Depuis toujours le chant

Riche de plus de trente livres de poésie et de nombreux essais, l’œuvre de Gérard Bocholier apparaît comme l’une des plus significatives d’aujourd’hui. Marquée par l’influence de Pierre Reverdy, Anne Perrier et Philippe Jaccottet, elle est pleinement singulière par une écriture très musicale et limpide, aux profondes et sobres résonances spirituelles.

Ce livre est le troisième de Gérard Bocholier aux Éditions Arfuyen après La Venue (2006) et Belles saisons obscures (2012).

Étrange titre que celui-là : ce chant qui depuis toujours se fait entendre, de qui est-il ? Qui chante, qui parle, qui se tait ? Le tutoiement du poème liminaire le laisse pressentir : « Depuis toujours ton silence / Ton souffle pourtant ne cesse / De courir parmi les prêles […] // Depuis toujours le poème / Que ton vent écrit efface / Qu’ici veilleur je recueille »

Gérard Bocholier aime considérer le poète comme un « veilleur ». C’est déjà sous le titre de Veille qu’il a publié en 2000 un recueil et c’est sous comme des « Chroniques du veilleur » qu’il publie ses notes de lecture. Le mot réapparaît dans le présent recueil : « Nous sommes de cette âme / Qui veillait sous la pierre / Et qui a tressailli / À la voix bien aimée ».

Si le poète veille, c’est qu’il est entouré par la nuit, enfermé dans la pierre : et c’est parce qu’il sait que sa patience ne sera pas en vain. Il sait qu’une voix se fera entendre, qu’une parole s’élèvera. Cette voix qu’évoque ici un autre poème : « La voix plus profonde / Cachée dans un souffle / Sa courte visite / Inscrite à jamais ».

Cachée toujours, en effet, cette voix : fidèle mais discrète. Secrète, même (et c’est le titre d’un recueil de 1995 : Secrète voix). Mais le poète sait la reconnaître : « Ta voix cherche en chaque épreuve / À toucher ma nuit d’un souffle / À glisser comme aux fissures / Un rayon de ta lumière. »

Et, fuyant les clartés aveuglantes, son écriture sait mieux qu’aucune autre accueillir cette douce lumière

Ainsi parlait Gustave Flaubert

AP 20 Flaubert

Textes choisis et présentés par Yves Leclair

Après Baudelaire, un autre fondateur de la modernité : Flaubert. Pas seulement celui de Madame Bovary et des romans, mais le vrai Flaubert : celui qui apparaît dans cette énorme partie de l’œuvre qu’on ne lit presque jamais.

C’est une voix aussi tonitruante et décapante que celle de Bloy que l’on découvre ici : celle d’un imprécateur, d’un pamphlétaire, d’un écorché. On connaît la phrase du grinçant Dictionnaire des idées reçues rédigé par Flaubert : « Classiques (Les). On est censé les connaître. » C’est à lui-même qu’elle s’applique en premier lieu.

« L’auteur doit être dans son œuvre comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part. » C’est Flaubert qui écrivait cette phrase, dans une lettre de 1852. Et il est vrai que, dans ses grands textes littéraires, Flaubert a utilisé toutes les ressources de l’art le plus élaboré pour effacer autant qu’il le pouvait ses traces.

On cite toujours le fameux « Madame Bovary, c’est moi ! » , mais Flaubert n’a jamais écrit ni dit cette phrase dans le sens où on la cite. Madame Bovary, voici tout au contraire ce qu’il en écrit : « Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, […] c’est de ma part une chose voulue, factice. » Cet « art pour l’art » que Flaubert a théorisé, tout de volonté, d’intelligence et de paradoxes, n’est pas, il faut l’avouer, sans ennuyer parfois. Salammbô laisse à bien des lecteurs intrépides de fâcheux souvenirs…

Mais là où Flaubert ne se cache nullement, là où tout au contraire il explose, il éructe, il jubile – et nous avec lui –, c’est dans cette autre partie de son œuvre, que bien peu de gens lisent et où pourtant son génie éclate plus que nulle part ailleurs : dans ses lettres, ses notes, ses articles, ses journaux.

Cette partie de son œuvre, c’est beaucoup plus que l’ensemble des romans : mais  comment la lire ? par où commencer ? « La vie doit être une éducation incessante ; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir. » C’est dans cet atelier secret que Flaubert est le plus passionnant, le plus moderne. C’est là qu’Yves Leclair s’est mis pour nous à l’écoute.

On redécouvre aujourd’hui la voix de grands protestataires – Bloy, Péguy, Bernanos – que les conformismes avaient crus démodés : le vrai Flaubert est du côté de ces rebelles et inclassables.

