Sur « Ainsi parlait Marcel Proust »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Marcel Proust paru sur le site Le Lorgnon mélancolique le 2 février 2021

Proust est à lui seul, a-t-on dit, toute la littérature comme Bach est à lui seul toute la musique. On trouve dans son œuvre toute la modernité, et toute la tradition classique. Il semble donc entendu que tout le monde ne peut qu’aimer et admirer cette œuvre totale qui résume toute la littérature. Mais peut-on croire que chacun ait vraiment lu la Recherche en son entier ? Il est usuel d’entendre quelques vanités intellectuelles prétendre l’avoir fait… A travers l’imposante masse de l’œuvre de maturité, des textes de jeunesse et de la correspondance, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait chez Arfuyen fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs : des « leçons de vie » et plus largement une « pensée ».  « Au fond, notait Proust en 1909 dans Contre Sainte-Beuve, toute ma philosophie revient, comme toute philosophie vraie, à justifier, à reconstruire ce qui est. » 

Quelles sont les sources de cette pensée ? Comme le rappelle Gérard Pfister dans la présentation de ce recueil, on s’en tient souvent à son lien familial avec Bergson, mais c’est oublier qu’il a suivi lui-même des études de lettres et de philosophie à la Sorbonne où il obtient une licence en mars 1885. C’est là qu’il acquiert véritablement les « croyances intellectuelles » sur lesquelles il construira son œuvre. Admirateur de Wagner, il s’est également passionné pour la philosophie allemande, de Schelling à Schopenhauer comme le montre le personnage demi comique de Madame de Cambremer qui cite abondamment le pessimiste de Francfort pour se faire prendre au sérieux dans les salons mais ne peut échapper aux rosseries du narrateur, même si ce dernier reconnaît chez elle une vraie culture philosophique. Curieusement, la Recherche apparaît comme un livre où les philosophes sont tenus pour quantité négligeable et leurs lecteurs systématiquement tournés en dérision. Faut-il y voir, se demande Gérard Pfister, sous la forme d’un roman faussement autobiographique et essentiellement poétique, une démarche proprement philosophique ? 

Avec une précision érudite, Gérard Pfister retrace la généalogie des figures de pensée prestigieuses qui ont initié Marcel Proust à la découverte de la philosophie : en premier lieu son professeur de philosophie au lycée Condorcet, Alphonse Darlu (1894-1921) qui permet au jeune Marcel, élève inégal, d’obtenir le prix d’honneur de philosophie au palmarès de 1889. Quant à ses professeurs en Sorbonne, ce sont les personnalités les plus remarquables de la philosophie d’alors. Sont mentionnés : pour la philosophie moderne, Émile Boutroux (1845-1921) qui avait eu pour élèves Blondel et Bergson ; pour la logique et la psychologie, Victor Brochard (1848-1907) qui avait vivement impressionné Nietzsche ; pour les rapports de la science et de la philosophie, Victor Eger (1848-1909) élève de Félix Ravaisson, Paul Janet (1823-1899) et auteur d’une œuvre considérable. Mais, surtout, pour la philosophie de l’art : Gabriel Séailles (1852-1922) qui ne pouvait qu’intéresser au plus haut point le jeune Proust avec ses leçons d’esthétique intitulées Étude de la sensibilité. […]

De fait « L’insuffisance de ce qui est », le narrateur en fait jusqu’au terme final du Temps retrouvé la douloureuse expérience. Dans l’amour, l’amitié comme dans les relations mondaines, les êtres sont toujours décevants ; les attraits dont notre imagination les avait parés ne parviennent pas à déguiser ce qu’ils sont par eux-mêmes : inconstance et inconsistance. Les lieux auxquels nous avions rêvé ne sont jamais à la hauteur de nos attentes. Le réel tout entier s’émiette et se dissout sous les effets d’une conscience hypercritique, d’une hypersensibilité propre à l’auteur sans doute mais qui va bien au-delà d’une attention aiguë relevant de la seule névrose obsessionnelle.

Gérard Pfister a raison de pointer l’influence prégnante de Schopenhauer dont la lecture sombre et doloriste qu’on en faisait est venue renforcer, avec les austères directeurs spirituels et les moralistes du grand siècle, les chemins de la révélation d’un monde où, décidément non, vivre n’en vaut d’aucune manière la peine. Gérard Pfister y voit le dessein caché du narrateur : noircir à tout prix le tableau pour que la lumière à venir apparaisse plus éclatante. La démonstration des vanités du monde développée sur des milliers de pages constitue une sorte de suspense qui ne peut aboutir qu’à un coup de théâtre ! Voici que le ciel s’entrouvre, le miracle advient : « L’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille. » (Du côté de chez Swann) […]

Ce qu’il importe de comprendre est que la déconvenue est aussi la clé et la cause inverse d’une très ferme espérance. Amour et amitié, désir, certes éternellement désappointés, font que tout s’est reporté sur les morts (la grand-mère, Albertine), mais surtout se transfigure dans l’art et le livre en train de se faire ; les objets d’amour et d’amitié se transsubstantient dans l’œuvre pour révéler le sens même de la vie et sa joyeuse essence. D’où ces « leçons de vie » dont Gérard Pfister fait l’impeccable archéologie philosophique avant de nous livrer un choix riche et convaincant sous forme de « dits et maximes ». 

