Sur « Ainsi parlait Etty Hillesum »

 

CORNEAU

La lecture d’Alain Corneau

Extraits d’un article paru le 15 janvier 2020 sur le blog Le Lorgnon mélancolique 

 

[…] Une fois n’est pas coutume, l’occasion qui m’est donnée – qui nous est donnée – est exceptionnelle : les dits et maximes de vie de cette jeune juive libre-penseuse, figure de courage, de générosité et de « sainteté » sont l’objet d’une édition bilingue dans la superbe collection « Ainsi parlait » des éditions Arfuyen. Et cela dans un choix et une traduction du néerlandais par William English et Gérard Pfister lui-même, l’éditeur et poète – plus que concerné dirons-nous, puisqu’il a pour cousine Liliane Hillesum, seule survivante de la famille Hillesum à qui l’on doit la découverte des journaux et les lettres laissés par sa parente.

On voit donc combien la découverte de l’œuvre d’Etty Hillesum (accessible dès 1981 en néerlandais) a pu marquer la démarche des Éditions Arfuyen. Comme le mentionne Gérard Pfister, « en 1985, les Éditions Arfuyen existaient depuis dix ans et avaient déjà publié plusieurs textes spirituels, essentiellement en lien avec la mystique rhénane. Avec la lecture des Journaux et des Lettres, le champ de cette recherche s’ouvrait d’un coup davantage encore, tant dans le domaine littéraire que spirituel. » Ce à quoi contribua la publication dans la collection « Les carnets spirituels » de Etty Hillesum, histoire de la fille qui ne savait pas s’agenouiller, soit huit « prières » extraites du Journal d’Etty avec des contributions de Charles Juliet, Dominique Sterckx et Claude Vigée ainsi qu’une préface très touchante de Liliane Hillesum.

Ce vingt-troisième volume de la collection « Ainsi parlait » est donc un aboutissement logique mais aussi une approche nouvelle de l’oeuvre en allant puiser directement à l’essentiel de son message spirituel et en revenant au plus près du texte original. De nombreuses phrases (228) admirables mais perdues dans la masse du Journal et des Lettres sont ici mises en relief dans un phrasé qui s’efforce de retrouver un peu du naturel de cette voix passionnée. La jeune écrivaine débutante rassemblant dans des notes rapides le matériau de futurs livres y apparaît dans l’urgence enfiévrée et la spontanéité de son écriture aimantée par l’Attention. N’imaginant pas qu’à l’issue de son tragique destin, elle deviendrait une confidente et une amie pour tant d’hommes et de femmes aujourd’hui en quête d’espérance et de vérité.

Étrangement, celle qui se définissait comme « la fille qui ne savait pas s’agenouiller » m’a fait comprendre ce qu’était une prière, une simple prière. Elle a fait tomber le kyste de préjugés moralisants que le simplisme d’un catéchisme bigot avait laissé en moi. Heureux et « béni » détour par celle qui fut – à son insu – proche de la spiritualité juive la plus authentique telle qu’on la trouve chez le grand Martin Buber. Ainsi dans cette extraordinaire « Prière du dimanche matin » (12 juillet 1942) où elle fait entrer Dieu dans sa vie et s’en considère responsable pour le monde : « Ce sont des temps d’effroi, mon Dieu. […] Pour l’instant, à chaque jour suffit sa peine. Je vais t’aider, mon Dieu, à ne pas t’éteindre en moi, mais je ne puis rien garantir d’avance. Une chose cependant m’apparaît de plus en plus claire : ce n’est pas toi qui peux nous aider, mais nous qui pouvons t’aider – et ce faisant nous aider nous-mêmes. C’est tout ce qu’il nous est possible de sauver en cette époque et c’est aussi la seule chose qui compte : un peu de toi en nous, mon Dieu. […] Oui, mon Dieu, tu sembles assez peu capable de modifier une situation finalement indissociable de cette vie. Je ne t’en demande pas compte, c’est à toi au contraire de nous appeler à rendre des comptes, un jour. Il m’apparaît de plus en plus clairement à chaque pulsation de mon coeur que tu ne peux pas nous aider, mais que c’est à nous de t’aider et de défendre jusqu’au bout la demeure qui t’abrite en nous. » […]

