AVRIL 2026

En mars 1869, à l’âge de 25 ans, Henry James part seul de Cambridge, Massachusetts, quittant ses parents pour faire son premier grand tour d’Europe. William, son aîné de quinze mois, l’a précédé dans les voyages indépendants et lointains, allant au Brésil de mai à juillet 1865 (il avait donc 23 ans), et en Allemagne de mai 1867 à août 1868, pour parfaire ses études de médecine. Depuis l’étranger, il écrit d’immenses comptes rendus à sa famille, et en premier lieu à son plus proche interlocuteur, «darling Harry », «beloved Arry », « chéri de frère » (en français).

Henry en fait autant, par des lettres encore plus immenses, lors de son séjour, d’abord de mars à mai 1869 en Angleterre, où il se soumet en avril à une cure dans la station balnéaire de Malvern, pour soulager ses douleurs au dos, dont souffre également William ; puis d’Italie, de septembre 1869 à janvier 1870 – Venise, Florence, Rome. […]

Cet avantage chronologique de l’aîné le hantera longtemps comme une prédominance, une prépondérance : comme si William, écrira-t-il, tardive-ment, dans son autobiographie […] « avait gagné une telle avance sur moi en ses seize mois d’expérience du monde avant le début de la mienne, que durant tout le temps de l’enfance et de la jeunesse je ne l’ai absolument jamais dépassé ni rattrapé. » Or c’est justement à partir de ce voyage européen de cadet à la traîne qu’il va, sur le chemin professionnel de leurs génies respectifs, rattraper puis dépasser William, qui ne commencera vraiment à s’affirmer qu’après son mariage, à l’âge de 36 ans, avec Alice Gibbens […]

Onze ans plus tôt, sans doute son premier voyage d’adulte en Europe à la suite de William inspire-t-il à Henry un obscur sentiment de transgression illégitime, propre à lui nouer les entrailles, à l’orée d’une échappée définitive. Car en Italie, dont la découverte est pour lui un bouleversement esthétique, et probablement sensuel, où il se trouve en quelque sorte sommé de se connaître et de se reconnaître, même à son corps défendant, il est pris d’une violente crise de constipation, perturbation physiologique en écho de sa perturbation psychique ; et, dans sa détresse solitaire […], il se tourne alors tout naturellement vers son aîné, lui adressant de Florence, pour lui demander des conseils médicaux, d’extraordinaires lettres intimes et confidentielles. […]

Ce sont des documents uniques dans l’infini matériau des écrits de Henry James, réputé pour la cérébralité de ses œuvres, voire la désincarnation de ses personnages. Néanmoins, il est de tradition de le comparer à Proust. Peut-être n’a-t-il jamais été autant proustien (avant la lettre) que dans ces vastes épanchements sur son état de santé, avec un réalisme de vocabulaire caractéristique d’un Marcel Proust prenant pour confident, en ce même domaine, son frère cadet Robert, qui était médecin. Car, naturellement, il s’agit dans l’un et l’autre cas du rapport viscéral entre deux frères proches par l’âge et unis par leur éducation et leur hérédité, les frères James ayant ceci de plus typique d’avoir été profondément et constamment liés par les affinités autant que par les dissemblances de leurs intérêts intellectuels et de leurs tempéraments. […]

Il y a cependant un paradoxe fréquent dans l’apparence de domination d’un aîné au tempérament masculin sur un cadet de tempérament féminin. Souvent l’aîné prend de plein fouet la névrose familiale qui l’a mis au monde, et reste longtemps captif de sa propre préséance, comme s’il ne pouvait s’affirmer que dans cette incarcération, tandis que le cadet s’échappe le premier, du fait que la puissance carcérale originelle sur lui est affaiblie car indirecte et amortie, et ensuite, ou plus exactement d’abord, par sauvegarde personnelle, dans l’impossibilité où il se trouve de régner sur un territoire déjà préempté quinze mois avant sa naissance.

