Jardins suspendus

« Tout près de la mort, un enfant me regarde, l’œil malicieux. L’air de dire : Tu vois ce n’était que ça. Qu’as-tu été chercher si loin ? Pas de quoi en faire une histoire. Ce n’était qu’une vie. » Notre époque est obsédée par l’expérience du deuil. Peu préparée à la mort qu’elle tente d’ignorer jusqu’au dernier moment, elle se trouve désemparée quand celle-ci fait irruption de notre vie en frappant l’un de nos proches.

« Tous les jours vont à la mort, le dernier y arrive », écrit pourtant Montaigne. À chaque instant, combien en sommes-nous proches, nous ne le savons pas. Si peu de chose nous en sépare. « Tout près de la mort, car ce ne sont plus tant d’heures qui t’en séparent, mais un subtil écart, si ténu que le franchir, c’est briser le temps même. »

À chaque instant, elle pourrait advenir. C’est là, tout près de la mort, que nous pourrions être vraiment vivants, pleinement libres et éveillés, si nous cessions de délibérement l’ignorer. « Tout près de la mort, on commence enfin à vivre, jusqu’ici c’était pour rire. C’est maintenant le vrai moment. Si longtemps on a appris à commencer, il est temps de commencer vraiment. »

Les expériences de mort imminente fascinent comme si la mort était quelque chose de si extraordinaire que seuls des états psychologiques aux limites du paranormal pou-vaient en rendre compte. Comme si une religiosité latente en attendait on ne sait quelle révélation. Mais la mort est tristement banale, et seule la vanité de nos existences la pare de cette aura tragique et vaguement superstitieuse. « Tout près de la mort, la faucheuse a parfois de grands airs de théâtre. Nez crochu, joues blafardes, regards d’effroi. Tourne seulement la tête. Elle se moque de toi. » 

C’est là « tout près de la mort » que se situent les 203 courtes proses qui composent le présent ouvrage. « Tout près de la mort », là où chacun de nos instants ressemble à un « jardin suspendu», comme ces terrasses de Ravello, plus belles encore de paraître flotter au bord du vide. « Tout près de la mort, il fait beau, une bonne journée encore pour ceux qui resteront. On fera un tour au jardin, on humera l’air frais. Un pincement au cœur quand s’en ira le soleil. » 

La Vie et les Chants

INÉDIT EN TOUTES LANGUES

Rilke est mort en 1926 et on célèbre cette année le centenaire de sa mort. Parmi tous les hommages qui marqueront cette occasion, aucun ne pourra être aussi émouvant et marquant que celui-ci.

La Vie et les Chants a été édité à Strasbourg en 1894. C’est le tout premier livre publié par Rilke. Il est totalement inédit en français et n’a jamais été réédité en Allemagne, où il est introuvable. Avec l’enthousiasme et les tâtonnements de la jeunesse, il porte pourtant en germe les principaux thèmes et les traits de sensibilité de l’ensemble de l’œuvre.

En décembre 1894, Rilke publie son premier livre chez Kattentidt, à Strasbourg. « Je voulais à tout prix me défaire de mes souvenirs de jeunesse en Bohême. Mais c’est surtout la compréhension de M. Kattentidt, homme plein de goût et de force, qui décida peut-être de tout mon avenir. » Un an avant sa mort, il cherche à revoir le siège de l’éditeur.

Leben und Lieder (La Vie et les Chants) est dédié à la fiancée de ses 19 ans, Valérie von David-Rhonfeld. C’est elle qui inspire nombre de ses poèmes et finance l’ouvrage. « Toute ma vie jusqu’à présent, lui écrit Rilke, m’apparaît comme un chemin qui mène à toi ». Mais s’il aime à se voir en troubadour de la « divine Vally », cette dépendance affective et financière l’insupporte très vite, et plus encore le livre qui en est le fruit. Jamais le livre ne sera réédité. « C’est une des plus grandes raretés de la littérature allemande », déclarait déjà le fidèle éditeur de Rilke, Insel-Verlag.

