Passage des embellies

suivi de Thanks – en couverture image de Marie Alloy

Jean-Pierre Vidal est un écrivain rare et exigeant qui n’a publié en 30 ans que cinq livres, essentiellement en prose :  Feu d’épines (1993), La Fin de l’attente (1995), Du corps à la ligne (2000), Vie sans origine (2003) et Exercice de l’adieu (2018). C’est la première fois qu’il est publié aux Éditions  Arfuyen. Ce sixième ouvrage, où se mêlent esquisses autobiographiques, contemplations de la nature et méditations sur l’art, est marqué par le même ton unique, de toute son œuvre fait de pudeur et d’ironie.

Jean Pierre Vidal est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Philippe Jaccottet à qui il a consacré un livre (Philippe Jaccottet, 1989) et dont il a édité pour Gallimard deux ensembles de textes : Une transaction secrète (1987) et Écrits pour papier journal (1994). Jean Pierre Vidal prépare avec sa compagne  Marie Alloy un ouvrage de la collection Ainsi parlait qui paraîtra à l’automne de  l’an prochain.

« Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucune écriture plus intime que celle-ci, et cependant si finement passée au tamis de la mémoire et de l’écriture que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Les proses se répondent, s’annulent, créant comme un vertige. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. »

Constitué de courtes proses, Passage des embellies est construit en 7 parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ils déterminent un vaste espace de contemplation qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma.

La suite intitulée Thanks comprend 23 poèmes. Citons les vers reproduits en 4e de couverture : « Qui fut aimé par la lumière / garde en lui / au plus profond de son ombre / s’il consent à ces ténèbres / garde en lui / préservée par l’ombre même / l’amande de la lumière une »

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2020 – 13 euros – ISBN 2-978-845-90301-2

Un printemps à Hongo

Traduit du japonais par Alain Gouvret – Préface de Paul Decottignies

Les Éditions Arfuyen ont commencé de publier Takuboku dès 1979. Après de nombreuses rééditions, trois volumes de poésie bilingues sont à leur catalogue : Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées (2017), Le Jouet triste (2016) et L’Amour de moi (2003). Depuis longtemps en projet, voici la traduction d’un texte en prose essentiel : le fameux « Journal en romaji » tenu par Takuboku en 1909.

Poète de la jeunesse et de la révolte, Takuboku a une tonalité unique dans la littérature japonaise, faite de liberté, de crudité et d’une déconcertante innocence. Mort à 26 ans, Takuboku est considéré comme le Rimbaud japonais. Véritable mythe dans son pays, il est le personnage principal d’un célèbre manga de Jiro Taniguchi.

De juin 1907 à avril 1908, Takuboku a vécu dans les brumes d’Hokkaïdo, la grande île du nord, les pires moments de sa vie. Malade et sans le sou, il décide cependant d’aller accomplir à Tokyo son destin littéraire. Ce n’est qu’en mars 1909 qu’il trouve enfin un poste de correcteur au grand quotidien Asahi.

Le 7 avril 1909, il commence l’écriture du « Journal en caractères latins », texte unique dans l’histoire de la littérature japonaise. Marqué par ses échecs, le jeune homme de 23 ans joue son va-tout. Pour briser le vieux moule de la littérature japonaise et se permettre de tout dire, il tente une expérience singulière : substituer aux caractères japonais les caractères latins. C’est une totale libération.

Ses besoins sexuels, ses sautes d’humeurs, ses lâchetés, ses contradictions, il les aborde en entomologiste, comme s’il s’agissait d’un autre : « Je suis une personne née individualiste. Le temps passé avec d’autres me semble toujours vide, sauf quand on le passe à se battre » (11 avril). Même terrible lucidité dans son regard sur la société : « Le système matrimonial actuel – tous les systèmes sociaux – pleins d’absurdités ! Pourquoi devrais-je être enchaîné à cause de mes parents, de ma femme, de mon enfant ? Pourquoi mes parents, ma femme, mon enfant devraient-ils être sacrifiés pour moi ? » (15 avril).