Comme il l’a fait déjà pour les œuvres de Bloy et Baudelaire, Yves Leclair, écrivain et poète, nous guide d’une main sûre dans cette écriture foisonnante. Signalons que vient de paraître aux Éditions Gallimard son nouveau livre de poèmes, L’autre vie.

Gustave Flaubert

1280 Flaubert

(1821-1880)

Gustave Flaubert est né en 1821 à Rouen d’un chirurgien-chef à l’Hôtel-Dieu de Rouen et de la fille d’un médecin de Pont-l’Évêque.

L’été 1836 à Trouville, il rencontre son premier grand amour, Élisa Schlésinger. En 1839, il est renvoyé du lycée pour indiscipline. À Paris pour étudier le droit, il rencontre Maxime Du Camp et Victor Hugo.

En 1844 première grave crise d’épilepsie. Il abandonne le droit et s’installe en bord de Seine, à Croisset.

Son père meurt en 1846, lui laissant de bonnes rentes. La même année commence sa liaison avec Louise Colet. Il part en 1849 avec Du Camp pour un long voyage en Orient.

Madame Bovary, qui paraît en 1857 (comme Les Fleurs du mal), est poursuivi pour atteinte aux bonnes mœurs : mais Flaubert, grâce à ses relations, est acquitté tandis que Baudelaire est la même année condamné.

Il se partage entre Croisset et Paris. En 1862 paraît Salammbô, en 1869 L’Éducation sentimentale, mal accueilli par la critique. Il reçoit la Légion d’honneur en 1866 et resserre ses liens avec George Sand. Victime de problèmes d’argent et de santé, il quitte Paris en 1872.

En 1874 paraît La Tentation de saint Antoine, en 1877 Trois contes. Il poursuit la rédaction de son Bouvard et Pécuchet, qui restera inachevé.

En 1880, il succombe à Croisset à une hémorragie cérébrale.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN 

Ainsi parlait Gustave Flaubert 

Sur Et même le versant nord

TEMPOREL

La lecture de Nelly Carnet

Extraits d’un article sur Et même le versant nord de Pierre Dhainaut publié dans la revue Temporel

Il peut arriver que l’on commence la lecture d’un livre par la fin. C’est le conseil que l’on donnera au lecteur du recueil de Pierre Dhainaut, une prose de quelques pages qui s’intitule avec humour « prélèvement à la source ». […]

Elles situent le texte poétique dans l’éveil et la vivacité. La figure même de l’enfant, double identité du poète, revient tout au long du recueil.

Dhainaut préfère au terme création celui de « parturition » : mise au monde pour un «matin » dans la joie de l’écriture qui favorise « l’attention » et « l’écoute ». Le texte idéalement offert serait celui sans auteur et sans titre.

Qu’importe en effet le nom puisque la qualité ne se détermine pas au coût de l’objet art ou à la renommée gagnée parfois plus au moins honnêtement, mais est au contraire fonction de la seule possibilité que cet objet tienne tout seul debout grâce à sa puissance d’expression juste et la forme originale qu’on lui a donné. […]

Le recueil suggère souvent une philosophie de l’être et de sa manière d’être présent au monde et s’avère moins travail poétique à proprement parler avec animation des images et des sons. Le sens semble en effet prévaloir.

Face au « chaos » et à l’asphyxie provoquée par l’« au-dehors », l’attention et l’écriture favorisent la juste respiration. L’orientation philosophique vient aussi s’exprimer dans quelque histoire racontée dans le texte intitulé « À tout âge le paradis ».

L’écriture semble plus souvent venir de la nuit que de la lumière, en tous les cas à ses débuts. La lumière n’émerge que lorsque l’obscurité a été creusée. Pour le coutumier de la mer et de ses marées, la phrase est une ligne d’horizon, un « rivage à marée montante » qui se confond avec le silence de la révélation, celui qui favorise l’expression de l’être-là des humains et des choses accompagnés du « sens de la merveille ».

La poésie est un idéal de la langue. Son point d’incandescence est sans cesse recherché par celui qui écrit.

Nous ne voulons pas mourir

Schickele

Wir wollen nicht sterben

Traduit de l’allemand et présenté par Charles Fichter – Prix Nathan Katz du patrimoine 2019.

Le 6 juin 1921, Rilke écrit à sa compagne Baladine Klossowska, qu’il appelle Merline: «Avez-vous lu la prose de Schickele sur son voyage en Alsace et à Paris (chez Barbusse) ? C’est très beau. » Le texte dont Rilke fait un éloge si chaleureux est le deuxième des trois textes qui constituent Nous ne voulons pas mourir, de René Schickele, jamais encore traduit en français.

