Goethe, prophète des temps modernes
Dans quelle mesure l’œuvre de Goethe est-elle encore actuelle dans le monde du xxie siècle ? […] De son vivant déjà, il s’est souvent senti isolé, incompris, décalé par rapport aux courants intellectuels et artistiques dominants. Il a agacé bien des contemporains par son apparent détachement, son indifférence affichée pour l’actualité. […]
Or, par bien des aspects et malgré les apparences, Goethe, en ce début du XXIe siècle, est plus actuel que jamais […] Ce n’est pas un hasard si Goethe a considéré la polarité comme une des lois essentielles de l’univers : systole et diastole, inspiration et expiration, extension et concentration, union et dissolution se répondent toujours selon lui. Le négatif est indissociable du positif et est une condition de l’intensification et de la progression. […]
La loi de la polarité explique que dans la pensée de Goethe écrivain, savant et penseur politique, on trouve perpétuellement un subtil équilibre entre affirmation et négation, tradition et innovation, liberté et nécessité, optimisme et scepticisme, etc. Aucune interprétation n’est par conséquent définitive, ce qui permet des lectures successives presque infinies et fait, selon Nietzsche, qu’il est le seul écrivain allemand à n’avoir pas vieilli. […]
On distingue traditionnellement deux périodes dans l’œuvre de Goethe. La courte période de Strasbourg et de Francfort (1771-1775) marquée par sa participation au groupe d’avant-garde du Sturm und Drang, pendant laquelle il remporte deux succès éclatants grâce à son drame historique shakespearien (Götz von Berlichingen, 1773) et surtout à son roman par lettres (Les Souffrances du jeune Werther, 1774). Il défend des positions anthropologiques et artistiques extrêmes : subjectivisme assumé, liberté de création absolue, exaltation du génie créateur, mépris des règles et des conventions aussi bien dans la vie que dans l’art.
La seconde période lui fait adopter des positions différentes qui amendent la plupart de ses conceptions antérieures. On date généralement ce retournement qui fit de lui un adepte du classicisme – un classicisme différent, du reste, de celui du siècle de Louis XIV – de son long séjour en Italie de 1785 à 1787, les dix premières années de son séjour à Weimar (1775-1785) constituant une sorte de période de transition. […]
Goethe a rapidement reconnu que le subjectivisme absolu de Werther était une impasse et a presque immédiatement mis en garde ceux de ses lecteurs tentés de suivre son exemple, y compris jusqu’au suicide. Plus tard, il proposera une explication psycho-historique du werthérisme et sera tenté d’y voir un phénomène morbide, une expérience qu’il aurait personnellement connue et surmontée à grand-peine. […]
Goethe vécut une période de transition riche en bouleversements politiques, sociaux et économiques. Il fut ainsi le témoin de l’introduction d’inventions techniques qui allaient modifier profondément la société : la machine à vapeur qui permit la création d’usines mécanisées, les chemins de fer qui accélérèrent les communications, les grands travaux qui modifièrent les paysages.
Il essaya de comprendre et d’analyser ces changements. Il en observa, en particulier, les conséquences sur la vie concrète des humains. Or, nous vivons actuellement une transformation tout aussi rapide de notre environnement humain avec la mondialisation, la communication instantanée et les réseaux sociaux, en attendant les promesses et les périls de l’intelligence artificielle.
Goethe a suivi avec attention l’actualité scientifique, comme le prouvent ses lectures et ses entretiens avec ses visiteurs, et il a été curieux des plus récentes innovations techniques, Il ne s’est pas coupé du monde nouveau et ne sera donc jamais un « anti-moderne ». Il l’a observé avec un mélange de curiosité et d’appréhension. Une attitude apocalyptique aurait été en contradiction avec sa conception positive de la vie et du monde, comme une adhésion totale aurait été un affront à sa lucidité.
