Le Livre de la vie monastique

CS 105 Rilke

Das Buch vom mönchischen Leben

Traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister. BILINGUE

Les éditions Arfuyen n’ont cessé d’explorer le rapport entre poésie et spiritualité chez Rainer Maria Rilke. Rapport fondateur qui donne à cette œuvre une dimension exceptionnellement forte dans l’ensemble de la littérature du XXe siècle.

Le Livre de la vie monastique (Das Buch vom mönchischen Leben) a été écrit par Rilke en 1899 au retour de son premier voyage en Russie (avril-juin 1899) avec Lou Andreas-Salomé, à qui il est dédié. Il constitue la première partie du Livre d’heures publié en 1905.

Lou Andreas-Salomé en conservait le manuscrit original qui sera publié en fac-similé en 1936 : y figurent à côté des poèmes de précieux commentaires sur les lieux, les circonstances et l’état d’esprit dans lesquels ils ont été écrits par le « moine » réputé en être l’auteur. Ils sont reproduits ici pour la première fois avec les poèmes.

Écrit dans des circonstances exceptionnelles, c’est sans doute le texte le plus « mystique » de Rilke, mais d’une mystique où se mêlent étrangement l’encens des monastères russes avec les audaces du Zarathoustra de Nietzsche. Etty Hillesum ne s’y est pas trompé qui cite ce texte plus abondamment qu’aucun autre dans les pages de son Journal.

Publiés pour la première intégralement en édition bilingue, les poèmes de Rilke sont aussi pour la première fois accompagnés des précieux commentaires donnés par Rilke dans le manuscrit original publié en fac-similé en 1936.

Rappelons que l’œuvre de Rilke n’a cessé d’accompagner les éditions Arfuyen depuis leur création. De Rilke elles ont publié six ouvrages, souvent réédités : Le Vent du retour, trad. Claude Vigée (1989, rééd. 2005) ; La Vie de Marie, trad. Claire Lucques (1989, rééd. 1992 et 2013) ; L’Amour de Madeleine (1992, rééd. 2000 et 2015) ; Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, trad. Jacques Legrand (1997, rééd. 2016) ; « Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas » (2006), enfin Ainsi parlait Rainer Maria Rilke, trad. Gérard Pfister (2018).

Coll. Les Carnets spirituels – 2019 – 200 p – ISBN 978-2-845-90290-9 – 16 €

Ainsi parlait Georges Bernanos

AP 22 Bernanos

Textes choisis et présentés par Gérard Bocholier

Aussi laïque que Bernanos était chrétien, Camus lui a rendu le plus juste hommage : Bernanos, écrit-il, « mérite le respect et la gratitude de tous les hommes libres. » C’est en cela, en effet, que son œuvre dépasse les modes et les étiquettes.

Bernanos est aujourd’hui à la mode. Longtemps relégué parmi les dinosaures, le voici devenu référence de nos intellectuels, comme Bloy ou Péguy. Son style brillant, sa pensée anticonformiste nous le rendent indispensable face à un monde de plus en plus étouffant.

Bernanos est inclassable dans la littérature française. Il faudrait le comparer seulement à George Orwell (1903-1950) : comme l’auteur de 1984, celui de La France contre les robots est plus qu’un écrivain : un mélange de journaliste et de prophète, un témoin de la dignité de l’homme face à toutes les tyrannies et toutes les lâchetés.

Gérard Bocholier, poète et essayiste, nous fait partager son admiration pour le meilleur Bernanos. En épigraphe de sa préface, il cite cette phrase révélatrice de Bernanos : « Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. »

D’instinct Bernanos déteste les postes, les fonctions, les honneurs. Tout cela qui ne peut que nous tromper. Nous ne sommes pas faits pour ça. Vivre est une aventure, pas une boutique. Avant que l’argent ne prenne le pouvoir en toutes choses, les hommes le savaient bien : « C’étaient des gens qui savaient vivre, et s’ils sentaient un peu fort la pipe ou la prise, ils ne puaient pas la boutique, ils n’avaient pas ces têtes de boutiquiers, de sacristains, d’huissiers, des têtes qui ont l’air d’avoir poussé dans les caves. »

Bernanos n’a pas de mots assez durs pour ceux qu’il nomme les « réalistes » ou les « cyniques », tous ceux qui apportent leur consentement ou leur soumission au « conformisme universel, anonyme ». Bernanos dénonce les ruses de ce type nouveau d’homme égoïste, logicien, hypocrite, ne vivant que pour le profit et la jouissance. D’où aussi, sur le fond, sa rupture avec Maurras, dont l’esprit lui paraît « absolument dépourvu, dépouillé, destitué de toute charité ».

