Sur « Ainsi parlait Albert Schweitzer »

GOUNELLE

La lecture d’André Gounelle

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Albert Schweitzer paru dans la revue Études théologiques et religieuses 2019 / 2

 

Selon la formule de la collection où il paraît, ce volume réunit de brefs et frappants extraits de textes de Schweitzer, cités dans leur langue originelle et traduits en français quand ils ont été rédigés en allemand ou en anglais On y a ajouté quelques propos dont on ne peut pas garantir l’authenticité et dont la source n’est pas toujours identifiable […]

Le choix a été remarquablement opéré par Jean-Paul Sorg, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Schweitzer. Il a extrait de ses livres,articles et conférences, et aussi de ses prédications et lettres, des phrases qui, avec vigueur, clarté et brièveté, rendent compte des thèmes essentiels qu’il a développés.

Ces citations mettent en valeur ce que l’un pourrait appeler l’esprit de Schweitzer et elles dégagent bien l’interpellation qu’il nous adresse : invitation à penser au-delà des opinions toutes faites, à croire au-delà des dogmes, à agir au-delà de nos paresses, de nos peurs cl de nos indifférences. Ce petit volume pourrait servir de vade-mecum à celles et ceux qui aspirent a une religion à la fois authentique et contemporaine.

Relevons au fil de la lecture, parmi bien d’autres, quelques phrases significatives : «Avoir de la religion veut dire pour moi être homme, simplement être homme dans l’esprit de Jésus » (1907). Ce que redira Bonhœffer presque quarante ans plus tard ; « la paix de Dieu n’est pas le repos, mais une force qui nous fait avancer » (1918), thème que l’on retrouve dans la théologie du Process ; « le christianisme a besoin de la pensée » ( 1931 ), ce qui va contre l’idée que la foi (conçue comme relation mystique existentielle) impliquerait un sacrificium intellectus ; « restez humains … ne devenez pas des choses » (1932), cet appel lancé au moment où le nazisme et le stalinisme traitent l’être humain comme un objet n’a rien perdu de son actualité. Notons ce mot savoureux (dont l’authenticité n’est pas certaine) : « Celui qui croit être chrétien parce qu’il va à l’église fait erreur. On ne devient pas une auto en entrant dans un garage. » […]

 

Sur « Nous ne voulons pas mourir »

LOETSCHERjpg

La lecture de Michel Loetscher 

Extraits d’un article sur Nous ne voulons pas mourir paru dans L’Ami Hebdo le 1er septembre 2019

 

C’est le siècle de toutes les promesses et de tous les « progrès » – même sociaux… Tandis qu’Albert Einstein, Marie Curie, Henri Poincaré, Max Planck ou Paul Langevin réinventent la science, Lénine ranime la flamme de la « Révolution » à l’Est. Pendant que des amitiés savantes enjambent le Rhin vers la fondation d’une nouvelle physique et que «l’histoire défile en accéléré », l’écrivain-journaliste allemand René Schickele (1883-1940) a dans l’oreille le bruit et la fureur des détonations de son temps.

Il joue au mieux de sa « double culture » et de ses voyages entre trois frontières comme au sein de la classe ouvrière des deux rives pour comprendre le monde qui s’en vient – et tenter de le faire comprendre. Le 9 novembre 1918, les marins et les soldats se soulèvent à Berlin. Schickele, qui dirigeait à Zurich pendant la guerre la revue pacifiste Die Weissen Blätter, y voit une opportunité à saisir pour « vivre l’Idéal ». La « Révolution du 9 novembre » lui semble ouvrir la voie vers la possibilité du socialisme, « le seul ordre social humain ». […]

S’il entrevoit l’étincelle originelle à Berlin, il la voit vaciller à Strasbourg et Paris, où il rencontre, pendant une réunion du groupe pacifiste Clarté, Henri Barbusse (1873-1935), l’auteur du roman à succès Feu (Prix Goncourt 1916) qui va adhérer à l’Internationale de Lénine. Il écoute attentivement les contributions de l’attirante Magdeleine Marx (1889-1973), de Paul Vaillant-Couturier (1892-1937) et rencontre « le petit » George Duhamel (1884-1966), « entré en guerre comme médecin », dont le livre-témoignage, Civilisation, a eu les honneurs du Prix Goncourt : « Nous nous défendons contre le mensonge qui voudrait que la guerre soit finie ». […]

