Sur Toucher terre

TANGUY

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article sur Toucher terre paru dans Recours au poème le 3 février 2019

La poésie de Cécile A. Holdban touche à l’intime mais demeure en permanence auréolée d’une forme de mystère. La poète creuse l’énigme de la vie. « Il restait une fleur / sur terre / pour l’éclairer », écrit Cécile A. Holdban, comme en écho à ces mots de Philippe Jaccottet : « Prends cette fleur pour t’éclairer dans la traversée des jours ». Mais si l’écriture de l’auteure a parfois des accointances avec celle du grand poète français, son univers poétique la rattache plutôt à une veine d’écrivains anglo-américains qui lui sont chers (Kathleen Raine, Sylvia Plath…) et, encore plus, à ces auteurs des ex-pays de l’Est, notamment hongrois, pour lesquels elle éprouve une affection (littéraire) particulière. […]

Elle y publie notamment des poèmes de Sandor Weöres (1913-1989), considéré comme l’un des plus grands poètes hongrois, de Janos Pilinszki (1921-1981), poète et dramaturge également hongrois, mais aussi des Américains Howard Mc Cord ou Linda Pastan.

À propos de ce nouveau livre de Cécile A. Holdban, son éditeur [évoque] « d’obscures menaces et des grâces envoûtantes ». Les obscures menaces sont là quand « l’aube s’efface », et « la lune rouille », quand « les arbres au loin noircissent » ou quand « le corps est bien là », mais que « le cœur se fige ». Les grâces envoûtantes, elles, s’arc-boutent à « notre seule viatique : l’espérance secrète du printemps ». La poète peut alors s’émerveiller et noter que « les yeux rubis des groseilles ouvrent des milliers de paupières » et se mettre à l’écoute de « la respiration palpitante de la pluie mêlant le sang des fleurs à la terre ».

Entre les « menaces » et les « grâces », il y a cette « obstination à chercher / l’étincelle, la part / manquante ». Car Cécile A. Holdban nous dit avoir « plongé dans le monde avec emportement ». C’est cette énergie vitale (native) qui continue à l’animer. Elle est demeurée « la fillette qui s’élance » en quête de « cette violence joyeuse, cette libération dans le jaillissement de certaines sources ». Car, s’il y a « l’hiver du monde », il y a aussi cette femme qu’elle est (et que l’amour éclaire) dont le « corps déborde » et dont la « tête chante ».

Sur Face au mur de la Loi

DOBZYNSKI

La lecture de Charles Dobzynski

Extraits de l’article sur Face au mur de la Loi paru dans Europe en janvier 1991

 

Si nous avons peu de poètes philosophes, ce n’est pas que la poésie philosophique ait mauvais genre, c’est qu’elle est un genre difficile, exigeant, qui requiert, si l’on veut éviter pathos et rhétorique, des qualités particulières, grâce auxquelles l’élan lyrique et l’invention proverbiale ne seront pas sacrifiées à la profusion aphoristique. Il importe que le discours philosophique échappe à l’exposé et au mode d’emploi des notions convenues, qu’il soit le langage personnel d’une vision du monde, de l’histoire et de l’être, irréductible aux données de la connaissance.

Alain Suied bâtit avec patience et rigueur une oeuvre dont la matière même, phénomène peu commun, est constituée de pensée en mouvement. De pensée en irruption, et même en éruption, tant elle fait du surgissement, de la fulgurance de la veine métaphorique, son énergie motrice. Il y a chez ce poète une saisie comme instinctive des grandes interrogations qui irriguent notre espace intérieur, notre espace métaphysique. Interrogation constructive sur la relation intime de la parole et de l’être, relation qui commande toutes les autres :

Les mots qui manquent
parlent pour nous.
Langue étrangère, parole
première, le manque
de l’origine est l’origine du manque.

(…) Poésie personnelle dans sa tension vers l’universel, à travers’une tradition juive, où elle s’enracine et qui la fonde. Elle nous suggère comment « habiter le réel y et comment il nous appartient « d’ouvrir, couvrir, découvrir » :

Nous n’aurons jamais le lieu.
Nous sommes les témoins de l’origine.
Syllabes de lumière
sur le tableau noir
de l’univers !