Polémiste, Bernanos ? Certes il admirait Bloy et sa plume était vive. Mais il détestait ce terme. Bien plutôt un « combattant de l’Esprit », n’écrivant que pour se justifier « aux yeux de l’enfant » qu’il fut et qui ne veut pas mourir « sans témoigner », qui va « jusqu’au bout du vrai, quels qu’en soient les risques ».

Coll. Ainsi parlait  –  2019  –  152 p  –  ISBN 978-2-845-90289-3  –  14 €

Jours

CA 244 Marwan Hoss
Textes 1969-2019

Avec quatre lettres inédites de René Char

Le 10 novembre 1970, René Char écrit à Marwan Hoss : « Il m’est agréable de vous écrire combien vos poèmes me trouvent, me découvrent peut-être aussi à moi-même, à l’âge des sombres chagrins. » Et un mois plus tard : «  Sur la ligne de l’horizon où vous m’êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre. »

Placée dès l’origine sous le double parrainage de Char et de Schéhadé, l’œuvre poétique de Marwan Hoss est d’une tonalité unique : étrange et grave, ascétique et sensuelle, brûlante et raffinée.

Jours réunit l’ensemble de ses textes depuis 1969 jusqu’à aujourd’hui : 50 années d’écriture revisitées pour arriver à l’épure d’une vie. « J’étais l’enfant des premières pluies / qu’un baiser emprisonne / Ma mère avait le charme / mon père la fatigue / J’étais l’adolescent qui savait / Des pays je compris la distance / Du silence je pris la parole » Ainsi commence ce livre d’une vie, comme si dans cette vision déjà un destin était tracé.

Destin énigmatique, lumineux et cruel, qui semble comme chez Nerval revêtir les d’une femme que le poète sans cesse interroge : «  Où vas-tu ainsi / sans détourner ton regard / Je vais vers l’infiniment loin / – me répondit-elle avec tendresse » Sans cesse le rêve s’y mélange à la veille, la mort avec la vie. « Mes yeux étaient ouverts, mais je ne voyais rien, parfois les larmes dispersaient mon regard. » Et les poèmes, brefs, sont autant de révélations, menaçantes ou apaisées.

La poésie dans ce qu’elle a de plus nu, de plus vital, c’est ce que nous fait entendre la voix de Marwan Hoss. Aussi sobre et sombre dans le refus de toute éloquence que celle d’une Anise Koltz, aussi démunie et déchirante que celle d’un Takuboku.

♦♦♦ Lire l’article d’Antoine Boulad

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen –  2019 – 248 p – ISBN 978-2-845-90295-4 – 18 €

Ce qui n’a pas de nom

1000 poèmes, 4000 vers résonnant en un unique chant pour dire l’essentiel, l’insaisissable, Ce qui n’a pas de nom. Résonnant avec les paysages, les musiques, les peintures, les souvenirs. Pour dire, dans le scintillement des couleurs, le mystère en pleine lumière. Comme les feuillages infiniment miroitants de Klimt (en couverture).

Inaugurée avec trois textes aussi divers que Faux (1975), Les chiens battus (1977) et Aventures (1979), l’écriture de Gérard Pfister n’a cessé d’être une mise en question du langage et de notre présence au monde.

Marquée depuis l’origine par la radicalité artistique de Dada et philosophique d’Eckhart, elle s’est efforcée, dans le sillage de Rilke, de conjuguer, dans des formes toujours nouvelles, le souffle avec la vision, la musique avec la pensée.

À une époque où le langage est devenu le champ de toutes les manipulations et aliénations, l’homme a plus que jamais besoin d’une parole pleine et dense, consciente de ses pouvoirs comme de ses limites, capable de nous rendre à nous-même et de rétablir un juste contact avec le monde.

Après le triptyque de La Représentation des corps et du ciel (Le grand silence en 2011, Le temps ouvre les yeux en 2013 et Présent absolu en 2014), après Ce que dit le Centaure mettant en scène le Temps, le Songe et le Chant, c’est une méditation plus ambitieuse encore qui est ici proposée au lecteur.

