Sur « Ainsi parlait W. B. Yeats »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits de l’article publié le 4 mai 2021 sur le site Bretagne actuelle 

Il est un écrivain phare de la littérature irlandaise. Prix Nobel de littérature en 1923, William Butler Yeats (1865-1939) est une véritable figure de poète national. Les fragments regroupés aujourd’hui dans Ainsi parlait William Butler Yeats évoquent sa fascination pour le mystère de la vie. Et de la mort.

Aussi bien marqué par le symbolisme de Maeterlinck et le mysticisme de William Blake que par le théâtre nô japonais et les mythes celtiques, la poésie de Yeats a porté la voix de l’Irlande. On sait en effet qu’il a milité pour l’indépendance de son pays et qu’il réalisé ce que François-Marie Luzel (1821-1895) a fait à son époque en Bretagne en allant recueillir dans les campagnes irlandaises les contes qui se transmettaient de génération en génération. […]

En regroupant dans un livre des extraits de ses poèmes, de ses essais, articles ou correspondances, les éditions Arfuyen nous permettent aujourd’hui d’apprécier la profondeur de sa vision du monde et de l’existence. « Qu’est-ce que le paradis sinon la plénitude de la vie », écrivait William Butler Yeats. C’est sa recherche éperdue du sens de la vie, associée à cette conscience aigüe de la mort, qui taraude l’auteur irlandais. Sur ce terrain-là, il rejoint cette approche commune à tant d’auteurs des pays celtes pour qui une frontière bien ténue sépare la vie de la mort. […]

Yeats n’hésite pas, par ailleurs, à se placer à contre-courant des tendances lourdes de son époque, celle de l’abstraction, du dogmatisme, de l’intellectualisme… Il donne la priorité à l’émotion, à l’âme, à l’imagination, au mysticisme. « Tout ce que notre regard touche est béni ». On comprend mieux sa détestation de l’époque qui était la sienne, parlant, à son propos, de sa « lâcheté croissante » et de la montée inexorable de la « haine » ou de « l’amertume » (dans des textes écrits il y a un siècle, en 1921).

Demeure la littérature, « la grande puissance enseignante du monde, l’ultime créatrice de toutes les valeurs ». Et que vive surtout la poésie ! « Lorsque tout tombe en ruines, / La poésie pousse un cri de joie, / Car elle est la main qui répand, la cosse qui éclate, / La joie de la victime au milieu de la flamme sacrée, / Le rire de Dieu devant la dislocation du monde ». La parole de Yeats n’en a pas fini de nous interpeller, à un siècle de distance. « Nous commençons à vivre lorsque nous avons compris que la vie est une tragédie ».

Mai 2021

Paul Valéry, Nathan Katz et Henri Bergson

Lautréamont célébrait la beauté, dans ses Chants de Maldoror (chant VI, strophe 1), d’ « une rencontre fortuite sur une table de dissection d’une machine à coudre et d’un parapluie. » C’est un pareil assortiment que semblerait de prime abord présenter en ce mois de mai le hasard des programmes de parution d’Arfuyen. Et rien ne nous fait plus plaisir que ces apparentes incongruïtés merveilleusement aptes à défier l’esprit de routine et la sottise des catégories. Ce ne sera pas cette fois-ci le cardinal de Bérulle qu’on fera voisiner avec le dadaïste Jean Hans Arp ni la Somme d’amour de Maximine avec les Mille enseignements de Shankara.

Mais tout de même. Voici le rejeton provençal d’une noble famille italienne, émule autoproclamé de Léonard de Vinci devenu à force d’essais et de conférences une sorte de maître à penser de la Troisième République, professeur au Collège de France et membre de l’Académie française, gratifié par le général de Gaulle, deux mois après la Libération, d’obsèques nationales, les premières qu’ait reçu un écrivain depuis le siècle précédent et Victor Hugo. Et, à ma gauche, sur le même ring et à quelques années près son contemporain, voici le fils du boucher kasher de Waldighofen, dans le Sundgau, né allemand comme tous les habitants de sa petite Heimet, ami d’adolescence de Guillevic et de Dadelsen, représentant de commerce de son état devenu, après deux livres en Hochdeutsch, le héraut de la littérature en langue alsacienne, mort à Mulhouse entouré de l’affection des siens. D’un côté un champion de l’intelligence, proclamant lui-même « La bêtise n’est pas mon fort » ; de l’autre un apôtre de la nature, plaçant sa quête sous le signe d’un « combat pour la joie de vivre ».

On dirait que tout les oppose. Et pourtant, à bien y regarder, ils ont un commun une pareille angoisse spirituelle qui sera, pour l’un comme pour l’autre le véritable moteur de leur écriture. Une même méfiance vis-à-vis des artifices et des facilités de la langue, si souvent complice du pire. Une pareille attraction pour le sacré et une même instinctive réserve à l’égard des églises et des idéologies. Le premier se définissant comme un « mystique sans Dieu », le second marchant sur les traces des tragiques grecs, des sages indiens et des évangiles vers une simple et nue compassion universelle.

