Sur « La Troisième Main »

La lecture de Florence Trocmé

Extraits de l’article sur La Troisième Main paru sur le site Poezibao le 16 février 2015

Quelle est donc cette troisième main qu’évoque le titre ?… celle pour laquelle Bach a écrit ses partitas pour violon : « Bach / A écrit pour cette troisième main. Menuhin le sait. » Non pas la main qui touche les cordes, ni celle qui tient l’archet mais celle, immatérielle, spectrale, « qui se pose sur les fronts ».

L’ouvrage est né d’une expérience singulière : « Ce livre, composé d’une suite de cent poèmes d’extase musicale, a été écrit dans le noir et la pénombre, après une opération de la cataracte. Comme si, en opérant les yeux, on avait ouvert quelque chose de plus profond : brèche dans l’écoute ; non pas poèmes sur la musique, mais poèmes à et avec la musique ; poésie et musique intensément mêlées, qui tournoient tout au bord du silence. Noir avec torche de musique » (p. 129) .

Michèle Finck par le biais de ces cent poèmes invite son lecteur à revivre avec elle ce parcours existentiel & musical. Cent étapes à travers des œuvres essentielles de la musique, servies par les plus grands interprètes. Pour chaque poème, le dispositif est le même : intitulés de l’œuvre et de sa version, puis le poème proprement dit qui souvent incorpore cet autre texte, à savoir des éléments du poème (lied), du livret (opéra). […]

Le livre est agencé en sept parties, qui répartissent les œuvres musicales par genre, ici le lied, là le piano, ou l’opéra. Même si l’agencement des thèmes est en fait plus subtil et répond principalement à de grandes thématiques de l’existence humaine, la vie, la mort, le silence, la solitude, l’amour.

On peut lire La Troisième main de multiples façons. En suivant le parcours, comme un tout, comme un cheminement au sein des plus grandes œuvres de la musique occidentale (essentiellement de Monteverdi à Berio) et en convoquant en son for intérieur la connaissance ou le souvenir que l’on a de ces œuvres. […]

Il s’agit bien ici d’une expérience extrême qui révèle sa double nature : dangereuse et salutaire en même temps.  Dangereuse car tentant l’impossible bien exprimé par cette formule de « vitraux sonores ». Comment imaginer en effet un vitrail sonore et qui plus est dans la lumière de l’obscur ? On est ici constamment dans l’oxymore et l’aporie, auxquelles conduisent si souvent les tentatives de mettre de mots sur la musique. On peut d’ailleurs penser que certains poèmes sont moins convaincants et que parfois un excès de lyrisme semble masquer précisément l’impossibilité à traduire ce ressenti extatique, cette expérience qui au fond n’a rien à voir avec les mots. Cela ne rend les textes que plus émouvants, fragiles et forts.

Mais expérience salutaire aussi, musique comme soin de l’âme, et ce n’est pas un hasard si Michèle Finck cite Rilke disant « Dinge machen mit Angst »faire des choses avec de l’angoisse. Traverser l’épreuve de la privation de lumière et la cécité, temporaire mais terriblement angoissante, en recourant au monde sonore. […]

Sur « JOURS »

La lecture de Fady Noun

Extraits d’un article sur Jours paru dans L’Orient le Jour le 13 novembre 2019

« Sur la ligne d’horizon où vous m’êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares », lui écrit René Char en 1971. Il a 23 ans. Cinquante ans plus tard, c’est toujours étonnamment vrai. La poésie de Marwan Hoss est inimitable. Elle est tout entière comme ces tableaux de Soulage, son ami, dont les traits noirs tracés à grands coups de brosse ne sont là que pour souligner la lumière.

« Le poète donne sa vie / La poésie est une fleur / en état d’alerte » La vie de Marwan Hoss est marquée de drames dont l’un des plus déchirants fut la mort prématurée d’une mère vénérée, d’origine italienne. Dans ses premiers poèmes, salués par le dramaturge et poète Georges Schéhadé, on retrouve l’écho de ce drame dont il assumera longtemps la douleur, ainsi que celui d’une Beyrouth cosmopolite qui vit ses dernières années d’insouciance. C’est ensuite, pour Marwan Hoss, vers la fin des années 60, la grande migration vers Paris.

Apparu à l’horizon de René Char, voilà Marwan Hoss introduit chez GLM, l’éditeur des « grands ». Le voilà ensuite, grâce à une audacieuse initiative, à la tête d’une galerie d’art, Le Soleil dans la tête, début d’un parcours extraordinaire qui conduira Hoss à la direction de la Galerie de France, puis à la fondation de sa propre galerie. Celle-ci va devenir l’une des quatre ou cinq plus grandes de France, avant de dépérir face aux grandes maisons de vente aux enchères.

