Manuel de réisophie pratique

Image de couverture de Cécile A. Holdban

« La tautologie est selon moi le sommet caché, impossible, de la poésie […] Que la chose soit soi-même soi est le plus beau trésor, et le mieux caché qui soit, la plus grande évidence et le plus grand mystère. » (De l’image, 2007). Ces lignes de Laurent Albarracin résument sa démarche, aussi simple que rigoureuse.

Avec Res rerum, Laurent Albarracin introduisait à une nouvelle étape de sa quête paradoxale en la faisant entrer dans le champ de l’alchimie. Le présent Manuel en offre le plein déploiement. Non sans humour, l’« Avertissement au lecteur » donne les précisions suivantes : « Suite à la publication en 2018 de l’ouvrage Res rerum par les éditions Arfuyen, nous avons reçu par la Poste, sans mention d’expéditeur, une liasse de papiers […]. Le paquet contenait un mot griffonné : “Si vous le jugez opportun, publiez ces textes. Publiez-les sous votre nom afin d’écarter les curieux qui viendraient par leurs sollicitudes entraver nos activités.” Signé : “Le Collège de Réisophie” »

En 224 poèmes d’une impeccable écriture, tantôt longs et tantôt très courts, le Manuel nous ouvre à une méditation vertigineuse méditation sur la réalité que nous croyons connaître : « Les choses sont comme des vases / Qui en s’évasant / Se recueilleraient. / Comme une lumière / Qui en éclatant / Se rassemblerait. » Mais encore : « Nous n’entendons pas les choses parler / Parce qu’elles sont des oreilles qui voient. »

Le regard espiègle de l’enfant se mêle ici à la réflexion du philosophe en une approche et une connaissance qui sont spécifiquement celles du poète. D’un des plus originaux et profonds d’aujourd’hui.

Ainsi parlait André Gide

Dits et maximes de vie choisis et présentés par Gérard Bocholier

André Gide a longtemps été considéré, selon l’expression demeurée classique d’André Rouveyre, comme le « contemporain capital » : par sa probité intellectuelle, son esprit critique et son courage, il a su remettre en question nombre de préjugés de son temps.

Les Nourritures terrestres, parues en en 1897, ont été dans une époque encore étroitement conformiste un évangile de libération : « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. » En plein symbolisme, Gide invitait avec une force inouïe, à revenir au naturel et à la vie authentique.

Mais en 2019 le plus grand journal luxembourgeois titrait : « Relecture d’un classique à l’ère du #metoo : faut-il bannir l’œuvre d’André Gide ? » Grand libérateur, Gide en est venu à être considéré comme un grand pervertisseur. Hier comme aujourd’hui, ce rigoureux protestant fait scandale.

Qui est André Gide ? Le Journal le montre tout à la fois  sincère, esthète, immoraliste, nomade, engagé, pervertisseur. Gide préfère l’inquiétude à toute forme de tranquillité morale ou intellectuelle : « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse, écrit-il, – doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie. »

Comme Montaigne, il n’est que mouvement : « Tour à tour je ressemble et diffère. » Gide place la sincérité au sommet de toutes les vertus. Elle est à la racine de toute morale authentique : « Ne pas se soucier de paraître. Être seul est important. » Gide vit jusqu’au bout cette exigence comme un drame, dont le nœud se situe en lui-même.

La matière de la création littéraire gidienne est constamment faite de problèmes moraux. Ceux-ci en sont « l’étoffe », mais ils sont subordonnés à l’art : « Ne prendre chacun de mes livres que pour ce qu’il est : une œuvre d’art. » Cinq ans avant sa mort, il écrit dans son Thésée : « Il m’est doux de penser qu’après moi, grâce à moi, les hommes se reconnaîtront plus heureux, meilleurs et plus libres. Pour le bien de l’humanité future, j’ai fait mon œuvre. »

Dérangeante, l’œuvre de Gide demeure incontournable. Sa réflexion, appliquée aux sujets les plus divers, est d’une constante audace. Son inquiétude et son autocritique nous touchent. Sa langue est d’une simplicité et pureté admirable. 

L’écrivain Gérard Bocholier, avec une probité toute gidienne, nous introduit dans cette œuvre qui lie romans, essais, correspondances et Journal.

