Juin 2022

Les souvenirs de Robert de Billy, ami et mentor de Proust

Comme Proust doit sa gloire à un seul livre, on tend à le voir aussi tout d’une pièce : malingre, mondain, esthète, éthéré. Bien qu’il suffise de lire La Recherche pour s’assurer du contraire, le cliché a la vie dure, et son fameux portrait en « Homme au camélia » – l’œil sombre, le teint pâle – par le peintre Jacques-Émile Blanche ne contribue nullement à le dissiper.     

C’est sans nul doute pour faire raison de tels préjugés, que Robert de Billy, de deux ans plus âgé que Marcel, a dès 1930 publié ses correspondances et conversations avec l’écrivain. Il était certainement le plus légitime à le faire car nul n’a eu avec Proust une aussi longue et simple  amitié. Étrangement, ce livre de souvenirs merveilleusement écrit et d’une rare perspicacité – « Vous êtes un grand psychologue », notait Proust – n’a depuis près d’un siècle jamais été réédité. Il nous livre pourtant un Proust d’autant plus passionnant qu’inattendu.

En voici un premier exemple : Proust soldat. La durée du service militaire était alors de cinq  ans, mais réduite à une seule année pour les volontaires. Ces derniers servaient dans le rang tout en étant traités comme des élèves officiers. Engagé conditionnel le 11 novembre 1889, Proust est appelé sous les drapeaux le 15 dans le 76e régiment d’infanterie à Orléans. Il est amusant de lire son livret militaire : « Nom : Proust. Prénoms : Valentin, Louis, Georges, Eugène, Marcel. Profession : étudiant. Cheveux : châtains. Yeux : châtains. Taille : 1 mètre 68. » Ce qui fait tout de même 2 cm de plus que le président Sarkozy.

« Vous qui aimez tant les choses de l’intelligence… », l’avait gentiment raillé Anatole France dans le salon de Mme Arman. « Je n’aime pas du tout les choses de l’intelligence, s’était rebiffé le jeune homme, je n’aime que la vie et le mouvement. » De fait, il adora l’armée. « Il est curieux, écrira-t-il plus tard à un ami, que vous ayez considéré l’armée comme une prison et moi comme un paradis. » Le voici cavalier, escrimeur, randonneur, nageur… Tout l’enchante. « Le caractère agreste des lieux, la simplicité de quelques-uns de mes camarades paysans, […] le calme d’une vie où les occupations sont plus réglées et l’imagination moins asservie que dans toute autre, […], tout concourt à faire aujourd’hui de cette époque de ma vie comme une suite de petits tableaux pleins de vérité heureuse et de charme » (in Les plaisirs et les Jours, 1896).

Au bout de trois mois de service, en février 1890, le fantassin Proust, recommandé par son père, est invité à dîner en compagnie d’un de ses camarades par le préfet du Loiret, M. Boegner. Ils y font la connaissance d’un autre engagé conditionnel, Robert de Billy, du 30e régiment d’artillerie. Le regard qu’a ce brillant élément sur Marcel Proust, empêtré dans « une capote trop grande pour lui », est sans clémence : « Sa démarche et sa parole ne se conformaient pas à l’idéal militaire. Il avait de grands yeux interrogateurs et ses phrases étaient aimables et souples. » Rien pour plaire à ce brillant rejeton de l’aristocratie protestante. « Ce soir-là, je ne sais ce qui plut en moi à Marcel. Il est probable que, s’il vivait, il ne le saurait pas plus que ce qui me fit oublier sa tenue flottante et souhaiter le revoir. Ainsi débuta une amitié longue et sans nuages. »  

Parmi bien d’autres facettes que nous livre Billy, en voici une autre qui ne manque pas de piment : Proust boursicoteur. Céleste Albaret nous avait prévenu : « En plus des lettres, tous les matins il lisait les journaux. Il y avait un kiosque sur le boulevard, en face de la maison ; de là, on nous les montait. Leur lecture entrait dans les routines ; il ne laissait pas passer un jour sans les regarder attentivement. » La politique, la diplomatie, la vie mondaine, les arts, la littérature, tout l’intéressait. Mais rien autant que l’actualité boursière : « Tous les matins, souligne Céleste, il lisait les pages spéciales sur la finance dans les journaux ; le soir aussi, on allait lui acheter tout exprès pour cela Les Débats, Le Temps et les publications de la Bourse. » Une telle curiosité n’était évidemment pas qu’intellectuelle : de même qu’il lui arrivait de jouer des sommes folles au baccara, Proust avait le goût des actions – et surtout des plus hasardeuses. Les mines d’or l’attiraient, les sociétés pétrolières, et toutes les pires  spéculations. « Papa prétendait que je mourrais sur la paille, avait-il un jour confié à sa fidèle gouvernante ; je crois qu’il avait raison. »