Le tireur isolé, Le retour de la neige, Absente retrouvée, Ruptures, Déchirures, La lumière du soir et Jours jalonneront sa carrière d’écrivain. Avec l’anthologie qui paraît aujourd’hui, nous sommes en présence d’une poésie du bord du gouffre qui prend souvent la forme d’aphorismes. Mais ce ne sont pas des pensées qui s’expriment là, ce sont des bistouris. […]

Souvent, il s’agit de deux ou trois vers dont la vérité vous tient en respect. Taillés comme des diamants, leur éclat, leur luminosité varie, mais ils sont tous de la même eau, de la même densité : apostrophes et sommations adressées à une mystérieuse création, par un homme qui a souffert de l’absence, du déchirement et de la maladie, et dont les seules armes ont été ces paroles d’exorcisme, comme des diamants noirs.

Les coups et les épreuves, dont il est encore trop tôt pour parler, ne cesseront pas et expliquent beaucoup de ce que le poète décrit comme des « poèmes de résistance ». Des repères biographiques sont indispensables, parfois, pour en saisir la portée. Retenons-en cette magnifique élégie : « Je penserai à toi plus volontiers les matins / Comme en cette heure / Ainsi le jour ne saurait plus tarder et je pense pouvoir / Rejoindre tous les bruits de la tristesse et me rapprocher / Plus encore de tous les bruits de la vérité / Grâce à toi aucune ville aucun pays ni par ses vacarmes / ni par ses silences ni par ses odeurs ne saurait plus / me troubler » […]

Il y a dans la perfection formelle de la poésie de Marwan Hoss un inachèvement. L’amour, constamment, lui échappe des mains et presque tous ses poèmes sont écrits en fonction de la mort. « La mort est une science exacte », écrit-il.

Fort heureusement, l’écriture du poète l’est aussi. Mais pour Marwan Hoss, le mot exactitude est trop faible : il faut parler de raffinement dans l’exactitude. Son art poétique, son rapport aux mots, qu’on retrouve çà et là dans Jours, est à la fois surprenant et savoureux. […]

Entre un recueil et l’autre, plusieurs années s’écoulent. Au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de Beyrouth, les poèmes de Hoss, si tendres par moments, se dénudent comme des barreaux de prison. Mais la tendresse congédiée a tôt fait de reparaître. Nous lui devons certains des plus beaux poèmes : « J’ai conduit ma vie / Jusqu’au bout de ses mots / Aujourd’hui la fatigue / Paralyse mes gestes / Plutôt que de compagnons / Je m’entoure d’objets / Ils ne savent rien de moi / Sauf quand je leur parle ». […]

Il est aussi un autre tourment qui traverse les poèmes de Marwan Hoss, celui de la guerre qui ravage son pays natal et l’ensemble du Moyen-Orient. Son recueil est dédié à sa femme et à ses enfants, en même temps qu’à « tous ces enfants/coulés en haute mer/à la poursuite d’un rêve ».

Ce qui empêche cette poésie d’être pur gémissement, ce qui la met régulièrement à distance, c’est la volonté inflexible de Marwan Hoss de défier la mort, et de lui «échapper». Il croit avoir trouvé la parade : « Comment faire/Pour échapper à la mort/Mourir avant »

Défi métaphysique dans un monde cynique et frivole qui a éteint les étoiles et les a remplacées par des guirlandes d’ampoules. Car Marwan Hoss est fils de son époque. Dans Les chênes qu’on abat, Malraux écrit : « Notre civilisation n’est certes pas la première qui nie l’immortalité de l’âme, mais c’est bien la première pour laquelle l’âme n’ait pas d’importance. » Mais allez expliquer que l’âme n’a pas d’importance, ou qu’elle n’existe pas, à un homme qui écrit : « J’entends ma mère pleurer / Prisonnière de sa mort.»

De Jours s’élève comme un parfum de « poème philosophique ». C’est un peu le journal de bord d’un « réfugié de l’âme » (Jessica Powers) qui lutte à mots nus contre un monde qu’il jalonne d’épées, d’épitaphes et de stèles. « Le jour où tu es partie / J’ai été à ma rencontre » Ou encore : « Ainsi aurai-je fait / le tour de ma vie / et celui désespéré/ de l’espoir »

« Nous construisons un monde / Où la lumière sera noire le jour », avertit encore le poète. Mais la « lumière noire » est une lumière fantaisie. La substance même de la lumière est un solvant du noir. En intitulant un ensemble de textes épars Recherche de la base et du sommet, le grand René Char aspirait mystérieusement à s’arracher à l’enfer d’une galerie de miroirs qui le renvoyaient continuellement à son malheur, à ses échecs et à son destin, et à rejoindre une temporalité qui aurait « une base » et « un sommet », et donc une finalité et un sens.

Dans cet univers, « mourir avant », c’est mourir à son désir pour renaître à l’altérité. Nous croyons que c’est aussi à l’anxieuse et rageuse démarcation de cette terre promise, à cet au-delà de soi, que renvoient les « paroles en archipel » de Marwan Hoss ; en prévision de l’heure où il lui faudra – pour de bon – poser les deux pieds dans la barque et, debout, comme il l’a fait tout au long, « traverser le fleuve qui traverse sa vie ».

