FÉVRIER 2026

En ces temps où l’Europe, agressée et meurtrie, se trouve remise en cause dans ses moyens de défense et ses perspectives politiques, cinq écrivains sont à l’honneur dans cette Lettre du Lac Noir, dont les destins sont tous, à leur manière, représentatifs des drames de la Mitteleuropa.

Le Polonais Edward Stachura (1937-1979) est né en France où son père était venu chercher du travail. Il y a vécu jusqu’à l’âge de 11 ans. Ecrivain de l’errance et des interrogations existentielles, il s’est donné la mort à Varsovie, laissant une œuvre éblouissante, entre Kerouac et Gombrowicz, dont paraît pour la première fois en français une œuvre majeure, La Marche du scorpion.

Joseph Roth (1894-1939), l’un des plus grands écrivains allemands du XXe siècle, est né près de Lviv, dans l’actuelle Ukraine. Il s’est exilé en France en janvier 1933, dès l’accession au pouvoir d’Hitler. Malgré l’aide d’amis fidèles comme Stefan Zweig, il y a peu à peu sombré dans le désespoir et l’alcool. On l’a retrouvé un jour sur un trottoir rue de Tournon à Paris. Il est mort à l’hôpital des indigents et repose aujourd’hui au cimetière parisien de Thiais.

Son ami Stefan Zweig (1881-1942) est né à Vienne d’une famile juive originaire de Moravie. Comme Roth, il a dû fuir les persécutions antisémites et s’exiler à Londres en 1934. Tous ses biens ont été saisis. Ayant à peine terminé Le Monde d’hier, comme une sorte de tombeau de la civilisation européenne, il a quitté le vieux continent pour le Brésil où il s’est suicidé avec son épouse en février 1942.

Krzysztof Kamil Baczynski (1921-1944) est né à Varsovie où il a fait ses études et écrit, avec une incroyable précocité, une œuvre poétique intense et inclassable. Il est mort à 23 ans les armes à la main, le quatrième jour de l’Insurrection de Varsovie, sous les balles des forces allemandes alors qu’il défendait un poste insurgé.

Kalonymus Shapiro (1889-1943), l’une des grandes figures du hassidisme, était rabbin d’un faubourg de Varsovie. Après avoir perdu son fils et sa belle-fille dans un bombardement, il a tenu à rester, malgré tous les dangers et toutes les exhortations, auprès de sa communauté, y compris lorsqu’en novembre 1940, elle a été regroupée dans le Ghetto de Varsovie. Déporté dans un camp près de Lublin en 1943, il y a été assassiné.

Cinq destins tragiques et, chacun à leur manière, lumineux. Cinq œuvres qui nous éclairent et nous donnent du courage quand le chemin devient plus difficile et incertain. Il faut citer ici les fortes paroles prononcées par Stefan Zweig quelques jours après la mort de Joseph Roth en mai 1939 en hommage à son ami disparu dans ce qui pouvait sembler la pire des déchéances et le dernier abandon :

« C’était un miracle à l’encontre de toute logique, de toutes les lois médicales: ce triomphe de l’esprit créateur en lui sur un corps déjà défaillant. Mais à la seconde où Roth prenait le crayon pour écrire, toute confusion cessait ; aussitôt, en cet homme si indiscipliné, se mettait en place cette discipline de fer que seul pratique l’artiste pleinement conscient de lui-même, et il ne nous a laissé aucune ligne dont la prose ne soit marquée du sceau de la maîtrise. Lisez ses derniers articles, lisez ou écoutez les pages de son dernier livre, écrit à peine un mois avant sa mort, et examinez cette prose avec toute la méfiance et toute la minutie d’une loupe de joaillier : vous ne trouverez pas la moindre imperfection dans sa pureté de diamant, pas la moindre opacité dans sa clarté. Chaque page, chaque ligne est martelée comme la strophe d’un poème, avec la plus exacte conscience du rythme et de la mélodie. Affaibli dans son pauvre corps fragile, ébranlé dans son âme, il se maintint droit dans son art – dans son art à travers lequel il se sentait responsable, non devant ce monde qu’il méprisait, mais devant la postérité : ce fut un triomphe, un triomphe sans pareil, celui de la conscience sur la déchéance extérieure.

