Ainsi parlait Gérard de Nerval

Gérard de Nerval (1808-1855) défie les classements et les époques. Mort à 46 ans, il semble, malgré la célèbre photo de son ami Nadar – qui le montre prématurément usé –, être resté à jamais cette juvénile et fraternelle figure de la bohème romantique, étrangère à tout artifice littéraire et tout esprit d’école.

Le « plus pur des écrivains romantiques de la France », disait Georges Gusdorf, il en est aussi le plus cosmopolite : « Il y a dans tout grand poète un voyageur sublime. » Amoureux de l’Italie, de l’Alle-magne, comme de l’Égypte, du Liban et de la Turquie, il dépasse les frontières temporelles, enfant tout à la fois de l’Antiquité grecque et du siècle des Lumières.

Héritier de Goethe (1749-1832) et inspirateur de Proust (1871-1922), Nerval est l’écrivain de la mémoire, de la nature et du rêve. Irréductible aux clichés scolaires et aux mots d’ordre esthétiques, c’est dans sa quête insatiable des secrets du réel qu’il faut le chercher, en cela proche de Leopardi.

« Ce fut au printemps 1835 qu’un vif désir me prit de voir l’Italie. » Ainsi commence « Octavie », le texte le plus étrange des Filles du feu. À Marseille, il fait la connaissance d’une jeune Anglaise, véritable « fille des eaux », qu’il retrouve à Naples. Leopardi y est lui-même arrivé en octobre 1833, cherchant refuge à une  terrible maladie nerveuse auprès de son ami Ranieri – aussi fraternel que le sera Gautier pour Nerval.

C’est ainsi que les deux grands génies romantiques se retrouvent en même temps à l’ombre du Vésuve, tous deux errants dans la ville, livrés à leurs démons. Une nuit, Nerval se sent attiré par les falaises du Pausilippe,  d’où il tente deux fois de s’élancer dans le vide.

Dans les sublimes poèmes des Chimères, la nuit de Naples, où le Vésuve s’est « rouvert », sera métamor-phosée dans la lumière surnaturelle de l’écriture : au bord du « Pausilippe altier », la suprême tentation sera ainsi évoquée : « J’’ai deux fois vainqueur traversé l’Achéron ». De même, c’est sur les flancs funèbres du volcan que Leopardi écrit son plus génial poème, « La Ginestra » où la nature se révèle telle qu’en elle-même, indifférente à l’homme, en une paradoxale sérénité.

« N’y a-t-il pas quelque chose de raisonnable à tirer même des folies ! » écrivait Nerval. Dans l’excessive sensibilité qui mènent Nerval et Leopardi au bord du gouffre, une sagesse souveraine apparaît face au bon sens mercantile des modernes : « Les ruines de Paris seront des amas de plâtre, de lattes et de moellons. […] Là vivaient des hordes sauvages, qui se construisaient des huttes de boue et de craie pétrie. »

L’Ironie des choses

Alain Roussel est l’auteur de deux romans parus aux éditions Apogée, Chemin des Équinoxes (2012) et Le Labyrinthe du Singe (2015,) ainsi que d’un recueil de nouvelles Que la ténèbre soit ! (2010). Entièrement inédit, L’Ironie des choses nous fait entrer dans l’univers drolatique et inquiétant de John Smirty, Roger Lacabal et autres Auguste Létriquet.

Alain Roussel a écrit en tout plus de 30 livres : essais, récits, proses. La souplesse de sa langue et la richesse de sa réflexion lui permettent de renouveler sans cesse son écriture, que saluèrent aussi bien Roland Barthes et Bernard Noël que Jacques Abeille.

« Les personnages qu’on rencontrera dans ces pages, écrit Alain Roussel dans un texte liminaire, sont tous des somnambules soumis à une fatalité implacable. » Ces somnambules, il ne nous faut pas longtemps pour nous y reconnaître, nous qui nous disons libres et nous sentons nous aussi, comme par un terrible maléfice, prisonniers des choses et de leur ironie, comme si depuis longtemps notre vie nous avait échappé.

Dans le monde de « John Smirty » et d’« Auguste Létriquet », ce sont pourtant des choses bien innocentes encore, bien loin de celles qui nous persécutent aujourd’hui… « John Smirty menait une existence tranquille avant de basculer dans l’incompréhensible et de perdre tous ses repères. » Ce monde sans repères où l’on bascule un jour sans s’en rendre compte, n’est-ce pas le nôtre ?