N’ayant pas le temps d’être bref (comme disait Alexandre Vialatte), je serai peut-être un peu long, mais il me paraît utile de montrer que ces pensées sont intrinsèques à la coulée narrative et même stylistiquement commandées par celle-ci. Luxuriante et baroque, (le Temps même), elle donne forme et vie aux extases, déceptions, allégresses, joies et douleurs. Mais souvent la fragmentation déliquescente du devenir se suspend : apparaissent dans le tissu de la continuité des puncta (pour reprendre un concept barthésien) : piqûres ou points qui déchirent le temps, qui trouent la robe qu’est la Recherche. Le point, c’est à la fois ce qui troue et ce qui permet de rassembler l’épars. Proust passe alors au présent intemporel, celui des vérités éternelles, qui s’oppose au passé récitatif. Le passé de la décomposition et de ses pauses passagères alterne donc structurellement avec le présent des maximes : cette alternance met en place la dialectique entre la déréliction et l’éternité. Suspension du Temps, les maximes en soulignent le flux, et finissent par le réintégrer : la robe trouée se recoud.

Ces courtes sentences, où l’économie d’un classique s’oppose à la corne d’abondance baroque de la prose, résument et généralisent la leçon de l’anecdote et des péripéties afférentes. Proust veut inlassablement extraire une loi générale du singulier ou du particulier, de ce qui n’appartient qu’à un seul ou à un unique groupe social: « C’est le sentiment du général qui dans l’écrivain futur choisit lui-même ce qui est général et pourra entrer dans l’œuvre d’art. » (Le Temps retrouvé) Ainsi, nul détail n’est abandonné à l’insignifiance, nul incident n’est laissé pour compte : « Là où je cherchais les grandes lois, on m’appelait fouilleur de détails. » (Le Temps retrouvé). […]

Nul n’a médité avec plus d’attention sur les aléas de la vie, peu d’écrivains ont formulé avec autant d’à propos et de lucidité une sagesse et une morale qui trouve aujourd’hui encore sa pertinence dans un temps où le Moi judéo-chrétien survit à sa progressive abolition. Notre monde est encore peuplé de Charlus, de Madame Verdurin, de Marcel, d’Albertine, de Swann, de Françoise, de tante Léonie, d’Odette de Crécy et de Cottard, que nous aimons, qui nous enchantent, nous amusent ou nous accablent. Ce sera donc à la lectrice ou au lecteur de fournir son propre contexte aux puncta arrachés au flux récitatif ; à lui de recoudre sa propre robe, se substituant à Françoise ravaudant les paperoles : « Notre sagesse commence où celle de l’auteur finit, et nous voudrions qu’il nous donnât des réponses, quand tout ce qu’il peut faire est de nous donner des désirs. » (Pastiches et Mélanges)

Ainsi parlait Marcel Proust est un petit vade-mecum qui a l’heur de faire découvrir et aimer un Proust quelque peu inaperçu de la critique et de la glose professorale : tour à tour gai, sombre, optimiste, désabusé, allègre, grave, ironique, satirique, tragique ou mélancolique. Ces « dits et maximes » mettent en relief un écrivain dont la plume fait preuve d’une variété étonnante : il n’est nulle manière, nul ton, nul genre dont il ne sache jouer, comme l’avaient prouvé les Pastiches. […]

En ramassant la sagesse proustienne grâce à un judicieux découpage chronologique, ce nouveau volume de la collection Ainsi parlait fait clairement apparaître l’essentiel de ce que Proust voulait transmettre à ses lecteurs ; il tente aussi d’encourager ceux-ci, non seulement à se lancer dans la lecture de la Recherche, mais aussi à chausser les multiples optiques proustiennes pour voir les richesses de sa propre vie : « L’auteur n’a pas à s’en offenser, mais au contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant: ‘Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre.’ » (Le Temps retrouvé). […]

Sur « Un printemps à Hongo »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Un printemps à Hongo, paru dans la revue En attendant Nadeau, 28 octobre 2020

[…] Ishikawa Takuboku est né en 1886 près de Morioka, dans la province d’Iwate, dans le nord-est du Japon. Sa courte vie – il est mort de tuberculose à l’âge de vingt-six ans – fut marquée par la pauvreté, conséquence d’un individualisme et d’une liberté qu’il revendiquait dans un pays dont il dénonce en ce début du XXe siècle la rigidité des systèmes sociaux et culturels. Cette soif de liberté, renforcée par le vif intérêt qu’il portait aux auteurs anarchistes russes, il l’assuma tout particulièrement dans sa pratique littéraire. S’il excellait dans l’écriture des tankas, il n’hésitait pas à en briser les règles strictes : « Et si le rythme traditionnel ne correspond pas vraiment à nos sentiments, pourquoi faudrait-il s’interdire de l’enfreindre ? Si la contrainte des trente-et-une syllabes apparaît inadaptée, pourquoi ne pas la transgresser et ajouter des mots ? », écrit-il dans son très court essai intitulé Diverses choses sur la poésie (Arfuyen, 2017).

La conception qu’il se fait des tankas comme « un journal du mental » va l’amener à franchir un nouveau pas en écrivant cette fois un « vrai journal » et en allant encore plus loin dans la liberté d’expression. Ainsi écrit-il Un printemps à Hongo en caractères latins, rompant avec les systèmes d’écriture traditionnels japonais, ce qui lui ouvre une voie nouvelle en le faisant sortir des schémas de pensée de sa propre culture. Cette liberté qu’il se donne, il ne l’utilise pas pour des exercices stylistiques à visée esthétique. Pour lui, la littérature n’est pas un but mais « un moyen ou une méthode pour nous et pour notre vie ».

Ce qu’il recherche avec une implacable rigueur, c’est l’expression juste pour dire ce qu’il ressent, tel qu’il est à tel ou tel moment, pour décrire sa vie au quotidien, sans tricher ou en essayant de tricher le moins possible, allant parfois jusqu’à dénoncer ce qu’il vient d’écrire comme mensonger. Il s’observe sans complaisance. C’est en homme qu’il s’exprime, et même en homme du commun, et c’est précisément parce qu’il s’exprime en homme, avec toute sa fragilité, dans la gamme de toutes ses émotions, qu’elles soient nobles ou pitoyables, qu’il se révèle poète, et non par la vertu d’un statut préétabli qu’il considère comme une mystification.