Comment ne pas saluer la prouesse d’un poète qui parvient, sans jamais s’enliser dans l’abstraction, à nous communiquer, pour le devenir de l’être et sa « proximité », une passion qui lui donne des ailes !

L’aventure d’Arfuyen

 

Extraits d’un entretien avec Yves LECLAIR, écrivain

paru dans la revue Études, n° 4250, juin 2018

 

Créée en 1975 par Gérard Pfister, Arfuyen est une maison d’édition installée dans le Haut-Rhin. Elle accorde une place centrale à la poésie, mais elle propose aussi des ouvrages de spiritualité, de littérature et de sciences humaines. À l’origine, « Arfuyen » est le nom d’une montagne et d’une bergerie, tout un programme pour l’éditeur et tout un emblème pour l’écrivain, poète et traducteur que vous êtes aussi ?

Gérard Pfister : Notre aventure éditoriale est née, en effet, dans une petite bergerie où j’avais l’habitude d’aller avec quelques amis, au début des années 1970, près de Malaucène (dans le Vaucluse), sur une petite montagne du nom d’Arfuyen. Au milieu des vergers d’abricotiers, on voyait le soleil se lever au sommet du mont Ventoux. C’étaient les lendemains encore pleins d’enthousiasme de Mai 68, nous passions notre temps à marcher dans ces collines d’où Pétrarque était parti pour son ascension du Ventoux, et à arpenter tous les lieux de musique et de théâtre de la région.

Dans cette terre qui portait le souvenir de troubadours comme Raimbaut de Vaqueiras, du renouveau littéraire autour de Frédéric Mistral, mais aussi du romancier du Mal de la terre (1947), André de Richaud, vivaient alors des écrivains et des poètes que nous admirions : Philippe Jaccottet à Grignan, René Char à l’Isle-sur-la-Sorgue, Henri Bosco à Lourmarin, Paul de Roux à Fontaine-de-Vaucluse, Pierre Seghers à Murs-de-Sault, Jean Tortel à Avignon. Ce lieu était comme une petite Toscane, un paradis de la littérature, et le désir nous est venu de le célébrer et peut-être de comprendre pourquoi. Qu’est-ce qui fait la force d’un lieu ? Ce n’est pas seulement la beauté : il en est de magnifiques qui n’ont jamais sus¬cité de grandes œuvres. C’est autre chose, d’évident et de mystérieux. Bien plus tard, en Alsace, nous retrouverons cet émerveillement.

Avec l’intrépidité de la jeunesse, nous nous sommes ouverts de notre projet à Philippe Jaccottet qui nous a accueillis avec confiance et donné les plus utiles conseils. Tous nous ont pareillement encouragés. Michel Piccoli nous a confié des inédits d’André de Richaud, Pierre-André Benoît nous a prêté des manuscrits de sa collection, Victor Vasarely a poussé la générosité jusqu’à nous offrir quelques lithographies pour financer notre projet. Nous ne connaissions rien à l’édition, mais l’environnement culturel était porteur et tout nous semblait facile. Les libraires parisiens – Autrement dit, La Hune, etc. – nous ont pris en dépôt et nous avons appris le travail.

Au-delà du lieu-dit de la petite bergerie native, songiez-vous à d’autres sens particuliers dans ce nom d’« Arfuyen » dont vous avez baptisé votre maison d’édition ?

Nous ne voulions pas nous enfermer dans une esthétique. Nous voulions que cette publication soit un lieu comme c’était un lieu qui lui avait donné l’impulsion. Un lieu d’échange, de contemplation. Quoi de mieux alors que le nom d’une montagne, et de celle où nous étions : Arfuyen. […] Nous pensions au mont Ararat ou à la montagne d’Arunachala. Nous pensions au Sinaï, au Thabor ou au Carmel. Au mont Athos. Un lieu sur la terre pour chercher le ciel. Un lieu aussi pour prendre refuge quand menacent les hautes eaux. Car, déjà, nous les voyions venir.

Un symbole qui nourrit vos choix d’éditeur et vos collections ?

G. P. : Cette montagne, qui était celle d’Arfuyen, est aujourd’hui, depuis bien des années, celle du lac Noir, en Alsace, où se trouve notre siège. C’est celle que montre notre logo : quelques traits de pinceau empruntés à un peintre classique chinois. Certes, le travail d’édition a beaucoup changé depuis quarante-trois ans qu’est né Arfuyen : les outils, les modes, l’environnement se sont métamorphosés. Mais l’essentiel de nos choix – ou notre choix de l’essentiel – n’a pas varié.