« Il est bon de maintenir dans le déroulement des faits une dose d’incroyable qui nous évite de devoir nous assimiler à leur sombre destin. » Ne nous trompons pas sur l’apparente légèreté de ces récits : la fiction et l’humour n’ont ici d’autre but que d’exorciser nos angoisses et nos nostalgies d’enfants perdus.

Marquées aussi bien par les divagations métaphysiques d’un Jorge Luis Borges que par le merveilleux quotidien des surréalistes et l’humour fantastique d’un Marcel Aymé, les histoires conçues par l’imagination débridée d’Alain Roussel nous entraînent dans une rêverie profonde et espiègle où tout redevient source d’étonnement, et souvent de stupeur.

« Quel être humain, aussi délirant soit-il, s’interroge le narrateur, aurait pu imaginer une araignée à tête de bouledogue ou un vautour avec des mâchoires de requin ? » Qui, sinon peut-être un certain…  Alain Roussel ?

L’Histoire de Christine

Les éditions Arfuyen ont déjà publié deux romans d’Elizabeth von Arnim : Un été en montagne (2024) et L’Éclatante Beauté de Sally (2025). Ce troisième roman, L’Histoire de Christine, lui aussi inédit en français, est sans doute le plus personnel mais aussi le plus politique de son œuvre. Il montre une nouvelle facette de cette écriture extraordinairement diverse – plus profonde, plus grave, mais toujours brillante, sensible et généreuse.

H. G. Wells considérait, dit-on, Elizabeth von Arnim comme « la femme la plus intelligente de son temps ». De plus, ayant épousé un aristocrate prussien en 1891 et ayant vécu à Berlin et en Poméranie durant de longues années, elle connaissait la société du Reich mieux que personne. Loin de la propagande, ce texte paru en 1917 est donc l’un des témoignages les plus lucides et les plus sensibles qui ait été écrit sur la guerre fratricide qui a frappé l’Europe en 1914-1918. La « der des der », disait-on après l’Armistice. Mais cette même guerre a recommencé en 1939. Est-elle aujourd’hui à la veille de reprendre ?

Cette déchirante Histoire de Christine, publiée en pleine guerre, en 1917, est le seul roman qu’Elizabeth von Arnim ait signé d’un pseudonyme, Alice Cholmondeley. Si Elizabeth von Arnim est ici particulièrement juste et émouvante, c’est qu’elle y raconte l’histoire de sa propre fille, Joyce, morte en Allemagne l’année précédente, en 1916, à 16 ans. Malgré cela, aucune sensiblerie, mais une pudeur et une élégance admirables, jusque dans le choix d’un pseudonyme pour cet unique livre.

Berlin, 1914. Christine est une jeune violoniste dont les dons exceptionnels ont été encouragés par les plus grands virtuoses internationaux comme le Belge Eugène Ysaÿe ou l’Austro-Hongrois Joseph Joachim. Elle vient poursuivre ses études à Berlin auprès du « grand » Kloster : « Être conduite par Kloster à travers les merveilles de Bach, c’était comme si quelque grand ange me prenait par la main et me menait à travers le ciel. »

Malgré l’étroitesse d’esprit de sa logeuse, Frau Berg, et le ridicule conformisme de bien des personnes qu’elle rencontre, Christine se sent accueillie à bras ouverts : « L’Angleterre est notre alliée naturelle, s’émerveille un pasteur, le cigare à la main. Elle a le même sang, la même foi, la même couleur. Les races blondes sont, comme l’aurore, destinées à chasser les ténèbres. »

Pieuses et sanglantes sottises. Bientôt l’archiduc d’Autriche est assassiné à Sarajevo, et, dans tous les esprits, il n’y a plus de pensée que pour la guerre. « Mais contre qui ? ai-je demandé, fascinée, assise droite dans mon lit, les bras autour des genoux. –  Elle viendra, a dit Frau Berg, piétinant comme une énorme prophétesse qui flaire le sang. Elle doit venir. Il n’y aura pas de paix  dans le monde tant que le sang n’aura pas coulé. » Quand Christine se fiance à un jeune officier allemand et que l’Angleterre déclare la guerre à l’Allemagne, la situation devient intenable. Soudain pestiférée, la jeune fille n’a plus qu’à s’en fuir vers la Suisse – s’il en est encore temps.