Au sommet du Vieil-Armand, le souvenir de Dostoïevski (1821-1881) s’impose : « Le monde de Dostoïevski ? Le tourment des hommes et l’impérieuse envie d’en échapper »… Et il y a le recours aux forêts – « cette mystique de la forêt, c’est entre Vosges et Forêt-Noire qu’il l’inscrit », constate Charles Fichter, le traducteur de cet essai en trois parties (Prix Nathan Katz du patrimoine 2019) couvrant un laps de temps de trois ans entre 1918 et 1921. Double transfusion vitale par la littérature et la sève sylvestre originelle pour le sujet pensant l’histoire, dans le sillage de Hegel, comme « la science du malheur des hommes ».

Dans cet entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées (l’ère Dawes-Locarno…), Schickele revendique la vocation médiatrice de l’Alsace dans le jeu des continuités et des ruptures alors que se joue la tragique polyphonie européenne. L’écrivain de langue allemande installé depuis 1922 à Badenweiler, en Forêt-Noire, membre de l’Académie de Berlin, fuit en 1932 sur la Côte d’Azur la montée du nazisme. Devenu « citoyen français und deutscher dichter », il s’éteint à Vence le 31 janvier 1940 alors que ses livres sont interdits en Allemagne dans un monde qui s’efface – et que les bruits de bottes annoncent la mort de masse. En vigie inquiète et responsable de ce qu’elle voyait entre ses deux rives, il ne lui était plus possible de s’en laisser conter davantage.

Sur L’Histoire de mon cœur

TANGUY

Extraits d’un article sur L’Histoire de mon cœur paru sur le site Bretagne actuelle le 10 avril 2019

[…] On a souvent comparé Jefferies à Thoreau. Chez l’auteur anglais comme chez l’auteur américain, il y a le même amour de la nature et le rejet foncier des modes de vie induits par la société industrielle naissante. Henry David Thoreau déambulait dans la campagne et les forêts du Massachusetts. Richard Jefferies apprécie les longues balades méditatives dans les collines de son comté natal, celui de Wiltshire, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

Autour de lui, « les champs heureux », « les jeunes coucous », « les bois pentus », « les ormes gracieux », « les buissons d’aubépines et de noisetiers »… Il le dit : « Je respirais l’existence à pleins poumons » (…) « J’étais absolument seul avec le soleil et la terre ». Allongé dans l’herbe, il regarde les grands nuages qui viennent de la mer. « L’herbe soyeuse soupire lorsque le vent arrive, portant le papillon bleu plus rapidement que ses ailes ne le peuvent ». Et quand il se rend au bord de la mer, il s’empresse de plonger dans la grande bleue. « Je nageais, et qu’est-il de plus délicieux que la nage ? Elle concilie l’exercice et le raffinement ».

 Autant la nature le subjugue et l’envoûte, autant la civilisation moderne, notamment son côté grégaire, suscite ses critiques. […] Ce qu’il dénonce foncièrement : « Une morale fondée uniquement sur l’argent ». Cette détestation des normes de son époque l’amène à manifester une forme de haine, voire de violence contre ce monde « si violemment attaché à son étroit sillon égotique, si stupide et si content de soi sous l’immense poids de la misère ».

Mais au-delà de cette opposition entre une nature bienfaisante et une civilisation oppressante, il y a chez Jefferies une profonde quête spirituelle (en dehors de religions instituées) qui l’amène à formuler ce qu’il appelle « la quatrième idée ». Il s’explique : « Trois choses seulement ont été découvertes en matière de consciences intérieure ». Et il cite « l’existence de l’âme, l’immortalité, la divinité ». Son ambition est de pouvoir « avancer plus en avant et arracher un quatrième élément et, peut-être même, encore plus qu’un quatrième, à l’obscurité de la pensée » et «  en savoir plus sur la vie de  l’âme ».

Ce questionnement d’ordre métaphysique se double d’une approche des notions de vie éternelle et d’éternité. « C’est maintenant qu’est l’éternité », écrit-il. Il n’en finit pas de faire l’éloge du « merveilleux présent ». Pas éloigné en cela des expériences spirituelles d’Extrême-Orient. Jefferies avait lu Confucius, dont il retient notamment « la voie sans effort ». Le taoïsme ne lui est pas inconnu. Il avait dans sa bibliothèque le Bhagavad Gita.