« Je l’ai souvent rencontré en train d’écrire, assis à la table de son café bien-aimé, et je savais : le manuscrit était déjà vendu, il avait besoin d’argent, les éditeurs le pressaient. Mais, sans pitié pour lui-même, le plus sévère et le plus sage des juges, il déchirait sous mes yeux toutes les feuilles et recommençait depuis le début, simplement parce qu’un tout petit mot n’avait pas encore le poids juste, ou qu’une phrase ne possédait pas encore la plénitude de sa sonorité musicale. Plus fidèle à son génie qu’à lui-même, il sut magnifiquement s’élever, par son art, au-dessus de sa propre chute.

« Mesdames et Messieurs, combien encore je brûle de vous dire sur cet être unique, dont la force pérenne ne nous est peut-être pas encore pleinement perceptible, même à nous, ses amis, en cet instant. Mais ce n’est pas le moment d’en venir à des jugements définitifs, ni de nous abandonner à notre propre deuil. Non, ce n’est pas l’heure des sentiments personnels, car nous sommes en pleine guerre spirituelle, et même à son avant-poste le plus périlleux.

« Vous le savez tous : en temps de guerre, à chaque défaite d’un corps de troupe, un petit groupe est détaché pour couvrir la retraite et permettre aux forces battues de se réorganiser. Ce sont ces quelques bataillons sacrifiés qui doivent alors résister le plus longtemps possible à toute la pression de la supériorité ennemie ; ils se tiennent sous le feu le plus violent et subissent les pertes les plus lourdes. Leur tâche n’est pas de remporter la bataille – ils sont trop peu nombreux pour cela –, leur tâche est uniquement de gagner du temps, du temps pour les colonnes plus fortes qui se trouvent derrière eux, pour livrer la prochaine, la véritable bataille.

« Mes amis, ce poste avancé, ce poste sacrifié, c’est aujourd’hui à nous qu’il a été confié, à nous, artistes, écrivains de l’exil. Nous ne savons pas encore, même en cette heure, discerner clairement quel est le sens profond de notre tâche. Peut-être, en tenant ce bastion, ne faisons-nous que masquer aux yeux du monde le fait que la littérature à l’intérieur de l’Allemagne, depuis Hitler, a subi la plus lamentable défaite de son histoire et est en train de disparaître complètement du champ de vision de l’Europe. Peut-être aussi – et puissions-nous l’espérer de toute notre âme ! – n’avons-nous à tenir cette position que jusqu’à ce qu’une réorganisation ait lieu derrière nous, jusqu’à ce que le peuple allemand et sa littérature soient à nouveau libres et puissent de nouveau servir l’esprit comme une entité créatrice. Quoi qu’il en soit, nous n’avons pas à nous interroger sur le sens de notre tâche, nous n’avons maintenant qu’une seule chose à faire : tenir le poste où nous avons été placés.

« Nous ne devons pas perdre courage si nos rangs s’éclaircissent, nous ne devons pas même, lorsque les meilleurs de nos camarades tombent à notre droite et à notre gauche, nous abandonner à la mélancolie du deuil ; car – je l’ai dit à l’instant – nous sommes en pleine guerre, et à ses avant-postes les plus exposés. Juste un regard, rien qu’un regard, lorsque l’un des nôtres tombe – un regard de gratitude, de douleur et de fidèle souvenir – et il nous faut revenir aussitôt à la seule tranchée qui nous protège : notre œuvre, notre tâche – la nôtre propre et celle que nous partageons tous –, pour l’accomplir, droits et fermes, jusqu’à la fin amère, comme l’ont fait avant nous ces deux camarades que nous avons perdus : notre Ernst Toller, avec sa perpétuelle fougue, et notre inoubliable, à jamais inoubliable Joseph Roth.»

Extrait de l’Hommage à Joseph Roth publié en introduction à la première traduction française du PANOPTIKON de Joseph Roth. Traduit de l’allemand par Louis Gehres.