Sur « Nul lieu n’est meilleur que le monde »

Journal des poètes1

La lecture de Nelly Carnet

Extraits de l’article sur Nul lieu n’est meilleur que le monde paru dans le Journal des poètes en 2019

Présenté pour la première fois en France, Berry, dont la renommée est parvenue à son apogée dans son pays, est un homme tourné aussi bien vers la pensée, la réflexion, la langue que vers ce qui demeure l’élémentaire du monde, sa terre, son terroir, ses paysages et tout ce qui le constitue. […] Au Kentucky, cet écrivain fervent lecteur de Thoreau, tente au niveau de son district de lutter contre les technologies asservissantes et les intérêts financiers qui font disparaître la solidarité entre les êtres humains. « Beauté » et « force » régissent le monde. Ce sont à elles de combattre tout ce qui se voudrait destructeur.

Dans les choix de textes poétiques, le traducteur a voulu rendre compte du caractère vivant de la langue de Berry dans son évocation de la nature et delà condition humaine. C’est auprès du monde sauvage que le poète vient se ressourcer et apaiser ses pensées lorsque des inquiétudes tenteraient de s’immiscer en lui en pleine nuit : « Un instant /je repose dans la grâce du monde et je suis libre. » L’écriture vient inscrire noir sur blanc les traces de la réalité embrassées et réfléchies : « Je quitte les travaux et les fardeaux/ pour entreprendre une histoire différente. / J’y dresse un inventaire / de merveilles et de biens non commerciaux. »

Le paysan comme l’écrivain sont des observateurs de ce qui les entoure et cela dans le plus infime de ses manifestations. L’extraction de soi du temps compté, qui prend pour expression fissure du temps dans la langue du poète, conditionne le regard en lui permettant de s’arrêter sur une parcelle de réel bien précise.

Berry donne des définitions intéressantes de ses différents états telle que celle-ci par exemple : « Je n’aurais pas été poète  / si je n’avais été amoureux/vivant en ce monde mortel, ou essayiste, sinon /  que j’ai été déroulé et effrayé, / ou conteur, si je n’avais entendu / des histoires parvenues jusqu’à moi dans les airs, / et jamais écrivain, sinon que j’ai veillé la nuit / et que les mots sont venus jusqu’à moi / sortis de leurs cavernes profondes,/demandant qu’on se souvienne d’eux. » […]

Cet inconditionnel de la campagne et des petits villages écrit de manière simple et évidente. Il sait abandonner et dire la chaleur du poêle pour aborder le froid du dehors le conduisant vers la brebis qui agnelle dans la grange. Plus perméable qu’aucun autre est le poète à tout ce qui meurt et vit puisqu’avec les travaux des champs apparaît et disparaît tout ce qui prend vie en épousant les saisons. Les textes les plus expressifs sont souvent ceux qui s’écrivent au présent. Les choses vues sont retranscrites dans l’instant loin du monde affairé où les hommes prennent plaisir à s’entredétruire. Dans la vastitude du paysage, assis sur le haut du coteau, Berry observe les bêtes « [qui] broutent la largeur du champ sur les terres en contrebas, /  Unies et méditatives comme des étoiles ».

L’acte éthique qui ressort de ce recueil, autrement dit l’attitude qu’un être humain décide d’adopter avec l’autre et avec soi-même, est la générosité. À aucun moment, la parole de l’auteur ne s’insurge y compris contre le monde destructeur duquel il se tient éloigné. Son verbe reste toujours mesuré. C’est la sagesse atteinte de celui qui a disséqué les rouages de l’homme résolument trop moderne privilégiant les biens qui lui garantissent la reconnaissance des autres et de son bonheur apparent au détriment du Bien et de la singularité identitaire. Face à la violence, la tempérance et la douceur sont deux attitudes qui conviennent le mieux comme réponse, mettant davantage en difficulté celui qui fait face.

La relation simple à son milieu naturel participe de la prise de conscience de son propre être intérieur et de son identité sécurisée. Droite et debout, telle est ressentie l’existence de cet américain par le lecteur français. Il est bien rare d’entendre dans ce corpus de textes quelque désordre, à l’exception peut-être dans cette expression « Je n’ai rien d’un ornithologue », finalement vite effacé par la lumière, la douceur et les hirondelles qui nous conduisent à la légèreté de vivre. Le sociologue allemand Hartmut Rosa dirait de ce poète qu’il «vise l’assimilation du monde plutôt que sa domination ».

Berry vient poser une question primordiale : « Quel homme peut supporter les règles/ du marché quand il entend / en s’éveillant, ou dans son sommeil, / le frémissement des airs ? » L’enchantement du monde passe par une vie des plus simples. Une mise en garde de l’homme qui se refuse à penser lors même qu’il ne se refuse plus rien…

On retrouve des mots oubliés qui furent trop longtemps séparés les uns des autres, tout au moins en France, et que Berry vient nous offrir lorsqu’il traverse l’Atlantique : amour et joie, beauté et bonté savent briller parmi les détritus. Avec ce livre, et dans l’attente de nouvelles traductions des essais, romans et autres écrits de l’auteur par les éditions Arfuyen, nous côtoyons un instant la responsabilité retrouvée du poète.