Coll. Ainsi parlait – 2022 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90331-9

Je t’écris de Bordeaux…

Blessures et refleurissements (Ferite e rifioriture)

Préface inédite de Giuseppe Conte. Traduit de l’italien et présenté par Christian Travaux

Poète, romancier, essayiste, dramaturge, Giuseppe Conte (né en 1945) est l’une des voix majeures de la littérature italienne d’aujourd’hui. Il en a reçu les plus hautes distinctions (prix Montale, Viareggio et Stresa) pour la poésie comme le roman. D’abord attiré par les avant-gardes formalistes, il s’est consacré par la suite à changer notre perception de la nature en essayant de lui donner un langage à travers les mythes et les images.

Le recueil ici traduit a largement été écrit à Bordeaux et en Aquitaine qui sont directement évoqués par plusieurs poèmes. Il a obtenu le prestigieux prix Viareggio et est certainement l’un des plus puissants et personnels de son auteur. Giuseppe Conte a accepté de donner spécialement pour cette édition française bilingue une préface originale. Christian Travaux a traduit l’ensemble de l’œuvre de Conte dont il est l’un des meilleurs spécialistes.

L’œuvre de Conte a été découverte en France grâce à deux traducteurs : Jean-Baptiste Para a traduit L‘Océan et l’Enfant (1989) et deux autres recueils de poésie en 1994 et 2002 ; Monique Baccelli a traduit deux romans en 2007 et 2008. Puis plus rien. C’est ainsi que l’un de ses plus grands recueils, Ferite e rifioriture, prix Viareggio 2006, n’a jamais été traduit ici.

Livre pourtant largement écrit en France (Bordeaux, Nice…) et marqué par la littérature française : le texte central est un long monologue imaginaire de Baudelaire à l’île Maurice en 1841 ! Mais surtout puissant livre symphonique, chant d’amour à la vie menacée : menacée sur la planète par la folie destructrice de l’homme comme, chez le poète, par la venue de l’âge. « Il n’est pas possible, déclarait Conte dans une interview, de dire “Il faut sauver la nature” si l’on ne change pas la perception même de la nature. La nature n’a pas de langage propre mais je pense qu’elle trouve un langage à travers nous. »

C’est ce langage de la matière et du corps qui est au cœur du livre. Langage d’humilité et de ten-dresse, lucide et démuni : « Oh vie, je t’en prie / aie avec moi la main / légère. / Ne t’acharne pas contre qui t’a aimée / tant et sans raison, / comme doit aimer toujours celui qui aime. »

   Coll. Neige  –  2022  –  240 p.  –  18,5 euros  –  ISBN 978-2-845-900326-5

« Mon petit Antoine »

Correspondances et conversations avec MARCEL PROUST

Marcel Proust est mort le 18 novembre 1922, à 51 ans. Cette année marque ainsi le centième anniversaire de la mort de celui que l’on considère désormais dans le monde entier comme l’un des plus grands écrivains du XXe siècle. Antoine Bibesco (1878-1951) fut tout au long de sa vie l’un des amis les plus proches de Proust. Il fut l’un de ses informateurs privilégiés pour constituer les personnages de la Recherche et a prêté lui-même nombre de ses traits au personnage de Robert de Saint-Loup.

« Une seule personne me comprend, Antoine Bibesco ! » écrivait Marcel Proust à Anna de Noailles en 1902. Et à son ami lui-même : « Je t’ai toujours considéré comme le plus intelligent des Français. » C’est là l’intérêt exceptionnel des correspondances et conversations qu’a publiées Antoine Bibesco en 1949 : Proust ne se confie à nul autre comme à lui. Couronné par l’Académie française, ce livre n’a pourtant depuis lors jamais été réédité.

Les Bibesco habitaient au 69, rue de Courcelles. Les parents de Proust étaient au 45. La mère d’Antoine Bibesco, la princesse Hélène avait un des salons les plus brillants de Paris. C’est là que Proust fit la connaissance des frères Bibesco. Les deux frères le font entrer dans la petite société secrète qu’ils ont constituée avec leur ami Bertrand de Fénelon. Les Bibesco sont « Ocsebib » ; Fénelon est «  Nonelef  ». Marcel devient« Lecram ». Quelques années après, Marcel et Antoine iront plus loin en se liant par un pacte : tout se dire de ce qu’ils entendent sur l’un et sur l’autre.