Dieu n’est pas mis en accusation, il n’a pas de comptes à rendre. Il a besoin de nous, de demeurer en nous, et en même temps nous sommes en lui, il nous donne alors une persévérance au-delà de l’espoir et nous fait échapper aux griffes du mal et de la méchanceté humaine. Magnifique témoignage d’une foi libre, directe et ardente, détachée de tout dogme, ancrée dans ce monde comme dans l’invisible, susceptible de nous aider à construire notre credo quand vient l’épreuve, quand se bousculent les questions ultimes. « Stupéfiant retournement » dit Gérard Pfister, remarquant que cette pensée est déjà toute entière dans un poème de Rilke. Dans un esprit proche, Martin Buber écrivait : « Dieu veut entrer dans son monde, mais c’est par l’homme qu’il veut y entrer. Voilà le mystère de notre existence, la chance surhumaine du genre humain ».

Il faut lire et faire entendre cette voix – y compris dans cette langue néerlandaise à bien des égards si proche du moyen-haut allemand de Maître Eckhart. Je ne peux que m’associer aux voeux que Gérard Pfister, maître d’oeuvre de ce précieux petit volume, formule dans sa présentation : « Puisse cette lecture éclairer notre année, lui communiquer cette force et cette beauté qui, jusque dans les pires situations, ne cessèrent jamais d’accompagner Etty. La force essentielle, écrivait Etty (5 juillet 1942), consiste à savoir jusqu’au dernier instant que, même si l’on doit mourir misérablement, la vie est riche de sens et belle, qu’on a tout réalisé de ce qui était en soi-même et que la vie était bonne telle qu’elle était. »

Le 20 février 1942, émerveillée par le poète Rainer Maria Rilke, Etty Hillesum écrit dans un cahier : « De Rilke, on ne revient pas, lorsqu’on l’a réellement bien lu. Si on ne le porte pas en soi toute une vie, cela n’a absolument pas de sens de le lire. » Oserai-je dire que d’elle-même, de « la fille qui ne savait pas s’agenouiller », on peut dire exactement la même chose. Etty Hillesum dépose dans ce « puits très profond » qui est en nous quelque chose qu’il faut sans cesse dégager, sans cesse écouter passionnément [Hineinhorchen = écouter au-dedans] pour atteindre ces « sources ultimes » qu’évoque Rilke.

Sur « Ainsi parlait Georges Bernanos »

 

WETZEL

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Georges Bernanos paru dans La Cause littéraire le 8 octobre 2019

Georges Bernanos (1888-1948) vomit la sagesse : « Il n’est rien de haïssable en l’homme que sa prétendue sagesse, le germe stérile, l’œuf de pierre que les vieillards se passent de génération en génération et qu’ils essaient d’échauffer tour à tour entre leurs cuisses glacées »  (n° 129). Et voilà pourtant – admirablement composé par Gérard Bocholier – un authentique livre de sagesse, car l’effort de sagesse (nous le savons tous par ce qui également nous en sépare !), tient à la puissance de trouver la paix dans la vérité. Car la vérité ne laisse jamais spontanément en paix : elle divise les hommes (puisqu’elle est indifférente aux intérêts subjectifs et à leur conflit) et intimide l’homme (car elle révèle ce qui rend le réel tel, et tranche depuis sa souveraine clarté) ; inversement, la fausseté nous délivre illusoirement de la guerre, car elle distord ou dissimule ce qui pousse invinciblement l’homme à détruire l’homme. Les hommes mentent d’abord par peur du mal qu’ils font ou subissent.