« Dans les années trente du siècle dernier, raconte Georges-Emanuel Clancier, j’avais plaisir à voir, une ou deux fois l’an, venir en Limousin le-voyageur-de-la-levure-Ancel… De cette marque qu’il représentait dans le département de la Haute-Vienne, mon père disait le plus grand bien : avec la levure Ancel toute ménagère était sûre de réussir ses pâtisseries. La pâte sous l’effet de ladite levure s’épanouissait, telle la coiffe aux larges ailes de l’Alsacienne dont le profil ornait le sachet contenant la précieuse poudre. » Lorsque vint la guerre, c’est à Limoges que Nathan Katz, aidé par les Clancier, trouva refuge. « Novembre 1942 amena l’invasion de la zone dite « libre » par les Allemands, et avec eux les rafles, les arrestations, les déportations, les meurtres, toute l’atrocité nazie étroitement secondée par l’ignominie de la Milice. Nous nous inquiétions pour notre ami. Lui, cependant, ne montrait aucun signe d’angoisse. Il ne changea ni d’adresse ni d’identité, et continua à nous parler avec une douceur nostalgique de l’âme féérique et populaire de son Sundgau bien-aimé. »

Et c’est précisément à Limoges qu’eut lieu l’improbable. Le philosophe Henri Bergson était mort le 4 janvier 1941 à son domicile, 47 boulevard de Beauséjour, dans le 16e arrondissement de Paris. Bien que très proche du catholicisme, non seulement il avait renoncé à se convertir pour rester solidaire de ses coreligionnaires, mais il avait préféré renoncer à tous ses titres et distinctions plutôt que d’accepter l’exemption des lois antisémites imposées par le régime de Vichy. Malgré la maladie, il s’était fait porter jusqu’au commissariat de Passy, vêtu d’une robe de chambre et de pantoufles, pour s’y faire recenser comme « israélite ». Il n’eut pas d’obsèques publiques. Un hommage fut organisé à son domicile à laquelle participèrent une trentaine de personnes, parmi lesquelles Fernand de Brinon, ambassadeur de Vichy en zone occupée, Louis Lavelle, représentant le secrétaire d’Etat à l’Instruction publique et Paul Valéry, représentant l’Académie française. Quelques jours plus tard, à l’Académie, Valéry eut cette parole : « Henri Bergson, grand philosophe, grand écrivain fut aussi, et devait l’être, un grand ami des hommes. Son erreur a peut-être été de penser que les hommes valaient, que l’on fût leur ami. Il a travaillé de toute son âme à l’union des esprits et des idéaux, qu’il croyait devoir précéder celle des organismes politiques et des forces. »     

Valéry voyait dans Bergson « le dernier grand nom de l’histoire de l’intelligence européenne». Nulle disparition ne pouvait lui être plus sensible. Face à l’antisémitisme institutionnel proclamé en France, il multiplia les témoignages et les hommages. Lorsqu’il lui arriva de venir à Limoges pour y tenir une conférence, il ne manqua pas d’évoquer à nouveau la grande figure du philosophe. Nathan Katz était présent ce jour-là. Était-ce pour l’entendre parler de Racine, qu’il chérissait particulièrement ? Ou du destin de cette Europe à laquelle il était, comme Alsacien, viscéralement attaché ? « On entendit soudain, écrit Nathan Katz, de la rue monter le rythme des cuivres et des fifres d’un détachement allemand en parade. Valéry s’arrêta de parler, attendit que le martèlement des bottes s’estompât et dit : “Je rends hommage à un grand Français : Henri Bergson.” »

Avril 2021

  En hommage à Philippe Jaccottet

De Malaucène à Grignan il n’y a qu’une trentaine de kilomètres. À Vaison-la-Romaine on traverse l’Ouvèze, plus loin l’Eygues, bordée de vignobles, et on se retrouve dans la Drôme. Quelques centaines de mètres et on est à nouveau dans le Vaucluse, dans cette enclave des papes droit venue de l’acquisition en 1317 par le pape Jean XXII de la baronnie de Valréas. On passe Visan et Richerenches, toujours dans l’enclave et, dès qu’on en sort, on est à Grignan. Nous n’avons pas tout de suite trouvé la maison de Philippe Jaccottet, en bas de la montée qui menait au château, mais alors plus de doute, car déjà il nous attendait derrière la porte du petit jardin. C’était en 1974. La revue Arfuyen n’était encore que le projet assez vague de quelques étudiants attardés qui, nourris de l’esprit un peu chimérique des lendemains de 1968, se réunissaient dans une minuscule maison de bergers, aux flancs de la montagne d’Arfuyen, en bordure des sauvages Dentelles de Montmirail (photo ci-dessus).