D’emblée le propos en est posé par l’épigraphe de Lucrèce : « Tu parais, et les vents, les nuages du ciel / à ta venue s’enfuient, sous tes pas la terre / brode de tendres fleurs, le miroir de la mer sourit, / et le ciel apaisé brille d’une lumière immense. » De quelle apparition s’agit-il ? Celle qui se révèle à nous dans la vie de chaque instant, dans le mouvement des formes, des couleurs, des significations.

De tout cela que voyons-nous, que comprenons-nous ? « Tout est tellement incompréhensible », écrivait Etty Hillesum devant le lupin violet éclos dans le camp de Westerborck. « Le poème, indique une courte préface, serait cette parole plus fluide que l’eau, plus rayonnante que la lumière, qui saurait de toutes choses ne faire sentir que l’apparition, le chatoiement, ce qui toujours semble ici et qui n’a pas de nom. »

Comment atteindre à cette parole pour qu’aphorisme et lyrisme, pensée et musique ne fassent plus qu’un ? À travers 1000 poèmes de quatre vers, indépendants et vibrant ensemble. 4000 vers, ouverts à la puissance de la nature et de l’alchimie des grands maîtres de la lumière, de Titien à Monet, en passant par Giacometti, Bill Viola ou Lee Chang-Dong. En toile de fond, la lagune de Venise, comme une métaphore occidentale du « monde flottant » d’Hokusai ou du « royaume coloré des êtres vivants » de Jakuchu.

♦♦♦ Lire l’article de Marc Wetzel 

Coll Les Cahiers d'Arfuyen – 2019 – 384 p – ISBN 978-2-845-90287-9 – 19,5 €

Ainsi parlait Virginia Woolf

Traduit de l’anglais et présenté par Cécile A. Holdban – BILINGUE

Qui a peur de Virginia Woolf ? Grâce à la pièce d’Edward Albee et au film interprété par Elizabeth Taylor, le nom de Virginia Woolf est entré dans le langage courant. La lit-on pour autant ? Ses grands romans – dont Mrs Dalloway, qui a pris au cinéma les traits de Vanessa Redgrave – ont révolutionné l’art romanesque, mais ne constituent qu’une partie parmi d’autres de son œuvre, qu’elle-même considérait comme secondaire par rapport à l’autobiographie.

Grâce à cet Ainsi parlait, on peut enfin explorer l’ensemble du parcours biographique et littéraire de cette femme hors du commun : profondément libre et rebelle à toute convention. Auteur de deux livres chez Arfuyen, traductrice fascinée par les écrivaines anglo-saxonnes comme Katherine Mansfield, Virginia Woolf ou Sylvia Plath, Cécile A. Holdban rend hommage à une de ses modèles d’artiste.

« Quelle vie doit-on mener ? La vie que l’on aime. J’aime écrire, j’aime le changement, j’aime lancer mon esprit dans les hauteurs et attendre de voir où il va retomber. » Virginia Woolf écrit ses lignes dans le monumental Journal qu’elle a commencé de rédiger lorsqu’elle avait 15 ans et qu’elle tiendra jusqu’à sa mort. Et dans une lettre à Horace Walpole ce qu’elle écrit poursuit la même interrogation : « Je pense parfois que seule l’autobiographie relève de la littérature ; les romans sont les pelures que nous ôtons pour arriver enfin au cœur qui est vous ou moi, rien d’autre. »

C’est la vie qui intéresse Virginia Woolf, et rien d’autre. Qui l’effraie aussi : « La vie, pour les deux sexes est ardue, difficile, une lutte perpétuelle. Qui demande un courage et une force gigantesques. » Ces lignes, elle les écrit dans un recueil de conférences intitulé Une chambre à soi. Dans ses journaux, lettres, essais, il n’est rien dont Virginia Woolf ne fasse l’objet de son écriture. Car écrire, pour elle, c’est avant tout se libérer : « Le premier devoir de la femme écrivain, c’est de tuer l’Ange du Foyer » (Journal).

Il faut avoir lu, bien sûr, les géniaux romans de Virginia Woolf – Mrs Dalloway, Les Vagues, etc. –, mais elle ne s’y trompait pas : c’est dans les écrits autobiographiques que nous arrivons avec elle « au cœur » : ce « cœur qui est vous ou moi, rien d’autre ».

Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2019 – ISBN 978-2-845-90287-9 – 14 euros

Depuis toujours le chant

Riche de plus de trente livres de poésie et de nombreux essais, l’œuvre de Gérard Bocholier apparaît comme l’une des plus significatives d’aujourd’hui. Marquée par l’influence de Pierre Reverdy, Anne Perrier et Philippe Jaccottet, elle est pleinement singulière par une écriture très musicale et limpide, aux profondes et sobres résonances spirituelles.

Ce livre est le troisième de Gérard Bocholier aux Éditions Arfuyen après La Venue (2006) et Belles saisons obscures (2012).

Étrange titre que celui-là : ce chant qui depuis toujours se fait entendre, de qui est-il ? Qui chante, qui parle, qui se tait ? Le tutoiement du poème liminaire le laisse pressentir : « Depuis toujours ton silence / Ton souffle pourtant ne cesse / De courir parmi les prêles […] // Depuis toujours le poème / Que ton vent écrit efface / Qu’ici veilleur je recueille »

Gérard Bocholier aime considérer le poète comme un « veilleur ». C’est déjà sous le titre de Veille qu’il a publié en 2000 un recueil et c’est sous comme des « Chroniques du veilleur » qu’il publie ses notes de lecture. Le mot réapparaît dans le présent recueil : « Nous sommes de cette âme / Qui veillait sous la pierre / Et qui a tressailli / À la voix bien aimée ».

Si le poète veille, c’est qu’il est entouré par la nuit, enfermé dans la pierre : et c’est parce qu’il sait que sa patience ne sera pas en vain. Il sait qu’une voix se fera entendre, qu’une parole s’élèvera. Cette voix qu’évoque ici un autre poème : « La voix plus profonde / Cachée dans un souffle / Sa courte visite / Inscrite à jamais ».

Cachée toujours, en effet, cette voix : fidèle mais discrète. Secrète, même (et c’est le titre d’un recueil de 1995 : Secrète voix). Mais le poète sait la reconnaître : « Ta voix cherche en chaque épreuve / À toucher ma nuit d’un souffle / À glisser comme aux fissures / Un rayon de ta lumière. »

Et, fuyant les clartés aveuglantes, son écriture sait mieux qu’aucune autre accueillir cette douce lumière/

♦♦♦ Lire l’article de Régis Roux

Coll Les Cahiers d'Arfuyen – 2019 – 128 p – ISBN 978-2-845-90286-2 – 13 €

Ainsi parlait Gustave Flaubert

AP 20 Flaubert

Textes choisis et présentés par Yves Leclair

Après Baudelaire, un autre fondateur de la modernité : Flaubert. Pas seulement celui de Madame Bovary et des romans, mais le vrai Flaubert : celui qui apparaît dans cette énorme partie de l’œuvre qu’on ne lit presque jamais.

C’est une voix aussi tonitruante et décapante que celle de Bloy que l’on découvre ici : celle d’un imprécateur, d’un pamphlétaire, d’un écorché. On connaît la phrase du grinçant Dictionnaire des idées reçues rédigé par Flaubert : « Classiques (Les). On est censé les connaître. » C’est à lui-même qu’elle s’applique en premier lieu.

« L’auteur doit être dans son œuvre comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part. » C’est Flaubert qui écrivait cette phrase, dans une lettre de 1852. Et il est vrai que, dans ses grands textes littéraires, Flaubert a utilisé toutes les ressources de l’art le plus élaboré pour effacer autant qu’il le pouvait ses traces.

On cite toujours le fameux « Madame Bovary, c’est moi ! » , mais Flaubert n’a jamais écrit ni dit cette phrase dans le sens où on la cite. Madame Bovary, voici tout au contraire ce qu’il en écrit : « Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, […] c’est de ma part une chose voulue, factice. » Cet « art pour l’art » que Flaubert a théorisé, tout de volonté, d’intelligence et de paradoxes, n’est pas, il faut l’avouer, sans ennuyer parfois. Salammbô laisse à bien des lecteurs intrépides de fâcheux souvenirs…

Mais là où Flaubert ne se cache nullement, là où tout au contraire il explose, il éructe, il jubile – et nous avec lui –, c’est dans cette autre partie de son œuvre, que bien peu de gens lisent et où pourtant son génie éclate plus que nulle part ailleurs : dans ses lettres, ses notes, ses articles, ses journaux.