Sa pire opération : en septembre 1911 Proust avait acheté à terme un gros montant d’actions de mines aurifères. Le cours du métal fin n’avait cessé de baisser et Proust, pour reporter sa position, n’avait au d’autre choix que de régler à chaque fin de mois d’énormes moins-values. En mars, il n’y tint plus et se résolut à prendre la totalité de sa perte. Bien sûr, l’or commença de remonter dès le lendemain… Par chance, son vieil ami de Billy avait épousé la fille du tout-puissant gouverneur de la Banque de France, Paul Mirabaud, et l’écrivain aux abois savait pouvoir compter sur ses conseils avisés, voire sur une intervention salvatrice : « J’ai eu la folie, lui écrivait-il, pour des raisons que je vous dirai, de faire une spéculation grosse pour moi. J’ai acheté à terme 1500 Rand Mines, 300 Crown Mines et 1000 Spassky. J’ignorais que j’avais une différence à payer dès janvier. J’ai reçu une première note de X francs du coulissier et, n’ayant rien pour les payer, j’ai écrit à la Maison X… qui m’a répondu en m’envoyant mon compte où j’étais en déficit de X francs. J’ai donc fait différents emprunts. Croyez-vous qu’il y ait intérêt pour moi à garder ces Rand Mines et ces Crown Mines encore un mois ? Y a-t-il des chances de hausse ? Cette fièvre du jeu, qui s’était déjà manifestée à Cabourg sous forme du baccara et maintenant sous cette forme plus grave, ne durera pas. Peut-être est-ce la stagnation de ma vie solitaire qui a cherché son pôle opposé. »

Robert de Billy était diplomate de carrière – et du plus haut talent puisqu’il fut à l’ambassade de France au Japon le successeur de Paul Claudel. Il ne lui fallut pas moins de délicatesse, de patience et de « psychologie » pour faire face aux requêtes en tous genres que ne cessa de lui adresser Marcel, en position d’éternel cadet. Même lorsque Proust se retira du monde, Billy resta son plus dévoué confident : « Ses visites, se souvient Céleste, duraient trois, quatre, cinq heures, très avant dans la nuit. »

D’où l’intérêt exceptionnel du témoignage que nous livre ici Robert de Billy. Avec l’élégance et la sobriété qui le caractérisent, l’auteur conclut son récit par ces simples mots : « Je voudrais avoir aidé à fixer les traits intellectuels et moraux d’un homme auquel je dois tant d’élargissement mental, et tant de belles images. Le mot “amitié” qui s’applique trop souvent à de simples camaraderies, je le vois illuminé de douceur, de malice et de compréhension profonde, quand je pense à Marcel. »

Le Psaume des psaumes

Traduit de l’anglais et présenté par Sr Claude-Pierre, op, et Marthe Mensah. BILINGUE

La collection Les Carnets spirituels a publié déjà 4 ouvrages montrant la richesse très méconnue de la tradition mystique anglaise : en 2014 Walter Hilton (1343-1396), en 2017 Julienne de Norwich (1342-1416), en 2019 Richard Jefferies (1848-1897) et en 2020 Thomas Traherne (1636-1674).

Le plus ancien de tous, Bède le Vénérable (672-735) est en Occident l’un des plus grands penseurs du haut Moyen Âge. « Père de l’histoire d’Angleterre », il est aussi le seul Docteur de l’Église qu’ait donné la Grande-Bretagne.

En l’an 802, Alcuin (735-804), conseiller et proche de Charlemagne, offre à un de ses amis un petit livret : « Ce livret, écrit-il, contient le petit psautier attribué au saint prêtre Bède que ce dernier a confectionné en recueillant dans chaque psaume selon la vérité hébraïque les versets qui conviennent à la louange de Dieu et à la prière. »

Comme Alcuin le souligne, Bède utilise non pas la traduction latine du psautier de la Bible grecque, mais la traduction des psaumes réalisée à partir de l’hébreu par saint Jérôme vers l’an 405. Le « petit psautier du saint père Bède » est un seul long psaume recomposé à partir de versets choisis dans l’ensemble des psaumes. Bède exclut les les versets de déploration ou d’appel à la vengeance et au châtiment.

Cet unique texte est le fruit d’une profonde et longue méditation des psaumes par le moine Bède jusqu’à le transformer en un grand chant de louange et d’exultation, comme un Psaume des psaumes.

Ce chef-d’œuvre de la vie monastique est traduit pour la première fois en français par deux spécialistes de la littérature spirituelle anglaise : Marthe Mensah, universitaire, et sœur Claude-Pierre, dominicaine au monastère d’Orbey.

      Coll. Ombre  –  160 p  –  2022  –  ISBN 978-2-845-90339-5  –  14 €

Bède le Vénérable

(735-804)

On sait peu de choses de la vie de Bède le Vénérable. Il serait né vers 672 au nord-est de l’Angleterre, sur les terres du double monastère de Wearmouth-Jarrow.

Wearmouth a été fondé en 674 par Benoit Biscop et Jarrow par le même Biscop en 681.  L’ensemble, défini comme « un seul monastère en deux lieux », deviendra l’un des centres culturels les plus importants du pays.

À 7 ans, Bède est confié à Biscop comme oblat. Du fait de ses qualités intellectuelles exceptionnelles, il est ordonné diacre dès ses 19 ans. À 30 ans il est ordonné prêtre.

Il passe le reste de sa vie au monastère où il se consacre à l’étude et devient l’un des plus grands érudits du haut Moyen Âge. Bède connaît le latin et le grec, il lit Aristote et Hippocrate comme Cicéron et Sénèque, Virgile comme Ovide.

Avant tout, exégète et historien, il maîtrise à peu près toute la science de son époque (orthographe, métrique, cosmologie…). Son œuvre est considérable par son étendue, sa diversité et sa maîtrise : commentaires exégétiques, traités éducatifs, œuvres scientifiques, études historiques. En ce domaine, son chef-d’œuvre est l’Histoire ecclésiastique du peuple anglais, rédigé en latin, qui lui vaut le titre de « Père de l’histoire d’Angleterre ».