Autant de marqueurs qui font étonnamment penser à la démarche d’un Herman Hesse au XXe siècle, y compris sur le thème de l’oisiveté chère à l’écrivain allemand. Richard Jefferies écrit pour sa part : « J’espère que les générations futures auront la possibilité d’être oisives ; j’espère que les neuf dixièmes de leur temps seront consacrés aux loisirs ; qu’elles pourront profiter des journées, de la terre, et de la beauté de ce beau monde ; qu’elles pourront se reposer près de la mer et y rêver ».

Sur Ce qui n’a pas de nom

WETZEL

Extraits d’un article sur Ce qui n’a pas de nom paru  sur le site Poezibao le 5 juin 2019

 

Le titre du recueil vient, annonce-t-il (p. 374), d’une « mauvaise pensée » de Valéry, qui dit, en effet, parfaitement le problème – même si la solution vient résolument d’ailleurs ! « La plupart ignore ce qui n’a pas de nom ; et la plupart croit à l’existence de tout ce qui a un nom » (1942)

En mille strophes de quatre vers (oui, mille, comme dix fois de suite à chaque fois cent), et assumant aussitôt le double paradoxe (un livre si rigoureusement construit pour disqualifier les formes, écrit en quatre mille vers pour déprécier les mots !), l’ouvrage célèbre la lumineuse et silencieuse présence de ce qui n’a pas de nom :

D’abord, un double constat : « Les mots / ne disent rien du miel // les formes / ne savent rien de l’abeille » (strophe 27) ; « Les mots / ont grandi en silos // l’engrenage des formes / nous a broyés » (strophe 299)

Ensuite, une méthode (obtenir des mots et des formes ce que notre détachement d’eux en fécondera) : « Mots vidés / du semblant d’être // redevenus / simples vibrations du souffle » ; « Formes vidées / du semblant d’être // redevenues / pures vibrations de l’espace » (strophes 66 et 67)

Enfin, une orientation : « Comme seul est à peindre / ce qui n’a pas de forme // à écrire /  ce qui n’a pas de nom » (strophe 891). Car ce qui n’a pas de nom n’est pas rien, puisqu’il a des effets (l’infini – dans la chatoyante apparition des couleurs, des vibrations et des valeurs – est hyperactif, et la beauté est sa preuve d’accès), puisqu’on peut en faire quelque chose (l’innommé, on peut l’affiner, on peut le chanter, on peut y consentir, on peut l’habiter), puisque ses analogues réels sont nos alliés, disponibles et rassemblables (le silence, la lumière, l’enfance …) […]

Gérard Pfister souligne l’ignare caprice de durer des êtres : la permanence – et le nom est justement le mot fait pour l’assumer ! – dit-il abruptement, c’est l’exil, c’est la guerre ! Et la fatigue (l’effort tirant sa révérence) à l’inverse est la paix, l’onction de présence suffisante !) : « Nous sommes /  du pays de notre enfance / une vie qui ne serait que durer / serait un perpétuel exil » ; » Une vie /  qui ne serait que durer // serait interminable guerre /  contre le temps contre le monde » (strophes 644-645) […]

Que chacun, pour le saisir, s’exerce par exemple ainsi : l’omniprésence énigmatique de l’apparaître est à son sommet quand l’homme se sait lui-même apparition d’il ne sait quoi (457) ; quand il en devine l’indestructibilité par l’indépassabilité de ses ingrédients (le hasard que personne n’arrête, la lumière qu’aucun n’annule, le temps que nul ne déracine … 459) ; qu’il comprend qu’aucun arrière-pays n’a moyen de survenir, ni titre à subsister, là où le tout est pur « suspens », « monde flottant », « danse d’une flamme » et « aubes d’ici » (782-787) – nous n’entendions jamais entre les parois que l’écho de notre refus d’avancer en elles ! […]

Mais cela veut dire aussi que nous sommes (seuls, et pleinement) responsables de la qualité d’attention de la vie à sa source informulée. L’exigence (d’une sorte de résonance méritoire, de réponse empathique à la chance d’être apparu en ce monde) est sans appel : « Nous l’aurons eue sous les yeux / l’irrécusable gloire // saurons-nous d’autres jours / en garder le souvenir » ; « La saveur de ce présent / l’aurons-nous assez goûtée // pour être digne /  à jamais d’y demeurer » (strophes 976-977)