En 1912, quand Swann est terminé, c’est à Antoine Bibesco que Proust confie son manuscrit pour le présenter à la N.R.F. Le livre ne sera pas accepté, mais la lettre qu’adresse Proust à son ami demeure un passionnant manifeste esthétique : « Le style n’est nullement un enjolivement, comme croient certaines personnes, ce n’est même pas une question de technique, c’est comme la couleur chez les peintres, une qualité de vision, une révélation de l’univers particulier que chacun de nous voit et que ne voient pas les autres. »

Après la mort de Fénelon au champ d’honneur en 1914 et le suicide d’Emmanuel Bibesco à Londres en 1917, Antoine Bibesco restera jusqu’à la mort de Proust l’un de ses amis les plus proches.

   Coll. Les Vies imaginaires  –  2022  –  16 euros  –  ISBN 978-2-845-900340-1

Conversations avec Rainer Maria Rilke

suivi de De Paris à Strasbourg et Colmar avec Rilke, de Camille Schneider

La personnalité énigmatique et brillante de Rainer Maria Rilke (1875-1926) fascine tout autant que son œuvre. Mais les photos de lui sont aussi rares que les témoignages de personnes l’ayant vraiment bien connu.

Maurice Betz (1898-1946) est certainement celui en France qui l’a le mieux connu. Enfant d’une Alsace annexée et donc germanophone, il a été tout à la fois le traducteur, l’ami et le confident de Rilke.

Rilke comme si on était avec lui, comme si on l’écoutait : « Rilke arrivait chez moi, raconte Betz, d’ordinaire un peu après dix heures. Lorsque son coup de sonnette ne résonnait qu’à onze heures, c’était que, profitant du beau temps, il avait traversé le Luxembourg. »

De l’Hôtel Foyot, rue de Tournon, où habitait Rilke, au 1 rue Médicis où était l’appartement de Betz, dominant les jardins, il n’y avait que quelques pas.

Rilke et Betz travaillaient à la traduction des Cahiers de Malte Laurids Brigge : « Avec quelques interruptions, notre collaboration se prolongea ainsi pendant plusieurs mois. Je ne suis pas loin de soupçonner Rilke d’avoir mis une secrète complaisance à faire durer ces conversations. »

Elles portent sur les sujets les plus variés : de la poésie et la traduction aux paysages de France et à la Russie, mais aussi bien aux chiens et aux chats. Betz n’a pas 30 ans, il est ébloui. Mais il consigne ces propos et nous pouvons les partager aujourd’hui.

Un de ces jours où Betz travaille avec Rilke, le jeune Camille Schneider rend visite à son compatriote Betz. « Vous avez dû croiser Rilke dans l’escalier, lui dit Betz. Si vous voulez le voir de près, allez au jardin du Luxembourg. Vous le trouverez sur l’un des premiers bancs, au milieu des pigeons. »

Schneider s’y précipite : « Venez, lui dit Rilke, je voudrais voir le Luxembourg avec vous. » Ils marchent, et au moment de se séparer : « J’aimerais revoir Strasbourg avec vous, et Colmar. »

Car c’est à Strasbourg que Rilke a publié son premier recueil, en 1897. Et Rilke souhaite également se rendre à Colmar pour contempler le fameux Retable d’Issenheim de Matthias Grünewald.

Le départ se fait le soir-même. Et là encore le détail de ce voyage étonnant avec Rilke nous a été conservé. Comme si nous y étions…

Coll. Les Vies imaginaires – 2022 – 18,50 euros – ISBN 978-2-845-90325-8

Ainsi parlait Saint-Pol-Roux

Dits et maximes de vie choisis et présentés par Jacques Goorma

Saint Pol-Roux occupe dans la littérature française une place à part : il est l’héritier direct du romantisme ; il est le fondateur, avec quelques amis, du symbolisme ; enfin il a été salué par les surréalistes comme leur grand précurseur. Bien au-delà de ces mouvements, le génie visionnaire qui éclate dans ses « œuvres futures » en font l’un des théoriciens les plus hardis de son temps.

Surnommé « Le Magnifique » ou « Le Mage de Camaret », regardé comme un « fils » par Mallarmé, il a par sa « haute honnêteté » (Max Jacob) et sa naturelle originalité, exercé un rayonnement incomparable sur ses contemporains.