« On ne massacre jamais que par peur, la haine n’est qu’un alibi »  (n° 116). Et l’on comprend aussi qu’au Bernanos moraliste (sans morale, pas de paix dans la vérité), s’ajoute comme un frère le Bernanos politique et polémiste (qui veut la vérité sur la paix même, la soupçonnant toujours d’être dérobade stérile ou arrangement honteux). Et il s’agit bien, dans la vérité, de trouver la paix – et non le bonheur (tout le bien qu’on peut faire hors l’amour est d’avoir le malheur discret)  : «Notre misérable bonheur tient de toutes parts à la terre, il y rentre avec nous au dernier jour, mais l’essence de notre malheur est surnaturelle » (n°112) […]

Cette douloureuse nudité naturelle de la vie humaine (complexité est noblesse, et noblesse oblige) est indépassable pour Bernanos, et doit le rester : toute « médiation » (technologique, institutionnelle, médicale) entre elle et le surnaturel, est mensonge ou diversion. La douleur est seule loyale, et c’est à la loyale,  – sans prothèses exponentielles, sans les simagrées d’une surhumanité fasciste ou robotique – que doit se régler la tension parfaite entre ce que l’homme tient de la réalité et la vocation qui le tient. Comme Bernanos le dit dans sa Lettre aux Anglais : « Nous avons toujours haï les surhommes et le surhumain, nous avons toujours cru qu’entre le naturel et le surnaturel il n’y a pas de place pour le surhumain »

Bernanos ne croit ni à la ruse (qui « consiste à ménager les puissants »), ni à la naïveté (il sait que nous aimons notre dégoût même pour le mal – et ose, à propos du mal, faire dire, dans son « Monsieur Ouine » à Madame de Neréïs : lequel d’entre nous, si cela était en notre pouvoir, oserait le chasser du monde ?) Mais si l’esprit d’enfance est pour lui le seul horizon légitime – et les enfants, rappelle André Comte-Sponville, sont ceux qui veulent grandir pour y accomplir leurs promesses et  distancer leurs fragilités –  c’est justement qu’il faut croître pour prendre, non la place des autres (comme l’adulte ambitieux), mais la place adulte  où monter à égalité avec les autres. Et s’il faut stériliser nos monstres numériques, c’est justement (n° 269) parce qu’ils n’ont pas eu d’enfance !

L’enfant fuit le réalisme, non le réel : « Le réaliste flotte à la surface de l’histoire et explique gravement au public, massé sur la plage, l’origine et le mécanisme des lames de fond » (n° 162). « Le réaliste rabaisse la vie, pour vous épargner la peine de la surmonter » (n°168). Et l’écrivain Bernanos, de même, fuit bien plutôt l’irréel en lui (pour dépasser « l’accumulation de rêves, images, figures, dont la surabondance l’étouffait »). Un cerveau écrit quand il ne peut résoudre sa propre agitation ni en lui-même (la pure auto-médication de la pensée est folie, comme on se ferait pousser des caves dans la tête), ni dans le monde donné (la civilisation d’argent, pouvoir et technique construite pour nous protéger des menaces nous expose aux menaces sans appel de la médiocrité et de l’inauthenticité) : « L’homme médiocre dans une civilisation supérieure n’est jamais rien de plus qu’un conformiste et un imbécile. Mais l’homme médiocre dans une civilisation médiocre ne peut être qu’un désespéré. Le désespoir des médiocres libère d’énormes disponibilités de haine »  (n° 278)

Merci à Gérard Bocholier d’avoir relayé ainsi (en la mettant lui-même en œuvre dans la forte et belle construction de ce petit livre) l’espérance d’un auteur pour qui l’ardeur seule ne craint plus rien : c’est en effet (n° 344)  simplement sur les cailloux qu’on bute,  jamais sur les montagnes !