Jardins suspendus

« Si près de la mort […] je me suis senti prêt à tout revivre […], je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde. De l’éprouver si pareil à moi, si fraternel enfin, j’ai senti que j’avais été heureux, et que je l’étais encore. » (Albert Camus, L’Étranger). À l’approche de son exécution, le personnage de Camus sent une métamorphose s’opérer en lui : vidé, apaisé, il sent, « devant cette nuit chargée de signes et d’étoiles », le monde s’ouvrir à lui.

Dans la proximité de la mort, toutes choses changent de sens. « Tout près de la mort, un enfant me regarde, l’œil malicieux. L’air de dire : Tu vois ce n’était que ça. Qu’as-tu été chercher si loin ? Pas de quoi en faire une histoire. Ce n’était qu’une vie. » C’est par ces simples mots, « tout près de la mort », que commencent les 203 fragments de ce livre, comme un lancinant rappel au réel.

Paru en 2025, Un déjeuner en montagne, suivi de de Le pur plaisir d’exister a inauguré une forme nouvelle dans le travail de Gérard Pfister : une prose tout à la fois suivie et discontinue, faite de courts fragments d’une écriture concise et intense et d’une inspiration indissociablement philosophique, spirituelle et poétique.

« Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive », écrit Montaigne. À chaque instant, combien en sommes-nous proches, nous ne le savons pas. Si peu de chose nous en sépare. « Tout près de la mort, car ce ne sont plus tant d’heures qui t’en séparent, mais un subtil écart, si ténu que le franchir, c’est briser le temps même. » À chaque instant, elle pourrait advenir. C’est là, tout près de la mort, que nous pourrions être vraiment vivants, pleinement libres et éveillés, si nous cessions de délibérement l’ignorer. « Tout près de la mort, on commence enfin à vivre, jusqu’ici c’était pour rire. C’est maintenant le vrai moment. Si longtemps on a appris à commencer, il est temps de commencer vraiment. »

Les expériences de mort imminente fascinent comme si la mort était quelque chose de si extraordinaire que seuls des états psychologiques aux limites du paranormal pouvaient en rendre compte. Comme si une religiosité latente en attendait une sorte de révélation. Mais la mort est tristement banale, et seule la vanité de nos existences peut la parer de cette aura tragique et vaguement superstitieuse. « Tout près de la mort, la faucheuse a parfois de grands airs de théâtre. Nez crochu, joues blafardes, regards d’effroi. Tourne seulement la tête. Elle se moque de toi. »

C’est là « tout près de la mort » que se situent les 203 courtes proses qui composent le présent ouvrage. « Si près de la mort », comme écrit Camus, là où chacun de nos instants ressemble à un « jardin suspendu», comme ces terrasses de Ravello, plus belles encore de paraître flotter au bord du vide. « Tout près de la mort, il fait beau, une bonne journée encore pour ceux qui resteront. On fera un tour au jardin, on humera l’air frais. Un pincement au cœur quand s’en ira le soleil. »

La Vie et les Chants

INÉDIT EN TOUTES LANGUES

Rilke est mort en 1926 et on célèbre cette année le centenaire de sa mort. Parmi tous les hommages qui marqueront cette occasion, aucun ne pourra être aussi émouvant et marquant que celui-ci.

La Vie et les Chants a été édité à Strasbourg en 1894. C’est le tout premier livre publié par Rilke. Il est totalement inédit en français et n’a jamais été réédité en Allemagne, où il est introuvable. Avec l’enthousiasme et les tâtonnements de la jeunesse, il porte pourtant en germe les principaux thèmes et les traits de sensibilité de l’ensemble de l’œuvre.

En décembre 1894, Rilke publie son premier livre chez Kattentidt, à Strasbourg. « Je voulais à tout prix me défaire de mes souvenirs de jeunesse en Bohême. Mais c’est surtout la compréhension de M. Kattentidt, homme plein de goût et de force, qui décida peut-être de tout mon avenir. » Un an avant sa mort, il cherche à revoir le siège de l’éditeur.