« Le plus grand poète lyrique que l’Allemagne ait porté depuis le Moyen Âge » : un an après la mort de Rilke, en 1927, c’est en ces termes que le Robert Musil célébrait Rilke. Nous publions ici la traduction de ce magnifique hommage. Comme un ultime salut, il fait pendant, 32 ans après, au premier recueil ici redécouvert.

D’un tel auteur, il est certain que, d’un tel écrivain, aucun texte ne peut être négligeable. Celui-ci est riche des plus hautes promesses : « La sécurité est pour les vers de terre : / ignorant la noble audace, ils ne hantent / que la poussière. Les chercheurs de soleil, / c’est le danger qu’ils aiment. »

Une amitié sans faille

Issue d’un milieu très modeste et entravée par un cheminement très difficile, Camille Rondier a beaucoup écrit, mais n’a publié jusqu’à ce jour qu’un seul roman. Elle possède cependant une qualité d’écriture remarquable – quelque part entre Duras et Ernaux – qui s’impose d’emblée au lecteur.

Une amitié sans faille campe le face-à-face ambigu entre une femme brillante et insaisissable, Cécile Rinaldi, et un narrateur (ou une narratrice, car la romancière a pris grand soin de gommer dans ce personnage toute référence de genre) fasciné, passionné. D’un sentiment qui lui fait peur tant il risque de bouleverser la sorte d’amitié qui les unit. On songe à La Prisonnière de Proust ou à l’Orlando de Woolf.

« Je suis une parvenue de la culture. On exigera toujours de moi des preuves. Pourquoi faut-il que j’aie à plaider constamment non-coupable ? » Cécile Rinaldi aime à appeler ses origines modestes, comme pour mieux faire valoir le chemin parcouru. Elle a désormais l’assurance que lui donne sa beauté brune et discrète, mais aussi la supériorité de son statut.

Elle sait la fascination et la crainte qu’elle exerce sur son ancien (ou ancienne ?) élève : « Je m’écoute être avec toi et mes paroles, mes intonations, mes gestes sont étudiés, ne vont pas au-delà de mon rôle. » Faut-il appeler amitié ce sentiment si fort, si trouble, qu’elle suscite ? Il y a en elle un mélange de jeu et de candeur qui met ceux qui l’aiment à la torture. Comme si elle attendait qu’apparaisse la faille…

L’écriture limpide de Camille Rondier excelle à décrire la délicatesse, l’inquiétude, l’ambiguïté des relations entre les êtres. « “Pourquoi m’aime-t-on ?” m’avais-tu demandé un jour à brûle-pourpoint. » Dans ce face-à-face avec la personnalité lisse et complexe de Cécile, le narrateur éprouve comme un vertige : « J’ai le sentiment angoissant de ne m’inscrire nulle part, de ne m’enraciner dans rien, d’être moins nécessaire qu’un galet qu’érode la marée. »

De nombreuses allusions littéraires permettent de comprendre de quelle magie st faite ce roman, héritier de La Princesse de Clèves et d’Orlando, de La Prisonnière et de La Nausée. « Ta poitrine se soulève et tu soupires : chaque mot est à sa place, pas un nemanque, aucun n’est en surnombre.»

Ainsi parlait George Sand

Dits et maximes de vie

George Sand fascine par la richesse de sa personnalité : écrivaine féministe et très engagée, c’est une amoureuse passionnée voire scandaleuse (Musset, Chopin…). C’est la châtelaine de Nohant, amie de Flaubert, Delacroix et de tous les grands écrivains de son époque. C’est enfin la passionnée de nature, l’amie des animaux, l’écrivaine du terroir.

Son destin est aussi étonnant que son œuvre est immense. Au rang de cette dernière, il faut inscrire une somme considérable de textes narratifs, d’écrits critiques et de correspondances, que seule l’approche très englobante de la collection Ainsi parlait peut permettre de découvrir aisément.