Nous avons commencé par des numéros de revue. Le premier numéro s’ouvrait par une gravure de Jean Lurçat, La Création du monde, et un texte de Bonnefoy, intitulé « Par expérience ». Dans cette rencontre, tout était dit : le souci que l’écriture soit une expérience, profonde, radicale (je terminais ma thèse sur le dadaïsme…). Et que le monde, par elle, soit comme recréé. Nous souhaitions mettre en parallèle cette expérience avec d’autres formes de création : la musique (par des entretiens avec André Jolivet et Maurice Ohana), le cinéma (avec un texte de Jean Eustache) et la peinture (avec François Rouan, Etienne Hajdu, Raymond Mason…).

Quelques années plus tard, nous avons conçu avec Raymond Depardon deux ouvrages de photographie d’un genre totalement nouveau, Notes et Hivers. Le troisième numéro a précisé notre réflexion sur le lieu et la création, à travers une enquête, à laquelle ont répondu des poètes comme Edmond Jabès ou Eugène Guillevic, des écrivains comme Georges Perros ou Roger Munier, mais aussi des artistes comme Iannis Xenakis, Jean Dubuffet ou Zao Wou-Ki.

La revue s’arrêta avec ce troisième numéro et se transforma en véritable maison d’édition. Pourquoi et comment ?

G. P. : Une revue doit capter l’air du temps, elle n’est pas faite pour durer. Nous avons créé une autre revue, bien plus tard, avec Michel Camus, François-Xavier Jaujard, Valérie-Catherine Richez et la galerie parisienne Marwan Hoss. Au bout de cinq numéros, L’Autre s’est arrêté quand notre ami Jaujard est décédé.

Pour Arfuyen, c’est une certaine impatience qui nous a fait arrêter : tout en respectant une périodicité fixe et un prix de vente stable, une revue littéraire se doit de composer des sommaires variés et cohérents. Comment, en quelques pages, au milieu de voix très différentes, faire entendre la singularité d’un auteur ? Or, c’est cette singularité qui, depuis le départ, nous importe plus que tout : ce qui fait de chaque œuvre un continent différent, un lieu à part. Nous avons décidé, en gardant le format de la revue, de publier des sortes de tirés à part consacrés chacun à un seul auteur. Dans le même temps, nous nous livrions à diverses expérimentations. Par exemple, des textes publiés sous forme de dépliants, ce qui créait un mode de lecture sans début ni fin et permettait des prix très bas : cette collection, nommée « Les insoumis », n’a pas résisté aux problèmes de diffusion. Dans une direction opposée, un livre d’art sur le Japon, avec des textes et des gravures originales d’Otto Schauer. Faire lire autrement, et par d’autres que les lecteurs habituels, voilà ce qui nous a toujours guidés. L’édition a toujours été pour nous un travail de pédagogie. Une pédagogie de liberté.

Après ce temps de maturation, les collections sont nées de façon très progressive ?

G. P. : En 1981, lorsque nous avons opté pour un format plus classique, nous avons voulu garder trace de nos tirés à part en nommant cette nouvelle collection « Les cahiers d’Arfuyen ». Le premier volume, tout mince, était consacré à des textes d’Eugène Guillevic, accompagnés de vignettes d’Abidine Dino. Plus tard, Guillevic allait traduire pour nous des poèmes de son grand ami Nathan Katz (de l’alsacien), puis des poèmes du poète expressionniste Ernst Stadler (de l’allemand). Car le poète de Carnac, ayant passé son enfance dans le Haut-Rhin, parlait l’alsacien couramment. Depuis bientôt quarante ans, « Les cahiers d’Arfuyen » demeurent l’axe de notre catalogue : le volume 235, préfacé par Catherine Chalier, vient d’être consacré à un recueil de notre ami Alain Suied, décédé en 2008, La langue oubliée.

Lorsque nous avons commencé à explorer la littérature spirituelle du XIVe siècle rhénan (Maître Eckhart, Henri Suso…) et du XVIIe siècle français (Pierre de Bérulle, Rancé…), il nous est vite apparu qu’il était absurde de confondre, en une même collection, littérature et spiritualité.