C’est un auteur, on le sait, étonnant (dadaïste eckhartien, polyglotte de l’ineffable, à la fois très ami et très peu admirateur du genre humain, qui ferait comme relire les Présocratiques et Épicure par Pyrrhon, ou revisionner Titien, Corot et Monet par Bill Viola), mais cet ouvrage, compact et pourtant d’une seule venue, étonne plus encore : livre magistral et généreux (parce qu’il partage à mesure la maîtrise qu’il conquiert), ambitieux et sobre (comme quelqu’un qui, savourant tout, ne s’enivre que du présent), grandiose et humble (car sa célébration même de l’apparence se revendique pleinement d’elle !) : une « somme », oui, vraiment, mais d’un esprit qui ne compte justement plus ses jours, mais ceux, oublieux d’eux-mêmes, de la familière Immensité (pas de naissance sans don, pas de don sans disparition).

 

Le Livre de la vie monastique

CS 105 Rilke

Das Buch vom mönchischen Leben

Traduit de l’allemand et présenté par Gérard Pfister. BILINGUE

Les éditions Arfuyen n’ont cessé d’explorer le rapport entre poésie et spiritualité chez Rainer Maria Rilke. Rapport fondateur qui donne à cette œuvre une dimension exceptionnellement forte dans l’ensemble de la littérature du XXe siècle.

Le Livre de la vie monastique (Das Buch vom mönchischen Leben) a été écrit par Rilke en 1899 au retour de son premier voyage en Russie (avril-juin 1899) avec Lou Andreas-Salomé, à qui il est dédié. Il constitue la première partie du Livre d’heures publié en 1905.

Lou Andreas-Salomé en conservait le manuscrit original qui sera publié en fac-similé en 1936 : y figurent à côté des poèmes de précieux commentaires sur les lieux, les circonstances et l’état d’esprit dans lesquels ils ont été écrits par le « moine » réputé en être l’auteur. Ils sont reproduits ici pour la première fois avec les poèmes.

Écrit dans des circonstances exceptionnelles, c’est sans doute le texte le plus « mystique » de Rilke, mais d’une mystique où se mêlent étrangement l’encens des monastères russes avec les audaces du Zarathoustra de Nietzsche. Etty Hillesum ne s’y est pas trompé qui cite ce texte plus abondamment qu’aucun autre dans les pages de son Journal.

Publiés pour la première intégralement en édition bilingue, les poèmes de Rilke sont aussi pour la première fois accompagnés des précieux commentaires donnés par Rilke dans le manuscrit original publié en fac-similé en 1936.

Rappelons que l’œuvre de Rilke n’a cessé d’accompagner les éditions Arfuyen depuis leur création. De Rilke elles ont publié six ouvrages, souvent réédités : Le Vent du retour, trad. Claude Vigée (1989, rééd. 2005) ; La Vie de Marie, trad. Claire Lucques (1989, rééd. 1992 et 2013) ; L’Amour de Madeleine (1992, rééd. 2000 et 2015) ; Le Livre de la Pauvreté et de la Mort, trad. Jacques Legrand (1997, rééd. 2016) ; « Donnez-nous des maîtres qui célèbrent l’Ici-Bas » (2006), enfin Ainsi parlait Rainer Maria Rilke, trad. Gérard Pfister (2018).

Coll. Les Carnets spirituels – 2019 – 200 p – ISBN 978-2-845-90290-9 – 16 €

Sur Jours

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La lecture d’Antoine Boulad

Extraits d’un article sur Jours paru dans L’Orient littéraire le 6 septembre 2019

 

« Il y a toute ma vie dans ce volume », me dit-il d’entrée de jeu. Et je devine que si la pudeur ne l’en avait pas empêché, Marwan Hoss l’aurait tenu dans les bras, comme un enfant, son livre épais qui porte le titre de Jours et en sous-titre Textes 1969-2019 avec quatre lettres inédites de René Char. En publiant ce magnifique ouvrage, Gérard Pfister, les éditions Artfuyen, ont voulu créer l’événement de la rentrée poétique de Paris.