La voix de ce Journal est la même que celle de ses plus beaux tankas, immédiatement reconnaissable dans son immense compassion et sa profonde autodérision. Ce Journal si étrange, si difficile à traduire, le voici enfin disponible au public francophone.

Coll. Les Vies imaginaires – 2020 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90304-3

Ainsi parlait André Suarès

Textes choisis et présentés par Antoine de Rosny

André Suarès est l’une des figures majeures de la littérature française du XXe siècle. Au même rang que les Claudel, Gide ou Valéry. Il a exercé une forte influence sur des écrivains comme Malraux, Blanchot ou Bonnefoy,

Son œuvre est très vaste et d’une écriture admirablement ciselée. D’une famille juive d’ascendance portugaise, il est profondément cosmopolite et particulièrement attentif à tous les risques de dérives totalitaires et antisémites. Profond analyste des hommes, ses fulgurantes intuitions en font un prophète des temps à venir.

Antoine de Rosny est l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’œuvre de Suarès. Il a publié récemment La Culture classique d’André Suarès (Garnier, 2019) et Vues sur l’antiquité (Champion, 2020).

Suarès est l’égal des plus grands, mais qui connaît son œuvre hormis les lettrés ? Déjà Gide s’étonnait que cette œuvre, si vaste et si puissante, soit si peu lue : « Nos arrière-neveux s’étonneront du silence que notre époque a su garder ou faire autour de Suarès. » Mais Malraux le proclamait hautement : « Pour nous, au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès. »

L’œuvre de Suarès, il faut le rappeler, est considérable : plus de 100 ouvrages, d’innombrables articles de revue, une monumentale correspondance avec les plus grands écrivains. Ses carnets inédits, conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, ne comptent pas moins de vingt mille pages.

Suarès, c’est, dès le premier abord, un style étincelant. Son écriture est incisive, dense, élégante, à l’image du latin des meilleurs auteurs ou du français d’un Pascal ou La Rochefoucauld. Musicien dans l’âme, amateur passionné de peinture et d’architecture italienne, il applique à sa prose une même exigence de clarté et d’harmonie.

Mais c’est aussi et surtout une pensée d’une lucidité et d’une liberté incomparables. En cela digne descendant de Montaigne. Face aux tentations totalitaires, il ne transige jamais. Contre les vastes empires, il exalte le rayonnement des petites nations comme Athènes, Florence ou la France.

Suarès ? Une sorte de Zweig français, excellant dans les portraits, les réflexions, les voyages – mais pétri de la lumière et des parfums de la Méditerranée.

Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2020 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90303-6

La Petite Chambre qui donnait sur la potence

Katz

Traduit de l’allemand par Jean-Louis Spieser. Préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg

C’est en juin 1915 que Nathan Katz est interné au camp de prisonniers de Nijni-Novgorod. Comme Etty Hillesum au camp de Westerbork, il écrit ce qu’il voit. Les paysages grandioses de la plaine russe en hiver. Mais aussi, sous forme de courtes nouvelles, des portraits : un camarade de détention, une infirmière…

Cela aurait pu n’être que le témoignage d’un soldat prisonnier de guerre en Russie de juin 1915 à août 1916. Mais c’est le premier livre de Nathan Katz et il préfigure déjà toute son œuvre. Autodidacte passionné de littérature, jeté dans la guerre et blessé à 21 ans, il passe tout le temps de sa captivité à une seule chose : travailler sur lui-même. Et ce travail est avant tout, comme le proclame le sous-titre du livre, Un combat pour la joie de vivre : « J’aimerais bien savoir, écrit-il, qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs certes, mais où le soleil brille dans la cour.» Ne croirait-on pas lire le journal d’Etty Hillesum au camp de Westerbork ?

