Horace

Horace est né en 65 av. J.-C. à Venouse, entre Naples et Bari. Esclave, son père venait d’être affranchi. Vers 55 av. J.-C., celui-ci trouve à Rome un emploi dans l’admini-stration des ventes publiques. Il s’efforce de lui donner l’éducation la plus soignée, ce dont Horace lui sera très reconnaissant: « Dès mon enfance il osa me porter à Rome, afin d’y apprendre tout ce que le chevalier et le sénateur font enseigner à leurs fils. » Il se rend même à Athènes pour parfaire ses études.

En 44 av. J.-C., César est assassiné. Brutus arrive en Grèce pour lever une armée. Horace s’y enrôle. Mais Brutus bientôt vaincu par Octave, se suicide. En 41 av. J.-C., une amnistie est proclamée en faveur des vaincus. Horace peut revenir en Italie. Avec l’argent qu’il lui reste, il achète une charge de secrétaire du questeur (responsable des finances de l’État), qu’il conservera tout au long de sa vie.

Il compose ses premières Satires et se lie d’une durable amitié avec son aîné Virgile, qui le présente à Mécène, proche d’Octave. Mécène restera lui aussi pour Horace un véritable ami. C’est lui qui lui offre cette villa de Tibur (Tivoli) qui sera son havre de paix. En 27 av. J.-C., Octave reçoit du Sénat les titres d’Augustus, Princeps et Imperator. Horace célèbre le retour de la paix et les succès d’Auguste.

En 19 av. J.-C., Virgile, de retour de Grèce, trouve la mort à Brindisi dans des circonstances peu claires. Horace lui succède comme « poète-lauréat ». Auguste lui propose aussi de devenir son secrétaire particulier. Malgré son refus, Auguste continue de lui passer commande de poèmes pour des célébrations officielles. Horace se retire de plus en plus dans sa villa de Tibur. Lorsqu’il meurt en 8 av. J.-C., Mécène écrit à Auguste : « Souviens-toi d’Horace comme de moi. » Mais le poète meurt brutalement, lui aussi, 59 jours plus tard, à 57 ans.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

Ainsi parlait Horace

Vladimir Galpérine

Vladimir Galpérine est né en 1988 à Paris. D’emblée, il a eu à porter l’héritage de deux familles aussi différentes que possible, mais toutes deux profondément marquées par la passion des livres et de la musique.

Du côté de la mère, c’est un monde proustien, très parisien, mais aussi la poésie et la Bretagne. Sa mère (Élise Galpérine), juriste spécialisée dans les droits artistiques, a publié trois romans. Du côté du père, c’est l’omniprésence de la musique, la philosophie, la prégnance de la lointaine Russie et de la culture juive. Son grand-père paternel, qui était sur la liste du Vél’ d’Hiv, a dû se cacher durant toute la guerre. C’est aussi par sa grand-mère paternelle, Marie-Claire Galpérine, petite-fille de Léon Bloy et fille du grand organiste Édouard Souberbielle, qu’il a été marqué : philosophe, helléniste, elle était spécialiste du néoplatonisme.

La vie de Vladimir Galpérine a été placée ainsi dès le début sous le signe de la musique. Son père, Alexis Galpérine, violoniste virtuose, est dédicataire et créateur de grandes œuvres de la musique contemporaine, d’Olivier Greif à Paul Méfano. Il a lui-même étudié le piano au conservatoire jusqu’à ses 18 ans. Après des études secondaires chaotiques, Vladimir Galpérine s’est orienté sans conviction vers le droit et le journalisme, puis a exercé toutes sortes de métiers, de la télévision à la vente de produits informatiques.

N’oublie pas de regarder le ciel

N’oublie pas de regarder le ciel

Ce qui classe tout de suite un écrivain, c’est sa langue :  il y a ici un ton, une parole juste et parfaitement contemporaine, dont la force s’impose immédiatement au lecteur comme une évidence. Pour un romancier, ce qui compte, c’est aussi la capacité de saisir son époque, dans ses contrastes et ses singularités. C’est là qu’excellent, par exemple, Michel Houellebecq ou Emmanuel Carrère. Et c’est la prouesse de Vladimir Galpérine de nous montrer la société d’aujourd’hui avec un regard lucide et implacable, mais aussi avec ironie et compassion. Mais l’essentiel, c’est le plaisir de lecture que donne ce livre. Plus que le témoignage d’une génération perdue, c’est portrait d’un monde en désarroi, pris de vertige et fasciné par sa chute, comme par une sorte de spectacle, puisque, aujourd’hui, tout est spectacle.

