Une amitié sans faille

Issue d’un milieu très modeste et entravée par un cheminement très difficile, Camille Rondier a beaucoup écrit, mais n’a publié jusqu’à ce jour qu’un seul roman. Elle possède cependant une qualité d’écriture remarquable – quelque part entre Duras et Ernaux – qui s’impose d’emblée au lecteur.

Une amitié sans faille campe le face-à-face ambigu entre une femme brillante et insaisissable, Cécile Rinaldi, et un narrateur (ou une narratrice, car la romancière a pris grand soin de gommer dans ce personnage toute référence de genre) fasciné, passionné. D’un sentiment qui lui fait peur tant il risque de bouleverser la sorte d’amitié qui les unit. On songe à La Prisonnière de Proust ou à l’Orlando de Woolf.

« Je suis une parvenue de la culture. On exigera toujours de moi des preuves. Pourquoi faut-il que j’aie à plaider constamment non-coupable ? » Cécile Rinaldi aime à appeler ses origines modestes, comme pour mieux faire valoir le chemin parcouru. Elle a désormais l’assurance que lui donne sa beauté brune et discrète, mais aussi la supériorité de son statut.

Elle sait la fascination et la crainte qu’elle exerce sur son ancien (ou ancienne ?) élève : « Je m’écoute être avec toi et mes paroles, mes intonations, mes gestes sont étudiés, ne vont pas au-delà de mon rôle. » Faut-il appeler amitié ce sentiment si fort, si trouble, qu’elle suscite ? Il y a en elle un mélange de jeu et de candeur qui met ceux qui l’aiment à la torture. Comme si elle attendait qu’apparaisse la faille…

L’écriture limpide de Camille Rondier excelle à décrire la délicatesse, l’inquiétude, l’ambiguïté des relations entre les êtres. « “Pourquoi m’aime-t-on ?” m’avais-tu demandé un jour à brûle-pourpoint. » Dans ce face-à-face avec la personnalité lisse et complexe de Cécile, le narrateur éprouve comme un vertige : « J’ai le sentiment angoissant de ne m’inscrire nulle part, de ne m’enraciner dans rien, d’être moins nécessaire qu’un galet qu’érode la marée. »

De nombreuses allusions littéraires permettent de comprendre de quelle magie st faite ce roman, héritier de La Princesse de Clèves et d’Orlando, de La Prisonnière et de La Nausée. « Ta poitrine se soulève et tu soupires : chaque mot est à sa place, pas un nemanque, aucun n’est en surnombre.»