Tout ce qui concerne Saint-Pol-Roux est nimbé de beauté et de mystère. À Camaret, son manoir s’élève sur un promontoire face à l’océan. Ses enfants ont pour noms Divine et Cœcilian. Avec eux vivent la chèvre Espérance et les chattes Vagabonde et Ténèbres.

Car tout autant que son œuvre, c’est la personnalité rayonnante du « Mage de Camaret » qui a fasciné ses contemporains et qui donne aujourd’hui encore à ses textes une saveur inimitable : « Saint-Pol-Roux, écrit Max Jacob, aura été le dernier de ceux pour lesquels la Poésie c’est aussi une vie d’apôtre, de Saint, la grandeur des vues, la sublimité des préoccupations, la bonté, la haute honnêteté. »

Et le surréaliste Éluard n’est pas moins élogieux : « Quand nous le lisons, tout tremblants, enchantés et les yeux pleins de larmes devant cette beauté si nouvelle et candide, cette beauté qui sourit irrésistiblement à l’homme et aux quatre éléments, un nom nous vient aux lèvres qui nous fait ses enfants : Saint-Pol-Roux le Divin. »

Une grande partie des manuscrits de Saint-Pol-Roux a été détruite par l’occupant nazi. Ces pages, dispersées sur la lande et recueillies par des Camaretois, ont été pieusement conservées par Divine, sa fille. Au fur et à mesure des années, ces textes ont été publiés en 23 volumes par Gérard Macé, Alistair Whyte et Jacques Goorma. Le travail d’édition se poursuit aujourd’hui. Ce petit volume de la collection Ainsi parlait est donc un moyen précieux pour découvrir d’une manière synthétique une œuvre majeure.

Exécuteur testamentaire de Divine, le fille de Saint-Pol-Roux, Jacques Goorma est en France le meilleur connaisseur de la vie et de l’œuvre de Saint-Pol-Roux.

      Coll. Ainsi parlait – 176 pages – 2022 – ISBN 978-2-845-90327-2 – 14 €

R. Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900). La clarté hassidique

La collection Les Carnets spirituels a lancé en 2011 avec C. Chalier une série consacrée aux maîtres du hassidisme : Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), Le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926) et Rabbi Joseph Mordechai Leiner (1801-1854). Ce 6e volume est consacré à Rabbi Tsaddoq haCohen de Lublin (1823-1900), qui fut proche de Rabbi Mordechai Joseph Leiner, lui-même disciple dissident du Rabbi de Kotzk.

Issu d’un milieu de stricts opposants au hassidisme, Rabbi Tsaddoq est devenu l’un des plus importants penseurs de la tradition hassidique, qu’il a beaucoup étudiée et qu’il renouvelle par une vision originale et forte. Grand érudit en matière de Talmud et de Cabbale, il cite aussi fréquemment le Maharal de Prague et les maîtres hassidiques qui l’ont précédé, surtout le Baal Chem tov et R. Mordechai Joseph Leiner.

Son grand livre, Les Fruits du Juste, écrit en hébreu, a été publié après sa mort. De ce livre et d’autres, C.atherine Chalier, grande spécialiste du hassidisme, traduit et commente de nombreux extraits.

Pour R. Tsaddoq, la nuit des hommes ne résulte pas tant de fautes commises que de l’impossibilité de connaître la réalité ultime de ce monde. Grâce à la foi, qui laisse pressentir l’unicité de Dieu comme seule réalité, cette nuit ne s’identifie dès lors pas à un enfermement dans des ténèbres sans issue, même quand la souffrance s’y fait intense.

Les paroles de la Torah révèlent comment la vitalité (hiout) de Dieu, au plus profond de soi, permet de se frayer une voie vers Son Unicité. Non pas pour déserter ce monde-ci, mais pour se savoir plus responsable de ce qui s’y passe. Responsabilité qui s’éprouve, pour R. Tsaddoq, par une existence dédiée à l’étude et à la prière, sans quête de son intérêt propre.

R. Tsaddoq est l’auteur de nombreux ouvrages. Le plus important , en 6 volumes, s’intitule Les fruits du Juste, c’est de ce livre que Catherine Chalier a traduit ici les plus nombreux extraits. D’autre ouvrages, également représentés on pour titres Éclats de nuit, Justice du Juste ou Mesure pour encourager les repentis.