Ce livre est le premier roman de Vladimir Galpérine. Et d’emblée un coup de maître. Un ton âpre et drôle à la fois, qui vous prend d’un bout à l’autre du roman. Toute la société d’aujourd’hui est là, avec ses angoisses, ses faiblesses, ses illusions. Le rap, la drogue, le chômage. L’omniprésence des médias, les rumeurs délirantes, le fascisme rampant. Une ambiance d’avant-guerre. Tout est là, et pourtant c’est un pur roman, une jouissance de lecture. Portée par une langue spontanée, vive et forte, emportée par un puissant vent d’ironie et d’extravagance.

Des lieux, des voix, des personnages, pour lesquels on se sent pris d’une immense tendresse. Mais aussi de savoureux morceaux de bravoure comme le voyage à Saint-Malo, la rencontre avec le voisin de palier Moussa ou le grand meeting d’Éric Zemmour au Trocadéro. Que faire face à tout cela ? Avant tout, garder sa lucidité, ne pas se laisser dévorer. La première phrase du roman explique son titre étrange et marquant : «“N’oublie pas de regarder le ciel.” C’est ce qu’elle m’a dit avant d’y aller… déjà trois fois qu’on faisait son extrême-onction, le truc de superstitieux, là… elle y croyait dur. Moi ? Prudent comme d’habitude, craintif… Mon frère regardait son portable, peut-être qu’il jouait… »

Janvier 2026

George Orwell partage avec Franz Kafka cette singularité d’être sans doute davantage connu par l’adjectif dérivé de son patronyme que par son œuvre. […] Parmi ceux qui utilisent à tout propos « kafkaïen » ou «orwellien », combien ont lu Le Procès et La Métamorphose, ou bien 1984 et La Ferme des animaux ? Ne parlons même pas d’Amerika pour le premier ou du Quai de Wigan pour le second. Orwell possède de surcroît une autre particularité, celle d’avoir donné naissance à un autre terme passé dans le langage courant : newspeak ou « novlangue » […]

Si les formes multiples du totalitarisme et la manipulation du langage constituent bel et bien deux axes essentiels de la pensée politique d’Orwell, il serait erroné de les y réduire. Comme d’y réduire son œuvre littéraire, au risque d’appauvrir et de figer l’une et l’autre. […] Sans doute range-t-on trop hâtivement – et à tort – 1984 dans le genre dystopique, quand Orwell parle explicitement d’une satire qui, selon Tzvetan Todorov, fait figure de « grammaire de la peur politique ». Le terme de satire à son importance chez ce fin lecteur de Jonathan Swift, pour qui Les Voyages de Gulliver est un livre inépuisable, qu’il ne cesse de relire depuis ses huit ans. […]

Orwell démontre la capacité qu’a la langue de faire et défaire le monde. Il partage avec Swift et d’autres une forme intransigeante de lucidité, ainsi qu’il le dit : « Ce qui fait que les gens de mon espèce comprennent mieux la situation que les prétendus experts, ce n’est pas le talent de prédire des événements spécifiques, mais bien la capacité de saisir dans quelle sorte de monde nous vivons. » Il dénonce, avec une verve tantôt satirique tantôt polémique, l’éviction et la pétrification du langage qui, inéluctablement, conduit à un appauvrissement de notre perception du réel. […]

Si Orwell ne sépare jamais littérature et morale, il redoute son instrumentalisation au service de l’idéologie. Car pour lui, la littérature est l’espace même de la pensée individuelle, ce qui en fait l’une des cibles privilégiées de toutes les formes – ouvertes ou larvées, politiques, religieuses, idéologiques ou morales – de totalitarisme. Dans son célèbre essai The Prevention of Literature (1946), il ne dit pas autre chose : « Là où règne une orthodoxie politique rigide, une vraie littérature ne peut exister. » […]