Sur « Ainsi parlait Albert Schweitzer »

GOUNELLE

La lecture d’André Gounelle

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Albert Schweitzer paru dans la revue Études théologiques et religieuses 2019 / 2

 

Selon la formule de la collection où il paraît, ce volume réunit de brefs et frappants extraits de textes de Schweitzer, cités dans leur langue originelle et traduits en français quand ils ont été rédigés en allemand ou en anglais On y a ajouté quelques propos dont on ne peut pas garantir l’authenticité et dont la source n’est pas toujours identifiable […]

Le choix a été remarquablement opéré par Jean-Paul Sorg, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Schweitzer. Il a extrait de ses livres,articles et conférences, et aussi de ses prédications et lettres, des phrases qui, avec vigueur, clarté et brièveté, rendent compte des thèmes essentiels qu’il a développés.

Ces citations mettent en valeur ce que l’un pourrait appeler l’esprit de Schweitzer et elles dégagent bien l’interpellation qu’il nous adresse : invitation à penser au-delà des opinions toutes faites, à croire au-delà des dogmes, à agir au-delà de nos paresses, de nos peurs cl de nos indifférences. Ce petit volume pourrait servir de vade-mecum à celles et ceux qui aspirent a une religion à la fois authentique et contemporaine.

Relevons au fil de la lecture, parmi bien d’autres, quelques phrases significatives : «Avoir de la religion veut dire pour moi être homme, simplement être homme dans l’esprit de Jésus » (1907). Ce que redira Bonhœffer presque quarante ans plus tard ; « la paix de Dieu n’est pas le repos, mais une force qui nous fait avancer » (1918), thème que l’on retrouve dans la théologie du Process ; « le christianisme a besoin de la pensée » ( 1931 ), ce qui va contre l’idée que la foi (conçue comme relation mystique existentielle) impliquerait un sacrificium intellectus ; « restez humains … ne devenez pas des choses » (1932), cet appel lancé au moment où le nazisme et le stalinisme traitent l’être humain comme un objet n’a rien perdu de son actualité. Notons ce mot savoureux (dont l’authenticité n’est pas certaine) : « Celui qui croit être chrétien parce qu’il va à l’église fait erreur. On ne devient pas une auto en entrant dans un garage. » […]

 

Sur « Nous ne voulons pas mourir »

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La lecture de Michel Loetscher 

Extraits d’un article sur Nous ne voulons pas mourir paru dans L’Ami Hebdo le 1er septembre 2019

 

C’est le siècle de toutes les promesses et de tous les « progrès » – même sociaux… Tandis qu’Albert Einstein, Marie Curie, Henri Poincaré, Max Planck ou Paul Langevin réinventent la science, Lénine ranime la flamme de la « Révolution » à l’Est. Pendant que des amitiés savantes enjambent le Rhin vers la fondation d’une nouvelle physique et que «l’histoire défile en accéléré », l’écrivain-journaliste allemand René Schickele (1883-1940) a dans l’oreille le bruit et la fureur des détonations de son temps.

Il joue au mieux de sa « double culture » et de ses voyages entre trois frontières comme au sein de la classe ouvrière des deux rives pour comprendre le monde qui s’en vient – et tenter de le faire comprendre. Le 9 novembre 1918, les marins et les soldats se soulèvent à Berlin. Schickele, qui dirigeait à Zurich pendant la guerre la revue pacifiste Die Weissen Blätter, y voit une opportunité à saisir pour « vivre l’Idéal ». La « Révolution du 9 novembre » lui semble ouvrir la voie vers la possibilité du socialisme, « le seul ordre social humain ». […]

S’il entrevoit l’étincelle originelle à Berlin, il la voit vaciller à Strasbourg et Paris, où il rencontre, pendant une réunion du groupe pacifiste Clarté, Henri Barbusse (1873-1935), l’auteur du roman à succès Feu (Prix Goncourt 1916) qui va adhérer à l’Internationale de Lénine. Il écoute attentivement les contributions de l’attirante Magdeleine Marx (1889-1973), de Paul Vaillant-Couturier (1892-1937) et rencontre « le petit » George Duhamel (1884-1966), « entré en guerre comme médecin », dont le livre-témoignage, Civilisation, a eu les honneurs du Prix Goncourt : « Nous nous défendons contre le mensonge qui voudrait que la guerre soit finie ». […]

Au sommet du Vieil-Armand, le souvenir de Dostoïevski (1821-1881) s’impose : « Le monde de Dostoïevski ? Le tourment des hommes et l’impérieuse envie d’en échapper »… Et il y a le recours aux forêts – « cette mystique de la forêt, c’est entre Vosges et Forêt-Noire qu’il l’inscrit », constate Charles Fichter, le traducteur de cet essai en trois parties (Prix Nathan Katz du patrimoine 2019) couvrant un laps de temps de trois ans entre 1918 et 1921. Double transfusion vitale par la littérature et la sève sylvestre originelle pour le sujet pensant l’histoire, dans le sillage de Hegel, comme « la science du malheur des hommes ».