Il meurt en 735. C’est en 1899 qu’il a été canonisé en 1899 et nommé docteur de l’Église par le pape Léon XIII.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Le Psaume des psaumes

Sur « Ainsi parlait Montaigne »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Montaigne paru sur le site La Cause littéraire le 16 février 2022

Le titre de l’œuvre de Montaigne (Les Essais) a, on le sait, inauguré le sens du genre littéraire essai (réflexion personnelle et libre sur un ou plusieurs thèmes croisés intéressant la vie des hommes). Et ce qu’essaie Montaigne, ce n’est ni « penser pour penser », ni non plus simplement « penser pour voir » (pour un hasard fécond d’enchaînement d’idées), mais bien : penser pour voir ce que ça changerait à vivre. « Et si l’effort de juger autrement pouvait nous aider à être ? », semble-il se demander toujours, nous conviant à nous en assurer. Et le miracle a lieu : en sollicitant constamment l’expérience de la vie (de la sienne et de celles dont il fut partie prenante, témoin, ou lecteur ), l’intelligence même de la vie se fait soudain transmissible. […]

L’ordre strictement chronologique choisi (par l’auteur de ce florilège) dans la succession des fragments permet, en une seule lecture, de constater que l’esprit de Montaigne (mort à 59 ans) a constamment su vieillir. Avec l’âge, le voici de plus en plus précis (malgré ses digressions), pertinent (malgré ses doutes) et serein (malgré l’usure privée et les tourments publics). De toute façon, il s’est juré d’apprendre du vieillissement même à mieux s’employer et se résoudre à celui-ci, en se dégrisant du temps de vie absorbé déjà : « Il ferait beau être vieux si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie en tous sens à son gré » (346).

Comment ? D’abord en se dressant un si lucide tableau des situations générale et personnelle qu’aussitôt décroît à presque rien la masse des illusions utiles : « La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous : les uns y apportent la trahison, les autres l’injustice, l’irréligion, la tyrannie, l’avarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissants ; les plus faibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiveté, parmi lesquels je suis » (336).

Ensuite en laissant à la raison, à l’instar de la vie qu’elle guide, le droit de prendre son temps : notre façon (ordinairement précipitée) de nous débarrasser de nos maux les aggrave : « Le monde est inapte à se guérir ; il est si impatient de ce qui le presse qu’il ne vise qu’à s’en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples qu’il se guérit ordinairement à ses dépens » (343). […]

Enfin en s’appliquant à soi-même la règle (difficile, peu suivie) du bon père : savoir, devant la jeunesse confiante et féconde, s’écarter. Montaigne ne cesse de railler les tyrans domestiques, qui prétendent régir une énergie qu’ils n’ont plus, et paralysent ce dont ils sont pourtant la source. Dès qu’on fait obstacle à mieux que soi, on n’a plus vrai titre à rester soi. Et ce qui est vrai du père de ses enfants brimés l’est aussi du père de soi que vieillir fait devenir : il faut céder sa part de chemin à la seule part de soi qui mérite encore avenir. Et cette part que s’user n’use pas, c’est dit-il magistralement le cœur et l’amour […].

S’amender ainsi doit d’ailleurs commencer tôt (chaque homme, dès qu’il est né, est en âge de pouvoir vieillir…), et Montaigne conseille très gaillardement de ne pas étudier trop tard l’art de vivre, dissuadant (comme Epicure) de remettre au lendemain l’étude du bon accueil de l’aujourd’hui : « On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent écoliers ont pris la vérole avant que d’être arrivés à leur leçon d’Aristote sur la tempérance » (82). Auto-amendement lui-même sans illusions. Même devenant son propre maître, on sait d’avance qu’en tout cas on ne saura redevenir sa nourrice : « Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices » (48). […]

Relire méthodiquement les premiers jets de ses propres conversions en apprend beaucoup sur elles. Il faut croire, devant tant de richesse de perspectives, ressources et nuances de cet auteur, que Montaigne s’est comme lui-même constamment lu par-dessus l’épaule. Et le souffle de l’esprit, comme tout vent (132), n’est efficace qu’au choix d’un cap. « Un lecteur perspicace découvre souvent dans les écrits d’autrui des perfections autres que celles que l’auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches » (55).

Relire sévèrement ses efforts de vivre, oui, mais sans violence (qui – 155 – n’éduquerait qu’au mal-vivre), sans dégoût de soi (« C’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et mépriser soi-même. C’est par une pareille vanité que nous désirons être autre chose que ce que nous sommes », 143), mais sans non plus copier, même les meilleurs : suivre un autre, estime rudement Montaigne (70), c’est ne chercher rien ! On n’a de toute façon pas le choix, car la pauvreté d’âme est fatale, annulant son pouvoir même de s’enrichir un jour : « La pauvreté des biens est aisée à guérir ; la pauvreté de l’âme, impossible » (390). […]

On ira donc, avec immense profit, découvrir les généreuses subtilités et intemporelles mises en garde de cet auteur du XVIè siècle. « L’actualité » des leçons de ce prodigieux autoportrait de la condition humaine est renversante. On plaisante à peine en disant que l’extrait 402 annonce que les réseaux sociaux détraquent et abaissent la démocratie en démocratisant notre folie et notre bassesse ; que le 404 fait résister à tout abus spirituel en refusant de nous mettre en demeure de croire ce qu’on nous fait avouer ignorer ; que les 412 et 413 ensemble font saisir que la liberté morale consiste à reprendre le pouvoir sur notre propre compréhension du juste et de l’injuste ; ou, le 400, que la célébrité médiatique est de teneur telle que « c’est déshonneur d’être ainsi honoré », etc. Dans tous les cas, la leçon est la même : comprendre assez la réalité de la vie pour savoir qu’il faut la « servir selon elle » (368), non selon nous, mais que nul ne peut la servir valablement qu’en s’y conduisant lui-même (« me donner à autrui sans m’ôter à moi », 388), sans jamais d’ailleurs s’excuser de vivre (l’impardonnable est seulement de le faire indiscrètement et insolemment).

