L’Île du Vésuve

Vita in villa

Traduit de l’italien par Monique Baccelli. Préface de Gérard Pfister

Clotilde Marghieri (1897-1981) a laissé une œuvre de narratrice aussi réjouissante que raffinée. Issue de la haute bourgeoisie napolitaine, elle en a vite défié les conventions, sous l’influence notamment de la charismatique écrivaine féministe Sibilla Aleramo et du fastueux historien d’art lituano-américain Bernard Berenson, pour s’installer seule dans une vaste maison aux flancs du Vésuve. C’est cette vie libre et fantasque qu’elle raconte dans L’Île du Vésuve, le livre fondateur de son œuvre.

C’est la première fois que Clotilde Marghieri est traduite en français. Son œuvre est pourtant profondément marquée par la langue et la littérature françaises, qui ont été presque son seul univers jusqu’à ses 25 ans. La traduction de ce texte a été réalisée par Monique Baccelli, la traductrice des plus grands écrivains italiens, d’Italo Svevo à Alberto Savinio, de Giuseppe di Lampedusa à Carlo Emilio Gadda, de Cristina Campo et Alda Merini.

« Depuis quelques années je me suis retirée à la campagne. La petite maison où je vis, entre vignes et pinèdes, s’adosse au Vésuve et a devant elle le superbe décor du golfe. » C’est ainsi que commence L’Île du Vésuve. Le ton est donné. Suivent 28 courts chapitres où Clotilde Marghieri nous raconte tout simplement, mais avec une grâce, une mélancolie et un humour sans pareils sa vie dans le paysage sublime du golfe de Naples, celui de la Villa delle Ginestre où Leopardi trouva refuge à la fin de sa vie. Leurs titres ? « La Villa des Genêts », « La marquise », « La pinède vendue », «Télévision à la villa» ou « Messieurs (ou les angoisses nocturnes) ».

Marghieri, c’est avant tout cela : une liberté d’allure, une élégance d’esprit, un charme irrésistible qui donnent au lecteur l’impression de partager l’existence d’une amie. Elle aimait le ton de Colette et de Madame de Sévigné. Mais c’est tout autant Proust ou Sagan qu’on retrouve dans ces pages à bien des moments. Une même manière de capter tout à la fois la légèreté de la vie et sa tragédie.

« Les lettres que mon grand-père m’écrivait en pension, se souvient-elle, m’exaltaient à tel point que, ne sachant pas comment en profiter pleinement, comment les faire miennes, j’en découpais les passages les plus beaux et les plus touchants en lanières minuscules et après les avoir lus et relus (je les sais encore par cœur), je les mangeais. » L’écriture est ici chose vitale, mais jamais pesante ni sombre. Vivre aux flancs du Vésuve, c’est cela : célébrer sans cesse la lumière sans oublier, toute proche,  la menace.

  Coll. Les Vies imaginaires – 2022 – 192 p. – 17 € – ISBN 978-2-845-900335-7

Ainsi parlait Jean de Ruysbroeck

Dits et maximes de vie

Traduit du moyen-néerlandais et présenté par Marie et Jean Moncelon. BILINGUE

Les Éditions Arfuyen ont publié de nombreux ouvrages liés à la mystique rhéno-flamande : à côté des grands Rhénans Maître Eckhart (1260-1328), Jean Tauler (1300-1361) et Henri Suso (1296-1366), la figure majeure des Flamands est Jean de Ruysbroeck (1293-1381).

Dans la collection Ainsi parlait a paru dès 2015 un Ainsi parlait Maître Eckhart, bilingue moyen haut-allemand / français. Le volume ici consacré à son contemporain Ruysbroeck rassemble ses dits essentiels en bilingue moyen-néerlandais / français. Rappelons qu’en néerlandais a paru également dans la même collection un Ainsi parlait Etty Hillesum, consacré à celle qui fut aussi une grande lectrice des mystiques rhéno-flamands.