Romancier, essayiste, poète, Schickele est l’un des grands écrivains germanophones du début XXe s. Intellectuel engagé, il a été un ardent militant pacifiste et a participé à la Révolution berlinoise de Novembre 1918.  S’inspirant des Cahiers de la Quinzaine de Charles Péguy, il a été une figure pionnière d’« écrivain-journaliste » à travers des articles et essais aussi frappants d’intelligence et de lucidité que brûlants de ferveur et d’actualité.

L’éloge de Rilke est d’autant plus frappant qu’il ne concerne pas un roman, une prose poétique ou un recueil de poèmes, mais précisément l’un de ces textes inclassables où Schickele s’affirme comme figure pionnière d’« écrivain-journaliste » : historien et chantre de l’actualité, avec la même force de vision et d’écriture que son inspirateur Péguy.

En 1904, âgé de 21 ans, Schickele dirige à Berlin Das neue Magazin, « à l’extrême-gauche du goût ». En 1910, il écrit à Paris pour la Straßburger Neue Zeitung. Il définit alors l’écrivain-journaliste comme « l’oreille de l’époque » et ce genre littéraire comme «l’automobile de la littérature ». Pendant la guerre, il dirige à Zurich la plus grande revue pacifiste, Die Weißen Blätter, qui publie Zweig et Romain Rolland.

Rédigé entre 1918 et 1921, Nous ne voulons pas mourir analyse les impasses du pacifisme, du socialisme et de l’idée européenne au lendemain de la Grande Guerre et garde un siècle après, face à la montée des nationalismes et des populismes, une terrible actualité.

Le livre se compose de trois textes : « Le 9 Novembre », sur l’échec de la révolution berlinoise de 1918 ; « Le voyage à Paris », sur les contradictions de la gauche d’alors (le texte aimé de Rilke !) ; « Vu du Vieil-Armand », méditation sur Dostoïevski et vision mystique d’une Europe unifiée : « La paix descendit en moi, conclut Schickele, car j’étais de bonne volonté, au moins cela, cela j’en étais sûr. »

C’est ici la première traduction en français d’un texte majeur, d’un point de vue  littéraire comme historique.

Coll. Les Vies imaginaires – 168 p –  2019 – ISBN 978-2-845-90284-8 – 16 €

 

Je suis un mauvais garçon

Marie Jaell

Journal d’une exploratrice des rythmes et des sons 

Textes rassemblés et présentés par Lisa Erbès, Catherine Guichard et Christiane de Turckheim Postfaces de Michèle Finck, Mathieu Schneider et Daniel Bornemann

La grande Catherine Pozzi rend hommage à Marie Jaëll en 1914 : «Aucune figure humaine n’est aussi fascinante. Le sentiment dominant qui en émane est la grandeur, quelque chose de ce qu’avaient sans doute les Prophètes. »

Elles sont peu nombreuses au XIXe siècle, les femmes qui eurent le courage de mener envers et contre tout une carrière de créatrice. George Sand en littérature, recevant combien d’injures. Mais en musique ? Pianiste prodige, compositrice, théoricienne, écrivain, pédagogue, Marie Jaëll, que Liszt appelait « l’Admirable », en est une figure exemplaire.

Un destin de femme exceptionnel à l’aube de la modernité :  Marie Jaëll n’a cessé de lutter pour dépasser les limites que sa condition de femme lui imposait : « Je suis un mauvais garçon, écrivait-elle en 1877. Je ne suis plus du tout la Marie qui jouait du piano, qui cousait, qui parlait, je suis un être neuf, tout neuf, qui ne fait qu’écrire et plonger en soi-même. « 

On redécouvre aujourd’hui ses compositions : sonates, concertos, mélodies, musique de chambre. Quant à sa méthode d’enseignement du piano, elle est toujours pratiquée et étudiée.

Pourtant cette extraordinaire figure de femme et de créatrice reste encore peu connue. Marie Jaëll a laissé de nombreux textes : cahiers, journaux, lettres, essais. Les fragments ici rassemblés en une sorte de journal dessinent le portrait d’une personnalité exceptionnelle en contact avec les plus grands créateurs et les idées les plus innovantes de son époque, à l’aube de la modernité.

Les textes ici publiés, de grande qualité littéraire et largement inédits, ont été réunis par Lisa Erbès, Catherine Guichard et Christiane de Turckheim.  Les postfaces présentent l’écriture littéraire (Michèle Finck), la composition musicale (Mathieu Schneider) et le fonds Jaëll (Daniel Bornemann).

Coll. Les Vies imaginaires – 256 p – 2019 – ISBN 978-2-845-90283-1 – 18,5 €

Marie Jaëll

1278 Jaëll

(1846-1825)

Marie Trautmann est née en 1846, à Steinseltz (Bas-Rhin).

Enfant prodige du piano, elle donne ses premiers concerts à neuf ans et joue à Londres en 1857 devant la reine Victoria.

