
« Si près de la mort […] je me suis senti prêt à tout revivre […], je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » (Albert Camus, L’Étranger). À l’approche de son exécution, le personnage de Camus sent une métamorphose s’opérer en lui : vidé, apaisé, il sent, « devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles », le monde s’ouvrir à lui.
Dans la proximité de la mort, toutes choses changent de sens. « Tout près de la mort, un enfant me regarde, l’œil malicieux. L’air de dire : Tu vois ce n’était que ça. Qu’as-tu été chercher si loin ? Pas de quoi en faire une histoire. Ce n’était qu’une vie. » C’est par ces simples mots, « tout près de la mort », que commencent les 203 fragments de ce livre, comme un lancinant rappel au réel.
Paru en 2025, Un déjeuner en montagne, suivi de de Le pur plaisir d’exister a inauguré une forme nouvelle dans le travail de Gérard Pfister : une prose tout à la fois suivie et discontinue, faite de courts fragments d’une écriture concise et intense et d’une inspiration indissociablement philosophique, spirituelle et poétique.
« Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive », écrit Montaigne. À chaque instant, combien en sommes-nous proches, nous ne le savons pas. Si peu de chose nous en sépare. « Tout près de la mort, car ce ne sont plus tant d’heures qui t’en séparent, mais un subtil écart, si ténu que le franchir, c’est briser le temps même. » À chaque instant, elle pourrait advenir. C’est là, tout près de la mort, que nous pourrions être vraiment vivants, pleinement libres et éveillés, si nous cessions de délibérement l’ignorer. « Tout près de la mort, on commence enfin à vivre, jusqu’ici c’était pour rire. C’est maintenant le vrai moment. Si longtemps on a appris à commencer, il est temps de commencer vraiment. »
Les expériences de mort imminente fascinent comme si la mort était quelque chose de si extraordinaire que seuls des états psychologiques aux limites du paranormal pouvaient en rendre compte. Comme si une religiosité latente en attendait une sorte de révélation. Mais la mort est tristement banale, et seule la vanité de nos existences peut la parer de cette aura tragique et vaguement superstitieuse. « Tout près de la mort, la faucheuse a parfois de grands airs de théâtre. Nez crochu, joues blafardes, regards d’effroi. Tourne seulement la tête. Elle se moque de toi. »
C’est là « tout près de la mort » que se situent les 203 courtes proses qui composent le présent ouvrage. « Si près de la mort », comme écrit Camus, là où chacun de nos instants ressemble à un « jardin suspendu», comme ces terrasses de Ravello, plus belles encore de paraître flotter au bord du vide. « Tout près de la mort, il fait beau, une bonne journée encore pour ceux qui resteront. On fera un tour au jardin, on humera l’air frais. Un pincement au cœur quand s’en ira le soleil. »
Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2026 – 144 p – ISBN 978-2-845-90413-2 – 15 €