Dans cet entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées (l’ère Dawes-Locarno…), Schickele revendique la vocation médiatrice de l’Alsace dans le jeu des continuités et des ruptures alors que se joue la tragique polyphonie européenne. L’écrivain de langue allemande installé depuis 1922 à Badenweiler, en Forêt-Noire, membre de l’Académie de Berlin, fuit en 1932 sur la Côte d’Azur la montée du nazisme. Devenu « citoyen français und deutscher dichter », il s’éteint à Vence le 31 janvier 1940 alors que ses livres sont interdits en Allemagne dans un monde qui s’efface – et que les bruits de bottes annoncent la mort de masse. En vigie inquiète et responsable de ce qu’elle voyait entre ses deux rives, il ne lui était plus possible de s’en laisser conter davantage.

Sur Depuis toujours le chant

ROUX régis

La lecture de  Régis Roux

Extraits d’un article sur Depuis toujours le chant paru sur le site Recours au poème  le 1er septembre 2019

 

« Sans plus aucun poids de terre / Ni de chair qui me retienne / J’entre dans la gravité / De la mort que tu m’apprêtes » (p. 63). De quelle surface enfin vécue au-delà de soi s’agit-il ? Mais que la voix soit aussi très profonde et que rien ne mente : voilà ce que le chant souffle tout au long du recueil d’ailleurs composé sur des sections rythmiques équilibrées. […]

Dès le liminaire « Depuis toujours ton silence… » (en italiques, et, disons-le, conçu comme un murmure, une prière), il est question d’une parole, d’un poème et, sans jamais dévoiler quelque rive d’or, du vent de l’Esprit qui, pour le veilleur, entraîne le cours du monde vers un intérieur d’amour.

Ce dernier mot, s’il est répété régulièrement dans le recueil, ne s’accompagne pas forcément d’une promesse. L’écriture va devoir gagner son propre secret, son espace articulé au fond de l’être avec des images, des sons, des codes bien mystérieux, difficiles à déchiffrer de par leurs échos avant de suggérer que la silhouette de l’homme, même accompagnée de plus en plus par la « lumière », s’adresse à Dieu. « Ô Seigneur dépouille-moi / Du vieil homme qui s’entête / À manger en solitude / Le pain noir de l’amertume » (p. 102). […]

Depuis toujours le chant qu’aime-t-il si ce n’est le silence, l’énigmatique légèreté promise aux mots, au frisson encore plus fort qu’eux ? L’amour ? Le temps avec le présent montre un langage vivant, mais le futur, qu’offre-t-il déjà au veilleur ? On va du « je » au « tu » dans la foi. La répétition temporelle dans le liminaire ne revient pas quand se referme la dernière partie, « Mais jamais sur la colline / L’aube n’a été si belle. »

Le corps et la poésie auront pris le ciel comme les racines à témoin, et cette fête à la fois intime et universelle sera bien restée louange.

Ce recueil n’en finit pas de s’ouvrir sur le « feu secret » qui se consume, proche d’un cœur aux branches qui n’ont pas peur « du jour qui tombe ».

Sur L’Histoire de mon cœur

TANGUY

Extraits d’un article sur L’Histoire de mon cœur paru sur le site Bretagne actuelle le 10 avril 2019

[…] On a souvent comparé Jefferies à Thoreau. Chez l’auteur anglais comme chez l’auteur américain, il y a le même amour de la nature et le rejet foncier des modes de vie induits par la société industrielle naissante. Henry David Thoreau déambulait dans la campagne et les forêts du Massachusetts. Richard Jefferies apprécie les longues balades méditatives dans les collines de son comté natal, celui de Wiltshire, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

Autour de lui, « les champs heureux », « les jeunes coucous », « les bois pentus », « les ormes gracieux », « les buissons d’aubépines et de noisetiers »… Il le dit : « Je respirais l’existence à pleins poumons » (…) « J’étais absolument seul avec le soleil et la terre ». Allongé dans l’herbe, il regarde les grands nuages qui viennent de la mer. « L’herbe soyeuse soupire lorsque le vent arrive, portant le papillon bleu plus rapidement que ses ailes ne le peuvent ». Et quand il se rend au bord de la mer, il s’empresse de plonger dans la grande bleue. « Je nageais, et qu’est-il de plus délicieux que la nage ? Elle concilie l’exercice et le raffinement ».

 Autant la nature le subjugue et l’envoûte, autant la civilisation moderne, notamment son côté grégaire, suscite ses critiques. […] Ce qu’il dénonce foncièrement : « Une morale fondée uniquement sur l’argent ». Cette détestation des normes de son époque l’amène à manifester une forme de haine, voire de violence contre ce monde « si violemment attaché à son étroit sillon égotique, si stupide et si content de soi sous l’immense poids de la misère ».

Mais au-delà de cette opposition entre une nature bienfaisante et une civilisation oppressante, il y a chez Jefferies une profonde quête spirituelle (en dehors de religions instituées) qui l’amène à formuler ce qu’il appelle « la quatrième idée ». Il s’explique : « Trois choses seulement ont été découvertes en matière de consciences intérieure ». Et il cite « l’existence de l’âme, l’immortalité, la divinité ». Son ambition est de pouvoir « avancer plus en avant et arracher un quatrième élément et, peut-être même, encore plus qu’un quatrième, à l’obscurité de la pensée » et «  en savoir plus sur la vie de  l’âme ».