En 1862, elle emporte le premier prix du Conservatoire de Paris. En 1866, elle rencontre le pianiste Alfred Jaëll, né à Trieste, et l’épouse. Ils donnent ensemble des concerts dans toute l’Europe.

Elle poursuit sa formation avec César Franck et Saint-Saëns et commence à composer. Liszt fait éditer ses Valses à quatre mains, qu’il joue avec Saint-Saëns à Bayreuth.

Après la guerre de 1870, elle renonce à sa carrière en Allemagne et décide de vivre à Paris.

Après la mort de son mari, elle fait de longs séjours auprès de Liszt à Weimar (1883-1885). Liszt lui dédie sa Troisième Valse de Méphisto.

Elle est en 1887 la première femme admise à la Société nationale des Compositeurs de Musique de Paris. Elle élabore une nouvelle méthode de piano et forme de nombreux élèves.

Passionnée par la relation entre le cerveau et la main, elle se lie avec Charles Féré, médecin disciple de Charcot, et suit à la Sorbonne des cours de physique, botanique et biologie.

Après la mort de Féré (1907), elle se replie dans son atelier parisien. Elle y a notamment pour élèves Albert Schweitzer et Catherine Pozzi.

Elle meurt à Paris en février 1925.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN 

Je suis un mauvais garçon. Journal d’une exploratrice des rythmes et des sons. 

 

 

Sur Toucher terre

TANGUY

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article sur Toucher terre paru dans Recours au poème le 3 février 2019

La poésie de Cécile A. Holdban touche à l’intime mais demeure en permanence auréolée d’une forme de mystère. La poète creuse l’énigme de la vie. « Il restait une fleur / sur terre / pour l’éclairer », écrit Cécile A. Holdban, comme en écho à ces mots de Philippe Jaccottet : « Prends cette fleur pour t’éclairer dans la traversée des jours ». Mais si l’écriture de l’auteure a parfois des accointances avec celle du grand poète français, son univers poétique la rattache plutôt à une veine d’écrivains anglo-américains qui lui sont chers (Kathleen Raine, Sylvia Plath…) et, encore plus, à ces auteurs des ex-pays de l’Est, notamment hongrois, pour lesquels elle éprouve une affection (littéraire) particulière. […]

Elle y publie notamment des poèmes de Sandor Weöres (1913-1989), considéré comme l’un des plus grands poètes hongrois, de Janos Pilinszki (1921-1981), poète et dramaturge également hongrois, mais aussi des Américains Howard Mc Cord ou Linda Pastan.

À propos de ce nouveau livre de Cécile A. Holdban, son éditeur [évoque] « d’obscures menaces et des grâces envoûtantes ». Les obscures menaces sont là quand « l’aube s’efface », et « la lune rouille », quand « les arbres au loin noircissent » ou quand « le corps est bien là », mais que « le cœur se fige ». Les grâces envoûtantes, elles, s’arc-boutent à « notre seule viatique : l’espérance secrète du printemps ». La poète peut alors s’émerveiller et noter que « les yeux rubis des groseilles ouvrent des milliers de paupières » et se mettre à l’écoute de « la respiration palpitante de la pluie mêlant le sang des fleurs à la terre ».

Entre les « menaces » et les « grâces », il y a cette « obstination à chercher / l’étincelle, la part / manquante ». Car Cécile A. Holdban nous dit avoir « plongé dans le monde avec emportement ». C’est cette énergie vitale (native) qui continue à l’animer. Elle est demeurée « la fillette qui s’élance » en quête de « cette violence joyeuse, cette libération dans le jaillissement de certaines sources ». Car, s’il y a « l’hiver du monde », il y a aussi cette femme qu’elle est (et que l’amour éclaire) dont le « corps déborde » et dont la « tête chante ».

Sur Face au mur de la Loi

DOBZYNSKI

La lecture de Charles Dobzynski

Extraits de l’article sur Face au mur de la Loi paru dans Europe en janvier 1991

 

Si nous avons peu de poètes philosophes, ce n’est pas que la poésie philosophique ait mauvais genre, c’est qu’elle est un genre difficile, exigeant, qui requiert, si l’on veut éviter pathos et rhétorique, des qualités particulières, grâce auxquelles l’élan lyrique et l’invention proverbiale ne seront pas sacrifiées à la profusion aphoristique. Il importe que le discours philosophique échappe à l’exposé et au mode d’emploi des notions convenues, qu’il soit le langage personnel d’une vision du monde, de l’histoire et de l’être, irréductible aux données de la connaissance.