 

 

Sur « Pressée de vivre »

Temporel

La lecture de Nelly Carnet

Extraits d’un article sur Pressée de vivre  paru dans Temporel le 23 avril 2018

Après une parution récente dans la collection poésie aux éditions Gallimard, Anise Koltz poursuit son œuvre chez Arfuyen qui a déjà publié un certain nombre de ses recueils de poésie. Ainsi l’un des grands magazines de littératures, d’arts et sciences humaines québécois ne pourra plus ignorer cet écrivain luxembourgeois qui passait encore il y a moins de dix ans pour un grand inconnu ne valant pas vraiment la peine qu’on s’y arrête…

Avec Pressée de vivre, l’auteur de quatre-vingt dix ans aux vingt-cinq livres édités, ne cesse de naviguer entre légèreté et tragique dans le corps d’une écriture simple et fluide. Que de trépas et de renaissances chez cet écrivain qui mesure les années qui lui restent avec l’insouciance sérieuse ! Lorsqu’on a lu quelques livres d’Anise Koltz, on sait que l’ombre de l’époux défunt ne sera jamais loin. Ici encore, elle est plus que présente, puisque des textes lui sont directement adressés. La vie se survit au-delà de la mort mais dans la mémoire vive. Les figures de ses ancêtres sont aussi très présentes : « Comment vivre/à travers la matière des ancêtres // Ils ont amputé mes organes/devancé mes pas ».

L’écriture épouse le titre qu’il porte, vivifiante, alerte, rapide. L’image d’un fleuve sert d’ouverture au recueil qui va suivre les méandres des allers et retours vers le passé, le souvenir et l’avenir qu’il convient d’entendre comme un « Après », le deuxième composant du recueil laissant place cette fois-ci à l’océan et son va-et-vient de vague pour se diriger vers l’infini. […]

L’illustration de première de couverture, « Etude de nuages » de John Constable, fait écho à ce recueil : vol sur fond de menace. Car les envols de l’auteur ont lieu dans l’ombre du passé déterminant l’identité de cette écriture et ralentissant l’élan. Les mots sont à double tranchant mais l’écrivain ne se résigne jamais. Elle renaît sans cesse à travers sa propre vie et à travers l’écriture. Cette question de l’identité revient ponctuellement avec ce constat inquiétant : une « apparence », « une image », une absence de présence de soi réelle dans le temps présent de la vie actuelle imprègnent les textes comme si Anise Koltz voulait nous dire qu’elle appartient à « un autre temps ». Peut-être est-ce là la conséquence de la séparation physique d’avec celui qu’elle aimait. La mort rôde, devient parfois « mémoire », mais la vie se révolte également de manière surprenante : « Je vis sous haute tension//Entre songe et mensonge/entre astre et désastre/Celui qui me touche/sera foudroyé ». « L’encre est aussi [son] sang ».

L’auteur vit également à travers l’écriture épousant les aléas du moral, parfois désespéré, parfois gorgé de dynamisme. « L’écriture [la] questionne ». Et c’est peut-être l’annonce du début de tout mouvement scriptural que ce questionnement confiant aux mots le soin de dévoiler ce qui se cache derrière eux. L’écriture est là pour mesurer et enregistrer toutes les fluctuations du ressenti d’un être vis-à-vis de son existence. Ces modulations sont multiples. C’est pourquoi le rythme même des textes peut être heurté ou fluide pour épouser la perception des jours qui passent dans une tête qui pense et transcrit en mots l’impensable avant de rejoindre le disparu. Chaque jour est une nouvelle vie chargée de sa nuit. […]

Chez cet écrivain, l’équilibre semble fragile. La corde est parfois prête à se rompre. Il y a quelque chose de mélancolique dans l’écriture qui peut nous toucher plus que dans les autres arts peinant à nous suggérer le trouble à moins que cela ne concerne aussi la musique ineffable et impalpable comme la voix dans la langue. L’écriture, pour cet auteur solitaire qui a pris de l’âge, est cette « béquille », la voix du disparu qui « résonne encore » « comme la mer dans un coquillage ».

Sur « Depuis toujours le chant »

« Sans plus aucun poids de terre / Ni de chair qui me retienne / J’entre dans la gravité / De la mort que tu m’apprêtes » (p. 63). De quelle surface enfin vécue au-delà de soi s’agit-il ?