Il est tout à fait clair qu’on tient ici, avec ce recueil, parfaitement organisé et accessible – très cohérent, très lisible, très fidèle à la loyauté de présence qu’il ouvre –, le moyen de lire au mieux Montaigne et profiter de sa fraternelle lucidité. « Il serait vraiment dommage, écrit Gérard Pfister avec une merveilleuse simplicité, de se passer d’un ami si discret et bienfaisant ». Un ami, dit justement Montaigne (359), est celui qui nous fait du bien du seul fait de s’en faire à lui-même. L’extrait 214 dit d’ailleurs une chose belle et vraie : que le sommeil endort mieux les songes que la veille seule et spontanément ne dissipe les vaines rêveries. Mais ce petit livre (qu’on complètera, opportunément, de l’excellent Dictionnaire amoureux de Montaigne, Plon, d’André Comte-Sponville) est alors comme une veille augmentée, partageable, vaillante – qui sait se et nous nourrir d’une adversité, qu’elle éclaire et absorbe. Ce que cette pensée fait vivre est décisif, d’autant (308) qu’on ne vaut, mort, que ce qu’on aura fait vivre.

« Une mystique pour temps de détresse »

Conférence donnée par Patrick Kéchichian

Extraits de l’intervention de Patrick Kéchichian au colloque Marie de la Trinité du 26 mars 2011

[…] Je n’aime pas beaucoup les confidences, mais permettez-moi celle-ci : j’allais avoir trente ans en 1980, année de la mort de Marie de la Trinité, et je venais, après pas mal de tâtonnements, de me convertir à la foi catholique. Nourrie de quelques lectures, cette conversion incluait à mes yeux, sans pouvoir les détailler ou même les saisir par la pensée, toutes les données et conséquences de la Révélation, telles que la tradition chrétienne, des Pères aux écrivains modernes, ont pu les réfléchir et les exprimer. […] Dans mon périple, il y avait eu aussi, génération 70 oblige, la psychanalyse, science et méthode alors hégémonique, perçue comme une étape obligée dans le développement intellectuel et psychologique d’un jeune homme. […]

Issu de cette culture et de cet environnement, je perçois comme étrangement familier le destin de Marie de la Trinité, sur ses deux versants : la grâce et la problématique psychologique, tout cela associé à la nature de ses écrits. Ses mots et ses maux me sont proches. Même si l’expérience mystique en tant que telle, demeure, elle, parfaitement irréductible à une quelconque proximité. Je crois qu’il faut distinguer ici la nature de l’expérience et ses attendus, ou comme je disais à l’instant, sa signification. Au-delà des anecdotes et des aléas de la biographie, celle-ci nous concerne au premier chef. De plus, et c’est l’essentiel, elle nous invite à un partage, à une communion invisible.

Troublé, je l’eusse été moins, je crois, si j’avais eu à traiter, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila ou de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ou encore d’Elisabeth de la Trinité. L’éloignement du temps, même minime, parfois de l’espace, et aussi des mentalités, des cultures, a quelque chose tout à la fois de libérateur et de protecteur. On pose devant soi un sujet d’étude, on le traite, avec plus ou moins de sensibilité et d’érudition, comme appartenant au passé, à l’histoire. En fait, on n’a pas à craindre qu’il vienne vous taper sur l’épaule en vous disant « mais tu te trompes… » Avec un léger décalage, Marie de la Trinité, elle, appartient pleinement à notre temps. Ce que l’on peut dire et penser, comprendre d’elle, lui serait parfaitement intelligible. Elle le jugerait avec le discernement et la sévérité qui la caractérise. En cela, elle est notre contemporaine. Elle peut donc toujours, par quelque mystérieux moyen, venir pointer mon erreur, contester mon point de vue. […]

De quelque côté que l’on tourne le problème, une chose au moins est certaine : la littérature n’est pas l’espace dans lequel a cherché à s’inscrire Marie de la Trinité. D’ailleurs, l’histoire de ses Carnets, le temps resserré de leur rédaction, cet enfouissement volontaire et en même temps cette certitude non orgueilleuse de leur importance, le prouvent. Nous ne sommes pas devant une œuvre pittoresque sauvée de l’oubli où elle risquait de s’enfoncer, mais face à la relation rigoureuse, aussi rigoureuse qu’il est possible, d’une expérience, d’une grâce (de plusieurs grâces…), qui est le cœur vivant et ardent de l’existence de la religieuse. […]

Sur le versant mystique, la dominicaine prend soin de distinguer les ordres… Ainsi, en juin 1941, elle souligne la différence qu’il convient de faire entre connaissance et expérience, mettant cette dernière au plus haut, sans pour autant négliger la connaissance, dont son travail d’écriture émane directement : « Il ne peut y avoir d’expérience humaine sans connaissance, écrit-elle, mais l’inverse est possible : connaissance sans expérience. (…) La connaissance a rapport à l’être comme vrai, et par l’intermédiaire de l’idée. La connaissance ne touche pas l’être, tandis que l’expérience l’étreint. » Un jour  (2 mai 1944), elle note cette réponse reçue du Père à l’une de ses demandes : « Les expériences sont plus délectables. Les lumières sont plus communicables. » Dans son vocabulaire, connaissance et lumière sont synonymes. Ailleurs, elle parle aussi de la « traduction » des lumières reçues. Travailler à les retranscrire, c’est les « revêtir de mots », et « comme ce sont des lumières simples et pleines, les mots sont toujours par un côté en insuffisance ou désaccord – aussi, là où un seul suffirait pour une pensée humaine, j’en mets trois ou quatre pour essayer de mettre au point. » Insensiblement, ce sont les « régions obscures » qui s’éclairent. Assez puissante et pourvue de « tant de nuances », comme elle l’écrit dans son mémoire de 1956, cette lumière lui apparaît « nouvelle, plus humble, plus réelle, plus humaine ».