Le lieu était si beau, si fort, que le désir leur était venu de célébrer la puissance poétique qu’ils y sentaient présente, depuis l’ascension du Ventoux par Pétrarque en 1336 à la publication des Feuillets d’Hypnos, de René Char, en 1946. Frappés par la permanence de cette aura, ils avaient entrepris de se rendre auprès de tous ceux qui, en ces années encore, en portaient témoignage pour essayer de mieux la comprendre et de trouver dans ce questionnement la raison d’être d’une revue. André de Richaud, l’auteur de La Barrette rouge et du Mal de la terre, était mort quelques années plus tôt. Mais Paul de Roux était là à Fontaine-de-Vaucluse, Pierre Seghers à Murs-de-Salut, Jean Tortel aux Jardins-Neufs, à Avignon, Henri Bosco à Lourmarin. Et plus que tout autre celui que nous rêvions de rencontrer était l’écrivain de La Promenade sous les arbres et de La Semaison, Philippe Jaccottet.

La rencontre fut déterminante. Car, loin de vouloir décourager notre naïve énergie, il sut y discerner ce qu’elle avait de meilleur et nous mettre sur la voie de tous ceux, particulièrement en Italie, qui pourraient nous aider à progresser. Mais surtout la simple et chaleureuse cordialité de son accueil nous emplit d’une confiance et d’une reconnaissance que nous n’eûmes plus de cesse ensuite que de mériter. C’est ainsi que la revue publia au printemps de 1975 son premier numéro, autour d’un hommage à André de Richaud, et qu’au sommaire de son numéro II, l’automne suivant, figurait un texte de Philippe Jaccottet, Notes. La dernière phrase en était la suivante : « Le peu de souvenirs qui me reste de chaque époque de ma vie, et leur vague, me remplit d’étonnement, parfois de crainte. Ainsi de cette chambre d’hôtel de la rue d’Odessa — la faible ampoule et le miroir au plafond, le fracas des trains — mais quoi d’autre ? On aura vécu comme en rêve. »

La revue s’arrêta dès le numéro III, et il fallut plusieurs années avant que les éditions ne trouvent leurs marques, dans un tout autre paysage cette fois, d’influence non plus italienne mais germanique. Les échanges avec Philippe Jaccottet ne cessaient pas pour autant. De courtes lettres d’une grande écriture penchée remerciaient d’un livre, signalaient une parution, partageaient un sentiment de lassitude. Dans La Seconde Semaison, carnets 1980-1994, après avoir évoqué le Silesius que nous avions publié, il notait avec une touchante gentillesse : « Le même vaillant éditeur, Arfuyen, m’apporte d’un tout autre lieu la voix non moins haute de Buson. » À présent, plus encore que les poètes italiens, c’étaient Rilke et la littérature allemande qui nous rapprochaient. Après la mort de Nicolas Dieterlé en l’an 2000, lorsque ses parents cherchaient un éditeur à qui confier la mise à jour posthume d’une œuvre littéraire intensément marquée par Novalis et le romantisme allemand, Philippe Jaccottet leur recommanda Arfuyen et nous écrivit personnellement pour appuyer leur démarche.    

Méditant aujourd’hui les admirables textes de Dieterlé, comme ce Journal de Baden publié en janvier dernier, nous ne manquons jamais de penser à Philippe Jaccottet à qui nous devons de les avoir fait paraître. Comme au souvenir d’Alfred Kern, nous associons désormais celui de l’écrivain de Grignan. Kern venait de mourir, en septembre 2001, et Jaccottet, qui l’avait connu à Paris après la fin de la guerre, avait accepté d’écrire un texte, « Pour Alfred Kern, une espèce d’adieu », à titre de préface au Carnet blanc prévu pour le premier anniversaire de sa mort : « Lisant ces pages si dépouillées, si intérieures, je me dis que Kern, devenu le contemplateur de plus en plus immobile du paysage que son refuge lui offrait tous les jours, Kern avec sa passion des choses visibles et des autres, avec l’enfance restée si présente en lui, dans le bonheur certes fragile mais pour lui si durable de l’amour, je me dis qu’il avait vraiment atteint ce centre que la profusion romanesque risquait peut-être de faire oublier, et d’où montagne et flamme de bougie peuvent être vues comme tressées ensemble pour un regard assez clair. »

Mars 2021

Un rude directeur de conscience

Un Proust quelque peu inaperçu de la critique, note Patrick Corneau à la lecture du Ainsi parlait Marcel Proust : tour à tour gai, sombre, optimiste, désabusé, allègre, grave, ironique, satirique, tragique ou mélancolique. » On trouve dans l’œuvre de Proust des facettes toujours nouvelles, qui satisfont tant l’amateur de récits que le lecteur d’essais, l’habitué de textes autobiographiques que le passionné de poésie. Un esprit facétieux et discrètement persifleur n’est jamais bien loin, qui révèle, lecture après lecture, sous des propos apparemment anodins des plaisanteries d’abord insoupçonnées, et l’on croit voir, par moment, le petit Marcel se cacher de deux doigts la bouche et pouffer légèrement…

C’est pourquoi on a parfois le sentiment qu’on pourrait se contenter de le lire et le relire sans cesse sans manquer de rien ni jamais se lasser. C’est pourquoi aussi la lecture de Proust peut se teinter d’un caractère nettement obsessionnel, qui tend à transférer à ses lecteurs la tournure un peu délirante de bien de ses personnages. Un tel effet mimétique est des plus étranges et des plus rares et ne participe pas médiocrement au plaisir assez addictif et légèrement coupable de cette lecture.