Ce questionnement d’ordre métaphysique se double d’une approche des notions de vie éternelle et d’éternité. « C’est maintenant qu’est l’éternité », écrit-il. Il n’en finit pas de faire l’éloge du « merveilleux présent ». Pas éloigné en cela des expériences spirituelles d’Extrême-Orient. Jefferies avait lu Confucius, dont il retient notamment « la voie sans effort ». Le taoïsme ne lui est pas inconnu. Il avait dans sa bibliothèque le Bhagavad Gita.

Autant de marqueurs qui font étonnamment penser à la démarche d’un Herman Hesse au XXe siècle, y compris sur le thème de l’oisiveté chère à l’écrivain allemand. Richard Jefferies écrit pour sa part : « J’espère que les générations futures auront la possibilité d’être oisives ; j’espère que les neuf dixièmes de leur temps seront consacrés aux loisirs ; qu’elles pourront profiter des journées, de la terre, et de la beauté de ce beau monde ; qu’elles pourront se reposer près de la mer et y rêver ».

Sur Ce qui n’a pas de nom

WETZEL

Extraits d’un article sur Ce qui n’a pas de nom paru  sur le site Poezibao le 5 juin 2019

 

Le titre du recueil vient, annonce-t-il (p. 374), d’une « mauvaise pensée » de Valéry, qui dit, en effet, parfaitement le problème – même si la solution vient résolument d’ailleurs ! « La plupart ignore ce qui n’a pas de nom ; et la plupart croit à l’existence de tout ce qui a un nom » (1942)

En mille strophes de quatre vers (oui, mille, comme dix fois de suite à chaque fois cent), et assumant aussitôt le double paradoxe (un livre si rigoureusement construit pour disqualifier les formes, écrit en quatre mille vers pour déprécier les mots !), l’ouvrage célèbre la lumineuse et silencieuse présence de ce qui n’a pas de nom :

D’abord, un double constat : « Les mots / ne disent rien du miel // les formes / ne savent rien de l’abeille » (strophe 27) ; « Les mots / ont grandi en silos // l’engrenage des formes / nous a broyés » (strophe 299)

Ensuite, une méthode (obtenir des mots et des formes ce que notre détachement d’eux en fécondera) : « Mots vidés / du semblant d’être // redevenus / simples vibrations du souffle » ; « Formes vidées / du semblant d’être // redevenues / pures vibrations de l’espace » (strophes 66 et 67)

Enfin, une orientation : « Comme seul est à peindre / ce qui n’a pas de forme // à écrire /  ce qui n’a pas de nom » (strophe 891). Car ce qui n’a pas de nom n’est pas rien, puisqu’il a des effets (l’infini – dans la chatoyante apparition des couleurs, des vibrations et des valeurs – est hyperactif, et la beauté est sa preuve d’accès), puisqu’on peut en faire quelque chose (l’innommé, on peut l’affiner, on peut le chanter, on peut y consentir, on peut l’habiter), puisque ses analogues réels sont nos alliés, disponibles et rassemblables (le silence, la lumière, l’enfance …) […]

Gérard Pfister souligne l’ignare caprice de durer des êtres : la permanence – et le nom est justement le mot fait pour l’assumer ! – dit-il abruptement, c’est l’exil, c’est la guerre ! Et la fatigue (l’effort tirant sa révérence) à l’inverse est la paix, l’onction de présence suffisante !) : « Nous sommes /  du pays de notre enfance / une vie qui ne serait que durer / serait un perpétuel exil » ; » Une vie /  qui ne serait que durer // serait interminable guerre /  contre le temps contre le monde » (strophes 644-645) […]

Que chacun, pour le saisir, s’exerce par exemple ainsi : l’omniprésence énigmatique de l’apparaître est à son sommet quand l’homme se sait lui-même apparition d’il ne sait quoi (457) ; quand il en devine l’indestructibilité par l’indépassabilité de ses ingrédients (le hasard que personne n’arrête, la lumière qu’aucun n’annule, le temps que nul ne déracine … 459) ; qu’il comprend qu’aucun arrière-pays n’a moyen de survenir, ni titre à subsister, là où le tout est pur « suspens », « monde flottant », « danse d’une flamme » et « aubes d’ici » (782-787) – nous n’entendions jamais entre les parois que l’écho de notre refus d’avancer en elles ! […]

Mais cela veut dire aussi que nous sommes (seuls, et pleinement) responsables de la qualité d’attention de la vie à sa source informulée. L’exigence (d’une sorte de résonance méritoire, de réponse empathique à la chance d’être apparu en ce monde) est sans appel : « Nous l’aurons eue sous les yeux / l’irrécusable gloire // saurons-nous d’autres jours / en garder le souvenir » ; « La saveur de ce présent / l’aurons-nous assez goûtée // pour être digne /  à jamais d’y demeurer » (strophes 976-977)

C’est un auteur, on le sait, étonnant (dadaïste eckhartien, polyglotte de l’ineffable, à la fois très ami et très peu admirateur du genre humain, qui ferait comme relire les Présocratiques et Épicure par Pyrrhon, ou revisionner Titien, Corot et Monet par Bill Viola), mais cet ouvrage, compact et pourtant d’une seule venue, étonne plus encore : livre magistral et généreux (parce qu’il partage à mesure la maîtrise qu’il conquiert), ambitieux et sobre (comme quelqu’un qui, savourant tout, ne s’enivre que du présent), grandiose et humble (car sa célébration même de l’apparence se revendique pleinement d’elle !) : une « somme », oui, vraiment, mais d’un esprit qui ne compte justement plus ses jours, mais ceux, oublieux d’eux-mêmes, de la familière Immensité (pas de naissance sans don, pas de don sans disparition).