En pénétrant dans l’appartement de Marwan Hoss, la première chose qui frappe c’est un étrange contraste. Autant sa poésie se tient à l’essentiel, avec un extrême dépouillement, autant ce lieu magique accumule des objets de toutes sortes. Autant sa page est blanche, aérée, dont « la singularité, tel que le note Jocelyne François dans son journal, est le vide autour des mots, toujours simples, mais lourds de sens, avides de silence », autant l’espace où il vit et que certains pourraient qualifier d’étouffant est peuplé. Un capharnaüm de pièces rares d’art, une multitude de statuettes venues des quatre coins du monde, une collection de théières ou de mille autres choses, beaucoup de plantes, de nombreuses photos de famille mais aussi celles des grands, Picasso, François Mitterrand ou Jacques Chirac… Tout est argument pour meubler la solitude.

En découvrant l’homme après le lieu, on est frappé par un autre paradoxe. Autant le marchand de tableaux qui a 35 ans de métier dans le cœur a connu les succès les plus hauts, autant il parle des blessures de son mal-être. Autant la Galerie Marwan Hoss a vécu des années de gloire, reconnue dans le monde entier et par les plus prestigieuses fondations internationales telle celle d’Ernst Beyler, autant il ignore « Comment faire / après toutes ces années / de détresse et de folie / Poursuivre, me dit-elle ».

À la lecture de certains poèmes aux accents ultimes, tels que « J’ai décidé/ de donner à la lave / mon corps / et aux étoiles mon sang / et j’ai demandé au soleil de brûler / tous mes mots », je soupçonne l’auteur de Jours d’avoir été tenté de mettre fin à ses jours. « Non, ce livre est trop beau pour que cela soit la fin », me confie-t-il.

Mais commençons par le commencement. Marwan Hoss est né à Beyrouth en 1948 d’un père libanais et d’une mère italienne. Ses études, il les fait au Collège Protestant, au Lycée français et à l’International College. Il est naturalisé français en 1980. Voici ce qu’indique la notice biographique, on ne peut plus succincte.

En débarquant à Paris en 1968, ayant lu Schéhadé, Rimbaud, St-John Perse et Char, bien sûr, mais aussi Jean Genet, André Gide, Supervielle, Octavio Paz et Aragon, il va très vite forger ses armes. Marwan Hoss publie Le Tireur isolé chez Guy Levis Mano, éditeur des plus grands poètes dont Georges Schéhadé. Bientôt il exposera les plus grands artistes, Hartung, Zao Won-ki et Ben Nicholson pour ne citer que quelques-uns. Il écrira la monographie de l’œuvre de Pierre Soulages. Il sera président de la FIAC. Il dirigera une revue intitulée L’Autre…

En dépit de l’édition bilingue parue en 2008 au Dar an-Nahar, grâce à la traduction d’Antoine Jockey et sous le titre Œuvre poétique 1971-2004, ceux et celles qui, au Liban, ont lu Hoss, ne constituent qu’un cercle restreint d’initiés. Le sacré méconnu est pourtant un immense poète – auteur de poèmes « parmi les plus beaux de la langue française », selon Pierre Encrevé, en charge de la culture dans le gouvernement de Rocard, en tout cas, l’un des plus noirs et des plus lumineux de notre temps, comme le sont les toiles magistrales de son ami Pierre Soulages. « Nous construisons un monde / où la lumière sera noire le jour ».

Rarement poète aura autant aiguisé ses mots. D’ailleurs, sa lame brille dans la « Lumière du soir ». Rarement poète aura su sa vie durant se tenir à l’essentiel. À la vérité des quelques rares mots « qui ralentissent sa douleur ». « Je construirai un abri / avec l’odeur de ton corps / dans une solitude / de larmes et de fer ».

Avant de prendre congé, le poète qui « dort parmi les rêves, avec le feu et la peur » me raconte, debout dans la page sans marge de son appartement, dans ce désert encombré, dans cette solitude dont il tire désormais de la force, le terrible accident de voiture duquel il échappera, indemne en apparence, et ce grâce à sa mère, protégé de la mort par elle, selon les dires du chauffeur marocain de l’autobus que sa voiture avait dangereusement cogné.

Marwan Hoss, qui n’a reçu aucune distinction littéraire, qui ne figure non plus dans quasiment aucune anthologie, qui n’a été l’invité d’honneur d’aucun festival ni Salon et dont l’œuvre n’a fait l’objet d’aucune docte étude universitaire, se prépare, avec Jours, à entrer dans l’éternité de la poésie.

Comment expliquez-vous que vos réussites ont été fulgurantes dans la capitale française ?