« En 1830, Aurore Dupin rejoint Paris afin d’échapper aux violences de son mari. C’est après la révolution de Juillet qu’elle publie son premier roman, sous le pseudonyme de George Sand. Cette grande amoureuse collectionne les amants et amantes, comme Alfred de Musset ou son avocat. Elle défend l’égalité des sexes. »

Tel était le synopsis de la série-événement sortie en 2025 sous le titre : La Rebelle : Les Aventures de la jeune George Sand. Nine d’Urso, brillante normalienne et mannequin comme sa mère, Inès de la Fressange, muse de Chanel et de Karl Lagerfeld, donnait au rôle de George Sand sa beauté androgyne et sa présence magnétique.

Car George Sand n’en finit pas d’intéresser et d’étonner par ses innobrables facettes et sa prodigieuse liberté d’allure : « Née dans une mansarde, écrit-elle, j’ai commencé par la misère, la vie errante et pénible des camps, le désordre d’une existence folle, aventureuse, pleine d’enthousiasme et de souffrances. » et ailleurs : « Le sang des rois se trouva mêlé dans mes veines au sang des pauvres et des petits. »

« L’amour bouillonne en moi, écrit-elle,comme la sève de vie dans l’univers. » Une telle puissance de vie et de création, à qui d’autre la comparer qu’à celle d’un Alexandre Dumas. À quand George Sand au Panthéon ?

Mal d’Italie

L’Italie est au cœur de la vie d’Henry James. Elle est pour lui ce lieu d’accomplissement sensoriel où l’on peut vivre « vibrant et scintillant d’un désir aux yeux ouverts ». Découverte si violente qu’elle le rend comme malade, et Henry se confie à son frère William sur ses problèmes de santé comme Marcel Proust à son propre frère, lui aussi médecin.  

Venise, Florence, Rome : Henry James rend compte de tous ses émerveillements avec une qualité de regard et une richesse de culture qui font de ces lettres de véritables guides, à la manière des textes de Ruskin ou d’André Suarès. Mais Henry James est écrivain et il faut lire aussi ces pages comme des sources d’inspiration pour ses textes de fiction comme Les Ailes de la colombe ou ce délicieux Retour à Florence que publient ce même mois les éditions Arfuyen. 

En mars 1869, Henry James, âgé de 25 ans, part seul de Cambridge (Massachusetts) pour son premier grand tour d’Europe. Il se rend d’abord Angleterre pour une cure, puis, surtout, en Italie, de septembre 1869 à janvier 1870. Il visite successivement Venise, Florence, Rome d’où il envoie à son frère William, des comptes rendus aussi détaillés et informés que passionnés, constituant autant d’admirables guides pour découvrir ces villes.

William n’est que de peu son aîné, mais il a à ses yeux « gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Les lettres très libres et confiantes qu’il écrit à son frère témoignent du bouleversement radical que constitue pour lui cette profonde découverte de l’Italie.

Assis dans la grande salle du palais des Doges, Henry se désole d’abord d’un certain manque de réceptivité : « Je pourrais y rester indéfiniment assis, je ne m’en sentirais que de plus en plus inexorablement Yankee. » Pire : comme un fait exprès, ses maux de ventre et de dos s’aggravent au point de l’empêcher de « jouir sensiblement des choses ».

Mais à Rome, c’est la libération et l’éblouissement : « Enfin, pour la première fois, je vis ! Cela surpasse tout. J’ai titubé et gémi le long des rues dans une fièvre de plaisir. » À jamais l’Italie restera pour lui l’a’unique, la miraculeuse patrie de l’âme, mais aussi une prodigieuse source d’inspiration aussi pour les textes de fiction, comme Les Ailes de la colombe ou ce délicieux Retour à Florence que publient ce même mois, comme un contrepoint entre réalité et fiction, les éditions Arfuyen.

