La Vie d’un poète

Poèmes et écrits sur la poésie

Traduit de l’allemand par Marie-Thérèse Kieffer. Préface de Gérard Pfister. BILINGUE

« On n’aime rien tant que ses poèmes, écrit Zweig en 1905 : ce sont les seuls textes dont on se prend parfois à rêver qu’ils soient achevés, qu’ils aient leur vie propre et qu’ils ne puissent plus mourir. » Stefan Zweig (1881-1942) a beaucoup écrit : nouvelles, théâtre, essais, biographies. Son succès a été immédiat et considérable. Il est aujourd’hui encore l’écrivain étranger le plus lu en France. 

Zweig lui-même s’étonnait d’un tel succès : car ces textes-là n’étaient à ses yeux que d’un intérêt mineur. Ce qui comptait pour lui, c’était la poésie. Car, on l’ignore trop souvent, Zweig a écrit des poèmes toute sa vie. Il en a publié trois recueils (en 1901, 1905 et 1922), pour certains plusieurs fois réédités de son vivant et récemment réédités en Allemagne. Poèmes de voyages, de rêves et de méditations. De façon très étonnante, presque aucun de ces textes n’a été à ce jour traduit en français.  Zweig a également beaucoup écrit sur la poésie et les poètes, qu’il admirait plus que tout. 

C’est donc une sorte d’autobiographie de Stefan Zweig en poète qui est ici donnée : ce poète qu’il a toujours rêvé d’être, sur les traces des idoles de sa jeunesse viennoise, au premier rang desquelles Hofmannsthal. Tout au long de sa vie, Zweig n’a cessé d’écrire à la gloire des poètes : de Kleist et Hölderlin à Verhaeren et Rilke.

Ces textes ici réunis (et, pour les poèmes, traduits pour la première fois en français) constituent le journal d’une vie, la « vie rêvée » de ce poète qu’il brûlait d’être et qu’il est mort, peut-être, de n’avoir pu être pleinement.

   Coll. Les Vies imaginaires – 2021 – 192 p – ISBN 978-2-845-90313-5 – 17 €

Hautes Huttes

Les mille poèmes en un unique poème de Ce qui n’a pas de nom (2019) proposaient une expérience de lecture tout à fait nouvelle : un vaste espace musical ouvert à de multiples parcours, de multiples associations, de multiples résonances.

Identique par son architecture, Hautes Huttes s’inscrit pourtant, par ses thèmes ainsi que par sa tonalité, en nette opposition avec le volume précédent. Comme le masculin fait contraste avec le féminin, la mort avec la vie, la roche avec l’eau.

À l’épigraphe du poète-philosophe majeur de l’Occident, Lucrèce, répond ici l’épigraphe du plus admirable poète-philosophe de l’Orient, Li Po, quatre vers écrits sur la Montagne des Huttes : « Las d’agiter l’éventail de plumes blanches, / torse nu dans l’ombre verte de la forêt, / j’ai laissé mon bonnet au creux d’un rocher, / doucement sur mon crâne s’écoule le vent des pins. »

Cet homme seul sur la montagne des Huttes, comme abandonné au bord du vide, c’est nous. Cet être sans cesse en déséquilibre, effrayé par la mort et comme incapable pourtant de vivre. « Que peut l’homme, interroge le poème / toujours absent // que cherche-t-il / de son grand pas bancal ». La vie est là, à portée de main, et sans cesse il la fuit. Pire, il la souille, il la détruit, comme si, de ne pas savoir en jouir, il l’avait prise en haine.

« Qu’est-il arrivé / à cette vie // qu’on ne sache plus / l’aimer », interroge le poème. Pourquoi cette pulsion de mort a-t-elle ainsi dévoré nos existences, nous entraînant et le monde avec nous vers l’abîme ?

L’Œuvre poétique I

Sundgäu

Préface de Jean-Paul de Dadelsen. Postface et notes de Yolande Siebert. BILINGUE

Arfuyen a publié la quasi-totalité de l’œuvre de Nathan Katz (1892-1981), découverte grâce à son ami Guillevic qui en a été le premier traducteur. Récemment encore ont paru la pièce de théâtre Annele Balthasar (2018), Prix Nathan Katz du patrimoine, ainsi que le récit de captivité intitulé La Petite Chambre qui donnait sur la potence (2020).

En 2001 et 2003 Arfuyen a publié en édition bilingue alémanique-français les deux volumes de l’œuvre poétique de Katz, édition qui après plusieurs réimpressions est aujourd’hui épuisée. En ce 40e anniversaire de la mort de Katz, le moment est venu de rééditer L’Œuvre poétique dans une version revue et augmentée. Le second volume paraîtra en octobre 2021.