J’ai eu beaucoup de chance, peu de temps après mon arrivée à Paris, de rencontrer deux maîtres qui m’ont appris comment naviguer dans le monde artistique et littéraire, quoi dire et quoi ne pas faire, deux chênes, Pierre Soulages et René Char, sans l’amitié de qui je n’aurais pas été ce que je suis devenu. Mais malgré mes réussites, rien ne me comblait. Le froufrou des vernissages était un calvaire. Je voguais entre deux rives, entre l’ici et le là-bas, celle du devoir et celle de la poésie. Toute ma vie aura été un exercice d’équilibriste, parfois sur un fil de soie, parfois de fer.

Dans quelles circonstances la Galerie Marwan Hoss a-t-elle fermé ses portes, elle dont le premier événement avait été d’exposer Joan Miro ?

J’ai fermé la galerie il y a 12 ans mais bien avant déjà j’avais alerté les présidents des grandes fondations du monde, les pressant de faire front au sein de l’ICAFA, afin de résister au vent qui allait bouleverser le marché de l’art, emporté par un délire financier. Des acheteurs qui utilisaient l’art comme leur carte de visite lors de ventes aux enchères. Les cotes des artistes atteignaient des sommets vertigineux que nous n’arrivions plus à suivre jetant la suspicion auprès de nos partenaires, collectionneurs…

Les recueils que vous avez publiés ont été souvent distants de nombreuses années. Dix ans entre Le Tireur isolé et Le Retour de la neige. Six ans entre Ruptures et Déchirures. Pourquoi ?

Dans ce que j’entreprends, je me donne à fond. D’une certaine façon, je ne peux pas courir deux lièvres à la fois. Mon travail de galeriste a souvent pris le pas sur la poésie. Je sentais parfois que j’abandonnais la poésie en faveur de l’art. Maintenant, j’écris bien davantage.

Comment écrivez-vous ? S’agit-il d’un jaillissement par lequel le poème vous est révélé dans sa forme définitive ou d’un travail laborieux d’élagage ?

Au début, c’est un mot. Une locomotive qui entraîne avec elle d’autres wagons. Ce mot m’habite avec passion. Avec obsession. Parfois, pendant des jours ou des semaines. J’écris mais ensuite je n’en garde que la quintessence. Deux ou trois phrases. D’autres fois, un vers me tombe dessus et je le retranscris tel que. Par exemple ceci, aussi absurde que définitif?: «?Comment faire/ pour échapper à la mort/ mourir avant.?» Quoi dire d’autre?? C’est clos. Plus rien. Pour moi le poème, je le dis à haute voix, à mi-voix ou sans voix.

Vous aurez finalement construit une œuvre entière autour de deux mots. La mort et le corps. Ils habitent plus d’une centaine de fois vos poèmes brefs. La mort est «omniprésente dans la grande poésie» selon Emily Dickinson. Comme pour Soulages la présence exclusive du noir.

Certains y ont vu la douleur qui m’a frappé à l’âge de quinze ans lorsque j’ai perdu ma mère…

« Je me souviens encore / qu’avec l’eau claire du jardin / j’ai arrosé ton corps / et posé sur ton visage quinze roses blanches ».

Georges Bernanos

BERNANOS1

Georges Bernanos est né le 20 février 1888 à Paris, d’un père tapissier-décorateur originaire de Lorraine, et d’une mère berrichonne. Il fréquente différents collèges religieux, puis est mis en internat à Aire-sur-la-Lys (Pas-de-Calais).

Après plusieurs échecs, il obtient son baccalauréat. Il obtient une licence en lettres et une licence en droit à Paris. Dès 1908, il s’inscrit aux Camelots du Roi et fait le coup de poing.

Réformé pour raison de santé, il s’engage en 1914  au 6e Dragons où il fera brillamment toute la guerre. En 1917, il se marie avec Jeanne Talbert d’Arc et devient inspecteur d’une compagnie d’assurances.

En 1926 son premier livre, Sous le soleil de Satan remportant un vif succès, il décide de vivre de sa plume. Suivent L’Imposture (1927), La Joie (1929), La Grande Peur des Bien-pensants (1931).

En juillet 1933, un accident de moto lui broie la jambe : il ne marchera plus qu’avec deux cannes. Il  emmène sa famille aux Baléares où la vie est moins chère et y écrit Le Journal d’un curé de campagne (1936), grand succès.