Takuboku ne nous cache rien de sa misère, de son désespoir, de ses hésitations, de sa quête incessante d’argent pour survivre, de ses bonheurs fugaces, de ses rapports au travail, à l’amitié, au sexe et à lui-même, de ses espoirs souvent déçus, de ses tribulations dans Tokyo, de ses difficultés à écrire dans des conditions matérielles pénibles, de ses tergiversations et de son incapacité à faire vivre sa famille dont il est séparé, de sa solitude, suppliant parfois les dieux de le faire mourir, tout en leur demandant avec humour d’attendre quelques instants, le temps d’aller « acheter un peu de pain ». Son autodérision est constamment à l’œuvre, et l’on se demande même si l’écriture n’est pas pour lui un moyen de se dénigrer.

Ce n’est pas pourtant que l’écriture soit destructrice, au contraire. Paradoxalement, elle le régénère et, dans ce monde flottant où règne l’impermanence, elle lui donne des armes pour mieux affronter les petits riens de l’existence, sans s’encombrer de tabous. Souvent hésitant, il lui arrive de demander aux circonstances immédiates de prendre une décision à sa place, celle par exemple d’aller ou de ne pas aller au bureau – il était correcteur au Asahi Shimbun, l’un des grands quotidiens nationaux –, répondant ainsi à une sorte de fatalisme sans doute caractéristique de l’esprit japonais. On le sent ballotté au gré des événements sur lesquels il n’a aucune prise, ne sachant pas si c’est mieux d’être là ou ailleurs, d’écrire ou de ne pas écrire, d’exister ou de ne pas exister […]

Constamment, il s’interroge sur sa présence au monde. Là où Michel Leiris soulève un à un les masques dont il s’affuble par une étude approfondie de lui-même, Takuboku cherche, avec la même lucidité, à prendre conscience de son moi, mais toujours dans l’instant présent, passant d’un état d’être à un autre au fil de la journée. En quoi il est bel et bien un auteur de tankas, comme l’atteste d’ailleurs le plaisir qu’il a à évoquer la saison du printemps par les cerisiers en fleur, les feuilles du sureau ou le coassement des grenouilles.

Sur « La Petite Chambre qui donnait sur la potence »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits de l’article publié le 6 décembre 2020 sur le site Recours au poème

Il fut le premier maître d’Eugène Guillevic et son initiateur à la poésie allemande, le poète alsacien Nathan Katz décédé à Mulhouse en 1981 à l’âge de 89 ans, a raconté dans son premier livre, publié en allemand alors qu’il avait 28 ans, son expérience de prisonnier de guerre en Russie et en France. Sous le titre La Petite Chambre qui donnait sur la potence, il révèle l’amour de son pays natal mais aussi son profond humanisme. Ce livre est aujourd’hui, pour la première fois, publié en français.

Le destin du jeune Nathan Katz, né en 1892 dans le Sundgau à l’extrême sud de l’Alsace, fut celui de nombreux Alsaciens nés dans une région annexée par l’Allemagne après la guerre de 1870. Quand éclate la Grande guerre, le voilà donc enrôlé sous uniforme allemand, conduit sur le front russe où il est fait prisonnier en juin 1915 et interné jusqu’en août 1916 aux camps de Sergatsch et de Nijni-Novgorod. […]

Le jeune Nathan ne se plaint pas malgré les conditions spartiates de sa captivité. Il bénit le travail qu’il accomplit. Il compatit pour un compagnon malade. Il regarde avec affection les paysans russes. Il s’émerveille devant les beautés de la campagne. « Il n’est rien de plus paisible, de plus grand que l’automne sur la lande russe ! Lorsque jaunissent les feuilles et s’embrasent les forêts comme si une seule et même mer de flammes s’était déversée par-dessus la plaine (…) Les arbres qui se dressent là, sous le ciel cristallin, ont la solennité paisible de cierges sacrés dans un sanctuaire immaculé, majestueux, que surmonte une immense coupole bleu clair ». […]

Et, surtout, bien que prisonnier, Nathan Katz sait prendre du recul et cultiver sa propre liberté intérieure (comment ne pas penser ici à la jeune Etty Hillesum au camp de Westerbork). « J’aimerais bien savoir, écrit Nathan Katz, qui pourrait  m’interdire de me sentir libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs, mais où le soleil brille dans la cour » et « dans une petite chambre qui donne sur une potence mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ». Plus loin, il note : « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !… Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluies brillantes ».

Nathan Katz est rapatrié en France en septembre 1916. Il passera seize mois au camp de prisonniers de guerre de Saint-Rambert sur Loire et travaillera à Saint-Etienne dans une usine fabriquant du matériel de guerre. « Les nappes de brouillard s’empilent sur les toits gris/Des bâtiments encrassés de la forge/s’échappent, fatigués, les sons des marteaux qui s’espacent/C’est ainsi qu’autour des usines tombe la nuit ».

La paix revenue, Nathan Katz deviendra voyageur de commerce. « Mais jamais la poésie ne l’abandonne », note Yolande Siebert dans sa note biographique sur l’auteur. Il se déplacera donc beaucoup mais lors de séjours en Alsace, on le voit fréquenter un cercle réunissant à Altkirch, des jeunes écrivains et artistes. Parmi eux, un certain Eugène Guillevic, dont le père gendarme avait été nommé en Alsace. Les deux hommes sympathiseront et échangeront en alsacien.