On rêverait qu’existent autour de tous les grands écrivains la même aura, le même  engagement qui entourent l’œuvre de Proust et n’ont au vrai de comparable que la dévotion suscitée par les pop stars internationales ou par le monde merveilleux d’Hergé. C’est ainsi que, parmi bien d’autres vénérables institutions dédiées à la mémoire du grand homme, existe sur internet un site entièrement consacré à Proust sous l’appellation de « Proustonomics » – qui évoque si directement les « Reaganomics » américaines ou les « Abenomics » japonaises qu’on en vient à se demander si Proust, connu pour être un lecteur assidu des chroniques boursières, ne se serait pas également distingué en économie…

Sur ce site, que nous recommandons vivement à tous les passionnés de la Recherche, a été récemment publié un long entretien sur le Ainsi parlait Marcel Proust. Qu’on nous permette d’en reproduire ici la conclusion, en réponse à une question de Nicolas Ragonneau : « Dans Le Temps retrouvé, interroge-t-il, le narrateur se décrit comme « un rude directeur de conscience »  mort au monde. Quelles seraient selon vous les leçons de vie de ce directeur de conscience ? Ou en d’autres termes, en quoi cette lecture peut être utile pour l’existence ? 

– J’y vois surtout un trait d’humour qui a dû réjouir plus d’un de ses amis. J’ai tout de même peine à m’imaginer Proust en abbé de Saint-Cyran… Mais il est vrai que, sans verser dans l’admiration un peu naïve de Céleste Albaret pour son maître bien-aimé, la fréquentation de l’œuvre de Proust est d’un grand enseignement.

« Le premier précepte qu’il nous donne est l’attention par rapport aux choses, y compris les plus humbles, les plus banales car, à tout instant, de leur rencontre peuvent nous venir les plus belles grâces de l’existence. Une autre leçon, me semble-t-il, est la douceur par rapport aux êtres car, gens du monde ou du commun, tous sont de grands malades qu’il faut apprendre à traiter comme tels. Proust ne s’exclut certes pas du lot et n’est pas le moins exigeant à réclamer à son égard patience et compréhension, au risque même de paraître tyrannique.     

 « Proust est aussi, et cela peut être étrange de le dire ainsi, un extraordinaire maître d’énergie, attelé avec une volonté farouche, intraitable, à la tâche qu’il s’est fixée et capable de lui sacrifier sa vie même, quand ce ne serait, pour prendre le terme de Montherlant, qu’un « service inutile ». Proust est enfin, comme c’est la règle des plus grands dans cette collection, un infatigable chercheur de vérité, certes capable des plus étonnants détours, des plus invraisemblables sophistications, mais toujours revenant à l’essentiel, avec un sûr instinct, là où l’inquiétude est vivante, là où elle est inextinguible. » Pour lire cet entretien : https://proustonomics.com/entretien-avec-gerard-pfister/

Février 2021

Pour une philopoésie

« Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. » Pierre Dhainaut aime à prolonger l’écriture des poèmes par des réflexions sur la vie et sur le sens même du travail des mots. « Si tu as la clé, tu n’ouvriras rien. » Et à cette phrase liminaire répond une autre phrase non moins simple, non moins énigmatique, la toute dernière du livre : « Un enfant t’ouvrira la porte, n’en dis pas plus.»       Cette porte, c’est celle à laquelle nous sommes tous affrontés. C’est le paysage, étendu devant nous comme un rêve éveillé. C’est le corps, entrevu comme une ombre dans le miroir. C’est l’absence soudaine de ceux qui nous étaient la couleur et le goût de toutes choses. Est-ce une porte ? Est-ce un mur ? Nous avons beau chercher dans l’énorme trousseau de clés collectionnées depuis l’enfance à toutes fins utiles, aucune n’est de taille. Les grandes idées philosophiques ne trouvent pas le moindre interstice où entrer. La petite quincaillerie des idées reçues et des croyances commodes glisse sur la paroi sans la moindre aspérité où s’accrocher.

Qui donc est cet enfant qui nous ouvre la porte et que nous n’avons pas le droit de nommer  Est-ce la poésie ? Hélas, ce serait trop facile. Si les mots de la philosophie sont infirmes, ceux de la poésie ne le sont pas moins. Ce sont les mêmes, comment pourraient-il nous secourir ? «Après de longues opérations, nous sommes conduits dans des salles dites de réanimation. On nous y parle beaucoup, on veut savoir si nous avons de nouveau conscience de notre identité civile, on s’assure de l’état de notre mémoire, jamais on ne nous demande de réciter, par exemple, quelques vers d’un poème appris jadis. Les patients eux-mêmes, livrés à la douleur, n’ont-ils pas oublié la poésie ? Ils s’en souviendraient, de quel secours serait-elle ? »