La guerre d’Espagne, pour laquelle il s’était porté volontaire avec sa première épouse, Eileen, fut pour lui à la fois une révélation politique, une épreuve physique et un choc moral irréversible. Il y a vécu ce que peu d’intellectuels de son temps ont osé affronter : la guerre, la révolution et la trahison idéologique, les armes à la main. […] En arrivant à Barcelone, il découvre un monde où la hiérarchie semble suspendue, où les serveurs refusent les pourboires, où les soldats le tutoient, où les uniformes sont supprimés. […]

Mais il déchante très vite quand les premiers combats opposant les anarchistes et le POUM à la garde civile contrôlée par les communistes éclatent, ce qu’il appelle la « sale guerre dans la guerre ». Le Parti communiste, soutenu par l’URSS, commence à démonter systématiquement les structures révolutionnaires, à imposer une discipline verticale, à désarmer les milices ouvrières. Des militants du POUM sont arrêtés, torturés, accusés de trahison. La propagande communiste les présente comme des agents de Franco. Orwell, visé lui-même par un mandat d’arrêt, doit fuir clandestinement l’Espagne avec sa femme. […]

Désormais, Orwell ne croira plus en aucune forme de pouvoir centralisé. Il se méfiera des partis, des bureaucraties, des vérités officielles. À son retour, il n’aura de cesse de dénoncer la manipulation idéologique : La Ferme des animaux naît de la trahison du rêve révolutionnaire, et 1984 de l’expérience de la falsification des faits. Car ce qu’il a vu en Espagne, c’est que le mensonge peut se déguiser en vertu, que la vérité peut devenir illégale et que le langage est le premier champ de bataille du pouvoir. […] Quand il cherche à témoigner de ce qu’il a vu, les portes se referment. Il est en butte à la conspiration du silence et à la calomnie, « efficacement organisée par les commissaires du Komintern et tous leurs auxiliaires bénévoles de la gauche ». […]

Dans Pourquoi j’écris (1946), Orwell affirme : « Tout ce que j’ai écrit depuis 1936 l’a été, directement ou indirectement, contre le totalitarisme et pour le socialisme démocratique tel que je le conçois. » […] Le socialisme d’Orwell n’est pas dogmatique mais construit sur une expérience vécue, qui est celle de la pauvreté, de la guerre et de l’injustice sociale. De Dans la dèche à Paris et à Londres à Hommage à la Catalogne, toute son œuvre est traversée par la solidarité avec les humiliés et par une haine active de la domination, qu’elle soit capitaliste, coloniale ou bureaucratique. […]

Ce qu’il constate également, c’est ce que la machine fait à l’homme. Il perçoit ce totalitarisme technologique qui est en train de se mettre en place. Dans un essai paru dans Polemic en mai 1946, il décrit cet autre futur qui est en marche : « Les nouvelles sociétés managériales ne consisteront pas en une mosaïque de petits états indépendants, mais en grandes superpuissances, groupées autour des principaux centres industriels en Europe, en Asie et en Amérique. […] Chaque société sera hiérarchique, avec une aristocratie fondée sur le talent au sommet et une masse de semi-esclaves à la base. » […]

Il déplore que « l’horreur instinctive que tous les gens dotés de sensibilité éprouvent devant la mécanisation progressive de la vie » soit méprisée comme « un simple archaïsme sentimental ». Mais cela participe de cette «haine du passé qui est le trait fondamental de toute la psychologie progressiste ». Orwell lui oppose la common decency, une morale élémentaire partagée par les gens simples, qui n’est pas écrite, ne repose sur aucune idéologie, mais est profondément ancrée dans le quotidien. […] La common decency, c’est ce qui subsiste en l’absence de règles imposées : un fond de bonté, ou du moins de retenue, qui n’a pas besoin d’être prescrit. […] Le socialisme n’est pas, pour lui, une théorie de l’histoire ou un projet de société total, mais la mise en œuvre politique de la décence commune, autrement dit une organisation sociale qui permettrait aux valeurs ordinaires de prospérer, au lieu d’être écrasées par l’exploitation ou le cynisme.

C’est la raison pour laquelle il rejette à la fois le capitalisme, qui détruit la solidarité par l’individualisme économique, et le totalitarisme stalinien, qui écrase la spontanéité morale au nom d’une vérité d’État. Dans les deux cas, c’est la même chose qui est détruite : la part humaine, irréductible, du jugement moral personnel. «Ce refus des catégories abstraites et des masques idéologiques, cette volonté de retrouver le visage de notre commune humanité, même dans ses incarnations les plus singulières, les plus déconcertantes ou les plus odieuses, fondent l’humanisme d’Orwell », écrit Simon Leys.