D’abord séduit par Franco, il fuit Palma dès mars 1937 et écrit les Grands Cimetières sous la lune (1938). Deux mois avant Munich, il s’exile pour le Brésil. Après des essais d’élevage, il s’installe à la Croix-des-Âmes et collabore à des journaux. Ses deux fils ont rejoint la France Libre.

Il ne consent à rentrer en France qu’après un télégramme de De Gaulle en juillet 1945. Il refuse l’Académie Française et la Légion d’honneur.

Fin 1947, il compose les Dialogues des Carmélites. Il meurt à l’hôpital américain de Neuilly le 5 juillet 1948.

OUVRAGES PUBLIÉS AUX ÉDITIONS ARFUYEN

Ainsi parlait Georges Bernanos

Ainsi parlait Georges Bernanos

AP 22 Bernanos

Textes choisis et présentés par Gérard Bocholier

Aussi laïque que Bernanos était chrétien, Camus lui a rendu le plus juste hommage : Bernanos, écrit-il, « mérite le respect et la gratitude de tous les hommes libres. » C’est en cela, en effet, que son œuvre dépasse les modes et les étiquettes.

Bernanos est aujourd’hui à la mode. Longtemps relégué parmi les dinosaures, le voici devenu référence de nos intellectuels, comme Bloy ou Péguy. Son style brillant, sa pensée anticonformiste nous le rendent indispensable face à un monde de plus en plus étouffant.

Bernanos est inclassable dans la littérature française. Il faudrait le comparer seulement à George Orwell (1903-1950) : comme l’auteur de 1984, celui de La France contre les robots est plus qu’un écrivain : un mélange de journaliste et de prophète, un témoin de la dignité de l’homme face à toutes les tyrannies et toutes les lâchetés.

Gérard Bocholier, poète et essayiste, nous fait partager son admiration pour le meilleur Bernanos. En épigraphe de sa préface, il cite cette phrase révélatrice de Bernanos : « Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. »

D’instinct Bernanos déteste les postes, les fonctions, les honneurs. Tout cela qui ne peut que nous tromper. Nous ne sommes pas faits pour ça. Vivre est une aventure, pas une boutique. Avant que l’argent ne prenne le pouvoir en toutes choses, les hommes le savaient bien : « C’étaient des gens qui savaient vivre, et s’ils sentaient un peu fort la pipe ou la prise, ils ne puaient pas la boutique, ils n’avaient pas ces têtes de boutiquiers, de sacristains, d’huissiers, des têtes qui ont l’air d’avoir poussé dans les caves. »

Bernanos n’a pas de mots assez durs pour ceux qu’il nomme les « réalistes » ou les « cyniques », tous ceux qui apportent leur consentement ou leur soumission au « conformisme universel, anonyme ». Bernanos dénonce les ruses de ce type nouveau d’homme égoïste, logicien, hypocrite, ne vivant que pour le profit et la jouissance. D’où aussi, sur le fond, sa rupture avec Maurras, dont l’esprit lui paraît « absolument dépourvu, dépouillé, destitué de toute charité ».

Polémiste, Bernanos ? Certes il admirait Bloy et sa plume était vive. Mais il détestait ce terme. Bien plutôt un « combattant de l’Esprit », n’écrivant que pour se justifier « aux yeux de l’enfant » qu’il fut et qui ne veut pas mourir « sans témoigner », qui va « jusqu’au bout du vrai, quels qu’en soient les risques ».

Coll. Ainsi parlait  –  2019  –  152 p  –  ISBN 978-2-845-90289-3  –  14 €

Depuis toujours le chant

Riche de plus de trente livres de poésie et de nombreux essais, l’œuvre de Gérard Bocholier apparaît comme l’une des plus significatives d’aujourd’hui. Marquée par l’influence de Pierre Reverdy, Anne Perrier et Philippe Jaccottet, elle est pleinement singulière par une écriture très musicale et limpide, aux profondes et sobres résonances spirituelles.

Ce livre est le troisième de Gérard Bocholier aux Éditions Arfuyen après La Venue (2006) et Belles saisons obscures (2012).