Leben und Lieder (La Vie et les Chants) est dédié à la fiancée de ses 19 ans, Valérie von David-Rhonfeld. C’est elle qui inspire nombre de ses poèmes et finance l’ouvrage. « Toute ma vie jusqu’à présent, lui écrit Rilke, m’apparaît comme un chemin qui mène à toi ». Mais s’il aime à se voir en troubadour de la « divine Vally », cette dépendance affective et financière l’insupporte très vite, et plus encore le livre qui en est le fruit. Jamais le livre ne sera réédité. « C’est une des plus grandes raretés de la littérature allemande », déclarait déjà le fidèle éditeur de Rilke, Insel-Verlag.

« Le plus grand poète lyrique que l’Allemagne ait porté depuis le Moyen Âge » : un an après la mort de Rilke, en 1927, c’est en ces termes que le Robert Musil célébrait Rilke. Nous publions ici la traduction de ce magnifique hommage. Comme un ultime salut, il fait pendant, 32 ans après, au premier recueil ici redécouvert.

D’un tel auteur, il est certain que, d’un tel écrivain, aucun texte ne peut être négligeable. Celui-ci est riche des plus hautes promesses : « La sécurité est pour les vers de terre : / ignorant la noble audace, ils ne hantent / que la poussière. Les chercheurs de soleil, / c’est le danger qu’ils aiment. »

Une amitié sans faille

Issue d’un milieu très modeste et entravée par un cheminement très difficile, Camille Rondier a beaucoup écrit, mais n’a publié jusqu’à ce jour qu’un seul roman. Elle possède cependant une qualité d’écriture remarquable – quelque part entre Duras et Ernaux – qui s’impose d’emblée au lecteur.

Une amitié sans faille campe le face-à-face ambigu entre une femme brillante et insaisissable, Cécile Rinaldi, et un narrateur (ou une narratrice, car la romancière a pris grand soin de gommer dans ce personnage toute référence de genre) fasciné, passionné. D’un sentiment qui lui fait peur tant il risque de bouleverser la sorte d’amitié qui les unit. On songe à La Prisonnière de Proust ou à l’Orlando de Woolf.

« Je suis une parvenue de la culture. On exigera toujours de moi des preuves. Pourquoi faut-il que j’aie à plaider constamment non-coupable ? » Cécile Rinaldi aime à appeler ses origines modestes, comme pour mieux faire valoir le chemin parcouru. Elle a désormais l’assurance que lui donne sa beauté brune et discrète, mais aussi la supériorité de son statut.

Elle sait la fascination et la crainte qu’elle exerce sur son ancien (ou ancienne ?) élève : « Je m’écoute être avec toi et mes paroles, mes intonations, mes gestes sont étudiés, ne vont pas au-delà de mon rôle. » Faut-il appeler amitié ce sentiment si fort, si trouble, qu’elle suscite ? Il y a en elle un mélange de jeu et de candeur qui met ceux qui l’aiment à la torture. Comme si elle attendait qu’apparaisse la faille…

L’écriture limpide de Camille Rondier excelle à décrire la délicatesse, l’inquiétude, l’ambiguïté des relations entre les êtres. « “Pourquoi m’aime-t-on ?” m’avais-tu demandé un jour à brûle-pourpoint. » Dans ce face-à-face avec la personnalité lisse et complexe de Cécile, le narrateur éprouve comme un vertige : « J’ai le sentiment angoissant de ne m’inscrire nulle part, de ne m’enraciner dans rien, d’être moins nécessaire qu’un galet qu’érode la marée. »

De nombreuses allusions littéraires permettent de comprendre de quelle magie st faite ce roman, héritier de La Princesse de Clèves et d’Orlando, de La Prisonnière et de La Nausée. « Ta poitrine se soulève et tu soupires : chaque mot est à sa place, pas un nemanque, aucun n’est en surnombre.»

Ainsi parlait George Sand

Dits et maximes de vie

George Sand fascine par la richesse de sa personnalité : écrivaine féministe et très engagée, c’est une amoureuse passionnée voire scandaleuse (Musset, Chopin…). C’est la châtelaine de Nohant, amie de Flaubert, Delacroix et de tous les grands écrivains de son époque. C’est enfin la passionnée de nature, l’amie des animaux, l’écrivaine du terroir.

