Ici

Ici, ce titre si simple, si nu, qui résume à lui seul toute l’entreprise poétique de Pierre Dhainaut, c’est l’un des poèmes liminaires de ce nouveau livre, « Urgences » qui nous en donne le juste sens : « Tu n’en sortiras pas, n’essaie pas de fuir, / ta place est ici. […] Regarde, / affranchis le regard, ces portes / sont innombrables, d’ascenseurs et de salles, / […] T’aurait-on expliqué où l’on te mène, / c’est le moment de te dire : / ta place est ici. »

En ces trois lettres est inscrite toute une éthique de courage et d’humilité : être ici, quoi qu’il arrive, ne pas fuir la réalité, même la plus dure, dans l’illusion des mots et des concepts. Faire face à la réalité au plus près, au plus frémissant, au plus énigmatique, sans essayer de l’éluder ni de se rassurer.

« Ta place est ici », le poète ne nous dit rien d’autre. Mais c’est la discipline la plus exigeante, la plus féconde, pour nous qui ne cessons de fuir le réel dans un monde virtuel ou chimérique.

« Le moindre témoignage écrit arraché au désespoir nie le désespoir. Ne fût-ce qu’un instant : cet instant est souverain. » La conscience aiguë du réel que donne l’écriture porte en elle-même une forme de salut.

En cela l’éthique poétique de Pierre Dhainaut rejoint profondément l’expérience de Rilke. Hiersein ist herrlich, écrit le poète de Duino dans sa septième Élégie. « Être ici est magnifique. » Quel que soit cet ici. Même celui de la peine et de l’angoisse

♦♦♦   Lire l’article de Jean-Marie Corbusier

     Coll. Les Cahiers d'Arfuyen  –  2021  –  ISBN 978-2-845-90306-7  – 12 €

Journal de Baden

Préface d’Yves Leclair

Nicolas Dieterlé s’est donné la mort en l’an 2000 sans avoir publié aucune de ses œuvres ni exposé aucun de ses tableaux. Tout était prêt cependant et n’attendait que de voir le jour. Les Éditions Arfuyen ont pris en charge dès 2004 de publier l’ensemble de cette œuvre littéraire.

La parution de L’Aile pourpre en 2004 en a été la première révélation. Deux volumes ont suivi : Ici pépie le cœur de l’oiseau-mouche, en 2008, et Afrique et autres récits, en 2013, marqués par un même regard tout à la fois joyeux et voilé d’une étrange mélancolie. Un beau numéro spécial de la revue Diérèse paru en 2013 a marqué l’importance de cette œuvre à nulle autre pareille.

La tonalité de Dieterlé est marquée à la fois par l’étrangeté et la grâce du romantisme de Novalis  et par la puissance et la menace de l’Afrique noire où il a vécu son enfance. De ce mélange unique naît un monde d’image neuf et frappant.

« Nicolas Dieterlé est, tout ensemble, écrit Yves Leclair dans une préface sobre et éclairante, l’enfant consolable d’une terre africaine, exotique, puissante, sensuelle et colorée, une sorte d’acrobate de la joie divine à la manière d’un Chagall et, tout autant, le fils prodigue du plus alchimiste des poètes romantiques allemands, ce Novalis dont il avait déjà rédigé le synopsis d’un essai à venir quand la maladie dépressive l’assiégea et lui fit mettre une fin aussi cruelle que soudaine à sa quête inachevable. »

Récits, souvenirs, promenades, méditations, sans relâche Dieterlé interroge le présent et tente d’en recueillir la voix. Cinq mouvements constituent cet ensemble : le « Journal de Baden », écrit non loin de cette Forêt-Noire si chère aux grands Romantiques allemands que Dieterlé aimait tant, « Mélancolie », « Parmi les bris de la matière », « 30 fragments » et « Les oiseaux ». En couverture et en frontispice, deux images de Nicolas Dieterlé.