Lorsque nous avons publié en 1993 une nouvelle édition revue et augmentée de L’errant chérubinique d’Angelus Silesius, traduit par Roger Munier, nous avons donc créé une deuxième collection, d’un format plus grand, que nous avons appelée « Ivoire » (puis « Ombre », la couverture changeant de couleur).

De même, lorsque nous avons conçu en 2001 le projet de publier en deux forts volumes bilingues la totalité de l’œuvre poétique de Nathan Katz, nous avons créé une troisième collection, bilingue et grand format, que nous avons appelée « Neige », consacrée à des classiques modernes et contemporains. La même année, en 2001, nous avons créé une quatrième collection, « Les Carnets spirituels », dont les couvertures, très colorées, sont illustrées d’un détail d’une gravure du XIXe siècle représentant un paysage des parages du lac Noir.

En 2015, dans un monde à nouveau menacé par l’obscurantisme et la barbarie, nous avons senti l’urgence de faire découvrir autrement le trésor d’humanité que recèlent les plus grandes œuvres littéraires, philosophiques et spirituelles. Malheureusement, de moins en moins de lecteurs ont le temps, la curiosité ou la culture pour se confronter à ces œuvres, devenues souvent largement inaccessibles et enterrées dans leur gloire. C’est ainsi qu’est née une cinquième collection, que nous avons nommée en référence au sage d’une autre montagne, « Ainsi parlait ». Comme les maximes d’Épicure avaient pour but d’introduire les commençants à la pensée du maître et de la récapituler pour les plus avancés, cette collection vise à faire apparaître, en quelque deux cents fragments bilingues (ou quatre cents fragments français) la vision du monde et de la vie de ces grands témoins de notre humanité. De Dickinson à Wilde, de Paracelse à Novalis, de Hugo à Baudelaire, cette collection offre déjà une riche matière de méditation pour ceux qui veulent sortir du prêt-à-penser des réseaux sociaux comme du prêt-à-croire des faux prophètes. […]

Je sais que vous travaillez beaucoup, mais comment avez-vous pu concilier, quotidiennement, votre travail d’éditeur et de poète avec votre gagne-pain ?

G. P. : C’est la contradiction entre ces deux mondes qui m’a donné la tension nécessaire pour tenter de rester libre et lucide. Je n’aurais jamais pu survivre dans le milieu suffocant où j’ai travaillé si je n’avais trouvé, sur ma chère montagne, la respiration nécessaire. Mais je crois aussi, à l’inverse, que rien ne permet mieux d’apprécier l’air des cimes que de vivre dans la vallée. Il est bon de laisser les chamois là-haut et de vivre l’époque telle qu’elle est, dans sa complexité et sa brutalité.

Pourquoi, dans vos publications, accordez-vous une place centrale aux textes poétiques et mystiques ? Poésie et mystique sont-elles deux domaines qui convergent, l’une et l’autre marquées par une expérience intérieure et littéraire de la radicalité ?

G. P. : Que de nombreux spirituels, de Jean de la Croix à Madame Guyon, tendent à s’exprimer par le poème, c’est une évidence. Et ils en peuvent trouver les plus beaux modèles dans les psaumes ou dans le Cantique des cantiques. L’intensité, la liberté, la suggestivité qu’offre l’écriture poétique permet de faire dire aux mots ce qu’ils ne diraient pas autrement. Et, dans la prose même, la tension que les spirituels imposent au texte les amène souvent à d’étonnantes créations littéraires.

Je me suis toujours étonné que de telles œuvres, au seul motif de leur sujet, soient en France à ce point délaissées. Mais je ne m’étonne pas moins aujourd’hui que, par un étrange retournement de la mode, certains écrivains n’hésitent pas à se poser eux-mêmes en mystiques. À ces zèles néosulpiciens, qu’on me permette de préférer le vieux cardinal de Bérulle.

Depuis ce début de XXIe siècle, il semblerait que l’on redécouvre la spiritualité qu’on a longtemps voulu écarter de l’expérience poétique et littéraire ?