Sur « Sur un piano de paille »

La lecture de Jacques Goorma

Extraits d’un article sur Sur un piano de paille , de Michèle Finck, paru dans la Revue alsacienne de littérature, 1er semestre 2020

Après Connaissance par les larmes, publié en 2017, Prix Max Jacob, Michèle Finck aurait pu intituler celui-ci  : Connaissance par la caresse. Caresse d’une main, caresse des sons, d’un crayon, des couleurs, de l’oeil, d’une caméra, de la lumière, d’une vague, du vide. La caresse, comme une basse obstinée, soutient tout l’ouvrage avec le cri qui en est à la fois le condensé et le contrepoint. Apprivoiser cassure par caresse pourrait résumer l’ambition ou la folle tentative menée ici avec une inlassable ténacité et la fidélité à un devoir : aller vers la limpidité […]

Comme pour les trois précédents recueils publiés chez le même éditeur et de manière plus évidente encore, Sur un piano de paille est un ouvrage fortement charpenté et rigoureusement construit. Il manifeste le besoin impérieux d’ordonner le chaos et la confusion des émotions premières avec ses  chocs, ses ruptures et ses éblouissements.  L’architecture qui reprend celle des Variations Goldberg de Bach est ici essentielle comme la mise en page et la typographie qui jouent également un rôle significatif à l’instar d’une partition musicale. Chacune des trente Variations propose un très bref poème en gras qui s’intercale entre des morceaux de prose narrative ou descriptive qui le déplie, le déploie. Au milieu exact du recueil, à la seizième Variation, un chiffre est livré comme une clé numérique qui organise l’ensemble.

Le livre est composé de 30 Variations suivies chacune de 30 Cris. Il est encadré par deux Arias, Pierre pour un tombeau. Il comporte 32 morceaux comme les Variations Goldberg de Bach constituées pour la plupart de 32 mesures. Bach croyait aux nombres. Gould est né en 1932 et a quitté la scène à 32 ans. 32 est le numéro de la rue où vécut longtemps l’auteure. Il orne même une de ses serviettes de toilette comme un rappel talismanique. Pour moi j’ai le chiffre 32 tatoué à l’âme ajoute l’auteure, non sans autodérision et méfiance vis-à-vis du fétichisme du nombre et sans oublier Le sourire éternel / De tes trente-deux dents  ! […]

Sur un piano de paille, relate de manière poignante et impitoyable les éléments marquants d’une biographie intime – vécue ou rêvée – et propose les composants d’un art de l’écoute musicale ou encore d’un exercice de la lecture et de l’écriture. Vie, musique et littérature sont ici inséparables tant elles sont initialement mêlées. Vertu de l’écoute musicale. Souvenir des grands moments d’écoutes solitaires ou partagées. Pouvoir de la lecture : Et si c’était cela lire : être métamorphosé par une phrase. Injonction de l’écriture : Écris avec le cri de la mère d’un côté/ Du crâne et le mutisme père de l’autre côté. Écris.

Les personnages principaux de cette biographie intime sont Père, Mère et Fille, dépouillés de leur article, auxquels s’ajoute, dès l’enfance, le fantôme d’un frère, le poète préféré du père, Georg Trakl, que la fille finira par traduire. Le rôle prépondérant du père trouve son équivalent et comme son remède dans la figure paternelle et mythique de Bach. Hommage est aussi rendu à la forte et bienveillante amitié d’Yves Bonnefoy, un autre père lui aussi disparu,  auquel sont dédiées les Arias qui ouvrent et referment l’ouvrage.

Sur un piano de paille est aussi, à travers une exploration poétique approfondie de chacune des Variations Goldberg de Bach, un exercice de l’écoute musicale envisagée comme un art à part entière. Un art dans lequel Michèle Finck excelle par la finesse de ses perceptions, la justesse de ses notations, notamment dans ses appréciations concernant différentes interprétations. Pour Glenn Gould, interpréter /c’est questionner. Pour Gustav Léonhardt, interpréter / c’est répondre. Murray Perahia, guéri par Bach est devenu lui-même guérisseur. Tatiana Nikolaïeva est l’accoucheuse des silences de Bach, Wanda Landowska, la claveciniste-flamme. L’air, la terre, l’eau et le feu.

Une sensibilité vive, à fleur de peau, anime cette écriture ardente. Une écriture qui s’exprime aussi bien par la caresse que par le cri. Une écriture souvent incisive, mordante, faite de phrases courtes, syncopées, purgées des articles inutiles, du gras superflu. Comme pour aller à l’os. Et le cri est l’os du chant, du poème. Créer-Crier.  Le cri est une mise à nu. Poésie : résistance, est le titre du Cri 28 où l’auteure, également professeur de littérature comparée à l’université de Strasbourg salue la mémoire et nomme chacun de ses étudiants tués au Bataclan le 13 novembre 2015, et finit en citant ces vers admirables d’Ungaretti : Sono un poeta / Un grido unanime. Je suis un poète / Un cri unanime. Le Cri 29, intitulé Cris-femmes énumère les femmes-poètes suicidées et fait écho au Cri 20 où elle avoue que Sans la pensée du suicide l’homme serait/ Claustrophobe. Vie sans fenêtre ni porte. // Avec suicide : vie ouverte).

Si Sur un piano de paille est un livre impressionnant par sa construction et la densité, l’intensité de son écriture, il est aussi extrêmement prenant. Il s’y passe toujours quelque chose qui nous retient et nous tient en alerte, en suspens, en attente d’une suite. En quelques recueils, Michèle Finck s’était déjà affirmée comme l’une des voix les plus singulières et les plus marquantes de la poésie d’aujourd’hui. Ce qu’elle confirme ici avec éclat.