 

Sur « JOURS »

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La lecture d’Antoine Boulad

Extraits d’un article sur Jours paru dans L’Orient littéraire le 6 septembre 2019

 

« Il y a toute ma vie dans ce volume », me dit-il d’entrée de jeu. Et je devine que si la pudeur ne l’en avait pas empêché, Marwan Hoss l’aurait tenu dans les bras, comme un enfant, son livre épais qui porte le titre de Jours et en sous-titre Textes 1969-2019 avec quatre lettres inédites de René Char. En publiant ce magnifique ouvrage, Gérard Pfister, les éditions Artfuyen, ont voulu créer l’événement de la rentrée poétique de Paris.

En pénétrant dans l’appartement de Marwan Hoss, la première chose qui frappe c’est un étrange contraste. Autant sa poésie se tient à l’essentiel, avec un extrême dépouillement, autant ce lieu magique accumule des objets de toutes sortes. Autant sa page est blanche, aérée, dont « la singularité, tel que le note Jocelyne François dans son journal, est le vide autour des mots, toujours simples, mais lourds de sens, avides de silence », autant l’espace où il vit et que certains pourraient qualifier d’étouffant est peuplé. Un capharnaüm de pièces rares d’art, une multitude de statuettes venues des quatre coins du monde, une collection de théières ou de mille autres choses, beaucoup de plantes, de nombreuses photos de famille mais aussi celles des grands, Picasso, François Mitterrand ou Jacques Chirac… Tout est argument pour meubler la solitude.

En découvrant l’homme après le lieu, on est frappé par un autre paradoxe. Autant le marchand de tableaux qui a 35 ans de métier dans le cœur a connu les succès les plus hauts, autant il parle des blessures de son mal-être. Autant la Galerie Marwan Hoss a vécu des années de gloire, reconnue dans le monde entier et par les plus prestigieuses fondations internationales telle celle d’Ernst Beyler, autant il ignore « Comment faire / après toutes ces années / de détresse et de folie / Poursuivre, me dit-elle ».

À la lecture de certains poèmes aux accents ultimes, tels que « J’ai décidé/ de donner à la lave / mon corps / et aux étoiles mon sang / et j’ai demandé au soleil de brûler / tous mes mots », je soupçonne l’auteur de Jours d’avoir été tenté de mettre fin à ses jours. « Non, ce livre est trop beau pour que cela soit la fin », me confie-t-il.

Mais commençons par le commencement. Marwan Hoss est né à Beyrouth en 1948 d’un père libanais et d’une mère italienne. Ses études, il les fait au Collège Protestant, au Lycée français et à l’International College. Il est naturalisé français en 1980. Voici ce qu’indique la notice biographique, on ne peut plus succincte.

En débarquant à Paris en 1968, ayant lu Schéhadé, Rimbaud, St-John Perse et Char, bien sûr, mais aussi Jean Genet, André Gide, Supervielle, Octavio Paz et Aragon, il va très vite forger ses armes. Marwan Hoss publie Le Tireur isolé chez Guy Levis Mano, éditeur des plus grands poètes dont Georges Schéhadé. Bientôt il exposera les plus grands artistes, Hartung, Zao Won-ki et Ben Nicholson pour ne citer que quelques-uns. Il écrira la monographie de l’œuvre de Pierre Soulages. Il sera président de la FIAC. Il dirigera une revue intitulée L’Autre…

En dépit de l’édition bilingue parue en 2008 au Dar an-Nahar, grâce à la traduction d’Antoine Jockey et sous le titre Œuvre poétique 1971-2004, ceux et celles qui, au Liban, ont lu Hoss, ne constituent qu’un cercle restreint d’initiés. Le sacré méconnu est pourtant un immense poète – auteur de poèmes « parmi les plus beaux de la langue française », selon Pierre Encrevé, en charge de la culture dans le gouvernement de Rocard, en tout cas, l’un des plus noirs et des plus lumineux de notre temps, comme le sont les toiles magistrales de son ami Pierre Soulages. « Nous construisons un monde / où la lumière sera noire le jour ».

Rarement poète aura autant aiguisé ses mots. D’ailleurs, sa lame brille dans la « Lumière du soir ». Rarement poète aura su sa vie durant se tenir à l’essentiel. À la vérité des quelques rares mots « qui ralentissent sa douleur ». « Je construirai un abri / avec l’odeur de ton corps / dans une solitude / de larmes et de fer ».

