Horace, poète de la nature et de la liberté
« Aucun poète, écrit Nietzsche, ne m’a procuré le même ravissement artistique que celui que j’ai éprouvé dès l’abord à la lecture d’une ode d’Horace. […] Tout le reste de la poésie devient, à côté de cela, quelque chose de populaire – un simple bavardage de sentiments… » […] Montaigne, dont Nietzsche place l’autorité à l’égal de celle d’Horace, faisait lui-même très grand cas du poète latin : « Horace ne se contente point d’une superficielle expression. Il voit plus clair et plus outre dans la chose ; son esprit crochète et furète dans tout le magasin des mots et des figures, et les lui faut au-delà de l’ordinaire, comme sa conception est au-delà de l’ordinaire. » Et lorsque l’écrivain met le point final à son énorme somme, ce n’est pas pour se mettre lui-même une dernière fois en scène ou pour citer une fois encore ses chers Sénèque et Plutarque. Non, c’est bien à Horace qu’il veut donner le dernier mot. […]
Horace était fils d’un esclave affranchi et, loin de s’en cacher, mettait un point d’honneur à le revendiquer. […] Il venait d’arriver à Athènes pour y faire ses études lorsque Jules César fut assassiné, le 15 mars 44 av. J.-C. […] Enflammé par les idéaux de la Grèce antique, le jeune Horace s’enrôla et fit donc partie du camp des vaincus lors de la seconde bataille de Philippes, le 23 octobre 42 av. J.-C., qui vit le suicide de Brutus et le triomphe de Marc Antoine et du futur empereur Auguste. Un autre, inquiet de déplaire au régime en place, aurait tenté de le faire oublier. Mais Horace ne se fait pas faute de le rappeler dans plusieurs textes […] Ce n’est pas encore assez de rappeler ses choix politiques passés, il ne craint pas non plus de faire état de sa lâcheté à l’occasion de cette bataille. […] En 19 av. J.-C., l’empereur Auguste écrit à Mécène pour l’informer qu’il souhaite faire d’Horace son secrétaire particulier […] Horace refuse. Auguste feint de ne pas s’en offusquer : « Si tu as eu l’orgueil de dédaigner notre amitié, ce n’est pas pour autant que nous te rendrons la pareille. » […]
On sait que la mort de Virgile, sur le bateau qui le ramenait à Rome avec l’empereur, a toujours semblé fort suspecte. De la même façon, bien des chercheurs se sont étonnés qu’Horace, qui avait la même année succédé à Virgile dans la fonction de « poète-lauréat », soit mort 59 jours après Mécène, son puissant protecteur et ami. Comme si une main longtemps retenue se décidait enfin à frapper. […] Dans ses dernières volontés, Mécène, qui avait légué l’ensemble de ses biens à l’empereur, avait pris soin de lui demander expressément d’accorder à son tour sa protection au poète : « Souviens-toi d’Horace comme de moi-même. » Cette ultime preuve d’amitié, bien digne de Montaigne et La Boétie, servit-elle le poète ? Si Auguste se souvint de lui, ce fut, semble-t-il, pour sa perte. […]
Plutôt que chez Boileau sous les ors de l’Académie française, c’est sur les chemins escarpés des sanctuaires taoïstes qu’il faudrait chercher un poète qui se puisse comparer de manière quelque peu éclairante avec le vieil Horace. Il y eut en Chine un grand empereur, Tang Xuanzong, communément appelé Minghuang, « l’Empereur éclairé », dont le long règne, de 712 à 756, marqua un apogée de la culture chinoise. Et il y eut auprès de lui un poète exceptionnel, peut-être le plus original et le plus raffiné que la Chine ait produit, dont le nom fut Li Po.
Les deux empereurs, Xuanzong et Auguste, avaient reçu l’éducation la plus poussée, se piquaient l’un et l’autre d’écrire des vers et considéraient la protection des arts comme un aspect essentiel de leur pouvoir. Xuanzong mourut en exil à 76 ans, Auguste au faîte de sa gloire à 75. Outre la relation très privilégiée qu’ils entretinrent tous deux avec un homme d’État exceptionnel, il est étonnant de constater combien de points communs il existe entre les deux poètes, Li Po et Horace.