Écrit en langue allemande (l’Alsace était annexé au Reich depuis la défaite de 1870), Das Galgenstüblein raconte le devenir d’une conscience qui, jetée dans la mêlée d’une guerre, parvient à se former et à se dépasser en se hissant à l’universel. « Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre littéraire, écrit Jean-Paul Sorg dans sa préface. C’est mieux que cela ! C’est une confession singulière, à nulle autre pareille, qui prend place doucement – à pas de colombe – dans le champ de la littérature spirituelle mondiale, cent ans après sa première édition. »

Arfuyen a publié la quasi-totalité de l’œuvre de Katz, découverte grâce à Guillevic, et récemment encore Annele Balthasar, Prix Nathan Katz 2018. Le présent ouvrage, écrit en allemand est le premier livre écrit par Nathan Katz. C’est aussi un précieux document sur les camps de prisonniers en Russie durant la Grande Guerre.

Ayant vraiment commencé d’écrire en français en 1945, l’Alsace, région riche et centrale de l’Europe, possède une littérature de premier plan en langues allemande et alémanique. Compte tenu des événements de 1940-1945, ce patrimoine n’a pas réédité en langue originale ni traduit en français.

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, Katz est l’un des plus grands auteurs de l’Alsace au xxe s. par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité.

♦♦♦ Voir l’article de Patrick Corneau 

Coll. Les Vies Imaginaires – 168 p. – 2020 – ISBN 978-2-845-90297-8 – 16 €

De l’improbable

Bancquart

suivi de MO(R)T

C’est Marie-Claire Bancquart elle-même qui a voulu ce livre ultime qui regroupe deux textes inédits : MO(R)T, écrit en 2010 sous une forme très singulière dans son œuvre, et De l’improbable, le dernier texte qu’elle a pu elle-même relire. Elle a demandé à son élève et amie Aude Préta-de Beaufort d’y ajouter une courte postface.

Citons-en ici le premier poème, d’une discrétion tout ironique : « Attendant les paroles de la maladie // que signifie cette main / agrippée // on ne sait trop si c’est à la mort / ou à la vie? » Et cet autre, le tout dernier, déchirant de douceur : « Laissez moi seule / avec l’oiseau / qui m’apporte / ce que vous savez ».

L’une des voix féminines majeures de la poésie francophone contemporaine, Marie-Claire Bancquart est décédée à Paris le 19 février 2019 et ses cendres ont été dispersées au Père Lachaise. Comme son écriture était dépourvue de toute ostentation, elle a voulu que son départ soit également sans artifice.

Le mois précédent son œuvre était entrée dans la collection Poésie-Gallimard avec une anthologie intitulée Terre énergumène. En juin 2016 avait paru aux Éditions Arfuyen son dernier recueil au titre testamentaire : Tracé du vivant.

Chez Marie-Claire Bancquart, l’expérience de la souffrance est fondatrice. C’est celle d’un corps qui depuis l’enfance l’a tenue recluse et empêchée. De cinq à neuf ans, elle a vécu enfermée dans un hôpital, le corps plâtré de la poitrine au pied gauche et au genou droit. Aucune plainte cependant chez Marie-Claire Bancquart, aucune condamnation de la vie, mais au contraire une tension permanente pour échapper au désespoir et reconnaître dans les choses les plus simples une fraternité de destin.

Une écriture dédaigneuse de toute facilité lyrique, de toute pose philosophique, mais soucieuse avant tout de la plus grande justesse dans une présence au monde ressentie comme terriblement précaire et démunie.

♦♦♦ Voir l’article de Marc Wetzel 

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 104 pages – ISBN 978-2-845-90291-6 – 11 €

Ainsi parlait Charles Péguy

AP 24 Péguy

Textes choisis et présentés par Paul Decottignies

 

Péguy le mécontemporain (Alain Finkielkraut, 1991),  Péguy l’insurgé (Jean Bastaire, 1975), Péguy l’inchrétien (id., 1991), « Péguy philosophe » (Emmanuel Mounier, 1930) : autant d’essais sur Péguy, autant de visages différents. Péguy l’inclassable, assurément  (Géraldi Leroy, 2014). Toujours actuel et éclairant à travers les changements de notre société !

Les Cahiers de la Quinzaine restent le modèle indépassable d’une grande revue d’idées : « Je révèle ici un secret de ma gérance, écrivait Péguy : tous les cahiers sont faits pour mécontenter un tiers au moins de la clientèle. Mécontenter, c’est-à-dire heurter, remuer, faire travailler. »

Paul Decottignies nous donne accès à l’ensemble d’une œuvre très vaste et variée, souvent invoquée mais mal connue.  Il nous révèle un esprit visionnaire et un maître de liberté, mais aussi un écrivain brillant autant qu’insolent.