La présente édition est un hommage collectif rendu par les écrivains d’Alsace à celui qui est comme le « père » de la littérature moderne d’Alsace, Nathan Katz. Les textes de ce premier volume ont été traduits de l’alémanique par Claude Vigée, Jean-Paul de Dadelsen, Guillevic, Alfred Kern, Jean-Paul Klée, Gérard Pfister et Théophane Bruchlen. Les postfaces et les notes sont de Yolande Siebert, la meilleure spécialiste de Katz.

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, Katz est l’un des plus grands auteurs de l’Alsace au XXe s. par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité.« Katz a derrière lui, écrit Jean-Paul de Dadelsen, de longues générations de paysans qui ont labouré, qui ont semé et qui ont fait l’amour dans les chaudes alcôves au parfum dense et vieux. De là cette poésie profonde, mûrie et comme juteuse, qui fait penser à un fruit plutôt qu’à une couleur ou à une mélodie. »

Si Nathan Katz prend le risque magnifique d’écrire dans une langue connue des seuls enfants de son Sundgau natal, ce n’est pas pour s’y enfermer mais, au contraire, pour la faire accéder à l’universel, du côté de ces œuvres qu’il aime et qui l’inspirent : les poètes chinois et les tragiques grecs, les poètes persans et Rabindranâth Tagore

Durant sa vie de voyages incessants, trois livres n’ont cessé de l’accompagner : le Faust de Goethe, les discours du Bouddha et la Vie de Jésus de Renan. Et lorsqu’en 1972 un hommage solennel lui est rendu pour son 80e anniversaire, il a ces mots qui le montrent tout entier : « J’ai tenté de faire œuvre d’homme. Au-dessus des frontières et des clans. Par-delà le fleuve Rhin. J’ai chanté les paysages, l’eau, les jours et la femme. En paix et en joie. C’est tout.

    Collection Neige  –  2021  –  276 p. –  ISBN 978-2-845-90320-3  –  19,5 €

Ainsi parlait Paul Valéry

Textes choisis et présentés par Yves Leclair

Paul Valéry (1871-1945) a laissé une œuvre immense : essais, dialogues, aphorismes, poèmes, lettres. Sans compter les 28000 pages de ses Cahiers encore très largement inédits. Son intelligence lumineuse et son intégrité morale ont fait de lui une conscience de son époque. Jamais pourtant il n’a été dupe ni prisonnier des honneurs dont on l’a accablé.

Valéry est un éveilleur. Écoutons Rilke : « Un jour, j’étais seul, j’attendais, toute mon œuvre attendait. Un jour j’ai lu Valéry, j’ai su que mon attente était finie. » Quelle plus belle leçon de liberté et d’humour que celle de Monsieur Teste : « Je me suis rarement perdu de vue ; je me suis détesté, je me suis adoré ; puis nous avons vieilli ensemble. » Mais aussi quelle autodérision, quel vertige dans cette auto-analyse incessante !

Le 25 juillet 1945, sur l’esplanade du Trocadéro étaient célébrées les obsèques nationales de Paul Valéry. Deux projecteurs placés au pied de la tour Eiffel dessinaient un gigantesque V dans le ciel, unissant dans un même hommage l’initiale du nom de l’écrivain et la victoire sur l’Allemagne nazie. C’est De Gaulle lui-même qui avait ordonné ces obsèques nationales.

« Valéry, soulignait Georges Duhamel dans le discours prononcé ce soir-là au nom de l’Académie française, n’a cessé de nous rendre sensibles les prestiges de l’intelligence souveraine, pour l’honneur et pour le salut de nos sociétés en péril. » Nos sociétés sont aujourd’hui tout autant en péril et nous avons plus que jamais besoin de l’héritage que nous a laissé Valéry. Mais qui lit encore l’œuvre immense de Valéry ?

« L’humanité, écrivait-il, s’en tirera comme elle pourra. L’inhumanité a peut-être un bel avenir… » L’inhumanité étend de jour en jour son emprise sur nos vies et Valéry mieux que quiconque peut nous aider à y résister. « La plus grande liberté, écrit-il, naît de la plus grande rigueur. »

En notre temps où la vérité semble devenir indémêlable du mensonge, la leçon de Valéry nous est essentielle : « J’ai ressenti et entretenu, note-t-il, à partir de 1892 une haine et un mépris pour les Choses Vagues, et leur ai fait une guerre impitoyable en moi durant toute ma vie. » Est-il plus belle, plus simple leçon de liberté ?