L’enfant n’est pas poète : l’enfant, l’infans, est celui qui ne parle pas. Qui est avant les mots. Mais il n’est pas muet. Il sait se faire entendre. Et dans nos voix, c’est lui encore qui est présent et qui, par sa juste distance, sa faculté d’étonnement, rend toutes choses présentes. Sa voix n’est qu’un timbre, une modulation. Un chant ? Pas même. Mais la musique même, celle qui, comme cachée dans toutes les autres, est ici la plus vibrante, la plus émouvante, la plus nue. «La musique d’une voix, indépendamment des mots que cette voix articule, n’est si touchante, si vive, que parce qu’elle ressuscite le temps où le langage verbal ne s’interposait pas entre le monde et nous, elle a traversé l’existence entière : c’est d’elle que les poètes cherchent à percevoir plus que des bribes, des échos. Elle n’est pas différente du bruissement des vents sous une porte ou parmi les roseaux, du roulement des lames, les cris de détresse en font partie, et les confidences de l’amour au creux d’une épaule. »

Faut-il encore l’appeler poésie, cette voix-là qui n’est que souffle, résonance ? Pour ceux qui aimaient tant la sagesse, la sophia, qu’ils se défiaient de croire la posséder, les Grecs ont inventé le beau terme de « philo-sophie ». Pour ceux qui aiment assez la poésie pour se défendre de vouloir l’écrire, il y aurait à inventer le terme plus exact de « philo-poésie ». Car  n’est-il pas plus indécent encore, et plus absurde, de prétendre pratiquer la poésie que de pratiquer la sagesse ?      

Pierre Dhainaut, qui n’utilise pas le terme, nous dit cependant très précisément  ce qu’elle est : « L’accompli dans l’inachevé : la vie est-elle à l’image des poèmes ? Il n’y a pas de réussites, les plus vifs sont des ébauches, des ébauches parfaites, éternellement préparatoires. »

Janvier 2021

Reconstruire ce qui est

Marcel Proust écrit en février 1914 à Jacques Rivière : « J’ai trouvé plus probe et plus délicat comme artiste de ne pas laisser voir, de ne pas annoncer, que c’était justement à la recherche de la Vérité que je partais, ni en quoi elle consistait pour moi […] Ce n’est qu’à la fin du livre, et une fois les leçons de vie comprises, que ma pensée se dévoilera. » 

Proust détestait l’idée que l’on voie dans son livre les mémoires d’un snob retiré des mondanités. Lui qui avait pendant des années dépensé les plus beaux trésors de son intelligence et de sa sensibilité à courtiser tout ce qu’il y avait de titré dans le Paris d’une Troisième République encore balbutiante, rien ne l’irritait davantage que de se voir définitivement enfermé dans le rôle un peu ridicule du « petit Marcel », serviteur empressé des duchesses, comtesses ou demi-mondaines du faubourg Saint-Germain, de la plaine Monceau et de moindres lieux.

C’est pourquoi Proust insiste auprès de Jacques Rivière : « Si je n’avais pas de croyances intellectuelles, si je cherchais seulement à me souvenir et à faire double emploi par ces souvenirs avec les jours vécus, je ne prendrais pas, malade comme je suis, la peine d’écrire. » Le titre de la Recherche est donc d’une certaine manière impropre : ce n’est pas tant en quête du « Temps » que part le livre, mais en quête de « la Vérité », avec une majuscule, rien de moins.

« Faut-il faire un roman ? Une étude philosophique ? Suis-je romancier ? » s’interrogeait Proust quelques années auparavant. « Au fond, notait-il en 1909, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est. » C’est donc pour un roman qu’avait opté l’aspirant écrivain. Un roman dans lequel il mettrait tout son talent de conteur, sa finesse de psychologue et sa prodigieuse capacité d’observation. Il ne faut pas s’y tromper cependant : « L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur afin de lui permettre de discerner ce que, sans ce livre, il n’eût peut-être pas vu en soi-même. » Comme le rappelle cette phrase du Temps retrouvé, ce qui compte n’est pas tant l’«instrument d’optique » lui-même, aussi sophistiqué soit-il, que les vérités qu’il permet d’apercevoir en nous-mêmes.

Admirateur de moralistes comme Pascal et La Bruyère, disciple de philosophes comme Schelling et Schopenhauer, Proust situe son ambition d’écrivain dans leur sillage. « Comme il y a une géométrie dans l’espace, note-t-il dans Albertine disparue, il y a une psychologie dans le temps, où les calculs d’une psychologie plane ne seraient plus exacts parce qu’on n’y tiendrait pas compte du temps et d’une des formes qu’il revêt, l’oubli. » Sans cesse dans son livre Proust tente d’approcher les lois intérieures qui gouvernent nos destins. Leur connaissance nous permet-elle de surmonter le temps, de vaincre la mort ? La terrifiante danse macabre qui conclut l’œuvre – à l’image des naïves évocations qui ornent ces églises de campagne qu’il aimait tant – indique tout le contraire. Et la saveur un instant retrouvée des madeleines de l’enfance pas plus que la sensation comme présente des dalles inégales du baptistère de Saint-Marc de Venise ne peuvent rien y changer.      