Mais que la voix soit aussi très profonde et que rien ne mente : voilà ce que le chant souffle tout au long du recueil d’ailleurs composé sur des sections rythmiques équilibrées. […] Car dès le liminaire « Depuis toujours ton silence… », (en italiques, et, disons-le, conçu comme un murmure, une prière) il est question d’une parole, d’un poème et, sans jamais dévoiler quelque rive d’or, du vent de l’Esprit qui, pour le veilleur, entraîne le cours du monde vers un intérieur d’amour.

Ce dernier mot, s’il est répété régulièrement dans le recueil, ne s’accompagne pas forcément d’une promesse. L’écriture va devoir gagner son propre secret, son espace articulé au fond de l’être avec des images, des sons, des codes bien mystérieux, difficiles à déchiffrer de par leurs échos avant de suggérer que la silhouette de l’homme, même accompagnée de plus en plus par la « lumière », s’adresse à Dieu. […]

C’est un tutoiement perçant, un relief au bout d’un jeu magique de pronoms personnels et possessifs. L’homme ne redit « je » qu’après l’avant-dernière partie où le mystère des morts trouve un ton sans fard mais non privé d’échos ; et le rythme exigeant qui ne doit rien à la nostalgie, quand vient la ou les dernières pièces de chaque partie, semble bien se fondre dans cette frontière en principe artificielle pour annoncer le meilleur, c’est-à-dire un équilibre, enfin, comme à force d’accorder la vérité aux quatrains, aux deux quatrains que chaque page imagine sans cesse en restant fidèle au ton du poète. […]

Le corps et la poésie auront pris le ciel comme les racines à témoin, et cette fête à la fois intime et universelle sera bien restée louange. Ce recueil n’en finit pas de s’ouvrir sur le « feu secret » qui se consume, proche d’un coeur aux branches qui n’ont pas peur « du jour qui tombe ».

Sur « La Troisième Main »

La lecture de Florence Trocmé

Extraits de l’article sur La Troisième Main paru sur le site Poezibao le 16 février 2015

Quelle est donc cette troisième main qu’évoque le titre ?… celle pour laquelle Bach a écrit ses partitas pour violon : « Bach / A écrit pour cette troisième main. Menuhin le sait. » Non pas la main qui touche les cordes, ni celle qui tient l’archet mais celle, immatérielle, spectrale, « qui se pose sur les fronts ».

L’ouvrage est né d’une expérience singulière : « Ce livre, composé d’une suite de cent poèmes d’extase musicale, a été écrit dans le noir et la pénombre, après une opération de la cataracte. Comme si, en opérant les yeux, on avait ouvert quelque chose de plus profond : brèche dans l’écoute ; non pas poèmes sur la musique, mais poèmes à et avec la musique ; poésie et musique intensément mêlées, qui tournoient tout au bord du silence. Noir avec torche de musique » (p. 129) .

Michèle Finck par le biais de ces cent poèmes invite son lecteur à revivre avec elle ce parcours existentiel & musical. Cent étapes à travers des œuvres essentielles de la musique, servies par les plus grands interprètes. Pour chaque poème, le dispositif est le même : intitulés de l’œuvre et de sa version, puis le poème proprement dit qui souvent incorpore cet autre texte, à savoir des éléments du poème (lied), du livret (opéra). […]

Le livre est agencé en sept parties, qui répartissent les œuvres musicales par genre, ici le lied, là le piano, ou l’opéra. Même si l’agencement des thèmes est en fait plus subtil et répond principalement à de grandes thématiques de l’existence humaine, la vie, la mort, le silence, la solitude, l’amour.