Sur « Ainsi parlait André Suarès »

La lecture de Didier Ayres

Extraits de l’article publié sur Ainsi parlait André Suarès le 7 octobre 2020 sur le site La Cause littéraire

Comment définir ma jubilation à la lecture de ce livre où André Suarès apparaît dans sa complexité autant que dans son intégrité intellectuelle ? Cette forme panoramique – à laquelle nous habitue cette Collection Ainsi parlait, chez Arfuyen – permet de jeter une lumière sur ses intérêts artistiques et humains. De plus, j’y ai retrouvé des idées qui me semblent d’une grande justesse, provoquant mon alacrité intérieure. Car le sujet dominant de l’ouvrage réside dans la proposition suivante : comment augmenter la qualité morale et artistique de la poésie et du poète. Donc, quelle nature doit avoir l’artiste, s’il veut augmenter l’homme, lui faire rencontrer ce qui lui est principal ou principiel, en tous cas lui ouvrir le chemin de la quintessence de l’âme, essence qui ne doit jamais faiblir ?

Suarès montre toujours le haut, peut-être à l’image du Saint Jean-Baptiste de Léonard de Vinci, lequel indique en somme deux voies : l’une vers le ciel et l’autre, plus prosaïque, vers sa houlette. Cette indication soulignant que la voie mystique n’abolit pas la voie pastorale ; donc, c’est quand même toujours l’exhaussement qui reste désiré et désirable. Avec Suarès, la parole est édifiante, elle désigne la vérité haute de soi, de l’homme et de l’art, du poète et du livre. […]

Art, vie, langage, la morale, l’éducation, tour à tour évoqués, ne le sont que pour assigner au poète la mission élevée et souveraine de détenir la beauté, particulièrement avec la langue française que l’auteur met au sommet dans son panthéon. Donc, rien n’est exclu de la philosophie, de la méditation, de l’intellection de l’idée pure, nue, quasiment violente. Sur ce promontoire esthétique, il est possible de dire. Dire le mystère et comment ce mystère opère sur la littérature. L’artiste ne doit avoir de cesse de gravir. Et cette élévation a pour conséquence de toucher aux éléments invisibles, rendus présents par des dieux, force illuminatrice, et éminemment du Dieu chrétien, envisagé comme une cristallisation des temps, sujet à tout l’exhaussement spirituel et devenant une intelligence supérieure. « Le grand poète ne peut se passer de Dieu, ou connu ou cherché, ou désiré de la soif ou bu avec ivresse : quel qu’il soit, ce Dieu, ou de quel nom qu’il le nomme, le poète a besoin d’un créateur et d’un père : il lui faut, étant celui qui crée. » « Le grand artiste est un aristocrate. Voilà ce qui le sépare presque toujours du public et de son temps. »

Ne nous méprenons pas, ce gravissement moral de l’artiste tout entier n’est pas un baume douceâtre mais une route fébrile, où souffrir est presque nécessaire : travailler sans relâche, créer, user les liens entre la création et son créateur. Souffrir pour créer est une action ouverte, universelle, une vérité partagée de tous, mais qui, pour l’artiste, ressemble à une charge, une forme d’office un peu sacré. Il y a quelque chose d’Une Symphonie Alpestre de Strauss dans ces lignes de Suarès. […]

Sur « Passage des embellies »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits de l’article publié sur Passage des embellies le 17 septembre 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique

Il y a des livres qui brûlent. Non seulement par eux-mêmes, par la patience et le degré d’attention qu’ils portent tant au monde qu’à l’exploration de l’intériorité, mais parce qu’ils affadissent tout ce qui autour d’eux prétend être de la littérature. Ils avancent dans leur lumière et fantômisent, si je puis risquer ce mot, tout le reste qui soudain prend un goût de cendre. Ainsi de Passage des embellies de Jean-Pierre Vidal qui paraît chez Arfuyen dans la collection Les Cahiers d’Arfuyen avec en couverture une belle huile de Marie Alloy. C’est une première publication chez cet éditeur. […]

Passage des embellies est construit en sept parties : « Cartes à jouer » ; « Enfances » ; « La beauté du parcours » ; « Mer et désert » ; « Élans, interruptions » ; « Cinq poètes » et « Chant bibliques ». Ces courtes proses ouvrent un espace de réflexion qui va de la peinture (Hugo van der Goes, Piero della Francesca, Vermeer, Morandi…) à la littérature (Simone Weil, Paul de Roux, Jules Supervielle…) en passant par le cinéma. Le recueil se clôt avec une suite intitulée Thanks comprenant 23 poèmes.

Cheminer dans des textes si différents pourrait laisser penser que le lecteur en éprouve un malaise. Eh bien non, chacun d’eux est éclairé en diagonale par une réverbération à la fois incertaine et indéniable dont le titre donne la clé : l’embellie. Mot magnifique dont la sonorité suggère ce qu’il désigne ; le dictionnaire nous apprend que c’est une « amélioration momentanée de l’état de la mer et diminution du vent pendant une tempête, ou encore éclaircie du ciel pendant le mauvais temps et la pluie ». Mais je préfère l’éclairage ou plutôt la transposition poétique qu’en donne l’auteur lui-même à la page 23 avec « L’acte éternel » : « Il y a dans une vie quelques actes éternels qui échappent à toute morale, à toute chronologie. Ce sont des gestes, des situations muettes, parfois des paroles dont la justesse brise, pour un moment hors du temps, l’infinie théorie des mensonges. »