Sur l’un et l’autre versant, psychologique et spirituel, il y a donc écriture, volonté âpre, farouche, pour reprendre ces deux adjectifs, de laisser une trace, de témoigner, d’aider sans doute, d’être utile. Mais chacun des domaines appelle, je crois, une écriture spécifique. La nature et l’accessibilité des objets n’étant pas d’égale valeur… Est-il nécessaire de noter que jamais la religieuse ne confond ses Carnets avec un Journal intime ? Le retour sur soi que toute geste autobiographique implique, elle se l’interdit absolument ; elle l’exprime ainsi : « Rejeter tout retour sur moi, m’en évader in sinu Patris, dès que je perçois un retour sur moi dans l’oraison. » […]

Avec cette détresse que j’évoquais, avec toute la détresse du monde, le XXe siècle a fait littérature. Je n’entends pas ce mot péjorativement. La notion, vague sans doute, de littérature de témoignage a accompagné et suivi les grandes tragédies du siècle, avec la Shoah pour sombre emblème. Ce ne sont plus les accents du romantisme, même le plus noir, qui ont cherché à exprimer cette détresse. Il n’était plus temps. En revanche, le besoin vital du témoignage, de la mémoire, de la parole articulée opposés au malheur et à l’horreur s’est imposé. Il fallait rendre compte, tenir le compte le plus exact possible de cette détresse. Dieu a déserté, avait-on décrété… Comme pour l’expérience mystique, ce qui apparaissait comme indicible, la poésie, peut-être, pouvait le dire, ou au moins le rendre sensible.

« Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours, commune /  A tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin. / Chacun s’en va, chacun s’en vient aux lieux qu’il peut atteindre », écrit Hölderlin au tout début du XIXe siècle dans son grand poème, « Le Pain et le Vin » (traduction de Gustave Roud). « Mais nous venons trop tard, ami. Oui, les dieux vivent, Mais là-haut sur nos fronts, au cœur d’un autre monde… », poursuit-il, avant de poser, à la septième strophe de son élégie, cette question appelée à résonner si fortement au siècle suivant : « Pourquoi dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? » d’autres traductions disent : « en temps d’indigence » ou « de détresse ». Peu de temps après, le poète sombre dans la folie, sa poésie se fige, comme un corps pris par les cendres. […]

Marie de la Trinité, on peut s’en étonner, presque en être choqué, ne fait pratiquement aucune allusion aux événements qui ont lieu en France et en Europe dans les années 40-45. Sauf je crois, en une page, à l’exode. Elle est toute à sa mission. Le bruit et la fureur du temps semblent bien éloignés d’elle. Mais si on lit ses écrits, si on s’approche en pensée et en prière de sa personne, ce bruit et cette fureur, cette détresse, on les entend, certes assourdis, retenus hors de l’espace intérieur. « La vocation religieuse, écrit Marie de la Trinité au docteur Jacqueline Renaud en février 1956,  n’entraîne pas la répudiation du créé – au contraire, elle s’en sert, elle en a besoin mais elle le polarise et le dépasse constamment (…). Il ne s’agit pas du tout, dans mon esprit, d’établir une scission ou une opposition entre la réalité humaine et la réalité de la grâce. »  Dans cette affirmation de la non séparation entre la « réalité humaine » et la « réalité de la grâce », je note que la « grâce » est une « réalité » à part entière : il ne peut donc y avoir, même discrète ou clandestine, de « répudiation du créé ».

A la même Jacqueline Renaud, un mois plus tard : « J’ai l’air assuré et décidé, et par dessous je tremble, je suis dans l’angoisse à tout moment. Ce que j’ai toujours devant les yeux c’est une sorte de catastrophe invincible et dont je porte en moi la cause fatale sans pouvoir m’en défaire. » Il y a plusieurs manières d’entendre cette dernière phrase. On pourrait y lire une sorte d’égocentrisme, une volonté dérisoire de tout ramener à soi – jusqu’à l’invincible catastrophe, jusqu’à la détresse du temps. Ce n’est évidemment pas de cela qu’il s’agit. L’intériorité, Marie de la Trinité l’a assez dit et développé, est ouverte, appelée « in sinu Patris », et là, universalisée, « immolée ».

Pour terminer, je citerai ce dernier passage, tiré du Mémoire de 1956, qui va dans le même sens. Un sens parfaitement inintelligible si on le soustrait de la grâce, qui est sa source. Je cite : « Maintenant je retrouve à peu près les mêmes sentiments et émotions qu’auparavant à l’exception de la joie qui, après avoir complètement disparu est revenue, mais dans un autre lieu de moi-même, et sous une autre forme. Je ne la ressens que spirituellement et elle est indépendante des circonstances de la vie. » Loin d’être fragile ou illusoire, cette « joie », seul sentiment qui demeure spirituellement, est « indépendante des circonstances de la vie » pour mieux se transmettre et se partager. Notre impuissance à éprouver cette joie ne l’empêche pas d’être triomphante, en perpétuelle dilatation, comme l’a pensée Jean-Louis Chrétien (La Joie spacieuse. Essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007). « Tout ce qui arrive est adorable », disait Léon Bloy avec audace. « Tout est grâce », renchérissait le curé de campagne de Bernanos, citant la Petit Thérèse.