Bien que très audacieux dans sa pensée de l’union à Dieu, Jean de Ruysbroeck, « l’ermite de la Vallée Verte » (Groenendael), aussi surnommé par la postérité « l’Admirable », n’a pas été condamné comme Eckhart, mais au contraire béatifié. Sa chance est sans doute paradoxalement de n’avoir pas suivi d’études théologiques ni pris de grades universitaires, comme Eckhart, et de n’avoir donc pas représenté la même menace que ce dernier, prestigieux maître en Sorbonne.

La personnalité fascinante de Ruysbroeck a bien été dépeinte par Maeterlinck, qui en fut l’un des premiers traducteurs en français : « Au fond de cette obscure forêt brabançonne, son âme, ignorante et simple, reçoit, sans qu’elle le sache, les aveuglants reflets de tous les sommets solitaires et mystérieux de la pensée humaine. Il sait, à son insu, le platonisme de la Grèce ; il sait le soufisme de la Perse, le brahmanisme de l’Inde et le bouddhisme du Tibet. »

Dans son « ignorance merveilleuse », Ruysbroeck a médité l’Écriture et surtout vécu une expérience intérieure commencée jeune qu’il a décrite, dans son premier ouvrage : Le Royaume des Amants. Dès ce livre, il a défini son idéal de vie chrétienne, « la vie commune » (ghemeine leven). L’homme qui s’y adonne doit se placer « au sommet de son esprit », écrit-il, entre « la jouissance mystique et l’action ». Telle fut la vie au sein du monastère de Groenendael dont Ruysbroeck fut le premier prieur en 1349. À sa mort, en 1381, le monastère de Groenendael jouissait grâce à son impulsion d’un immense rayonnement.

    Coll.  Ainsi parlait – 2022 – 176 p. – 14 € – ISBN 978-2-845-900336-4

Remédier aux grands désordres

Un message pour l’Église

Préface de Jacques Arènes, psychanalyste. Postface d’Éric de Clermont-Tonnerre, dominicain

Cet ouvrage paraît en écho aux nombreux rapports internationaux sur les différentes sortes d’abus dans l’Église, et récemment celui de la CIASE en France. Marie de la Trinité a elle-même subi et dénoncé les abus commis par les clercs. Remédier aux grands désordres, c’est comprendre ces abus et traiter le mal à sa racine.

La dominicaine Marie de la Trinité (1903-1980) a laissé une œuvre exceptionnelle qui tout à la fois s’appuie sur une très riche expérience mystique et développe une réflexion spirituelle puissante et originale sur le christianisme et sur l’Église. L’importance de son message a été reconnue par des personnalités aussi importantes que le gand théologien suisse Hans Urs von Balthasar ou Antonin Motte, provincial de l’ordre dominicain.

Les éditions Arfuyen ont révélé l’œuvre de Marie de la Trinité à travers sept « Carnets spirituels » : Le Petit Livre des Grâces (2002), Consens à n’être rien (2002), Entre dans ma Gloire (2003), De l’angoisse à la paix (2003), Paule dite Marie (2004), Je te veux auprès de Moi (2005), Le Silence de Joseph (2007). Prenant la suite du travail d’Arfuyen, les Éditions du Cerf ont, sous la direction d’Éric de Clermont-Tonnerre, publié onze gros volumes consacrés à Marie de la Trinité : l’intégralité des Carnets (5 vol.) ; la Correspondance avec Mère Saint-Jean (3 vol.) ; la biographie écrite par Christiane Sanson ; enfin deux volumes d’études.

Un aspect essentiel de la pensée de Marie de la Trinité restait aujourd’hui à aborder : sa réflexion intransigeante et novatrice sur les rôles respectifs des prêtres et des laïcs dans l’Église.

Réflexion qui se fonde sur une expérience personnelle très douloureuse : « Je voudrais, écrit-elle, réunir tous les prêtres du monde et leur montrer en exemple vivant ce que c’est que de faire pression sur les consciences, de se substituer à elle ; de développer, pour obtenir plus de soumission, la défiance de soi-même. » Ce sont précisément de tels abus de pouvoir qui sont à l’origine des terribles scandales dénoncés ces dernières années dans l’Église.

