N’oublie pas de regarder le ciel

Ce qui classe tout de suite un écrivain, c’est sa langue :  il y a ici un ton, une parole juste et parfaitement contemporaine, dont la force s’impose immédiatement au lecteur comme une évidence. Pour un romancier, ce qui compte, c’est aussi la capacité de saisir son époque, dans ses contrastes et ses singularités. C’est là qu’excellent, par exemple, Michel Houellebecq ou Emmanuel Carrère. Et c’est la prouesse de Vladimir Galpérine de nous montrer la société d’aujourd’hui avec un regard lucide et implacable, mais aussi avec ironie et compassion. Mais l’essentiel, c’est le plaisir de lecture que donne ce livre. Plus que le témoignage d’une génération perdue, c’est portrait d’un monde en désarroi, pris de vertige et fasciné par sa chute, comme par une sorte de spectacle, puisque, aujourd’hui, tout est spectacle.

Ce livre est le premier roman de Vladimir Galpérine. Et d’emblée un coup de maître. Un ton âpre et drôle à la fois, qui vous prend d’un bout à l’autre du roman. Toute la société d’aujourd’hui est là, avec ses angoisses, ses faiblesses, ses illusions. Le rap, la drogue, le chômage. L’omniprésence des médias, les rumeurs délirantes, le fascisme rampant. Une ambiance d’avant-guerre. Tout est là, et pourtant c’est un pur roman, une jouissance de lecture. Portée par une langue spontanée, vive et forte, emportée par un puissant vent d’ironie et d’extravagance.

Des lieux, des voix, des personnages, pour lesquels on se sent pris d’une immense tendresse. Mais aussi de savoureux morceaux de bravoure comme le voyage à Saint-Malo, la rencontre avec le voisin de palier Moussa ou le grand meeting d’Éric Zemmour au Trocadéro. Que faire face à tout cela ? Avant tout, garder sa lucidité, ne pas se laisser dévorer. La première phrase du roman explique son titre étrange et marquant : «“N’oublie pas de regarder le ciel.” C’est ce qu’elle m’a dit avant d’y aller… déjà trois fois qu’on faisait son extrême-onction, le truc de superstitieux, là… elle y croyait dur. Moi ? Prudent comme d’habitude, craintif… Mon frère regardait son portable, peut-être qu’il jouait… »