On peut lire La Troisième main de multiples façons. En suivant le parcours, comme un tout, comme un cheminement au sein des plus grandes œuvres de la musique occidentale (essentiellement de Monteverdi à Berio) et en convoquant en son for intérieur la connaissance ou le souvenir que l’on a de ces œuvres. […]

Il s’agit bien ici d’une expérience extrême qui révèle sa double nature : dangereuse et salutaire en même temps.  Dangereuse car tentant l’impossible bien exprimé par cette formule de « vitraux sonores ». Comment imaginer en effet un vitrail sonore et qui plus est dans la lumière de l’obscur ? On est ici constamment dans l’oxymore et l’aporie, auxquelles conduisent si souvent les tentatives de mettre de mots sur la musique. On peut d’ailleurs penser que certains poèmes sont moins convaincants et que parfois un excès de lyrisme semble masquer précisément l’impossibilité à traduire ce ressenti extatique, cette expérience qui au fond n’a rien à voir avec les mots. Cela ne rend les textes que plus émouvants, fragiles et forts.

Mais expérience salutaire aussi, musique comme soin de l’âme, et ce n’est pas un hasard si Michèle Finck cite Rilke disant « Dinge machen mit Angst »faire des choses avec de l’angoisse. Traverser l’épreuve de la privation de lumière et la cécité, temporaire mais terriblement angoissante, en recourant au monde sonore. […]

Sur « JOURS »

La lecture de Fady Noun

Extraits d’un article sur Jours paru dans L’Orient le Jour le 13 novembre 2019

« Sur la ligne d’horizon où vous m’êtes apparu, je ne vous confonds avec aucun autre, car les apparitions justes sont rares », lui écrit René Char en 1971. Il a 23 ans. Cinquante ans plus tard, c’est toujours étonnamment vrai. La poésie de Marwan Hoss est inimitable. Elle est tout entière comme ces tableaux de Soulage, son ami, dont les traits noirs tracés à grands coups de brosse ne sont là que pour souligner la lumière.

« Le poète donne sa vie / La poésie est une fleur / en état d’alerte » La vie de Marwan Hoss est marquée de drames dont l’un des plus déchirants fut la mort prématurée d’une mère vénérée, d’origine italienne. Dans ses premiers poèmes, salués par le dramaturge et poète Georges Schéhadé, on retrouve l’écho de ce drame dont il assumera longtemps la douleur, ainsi que celui d’une Beyrouth cosmopolite qui vit ses dernières années d’insouciance. C’est ensuite, pour Marwan Hoss, vers la fin des années 60, la grande migration vers Paris.

Apparu à l’horizon de René Char, voilà Marwan Hoss introduit chez GLM, l’éditeur des « grands ». Le voilà ensuite, grâce à une audacieuse initiative, à la tête d’une galerie d’art, Le Soleil dans la tête, début d’un parcours extraordinaire qui conduira Hoss à la direction de la Galerie de France, puis à la fondation de sa propre galerie. Celle-ci va devenir l’une des quatre ou cinq plus grandes de France, avant de dépérir face aux grandes maisons de vente aux enchères.

Le tireur isolé, Le retour de la neige, Absente retrouvée, Ruptures, Déchirures, La lumière du soir et Jours jalonneront sa carrière d’écrivain. Avec l’anthologie qui paraît aujourd’hui, nous sommes en présence d’une poésie du bord du gouffre qui prend souvent la forme d’aphorismes. Mais ce ne sont pas des pensées qui s’expriment là, ce sont des bistouris. […]

Souvent, il s’agit de deux ou trois vers dont la vérité vous tient en respect. Taillés comme des diamants, leur éclat, leur luminosité varie, mais ils sont tous de la même eau, de la même densité : apostrophes et sommations adressées à une mystérieuse création, par un homme qui a souffert de l’absence, du déchirement et de la maladie, et dont les seules armes ont été ces paroles d’exorcisme, comme des diamants noirs.

Les coups et les épreuves, dont il est encore trop tôt pour parler, ne cesseront pas et expliquent beaucoup de ce que le poète décrit comme des « poèmes de résistance ». Des repères biographiques sont indispensables, parfois, pour en saisir la portée. Retenons-en cette magnifique élégie : « Je penserai à toi plus volontiers les matins / Comme en cette heure / Ainsi le jour ne saurait plus tarder et je pense pouvoir / Rejoindre tous les bruits de la tristesse et me rapprocher / Plus encore de tous les bruits de la vérité / Grâce à toi aucune ville aucun pays ni par ses vacarmes / ni par ses silences ni par ses odeurs ne saurait plus / me troubler » […]

Il y a dans la perfection formelle de la poésie de Marwan Hoss un inachèvement. L’amour, constamment, lui échappe des mains et presque tous ses poèmes sont écrits en fonction de la mort. « La mort est une science exacte », écrit-il.