L’écrivain Yves Leclair nous introduit dans cette pensée audacieuse et libératrice : « Si je vous ai bien entendu, écrit-il au terme d’une riche et passionnante préface, faire le procès verbal de la sottise humaine, au nom de l’intelligence éblouissante, dans notre comédie d’ignorants aussi fortuite et futile qu’une charade, il me semble, maintenant, entendre retentir, au sommet de votre arbre de science, un immense rire d’ironie socratique devant l’éternité ennuyeuse de notre médiocrité. »

    Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2021 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90312-8

Ainsi parlait W. B. Yeats

Dits et maximes de vie

Traduit de l’anglais et présenté par Marie-France de Palacio – BILINGUE

Prix Nobel de littérature en 1923, William Butler Yeats (1865-1939), est l’un des plus grands écrivains irlandais. Mais si son nom est célèbre, si son œuvre est placée très haut, si l’on a pu lire de lui un jour quelques poèmes, que connaît-on de son itinéraire et de sa pensée ?

 Les œuvres des plus grands écrivains ont toutes quelque chose de précieux à nous dire : « La littérature, écrit Yeats, est toujours personnelle, elle est toujours la vision qu’a du monde un seul homme, l’expérience d’un seul homme. » Et, dans cette parfaite singularité, elles s’adressent paradoxalement au plus grand nombre : « La littérature est, à mon sens, la grande puissance enseignante du monde, l’ultime créatrice de toutes les valeurs. » C’est le propos même de la collection Ainsi parlait.

 Yeats a abordé tous les genres : essais, théâtre, poésie, mais aussi articles et correspondances. Ses thèmes sont marqués à la fois par la passion de comprendre et l’inquiétude spirituelle ainsi que par le goût de la scène et l’amour de l’Irlande pour l’indépendance de laquelle il n’a cessé de militer

Fasciné par la vie et le mystère du monde, il déteste le dogmatisme et l’intellectualisme. Dans une langue simple, sans jargon ni abstractions, il bouscule les certitudes. Ici, comme le théâtre baroque, masques et métamorphoses sont omniprésents.

Très impliqué dans le mouvement nationaliste, Yeats fut profondément bouleversé par l’Insurrection de Pâques en 1916 et par sa sanglante répression. Les Cygnes sauvages à Coole (1919), écrits à la suite de ce traumatisme, ouvrent une nouvelle période dans sa création, celle de sa maturité.

Marie-France de Palacio, qui présente et traduit ces textes, a été pour Arfuyen la traductrice de L’Histoire de mon cœur, de Richard Jefferies.

      Coll. Ainsi parlait – 176 pages – 2021 – ISBN 978-2-845-90309-8 – 14 €

À l’ombre d’un tilleul

Les Vies des sœurs d’Unterlinden

Traduit du latin et présenté par Christine de Joux – postfaces de Georges Bischoff, Rémy Valléjo et Jeanne Ancelet-Hustache (en couverture détail d’un tableau d’Henry Lebert, Le Couvent des Unterlinden, 1838, Musée Unterlinden)

Traduit en allemand dès 1863, transcrit par Jeanne Ancelet-Hustache, première éditrice en France de l’œuvre de Maître Eckhart, le manuscrit des Vitae sororum est l’un des trésors de la Bibliothèque patrimoniale des dominicains à Colmar.

Écrit par une contemporaine de Maître Eckhart, dans un des monastères dont il avait la charge, le prestigieux monastère d’Unterlinden, à Colmar, ce texte est ici traduit en français pour la première fois.

« J’étais déjà avancée en âge, écrit Catherine de Gueberschwihr au début de son récit, lorsque j’ai écrit et rédigé ce texte de ma propre main, d’abord sur des tablettes de cire, alors que ma vue déclinait, et j’étais remplie de crainte et rouge de honte à l’idée que vous puissiez jamais connaître mon ignorance. »

Il est émouvant de lire ces lignes de cette femme, Catherine de Gueberschwihr (1260-1330) qui, au tout début du xive siècle, écrit la vie de quarante-cinq autres femmes. Car elles sont rares les écrivaines, en cet automne du Moyen Âge, et rares aussi les témoignages sur la vie des femmes d’alors.

Catherine de Gueberschwihr est une authentique écrivaine : elle a l’art du récit et de la notation concrète. Elle dispose d’une documentation sur ces sœurs – dont beaucoup ont été mariées – qui donne à son texte un grand intérêt historique et sociologique.

L’intérêt de ce texte est encore renforcé par le fait que le monastère d’Unterlinden, dont elle raconte les origines, est aujourd’hui encore un lieu culturel de premier plan : il est le siège du musée d’Unterlinden qui conserve le fameux Retable d’Issenheim de Mathias Grünewald.