« Notre joie la plus pure, écrit Dieterlé dans ce Journal de Baden, est dans l’oubli et la transparence. Toutes les autres joies sont des joies mélangées. » Dans la contemplation d’un oiseau ou d’un arbre, c’est une lumière qui nous saisit ; ou, dans un rêve, telle révélation qui s’impose à nous ; ou, dans la rencontre, ces instants où l’amour nous ouvre à une éternité…

Dieterlé, par sa sensibilité extrême, a éprouvé mieux que quiconque la catastrophe écologique et spirituelle qui allait s’ouvrir avec le nouveau millénaire.

 Coll. Les Vies imaginaires – 180 p. – 2021 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90308-1

Ainsi parlait Marcel Proust

Textes choisis et présentés par Gérard Pfister

Marcel Proust (1871-1922) semble s’imposer aujourd’hui comme le plus grand écrivain du XXe siècle.  Au-delà même, il tend à devenir la figure par excellence de l’écrivain, à travers une œuvre totale qui résume à elle seule toute la littérature. Proust est à lui seul, a-t-on dit, toute la littérature comme Bach est à lui seul toute la musique. On trouve en son œuvre toute la modernité, et toute la tradition classique.

On sait le goût qu’il avait des moralistes comme Pascal, La Rochefoucauld ou La Bruyère. Bernard de Fallois, l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Proust, a publié dans son Introduction à la Recherche du temps perdu un large choix de maximes et de pensées de Proust,  qui atteste qu’il est aussi, dans la concision et la lucidité, le parfait continuateur des moralistes du Grand Siècle.

Au reste voulait-il vraiment écrire un roman ?  « J’ai trouvé plus probe et plus délicat comme artiste, écrit-il à Jacques Rivière en 1914, de ne pas laisser voir, de ne pas annoncer, que c’était justement à la recherche de la Vérité que je partais, ni en quoi elle consistait pour moi […]  Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de vie comprises, que ma pensée se dévoilera. »

A travers l’imposante masse de l’œuvre de maturité, des textes de jeunesse et de la correspondance, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs : des « leçons de vie » et plus largement une « pensée ». « Au fond, notait Proust en 1909, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est. »

Quelle sont les sources de cette pensée ? On s’en tient souvent à son lien familial avec Bergson, c’est oublier qu’il a suivi lui-même des études de philosophie à la Sorbonne et que, admirateur de Wagner, il s’est également passionné, comme le montre la préface du présent volume, pour la philosophie allemande, de Schelling à Schopenhauer.  

     Coll. Ainsi parlait – 192 p. – 2021 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90305-0

Ainsi parlait Blaise Pascal

Pascal est un génie précoce à la manière de Mozart, universel à la manière d’Einstein, charismatique à la manière de Stephen Hawking. Ses fameuses Pensées sont une œuvre d’une puissance inégalée : le « nez de Cléopâtre », le « roseau pensant », les « deux infinis », le « pari », le « divertissement », autant de thèmes qui sont passés de cette œuvre dans le domaine public. Ses Lettres, ses écrits polémiques, les préfaces de ses traités scientifiques, qui pourtant les connaît ? Qui connaît l’homme, généreux, angoissé, libre ?

Spécialiste de Pascal, traducteur de l’hébreu (notamment Rachel chez Arfuyen) et du grec, Bernard Grasset nous guide dans cette œuvre diverse et fascinante.  « Pascal, écrit Bernard Grasset, un scientifique devenu mystique, un contempteur des philosophes et des poètes devenu maître de sagesse et artiste souverain du langage. Chez lui tout nous étonne et nous fascine, tout nous conduit hors des sentiers convenus. »

Pascal est une des figures les plus originales et géniales de la littérature française. Ses Pensées sont parmi les textes les plus cités, souvent de travers. Mais qui connaît ses autres écrits : ses lettres mais aussi ses textes scientifiques, spirituels, philosophiques ou polémiques ?

Selon l’esprit de la collection Ainsi parlait, ce petit ouvrage vise à faire découvrir de manière facile et agréable l’ensemble des facettes de ce véritable météore de la littérature.