Au terme de la quête, c’est encore la pauvre, l’infirme philosophie qui semble avoir le dernier mot : « Le plaisir esthétique consiste en une mort suivie d’une résurrection, mais dans un monde tout spirituel où rien ne viole les lois de la pensée qui se reconnaît dans les objets qu’elle contemple et s’y meut sans obstacles. » Cette phrase, toute inspirée de la pensée de Schelling, c’est Gabriel Séailles, le professeur de philosophie de Proust à la Sorbonne, qui l’avait écrite. La Recherche est comme la démonstration magistrale que l’artiste lui-même nous en a donné

Novembre 2020

Une ville où gouvernent les femmes

Tout comme en France les poèmes d’Aragon, les textes de Nizar Kabbani ont dans le monde arabe le rare privilège d’être connus de tous grâce aux versions chantées qu’en ont données les plus grandes voix comme l’Égyptienne Oum Kalthoum (1898-1975), la Libanaise Fairouz (1934) ou la magnifique Majida El Roumi (1956), avec son célèbre album Kalimat (1991). Des voix de femmes, fortes, sensuelles, libres, qui ont été autant de symboles pour faire évoluer la condition féminine dans les pays du Proche-Orient.

Poète de la plus haute culture et de la plus vive exigence, Kabbani ne se résolvait à ce que la poésie soit réservée à un petit milieu artistique et universitaire. Sa conviction profonde était que la poésie pouvait et devait pouvoir être partagée par le plus grand nombre. « Les trois-quarts de nos poètes actuels, observe-t-il, se sont attribué, volontairement ou non, un fief intellectuel et poétique qui fait d’eux des exilés vivant […] C’est parce qu’al-Moutanabbi était la conscience de son temps qu’il a pu traverser les siècles et qu’il partage nos repas, nos chambres à coucher, les faits de notre existence… C’est parce qu’Abou Nouwas appartenait aux cafés de Bagdad et de Basra qu’il fait partie de l’ivresse et des verres de vin… »

En France, les poèmes de Nizar Kabbani ont été révélés par un livre paru en 1988 aux Éditions Arfuyen, Femmes. Les textes arabes en ont été calligraphiés par Kabbani lui-même et la postface écrite par Vénus Khoury-Ghata, qui l’avait connu à Beyrouth après qu’il ait donné démissionné, en signe de protestation, de son poste d’ambassadeur de Syrie en 1966.

Femmes, aucun titre ne saurait mieux résumer le propos de Kabbani, ou l’amour et la liberté sont deux thèmes indissociables : « J’ai fait de mes poèmes une ville où gouvernent / les femmes / chaque bouche close / dans mon royaume dit ce qu’elle veut / chaque sein effarouché / peut comme il lui plaît / s’envoler ou se poser. » Cette « cité des femmes », bien différente de celle de Fellini, n’est pas celle des fantasmes masculins : bien au contraire, c’est de leur emprise qu’il s’agit de la libérer pour en faire vraiment la cité de la vie et de la liberté. Car le poète n’oublie pas le suicide de sa sœur qui, en donnant l’impulsion à ses premiers poèmes, a déterminé tout son destin de poète : « Chaque femme égorgée, écrit-il, j’ai plaidé pour son sang / chaque femme effrayée, je lui ai donné une patrie / chaque sein, j’ai soutenu sa révolte / et je n’ai pas hésité à payer le prix. »

Ce prix, Kabbani, assurément l’a payé au plus cher. Installé à Beyrouth après avoir quitté la carrière diplomatique – Beyrouth « la mère, l’amie et l’aimée » –, il assiste à la destruction de sa ville : « Je porte Beyrouth, poème poignardé, sur la paume de ma main / et je présente son corps à tous / comme le témoignage d’une époque arabe / qui fait profession d’assassiner les poèmes. » En 1981, alors que la guerre civile libanaise (1975-1990) multiplie les charniers et les ruines, Balkis, la femme aimée à qui tant de ses poèmes ont été adressés, est tuée à Beyrouth dans un attentat contre l’ambassade d’Irak au service culturel de laquelle elle travaillait. Comme si en cette mort, tout le drame de la ville martyre était symbolisé.  

Après la mort de Balkis, Kabbani s’exile pour Genève et Paris, pour s’établir enfin, durant ses quinze dernières années à Londres. C’est là qu’il est mort le 30 avril 1998. Vénus Khoury Ghata raconte la visite qu’il lui fit en 1983 à Paris : « Debout sur mon seuil, mais brisé en lui-même, calme mais habité d’une rage froide, il me tendit son poème à Balkis, que je devais traduire pour la revue Europe. “La mort a nourri ces pages”, c’est tout ce qu’il trouva à me dire. »

Octobre 2020

Cabotine et tragiquement lucide

Alda Merini est un phénomène littéraire qui échappe à toute définition, à toute comparaison. Son destin déborde la littérature. Une liberté, une audace inouïes. Une douleur, une lucidité terribles. Une jubilation intense, incontrôlable. Malgré tout. Malgré la folie, la pauvreté, la vieillesse.