  Coll. Les Vies imaginaires – 336 p. —  2021 – ISBN 978-2-845-900311-1 – 20 €

Dis-moi quelque chose

Un livre en quatre saisons, qui commence à l’automne et finit à l’été. Dis-moi quelque chose : un titre tout simple, presque celui d’une chanson. Et d’emblée une interrogation : cette demande, à qui s’adresse-t-elle ? Au lecteur, ou à quel interlocuteur ? Et quel est ce quelque chose qui serait à dire ? Peut-être n’y a-t-il rien à dire, seulement à rompre le silence pour témoigner qu’on est là, qu’on est vivant ?

« Dis-moi quelque chose / Qui comblerait le manque // Ferait de nos yeux vides / Une forêt de cœurs orageux / Une pluie étoilée // Un poème entrouvert » C’est ainsi que commence ce livre composé exclusivement de sizains. Et c’est donc cela : ce qui est à dire n’est là que pour combler le manque.

Est-ce au lecteur de faire surgir dans les yeux vides du poète un poème entrouvert ? Ces poèmes, précise l’auteur, dans une note finale, ne sont rien d’autre qu’une prière adressée à l’inconnu, au lecteur éventuel et probablement à moi-même. D’un poème à l’autre, l’interlocuteur est toujours incertain, comme toujours la réponse qui s’esquisse.

« Dis-moi quelque chose / Même si cela ne sert peut-être à rien // Parce qu’il y a ici trop de ciel / À regarder trop d’oiseaux / À entendre // Trop de tout en fin de compte. » Pire que le manque, il y a l’excès, que rien ne peut combler. Pire que le silence, le flot des signes, du bruit, que rien ne peut arrêter. Mais l’espoir reste toujours que ce quelque chose, le poème entrouvert, peut-être ne serve pas à rien.

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2021 – 156 p. – 14 euros – ISBN 2-978-845-90310-4

Les Chants de l’Enténébré

Poèmes choisis, traduits de l’allemand et présentés par Michèle Finck – BILINGUE

Comme l’Allemand Novalis (1772-1801), comme l’Anglais Keats (1795-1821), comme l’Italien Leopardi (1798-1837), comme le Français Rimbaud (1854-1891), l’Autrichien Georg Trakl (1887-1914) est un des grands météores de la littérature européenne. De la génération qui suit celle de Hofmannsthal (1874) et Rilke (1875), Trakl incarne une révolte viscérale face aux valeurs de la grande bourgeoisie autrichienne et du classicisme goethéen.

Durement marquée par l’expérience de la drogue, de l’inceste, de la démence et de la guerre, son œuvre annonce toutes les transgressions et les souffrances du siècle à venir.  Son internement psychiatrique au lendemain de la bataille de Grodek et sa mort mystérieuse ajoutent à sa légende pour en faire une image exemplaire du poète moderne et le précurseur du grand poète allemand d’après la catastrophe, Paul Celan.

Rimbaud cesse d’écrire avant trente ans, Trakl meurt à vingt-sept ans en 1914 et sa période dite de « maturité » n’aura également duré que quatre ans (1910-1914). Comme celui de Rimbaud, le parcours poétique de Trakl est menacé par la folie : « Aucun des sophismes de la folie, – la folie qu’on enferme – n’a été oublié par moi », écrit Rimbaud.

C’est cette même démence qui « enténèbre » l’œuvre de Trakl. Mais alors que Rimbaud, prophète solaire et exalté, travaille à l’échelle de « l’immensité de l’univers » et de tous les hommes, Trakl, l’ermite nocturne, ne conçoit qu’une harmonie transmissible à quelques « séparés »

L’hostilité de Trakl envers le classicisme bourgeois de Goethe contraste avec son admiration pour Novalis, qui apparaît comme son double bienheureux.  Mais, plus encore que Novalis, l’interlocuteur majeur de Trakl est Hölderlin, qui incarne la figure du « poète fou », devenu étranger à une réalité extérieure sans emprise sur lui.

Rilke disait avoir « beaucoup fréquenté, avec la plus grande émotion, la poésie de Georg Trakl. » Mais il s’interrogeait aussi : « Qui donc pouvait-il être ? » C’est à cette question que Michèle Finck s’efforce de répondre en traduisant ses poèmes les plus significatifs et en méditant sur cette « œuvre-destin ». Trakl appelait Rimbaud son « frère à la plainte violente » et Hölderlin, son « frère » au « chant doux ». Dans ces Chants de l’Enténébré, le poète nous donne à entendre une matière sonore entièrement nouvelle, voix de notre modernité en détresse.