Alain Suied bâtit avec patience et rigueur une oeuvre dont la matière même, phénomène peu commun, est constituée de pensée en mouvement. De pensée en irruption, et même en éruption, tant elle fait du surgissement, de la fulgurance de la veine métaphorique, son énergie motrice. Il y a chez ce poète une saisie comme instinctive des grandes interrogations qui irriguent notre espace intérieur, notre espace métaphysique. Interrogation constructive sur la relation intime de la parole et de l’être, relation qui commande toutes les autres :

Les mots qui manquent
parlent pour nous.
Langue étrangère, parole
première, le manque
de l’origine est l’origine du manque.

(…) Poésie personnelle dans sa tension vers l’universel, à travers’une tradition juive, où elle s’enracine et qui la fonde. Elle nous suggère comment « habiter le réel y et comment il nous appartient « d’ouvrir, couvrir, découvrir » :

Nous n’aurons jamais le lieu.
Nous sommes les témoins de l’origine.
Syllabes de lumière
sur le tableau noir
de l’univers !

Comment ne pas saluer la prouesse d’un poète qui parvient, sans jamais s’enliser dans l’abstraction, à nous communiquer, pour le devenir de l’être et sa « proximité », une passion qui lui donne des ailes !

L’aventure d’Arfuyen

 

Extraits d’un entretien avec Yves LECLAIR, écrivain

paru dans la revue Études, n° 4250, juin 2018

 

Créée en 1975 par Gérard Pfister, Arfuyen est une maison d’édition installée dans le Haut-Rhin. Elle accorde une place centrale à la poésie, mais elle propose aussi des ouvrages de spiritualité, de littérature et de sciences humaines. À l’origine, « Arfuyen » est le nom d’une montagne et d’une bergerie, tout un programme pour l’éditeur et tout un emblème pour l’écrivain, poète et traducteur que vous êtes aussi ?

Gérard Pfister : Notre aventure éditoriale est née, en effet, dans une petite bergerie où j’avais l’habitude d’aller avec quelques amis, au début des années 1970, près de Malaucène (dans le Vaucluse), sur une petite montagne du nom d’Arfuyen. Au milieu des vergers d’abricotiers, on voyait le soleil se lever au sommet du mont Ventoux. C’étaient les lendemains encore pleins d’enthousiasme de Mai 68, nous passions notre temps à marcher dans ces collines d’où Pétrarque était parti pour son ascension du Ventoux, et à arpenter tous les lieux de musique et de théâtre de la région.

Dans cette terre qui portait le souvenir de troubadours comme Raimbaut de Vaqueiras, du renouveau littéraire autour de Frédéric Mistral, mais aussi du romancier du Mal de la terre (1947), André de Richaud, vivaient alors des écrivains et des poètes que nous admirions : Philippe Jaccottet à Grignan, René Char à l’Isle-sur-la-Sorgue, Henri Bosco à Lourmarin, Paul de Roux à Fontaine-de-Vaucluse, Pierre Seghers à Murs-de-Sault, Jean Tortel à Avignon. Ce lieu était comme une petite Toscane, un paradis de la littérature, et le désir nous est venu de le célébrer et peut-être de comprendre pourquoi. Qu’est-ce qui fait la force d’un lieu ? Ce n’est pas seulement la beauté : il en est de magnifiques qui n’ont jamais sus¬cité de grandes œuvres. C’est autre chose, d’évident et de mystérieux. Bien plus tard, en Alsace, nous retrouverons cet émerveillement.

Avec l’intrépidité de la jeunesse, nous nous sommes ouverts de notre projet à Philippe Jaccottet qui nous a accueillis avec confiance et donné les plus utiles conseils. Tous nous ont pareillement encouragés. Michel Piccoli nous a confié des inédits d’André de Richaud, Pierre-André Benoît nous a prêté des manuscrits de sa collection, Victor Vasarely a poussé la générosité jusqu’à nous offrir quelques lithographies pour financer notre projet. Nous ne connaissions rien à l’édition, mais l’environnement culturel était porteur et tout nous semblait facile. Les libraires parisiens – Autrement dit, La Hune, etc. – nous ont pris en dépôt et nous avons appris le travail.

Au-delà du lieu-dit de la petite bergerie native, songiez-vous à d’autres sens particuliers dans ce nom d’« Arfuyen » dont vous avez baptisé votre maison d’édition ?

Nous ne voulions pas nous enfermer dans une esthétique. Nous voulions que cette publication soit un lieu comme c’était un lieu qui lui avait donné l’impulsion. Un lieu d’échange, de contemplation. Quoi de mieux alors que le nom d’une montagne, et de celle où nous étions : Arfuyen. […] Nous pensions au mont Ararat ou à la montagne d’Arunachala. Nous pensions au Sinaï, au Thabor ou au Carmel. Au mont Athos. Un lieu sur la terre pour chercher le ciel. Un lieu aussi pour prendre refuge quand menacent les hautes eaux. Car, déjà, nous les voyions venir.