Une écriture brutale et raffinée, délirante et lumineuse, violente et tendre. Éruptive et ciselée. Dans la poésie comme dans ses récits autobiographiques, mêlant souvenirs et fantasmes, révoltes et réflexions. A la manière de cette extraordinaire Folle de la porte à côté : « Qui est la folle de la porte à côté ? Pour moi, c’est ma voisine. Pour elle, la folle c’est moi. Comme pour tous les habitants du Naviglio et de mon immeuble. »

Une femme, d’une forte et provocante féminité. Douloureuse, souveraine. Dans l’amour, dans la création, dans la maternité. Jusqu’à accomplir un destin, une œuvre hors normes, hors jeu. Résolument du côté des démunis, des égarés, des marginaux. « Tu es une lumière si intense, écrit-elle, / que tu es devenue une ombre. »

Sa maison détruite par la guerre. Douze ans d’hôpital psychiatrique. Ses quatre filles placées en famille d’accueil. Vivant de l’assistance publique. D’un clochard rencontré faisant son compagnon. « J’ai aimé d’un tendre amour de très doux amants / sans que ceux-ci n’en sachent rien. / Et sur eux j’ai tissé une toile d’araignée, / et j’ai été la proie de ma propre matière. / Il y avait en moi l’âme de la putain / de la sainte, de la sanguinaire et de l’hypocrite. »

Et cette même femme posant sur les photos comme une diva : long collier de perles, large bracelet, bague imposante comme les boucles d’oreilles, ongles vernis, lèvres colorées. Ou ici, nue comme une odalisque, un sourire ambigu sur les lèvres. « Quand je me présente nue, écrit-elle, / c’est comme si j’étais morte. »

Ou, plus étonnant encore sur les plateaux des grands shows télévisés : épaisses lunettes noires, chapeau gris aux larges bords, longue écharpe claire. Cabotine et tragiquement lucide : « Le rôle de “grande poétesse” m’a toujours assommée. Je m’en fiche pas mal d’être une “grande poétesse”. »

Par comparaison avec la cruauté du monde extérieur, l’image qu’Alda Merini donne de l’hôpital psychiatrique est empreinte d’une étrange tendresse, faite tout à la fois de compassion et de solidarité. « L’hôpital psychiatrique, écrit-elle, est une grande caisse de résonance / et le délire devient écho, / l’anonymat mesure. / L’hôpital psychiatrique est le mont Sinaï, / terre maudite où tu as reçu / les tables d’une loi / inconnue des hommes. »

Quand le goût de vivre a disparu sans que s’éteigne une sauvage et indomptable vitalité, que reste-t-il à faire ? Alda Merini a trouvé son refuge dans la fumée de cigarettes au filtre consciencieusement détaché et les brumes tenaces du vieux canal du Naviglio Grande : « Le Naviglio me veut aussi la nuit / comme une luciole posée sur les pylônes, / il veut que je chante les latrines et les bars enfumés / de mes ponts et moi, malgré tout, / je chante un poète ressurgi / des cendres impuissantes d’un péché / je n’oublie jamais cette douleur / d’être rejetée par les miens. »

Septembre 2021

Le dernier refuge de l’homme libre

La crise sanitaire actuelle remet en cause nos modes de vie, et en particulier nos usages culturels. Aller au cinéma, au concert, au kiosque, en librairie, tout ce qui semblait aller de soi, nous pose aujourd’hui question. 

Sans que nous ayons à nous déplacer, et souvent gratuitement, les plateformes numériques nous offrent à profusion films, disques, articles et livres. Alors à quoi bon sortir de chez soi ? A fortiori si c’est pour porter un masque parmi des visages également masqués. Pour certains – mais ce ne sont pas les plus jeunes –, ces sorties sont une habitude et donc comme un besoin. Mais les meilleures habitudes finissent pas céder et de nouvelles habitudes prennent leur place si elles ne se fondent pas sur une réelle nécessité.

Les remises en cause actuelles peuvent être utiles si elles nous permettent de nous interroger sur la finalité de nos pratiques culturelles : sommes-nous poussés, là comme ailleurs, par un simple réflexe de consommation, sous l’injonction des modes et des publicités, ou bien est-ce réellement une nourriture que nous y cherchons, aussi nécessaire à notre vie que le boire et le manger, le vêtement et l’amitié ?

Si la crise actuelle permet à chacun de redécouvrir la vertu nourricière des œuvres culturelles, en même temps que de retrouver notre intégration à l’environnement naturel, son terrible coût n’aura pas été en vain. Mais est-ce bien ce que nous voyons ? Face au risque de mévente, nous voyons, par exemple, que les grands éditeurs recentrent leurs programmes sur leurs présumés bestsellers ; faut-il craindre que, face à l’angoisse du présent, les lecteurs cherchent eux aussi refuge dans ces mêmes bestsellers ? Dans la culture comme dans l’alimentation, les produits industriels, à peine relookés « bio », vont-ils à la faveur de la crise renforcer davantage encore leur emprise ?

Qui lit aujourd’hui, et pourquoi ? On lit pour s’informer, on lit pour se divertir. Mais qui lit pour se former ? Qui lit pour se cultiver, c’est-à-dire pour faire grandir et fructifier la vie qui est en nous, pour donner forme à ces jours qui nous sont donnés et dont la signification et la finalité entièrement nous échappent ? Qui lit pour vivre, pour méditer, approfondir, savourer plus intensément la vie ?