Sur « Ainsi parlait Saint-Pol-Roux »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article paru le 27 juillet 2022 dans En attendant Nadeau

Si l’œuvre de Saint-Pol-Roux n’est pas aujourd’hui totalement oubliée, c’est en grande partie grâce à Gérard Macé, puis à Alistair Whyte et à Jacques Goorma qui apportèrent leur contribution à l’éditeur René Rougerie : ce dernier fit en effet paraitre au fil du temps pas moins de vingt-trois volumes, très largement composés d’inédits. Quatre ans après l’ouvrage de Bruno Geneste et Paul Sanda Saint-Pol-Roux. Le cosmographe des Confins, Ainsi parlait Saint-Pol-Roux devrait inciter les amoureux de la poésie à découvrir ou redécouvrir cet auteur trop méconnu qui participa à la naissance du symbolisme et fut salué en son temps par Paul Valéry, Max Jacob, Victor Segalen et André Breton, entre autres. […]

L’œuvre de Saint-Pol-Roux est insituable. On ne peut la rattacher au symbolisme que sur une courte période, à ses débuts dans la vie littéraire. Car il se montre toujours en décalage avec son époque : « Je me sens le contemporain de gens à venir, c’est à eux que je parle », écrit-il dans une lettre à André Rolland de Renéville. Se faisant une haute idée de la littérature qu’il défend avec magnificence – il est d’ailleurs surnommé ou se fait appeler le « Magnifique » – et enthousiasme, considérant « l’Art comme un sacerdoce », il doit subir maintes critiques et moqueries auxquelles il répondra avec un humour cinglant par un poème en prose aux allures de pamphlet, « Air de trombone à coulisse ». Il est indéniable qu’il incarne avec faste l’esprit baroque par l’audace de ses images – par exemple, il désigne le chant du coq comme « un coquelicot sonore » – qui fait voler en éclats « les vieux clichés ».

L’imagination est donc l’une des clés, essentielle, de son œuvre, mais ce n’est pas la seule. S’il est un visionnaire, le « maître de l’image », il mène aussi toute une réflexion en avance sur son temps sur la poésie, adaptant le concept d’idéoréalisme de la philosophie allemande à la poésie. Si l’influence de Platon et de Plotin est déterminante chez Saint-Pol-Roux, il sait que le monde des idées et le monde des choses sont l’envers et l’endroit d’une même pièce, et il n’a de cesse de chercher des passages de l’un à l’autre – à l’affût des intersignes et des synchronicités –, de « dématérialiser le sensible pour pénétrer l’intelligible » et de cristalliser l’intelligible dans le sensible grâce aux cinq sens et au langage. Il a pu être reconnu comme un précurseur du surréalisme, mais avec une nuance qui mérite d’être soulignée : là où Breton se donne pour objectif d’exprimer « le fonctionnement réel de la pensée » dans une perspective humaine, « le Magnifique » a pour ambition de « possibiliser le divin », ce qui l’inscrit dans une démarche spirituelle, voire mystique.

Dans sa préface, Jacques Goorma, l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Saint-Pol-Roux, montre bien la volonté du poète de sacraliser les lieux, les choses et les animaux en les baptisant en quelque sorte d’un nouveau nom : « La chaumière de Roscanvel devient à la naissance de sa fille la “Chaumière de Divine”, le manoir de Boultous à la mort de son fils, tué à Verdun en mars 1915, “Le manoir de Cœcilian”. Les personnages de Camaret, le monde familier des animaux (avec la chèvre Espérance, les chattes Vagabonde et Ténèbres, les goélands Éole et Thalassa qui viennent se poser sur la tête de Divine), les rochers qui l’entourent et que le poète contemple depuis son “rêvoir” (une étroite plateforme encastrée dans les rochers et recouverte d’herbe rase et d’où, bravant le vertige, Saint-Pol-Roux contemplait l’immensité écumante autour des Tas de Pois), tous ces éléments sont revalorisés dans son monde, recréés dans le poème de sa vie ».

Goorma nous présente l’homme tel qu’il fut, avec son côté solaire, sa parole ardente, ses affinités, ses rencontres et amitiés (Pierre Mac Orlan, Max Jacob, Victor Segalen, André Breton, Jean Moulin…), sa générosité, sa simplicité, son don de voyance, son humour, son goût de la solitude et son amour de la vie. Goorma apporte de précieux témoignages qui, en plus de son propre regard, viennent éclairer l’œuvre du « mage de Camaret ».

Sur « Un dédale de ciels »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article paru le 28 juin 2022 sur le site La Cause littéraire

« Je marche en compagnie de mon arrière-grand-père / sur un chemin de terre dans la plaine du Forez / dans mon pays dit-il / avec cette drôle de fierté / mon ombre enveloppe la sienne / ses sandales sont couvertes de poussière / il me montre sur ses jambes ses avant-bras ses joues les éraflures / mes médailles mes blessures gagnées dit-il / contre l’écorce l’ongle des arbres dans le verger voisin / je vole les pommes / je les tiens / lui et sa fierté / par la main… » (p. 26).