« Pour la première fois dans l’histoire du monde l’argent est le maître du curé comme il est le maître du philosophe. […] Et il est le maître de l’État comme il est le maître de l’école. Et il est le maître du public comme il est le maître du privé. » À l’aube du XXe siècle, quel philosophe, quel écrivain a mieux senti que Péguy ce qui allait se jouer ?

Et sur lui pourtant que d’idées fausses ! Péguy le catholique : mais il se maria civilement, ne fit pas baptiser ses enfants et la presse catholique l’avait en horreur !  Péguy le conservateur : mais il fut socialiste toute sa vie, et avec quelle ardeur ! Péguy l’intellectuel : mais, resté profondément provincial,  il vomissait l’intelligentsia parisienne. À qui le comparer sinon à un Pasolini, pétri lui aussi de paradoxes, poly-graphe et militant, scandaleux et assoiffé de vérité !

« Un petit homme brusque et pressé, toujours pressé […], le regard tendu de bas en haut, comme un taureau […], le souffle court et le parler égal, pressé et saccadé […]. C’était un homme à congestions. » C’est ainsi que le décrit Romain Rolland. La vie de Péguy semble faite tout entière d’étapes successives et contra-dictoires : « L’homme qui veut demeurer fidèle à la vérité doit se faire incessamment infidèle à toutes les inces-santes, successives, infatigables renaissantes erreurs. »

Découvrir Péguy dans sa profonde fidélité comme dans ses impatiences, tel est l’objet de cet Ainsi parlait Péguy. Nul auteur pour lequel l’approche originale de cette collection se révèle aussi efficace. Faire découvrir « Péguy l’hérétique » (titre de sa préface), telle est ici la réussite de Paul Decottignies.

      Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2020 – ISBN 978-2-845-90296-1

 

Goûter Dieu

CS 106 Traherne

Select Meditations

Textes choisis, traduits de l’anglais et présentés par Magali Jullien

Thomas Traherne (1637-1674) est avec Donne, Herbert, Vaughan et Marvell l’un des cinq grands Metaphysical poets anglais. Mort à 37 ans, il a choisi de vivre à l’écart du monde littéraire et en étroit contact avec la nature. Son œuvre a une saveur contemplative unique dans la littérature occidentale.

Traherne n’a publié qu’un seul livre de son vivant. Plusieurs de ses manuscrits ont été découverts chez un bouquiniste en 1897 et des découvertes majeures continuent aujourd’hui. Les Éditions Arfuyen ont révélé au public français le chef-d’œuvre que sont Les Centuries (2012), traduites par Magali Jullien.  Écrivain majeur, Traherne est vénéré comme saint par l’Église anglicane. Sa vision cosmique et jubilatoire évoque souvent les spiritualités de l’Inde, loin de tout ascétisme culpabilisant.

Découvertes et publiées seulement en 1997, les Select Meditations ont été écrites avant les Centuries et sur une longue période, sans doute de 1664 à 1667. Tout autant que la beauté de leur écriture, ce qui frappe dans ces textes, c’est la force de l’expérience qui les inspire. En bien des pages, ils témoignent d’un détachement et d’une lucidité qui évoquent l’Advaïta Vedanta : « Dans mes plus Intimes Retraites, certaines années, c’était comme si Personne d’autre que moi n’avait été dans le monde. Tous les Cieux étaient à moi, rien qu’à moi. Et je n’avais rien à faire d’autre qu’à cheminer avec Dieu, comme s’il n’y avait personne d’autre que Lui et Moi. Quand je vins parmi les hommes, je découvris qu’ils étaient des Trésors Surnuméraires. Et Seul je Demeure : le Goûteur de tout. » 

C’est une vision du monde dynamique et étonnamment moderne que Traherne nous apporte : « C’est nous qui sommes de nature Successive, l’Éternité ne l’est pas. Nous dépassons les arbres lors d’une promenade Bien qu’eux-Mêmes se tiennent immobiles. Les moments se Tiennent là, nous nous déplaçons, nous les dépassons et nous nous écrions que le Temps s’enfuit. […] Mais il ne peut se déplacer ni même Bouger. Quelle infinie liberté dans Son Royaume ! »

Toujours sa méditation de Traherne débouche sur l’émerveillement et la gratitude d’être un témoin de cette Vie et de pouvoir y participer.