Décembre 2025

Pour leur 50e anniversaire, les éditions Arfuyen ont publié cette année un ensemble d’ouvrages particulièrement riche et varié. La nouvelle collection « Le Rouge & le Noir », consacrée aux romans et aux nouvelles, y a pris une place importante, avec six nouveautés.

À compter du 1er janvier 2026, le Comité éditorial s’élargira à deux nouveaux membres : Anne et Gérard Pfister seront rejoints par Cécile A. Holdban et Thierry Gillybœuf, avec qui les Éditions ont déjà établi depuis de longues années une excellente collaboration dans de nombreuses collections. Dès le 1er janvier 2027, ils assureront la direction des deux collections consacrées à la poésie française (« Les Cahiers d’Arfuyen ») et à la poésie étrangère bilingue (« Neige »). Ils reprendront de même, dans le cours des années suivantes, la responsabilité des autres collections.

Nous nous réjouissons que, grâce à eux, les Éditions s’enrichissent de compétences et de sensibilités nouvelles et puissent entrer dans leur deuxième demi-siècle avec des atouts renforcés. Car, il ne faut pas se le cacher, la situation de l’édition littéraire est de plus en plus difficile tant du fait de l’évolution du lectorat que de la surproduction chronique de nouveautés. Dans ce paysage, les petites structures, moins rigides et moins coûteuses, disposent paradoxalement d’un certain avantage concurrentiel, pourvu qu’elles parviennent à disposer d’un large catalogue et d’une image de qualité.

La cause n’est donc pas perdue et mérite de toutes façons qu’on se batte pour la défendre. On ne peut imaginer que les plus grandes œuvres sur lesquelles se sont construites notre culture et notre sensibilité cessent totalement d’être lues pour se trouver reléguées au magasin des antiquités, pour le seul usage de l’Université. C’est pourtant bien ce qui est en train de se passer. Qui lit aujourd’hui Platon, Shakespeare, Pascal ou Goethe ? La collection « Ainsi parlait » a été créée pour que les plus grands écrivains et penseurs de notre patrimoine puissent continuer de nous nourrir.

Car, si ces œuvres qui sont les fondations mêmes de notre littérature, ne sont plus lues, il y a fort à craindre que, sans que nous y prenions garde, celle-ci ne soit rapidement remplacée par la « fast literature ». N’est-ce pas déjà en vérité ce à quoi nous assistons? D’un côté, une industrie en quête de forts tirages commercialise à grand renfort de marketing des sortes de « burgers » littéraires riches en graisse et pauvres en vitamines. De l’autre, des auteurs en peine de reconnaissance multiplient jusqu’à l’absurde des genres de « selfies » littéraires dépourvus de toute véritable écriture, oubliant qu’à 14 ans Rimbaud le « voyant », le « rebelle », était aussi capable de remporter le premier prix de vers latins au Concours académique.

Nous consacrons cette dernière lettre de l’année à présenter les vingt nouveautés que nous avons publiées en 2025. Les fêtes de fin d’année sont l’occasion d’offrir des livres, et nous espérons que vous trouverez dans cette liste – ou plus largement sur notre site editionsarfuyen.com – de bonnes idées. Nos livres sont distribués par Sodis-Gallimard et peuvent donc être facilement trouvés, ou commandés, en librairie.

Nous vous souhaitons de bonnes fêtes de fin d’année et une heureuse année nouvelle, entourée d’excellents livres.

NOVEMBRE 2025

Après avoir publié en mars 2024 Un été en montagne, d’Elizabeth von Arnim, les éditions Arfuyen publient aujourd’hui un de ses romans les plus étonnants et les plus réussis : L’Éclatante Beauté de Sally Ou : Comment la simple beauté d’une jeune femme peut semer le chaos dans une société puritaine et patriarcale… pour le plus grand plaisir de la romancière, observatrice impitoyable et narquoise de ses contemporains, et pour notre plus grand amusement à présent encore. Plutôt que de tenter de présenter ce nouveau livre, nous citerons ici son début. Car, chez Elizabeth von Arnim, tout tient à une écriture, à un ton fait de liberté et de lucidité. Quelques lignes, et on entend une voix, toute simple et comme familière, mais pleine de charme et d’ironie.  Écoutons-là commencer son histoire :