Étrange titre que celui-là : ce chant qui depuis toujours se fait entendre, de qui est-il ? Qui chante, qui parle, qui se tait ? Le tutoiement du poème liminaire le laisse pressentir : « Depuis toujours ton silence / Ton souffle pourtant ne cesse / De courir parmi les prêles […] // Depuis toujours le poème / Que ton vent écrit efface / Qu’ici veilleur je recueille »

Gérard Bocholier aime considérer le poète comme un « veilleur ». C’est déjà sous le titre de Veille qu’il a publié en 2000 un recueil et c’est sous comme des « Chroniques du veilleur » qu’il publie ses notes de lecture. Le mot réapparaît dans le présent recueil : « Nous sommes de cette âme / Qui veillait sous la pierre / Et qui a tressailli / À la voix bien aimée ».

Si le poète veille, c’est qu’il est entouré par la nuit, enfermé dans la pierre : et c’est parce qu’il sait que sa patience ne sera pas en vain. Il sait qu’une voix se fera entendre, qu’une parole s’élèvera. Cette voix qu’évoque ici un autre poème : « La voix plus profonde / Cachée dans un souffle / Sa courte visite / Inscrite à jamais ».

Cachée toujours, en effet, cette voix : fidèle mais discrète. Secrète, même (et c’est le titre d’un recueil de 1995 : Secrète voix). Mais le poète sait la reconnaître : « Ta voix cherche en chaque épreuve / À toucher ma nuit d’un souffle / À glisser comme aux fissures / Un rayon de ta lumière. »

Et, fuyant les clartés aveuglantes, son écriture sait mieux qu’aucune autre accueillir cette douce lumière/

♦♦♦ Lire l’article de Régis Roux

Coll Les Cahiers d'Arfuyen – 2019 – 128 p – ISBN 978-2-845-90286-2 – 13 €

Ainsi parlait Gustave Flaubert

AP 20 Flaubert

Textes choisis et présentés par Yves Leclair

Après Baudelaire, un autre fondateur de la modernité : Flaubert. Pas seulement celui de Madame Bovary et des romans, mais le vrai Flaubert : celui qui apparaît dans cette énorme partie de l’œuvre qu’on ne lit presque jamais.

C’est une voix aussi tonitruante et décapante que celle de Bloy que l’on découvre ici : celle d’un imprécateur, d’un pamphlétaire, d’un écorché. On connaît la phrase du grinçant Dictionnaire des idées reçues rédigé par Flaubert : « Classiques (Les). On est censé les connaître. » C’est à lui-même qu’elle s’applique en premier lieu.

« L’auteur doit être dans son œuvre comme Dieu dans l’univers, présent partout et visible nulle part. » C’est Flaubert qui écrivait cette phrase, dans une lettre de 1852. Et il est vrai que, dans ses grands textes littéraires, Flaubert a utilisé toutes les ressources de l’art le plus élaboré pour effacer autant qu’il le pouvait ses traces.

On cite toujours le fameux « Madame Bovary, c’est moi ! » , mais Flaubert n’a jamais écrit ni dit cette phrase dans le sens où on la cite. Madame Bovary, voici tout au contraire ce qu’il en écrit : « Ce livre, tout en calcul et en ruses de style, n’est pas de mon sang, […] c’est de ma part une chose voulue, factice. » Cet « art pour l’art » que Flaubert a théorisé, tout de volonté, d’intelligence et de paradoxes, n’est pas, il faut l’avouer, sans ennuyer parfois. Salammbô laisse à bien des lecteurs intrépides de fâcheux souvenirs…

Mais là où Flaubert ne se cache nullement, là où tout au contraire il explose, il éructe, il jubile – et nous avec lui –, c’est dans cette autre partie de son œuvre, que bien peu de gens lisent et où pourtant son génie éclate plus que nulle part ailleurs : dans ses lettres, ses notes, ses articles, ses journaux.

Cette partie de son œuvre, c’est beaucoup plus que l’ensemble des romans : mais  comment la lire ? par où commencer ? « La vie doit être une éducation incessante ; il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir. » C’est dans cet atelier secret que Flaubert est le plus passionnant, le plus moderne. C’est là qu’Yves Leclair s’est mis pour nous à l’écoute.

On redécouvre aujourd’hui la voix de grands protestataires – Bloy, Péguy, Bernanos – que les conformismes avaient crus démodés : le vrai Flaubert est du côté de ces rebelles et inclassables.

Comme il l’a fait déjà pour les œuvres de Bloy et Baudelaire, Yves Leclair, écrivain et poète, nous guide d’une main sûre dans cette écriture foisonnante. Signalons que vient de paraître aux Éditions Gallimard son nouveau livre de poèmes, L’autre vie.