Cette partie de son œuvre, c’est beaucoup plus que l’ensemble des romans : mais  comment la lire ? par où commencer ? « La vie doit être une éducation incessante ; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir. » C’est dans cet atelier secret que Flaubert est le plus passionnant, le plus moderne. C’est là qu’Yves Leclair s’est mis pour nous à l’écoute.

On redécouvre aujourd’hui la voix de grands protestataires – Bloy, Péguy, Bernanos – que les conformismes avaient crus démodés : le vrai Flaubert est du côté de ces rebelles et inclassables.

Comme il l’a fait déjà pour les œuvres de Bloy et Baudelaire, Yves Leclair, écrivain et poète, nous guide d’une main sûre dans cette écriture foisonnante. Signalons que vient de paraître aux Éditions Gallimard son nouveau livre de poèmes, L’autre vie.

Nous ne voulons pas mourir

Schickele

Wir wollen nicht sterben

Traduit de l’allemand et présenté par Charles Fichter – Prix Nathan Katz du patrimoine 2019.

Le 6 juin 1921, Rilke écrit à sa compagne Baladine Klossowska, qu’il appelle Merline: «Avez-vous lu la prose de Schickele sur son voyage en Alsace et à Paris (chez Barbusse) ? C’est très beau. » Le texte dont Rilke fait un éloge si chaleureux est le deuxième des trois textes qui constituent Nous ne voulons pas mourir, de René Schickele, jamais encore traduit en français.

Romancier, essayiste, poète, Schickele est l’un des grands écrivains germanophones du début XXe s. Intellectuel engagé, il a été un ardent militant pacifiste et a participé à la Révolution berlinoise de Novembre 1918.  S’inspirant des Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, il a été une figure pionnière d’« écrivain-journaliste » à travers des articles et essais aussi frappants d’intelligence et de lucidité que brûlants de ferveur et d’actualité.

L’éloge de Rilke est d’autant plus frappant qu’il ne concerne pas un roman, une prose poétique ou un recueil de poèmes, mais précisément l’un de ces textes inclassables où Schickele s’affirme comme figure pionnière d’« écrivain-journaliste » : historien et chantre de l’actualité, avec la même force de vision et d’écriture que son inspirateur Péguy.

En 1904, âgé de 21 ans, Schickele dirige à Berlin Das neue Magazin, « à l’extrême-gauche du goût ». En 1910, il écrit à Paris pour la Straßburger Neue Zeitung. Il définit alors l’écrivain-journaliste comme « l’oreille de l’époque » et ce genre littéraire comme «l’automobile de la littérature ». Pendant la guerre, il dirige à Zurich la plus grande revue pacifiste, Die Weißen Blätter, qui publie Zweig et Romain Rolland.

Rédigé entre 1918 et 1921, Nous ne voulons pas mourir analyse les impasses du pacifisme, du socialisme et de l’idée européenne au lendemain de la Grande Guerre et garde un siècle après, face à la montée des nationalismes et des populismes, une terrible actualité.

Le livre se compose de trois textes : « Le 9 Novembre », sur l’échec de la révolution berlinoise de 1918 ; « Le voyage à Paris », sur les contradictions de la gauche d’alors (le texte aimé de Rilke !) ; « Vu du Vieil-Armand », méditation sur Dostoïevski et vision mystique d’une Europe unifiée : « La paix descendit en moi, conclut Schickele, car j’étais de bonne volonté, au moins cela, cela j’en étais sûr. »

C’est ici la première traduction en français d’un texte majeur, d’un point de vue  littéraire comme historique.

Coll. Les Vies imaginaires – 168 p –  2019 – ISBN 978-2-845-90284-8 – 16 €

 

Je suis un mauvais garçon

Marie Jaell

Journal d’une exploratrice des rythmes et des sons 

Textes rassemblés et présentés par Lisa Erbès, Catherine Guichard et Christiane de Turckheim Postfaces de Michèle Finck, Mathieu Schneider et Daniel Bornemann

La grande Catherine Pozzi rend hommage à Marie Jaëll en 1914 : «Aucune figure humaine n’est aussi fascinante. Le sentiment dominant qui en émane est la grandeur, quelque chose de ce qu’avaient sans doute les Prophètes. »

Elles sont peu nombreuses au XIXe siècle, les femmes qui eurent le courage de mener envers et contre tout une carrière de créatrice. George Sand en littérature, recevant combien d’injures. Mais en musique ? Pianiste prodige, compositrice, théoricienne, écrivain, pédagogue, Marie Jaëll, que Liszt appelait « l’Admirable », en est une figure exemplaire.