Retour à Florence

L’Italie a exercé sur Henry James et sur Marcel Proust la même fascination, et tous deux, formés par une lecture approfondie de l’œuvre de John Ruskin (dont Proust a lui-même traduit deux livres), savent expertement en analyser les formes et en dégager la beauté. James a raconté dans ses lettres à son frère (publiées ce mois-ci par Arfuyen sous le titre Mal d’Italie) sa découverte bouleversante de Venise, Florence et Rome. Le présent livre de fiction montre la puissante source d’inspiration que ces villes ont été pour lui.

Retour à Florence est certainement l’un des textes d’Henry James (1843-1916) où l’on ressent le plus les affinités entre la sensibilité de l’écrivain américain et celle de Marcel Proust (1871-1922). L’attention presque hallucinée aux présences sensprielles,, de même qu’aux jeux de miroir qui apparaissent entre les personnages et les situations d’aujourd’hui et d’hier, vise à la même magie et provoque chez le lecteur le même charme troublant.

« J’ai voyagé trop loin, j’ai travaillé trop dur. J’ai vécu sous des climats brutaux, et me suis associé à des gens épuisants. » De retour à Florence, le narrateur erre dans les jardins Boboli et les salles du palais Pitti, longe les quais de l’Arno en contemplant « le fleuve jaune et les collines violettes». Toutes les impressions d’autrefois lui reviennent comme intactes, avec la même charge d’émerveillement et de souffrance.

« Chaque chose m’en rappelle une autre, mais aussi se rappelle elle-même, simultanément. Mon imagination trace un grand cercle, et revient au point de départ. » Proust avait lu Henry James et on ne peut qu’être frappé de l’intérêt qu’ils manifestent tous deux pour la perception et la mémoire. « J’ai fermé les yeux, note le narrateur de Retour à Florence, et j’ai écouté. Je pouvais presque entendre le bruissement de sa robe sur le gravier. »

Les troublantes ressemblances qui font basculer la conscience du narrateur de la Recherche, Henry James nous les fait ressentir de façon non moins vertigineuse. Cette contessa Bianca Salvi, « morte il y a dix ans », dont il cherche à retrouver la trace, l’auteur l’a-t-il connue – ou son modèle – lorsqu’il découvrit Florence, dix ans avant d’écrire le texte ? L’a-t-il lui aussi fréquentée cette « vieille maison merveilleuse, via Ghibellina », où elle tenait salon ? Et ce jeune Anglais, Stanmer, qui tombe amou-reux de sa fille, est-il son autoportrait ? Les jeux de miroir sont incessants dans ce Retour à Florence, tout comme dans les deux récits situés à Venise et à Rome, savamment tissés par l’éblouissant conteur des Papiers d’Aspern.

Les plis du mensonge

Après Dis-moi quelque chose (2021) et La nuit amère (2023), Les plis du mensonge est le troisième livre de poésie d’Yves Namur aux éditions Arfuyen. Du même auteur a également paru en 2021 un Ainsi parlait Maurice Maeterlinck sur le prix Nobel belge.

Ce nouveau livre d’Yves Namur se situe dans la droite ligne de Dis-moi quelque chose, livre en quatre saisons qui commençait à l’automne et finissait à l’été. Cinq ans après, la même petite musique obsédante revient à notre oreille : « Dis-moi quelque chose / Qui soit à la limite des possibles // Là même où l’hiver soumet l’oiseau / À l’épreuve / Et fait du perce-neige // Un murmure d’au-delà ».

C’est ainsi que se relance toujours la poésie, « à la limite des possibles ». Pas de saisons cette fois, mais six parties, inaugurées chacune par une citation de grands intercesseurs : François Cheng, Christophe Mahy, François Jacqmin, Edmond Jabès, Fernando Pessoa et Roberto Juarroz. Jusqu’au dernier poème : « Dis-moi quelque chose / À faire mentir la simple réalité // Que la pluie soit plus que de la pluie/ Qu’il en soit de même / Avec l’attente la graine de pavot // Et la mort cerclée » Comme s’il était une réalité plus puissante qui puisse faire mentir celle qui nous est donnée.