G. P. : Malheureusement, on la redécouvre à partir de zéro. On se pique de spiritualité avec le même zèle et la même ignorance qui la faisaient naguère rejeter. Rien n’a changé que la mode : faut-il préférer Tartufe ou Don Juan ? Sans hésiter, je penche pour le second, et nos nouveaux « mystiques » me semblent plus redoutables que les « esprits forts » qu’ils jouaient autrefois. Le conformisme d’aujourd’hui est la pâle copie du dogmatisme d’hier.

Votre catalogue, lui, n’est pas dogmatique. Au contraire, il est ouvert à toutes les grandes traditions spirituelles (judaïsme, christianisme, bouddhisme, etc.) de même qu’à différents types d’écriture. Quelles sont vos motivations d’éditeur ?

G. P. : Ce qui prime, c’est la force d’une expérience intérieure, la tension du style n’en est que la résultante. « Le style, dit Marcel Proust, n’est pas une question de technique, mais de vision. » C’est tout le problème aujourd’hui. La technique la plus brillante ne peut suppléer l’absence de vision. C’est ainsi que Rainer Maria Rilke concevait le mûrissement du poème : comme un exercice spirituel. Et c’est ainsi que le lisait ma cousine Etty Hillesum. L’étonnante force spirituelle dont elle fait preuve, elle ne la doit pas tant au judaïsme ni au christianisme qu’à une approche proprement rilkéenne.

Publier de la poésie aujourd’hui, n’est-ce pas une entreprise éditoriale extrêmement risquée ?

G. P. : Non, pas risquée, presque impossible. « La France a horreur de la poésie, notait déjà Baudelaire en 1866, elle n’aime que les saligauds comme Béranger et Musset. » Serait-il satisfait, cent cinquante ans plus tard, que les Béranger, les Musset d’aujourd’hui ne soient eux-mêmes guère lus ?

Depuis quarante-trois ans que nous publions de la poésie, les mises en place des poètes les plus reconnus ont été divisées par deux ou par trois. Dans ces conditions, les éditeurs de poésie n’ont souvent plus les moyens d’être distribués ni diffusés, et des manifestations comme le Marché de la poésie sont un moyen essentiel de rencontrer les lecteurs. Ou des auteurs car, de ce côté-là, la poésie est bien vivante : si on en lit de moins en moins, on en écrit de plus en plus.

Ce qui compte aussi surtout pour vous, n’est-ce pas de faire œuvre de résistance par le biais même des textes poétiques ?

G. P. : Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est l’abdication des personnes : ce manque de ressort intime, ce manque de liberté foncière qui leur fait accepter peu à peu tous les renoncements. Baudelaire ou Wilde ont senti venir cette massification, cette servitude volontaire. Cette fatigue. Nous essayons de livrer de petits ballons d’oxygène pour reprendre souffle, retoucher un peu terre.

Vous êtes éditeur, mais aussi poète et traducteur. S’agit-il là aussi de transmettre ?

G. P. : L’écriture nous permet de prendre conscience de ce qui nous est le plus précieux mais aussi le plus inconscient : la langue. De nous libérer des automatismes et des conventions que les mots nous ont imposés. C’est une ascèse, et des plus radicales ; un éveil, des plus illuminants. Et quel meilleur moyen qu’une autre langue pour prendre conscience de la sienne ? Toute langue impose une vision du monde, et ce n’est que dans le miroir d’une autre, par la traduction, qu’on peut le mesurer.

À travers les livres, c’est cette liberté qu’il faut transmettre. Inutile de se battre s’il ne s’agit que d’objets de divertissement ou de collection. Liber, « le livre », ou liber, « libre » : c’est le même mot en latin. Et au pluriel, liberi, « les enfants ». Car nous sommes ces éternels enfants qui doivent se libérer par le livre. Au lieu de cela, l’industrie du livre produit toujours de nouvelles recettes pour nous euphoriser ou nous assommer comme des drogues. Au lieu de cela, les nostalgiques « poétisent », comme disait Meschonnic, à tour de bras. On veut faire « poétique », on prend des poses, on se paie de mots. Alors que la poésie est un travail de longue patience, d’exigeante liberté. Une aventure qui engage toute la vie.

Y a-t-il lieu de créer aujourd’hui ?