♦♦♦   Lire l’article de Marc Wetzel 

Coll. Les Carnets spirituels – 240 p – 2020 –  ISBN 978-2-845-90294-7 – 17 €

Ainsi parlait Etty Hillesum

AP 23 Hillessum

Traduit du néerlandais et présenté par William English par Gérard Pfister – BILINGUE

L’édition intégrale des Écrits d’Etty Hillesum (De nagelaten geschriften van Etty Hillesum 1941-1943) a paru en néerlandais en 1986 et a été traduite dans de très nombreuses langues. Sa traduction française par Philippe Noble a paru en 2008 (Seuil, plus de 1000 pages). Hors de toute église et de toute confession, la voix de cette jeune femme est devenue pour nos contemporains une référence et un soutien essentiels.

La collection Ainsi parlait permet cette fois encore d’offrir une approche très nouvelle de l’œuvre d’Etty en allant directement à l’essentiel de son message spirituel et en revenant au plus près du texte original. Etty y apparaît dans toute l’urgence et la spontanéité de son écriture, écrivaine toute débutante rassemblant dans des notes improvisées le matériau de ses futurs livres, quand la guerre serait finie.

On trouve dans les 228 fragments ici recueillis dans l’ensemble de ses écrits et présentés en édition bilingue néerlandais-français toute la force et la liberté de pensée de cette jeune femme exceptionnelle, affrontée à l’extermination méthodique des siens. De nombreuses réflexions qui passent souvent inaperçues dans la masse des Journaux et des Lettres sont ici mises en relief dans un phrasé qui s’efforce de retrouver un peu la spontanéité et la flamme de cette voix passionnée.

Ce qui frappe, c’est l’importance et la permanence de Rilke dans la méditation quotidienne d’Etty. Lorsqu’elle est à son tour internée au camp de Westerbork, c’est encore un livre de Rilke qu’elle emporte, avec la Bible et son dictionnaire de russe. Rilke est maître à écrire, autant que son maître de vie. C’est sur la place de Rilke dans la pensée d’Etty que se concentre ici la préface de Gérard Pfister, dans la droite ligne de celle qu’il a donnée en octobre dernier à sa traduction du Livre de la vie monastique, le livre de Rilke que cite le plus abondamment Etty.

Rappelons que, dès 2007, les Éditions Arfuyen ont publié un ouvrage intitulé Etty Hillesum, «histoire de la fille qui ne savait pas s’agenouiller », présentant trois lectures parallèles de cette œuvre : juive (Claude Vigée), chrétienne (Dominique Sterckx) et laïque (Charles Juliet).

Cet ouvrage donnait aussi pour la première fois la parole à la famille d’Etty, à travers le témoignage de notre cousine Liliane Hillesum, seule survivante de la famille de l’écrivaine. C’est à elle qu’est dédié le présent ouvrage.

Coll. Ainsi parlait – 184 p. – 2020 – ISBN 978-2-845-90292-3 – 14 euros

Sur un piano de paille

CA 243 Finck

Variations Goldberg avec cri

Après Balbuciendo (2012), La Troisième Main (2015) et Connaissance par les larmes (2017), Sur un piano de paille est le quatrième livre de Michèle Finck que publient les Éditions Arfuyen. Comme les précédents, et sans doute plus encore, il frappe par son architecture très musicale et par la grande variété de ses formes, entre prose et poème.

Nourrie de sa réflexion théorique sur la poésie contemporaine – et notamment sur les œuvres d’Yves Bonnefoy et de Philippe Jaccottet –, l’écriture de Michèle Finck n’en est, en effet, nullement tributaire. Bien au contraire, liberté de ton, intensité de l’émotion et engagement personnel en constituent les plus grandes qualités.