Réflexion qui se fonde aussi sur la mission que Marie de la Trinité a reçue pour « remédier aux grands désordres». Ces désordres, autant spirituels que psychiques, viennent de conceptions erronées de la filiation, et en particulier de l’usurpation par les clercs d’une fausse paternité, entraînant « l’exaltation, transférée au plan religieux – mais souvent non purifiée – de leur sexualité masculine ».

« N’appelez personne sur la terre votre père », prescrit l’Évangile (Mt 23, 9). Pour Marie de la Trinité, le sacerdoce appartient à tous. Prêtres et religieux n’ont qu’un ministère pour le service des laïcs. C’est toute une fausse conception qu’il faut donc renverser.

 Coll. Les Carnets spirituels – 2022 – 176 p – 15 euros – ISBN 978-2-845-90341-8

Le Swami et la Carmélite

I. L’APPEL DE L’INDE

Correspondance Henri Le SauxThérèse de Jésus 1959-1968. Préface et notes de Yann Vagneux

Les éditions Arfuyen ont publié de nombreux ouvrages consacrées à la spiritualité indienne et en particulier à l’Advaïta Vedanta, de Shankara à Annamalai Swami, éminent disciple du fameux Ramana Marharshi (1879-1950).  Henri Le Saux (1910-1973), moine bénédictin devenu sous l’influence de Ramana Maharshi sage indien, s’inscrit directement dans cette lignée. Parallèlement, Arfuyen a consacré toute une série de livres à la spiritualité du Carmel, de Jean de la Croix à Madame Acarie, de Marie-Aimée de Jésus à Marie-Antoinette de Geuser. Le destin étonnant de la carmélite Thérèse de Jésus (1925-1976), alter ego féminin de Le Saux en Inde est ici présenté pour la première fois.

La très riche correspondance Le Saux-Thérèse de Jésus retrace cette aventure. C’est ici le premier volume de son édition intégrale : L’appel de l’Inde. Le second volume s’intitulera La beauté du Gange.

« Entre le 19 et 22 septembre 1976, elle disparut sans laisser de traces. On peut tout supposer : accident, mauvais coup… On ne sait rien et on ne peut rien déduire de ses lettres. » De l’étonnante destinée de Thérèse de Jésus (1925-1976), partie du carmel de Lisieux pour rejoindre en Inde Henri Le Saux (1910-1973) et disparue sur les bords du Gange, il semblait ne rien rester.

En l’espace de trois ans, de Lisieux à Pondichéry, en passant par Delhi, plus de 700 pages de lettres ont été retrouvées par Yann Vagneux, prêtre des missions étrangères et grand connaisseur de l’Inde. De cet ensemble se dégage le dialogue spirituel exceptionnel qui a eu lieu entre cette femme assoiffée d’absolu et pleine de courage et le charismatique moine bénédictin devenu en Inde swami Abhishiktananda.

« Nulle âme qui sentit l’appel réel au-dedans ne peut demeurer insensible au souffle qui passe en la tension de l’Inde vers l’absolu », lui écrit le Swami.  « Si la paix demeure au fond, écrit la Carmélite, ce n’est quand même pas sans quelque effroi que j’aborde l’aventure. Je crois que tout cela fera un bon creuset de purification. »

Henri Le Saux a laissé de nombreux ouvrages (souvent hélas épuisés) étincelants d’intelligence et de liberté intérieure. Citons Sagesse hindoue, mystique chrétienne (1965) ou Souvenirs d’Arunâchala (1978). Fondée sur la solide formation monastique des bénédictins et sur la méditation incessante des écritures chrétiennes et hindoues, son aventure spirituelle est l’une des plus fascinantes du XX° siècle.

  Coll. Ombre  –  2022  –  264 pages  –  19,5 euros  –  ISBN 978-2-845-903388

Épicure

(341 – 270 av. J.-C.)

Épicure serait né à Athènes en 341 av. J.-C. Selon une autre tradition, il serait né à Samos où son père Néoclès était un colon athénien. Sa mère, Chérestrate, était magicienne.

Épicure semble avoir été élevé à Samos.C’est dès l’âge de 14 ans que naît en lui la vocation de la philosophie. Il se rend à Athènes vers l’âge de 18 ans pour y accomplir son service militaire puis rejoint son père à Colophon, au nord de Samos, en 323 av. J.-C. C’est là qu’il suit l’enseignement de Nausiphane. 