« Il est possible, écrivait Suarès, que le livre soit le dernier refuge de l’homme libre. Si l’homme tourne décidément à l’automate, s’il lui arrive de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran, ce termite finira par ne plus lire. » Suarès écrivait ces lignes il y a près d’un siècle, en 1928. Il avait, on le voit, tout prévu. Sauf que l’industrie du livre, pour se survivre, puisse inventer un jour des livres qui n’aient plus que les apparences de la littérature, comme le Canada dry avait le nom et la couleur d’un alcool, mais n’était qu’un vulgaire soda. Et donc le nombre de livres publiés n’a cessé d’augmenter depuis plusieurs décennies, à mesure que déclinaient leurs tirages et leurs ventes.

« Il n’y a de grands livres, notait également Suarès, que ceux qu’on relit. Et même s’ils déçoivent, on les reprend, et on veut encore les lire. De tels livres sont incorporés à la vie. Qu’ils sont rares. » De plus en plus rares assurément aujourd’hui où les livres sont formatés pour coller au public le plus paresseux et à l’actualité la plus éphémère. Il faut bien faire tourner l’industrie éditoriale. Elle tourne. Mais bien souvent à vide. Sucres et graisses en quantité, colorants artificiels, agents de texture. On s’y habitue, comme au reste. Mais faut-il s’étonner que certains jours des « hommes libres » s’interrogent sur la finalité de ces produits ? 

Juin 2020

Un combat pour la joie de vivre

Que faire d’une période d’enfermement ? Au lendemain de l’annonce des mesures de lutte contre l’épidémie de coronavirus, le 12 mars, nous avons été nombreux à nous demander ce que nous ferions de cette période de confinement, devinant bien qu’elle durerait davantage que les quinze jours indiqués. Mais nous étions chez nous, entourés de nos proches et de nos livres. Lorsqu’en juin 1915, Nathan Katz s’est retrouvé interné au camp de prisonniers de Nijni-Novgorod, en Russie, il était bien loin des siens et démuni de tout livre, dans un pays lointain et froid, parmi une population ne parlant pas sa langue. La guerre ne faisait que commencer et la captivité s’annonçait longue et pénible.

Que faire de tout ce temps, de cette solitude, de ce vide? Au camp de Sergatsch, son seul ami était mort. Et dans ce nouveau camp, la chambre qu’on lui avait donnée, c’était sur une potence que donnait sa fenêtre. Comment ne pas baisser les bras? Nathan Katz ouvre son esprit, exerce son regard, oublie ses doléances. Ecrire en est le moyen. La littérature ici n’a plus sa place. Ce qu’il entreprend, c’est « un combat pour la joie de vivre ».

Quelle joie pourrait-on donc trouver ci ? Etty Hillesum, au camp de Westerbork, s’extasiait devant la beauté des lupins en fleurs. C’est cette même beauté qui fait la joie de Katz : « Le moindre objet est un éblouissement ! […] Même les flaques sont des roues dorées qui luisent dans la grande fulgurance générale. Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonnne vieille potence !… Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluie brillantes. »

Cette joie est faite aussi de liberté. Une liberté conquise sur les misères du quotidien, et d’autant plus souveraine : « J’aimerais bien savoir qui pourrait m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs certes, mais où le soleil brille dans la cour. Dans une petite chambre qui donne sur une potence, mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ! »

Cette joie est légèreté. Qui ne doit pas être confondue avec de l’inconscience ou de l’indifférence. Une légèreté qui est volonté, défi : « La légèreté, qui donne du lustre aux heures et qui rend la vie belle ! La légèreté, qui jubile au soleil et se réjouit d’un rien, d’un rien si infime et si insignifiant que c’en est ridicule. […] Comme elle console alors, la légèreté ! La volonté d’être léger ! La volonté qui crée cette céleste légèreté qui transfigure tout… la légèreté qui entoure tout ce qui existe d’un halo de lumière !… Viens précieuse légèreté ! Je te réclame, j’ai besoin de toi ! » Cette joie est fraternité, car elle ouvre à un espace où le destin d’un seul est le destin de tous les autres : la même inéluctable défaite, la même victoire, en dépit de tout : « La simple conscience de l’existence d’une force au tréfonds de nous-même n’est-elle pas déjà un pas vers le but ? Le désir de quelque chose de supérieur n’est-il pas déjà une victoire, une victoire magnifique sur toutes les bassesses dans nos poitrines d’hommes !… »

« Un combat pour la joie de vivre ». Que dans les pires conditions d’existence, Nathan Katz ou Etty Hillesum, démunis de toute certitude, étrangers à toute église, aient réussi à le mener, voilà qui devrait nous être le plus précieux, et que par la grâce des mots et le hasard des événements ils aient pu nous en faire parvenir les traces. Le livre de Katz a été publié en 1920. Qu’il ait fallu exactement cent ans pour qu’il soit enfin traduit, enfin réédité, montre que, si l’essentiel est ce que nous oublions le plus volontiers, il n’y a pas de danger qu’il disparaisse.