Un homme moderne par son esprit profondément scientifique et par ses angoisses existentielles. Héritier de Montaigne et précurseur de Leopardi, Nietzsche ou Kierkegard, Pascal a une place essentielle dans la pensée européenne.

Son écriture est unique par son intensité, sa limpidité et son élégance. Homme de contrastes, Pascal allie une extrême intelligence avec une vive sensibilité, raison et émotion, esprit de géométrie et esprit de finesse.

Volontaire, esprit indépendant, il témoigna d’une longue patience dans la souffrance. Savant mathématicien, il garde le sens pratique, reste attentif au concret. Son aventure intellectuelle et spirituelle nous touche par sa liberté, sa fulgurance et son incandescence.

          Coll. Ainsi parlait – 176 p – 2020 –  978-2-845-90298-5 – 14 €

R. Mordechai Joseph Leiner (1801-1854). La liberté hassidique

La collection Les Carnets spirituels a lancé en 2011 avec Catherine Chalier une série consacrée aux maîtres du hassidisme : Kalonymus Shapiro, rabbin au Ghetto de Varsovie (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), Le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926).

Ce 5e volume est consacré à Rabbi Mordechai Joseph Leiner (1856-1926), qui fut un temps disciple du fameux Rabbi de Kotzk. 

Rabbi Leiner est, dit-on, celui qui a le mieux compris la spiritualité du Baal Chem Tov (1698-1760), fondateur du hassidisme. Sa méditation est centre sur le problème de la violence et du libre-arbitre. D’où le sous-titre : La Liberté hassidique.

Son livre unique, Les Eaux de Siloé, écrit en hébreu, recueille les homélies qu’il a prononcées en Yiddich.  Catherine Chalier, grande spécialiste de la tradition hassidique, en donne une traduction et une présentation lumineuses.

Comme le Baal Chem Tov, fondateur du hassidisme, un siècle avant lui, Rabbi Leiner cherche à penser comment l’âme humaine peut parvenir à se réconcilier avec sa source divine. C’est pour lui l’essentiel face à la violence qui prévaut en ce monde.

Son livre, dont certains jugèrent les audaces  hérétiques, est le premier livre hassidique publié sans les approbations traditionnelles. De quel ordre est la rivalité entre les deux fils de Jacob, Juda et Joseph ? Juda, porte une pure grâce à la « racine de sa vie » : il reçoit la révélation de toujours « regarder vers l’Éternel ». Joseph, atteste au contraire de la primauté absolue de la Loi (halakha). Comme Juda, R. Leiner propose une approche individualiste de la spiritualité.

Selon lui, Dieu reste absent pour la plupart des humains, qui ne sont jamais directement éclairés par Lui ; mais il est présent aussi, car la Torah et les rites restent un guide sûr pour vivre en ce monde-ci sans avoir à faire des choix. Ne plus ressentir le besoin de la Loi ne dispense donc pas de la nécessité de lui rester fidèle. Le risque est de se faire des illusions sur l’illumination dont on jouit.

L’assassinat de Rabbi Mordechai Joseph Eleazar de Radzyn, dernier descendant de Rabbi Leiner, bouleversa les juifs du Ghetto de Varsovie. R. Leiner n’a jamais soutenu que la malignité humaine est voulue par Dieu. Il enseigne qu’unir sa volonté propre à la Sienne et pressentir sa puissance au plus secret de soi constitue la voie d’une libération de ses illusions sur Lui, sur soi et sur le monde. C’est très différent.

      Coll. Les Carnets spirituels – 144 p – 2019 –  978-2-845-90299-2 – 14 €

La folle de la porte à côté

La pazza della porta accanto

Traduit de l’italien par Monique Baccelli – Préface de Gérard Pfister

Alda Merini (1931-2009) est l’une des écrivaines italiennes les plus singulières et les plus aimées. Son œuvre de prosatrice et de poète est immense. Son destin de marginale et de rebelle a autant suscité le scandale que la sympathie.