Car il y a eu entretemps cet autre poème : « Dis-moi quelque chose / Qui soit comme un poème supportant // L’Insupportable la foudre / Des déluges de mots mais aussi / Les dagues de la mort // Un poème inclassable ». Telle est la foi incoercible du poète dans son verbe, aussi humble et profane soit-il, qu’il puisse supporter l’Insupportable et désarmer la mort.

Ainsi parlait Horace

Après le message de lucidité et de courage de George Orwell, ce 51e volume de la collection Ainsi parlait est consacré à « un précurseur et un guide » (Nietzsche) pour les temps futurs, le poète de la nature et de la liberté, Horace (65 – 8 av. J.-C.). Horace est le symbole même de ces très grands écrivains classiques dont la célébrité et l’autorité sont telles que, paradoxalement, on ne les lit plus. Son message est pourtant fait pour nous aider au quotidien : l’éloge de la nature, de l’indépendance, de la solitude, de la vérité.

Plusieurs citations d’Horace sont devenues très populaires comme Carpe diem ou Nunc est bibendum. Mais c’est toute l’œuvre qu’il faut redécouvrir. En en donnant une vision d’ensemble, cet Ainsi parlait bilingue permet d’en prendre la juste dimension, à la fois poétique et philosophique. Dans la même collection, Gérard Pfister est notamment l’auteur de Ainsi parlait Épicure et Ainsi parlait Montaigne.

« Le temps viendra, écrivait Nietzsche, où l’on se servira de Montaigne et d’Horace comme de précurseurs et de guides sur la voie qui mène à la compréhension du sage et du médiateur le plus simple et impérissable de tous, Socrate. » Et Montaigne lui-même, lorsqu’il met le point final à ses monumentaux Essais, ne laisse le dernier mot à nul autre qu’Horace.

Horace était fils d’un esclave affranchi et mettait un point d’honneur à le revendiquer. Il ne cache pas non plus qu’il avait s’était engagé pour le républicain Brutus contre celui qui allait devenir l’empereur Auguste. Lorsque ce dernier propose à Horace de devenir son secrétaire particulier, il refuse. Horace n’a décidément pas l’esprit courtisan. À la Rome impériale, il préfère sa campagne de Tibur et s’y réfugie autant que possible. Sa seule religion est l’amitié, et en premier lieu celle de Virgile (« la moitié de mon âme ») et celle de Mécène. La mort subite de Virgile a toujours semblé suspecte, de même que celle d’Horace, 59 jours après le décès de Mécène, son puissant protecteur auprès du tyrannique Auguste.

Le grand poète chinois Li Po, lui aussi de modeste origine, n’eut guère un meilleur sort auprès de l’empereur Minghuang, dont le long règne marqua l’apogée de la culture. Du jour au lendemain, il fut démis de ses fonctions et chassé de la cour. Du moins eut-il la vie sauve. De fait, le taoïste Li Po et l’épicurien Horace se rencontrent dans un même amour pour la nature, la liberté et le vin, par-delà les conventions sociales et les peurs individuelles.

Carpe diem, rappelle sans cesse Horace. Nietzsche avait raison : il est plus que jamais nécessaire de redécouvrir ce grand poète et philosophe aussi célèbre qu’inconnu, Horace.

N’oublie pas de regarder le ciel

Ce qui classe tout de suite un écrivain, c’est sa langue :  il y a ici un ton, une parole juste et parfaitement contemporaine, dont la force s’impose immédiatement au lecteur comme une évidence. Pour un romancier, ce qui compte, c’est aussi la capacité de saisir son époque, dans ses contrastes et ses singularités. C’est là qu’excellent, par exemple, Michel Houellebecq ou Emmanuel Carrère. Et c’est la prouesse de Vladimir Galpérine de nous montrer la société d’aujourd’hui avec un regard lucide et implacable, mais aussi avec ironie et compassion. Mais l’essentiel, c’est le plaisir de lecture que donne ce livre. Plus que le témoignage d’une génération perdue, c’est portrait d’un monde en désarroi, pris de vertige et fasciné par sa chute, comme par une sorte de spectacle, puisque, aujourd’hui, tout est spectacle.