Voilà, me semble-t-il, ce qu’il faut entendre par « embellies » dont le passage fait le sel de la vie, comme on dit ; étincelantes, elles éclaircissent le ciel accablant des jours, font vivre la vie (« moindres, et la vie ressemble à la mort »). Les embellies sont peut-être comparables à ces « instants privilégiés » autour desquels Jean Grenier a bâti une partie de son œuvre. Et Jean-Pierre Vidal de nous souffler ce florilège : « L’écoute dans la salle de classe désertée, le geste de l’aimée ouvrant à la lampe du soir sa chemise et donnant ses seins, la lumière soudaine des falaises de Plouha, le ciel au-dessus de Claire dans sa blouse blanche, les nuages qui passaient un matin dans le ciel au-dessus du funiculaire, sont de tels actes qui forment dans le monde un réseau invisible et tenace.
Ma vie, dépouillée de tous les autres actes
. »

Ce livre est la récollection kaléidoscopique de ces instants « merveilleux et évanouis ». Un album dont le propos est de dessiner « une ligne de joie refusant l’absurde, tentant d’établir au plus haut la cohérence d’un espoir véridique plus grand que le possible ». Vient aussi sous la plume de Jean-Pierre Vidal l’image des cartes à jouer : « Devant cette centaine de cartes à jouer, cartes déjà jouées et remises en jeu sur la table de l’écriture, figures de la vie passante plus que passée, le vertige me prend. » Aucun aveu plus intime que celui-ci, et cependant si talentueusement passé au tamis de la mémoire et de l’écriture poétique que les souvenirs en sont métamorphosés. L’art est aussi présent que la vie, la fiction aussi vraie que la confidence. Où est l’unité dans tout cela ? Les proses se répondent, s’annulent, produisant comme une ivresse. Cartes à jouer, mais de quel jeu s’agit-il où le lecteur se perd, où l’auteur sans cesse s’absente. Restent les images, les reflets, le temps : « Vivre au présent les merveilles du passé donné et les transmettre à l’avenir qui n’appartient à personne, c’est cela écrire. » Assurément. Oserai-je ajouter : dans les scintillations d’une prose à combustion lente, patiente, recueillie qui ne cesse de nous faire l’offrande de lever la tête pour goûter, penser, rêver… […]

Sur «Un printemps à Hongo »

La lecture de Kevin Dio

Article sur Un printemps à Hongo publié le 19 septembre 2020 sur le site littéraire Comaujapon

Ce journal est unique en son genre, puisque Takuboku l’a écrit en romaji (caractères latins) entre avril et juin 1909. Takuboku avait alors 23 ans et nous livre ici un journal sans artifice : il est honnête dans son quotidien, il ne cache rien ni ne se vante de rien. Outre les caractères qu’il a choisis pour le rédiger (qui a d’ailleurs dû rendre la traduction bien difficile), le contenu de son journal est lui aussi unique.

« Seul éveillé dans la métropole apaisée qui sommeille, comptant les souffles de cette calme nuit de printemps, je me suis rendu compte à quel point ma vie dans cette petite pièce de trois tatami et demi est insipide et dénuée de sens. »

Après avoir lu Une poignée de sable, un recueil de tankas de Takuboku que j’ai beaucoup apprécié, j’avais très envie d’en lire plus sur cet auteur, décédé prématurément à l’âge de 26 ans. J’ai donc été ravi de découvrir ce journal, qui ne m’a pas déçu. Tout d’abord, il faut noter qu’un travail intéressant a été fait sur la préface, qui nous donne un peu de contexte et qui nous permet de comprendre quel homme était Takuboku et ce qui le rendait fascinant. Et puis, la lecture du journal débute, et c’est une excellente lecture qui se dessine – très différente des journaux japonais que j’ai pu lire.

« La sensation qu’on a après une journée de travail soutenu, quel que soit le travail, est incomparablement agréable. C’est là sans doute que se trouve le sens profond de la vie. »

Takuboku vit donc à Tokyo, dans une résidence dans laquelle il est entouré d’un ami et de servantes. Il corrige des épreuves et écrit dans son temps libre, pour gagner de l’argent pour pouvoir faire venir sa famille. Et il ne va rien nous cacher : sa principale préoccupation, c’est l’argent, qu’il a d’ailleurs du mal à économiser. Il ne va pas non plus hésiter à partager ses réflexions sur sa vie, son travail, ses désirs (et notamment les prostituées qu’il a fréquentées), son amour pour sa femme qui s’étiole…

Et c’est cette franchise qui est surprenante et rend la lecture passionnante : on a l’impression d’être dans la confidence et on prend plaisir à découvrir le quotidien de cet écrivain sans le sou dans le Japon du début du XXe siècle.

Un journal sans fioriture et dont l’honnêteté surprend et nous offre une expérience de lecture comme aucune autre, par un écrivain japonais unique dans son genre.

Sur « Des yeux de nuit »

La lecture de François Lallier

Extraits de l’article sur Des yeux de nuit publié en octobre 2002 dans Bourgogne côté livres

La suite de textes publiée chez Arfuyen par Valérie-Catherine Richez forme comme un récit, un récit de voyage vers des régions extrêmes de la terre. Voyage, mais aussi action ou même danse sur le théâtre du visible, où substances, textures, couleurs construisent l’espace, où les sons mêmes sont apparition de la matière du monde et dont le protagoniste est le corps qui se découvre apparenté aux terres, aux figures lointaines qu’il a côtoyées, traver­sées.

Résonance d’instrument pour une musique inconnue. Y prend place tout un peuple d’êtres, en leurs langues, leur religions, leurs rites. Villageois, ascètes, jeteurs de sorts, femmes et enfants en haillons dans les boues rouges, hommes de castes ou tribus obscures, occupés de guerre ou de magie, voyageurs dans des gares, prêtres voués aux forces de l’âme dans le miroir multiple de l’image. Animaux, embléma­tiques mais proches. Villes, déserts, montagnes, fleuves, sables et boues, cieux brûlant de soleil ou d’étoiles changeant au gré du seul voyage, celui du « soi » qui s’éprouve en lui, ouvre les yeux dans la lumière obscure, ne se veut que ce seul regard.