Mr. Pinner était un homme qui craignait Dieu et redoutait toute chose – sauf la respectabilité. Il avait épousé Mrs. Pinner alors qu’ils étaient tous deux âgés de 20 ans et avait réalisé, dix ans après, que si cela avait été à refaire, il s’en serait abstenu. Car Mrs. Pinner présentait plusieurs inconvénients. Le premier était qu’elle aimait se quereller, et Mr. Pinner, qui chérissait la paix par-dessus tout, se trouvait contraint de se quereller à son tour. Le deuxième résidait dans son apparente incapacité à avoir des enfants – ce qui privait aussi Mr. Pinner, qui les adorait, du bonheur d’en avoir. Et le troisième, qui fut longtemps le plus délicat à gérer, c’était qu’elle était extrêmement jolie.

Dans une boutique, cet atout physique constituait un problème. Il plaçait sans cesse Mr. Pinner dans des situations embarrassantes. Il semblait surtout perdurer. Les années passaient, et Mrs. Pinner restait ravissante. Mais le temps finit par faire son œuvre : vers l’âge de 35 ans, épuisée par son tempérament inquiet, par le travail en boutique aux côtés de son mari et par des corvées domestiques qu’elle assumait entièrement seule, ses charmes commencèrent enfin, par la grâce de Dieu, à se faner.

Cela soulagea profondément Mr. Pinner. Car, même si sa femme avait toujours su tenir les clients masculins à distance – par un maintien rigide, ponctué de hochements de tête contrôlés –, il n’en restait pas moins que ces clients-là étaient nettement plus nombreux que les autres, ce qui déplaisait fort à Mr. Pinner. Il trouvait hautement suspect que des messieurs, sur le chemin du retour du bureau, s’arrêtent acheter du riz alors que leurs épouses ou leurs mères l’avaient déjà acheté plus tôt dans la journée. Il y voyait quelque chose de sournois. Et lui, timide mais foncièrement honnête, ne pouvait être en paix tant que le moindre doute planait sur la moralité de ses affaires. Il ne s’était jamais habitué à ces achats-là, et fut soulagé lorsque la disparition progressive des charmes de sa femme entraîna celle des clients qui s’y livraient. Certes, cela représentait une perte de revenus, mais il préférait cela à l’idée de gagner de l’argent par des moyens qui, à ses yeux, frôlaient l’indécence.

À mesure que Mrs. Pinner perdait de son attrait et que les affaires ralentissaient, ils se retrouvèrent avec davantage de temps libre, et commencèrent à se coucher plus tôt. Mrs. Pinner, dont la langue ne connaissait aucun repos lorsqu’elle était éveillée et qui entraînait son mari dans d’innombrables disputes, devait bien se taire une fois endormie; et lui, prétextant vouloir réduire la facture de gaz, réussit à la convaincre d’aller au lit de plus en plus tôt. Il espérait aussi, plus fort que jamais, qu’elle puisse un jour avoir un enfant – ne serait-ce que pour l’occuper autrement que par ses querelles. […]

Ils commencèrent donc à aller se coucher à 9 h, tous les soirs – et non plus à 11 h ou minuit, comme pendant leurs épuisantes années de pleine activité. Ils passaient la journée à s’ennuyer, puis allaient au lit. Là, ils se tournaient et se retournaient, à cause de l’heure trop précoce – ou plutôt, elle se retournait, tandis que lui restait immobile, fidèle à son tempérament. Et, que ce soit dû à cette régularité nouvelle, ou à un geste de miséricorde divine, car Dieu aime les familles, voilà qu’au moment même où Mr. Pinner commençait à se dire qu’il valait mieux renoncer – car ils approchaient tous deux de la quarantaine –, Mrs. Pinner se mit soudain à faire ce qu’elle aurait dû faire vingt ans plus tôt : elle entama, l’un après l’autre, tous les changements physiques, parfaitement dans l’ordre et conformes aux précédents, qui mènent – même si Mr. Pinner eut du mal à y croire pendant des mois – à la naissance d’un enfant. Peut-être d’un garçon, ou d’une fille. Voire – c’était son espoir secret – des deux.

Ce fut une fille.