Un symbole qui nourrit vos choix d’éditeur et vos collections ?

G. P. : Cette montagne, qui était celle d’Arfuyen, est aujourd’hui, depuis bien des années, celle du lac Noir, en Alsace, où se trouve notre siège. C’est celle que montre notre logo : quelques traits de pinceau empruntés à un peintre classique chinois. Certes, le travail d’édition a beaucoup changé depuis quarante-trois ans qu’est né Arfuyen : les outils, les modes, l’environnement se sont métamorphosés. Mais l’essentiel de nos choix – ou notre choix de l’essentiel – n’a pas varié.

Nous avons commencé par des numéros de revue. Le premier numéro s’ouvrait par une gravure de Jean Lurçat, La Création du monde, et un texte de Bonnefoy, intitulé « Par expérience ». Dans cette rencontre, tout était dit : le souci que l’écriture soit une expérience, profonde, radicale (je terminais ma thèse sur le dadaïsme…). Et que le monde, par elle, soit comme recréé. Nous souhaitions mettre en parallèle cette expérience avec d’autres formes de création : la musique (par des entretiens avec André Jolivet et Maurice Ohana), le cinéma (avec un texte de Jean Eustache) et la peinture (avec François Rouan, Etienne Hajdu, Raymond Mason…).

Quelques années plus tard, nous avons conçu avec Raymond Depardon deux ouvrages de photographie d’un genre totalement nouveau, Notes et Hivers. Le troisième numéro a précisé notre réflexion sur le lieu et la création, à travers une enquête, à laquelle ont répondu des poètes comme Edmond Jabès ou Eugène Guillevic, des écrivains comme Georges Perros ou Roger Munier, mais aussi des artistes comme Iannis Xenakis, Jean Dubuffet ou Zao Wou-Ki.

La revue s’arrêta avec ce troisième numéro et se transforma en véritable maison d’édition. Pourquoi et comment ?

G. P. : Une revue doit capter l’air du temps, elle n’est pas faite pour durer. Nous avons créé une autre revue, bien plus tard, avec Michel Camus, François-Xavier Jaujard, Valérie-Catherine Richez et la galerie parisienne Marwan Hoss. Au bout de cinq numéros, L’Autre s’est arrêté quand notre ami Jaujard est décédé.

Pour Arfuyen, c’est une certaine impatience qui nous a fait arrêter : tout en respectant une périodicité fixe et un prix de vente stable, une revue littéraire se doit de composer des sommaires variés et cohérents. Comment, en quelques pages, au milieu de voix très différentes, faire entendre la singularité d’un auteur ? Or, c’est cette singularité qui, depuis le départ, nous importe plus que tout : ce qui fait de chaque œuvre un continent différent, un lieu à part. Nous avons décidé, en gardant le format de la revue, de publier des sortes de tirés à part consacrés chacun à un seul auteur. Dans le même temps, nous nous livrions à diverses expérimentations. Par exemple, des textes publiés sous forme de dépliants, ce qui créait un mode de lecture sans début ni fin et permettait des prix très bas : cette collection, nommée « Les insoumis », n’a pas résisté aux problèmes de diffusion. Dans une direction opposée, un livre d’art sur le Japon, avec des textes et des gravures originales d’Otto Schauer. Faire lire autrement, et par d’autres que les lecteurs habituels, voilà ce qui nous a toujours guidés. L’édition a toujours été pour nous un travail de pédagogie. Une pédagogie de liberté.

Après ce temps de maturation, les collections sont nées de façon très progressive ?

G. P. : En 1981, lorsque nous avons opté pour un format plus classique, nous avons voulu garder trace de nos tirés à part en nommant cette nouvelle collection « Les cahiers d’Arfuyen ». Le premier volume, tout mince, était consacré à des textes d’Eugène Guillevic, accompagnés de vignettes d’Abidine Dino. Plus tard, Guillevic allait traduire pour nous des poèmes de son grand ami Nathan Katz (de l’alsacien), puis des poèmes du poète expressionniste Ernst Stadler (de l’allemand). Car le poète de Carnac, ayant passé son enfance dans le Haut-Rhin, parlait l’alsacien couramment. Depuis bientôt quarante ans, « Les cahiers d’Arfuyen » demeurent l’axe de notre catalogue : le volume 235, préfacé par Catherine Chalier, vient d’être consacré à un recueil de notre ami Alain Suied, décédé en 2008, La langue oubliée.

Lorsque nous avons commencé à explorer la littérature spirituelle du XIVe siècle rhénan (Maître Eckhart, Henri Suso…) et du XVIIe siècle français (Pierre de Bérulle, Rancé…), il nous est vite apparu qu’il était absurde de confondre, en une même collection, littérature et spiritualité.