Au commencement – comme un éveil –, l’ouver­ture de qui a « lié son sort à celui des visions », et naît ainsi, cherchant à « dissocier le dedans et le dehors », bien que porteur de toute une épaisseur de temps, d’une mémoire. Un temps qui plonge dans l’enfance, autre origine, et la garde à ses côtés (« dans ta main, la minuscule main de l’enfant en haillons posée comme une pierre précieuse ») mais indique aussi un orient, dans l’avancée du voyage, accumulation et dissipation d’instants dans le possible jus­qu’au point final où se reconnaîtra un vrai savoir, sur la voie de la transparence.

Savoir de la destruction – de la déesse noire. Savoir qui fait entrer et sortir du rêve. Savoir qui « voit l’âme sans corps dans les corps ». Savoir qui renonce à la délivrance : « Vivant sans nom et sans visage, n’espère jamais aucune délivrance. Tu n’as jamais été lié. » Savoir enfin qu’il n’y a « pas d’envers, pas de puits où chuter », mais seulement au bout de la « vraie piste », « l’endroit le plus proche du monde ». […]

Parole double, celle qui raconte, mais celle aussi qui vient, dans le récit, sous forme de poèmes, dans la bouche de ceux qui en sont les acteurs et personnages, eux aussi chercheurs, écouteurs de la parole. Ainsi de la Femme qui mange sans cesse le temps (« Les gens de son village refusaient de la reconnaître, disant avoir enfanté une chose étrangère »), celle même qui prononce les mots initiatiques : « Ouvre tes yeux de nuit. » […]

Il faudrait évoquer encore la puissance de créer de l’inouï avec les données les plus simples, venues autant d’une intraitable exploration intérieure que de la fréquentation des lointains géographiques : union d’une conscience de l’irréalité de tout, parcourant les étapes chatoyantes ou terribles de l’illusion, et d’une intensité de la sensation, là où a lieu, pleine­ment, cette conscience – ce voyage. Il n’est pas de terre plus réelle que celle qui aura été parcourue ainsi ; pas de plus lointaine, mais aussi de plus proche, au cœur de la parole.

Sur «De l’improbable »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article paru dans Poezibao le 1er avril 2020

[…] C’est un beau livre, mais effrayant comme l’est sa source d’écriture : une poète célèbre (de 86 ans) à l’approche de la mort, Marie-Claire Bancquart, à laquelle la souffrance et la détresse laissent ça et là quelques moments pour noter des sortes d’offrandes de rémission, d’étrennes de sursis, où il n’y a ni plainte ni espoir. « Terre / grande respiration collective, / fleurs et moineaux, planches et livres. // Le convalescent du pauvre dimanche sort de l’hôpital et se plaît aux formes des voitures, aux herbes qui bordent les arbres. // Terre, oui, notre terre ronde et sans lumière constante, il va rêver d’elle et se croire heureux de vivre » (p. 68)

La nudité de destin est parfaitement acceptée : Marie-Claire Bancquart ne se soucie plus de faire bien ou mal, puisqu’elle ne peut plus rien faire. La crudité de ce même destin (comme on monte à cru une monture ultime et déréglée) est, elle, moins négociable : de quoi la douleur se permet-elle d’alerter ou d’avertir encore, puisque le fin mot de l’affaire – MO(R)T – est désormais parfaitement su ? Le corps signale encore sans cesse et sans limites que la maladie est mortelle parce qu’il ignore qu’on sait qu’on est fichu. Les douleurs finales sonnent le tocsin pour des organes qu’elles ne savent pas être devenus sourds […]

Si la douleur souhaitait nous « faire grandir » dans son épreuve, nous exercer à nous rendre digne d’elle, c’est là aussi sans sens, puisque la course d’obstacles du malheur (aussi remarquables par « leur variété, leur intensité et leur durée » que le sont les inclinations satisfaites dans le bonheur selon Kant) ne nous laisse plus d’autre loisir que l’élan de les fuir et l’effort de les faire taire. Si enfin la douleur visait à surligner un salaire (« tu n’as qu’à t’en prendre à ce que tu as fait de ton corps ») ou préparer, apprêter et affûter une résilience à venir (« la prochaine fois, tu traiteras mieux ta capacité d’avenir »), la réprimande et la raillerie tombent à coté aussi, face à un futur sans prochaine fois, ni ici (Marie-Claire Bancquart est lucide, et avoir créé ne la console pas) ni ailleurs (elle est athée, et être consolée par un Créateur ne l’intéresse pas) […]

La lucidité de cette auteur impressionne en effet (et dérange nos petits montages de sagesse bien-portante et disponible à elle-même) : elle ne s’inquiète nullement pour ses raisons de vivre, qui vont cesser avec elle ; elle dédaigne tout cheminement idéal, depuis que son corps est venu mettre l’enfer à toute possible progression. Quand le corps qui nous porte devient si douloureux, on se console de n’avoir pas si longtemps à le porter, désormais, en retour ! […]

Ernest Renan louait Qohelet, l’auteur de l’Ecclésiaste d’avoir « vraiment touché nos douleurs ». On croit entendre ici, dans cet ultime recueil, comme un ambigu et riche « Vanité des vanités, et tout aura été vanité » : le futur antérieur est certainement le futur des morts, mais improbablement un futur mort.

