OCTOBRE 2023

1798 : Eugène Delacroix naît d’un père ancien conventionnel qui a voté la mort du roi, qui fut il y a peu ministre des Relations extérieures de la République, pour l’heure ambassadeur, bientôt nommé préfet par Napoléon. En cette même année, dans les États du pape qui viennent d’être envahis par les armées de la République et où Berthier a proclamé une éphémère République romaine, vient au monde un autre phare du romantisme : Giacomo Leopardi. […]

Le Français et l’Italien vont vivre tous deux dans un corps fragile, à la santé toujours menacée. En cette époque troublée, chacun va développer, par de grandes lectures et par l’écriture, une philosophie pratique qui s’exprimera par la rédaction d’un journal et par une abondante correspondance. Passionnés de musique et de nature, ils ne cesseront de se distinguer au sein du romantisme par une critique féroce des illusions de leur siècle, qui annonce par certains aspects les vues de Schopenhauer ou de Nietzsche.

Les écrits de Delacroix se partagent en trois ensembles : la correspondance conservée, de 1804 à 1863, année de sa mort, et publiée en plusieurs volumes de 1935 à 2000, un Journal de 1800 pages, enfin un ensemble d’articles publiés en revue. […] Le Journal est commencé le jour anniversaire de la mort de sa mère, qui est aussi celui où il apprend son premier succès décisif, l’entrée de La Barque de Dante au musée du Luxembourg, première marche vers la gloire. Le jeune homme évoque des moments heureux de la veille, qui sont déjà des souvenirs. L’instabilité de l’humeur, la fragilité de la mémoire s’inscrivent dans ces premières pages : le Journal aura aussi pour but de lutter contre l’oubli et les variations excessives. […]

Delacroix redoute toute fixation, que ce soit celle de la forme, du dessin qui cerne, de la pensée qui définit ou qui décrit ; il craint sans cesse le figement ; il a horreur des règles, des conventions qui entravent les mouvements de l’existence et de la pensée. Pour lui la matière est vivante et la peinture est un espace en mouvement, une jouissance, qu’il nourrit de lectures et de regards sur les êtres et apaise au contact de la nature. […]

Connu, apprécié, commenté dès ses premières présentations, il est aussi haï, combattu dans son art jusqu’à sa mort. Ainsi, il ne lui fut jamais permis d’enseigner, et il ne parvint à l’Institut qu’à la septième candidature. […] Delacroix exprime la violence et le tragique du monde : les guerres, les crimes, les suicides, les viols, les trahisons, les corruptions. Sa peinture nous met en face de l’irréconciliable : voilà la raison principale de ses difficultés pour se faire reconnaître par le public et par les institutions académiques. […]

Nul n’a mieux parlé de l’œuvre et de l’âme de Delacroix que Baudelaire. La profondeur de sa compréhension montre qu’il y eut sans aucun doute entre eux des conversations poussées, car il n’y eut pas de correspondance suivie entre eux. Mais la différence d’âge, la différence sociale, les désaccords politiques ou philosophiques ont empêché une réelle amitié. […]

George Sand écrira avec justesse dans Histoire de ma vie : « Delacroix n’a pas et n’aura pas de vieillesse. C’est un génie et un homme jeune. Bien que, par une contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le présent et raille l’avenir, bien qu’il se plaît à connaître, à sentir, à deviner, à chérir exclusivement les œuvres et souvent les idées du passé, il est, dans son art, l’innovateur et l’oseur par excellence. »

En quoi consiste la philosophie pratique de Delacroix ? […] Être extrêmement fidèle en amitié, cultiver les liens familiaux (les cousins Lamey à Strasbourg, l’avocat Berryer dans les dernières années). Saisir toutes les occasions d’écouter musique ou chant. Recevoir et observer les beautés de la nature, inscrire les bonheurs les plus ténus, aider la mémoire en fixant les formes et les couleurs, relire le Journal, compléter, amender, ne pas hésiter à se contredire. Suivre les mouvements de l’esprit, de l’affect, du regard, de l’âme et du cœur. Ainsi rester jeune, ne pas se laisser assécher par les jours. […]

Quand la mort vient, cette grande nuit qu’il a tant redoutée, comme tous, plus que tous, n’ayant jamais cessé de la scruter, il règle scrupuleusement, avec une conscience aiguë et admirable, tous les détails de son testament avant de s’éteindre. Quelques semaines plus tôt, il avait écrit au crayon les dernières lignes de son Journal : « Un tableau doit être une fête pour l’œil. » Toujours cette même réponse de la joie de l’art au tragique inguérissable de la vie.