La question qui l’occupa le plus dans son analyse de la modernité ne fut sans doute pas de nature technologique, mais anthropologique. Elle concernait l’auto-affirmation de plus en plus impérieuse de l’individu. Le narcissisme contemporain, tel qu’il se manifeste dans l’usage des « selfies » et la mise en scène permanente de sa vie personnelle sur les réseaux sociaux, ne fut-il pas anticipé par Goethe lorsqu’il nota sarcastiquement qu’il existait déjà « des gazettes pour toutes les heures du jour » et qu’ainsi « tout ce que chacun fait, tout ce dont il s’occupe, ce qu’il écrit, voire projette, est livré au public ». […]
Les deux grandes œuvres de la fin de sa vie, Les Années de voyage de Wilhelm Meister parues en 1829 et la seconde partie du Faust terminée en 1831 sont, pour l’essentiel, consacrées à une analyse spectrale de la modernité que Goethe voyait naître sous ses yeux.
Le prix à payer est lourd. Un personnage des Années de voyage constate ainsi comment dans les vallées de montagne les plus reculées qu’il traverse, la vie traditionnelle des tisserands à domicile, réglée par la coutume et la religion, est menacée par l’introduction des machines modernes. C’est un phénomène irréversible à la fois positif et « démonique », créateur et destructeur. […]
Œuvre de toute une vie, Goethe termine la seconde partie de Faust moins d’un an avant sa mort. Il scelle le manuscrit et l’œuvre ultime ne sera publiée qu’après sa disparition. C’était à la fois affirmer le caractère testamentaire de l’œuvre et le peu de confiance que son auteur faisait aux facultés de compréhension du public contemporain.
Cette seconde partie conduit Faust du « petit monde » de Marguerite au « grand monde » de la politique et de l’économie, du pouvoir et de la richesse. L’aspect subjectif s’efface au profit d’une représentation symbolique du monde contemporain assortie de quelques « exercices de pensée » (Denkübungen).
À la cour de l’Empereur empêtré dans des difficultés financières, Méphistophélès invente le papier-monnaie qui provoque aussitôt une prospérité artificielle qui, très logiquement, doit se conclure par une banqueroute. Le monde entre dans l’économie virtuelle qui est devenue la nôtre avec ses crises à répétitions. Cette nouvelle réalité économique détermine jusqu’à la vie morale et la psychologie de l’individu moderne.
Goethe note : « La vivacité du commerce, le bruissement du papier-monnaie, le gonflement des dettes destinées à payer les dettes, sont les énormes éléments sur lesquels est fondée aujourd’hui l’existence d’un jeune homme. » Le disciple de Faust, Wagner, fabrique dans son laboratoire un « petit homme » (homunculus), troublante anticipation des manipulations du vivant qui nous menacent. […]
Les digues et les brise-lames construits par Faust ne tiendront pas. Il n’a fait que préparer pour Neptune un « grand festin », tout sera anéanti par les éléments conjurés. Le manque de piété envers la Nature reçoit ainsi sa sanction. L’hybris d’une technique dénuée de toute réflexion morale et de tout sentiment de responsabilité envers la nature ne peut aboutir qu’à une catastrophe écologique.
Faust reste l’être égocentrique qu’il a toujours été, il incarne toujours le bon plaisir dans son attitude envers les autres et le non-respect des lois de la nature. Sa démesure reste intacte et se manifeste clairement dans son projet final. […]
Pour caractériser les temps modernes, Goethe invente le bel adjectif composé veloziferisch (vélociférique) qui combine à l’idée de vitesse (velox) l’inquiétante nuance de « luciférien ». La vitesse à ses yeux excessive qui caractérise la vie moderne se manifeste négativement par l’impatience et la précipitation dont sortent bien des maux. C’est le rythme régulier de la nature qui lui sert de référence pour prôner plus de lenteur et de patience. […]
La modernité de Goethe se révèle tout autant sur le plan formel que thématique, en particulier dans ses dernières grandes œuvres. Comme d’autres grands créateurs, il atteint une extrême liberté à la fin de sa vie, parce qu’il ne se soucie plus de l’avis des critiques et des lecteurs contemporains. Il n’écrit plus que pour les happy few qui partagent sa façon de voir et éventuellement pour le lecteur de l’avenir. […]
Roland Krebs. Extraits de la préface du livre Ainsi parlait Goethe