La plupart des ancêtres sont, logiquement (par l’âge, et le temps qui fait passer tout réel), ou aléatoirement (par persécutions, guerres, exils ratés, pandémies, diverses dévastations broyant les exemples qu’ils n’ont souvent pas eu loisir de devenir) morts : ils marchaient devant nous (leurs descendants), mais ont disparu, comme tombés dans des trous, eux-mêmes à leur tour cachés. Avant-garde désormais évanouie, et comme devenue indétectable sur un sol que nous arpentons à neuf, et sans leur sensible épaisseur : prédécesseurs à jamais privés de tout présent autre que le leur. Deux possibilités seulement, dès lors : les inviter fantasmatiquement dans notre présent, se déporter nostalgiquement dans ce que et ce qui fut le leur. Benoît Reiss choisit, cavalièrement, résolument, jubilatoirement, la seconde : le parti-pris à la fois grandiose et dérisoire du puzzle de la famille posthume. […]

C’est donc un auteur, qui, fondamentalement, fait place (à d’autres), et même leur redonne une place d’être perdue : il ne « s’efface » pas pour autant, il vient plutôt voir comment leurs tableaux s’écrivaient. Il pousse les milliers de portes d’entrée du labyrinthe (le dédale de ce que ceux qui lui ont donné vie ont reçu, en leur temps, d’elle) – et nul n’entre pourtant de gaieté de cœur dans un endroit construit pour en masquer la sortie ! Mais c’est un dédale de ciels, et il n’y en a qu’un : regroupant les ciels, il les laisse s’éclairer l’un à l’autre. […]

Page après page, ces souvent inconnus les uns des autres jouent, grâce à lui, ensemble : à toutes sortes de jeux – aux normes délicieusement hybrides, aux règles superbement mêlées ! Guides infaillibles, à la fois purs (exclusivement faits de leur mémoire) et impudiques (aucune contenance à adopter dans leur néant !) qui peuvent, extraordinairement, se prendre eux-mêmes à l’âge qu’ils veulent, et donner ainsi à conserver leurs vénérables petits métiers et grandes manies. C’est donc clair : la poésie sauve imaginairement mieux les expériences des êtres humains que ne le font réellement la chronique, l’almanach et l’histoire culturelle. […]

Toujours ces sortes de clampins tutélaires, ranimés par l’auteur (et, en réalité, toujours un peu rudement secoués pour les éveiller de dormance) à divers spots de sa frondaison généalogique, nous reçoivent (aimablement) pour être sollicités là où eux-mêmes ne l’attendaient pas. Car, bien sûr, le texte leur pose des questions posthumes – qu’ils ne peuvent donc pas entendre –, pour obtenir des réponses hors d’eux écrites – qu’ils ne peuvent donc pas contrôler. Mais c’est l’amour, et lui seul, qui les marionnettise ainsi, et un pur amour, noble, désintéressé, puisqu’au mieux l’auteur vient se reperdre avec eux dans leur cheminement ruiné.

Avec, permises par ce doux et délirant procédé de mise parachutée en abyme, à l’occasion, de géniales interférences, par exemple (p. 100) entre conte et histoire lors d’une visite de Pétain (lui-même joyeusement marionnettisé), ou, dans le plus beau des ciels de ce dédale (p. 80), entre Thésée et le Minotaure. […] On l’a compris (« Aux Justes/ qui ont sauvé mes grands-parents » dit la page 4) : ce bouleversant et si mystérieux Benoît Reiss est l’aède d’une diaspora enfuie et enfouie, devant et pour laquelle il « pousse les wagons de mots » (p. 69).

Clotilde Marghieri

(1897-1981)

Clotilde Marghieri est née à Naples en 1897. Elle suit ses études secondaires dans un pensionnat situé dans une des plus belles villas médicéennes de Florence puis revient vivre à Naples. Elle étudie le latin et le russe et lit tous les auteurs français qu’elle trouve : « Pendant mes 25 premières années, écrit-elle, je n’ai lu que des auteurs français. »

En 1920, elle se marie avec l’avocat Gino Marghieri. Dans le salon de son beau-père, sénateur du royaume, elle fréquente toute l’intelligentsia antifasciste.

Elle fait à Capri la connaissance de l’écrivaine féministe Sibilla Aleramo, dont le livre Una donna a eu en Italie un vaste retentissement. Le même été, elle rencontre également la grande et scandaleuse Eleonora Duse.

Bien que toujours mariée, elle décide, en 1933 de quitter Naples pour vivre dans la villa de son père au  flanc du Vésuve. Elle y reçoit nombre d’amis italiens et étrangers, venus souvent sur la recommandation de son ami lituano-américain le fameux historien de l’art Bernard Berenson.

Elle publie des récits et des nouvelles dans différents magazines et se fait critique littéraire pour Il Mattino de Naples, puis d’autres grands journaux.

Pour s’occuper de ses enfants, elle s’installe à Rome en 1939. Ce n’est qu’en 1960 qu’elle publie son premier livre, Vita in villa (L’Île du Vésuve), que suivent en 1963 Le educande (Les Collégiennes) et en 1970 Il segno sul braccio (Le signe sur le bras).

Elle reçoit en 1974 le prix Viareggio pour Amati enigmi (Énigmes aimées).