« Dans ce monde-ci, écrit R. Tsaddoq, nous saisissons la réalité du monde-qui-vient, cependant nous ne pouvons pas saisir véritablement ce qu’est ce monde-ci. Cela ne se produira que dans le monde-qui-vient quand nous verrons la Face et ce qui précède tout. »

   Coll. Les Carnets spirituels – 192 p – 2022 –  978-2-845-90329-6 – 16,5 €

La Ballade des hommes-nuages

Michèle Finck poursuit l’élaboration d’une œuvre à nulle autre pareille, où l’autobiographie tient une place essentielle et s’exprime d’emblée dans une polyphonie des formes d’expression artistique, musique mais aussi peinture et cinéma. Comme tous ses précédents livres, ce nouvel opus est marqué par une architecture très musicale comme par une écriture abrupte et puissamment expressive. Nourrie d’une profonde réflexion théorique, c’est pourtant la force d’émotion et l’engagement personnel qui font la singularité de cette œuvre.

Sur un piano de paille, le précédent recueil de Michèle Finck, se concluait sur ces derniers vers : « Poésie dire ce que c’est : la condition humaine. / La musique est l’autre face de la mort. / Sa face terrestre. »

C’est une autre face de l’humaine condition qui est au centre de ce nouveau livre : la maladie mentale, envisagée non de manière abstraite, mais à travers la figure de l’homme aimé. Un parmi tant d’autres « hommes nuages » enfermés dans la maladie : «  Pitié  pour les hommes-nuages / Qui combattent   effroi  aux frontières / De la folie ». Ne nous y trompons pas cependant : ce livre, cru, violent, est bien plus qu’une déploration : c’est un chant de vie et d’amour.

Ce livre n’est pas un recueil de poésie comme on l’entend. Il est d’un seul tenant, d’une seule coulée brûlante de douleur et de tendresse. Et dans le même temps totalement maîtrisé, construit avec un soin obsessionnel : « Être    poète, écrit-elle / Passer  vie / À  chercher / Mot    qui  manque. / Pas  pour le mot. / Pour  la  guérison. / Pour  l’amour. / Pour  sauver  l’autre. » Les précédents livres de Michèle étaient des tombeaux, peuplés de pleurs et de cris, celui-ci est un chant d’amour et d’un paradoxal bonheur : « Sans toi homme-nuage / C’est la vie / Sans la vie ». « Homme-nuage / Femme-nuage : / Nous ».

Après Balbuciendo (2012), La Troisième main (2015), Connaissance par les larmes (2017) et Sur un piano de paille (2020), La Ballade des hommes-nuages est le cinquième livre de Michèle Finck que publient les Éditions Arfuyen.

Coll Les Cahiers d'Arfuyen – 2022 – 276 p. – ISBN 978-2-845-90324-1 – 18,5 €

Ainsi parlait Montaigne

Dits et maximes de vie choisis et présentés par Gérard Pfister

Dans un XVIe siècle marqué par les guerres religieuses et l’obscurantisme – et ne revenons-nous pas aujourd’hui à de telles époques ? –, Montaigne (1533-1592) est l’exemple d’un homme lucide et juste. Dans tous les domaines – la politique, la religieux, la vie privée –, sa réflexion très libre et personnelle nous reste plus que jamais indispensable.

C’est ainsi que le ressent Stefan Zweig : après avoir cherché toute sa vie un modèle de liberté et de tolérance, il découvre Montaigne au printemps 1941, un avant sa mort. C’est un coup de foudre : « Montaigne aime démesurément la vie, écrit-il. La seule crainte qu’il connaisse est celle de la mort. Et il aime dans la vie toutes les choses comme elles sont. » Innombrables sont ceux qui se sont nourris de la sagesse de Montaigne. Comme Shakespeare symbolise la littérature anglaise, on peut dire que Montaigne est comme un condensé de la littérature française. Shakespeare lui-même, son cadet de 30 ans, ne lui a-t-il fait des emprunts ?