En 321 av. J.-C., il s’installe à Mytilène et reçoit ses premiers disciples, parmi lesquels celui qui deviendra son successeur, Hermarque. Il déménage pour Lampsaque en 310 où il fait la connaissance de Colotès, Métrodore et Idoménée.

En 306 av. J.-C., il arrive à Athènes qui vient d’être délivrée de la tyrannie et achète un jardin qui devient le siège de la communauté de ses disciples. Il y mène une vie simple et frugale : « Un verre de vin lui suffisait, et il buvait de préférence de l’eau ».

Il meurt à Athènes en 270 av. J.-C. d’une rétention d’urine causée par de très douloureux calculs rénaux. Il lègue le jardin à ses disciples à la condition d’y perpétuer l’enseignement de sa philosophie et d’y célébrer chaque mois une fête en son honneur.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait Épicure

Ainsi parlait Épicure

Fragments inédits extraits des Epicurea d’Hermann Usener

Textes choisis et traduits du grec et du latin  par Gérard Pfister – BILINGUE

La pensée d’Épicure n’a cessé de réapparaître dans l’histoire comme appel à une harmonie du corps et de la nature et comme antidote aux tyrannies religieuses ou pseudo-religieuses. Plus que jamais elle nous est nécessaire aujourd’hui.

Aussi n’est-il pas étonnant que cette pensée essentielle ait sans cessé été menacée de s’éteindre. Des 300 volumes qu’a publiés Épicure – plus qu’aucun auteur de l’Antiquité –, il ne restait, dès le 1er siècle de notre ère, presque plus rien.

L’œuvre a pourtant peu à peu, très partiellement, ressurgi de ses cendres. En 1533, on redécouvre dans les Vies des philosophes de Diogène Laërce les 40 Maximes capitales ainsi que les trois Lettres (à Hérodote, Pythoclès et Ménécée). En 1752, on exhume à Herculanum des fragments presque illisibles du traité Sur la nature. En 1888 enfin, on retrouve au Vatican les 81 Sentences. C’est là l’ensemble des textes qui constituent l’œuvre d’Épicure dans toutes les éditions actuelles.

Or, on ne le sait hélas pas assez, d’autres textes, très nombreux et tout aussi essentiels, se trouvent dans l’édition de référence publiée en grec et en latin par Hermann Usener en 1887 sous le titre Epicurea, mais ils n’ont jamais été traduits en français et publiés en volume.

Le présent Ainsi parlait est ainsi très différent des autres, puisqu’il ne comporte que des textes jusqu’à présent entièrement inédits en volume : 242 fragments extraits des Epicurea d’Hermann Usener qui viennent s’ajouter aux 108 fragments du corpus habituel (compte tenu des recoupements entre Maximes et Sentences). Soit un bond considérable.

Ce livre est dédié à Marcel Conche, philosophe majeur de notre temps, admirable traducteur et commentateur d’Épicure et de Lucrèce, décédé le 27 février 2022 en sa 100e année.

    Coll.  Ainsi parlait  –  2022  –  14 euros  –  ISBN 978-2-845-90334-0

Un dédale de ciels

Benoît Reiss a vécu près de dix ans au Japon et a écrit de merveilleux petits livres qui rendent compte avec finesse et humour de la spécificité de la façon de vivre et de sentir des Japonais. Il est aussi l’auteur de plusieurs récits d’une très grande qualité d’écriture et de sensibilité, tels que le merveilleux Compagnie de Joseph Tassël (2009), inspiré de la vie de Robert Walser.

Ce livre de poésie, le premier de Benoît Reiss aux Éditions Arfuyen, est comme un ensemble de minuscules nouvelles tirées de nos souvenirs : par-delà l’oubli, tout un « terrier d’existences » s’éveille. Tout de suite un ton nous prend : « Certaines fois / je baisse les yeux / découvre un dédale de ciels distincts assez nombreux / instants évadés à l’intérieur de l’instant / […]  alors je sais que je suis un terrier peuplé d’existences. »

C’est un livre étrange, on ne peut plus intime, nécessaire. Un homme se souvient, par-delà l’oubli. Entre profondément dans la chair de sa chair pour y retrouver les visages. Les uns après les autres se relèvent grands-parents et ancêtres, dans les scènes les plus insignifiantes de la vie, dans ces détails infimes où ils sont tout entiers. « Ma grand-mère / adossée au silence / lave son linge de corps / accroupie dans la cour talons aux fesses / elle a calé le baquet contre les pavés / plonge les mains dans l’eau savonneuse / frotte les tissus // elle lève la tête contre la nuit d’été ».