En 1981 paraît sa vaste correspondance croisée avec Berenson. Elle meurt à Rome la même année.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN :

L’Île du Vésuve

L’Île du Vésuve

Vita in villa

Traduit de l’italien par Monique Baccelli. Préface de Gérard Pfister

Clotilde Marghieri (1897-1981) a laissé une œuvre de narratrice aussi réjouissante que raffinée. Issue de la haute bourgeoisie napolitaine, elle en a vite défié les conventions, sous l’influence notamment de la charismatique écrivaine féministe Sibilla Aleramo et du fastueux historien d’art lituano-américain Bernard Berenson, pour s’installer seule dans une vaste maison aux flancs du Vésuve. C’est cette vie libre et fantasque qu’elle raconte dans L’Île du Vésuve, le livre fondateur de son œuvre.

C’est la première fois que Clotilde Marghieri est traduite en français. Son œuvre est pourtant profondément marquée par la langue et la littérature françaises, qui ont été presque son seul univers jusqu’à ses 25 ans. La traduction de ce texte a été réalisée par Monique Baccelli, la traductrice des plus grands écrivains italiens, d’Italo Svevo à Alberto Savinio, de Giuseppe di Lampedusa à Carlo Emilio Gadda, de Cristina Campo et Alda Merini.

« Depuis quelques années je me suis retirée à la campagne. La petite maison où je vis, entre vignes et pinèdes, s’adosse au Vésuve et a devant elle le superbe décor du golfe. » C’est ainsi que commence L’Île du Vésuve. Le ton est donné. Suivent 28 courts chapitres où Clotilde Marghieri nous raconte tout simplement, mais avec une grâce, une mélancolie et un humour sans pareils sa vie dans le paysage sublime du golfe de Naples, celui de la Villa delle Ginestre où Leopardi trouva refuge à la fin de sa vie. Leurs titres ? « La Villa des Genêts », « La marquise », « La pinède vendue », «Télévision à la villa» ou « Messieurs (ou les angoisses nocturnes) ».

Marghieri, c’est avant tout cela : une liberté d’allure, une élégance d’esprit, un charme irrésistible qui donnent au lecteur l’impression de partager l’existence d’une amie. Elle aimait le ton de Colette et de Madame de Sévigné. Mais c’est tout autant Proust ou Sagan qu’on retrouve dans ces pages à bien des moments. Une même manière de capter tout à la fois la légèreté de la vie et sa tragédie.

« Les lettres que mon grand-père m’écrivait en pension, se souvient-elle, m’exaltaient à tel point que, ne sachant pas comment en profiter pleinement, comment les faire miennes, j’en découpais les passages les plus beaux et les plus touchants en lanières minuscules et après les avoir lus et relus (je les sais encore par cœur), je les mangeais. » L’écriture est ici chose vitale, mais jamais pesante ni sombre. Vivre aux flancs du Vésuve, c’est cela : célébrer sans cesse la lumière sans oublier, toute proche,  la menace.

  Coll. Les Vies imaginaires – 2022 – 192 p. – 17 € – ISBN 978-2-845-900335-7

Ainsi parlait Jean de Ruysbroeck

Dits et maximes de vie

Traduit du moyen-néerlandais et présenté par Marie et Jean Moncelon. BILINGUE

Les Éditions Arfuyen ont publié de nombreux ouvrages liés à la mystique rhéno-flamande : à côté des grands Rhénans Maître Eckhart (1260-1328), Jean Tauler (1300-1361) et Henri Suso (1296-1366), la figure majeure des Flamands est Jean de Ruysbroeck (1293-1381).

Dans la collection Ainsi parlait a paru dès 2015 un Ainsi parlait Maître Eckhart, bilingue moyen haut-allemand / français. Le volume ici consacré à son contemporain Ruysbroeck rassemble ses dits essentiels en bilingue moyen-néerlandais / français. Rappelons qu’en néerlandais a paru également dans la même collection un Ainsi parlait Etty Hillesum, consacré à celle qui fut aussi une grande lectrice des mystiques rhéno-flamands.

Bien que très audacieux dans sa pensée de l’union à Dieu, Jean de Ruysbroeck, « l’ermite de la Vallée Verte » (Groenendael), aussi surnommé par la postérité « l’Admirable », n’a pas été condamné comme Eckhart, mais au contraire béatifié. Sa chance est sans doute paradoxalement de n’avoir pas suivi d’études théologiques ni pris de grades universitaires, comme Eckhart, et de n’avoir donc pas représenté la même menace que ce dernier, prestigieux maître en Sorbonne.

La personnalité fascinante de Ruysbroeck a bien été dépeinte par Maeterlinck, qui en fut l’un des premiers traducteurs en français : « Au fond de cette obscure forêt brabançonne, son âme, ignorante et simple, reçoit, sans qu’elle le sache, les aveuglants reflets de tous les sommets solitaires et mystérieux de la pensée humaine. Il sait, à son insu, le platonisme de la Grèce ; il sait le soufisme de la Perse, le brahmanisme de l’Inde et le bouddhisme du Tibet. »

Dans son « ignorance merveilleuse », Ruysbroeck a médité l’Écriture et surtout vécu une expérience intérieure commencée jeune qu’il a décrite, dans son premier ouvrage : Le Royaume des Amants. Dès ce livre, il a défini son idéal de vie chrétienne, « la vie commune » (ghemeine leven). L’homme qui s’y adonne doit se placer « au sommet de son esprit », écrit-il, entre « la jouissance mystique et l’action ». Telle fut la vie au sein du monastère de Groenendael dont Ruysbroeck fut le premier prieur en 1349. À sa mort, en 1381, le monastère de Groenendael jouissait grâce à son impulsion d’un immense rayonnement.

    Coll.  Ainsi parlait – 2022 – 176 p. – 14 € – ISBN 978-2-845-900336-4