Tous deux sont issus d’un milieu extrêmement modeste. […] L’un comme l’autre, c’est par leur talent d’écriture et par leurs amitiés littéraires qu’ils accèdent aux faveurs de l’empereur. […] Mais, l’amitié de l’empereur eut bien vite son revers. […] En 744, Li Po fut du jour au lendemain démis de ses fonctions par l’empereur et chassé de la cour. Quant à Horace, il ne put tout à fait cacher à la longue son refus de se laisser instrumentaliser par l’empereur comme propagandiste du régime. […]
Li Po comme Horace étaient certainement les hommes les moins faits pour se plier aux exigences d’un tyran, fût-il aussi éclairé et cultivé que Xuanzong et Auguste. […] L’un comme l’autre francs buveurs, confondant allègrement le goût de la liberté avec celui du bon vin. Car ce serait, bien sûr, lourdement se tromper de ne voir dans l’éloge constant qu’ils font de la boisson que la recherche de plaisirs faciles. Le taoïsme chez l’un, l’épicurisme chez l’autre y ont leur part, qui est déterminante. Cette euphorie que procure le vin, c’est celle d’une liberté recouvrée, par-delà les conventions sociales et les peurs individuelles, c’est celle d’une unité retrouvée avec la nature et avec nous-même.
Faut-il s’en étonner, c’est à Chang’an, durant son séjour à la cour, que Li Po écrit sa fameuse suite de poèmes intitulée « Buvant seul sous la lune », comme s’il n’était d’autre antidote que le vin au poids écrasant des conformismes et des lâchetés : « Une coupe égalise la vie et la mort / inutile donc de distinguer entre les dix-mille choses / ivre je perds notion du ciel et de la terre / appuyé sur l’oreiller solitaire, ma conscience s’amenuise / je ne sais plus où est mon corps / ma joie est alors à son apogée. » Et c’est Mécène qu’Horace invite à quitter Rome et son bonheur factice : « Descendant des rois d’Étrurie, / depuis longtemps je te réserve un vin délicieux ; il t’attend dans une amphore vierge. / J’ai aussi des roses, et des parfums pour tes cheveux. […] Quitte pour un instant les ennuis de l’opulence, et / ce palais dont le faîte s’élève jusqu’aux nues. / Cesse d’admirer la fumée, / le luxe et tout le bruit de cette Rome qui se dit heureuse. » […]
Li Po et Horace se rencontrent dans un même amour pour la nature et pour la solitude. Invité par l’ermite Lu Chiu, Li Po s’émerveille de sa vie campagnarde et se prend à rêver de posséder lui aussi une hutte de chaume et un verger : « Se contentant pleinement des joies champêtres / il néglige les réunions de la vie en société / me conviant à un repas dans la campagne, il m’invite à boire du bon vin, / et cuisine des légumes du jardin avec des mauves imprégnées de rosée / ah ! puisse-t-il planter ici pêcher et pruniers, / et pour moi bâtir une hutte en chaume.»
Plus heureux que le poète chinois, Horace possédait loin de l’agitation de Rome la maison de ses rêves, cette villa de Sabine que lui avait offerte Mécène et dont il ne cesse tout au long de ses poèmes de vanter les charmes : « Imagine-toi une chaîne de montagnes, entrecoupée seulement par une fraîche vallée. Le soleil, quand il monte, éclaire son versant droit, puis il réchauffe l’autre côté quand son char redescend pour s’enfuir. […] Tu croirais qu’on a transporté ici la végétation de Tarente ! Une source y jaillit, qui a mérité de donner son nom à une rivière : plus fraîches, plus pures que l’Hèbre qui arrose la Thrace. » […]
Un ecclésiastique du XVIIIe siècle, l’abbé Capmartin de Chaupy (1720-1798), qui a consacré sa vie entière et trois volumes d’un total d’environ 1500 pages, à des recherches sur Horace, a parcouru des années durant les alentours de Tivoli, l’ancienne Tibur, pour y découvrir l’emplacement exact de la maison tant aimée du poète. […] Poussant plus loin l’enquête, un académicien non moins féru d’Horace, Gaston Boissier (1823-1908) a voulu retrouver la source dont parle le poète : «Nous suivons une petite route qui passe à côté d’une vieille église en ruine, la “Madonna delle case”, et un peu plus bas nous arrivons à la source que nous cherchons. […] Elle sort avec abondance d’un creux de rocher et un vieux figuier la couvre de son ombrage. » […] L’érudit ne s’estime pas satisfait pour autant : «La position de la source retrouvée, celle de la maison se devine. » […]
Une grosse pierre, qui ressemble à un banc antique, s’offre à nous. Est-ce là que le poète se reposait ? « De cet endroit élevé, jetons les yeux sur le pays qui nous entoure. Nous avons à nos pieds une vallée étroite et longue, au fond de laquelle coule le torrent de la Licenza ; elle est dominée par des montagnes qui, de tous les côtés, semblent se rejoindre. » […] L’endroit est favorable, asseyons-nous. Si nous tendons l’oreille, avec un peu de chance nous entendrons le vieil Horace nous parler. Et peut-être Li Po, de quelque nuage où il a ses habitudes, lui répondre en vers mélodieux : « Les nuages frôlent nos divans / dans le ciel les coupes circulent / ivres, dans le vent frais qui se lève / nous dansons / son souffle fait tournoyer nos manches. »
Extrait de la préface de Gérard Pfister au livre Ainsi parlait Horace.