« Ce serait bien ma chance, se dit Mr. Pinner, en voyant à quel point sa femme était absorbée par le bébé, si cette gamine pouvait m’offrir enfin une planche de salut… »

Aussi avait-il l’idée de la faire baptiser Salvation, mais Mrs. Pinner s’y opposa, affirmant que ce n’était pas du tout un prénom pour une fille. Et, comme elle n’avait pas le cœur à se quereller à ce moment-là, ils trouvèrent un compromis : elle s’appellerait Salvatia.

C’est ainsi que Salvatia fut projetée dans le monde, et devint plus tard Sally. Ses parents résistèrent à l’idée qu’on l’appelle Sally, trouvant ce prénom trop commun. Leurs efforts, cependant, furent vains. Les gens étaient incorrigibles. Et l’enfant elle-même, dès qu’elle sut parler, s’obstina à dire qu’elle s’appelait Sally.

En grandissant, elle devint d’une beauté stupéfiante et ce fut bientôt la principale préoccupation des Pinner de savoir comment la cacher au mieux. Cette beauté, qui au début les remplissait de fierté, leur devint rapidement une source d’angoisse.

Edward Stachura

George Edward Stachura est né en 1937 en France, à Charvieu (Isère), où son père est immigré économique. En 1948 la famille rentre en Pologne et s’établit à Łazieniec, entre Poznań et Varsovie.

Après le baccalauréat, il tente d’être admis à l’école supérieure des arts plastiques de Gdańsk, mais échoue. En 1957, il s’inscrit en philologie romane à l’université catholique de Lublin. Renvoyé pour manque d’assiduité, il termine ses études à l’université de Varsovie en 1965 avec une étude sur Henri Michaux.

Il se marie en 1962, mais divorce dix ans plus tard. La même année paraît son premier recueil de nouvelles. En 1963, il séjourne en France et se lie avec Michel Deguy.

Grâce à une bourse d’étude, il séjourne en 1969 au Mexique. Au même moment, paraît en Pologne son premier roman. Rentré à Varsovie, il traduit Garcia Márquez, Cortázar et Borges. En 1974, Stachura se rend par paquebot aux États-Unis pour mener des recherches à l’université de Michigan. Il est hébergé par des commu-nautés hippies. Il séjourne à nouveau trois mois au Mexique et revient en Pologne par paquebot en mai 1975.

Il passe l’année 1977 à écrire Fabula rasa et séjourne trois mois en France. Il suit en Suisse les conférences de Krishnamurti. En avril 1979, il décide de rester sur les rails à l’arrivée d’un train. Il perd l’usage de sa main droite. Au sortir de l’hôpital psychiatrique, il habite quelques semaines avec sa mère à Łazieniec, où il commence à écrire son ultime journal, Se réconcilier avec le monde.

De retour à Varsovie, il commence un traitement psychiatrique, qu’il interrompt. Le 14 juillet 1979, on le trouve mort dans son appartement. Non loin, son dernier poème, inachevé : Lettre à ceux qui restent.

La Marche du scorpion

PANOPTIKUM

Personnages et décors

Joseph Roth (1894-1939) est l’un des plus grands écrivains du XXe siècle par la qualité de son écriture, l’ambition de son œuvre mais aussi par sa personnalité très attachante. Stefan Zweig proclamait que Job, l’un de ses principaux romans était«la seule œuvre destinée à survivre à tout ce que nous, ses contemporains, avons créé et écrit ». Roth s’est exilé en France dès 1933. Il n’y a survécu que grâce à l’aide d’amis comme Zweig.  Il est mort à Paris en 1939 et y est enterré. L’« Hommage à Roth » ici présenté a été prononcé par Zweig, quelques jours après sa mort de Roth.

Le PANOPTIKUM de Joseph Roth a été publié à Munich en 1930, juste entre ses deux grands romans Job (1930) et La Marche de Radetzky (1932). La présente édition constitue la première traduction intégrale de cet ouvrage en français. Ue première traduction de brefs extraits a paru  en 1959 dans les  Classiques Hachette. Une dizaine de textes a paru ensuite dans différents recueils et un ensemble plus large dans le volume intitulé Cabinet des figures de cire précédé d’Images viennoises (Seuil, 2009).