Ce livre est le premier roman de Vladimir Galpérine. Et d’emblée un coup de maître. Un ton âpre et drôle à la fois, qui vous prend d’un bout à l’autre du roman. Toute la société d’aujourd’hui est là, avec ses angoisses, ses faiblesses, ses illusions. Le rap, la drogue, le chômage. L’omniprésence des médias, les rumeurs délirantes, le fascisme rampant. Une ambiance d’avant-guerre. Tout est là, et pourtant c’est un pur roman, une jouissance de lecture. Portée par une langue spontanée, vive et forte, emportée par un puissant vent d’ironie et d’extravagance.

Des lieux, des voix, des personnages, pour lesquels on se sent pris d’une immense tendresse. Mais aussi de savoureux morceaux de bravoure comme le voyage à Saint-Malo, la rencontre avec le voisin de palier Moussa ou le grand meeting d’Éric Zemmour au Trocadéro. Que faire face à tout cela ? Avant tout, garder sa lucidité, ne pas se laisser dévorer. La première phrase du roman explique son titre étrange et marquant : «“N’oublie pas de regarder le ciel.” C’est ce qu’elle m’a dit avant d’y aller… déjà trois fois qu’on faisait son extrême-onction, le truc de superstitieux, là… elle y croyait dur. Moi ? Prudent comme d’habitude, craintif… Mon frère regardait son portable, peut-être qu’il jouait… »

PANOPTIKUM

Personnages et décors

Joseph Roth (1894-1939) est l’un des plus grands écrivains du XXe siècle par la qualité de son écriture, l’ambition de son œuvre mais aussi par sa personnalité très attachante. Stefan Zweig proclamait que Job, l’un de ses principaux romans était«la seule œuvre destinée à survivre à tout ce que nous, ses contemporains, avons créé et écrit ». Roth s’est exilé en France dès 1933. Il n’y a survécu que grâce à l’aide d’amis comme Zweig.  Il est mort à Paris en 1939 et y est enterré. L’« Hommage à Roth » ici présenté a été prononcé par Zweig, quelques jours après sa mort de Roth.

Le PANOPTIKUM de Joseph Roth a été publié à Munich en 1930, juste entre ses deux grands romans Job (1930) et La Marche de Radetzky (1932). La présente édition constitue la première traduction intégrale de cet ouvrage en français. Ue première traduction de brefs extraits a paru  en 1959 dans les  Classiques Hachette. Une dizaine de textes a paru ensuite dans différents recueils et un ensemble plus large dans le volume intitulé Cabinet des figures de cire précédé d’Images viennoises (Seuil, 2009).

Le terme Panopticon a été vulgarisé par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832) pour désigner une architecture d’où tout peut être observé d’un point central. Roth a conçu son livre  comme un dispositif d’observation de la société de son temps. Il reprend  cette image à plusieurs reprises au sens d’un musée de cire (autre sens de Panoptikum en allemand), d’une lanterne magique donnant un « panorama du monde » (Weltpanorama) ou d’un « musée des horreurs  panoptique ». Les 28 textes de l’architecture créée par Roth  se répartissent ainsi en trois ensembles très identifiables : Villes, L’Hôtel et Voyages.

L’ « Hommage à Joseph Roth » présenté en tête du présent volume a été prononcé par Stefan Zweig à Paris. Nombre des thèmes qu’il aborde se retrouvent dans les textes du PANOPTKUM et les analyses qu’en donne celui qui n’a pas publié encore le fameux Monde d’hier (rédigé de 1934 à 1942) en renforce l’effet « panoptique », comme une autre forme d’auto-biographie d’un monde en éclats.