Lorsque nous avons publié en 1993 une nouvelle édition revue et augmentée de L’errant chérubinique d’Angelus Silesius, traduit par Roger Munier, nous avons donc créé une deuxième collection, d’un format plus grand, que nous avons appelée « Ivoire » (puis « Ombre », la couverture changeant de couleur).

De même, lorsque nous avons conçu en 2001 le projet de publier en deux forts volumes bilingues la totalité de l’œuvre poétique de Nathan Katz, nous avons créé une troisième collection, bilingue et grand format, que nous avons appelée « Neige », consacrée à des classiques modernes et contemporains. La même année, en 2001, nous avons créé une quatrième collection, « Les Carnets spirituels », dont les couvertures, très colorées, sont illustrées d’un détail d’une gravure du XIXe siècle représentant un paysage des parages du lac Noir.

En 2015, dans un monde à nouveau menacé par l’obscurantisme et la barbarie, nous avons senti l’urgence de faire découvrir autrement le trésor d’humanité que recèlent les plus grandes œuvres littéraires, philosophiques et spirituelles. Malheureusement, de moins en moins de lecteurs ont le temps, la curiosité ou la culture pour se confronter à ces œuvres, devenues souvent largement inaccessibles et enterrées dans leur gloire. C’est ainsi qu’est née une cinquième collection, que nous avons nommée en référence au sage d’une autre montagne, « Ainsi parlait ». Comme les maximes d’Épicure avaient pour but d’introduire les commençants à la pensée du maître et de la récapituler pour les plus avancés, cette collection vise à faire apparaître, en quelque deux cents fragments bilingues (ou quatre cents fragments français) la vision du monde et de la vie de ces grands témoins de notre humanité. De Dickinson à Wilde, de Paracelse à Novalis, de Hugo à Baudelaire, cette collection offre déjà une riche matière de méditation pour ceux qui veulent sortir du prêt-à-penser des réseaux sociaux comme du prêt-à-croire des faux prophètes. […]

Je sais que vous travaillez beaucoup, mais comment avez-vous pu concilier, quotidiennement, votre travail d’éditeur et de poète avec votre gagne-pain ?

G. P. : C’est la contradiction entre ces deux mondes qui m’a donné la tension nécessaire pour tenter de rester libre et lucide. Je n’aurais jamais pu survivre dans le milieu suffocant où j’ai travaillé si je n’avais trouvé, sur ma chère montagne, la respiration nécessaire. Mais je crois aussi, à l’inverse, que rien ne permet mieux d’apprécier l’air des cimes que de vivre dans la vallée. Il est bon de laisser les chamois là-haut et de vivre l’époque telle qu’elle est, dans sa complexité et sa brutalité.

Pourquoi, dans vos publications, accordez-vous une place centrale aux textes poétiques et mystiques ? Poésie et mystique sont-elles deux domaines qui convergent, l’une et l’autre marquées par une expérience intérieure et littéraire de la radicalité ?

G. P. : Que de nombreux spirituels, de Jean de la Croix à Madame Guyon, tendent à s’exprimer par le poème, c’est une évidence. Et ils en peuvent trouver les plus beaux modèles dans les psaumes ou dans le Cantique des cantiques. L’intensité, la liberté, la suggestivité qu’offre l’écriture poétique permet de faire dire aux mots ce qu’ils ne diraient pas autrement. Et, dans la prose même, la tension que les spirituels imposent au texte les amène souvent à d’étonnantes créations littéraires.

Je me suis toujours étonné que de telles œuvres, au seul motif de leur sujet, soient en France à ce point délaissées. Mais je ne m’étonne pas moins aujourd’hui que, par un étrange retournement de la mode, certains écrivains n’hésitent pas à se poser eux-mêmes en mystiques. À ces zèles néosulpiciens, qu’on me permette de préférer le vieux cardinal de Bérulle.

Depuis ce début de XXIe siècle, il semblerait que l’on redécouvre la spiritualité qu’on a longtemps voulu écarter de l’expérience poétique et littéraire ?

G. P. : Malheureusement, on la redécouvre à partir de zéro. On se pique de spiritualité avec le même zèle et la même ignorance qui la faisaient naguère rejeter. Rien n’a changé que la mode : faut-il préférer Tartufe ou Don Juan ? Sans hésiter, je penche pour le second, et nos nouveaux « mystiques » me semblent plus redoutables que les « esprits forts » qu’ils jouaient autrefois. Le conformisme d’aujourd’hui est la pâle copie du dogmatisme d’hier.

Votre catalogue, lui, n’est pas dogmatique. Au contraire, il est ouvert à toutes les grandes traditions spirituelles (judaïsme, christianisme, bouddhisme, etc.) de même qu’à différents types d’écriture. Quelles sont vos motivations d’éditeur ?