Avant de prendre congé, le poète qui « dort parmi les rêves, avec le feu et la peur » me raconte, debout dans la page sans marge de son appartement, dans ce désert encombré, dans cette solitude dont il tire désormais de la force, le terrible accident de voiture duquel il échappera, indemne en apparence, et ce grâce à sa mère, protégé de la mort par elle, selon les dires du chauffeur marocain de l’autobus que sa voiture avait dangereusement cogné.

Marwan Hoss, qui n’a reçu aucune distinction littéraire, qui ne figure non plus dans quasiment aucune anthologie, qui n’a été l’invité d’honneur d’aucun festival ni Salon et dont l’œuvre n’a fait l’objet d’aucune docte étude universitaire, se prépare, avec Jours, à entrer dans l’éternité de la poésie.

Comment expliquez-vous que vos réussites ont été fulgurantes dans la capitale française ?

J’ai eu beaucoup de chance, peu de temps après mon arrivée à Paris, de rencontrer deux maîtres qui m’ont appris comment naviguer dans le monde artistique et littéraire, quoi dire et quoi ne pas faire, deux chênes, Pierre Soulages et René Char, sans l’amitié de qui je n’aurais pas été ce que je suis devenu. Mais malgré mes réussites, rien ne me comblait. Le froufrou des vernissages était un calvaire. Je voguais entre deux rives, entre l’ici et le là-bas, celle du devoir et celle de la poésie. Toute ma vie aura été un exercice d’équilibriste, parfois sur un fil de soie, parfois de fer.

Dans quelles circonstances la Galerie Marwan Hoss a-t-elle fermé ses portes, elle dont le premier événement avait été d’exposer Joan Miro ?

J’ai fermé la galerie il y a 12 ans mais bien avant déjà j’avais alerté les présidents des grandes fondations du monde, les pressant de faire front au sein de l’ICAFA, afin de résister au vent qui allait bouleverser le marché de l’art, emporté par un délire financier. Des acheteurs qui utilisaient l’art comme leur carte de visite lors de ventes aux enchères. Les cotes des artistes atteignaient des sommets vertigineux que nous n’arrivions plus à suivre jetant la suspicion auprès de nos partenaires, collectionneurs…

Les recueils que vous avez publiés ont été souvent distants de nombreuses années. Dix ans entre Le Tireur isolé et Le Retour de la neige. Six ans entre Ruptures et Déchirures. Pourquoi ?

Dans ce que j’entreprends, je me donne à fond. D’une certaine façon, je ne peux pas courir deux lièvres à la fois. Mon travail de galeriste a souvent pris le pas sur la poésie. Je sentais parfois que j’abandonnais la poésie en faveur de l’art. Maintenant, j’écris bien davantage.

Comment écrivez-vous ? S’agit-il d’un jaillissement par lequel le poème vous est révélé dans sa forme définitive ou d’un travail laborieux d’élagage ?

Au début, c’est un mot. Une locomotive qui entraîne avec elle d’autres wagons. Ce mot m’habite avec passion. Avec obsession. Parfois, pendant des jours ou des semaines. J’écris mais ensuite je n’en garde que la quintessence. Deux ou trois phrases. D’autres fois, un vers me tombe dessus et je le retranscris tel que. Par exemple ceci, aussi absurde que définitif?: «?Comment faire/ pour échapper à la mort/ mourir avant.?» Quoi dire d’autre?? C’est clos. Plus rien. Pour moi le poème, je le dis à haute voix, à mi-voix ou sans voix.

Vous aurez finalement construit une œuvre entière autour de deux mots. La mort et le corps. Ils habitent plus d’une centaine de fois vos poèmes brefs. La mort est «omniprésente dans la grande poésie» selon Emily Dickinson. Comme pour Soulages la présence exclusive du noir.

Certains y ont vu la douleur qui m’a frappé à l’âge de quinze ans lorsque j’ai perdu ma mère…

« Je me souviens encore / qu’avec l’eau claire du jardin / j’ai arrosé ton corps / et posé sur ton visage quinze roses blanches ».

Sur « Le Grand Veneur des âmes »

La lecture de Monique Pétillon

Extraits d’un article sur Le Grand Veneur des âmes paru dans Le Monde du 24 mai 2019

Poète fervent épris d’absolu, Max de Carvalho né à Rio de Janeiro en 1961 est un des grands traducteurs de la poésie brésilienne et portugaise […].

Après l’élégiaque Les Degrés de l’incompréhension (Arfuyen, 2014), qui évoquait le « dépatriement », la violence de son nouveau recueil surprend et frappe, d’emblée.

C’est au « Grand Veneur des âmes » que le poète, « tel un cerf altéré », attribue sa blessure. La prosodie abrupte, les mots fracturés, l’allusion aux derniers poèmes de Hölderlin(1770-1843), signés Scardanelli… tout exprime une douleur sauvage. […]

Mais à la révolte et à l’effroi succède une bouleversante douceur : elle se déploie dans le souvenir à demi rêvé, cette « seconde vie », selon Nerval, dont un poème avait inspiré à Carvalho le titre de sa belle revue, La Treizième. « Un jour comme la saxifrage / perce le rocher, tu fleuriras / l’hiver et je reconnaîtrai ta / joie , la radieuse tristesse de / ton dernier sourire ».