La folle de la porte à côté est l’un de ses livres les plus représentatifs. Mêlant fiction, souvenirs et réflexions, c’est un récit extravagant où la Merini expose en toute candeur – et malice – sa vie désordonnée.

Cette « Folle de la porte à côté » dont nous parle l’auteur, qui est-ce ? « Pour moi, dit Alda Merini, c’est ma voisine. Pour elle, la folle c’est moi, comme pour tous les habitants du Naviglio [son quartier à Milan] et de mon immeuble. »

Alda Merini a vécu toute sa vie avec la folie, « une sereine vie commune avec la folie », dit-elle. « La folie est l’une des choses les plus sacrées qui existent sur terre. C’est un parcours de douleur purificateur, une souffrance comme quintessence de la logique. » Toute sa vie, Alda Merini a vécu dans la marginalité et l’indigence. Assumant une sexualité débridée, mère de quatre filles dont elle ne s’est pas occupée, vivant dans la rue et les cafés autant que chez elle, elle a tiré de cette vie une œuvre unique, inouïe qui lui a valu sur le tard l’admiration et l’affection de tous les Italiens.

Clocharde géniale, innocente provocatrice, elle livre dans cette Folle de la porte à côté une auto-biographie fantasmée et lucide, follement roma-nesque et, en dépit de tout, profondément joyeuse.

« Titano s’y connaissait en femmes et il disait partout que j’avais une peau sobre et veloutée. En fait c’était vrai. L’hibernation hospitalière avait maintenu en vie certaines veinules légèrement diaphanes, à peine esquissées. » Il y a dans tout ce qu’écrit Alda Merini une spontanéité qui saisit le lecteur par une sorte d’évidence et d’étrangeté.

Le long entretien qui suit La folle de la porte à côté permet de comprendre la personnalité complexe et attachante de cette femme délirante et hyperlucide.

La traductrice de ce texte dérangeant et truculent, Monique Baccelli a traduit les plus grands écrivains italiens, d’Italo Svevo à Cristina Campo.

♦♦♦   Lire l’article de Christian Travaux

Coll. Les Vies imaginaires – 2020 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90317-3

Passage des embellies

suivi de Thanks – en couverture image de Marie Alloy

Jean-Pierre Vidal est un écrivain rare et exigeant qui n’a publié en 30 ans que cinq livres, essentiellement en prose :  Feu d’épines (1993), La Fin de l’attente (1995), Du corps à la ligne (2000), Vie sans origine (2003) et Exercice de l’adieu (2018). C’est la première fois qu’il est publié aux Éditions  Arfuyen. Ce sixième ouvrage, où se mêlent esquisses autobiographiques, contemplations de la nature et méditations sur l’art, est marqué par le même ton unique, de toute son œuvre fait de pudeur et d’ironie.

Jean Pierre Vidal est l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Philippe Jaccottet à qui il a consacré un livre (Philippe Jaccottet, 1989) et dont il a édité pour Gallimard deux ensembles de textes : Une transaction secrète (1987) et Écrits pour papier journal (1994). Jean Pierre Vidal prépare avec sa compagne  Marie Alloy un ouvrage de la collection Ainsi parlait qui paraîtra à l’automne de  l’an prochain.

« Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucune écriture plus intime que celle-ci, et cependant si finement passée au tamis de la mémoire et de l’écriture que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Les proses se répondent, s’annulent, créant comme un vertige. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. »

Constitué de courtes proses, Passage des embellies est construit en 7 parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ils déterminent un vaste espace de contemplation qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma.