Le terme Panopticon a été vulgarisé par le philosophe anglais Jeremy Bentham (1748-1832) pour désigner une architecture d’où tout peut être observé d’un point central. Roth a conçu son livre  comme un dispositif d’observation de la société de son temps. Il reprend  cette image à plusieurs reprises au sens d’un musée de cire (autre sens de Panoptikum en allemand), d’une lanterne magique donnant un « panorama du monde » (Weltpanorama) ou d’un « musée des horreurs  panoptique ». Les 28 textes de l’architecture créée par Roth  se répartissent ainsi en trois ensembles très identifiables : Villes, L’Hôtel et Voyages.

L’ « Hommage à Joseph Roth » présenté en tête du présent volume a été prononcé par Stefan Zweig à Paris. Nombre des thèmes qu’il aborde se retrouvent dans les textes du PANOPTKUM et les analyses qu’en donne celui qui n’a pas publié encore le fameux Monde d’hier (rédigé de 1934 à 1942) en renforce l’effet « panoptique », comme une autre forme d’auto-biographie d’un monde en éclats.

Joseph Roth

Joseph Roth est né en1894 dans un shtetl de Brody, ville frontière entre l’Empire austro-hongrois et la Russie (aujourd’hui près de Lviv, en Ukraine).

Son père, atteint de troubles mentaux, sera bientôt interné. Sa mère l’élève seule. Il fréquente le lycée de Brody où il est un excellent élève. Il part poursuivre ses études à l’université de Lemberg (Lviv) en polonais puis, dès l’année suivante, à Vienne en allemand.

Lorsque éclate la Première Guerre mondiale, sa mère le rejoint à Vienne où ils vivent dans la misère. Classé inapte et de conviction pacifiste, Roth entreprend pourtant en 1916 une formation militaire. Il est affecté au service de presse à Lemberg, jusqu’à la fin de la guerre.

Après la guerre, il vit à Vienne, puis à Berlin où il travaille comme journaliste, à partir de 1923 surtout pour la Frankfurter Zeitung. En 1925, il est  nommé correspondant à Paris, puis grand reporter.

En 1928, sa femme, diagnostiquée schizophrène est placée puis internée. Elle sera euthanasiée en 1940 par les Nazis.

Roth connaît enfin le succès avec ses romans Job (1930) et La Marche de Radetzky (1932). Dès janvier 1933, il s’exile pour la France. Il sombre de plus en plus dans l’alcoolisme. Ce n’est que grâce à l’aide d’amis comme Zweig qu’il peut survivre.

Conduit à l’hospice pour indigents de  Necker, il meurt le 27 mai 1939  et est inhumé au cimetière de Thiais.

PANOPTIKUM

La Marche du scorpion

Się

La Marche du scorpion est le premier grand livre de Stachura traduit en français. On peut s’en étonner lorsqu’on sait combien ses écrits ont marqué les consciences en Pologne et combien son destin tragique a fait de lui une légende. Il est grand temps de le découvrir ici, car c’est en France qu’il est né, à Charvieu (Isère), où son père était travailleur immigré. Il avait 11 ans déjà quand sa famille est rentrée en Pologne. Bilingue, il a fait son mémoire sur Henri Michaux et traduit Michel Deguy.

Stachura a toujours vécu dans l’écart entre le polonais et le français, entre l’Europe et l’Amérique, entre lui et lui-même. En cela comparable à Gombrowicz ou Borges. Proche par le style de Kerouac et de la Beat Generation, Stachura est avant tout un écrivain voyageur. Nous le suivons d’une ville à l’autre, aux États-Unis, au Mexique, en Amérique latine, attentif à toutes les rencontres, à tous les signes. Toujours prêt à sortir sa guitare pour chanter ou à prendre le premier train.

« On marchait sur l’une des innombrables routes parmi des dizaines parmi des centaines parmi des milliers en forme de boucle, une des routes de la Planète. » Sur les routes du Mexique, des États-Unis ou de la Pologne, Stachura, guitare en bandoulière, ne vit que de découvertes et de rencontres. Le mouvement hippie bat son plein, mais déjà il en sent les ambiguïtés et se demande : « Cela peut-il se produire, une aspiration universelle vers l’arrière ? Une reculade universelle ? Oui, ça se peut. » La même année où disparaissent Kerouac et Gombrowicz, en 1969, Stachura publie son premier roman.

Liliana Orlowska et Laurent Pinon ont précédemment traduit sous le titre Près d’Annopol quatre récits aux éditions Alidades (2022).