♦♦♦   Lire l’article d’Isabelle Baladine Howald

        Collection Neige  –  2021  –  ISBN 978-2-845-90307-4  –  15 €

Ici

Ici, ce titre si simple, si nu, qui résume à lui seul toute l’entreprise poétique de Pierre Dhainaut, c’est l’un des poèmes liminaires de ce nouveau livre, « Urgences » qui nous en donne le juste sens : « Tu n’en sortiras pas, n’essaie pas de fuir, / ta place est ici. […] Regarde, / affranchis le regard, ces portes / sont innombrables, d’ascenseurs et de salles, / […] T’aurait-on expliqué où l’on te mène, / c’est le moment de te dire : / ta place est ici. »

En ces trois lettres est inscrite toute une éthique de courage et d’humilité : être ici, quoi qu’il arrive, ne pas fuir la réalité, même la plus dure, dans l’illusion des mots et des concepts. Faire face à la réalité au plus près, au plus frémissant, au plus énigmatique, sans essayer de l’éluder ni de se rassurer.

« Ta place est ici », le poète ne nous dit rien d’autre. Mais c’est la discipline la plus exigeante, la plus féconde, pour nous qui ne cessons de fuir le réel dans un monde virtuel ou chimérique.

« Le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu’un instant : cet instant est souverain. » La conscience aiguë du réel que donne l’écriture porte en elle-même une forme de salut.

En cela l’éthique poétique de Pierre Dhainaut rejoint profondément l’expérience de Rilke. Hiersein ist herrlich, écrit le poète de Duino dans sa septième Élégie. « Être ici est magnifique. » Quel que soit cet ici. Même celui de la peine et de l’angoisse

     Coll. Les Cahiers d'Arfuyen  –  2021  –  ISBN 978-2-845-90306-7  – 12 €

Journal de Baden

Préface d’Yves Leclair

Nicolas Dieterlé s’est donné la mort en l’an 2000 sans avoir publié aucune de ses œuvres ni exposé aucun de ses tableaux. Tout était prêt cependant et n’attendait que de voir le jour. Les Éditions Arfuyen ont pris en charge dès 2004 de publier l’ensemble de cette œuvre littéraire.

La parution de L’Aile pourpre en 2004 en a été la première révélation. Deux volumes ont suivi : Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche, en 2008, et Afrique et autres récits, en 2013, marqués par un même regard tout à la fois joyeux et voilé d’une étrange mélancolie. Un beau numéro spécial de la revue Diérèse paru en 2013 a marqué l’importance de cette œuvre à nulle autre pareille.

La tonalité de Dieterlé est marquée à la fois par l’étrangeté et la grâce du romantisme de Novalis  et par la puissance et la menace de l’Afrique noire où il a vécu son enfance. De ce mélange unique naît un monde d’image neuf et frappant.

« Nicolas Dieterlé est, tout ensemble, écrit Yves Leclair dans une préface sobre et éclairante, l’enfant consolable d’une terre africaine, exotique, puissante, sensuelle et colorée, une sorte d’acrobate de la joie divine à la manière d’un Chagall et, tout autant, le fils prodigue du plus alchimiste des poètes romantiques allemands, ce Novalis dont il avait déjà rédigé le synopsis d’un essai à venir quand la maladie dépressive l’assiégea et lui fit mettre une fin aussi cruelle que soudaine à sa quête inachevable. »

Récits, souvenirs, promenades, méditations, sans relâche Dieterlé interroge le présent et tente d’en recueillir la voix. Cinq mouvements constituent cet ensemble : le « Journal de Baden », écrit non loin de cette Forêt-Noire si chère aux grands Romantiques allemands que Dieterlé aimait tant, « Mélancolie », « Parmi les bris de la matière », « 30 fragments » et « Les oiseaux ». En couverture et en frontispice, deux images de Nicolas Dieterlé.

« Notre joie la plus pure, écrit Dieterlé dans ce Journal de Baden, est dans l’oubli et la transparence. Toutes les autres joies sont des joies mélangées. » Dans la contemplation d’un oiseau ou d’un arbre, c’est une lumière qui nous saisit ; ou, dans un rêve, telle révélation qui s’impose à nous ; ou, dans la rencontre, ces instants où l’amour nous ouvre à une éternité…

Dieterlé, par sa sensibilité extrême, a éprouvé mieux que quiconque la catastrophe écologique et spirituelle qui allait s’ouvrir avec le nouveau millénaire.

 Coll. Les Vies imaginaires – 180 p. – 2021 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90308-1