La suite intitulée Thanks comprend 23 poèmes. Citons les vers reproduits en 4e de couverture : « Qui fut aimé par la lumière / garde en lui / au plus profond de son ombre / s’il consent à ces ténèbres / garde en lui / préservée par l’ombre même / l’amande de la lumière une »

♦♦♦ Lire l’article de Patrick Corneau

Coll. Les Cahiers d'Arfuyen – 2020 – 13 euros – ISBN 2-978-845-90301-2

Un printemps à Hongo

Traduit du japonais par Alain Gouvret – Préface de Paul Decottignies

PRIX CLARENS DU JOURNAL INTIME 2020

Les Éditions Arfuyen ont commencé de publier Takuboku dès 1979. Après de nombreuses rééditions, trois volumes de poésie bilingues sont à leur catalogue : Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées (2017), Le Jouet triste (2016) et L’Amour de moi (2003). Depuis longtemps en projet, voici, grâce à Alain Gouvret et William English, la traduction d’un texte en prose essentiel : le fameux « Journal en romaji » tenu par Takuboku en 1909.

Poète de la jeunesse et de la révolte, Takuboku a une tonalité unique dans la littérature japonaise, faite de liberté, de crudité et d’une déconcertante innocence. Mort à 26 ans, Takuboku est considéré comme le Rimbaud japonais. Véritable mythe dans son pays, il est le personnage principal d’un célèbre manga de Jiro Taniguchi.

De juin 1907 à avril 1908, Takuboku a vécu dans les brumes d’Hokkaïdo, la grande île du nord, les pires moments de sa vie. Malade et sans le sou, il décide cependant d’aller accomplir à Tokyo son destin littéraire. Ce n’est qu’en mars 1909 qu’il trouve enfin un poste de correcteur au grand quotidien Asahi.

Le 7 avril 1909, il commence l’écriture du « Journal en caractères latins », texte unique dans l’histoire de la littérature japonaise. Marqué par ses échecs, le jeune homme de 23 ans joue son va-tout. Pour briser le vieux moule de la littérature japonaise et se permettre de tout dire, il tente une expérience singulière : substituer aux caractères japonais les caractères latins. C’est une totale libération.

Ses besoins sexuels, ses sautes d’humeurs, ses lâchetés, ses contradictions, il les aborde en entomologiste, comme s’il s’agissait d’un autre : « Je suis une personne née individualiste. Le temps passé avec d’autres me semble toujours vide, sauf quand on le passe à se battre » (11 avril). Même terrible lucidité dans son regard sur la société : « Le système matrimonial actuel – tous les systèmes sociaux – pleins d’absurdités ! Pourquoi devrais-je être enchaîné à cause de mes parents, de ma femme, de mon enfant ? Pourquoi mes parents, ma femme, mon enfant devraient-ils être sacrifiés pour moi ? » (15 avril).

La voix de ce Journal est la même que celle de ses plus beaux tankas, immédiatement reconnaissable dans son immense compassion et sa profonde autodérision. Ce Journal si étrange, si difficile à traduire, le voici enfin disponible au public francophone.

♦♦♦ Lire l’article de Kevin Dio (Comaujapon)

Coll. Les Vies imaginaires – 2020 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90304-3

Ainsi parlait André Suarès

Textes choisis et présentés par Antoine de Rosny

André Suarès est l’une des figures majeures de la littérature française du XXe siècle. Au même rang que les Claudel, Gide ou Valéry. Il a exercé une forte influence sur des écrivains comme Malraux, Blanchot ou Bonnefoy,

Son œuvre est très vaste et d’une écriture admirablement ciselée. D’une famille juive d’ascendance portugaise, il est profondément cosmopolite et particulièrement attentif à tous les risques de dérives totalitaires et antisémites. Profond analyste des hommes, ses fulgurantes intuitions en font un prophète des temps à venir.

Antoine de Rosny est l’un des meilleurs spécialistes actuels de l’œuvre de Suarès. Il a publié récemment La Culture classique d’André Suarès (Garnier, 2019) et Vues sur l’antiquité (Champion, 2020).