Un destin de femme exceptionnel à l’aube de la modernité :  Marie Jaëll n’a cessé de lutter pour dépasser les limites que sa condition de femme lui imposait : « Je suis un mauvais garçon, écrivait-elle en 1877. Je ne suis plus du tout la Marie qui jouait du piano, qui cousait, qui parlait, je suis un être neuf, tout neuf, qui ne fait qu’écrire et plonger en soi-même. « 

On redécouvre aujourd’hui ses compositions : sonates, concertos, mélodies, musique de chambre. Quant à sa méthode d’enseignement du piano, elle est toujours pratiquée et étudiée.

Pourtant cette extraordinaire figure de femme et de créatrice reste encore peu connue. Marie Jaëll a laissé de nombreux textes : cahiers, journaux, lettres, essais. Les fragments ici rassemblés en une sorte de journal dessinent le portrait d’une personnalité exceptionnelle en contact avec les plus grands créateurs et les idées les plus innovantes de son époque, à l’aube de la modernité.

Les textes ici publiés, de grande qualité littéraire et largement inédits, ont été réunis par Lisa Erbès, Catherine Guichard et Christiane de Turckheim.  Les postfaces présentent l’écriture littéraire (Michèle Finck), la composition musicale (Mathieu Schneider) et le fonds Jaëll (Daniel Bornemann).

Coll. Les Vies imaginaires – 256 p – 2019 – ISBN 978-2-845-90283-1 – 18,5 €

Ainsi parlait Giacomo Leopardi

Traduit de l’italien et présenté par Gérard Pfister – BILINGUE

Avec l’Allemand Novalis (1772-1801), l’Anglais John Keats (1795-1821) et le Français Nerval (1808-1855), Giacomo Leopardi (1798-1837) est l’un des grands météores du romantisme européen.

Mort à 39 ans, Leopardi, « le jeune homme fabuleux » (titre du film qui lui a été consacré par Mario Martone en 2014, expression empruntée à un poème d’Anna Maria Ortese ), est avec Dante le plus grand écrivain italien, mais aussi parmi les grands classiques européens, l’un de ceux qui aujourd’hui nous parlent le plus.

Comme le soulignait Yves Bonnefoy, Leopardi est le plus moderne de ces écrivains romantiques qui ont si profondément marqué la modernité : alors que les autres romantiques ont une pensée encore très marquée par la théologie, la nature n’est pour Leopardi « rien de plus qu’une matière muette, aveugle ».

Écrivain, poète, philosophe, Leopardi a laissé une œuvre d’une tonalité unique, fascinante de grâce, d’ironie et de mélancolie. Très abondante et touffue, elle nous concerne tous, car c’est celle d’un penseur et d’un moraliste avant tout épris de lucidité. Elle demeure malheureusement très mal connue en France.

Nietzsche voyait en lui « le plus grand styliste de son siècle ». Pour Elio Germano, interprète du rôle de l’écrivain dans le film de Mario Martone, « Leopardi est punk, il est grunge. Schopenhauer et Nietzsche se sont formés avec Zibaldone. L’existentialisme naît de lui aussi. Pour moi c’est un Pasolini de son temps. Détaché et dérangeant. »

Mort à 39 ans, Leopardi a laissé une masse de textes considérable et désordonnée. Les fragments ici recueillis dans l’ordre chronologique de leur date de publication et publiés en édition bilingue renvoient à l’ensemble de ce corpus comprenant les célèbres Canti, le Zibaldone di pensieri (près de 5000 pages dans l’édition italienne), les essais et l’abondante correspondance du reclus de Recanati.

« Sans la musique, écrivait Nietzsche, la vie serait une erreur, une besogne éreintante, un exil. » Il en est de même pour Leopardi qui écrit en 1820 à un ami le chef d’orchestre Pietro Brighenti : « La musique, est certainement l’une de mes grandes passions, et elle doit l’être pour toutes les âmes capables d’enthousiasme. » Des Canti (Les Chants) au Zibaldone, l’univers sonore est partout prédominant dans son œuvre et fait la marque inoubliable de sa sensibilité.

Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2019 – ISBN 978-2-845-90282-4 – 14 euros