Henry régnera sur le roman, mais à partir de l’Europe, et enfin de l’Angleterre, dès 1876, pour s’imposer magistralement en 1880, de part et d’autre de l’Atlantique, avec The Portrait of a Lady. Restant sur place, William préemptera la philosophie américaine. Il est cependant long à y venir. Il a cinquante ans quand paraît son premier ouvrage décisif, The Principles of Psychology, en 1892. Car, victime de dépressions récurrentes et de multiples malaises physiques, il en cherche d’abord les diagnostics, et les remèdes possibles, en s’appliquant à des études de médecine approfondies. L’hypothèse psychologique de la somatisation, à laquelle il parviendra, n’est pas encore envisagée. […]

En janvier 1910, Henry, à l’âge de 66 ans, sombre dans une profonde dépression nerveuse. Il ne se nourrit quasiment pas, ne quitte pratiquement pas le lit, parvient à peine à parler, peut tout juste sangloter. Durant les trois années précédentes, il a établi une intégrale de son œuvre, comportant en fait la moitié de ses romans et nouvelles ; il a révisé les textes, rédigé ses fameuses préfaces, pour les vingt-quatre volumes de ce qui est connu sous le nom de New York Edition. Élever à soi-même, dans l’isolement, son propre monument récapitulatif est amer ; l’échec critique et financier fait déborder la coupe d’amertume.

William s’inquiète, depuis les États-Unis, et dès février il envoie au chevet de son frère son fils aîné Harry. Puis il se sent obligé de venir lui-même, et il arrive en avril, avec sa femme Alice, dans un terrible état de fatigue, car il est gravement malade du cœur. Il part alors faire une cure en Allemagne, à Bad Nauheim. Alice et Henry l’y rejoignent en juin. Enfin, repassant par l’Angleterre, tous s’embarquent en août pour l’Amérique. Le 20 août, c’est l’arrivée dans le New Hampshire, à Chocorua, lieu de la résidence familiale de William, qui y meurt le 28, à l’âge de soixante-huit ans.

Le 2 septembre, Henry écrit à leur ami d’enfance Thomas Sergeant Perry, et sans doute son plus ancien et plus constant correspondant : « Je demeure assommé, assis dans le noir ; car, dès les plus lointaines brumes de l’enfance, il a été mon Frère Aîné idéal ; et, à travers toutes ces années, je vois encore en lui, comme si j’étais resté un petit garçon timoré, mon protecteur, mon soutien, mon autorité et ma fierté. Sa disparition change la face de l’existence pour moi, en-dehors même du simple manque des ressources inépuisables de sa compagnie, de sa personnalité, de son originalité, de toute sa présence ineffablement magnifique et vivace. »

Et, le 9 septembre, il s’adresse à Edith Wharton : « Il souffrait tellement qu’il voulait seulement, voulait de plus en plus, s’en aller. La vue de la rapidité de sa fin fut un chagrin inexprimable, avec mon sentiment de ce qu’il avait encore à donner, de son magnifique génie et de son noble intellect à leur apogée, n’ayant jamais été autres qu’intenses, et en fait ayant été plus intenses que jamais durant tous ces derniers mois. Cependant, ma relation avec lui, mon affection pour lui, et l’aspect différent que sa disparition a donné pour moi à ma vie, sont des choses totalement indicibles ; heureusement, car il y aurait tellement à en dire, si jamais je me mettais à en parler. »

Il demeure alors douze mois avec la veuve et les trois enfants de William, dans une sorte de lévirat, sans rien publier, comme s’il avait le souffle coupé, lui pour qui, confronté à toute réalité, écrire est une fonction aussi naturelle que de respirer ou de digérer. Ce lévirat se prolongera au-delà de sa mort. Retrouvant l’Angleterre en août 1911, il ne la quittera plus jusqu’à la fin de ses jours, le 28 février 1916, à Londres. Sa belle-sœur, traversant dans ce but l’Atlantique, décide d’être présente au moment de son agonie. Un service funèbre est célébré dans l’Old Church de Chelsea. Son corps est incinéré, et la veuve de William prend l’initiative de rapporter en Amérique les cendres de son défunt beau-frère, pour les déposer dans le caveau familial du cimetière de Cambridge.

Jean Pavans, extraits de la préface à Mal d’Italie, lettres inédites de Henry James à son frère William James