Sur « La Petite Chambre qui donnait sur la potence »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits de l’article publié le 4 juillet 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique

Issu de la communauté juive du sud de l’Alsace, le Sundgau (région d’Altkirch), Nathan Katz est l’un des plus grands auteurs alsaciens au XXe siècle par l’universalité de ses thèmes et le rayonnement spirituel de sa personnalité. C’est une belle découverte littéraire que je dois aux éditions Arfuyen qui viennent de traduire le premier livre de Katz après avoir publié la quasi-totalité de son œuvre poétique, découverte grâce à Guillevic. Ce petit livre La Petite Chambre qui donnait sur la potence (Das Galgenstüblein) a pour sous-titre Un combat pour la joie de vivre, ce qui peut sembler quelque peu contradictoire si l’on rapproche les mots. En 1914, Katz est mobilisé dans l’armée allemande, blessé au bras par une balle, il est soigné à Tübingen, puis envoyé sur le front russe, prisonnier à Nijni-Novgorod avant d’être rapatrié en passant par Archangelesk. C’est lors de cet exil douloureux qu’il écrit ce témoignage. C’est l’un des écrits les plus optimistes, les plus revigorants que j’ai lu depuis longtemps. Et Dieu sait que les temps actuels ne portent pas à de tels sentiments. D’où la vraie bénédiction apportée par ce condensé de joie pure, sans façon, porté par le seul appétit de vie. […]

Complètement à rebours de ce qu’on pourrait attendre, là où d’autres prisonniers se seraient plaints et auraient décrit un univers carcéral atroce, le jeune Nathan de 23 ans s’émerveille de la beauté de la pluie qui brille sur la potence qu’il voit depuis la petite pièce dans laquelle il dort dans ce camp au fin fond de la Russie. « Je ne peux m’empêcher de rire à la vue de la potence. La bonne vieille potence !… Complètement ramollie par la chaude humidité, elle est recouverte de part en part de petites gouttelettes de pluie brillantes*. » Bien que souffrant, déplacé à des milliers de kilomètres de son pays, cet homme va élever l’énergie spirituelle qui l’habite à des hauteurs psychiques, morales – et même de simple dignité humaine – exceptionnelles. De ces mois d’internement et de travaux forcés, Katz ne retient pas les privations, la faim, le froid mais la découverte d’un pays au climat rude et des rencontres, des amitiés. Une force en lui, un peu semblable à celle qui anime Etty Hillesum  aux pires moments dans le camp de Westerbork, le pousse à renverser l’affliction en « combat pour la joie de vivre ».

La vie de captivité évoquée va donc bien au-delà de l’anecdote, sans pour autant s’exalter dans le lyrisme. C’est le journal d’une metanoïa, d’une transformation intérieure qui est aussi une libération, affranchissement des servitudes du quotidien pour aller à l’essentiel : ne voir que le meilleur côté des choses, au lieu de se recroqueviller sur soi, s’ouvrir au monde tel qu’il est, à l’amour de l’autre qui toujours habite celui qui sait transcender les aléas de l’Histoire et ses misères. Il y faut un don sans doute, mais cela ne suffit pas s’il n’y a pas une volonté agissante, un vouloir-vivre qui prend ici le parti pris d’une attention extrême aux choses, aux phénomènes du monde. La leçon de Simone Weil est déjà entendue : « L’école, disait-elle – et la poésie dirons-nous, n’a pas d’autre destination sérieuse que la formation de l’attention. » Il suffit à Katz d’apercevoir la lueur de sa bêche qui « scintillait dans les lueurs de l’aurore » pour sublimer ce trivial détail en la conscience pleine de joie du travail accompli. Ce petit détail le reconduit au sens profond de toute tâche abouchée aux travaux de la terre, semaison, moisson, etc. rythmés par le cycle des saisons et des jours. […]

Parfois cette attention se porte non sur la réalité mais sur un souvenir qui surgit et insiste dans les moments d’ennui ou de nostalgie : Katz se souvient des pots de géraniums rouge feu devant la fenêtre de sa chambre, chez lui à Waldighoffen, son pays qui est comme un grand jardin : « Ganz ein Garten, meine Heimat ». Il a une pensée émue pour le vieux poirier qui continue de vivre là-bas, il a perdu ses plus solides branches, il a été fendu et brûlé par la foudre mais, vaille que vaille, il continue à verdir et grandir ; face à cette force persévérante, le poète éprouve à la fois une forme de respect (Ehrfurcht) et une gratitude devant les merveilles, les mystères que la vie nous offre par dessus les tourments et tribulations d’une humanité toujours occupée à s’entretuer. […]

A une époque où flamboie le festif de pacotille, la foire aux vanités d’un individualisme aveugle, la frivolité et le cynisme froid sous leurs formes les plus kitsches, où l’on s’acharne à briser « l’illusion lyrique » et cultiver l’ironie décapante, où le désert de l’insignifiance humaine croît dans la dévastation de la planète, la voix de Nathan Katz, par sa simple humanité, nous fait l’effet d’un baume, elle revivifie l’âme et la nettoie de toutes les scories dont la post-modernité l’offusque pour la nier, ou la faire sombrer.

« Ce n’est sans doute pas un chef d’œuvre littéraire, écrit Jean-Paul Sorg dans sa préface. C’est mieux que cela ! » Oui, c’est une confession singulière, un journal de l’âme d’une grande originalité mêlant poèmes, récits sobrement élégiaques, paraboles et méditations philosophiques. Sa fraîcheur poétique, sa foi dans le logos et une forme de naïveté fervente où transparaît la figure du Christ et l’impératif de l’amour font que ce texte à nul autre pareil prend place doucement – à pas de colombe – dans le champ de la littérature spirituelle mondiale, cent ans après sa première édition.