Son destin est aussi étonnant que son œuvre est immense. Au rang de cette dernière, il faut inscrire une somme considérable de textes narratifs, d’écrits critiques et de correspondances, que seule l’approche très englobante de la collection Ainsi parlait peut permettre de découvrir aisément.

« En 1830, Aurore Dupin rejoint Paris afin d’échapper aux violences de son mari. C’est après la révolution de Juillet qu’elle publie son premier roman, sous le pseudonyme de George Sand. Cette grande amoureuse collectionne les amants et amantes, comme Alfred de Musset ou son avocat. Elle défend l’égalité des sexes. »

Tel était le synopsis de la série-événement sortie en 2025 sous le titre : La Rebelle : Les Aventures de la jeune George Sand. Nine d’Urso, brillante normalienne et mannequin comme sa mère, Inès de la Fressange, muse de Chanel et de Karl Lagerfeld, donnait au rôle de George Sand sa beauté androgyne et sa présence magnétique.

Car George Sand n’en finit pas d’intéresser et d’étonner par ses innobrables facettes et sa prodigieuse liberté d’allure : « Née dans une mansarde, écrit-elle, j’ai commencé par la misère, la vie errante et pénible des camps, le désordre d’une existence folle, aventureuse, pleine d’enthousiasme et de souffrances. » et ailleurs : « Le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des pauvres et des petits. »

« L’amour bouillonne en moi, écrit-elle,comme la sève de vie dans l’univers. » Une telle puissance de vie et de création, à qui d’autre la comparer qu’à celle d’un Alexandre Dumas. À quand George Sand au Panthéon ?

Mal d’Italie

L’Italie est au cœur de la vie d’Henry James. Elle est pour lui ce lieu d’accomplissement sensoriel où l’on peut vivre « vibrant et scintillant d’un désir aux yeux ouverts ». Découverte si violente qu’elle le rend comme malade, et Henry se confie à son frère William sur ses problèmes de santé comme Marcel Proust à son propre frère, lui aussi médecin.  

Venise, Florence, Rome : Henry James rend compte de tous ses émerveillements avec une qualité de regard et une richesse de culture qui font de ces lettres de véritables guides, à la manière des textes de Ruskin ou d’André Suarès. Mais Henry James est écrivain et il faut lire aussi ces pages comme des sources d’inspiration pour ses textes de fiction comme Les Ailes de la colombe ou ce délicieux Retour à Florence que publient ce même mois les éditions Arfuyen. 

En mars 1869, Henry James, âgé de 25 ans, part seul de Cambridge (Massachusetts) pour son premier grand tour d’Europe. Il se rend d’abord Angleterre pour une cure, puis, surtout, en Italie, de septembre 1869 à janvier 1870. Il visite successivement Venise, Florence, Rome d’où il envoie à son frère William, des comptes rendus aussi détaillés et informés que passionnés, constituant autant d’admirables guides pour découvrir ces villes.

William n’est que de peu son aîné, mais il a à ses yeux « gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Les lettres très libres et confiantes qu’il écrit à son frère témoignent du bouleversement radical que constitue pour lui cette profonde découverte de l’Italie.

Assis dans la grande salle du palais des Doges, Henry se désole d’abord d’un certain manque de réceptivité : « Je pourrais y rester indéfiniment assis, je ne m’en sentirais que de plus en plus inexorablement Yankee. » Pire : comme un fait exprès, ses maux de ventre et de dos s’aggravent au point de l’empêcher de « jouir sensiblement des choses ».

Mais à Rome, c’est la libération et l’éblouissement : « Enfin, pour la première fois, je vis ! Cela surpasse tout. J’ai titubé et gémi le long des rues dans une fièvre de plaisir. » À jamais l’Italie restera pour lui l’a’unique, la miraculeuse patrie de l’âme, mais aussi une prodigieuse source d’inspiration aussi pour les textes de fiction, comme Les Ailes de la colombe ou ce délicieux Retour à Florence que publient ce même mois, comme un contrepoint entre réalité et fiction, les éditions Arfuyen.