Suarès est l’égal des plus grands, mais qui connaît son œuvre hormis les lettrés ? Déjà Gide s’étonnait que cette œuvre, si vaste et si puissante, soit si peu lue : « Nos arrière-neveux s’étonneront du silence que notre époque a su garder ou faire autour de Suarès. » Mais Malraux le proclamait hautement : « Pour nous, au lendemain de la guerre, les trois grands écrivains français, c’étaient Claudel, Gide et Suarès. »

L’œuvre de Suarès, il faut le rappeler, est considérable : plus de 100 ouvrages, d’innombrables articles de revue, une monumentale correspondance avec les plus grands écrivains. Ses carnets inédits, conservés à la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, ne comptent pas moins de vingt mille pages.

Suarès, c’est, dès le premier abord, un style étincelant. Son écriture est incisive, dense, élégante, à l’image du latin des meilleurs auteurs ou du français d’un Pascal ou La Rochefoucauld. Musicien dans l’âme, amateur passionné de peinture et d’architecture italienne, il applique à sa prose une même exigence de clarté et d’harmonie.

Mais c’est aussi et surtout une pensée d’une lucidité et d’une liberté incomparables. En cela digne descendant de Montaigne. Face aux tentations totalitaires, il ne transige jamais. Contre les vastes empires, il exalte le rayonnement des petites nations comme Athènes, Florence ou la France.

Suarès ? Une sorte de Zweig français, excellant dans les portraits, les réflexions, les voyages – mais pétri de la lumière et des parfums de la Méditerranée.

Coll. Ainsi parlait – 176 p. – 2020 – 14 euros – ISBN 978-2-845-90303-6

La Petite Chambre qui donnait sur la potence

Katz

Traduit de l’allemand par Jean-Louis Spieser. Préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg

C’est en juin 1915 que Nathan Katz est interné au camp de prisonniers de Nijni-Novgorod. Comme Etty Hillesum au camp de Westerbork, il écrit ce qu’il voit. Les paysages grandioses de la plaine russe en hiver. Mais aussi, sous forme de courtes nouvelles, des portraits : un camarade de détention, une infirmière…

Cela aurait pu n’être que le témoignage d’un soldat prisonnier de guerre en Russie de juin 1915 à août 1916. Mais c’est le premier livre de Nathan Katz et il préfigure déjà toute son œuvre. Autodidacte passionné de littérature, jeté dans la guerre et blessé à 21 ans, il passe tout le temps de sa captivité à une seule chose : travailler sur lui-même. Et ce travail est avant tout, comme le proclame le sous-titre du livre, Un combat pour la joie de vivre : « J’aimerais bien savoir, écrit-il, qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs certes, mais où le soleil brille dans la cour.» Ne croirait-on pas lire le journal d’Etty Hillesum au camp de Westerbork ?

Écrit en langue allemande (l’Alsace était annexé au Reich depuis la défaite de 1870), Das Galgenstüblein raconte le devenir d’une conscience qui, jetée dans la mêlée d’une guerre, parvient à se former et à se dépasser en se hissant à l’universel. « Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre littéraire, écrit Jean-Paul Sorg dans sa préface. C’est mieux que cela ! C’est une confession singulière, à nulle autre pareille, qui prend place doucement – à pas de colombe – dans le champ de la littérature spirituelle mondiale, cent ans après sa première édition. »

Arfuyen a publié la quasi-totalité de l’œuvre de Katz, découverte grâce à Guillevic, et récemment encore Annele Balthasar, Prix Nathan Katz 2018. Le présent ouvrage, écrit en allemand est le premier livre écrit par Nathan Katz. C’est aussi un précieux document sur les camps de prisonniers en Russie durant la Grande Guerre.

Ayant vraiment commencé d’écrire en français en 1945, l’Alsace, région riche et centrale de l’Europe, possède une littérature de premier plan en langues allemande et alémanique. Compte tenu des événements de 1940-1945, ce patrimoine n’a pas réédité en langue originale ni traduit en français.

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, Katz est l’un des plus grands auteurs de l’Alsace au xxe s. par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité.

♦♦♦ Voir les articles de Patrick Corneau  et Pierre Tanguy

Coll. Les Vies Imaginaires – 168 p. – 2020 – ISBN 978-2-845-90297-8 – 16 €