Pas d’explications, pas de pathos, tout est montré seulement. L’errance, l’usine, le camp, la misère. « Le travail de mon aïeul consiste à couper les ongles des morts / à l’aide de tout petits ciseaux / qu’il tient serrés dans la poche de sa veste/  […] les ongles des morts continuent de pousser / ils fouissent la terre sans relâche /[…] existences aveugles / souterraines »

Ce livre est dédié par Benoît Reiss « aux Justes qui ont sauvé mes grands-parents ».

♦♦♦   Lire l’article de Marc Wetzel

 Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2022 – 120 p – 13 € – ISBN 978-2-845-900333-3

« Mon cher Robert »

Correspondances et conversations avec Marcel Proust

Robert de Billy fut durant 30 ans l’un des amis les plus proches et les plus respectés de Marcel Proust. Aîné de l’écrivain de deux ans, il restera toujours pour lui une sorte de conseiller et de mentor.

C’est dès 1890 que Billy rencontre Marcel, à un dîner organisé par le préfet du Loiret. Tous deux sont alors militaires. Billy, élevé dans un milieu rigoriste, est frappé de la liberté de Proust, qui lui apprend « la joie de penser autrement que par principes ». « Marcel, écrit-il, avait à dix-neuf ans la curiosité la plus éveillée et la variété de ses questions était pour moi un étonnement et un embarras. […] Jamais homme ne fut si peu dogmatique. »

Billy restera constamment fidèle à Proust jusqu’à la mort de ce dernier en 1922. C’est pourquoi son témoignage est avec celui d’Antoine Bibesco l’un des plus riches et des plus pertinents. Cela d’autant plus que, doué d’un remarquable talent littéraire et d’une redoutable perspicacité, Billy sait rendre compte d’innombrables facettes de la personnalité de Proust qui nous sont peu connues.

Billy remarque, par exemple, que Proust ne lisait pas beaucoup, mais qu’il ne cessait en revanche de questionner les uns et les autres, emmagasinant tout ce qu’il entendait et voyait avec une prodigieuse mémoire. C’est ainsi qu’il apprenait, avec une boulimie de savoir accrue encore par la conviction qu’il avait de ne pas vivre longtemps. « Il y a quelque chose d’héroïque dans le contraste  qui existe entre le travail minutieux même Marcel s’assujettissait et la persuasion où il vivait du peu de durée qui serait accordé à sa vie. »

Proust n’a cessé d’admirer l’esprit de Billy. L’année même de sa mort, il lui écrit encore : « Vous êtes un grand psychologue et puis c’est si amusant de causer avec vous. » Il ne cesse de lui demander conseil sur les questions les plus diverses : carrière, convenances, diplomatie, bourse. «  Je tiens tant à votre amitié, lui écrit-il,  que je suis peut-être trop craintif à ce sujet.  » Même lorsque Proust se fut coupé du monde, Billy resta, selon Céleste Albaret, « un des plus reçus » boulevard Haussmann et ses visites « duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

Homme de grande culture et brillant diplomate, Robert de Billy succéda à Paul Claudel comme ambassadeur de France au Japon. Proust insistait pour qu’il écrive un jour ses mémoires, ce que, par une naturelle modestie, il ne voulut jamais faire. Conscient pourtant de la grandeur de Proust et le comparant d’emblée à Montaigne, Billy publia dès 1930, huit ans après la mort de son ami, ses correspondances et conversations avec lui. C’est aujourd’hui la première fois que ce précieux témoignage, publié il y a près d’un siècle, est réédité.