Comme Proust, Montaigne est l’homme d’un seul livre, d’un livre auquel il s’identifie totalement mêlant inséparablement autobiographie, création et philosophie. Comme Proust, Montaigne est aussi avant tout un psychologue et un moraliste. Et comme Proust, il jouit d’un statut très particulier dans la littérature française : plus qu’un écrivain, c’est un confident et un ami. On le garde auprès de soi pour le lire et le relire.

Montaigne ne cesse lui aussi de relire ses chers Sénèque et Plutarque. Sur les poutres de sa bibliothèque, il a fait peindre ses aphorismes préférés. Il n’est pas d’auteur dont l’œuvre soit plus riche de « dits et de maximes de vie » : et c’est là l’embarras : comment choisir ?

Il faut choisir cependant. Car la lecture des Essais, il ne faut pas le cacher, est rendue difficile par les innombrables digressions de l’auteur mais surtout par la langue du XVie siècle, fantasque et truculente, mais souvent obscure. L’utilité du présent livre est d’abord de donner l’essentiel des Essais en en gardant au plus près la saveur de leur langue, mais de les rendre d’un accès facile et agréable.

Mais l’apport du présent ouvrage se situe aussi sur un autre plan. On n’a pas suffisamment mesuré l’influence décisive et libérante qu’a eue sur la pensée et le style de Montaigne son long voyage en Italie. Montaigne parle et écrit l’italien, et place au plus haut la littérature en cette langue, de l’Arioste à Balthasar Castiglione. La préface de Gérard Pfister montre de façon éclairante tout ce que la fameuse « nonchalance » de Montaigne doit à la sprezzatura de Balthasar Castiglione.

      Coll. Ainsi parlait – 192 pages – 2022 – ISBN 978-2-845-90323-4 – 14 €

L’Œuvre poétique II

O los da Rüef dur d’Gàarte

Préface de Georges-Emmanuel Clancier. Postface de Jean-Paul Sorg. Présentation par Yolande Siebert. BILINGUE

Le destin de Katz est tout entier contenu déjà dans son nom. Si l’allemand Katz signifie « chat », le nom de famille est l’abréviation de l’hébreu Kohen tzedek, « l’homme dévoué à la justice » : « Aux œuvres de la haine, écrit G.eorges-Emmanuel Clancier dans sa préface, la poésie de Nathan Katz oppose le clair regard de l’enfance, la lumière de l’amour, et tout simplement la bonté – en laquelle il voit l’essence même du divin. »

Lorsqu’en 1972 un hommage solennel lui est rendu pour son 80e anniversaire, il a ces mots qui le montrent tout entier : « J’ai tenté de faire œuvre d’homme. Au-dessus des frontières et des clans. Par-delà le fleuve Rhin. J’ai chanté les paysages, l’eau, les jours et la femme. En paix et en joie. C’est tout. »

« Ils sont rares, écrit Jean-Paul Sorg, les hommes qui ainsi élèvent, sans violence, par la seule exigence de noblesse qu’ils incarnent, imposent et transmettent, ceux qui s’approchent d’eux. […] Sa poésie est expression de la joie ou expression de la pitié, et rien de plus. Ce qu’a toujours été la poésie authentique, essentielle, depuis les premiers Grecs. »

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, Katz est l’un des plus grands auteurs de l’Alsace au XXe s. par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité.« Katz a derrière lui, écrit Jean-Paul de Dadelsen, de longues générations de paysans qui ont labouré, qui ont semé et qui ont fait l’amour dans les chaudes alcôves au parfum dense et vieux. De là cette poésie profonde, mûrie et comme juteuse, qui fait penser à un fruit plutôt qu’à une couleur ou à une mélodie. »

La présente édition est un hommage collectif des écrivains d’Alsace au « père » de la littérature moderne d’Alsace, Nathan Katz. Les textes de ce second volume ont été traduits de l’alémanique par Claude Vigée, Jean-Paul de Dadelsen, Guillevic, Camille Claus, Adrien Finck, Jacques Goorma, Gaston Jung, Gérard Pfister, Sylvie Reff, Yolande Siebert, Jean-Paul Sorg, Albert Strickler, Jean-Claude Walter, André Weckmann et Conrad Winter. Les notes sont de Yolande Siebert, la meilleure spécialiste de Katz.   

    Collection Neige  –  2021  –  264 p. –  ISBN 978-2-845-90322-7  –  19,5 €