G. P. : Ce qui prime, c’est la force d’une expérience intérieure, la tension du style n’en est que la résultante. « Le style, dit Marcel Proust, n’est pas une question de technique, mais de vision. » C’est tout le problème aujourd’hui. La technique la plus brillante ne peut suppléer l’absence de vision. C’est ainsi que Rainer Maria Rilke concevait le mûrissement du poème : comme un exercice spirituel. Et c’est ainsi que le lisait ma cousine Etty Hillesum. L’étonnante force spirituelle dont elle fait preuve, elle ne la doit pas tant au judaïsme ni au christianisme qu’à une approche proprement rilkéenne.

Publier de la poésie aujourd’hui, n’est-ce pas une entreprise éditoriale extrêmement risquée ?

G. P. : Non, pas risquée, presque impossible. « La France a horreur de la poésie, notait déjà Baudelaire en 1866, elle n’aime que les saligauds comme Béranger et Musset. » Serait-il satisfait, cent cinquante ans plus tard, que les Béranger, les Musset d’aujourd’hui ne soient eux-mêmes guère lus ?

Depuis quarante-trois ans que nous publions de la poésie, les mises en place des poètes les plus reconnus ont été divisées par deux ou par trois. Dans ces conditions, les éditeurs de poésie n’ont souvent plus les moyens d’être distribués ni diffusés, et des manifestations comme le Marché de la poésie sont un moyen essentiel de rencontrer les lecteurs. Ou des auteurs car, de ce côté-là, la poésie est bien vivante : si on en lit de moins en moins, on en écrit de plus en plus.

Ce qui compte aussi surtout pour vous, n’est-ce pas de faire œuvre de résistance par le biais même des textes poétiques ?

G. P. : Ce qui est terrible aujourd’hui, c’est l’abdication des personnes : ce manque de ressort intime, ce manque de liberté foncière qui leur fait accepter peu à peu tous les renoncements. Baudelaire ou Wilde ont senti venir cette massification, cette servitude volontaire. Cette fatigue. Nous essayons de livrer de petits ballons d’oxygène pour reprendre souffle, retoucher un peu terre.

Vous êtes éditeur, mais aussi poète et traducteur. S’agit-il là aussi de transmettre ?

G. P. : L’écriture nous permet de prendre conscience de ce qui nous est le plus précieux mais aussi le plus inconscient : la langue. De nous libérer des automatismes et des conventions que les mots nous ont imposés. C’est une ascèse, et des plus radicales ; un éveil, des plus illuminants. Et quel meilleur moyen qu’une autre langue pour prendre conscience de la sienne ? Toute langue impose une vision du monde, et ce n’est que dans le miroir d’une autre, par la traduction, qu’on peut le mesurer.

À travers les livres, c’est cette liberté qu’il faut transmettre. Inutile de se battre s’il ne s’agit que d’objets de divertissement ou de collection. Liber, « le livre », ou liber, « libre » : c’est le même mot en latin. Et au pluriel, liberi, « les enfants ». Car nous sommes ces éternels enfants qui doivent se libérer par le livre. Au lieu de cela, l’industrie du livre produit toujours de nouvelles recettes pour nous euphoriser ou nous assommer comme des drogues. Au lieu de cela, les nostalgiques « poétisent », comme disait Meschonnic, à tour de bras. On veut faire « poétique », on prend des poses, on se paie de mots. Alors que la poésie est un travail de longue patience, d’exigeante liberté. Une aventure qui engage toute la vie.

Y a-t-il lieu de créer aujourd’hui ?

G. P. : Il n’est de lieu que de pierres, de terre et de poussière. Sans cette substance-là, que nous laisse le passé, imagine-t-on une création ? Des hologrammes, des simulacres. Une littérature hors sol. Comment se nourrir de cela ? Comment y trouver goût ? Même notre corps s’y refuse.

Visez-vous un lectorat particulier ?

G. P. : L’honnête homme. Qui ? me direz-vous. Peut-on imaginer qu’il n’y ait bientôt plus de lecteurs de poésie ni même de littérature que parmi les universitaires – ni d’écrivains en dehors d’eux. Je m’y refuse. La poésie n’est pas affaire de spécialistes, elle est la substance nourricière de tout homme qui s’interroge sur le monde et sur sa vie, qui pense. J’aimerais par-dessus tout que nos livres puissent servir à de jeunes lecteurs, les aider à être libres. À s’éveiller au mystère, au miracle de notre destin. Il ne s’agit plus de remplir des bibliothèques – il n’y a plus de place dans les logements. Mais de faire apparaître, rien qu’un instant, une étincelle de lumière, parfois, dans le gris des journées.