Les Variations Goldberg ont été publiées à Nuremberg en 1741. Claveciniste virtuose et élève de Bach, Goldberg (1727-1756) en aurait été l’un des premiers interprètes, d’où leur nom. C’est dans une bibliothèque privée de Strasbourg que le manuscrit autographe en a été découvert en 1974. Les Variations Goldberg comprennent : une Aria, 30 Variations et une Aria da Capo.

Pianiste elle-même et fidèle à l’inspiration musicale, c’est cette même structure qu’a adoptée Michèle Finck pour ce nouveau livre. L’Aria est sous-titrée « Pierre pour un tombeau » et dédiée à Yves Bonnefoy, mort le 1er juillet 2016, alors que ce nouveau livre commençait de s’écrire. De même pour l’Aria da capo qui ferme le livre. La « Variation n° 1 », une prose, est intitulée « Mots de passe » (« Éclats de mémoire plantés dans chaque articulation du corps… ») et le « Cri » qui l’accompagne, un poème, a pour titre « Edvard Munch, Le Cri » (« Saisissement. Tout à coup ce tableau. Encore un Christ / Aux oliviers ? À l’arrière-fond deux ombres enfoncées… »).

Ainsi se construit l’ensemble du livre, en alternances et effets de miroir, en subtiles correspondances et violentes évocations du quotidien. Jusqu’à ces derniers mots de l’Aria da capo : « Poésie dire ce que c’est : la condition humaine. / La musique est l’autre face de la mort. / Sa face terrestre. De compassion pour les corps et leurs cris. »

Coll Les Cahiers d'Arfuyen – 2020 – 184 p – ISBN 978-2-845-90293-0 – 16,5 €

Le Livre de la vie monastique

CS 105 Rilke

Das Buch vom mönchischen Leben

Traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister. BILINGUE

Les éditions Arfuyen n’ont cessé d’explorer le rapport entre poésie et spiritualité chez Rainer Maria Rilke. Rapport fondateur qui donne à cette œuvre une dimension exceptionnellement forte dans l’ensemble de la littérature du XXe siècle.

Le Livre de la vie monastique (Das Buch vom mönchischen Leben) a été écrit par Rilke en 1899 au retour de son premier voyage en Russie (avril-juin 1899) avec Lou Andreas-Salomé, à qui il est dédié. Il constitue la première partie du Livre d’heures publié en 1905.

Lou Andreas-Salomé en conservait le manuscrit original qui sera publié en fac-similé en 1936 : y figurent à côté des poèmes de précieux commentaires sur les lieux, les circonstances et l’état d’esprit dans lesquels ils ont été écrits par le « moine » réputé en être l’auteur. Ils sont reproduits ici pour la première fois avec les poèmes.

Écrit dans des circonstances exceptionnelles, c’est sans doute le texte le plus « mystique » de Rilke, mais d’une mystique où se mêlent étrangement l’encens des monastères russes avec les audaces du Zarathoustra de Nietzsche. Etty Hillesum ne s’y est pas trompé qui cite ce texte plus abondamment qu’aucun autre dans les pages de son Journal.

Publiés pour la première intégralement en édition bilingue, les poèmes de Rilke sont aussi pour la première fois accompagnés des précieux commentaires donnés par Rilke dans le manuscrit original publié en fac-similé en 1936.

Rappelons que l’œuvre de Rilke n’a cessé d’accompagner les éditions Arfuyen depuis leur création. De Rilke elles ont publié six ouvrages, souvent réédités : Le Vent du retour, trad. Claude Vigée (1989, rééd. 2005) ; La Vie de Marie, trad. Claire Lucques (1989, rééd. 1992 et 2013) ; L’Amour de Madeleine (1992, rééd. 2000 et 2015) ; Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, trad. Jacques Legrand (1997, rééd. 2016) ; « Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas » (2006), enfin Ainsi parlait Rainer Maria Rilke, trad. Gérard Pfister (2018).

Coll. Les Carnets spirituels – 2019 – 200 p – ISBN 978-2-845-90290-9 – 16 €