baie s’arrondit comme une faucille. Il me suffit de me baisser pour la saisir par le manche, et j’arrive d’un seul coup à moissonner le champ bleu de la mer, avec ses chardons étincelants […] Pour cette minute, cela valait la peine d’avoir vécu. L’immortalité qui n’était qu’une idée devient une réalité que je saisis et presse contre moi » (9 mars 1924). Schickele est, comme Rimbaud, un « fils du soleil» et, presque chaque apparition du mot « soleil » s’accompagne d’un crescendo dans les métaphores, par ailleurs très contenues. […]
Autres pépites de Villa Florida : les analyses historiques et politiques. […] Les notes du journal de Schickele pèsent ici de tout leur poids laconique et abrupt : « Hitler ante portas », note-t-il le 15 juin 1932. « Élections au Reichstag. Le peuple allemand […] a mis en selle aujourd’hui Hitler et Papen, c’est-à-dire qu’il leur a certifié qu’ils y sont de plein droit depuis le 30 janvier », écrit-il le 5 mars 1933. Le journal permet de suivre la progression terrifiante du nazisme. […] À cet égard, le journal peut aussi se lire comme un précipité de l’histoire allemande. La nuit des Longs Couteaux, entre le 29 et le 30 juin 1934, Schickele en prend acte dansVilla Florida, le 5 juillet 1934 : « Dimanche, nous avons appris le meurtre sur ordre du Führer des plus éminents dirigeants de la S. A. » Le 13 juillet 1934, l’écrivain se livre à une vivisection analytique de la voix et des vociférations d’Hitler : « La première fois que je l’entends parler […] Il se mettait toujours plus à écumer, et à la fin il s’étranglait presque tout le temps à force de crier […] À la fin il faisait penser à un ivrogne singeant l’orateur […] Ce sont des discours qui sont autant de meurtres avec viols. » Schickele doit remonter au plus profond de son enfance pour retrouver en lui un traumatisme de cette violence : « J’ai ressenti la même peur que j’avais enfant, lorsque je rencontrais sur la route l’énorme chien du boucher. »
Dans son exil, Schickele est rejoint par plusieurs autres écrivains émigrés, surtout à partir de 1933, date de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Schickele accueille en particulier Thomas Mann et sa famille et les aide à trouver un appartement provisoire (23 avril 33). […] C’est la note du journal du 8 mai 1933 qui est l’ouverture de ce qu’on peut bien nommer l’édifice Thomas Mann de Villa Florida. Schickele y évoque l’arrivée de la famille Mann en termes d’apparition et met d’ores et déjà l’accent sur ce qui est l’un des leitmotive de cet ensemble Mann, l’opposition entre les deux frères Thomas et Heinrich : « Thomas, Katia, Erika Mann arrivés du Lavandou dans la Ford d’Erika […] Lui n’a pas l’air bien… Très affligé… Pour Heinrich Mann, le bannissement n’a finalement pas été un grand changement, il a toujours été dans l’opposition, et puis, comme il m’a écrit : “Est-ce que nous nous sommes sentis seulement un jour en sécurité, même sous la République ?” Thomas Mann, par contre, bien qu’il se soit beaucoup exposé ces dernières années est littéralement tombé des nues. La bassesse sans fond de ce qui en Allemagne se nomme politique, il n’en fait l’expérience que maintenant. » […]
L’une des clés de voûte de Villa Florida est l’échange passionnant entre Thomas Mann et Schickele à propos de l’Allemagne. […] Au moment de laisser définitivement sa maison de Badenweiler derrière lui, Schickele s’interroge, dans son journal daté du 11 décembre 1933, sur ce qu’est véritablement l’Allemagne : « Je déclare mon départ à la police de Badenweiler. Une porte se ferme. L’Allemagne ? Qu’est-ce que l’Allemagne ? Qui est l’Allemagne ? » À cet égard, l’écrivain approfondit la différence entre le rapport à l’Allemagne de Thomas Mann et le sien propre. […] C’est finalement Thomas Mann qui va introduire, dans une lettre à Schickele citée dans Villa Florida à la date du 8 mai 1934, une notion fondatrice permettant aux écrivains allemands exilés et interdits de publication de se ressaisir.
Cette notion capitale est celle d’« Allemagne authentique », par laquelle les écrivains allemands exilés peuvent redonner à leur vie et à leur œuvre sens et substance : « J’ai de l’ambition pour nous qui sommes à l’extérieur. Vous et moi et mon frère […], il nous faut très bien faire notre affaire pour qu’on dise un jour que c’est nous qui étions en ce temps – là l’Allemagne authentique. » […] De cette planche de survie, Schickele se saisit dans un double mouvement de lucidité corrosive et d’espoir malgré tout, qui définit bien la tonalité de Villa Florida : « Est-ce que l’on dira jamais de nous qu’à cette époque nous étions “l’Allemagne authentique” ? […] En admettant que l’Allemagne authentique survive au déluge, ce dont je ne doute point, alors je serai satisfait si l’on dit de moi que, contre vents et marées, je n’aurai pas renoncé à espérer en elle » (8 mai 1934).
René Schickele, Villa Florida, extraits de la préface de Michèle Finck