G. P. : Il n’est de lieu que de pierres, de terre et de poussière. Sans cette substance-là, que nous laisse le passé, imagine-t-on une création ? Des hologrammes, des simulacres. Une littérature hors sol. Comment se nourrir de cela ? Comment y trouver goût ? Même notre corps s’y refuse.

Visez-vous un lectorat particulier ?

G. P. : L’honnête homme. Qui ? me direz-vous. Peut-on imaginer qu’il n’y ait bientôt plus de lecteurs de poésie ni même de littérature que parmi les universitaires – ni d’écrivains en dehors d’eux. Je m’y refuse. La poésie n’est pas affaire de spécialistes, elle est la substance nourricière de tout homme qui s’interroge sur le monde et sur sa vie, qui pense. J’aimerais par-dessus tout que nos livres puissent servir à de jeunes lecteurs, les aider à être libres. À s’éveiller au mystère, au miracle de notre destin. Il ne s’agit plus de remplir des bibliothèques – il n’y a plus de place dans les logements. Mais de faire apparaître, rien qu’un instant, une étincelle de lumière, parfois, dans le gris des journées.

Transitions

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Poèmes traduits de l’anglais par l’auteur – BILINGUE 

Le spectacle parfois se dérègle et laisse perplexes les acteurs à qui leur rôle a été un instant retire – le temps de respirer ou de s’asphyxier, inhabituelle occasion où il faut bien regarder son prochain.

Vingt-deux textes.

Coll. Tirés à part – ISBN 3260050148702

Ceux que l’on oublie difficilement

114

Wasuregataki hitobito

Texte  traduit du japonais par Alain Gouvret, Yasuko Kudaka et Gérard Pfister – BILINGUE 

 

« Takuboku meurt à vinqt-sept ans, ayant, du fond même de la nature humaine, jeté vers le ciel trop haut et la terre trop sourde la plainte la plus désespérée de toute la poésie japonaise. » Ainsi Georges Bonneau présentait-il en 1938 la poésie et la destinée d’Ishikawa Takuboku, plus étranges et plus dérangeantes encore dans le paysage culturel japonais que peuvent l’être, pour notre littérature, celles d’un Rimbaud.

Ceux que l’on oublie difficilement, l’un de ses textes les plus émouvants, constitue la quatrième partie du volume Ichiaku no suna (Une poignée de sable) dont sont également extraits les textes de Fumées parus en avril dernier.

Ceux que l’on oublie difficilement. Cette femme : « Si l’on disait : « n’as-tu jamais voulu mourir » / « regarde cela » / elle montrait une cicatrice à la gorge ». Ou bien cette autre : «Les années se sont amassées / depuis notre séparation / combien tu m’es devenue chère ». Ou encore cette voix : « Une fois encore si j’entendais dette voix / totalement alors / ma poitrine s’allégerait ».

Ce volume constitue la première traduction française d’un des auteurs les plus bouleversants de la poésie japonaise. Un de ceux, oui, qu’on oublie difficilement. Que le peuple japonais, aujourd’hui encore, aime d’une affection toute particulière. Comme un enfant malheureux.

La poésie de Takuboku est on ne peut plus simple. D’une nudité qui risque toujours de basculer dans la banalité, la platitude. Des visages, des regards, des silhouettes entraperçus. Tout un monde flottant, dérivant, à l’extrême bord du désespoir, juste au bord.

Car ce monde n’est pas la belle nature que nous montrent les poètes du haïku. Les notations de Takuboku sont tout aussi aigües et presque impalpables, mais c e qu’il nous fait voir, crûment, c’est la misère insondable du monde des villes. Notre monde. La fatigue, la lassitude, la faiblesse, la veulerie, la maladie. Des hommes e des femmes d e tous âges, de toutes conditions, saisis dans leur essence, presque sans aucune description.

Écoutons-le encore : « Qu’elle est triste la ville d’Otaru / dans les voix rocailleuses / de ces hommes qui ne chantent pas ». Ou bien : « L’enfant sur le dos elle m’accompagnait / dans la gare des bourrasques de neige s’engouffraient / – le regard de ma femme ». Ou bien encore: « Cet ami que je suis venu à haïr / longuement j’ai serré sa main / au moment de nous séparer ».

Coll. Tirés à part

L’autre chemin

L'AUTRE CHEMIN 1

 

C’est dans la collection des Tirés à part, dès 1980, qu’a paru la première édition de L’autre chemin.