 Coll. Les Vies imaginaires  –  2022  –  17 euros  –  ISBN 978-2-845-900332-6

Manuel de réisophie pratique

Image de couverture de Cécile A. Holdban

« La tautologie est selon moi le sommet caché, impossible, de la poésie […] Que la chose soit soi-même soi est le plus beau trésor, et le mieux caché qui soit, la plus grande évidence et le plus grand mystère. » (De l’image, 2007). Ces lignes de Laurent Albarracin résument sa démarche, aussi simple que rigoureuse.

Avec Res rerum, Laurent Albarracin introduisait à une nouvelle étape de sa quête paradoxale en la faisant entrer dans le champ de l’alchimie. Le présent Manuel en offre le plein déploiement. Non sans humour, l’« Avertissement au lecteur » donne les précisions suivantes : « Suite à la publication en 2018 de l’ouvrage Res rerum par les éditions Arfuyen, nous avons reçu par la Poste, sans mention d’expéditeur, une liasse de papiers […]. Le paquet contenait un mot griffonné : “Si vous le jugez opportun, publiez ces textes. Publiez-les sous votre nom afin d’écarter les curieux qui viendraient par leurs sollicitudes entraver nos activités.” Signé : “Le Collège de Réisophie” »

En 224 poèmes d’une impeccable écriture, tantôt longs et tantôt très courts, le Manuel nous ouvre à une méditation vertigineuse méditation sur la réalité que nous croyons connaître : « Les choses sont comme des vases / Qui en s’évasant / Se recueilleraient. / Comme une lumière / Qui en éclatant / Se rassemblerait. » Mais encore : « Nous n’entendons pas les choses parler / Parce qu’elles sont des oreilles qui voient. »

Le regard espiègle de l’enfant se mêle ici à la réflexion du philosophe en une approche et une connaissance qui sont spécifiquement celles du poète. D’un des plus originaux et profonds d’aujourd’hui.

Ainsi parlait André Gide

Dits et maximes de vie choisis et présentés par Gérard Bocholier

André Gide a longtemps été considéré, selon l’expression demeurée classique d’André Rouveyre, comme le « contemporain capital » : par sa probité intellectuelle, son esprit critique et son courage, il a su remettre en question nombre de préjugés de son temps.

Les Nourritures terrestres, parues en en 1897, ont été dans une époque encore étroitement conformiste un évangile de libération : « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. » En plein symbolisme, Gide invitait avec une force inouïe, à revenir au naturel et à la vie authentique.

Mais en 2019 le plus grand journal luxembourgeois titrait : « Relecture d’un classique à l’ère du #metoo : faut-il bannir l’œuvre d’André Gide ? » Grand libérateur, Gide en est venu à être considéré comme un grand pervertisseur. Hier comme aujourd’hui, ce rigoureux protestant fait scandale.

Qui est André Gide ? Le Journal le montre tout à la fois  sincère, esthète, immoraliste, nomade, engagé, pervertisseur. Gide préfère l’inquiétude à toute forme de tranquillité morale ou intellectuelle : « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse, écrit-il, – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie. »

Comme Montaigne, il n’est que mouvement : « Tour à tour je ressemble et diffère. » Gide place la sincérité au sommet de toutes les vertus. Elle est à la racine de toute morale authentique : « Ne pas se soucier de paraître. Être seul est important. » Gide vit jusqu’au bout cette exigence comme un drame, dont le nœud se situe en lui-même.

La matière de la création littéraire gidienne est constamment faite de problèmes moraux. Ceux-ci en sont « l’étoffe », mais ils sont subordonnés à l’art : « Ne prendre chacun de mes livres que pour ce qu’il est : une œuvre d’art. » Cinq ans avant sa mort, il écrit dans son Thésée : « Il m’est doux de penser qu’après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. »

Dérangeante, l’œuvre de Gide demeure incontournable. Sa réflexion, appliquée aux sujets les plus divers, est d’une constante audace. Son inquiétude et son autocritique nous touchent. Sa langue est d’une simplicité et pureté admirable. 

L’écrivain Gérard Bocholier, avec une probité toute gidienne, nous introduit dans cette œuvre qui lie romans, essais, correspondances et Journal.

Coll. Ainsi parlait – 2022 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90331-9