Retour à Florence

L’Italie a exercé sur Henry James et sur Marcel Proust la même fascination, et tous deux, formés par une lecture approfondie de l’œuvre de John Ruskin (dont Proust a lui-même traduit deux livres), savent expertement en analyser les formes et en dégager la beauté. James a raconté dans ses lettres à son frère (publiées ce mois-ci par Arfuyen sous le titre Mal d’Italie) sa découverte bouleversante de Venise, Florence et Rome. Le présent livre de fiction montre la puissante source d’inspiration que ces villes ont été pour lui.

Retour à Florence est certainement l’un des textes d’Henry James (1843-1916) où l’on ressent le plus les affinités entre la sensibilité de l’écrivain américain et celle de Marcel Proust (1871-1922). L’attention presque hallucinée aux présences sensprielles,, de même qu’aux jeux de miroir qui apparaissent entre les personnages et les situations d’aujourd’hui et d’hier, vise à la même magie et provoque chez le lecteur le même charme troublant.

« J’ai voyagé trop loin, j’ai travaillé trop dur. J’ai vécu sous des climats brutaux, et me suis associé à des gens épuisants. » De retour à Florence, le narrateur erre dans les jardins Boboli et les salles du palais Pitti, longe les quais de l’Arno en contemplant « le fleuve jaune et les collines violettes». Toutes les impressions d’autrefois lui reviennent comme intactes, avec la même charge d’émerveillement et de souffrance.

« Chaque chose m’en rappelle une autre, mais aussi se rappelle elle-même, simultanément. Mon imagination trace un grand cercle, et revient au point de départ. » Proust avait lu Henry James et on ne peut qu’être frappé de l’intérêt qu’ils manifestent tous deux pour la perception et la mémoire. « J’ai fermé les yeux, note le narrateur de Retour à Florence, et j’ai écouté. Je pouvais presque entendre le bruissement de sa robe sur le gravier. »

Les troublantes ressemblances qui font basculer la conscience du narrateur de la Recherche, Henry James nous les fait ressentir de façon non moins vertigineuse. Cette contessa Bianca Salvi, « morte il y a dix ans », dont il cherche à retrouver la trace, l’auteur l’a-t-il connue – ou son modèle – lorsqu’il découvrit Florence, dix ans avant d’écrire le texte ? L’a-t-il lui aussi fréquentée cette « vieille maison merveilleuse, via Ghibellina », où elle tenait salon ? Et ce jeune Anglais, Stanmer, qui tombe amou-reux de sa fille, est-il son autoportrait ? Les jeux de miroir sont incessants dans ce Retour à Florence, tout comme dans les deux récits situés à Venise et à Rome, savamment tissés par l’éblouissant conteur des Papiers d’Aspern.

Les plis du mensonge

Après Dis-moi quelque chose (2021) et La nuit amère (2023), Les plis du mensonge est le troisième livre de poésie d’Yves Namur aux éditions Arfuyen. Du même auteur a également paru en 2021 un Ainsi parlait Maurice Maeterlinck sur le prix Nobel belge.

Ce nouveau livre d’Yves Namur se situe dans la droite ligne de Dis-moi quelque chose, livre en quatre saisons qui commençait à l’automne et finissait à l’été. Cinq ans après, la même petite musique obsédante revient à notre oreille : « Dis-moi quelque chose / Qui soit à la limite des possibles // Là même où l’hiver soumet l’oiseau / À l’épreuve / Et fait du perce-neige // Un murmure d’au-delà ».

C’est ainsi que se relance toujours la poésie, « à la limite des possibles ». Pas de saisons cette fois, mais six parties, inaugurées chacune par une citation de grands intercesseurs : François Cheng, Christophe Mahy, François Jacqmin, Edmond Jabès, Fernando Pessoa et Roberto Juarroz. Jusqu’au dernier poème : « Dis-moi quelque chose / À faire mentir la simple réalité // Que la pluie soit plus que de la pluie/ Qu’il en soit de même / Avec l’attente la graine de pavot // Et la mort cerclée » Comme s’il était une réalité plus puissante qui puisse faire mentir celle qui nous est donnée.

Car il y a eu entretemps cet autre poème : « Dis-moi quelque chose / Qui soit comme un poème supportant // L’Insupportable la foudre / Des déluges de mots mais aussi / Les dagues de la mort // Un poème inclassable ». Telle est la foi incoercible du poète dans son verbe, aussi humble et profane soit-il, qu’il puisse supporter l’Insupportable et désarmer la mort.