Une voix âpre, tendue, questionnante, s’y fait entendre : « cela / comment le nommer / comment l’inscrire / en un poème // cela / qui fissure / chaque instant / me coupe / du quotidien / décolore / vide de sa substance / ce qui m’est accordé // cela / qui me porte / me jette en affamé / à la rencontre de la vie / fait monter / au-devant de mes pas / cette lumière / que je ne peux atteindre ».

Une quête qui s’inscrit d’emblée au-delà du simple artisanat d’écriture, une ambition à la mesure, la démesure de l’homme.

Coll. Tirés à part

 

 

Tombeaux, adieux et vers funèbres

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Textes retrouvés

Les Tragiques : y a-t-il plus admirable réquisitoire d’un poète contre son époque que l’immense texte d’Agrippa d’Aubigné, à la fois politique, spirituel et existentiel ?

Esprit loyal, intransigeant, rebelle, tel nous apparaît d’Aubigné, l’un des rares très grands poètes français (trop souvent courtisans ou esthètes) qui se puissent ranger au nombre des résistants et des insoumis.

À côté des Tragiques et des œuvres rééditées à leur côté, voici quelques poèmes oubliés de celui qui est sans doute notre Dante, pour la force du souffle et pour l’ampleur de la vision.

Collection Tirés à part 

Agrippa d’AUBIGNÉ

D'AUBIGNE

(1552 – 1630)

Théodore Agrippa d’Aubigné est né le 8 février 1552 au château de Saint-Maury, en Saintonge. Il est élevé dans la religion calviniste, dont il sera un fervent défenseur tout au long de sa vie. À dix ans, il est placé en pension à Paris chez un humaniste célèbre. L’année suivante, son père Jean d’Aubigné meurt à Orléans.

Agrippa d’Aubigné poursuit ses études à Genève sous la direction de Théodore de Bèze. Lorsque éclate la deuxième guerre de religion en 1567, il s’engage dans l’armée protestante. Il participera aux combats comme aux négociations de paix. Il est absent de Paris durant les massacres de 1572, mais il en garde une rancune tenace aux Valois. Les Tragiques conserveront la trace des visions d’horreur dont il est le témoin.

C’est à cette époque qu’il se lie avec le jeune roi de Navarre, qui en 1573 en fait son écuyer, puis le nomme maréchal de camp en 1586, gouverneur d’Oléron et de Maillezais en 1589, vice-amiral de Guyenne et de Bretagne. Les divergences politiques et religieuses les sépareront néanmoins.

En 1577, d’Aubigné est blessé à Casteljaloux. Il se retire aux Landes-Guinemer, dans le Blaisois, et se marie en 1583. Il en aura un fils, Constant, père de Françoise d’Aubigné, future marquise de Maintenon, et deux filles.

Après l’assassinat du duc de Guise en 1588, d’Aubigné prend part aux combats politiques et militaires de son temps. Il se situe parmi les plus intransigeants du parti protestant (« les Fermes ») et ressent l’abjuration d’Henri IV, en 1593, comme une trahison. Il est peu à peu écarté de la cour, dont il se retira définitivement après l’assassinat d’Henri IV en 1610. En 1611, à l’Assemblée protestante de Saumur, d’Aubigné ridiculise le parti des «Prudents » dans son texte Le Caducée ou l’Ange de la paix.

C’est à cette période qu’il se tourna vers l’écriture. Il multiplie les pamphlets anti-catholiques et les polémiques contre les protestants convertis. Contraint de quitter la France en 1620, il se retire à Genève, où est publié l’essentiel de ses œuvres. Il y meurt le 9 mai 1630.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Tombeaux, adieux et vers funèbres

Les insoumis

INSOUMIS

 

L’idée de cette collection, toute expérimentale, était de diffuser des textes littéraires sous une forme créatrice et à un prix aussi faible que possible, en s’inspirant du modèle de la presse ou des tracts. Les contraintes de la diffusion en librairie ont rapidement montré qu’une telle initiative était vouée à l’échec.

Deux textes ont paru dans ce cadre :

N. 1. Margherita GUIDACCI, Neurosuite (rééd. augmentée dans les Cahiers d’Arfuyen)

N° 2. Gérard PFISTER, Les chiens battus