Fort heureusement, l’écriture du poète l’est aussi. Mais pour Marwan Hoss, le mot exactitude est trop faible : il faut parler de raffinement dans l’exactitude. Son art poétique, son rapport aux mots, qu’on retrouve çà et là dans Jours, est à la fois surprenant et savoureux. […]

Entre un recueil et l’autre, plusieurs années s’écoulent. Au fur et à mesure qu’ils s’éloignent de Beyrouth, les poèmes de Hoss, si tendres par moments, se dénudent comme des barreaux de prison. Mais la tendresse congédiée a tôt fait de reparaître. Nous lui devons certains des plus beaux poèmes : « J’ai conduit ma vie / Jusqu’au bout de ses mots / Aujourd’hui la fatigue / Paralyse mes gestes / Plutôt que de compagnons / Je m’entoure d’objets / Ils ne savent rien de moi / Sauf quand je leur parle ». […]

Il est aussi un autre tourment qui traverse les poèmes de Marwan Hoss, celui de la guerre qui ravage son pays natal et l’ensemble du Moyen-Orient. Son recueil est dédié à sa femme et à ses enfants, en même temps qu’à « tous ces enfants/coulés en haute mer/à la poursuite d’un rêve ».

Ce qui empêche cette poésie d’être pur gémissement, ce qui la met régulièrement à distance, c’est la volonté inflexible de Marwan Hoss de défier la mort, et de lui «échapper». Il croit avoir trouvé la parade : « Comment faire/Pour échapper à la mort/Mourir avant »

Défi métaphysique dans un monde cynique et frivole qui a éteint les étoiles et les a remplacées par des guirlandes d’ampoules. Car Marwan Hoss est fils de son époque. Dans Les chênes qu’on abat, Malraux écrit : « Notre civilisation n’est certes pas la première qui nie l’immortalité de l’âme, mais c’est bien la première pour laquelle l’âme n’ait pas d’importance. » Mais allez expliquer que l’âme n’a pas d’importance, ou qu’elle n’existe pas, à un homme qui écrit : « J’entends ma mère pleurer / Prisonnière de sa mort.»

De Jours s’élève comme un parfum de « poème philosophique ». C’est un peu le journal de bord d’un « réfugié de l’âme » (Jessica Powers) qui lutte à mots nus contre un monde qu’il jalonne d’épées, d’épitaphes et de stèles. « Le jour où tu es partie / J’ai été à ma rencontre » Ou encore : « Ainsi aurai-je fait / le tour de ma vie / et celui désespéré/ de l’espoir »

« Nous construisons un monde / Où la lumière sera noire le jour », avertit encore le poète. Mais la « lumière noire » est une lumière fantaisie. La substance même de la lumière est un solvant du noir. En intitulant un ensemble de textes épars Recherche de la base et du sommet, le grand René Char aspirait mystérieusement à s’arracher à l’enfer d’une galerie de miroirs qui le renvoyaient continuellement à son malheur, à ses échecs et à son destin, et à rejoindre une temporalité qui aurait « une base » et « un sommet », et donc une finalité et un sens.

Dans cet univers, « mourir avant », c’est mourir à son désir pour renaître à l’altérité. Nous croyons que c’est aussi à l’anxieuse et rageuse démarcation de cette terre promise, à cet au-delà de soi, que renvoient les « paroles en archipel » de Marwan Hoss ; en prévision de l’heure où il lui faudra – pour de bon – poser les deux pieds dans la barque et, debout, comme il l’a fait tout au long, « traverser le fleuve qui traverse sa vie ».

Sur « Nul lieu n’est meilleur que le monde »

Journal des poètes1

La lecture de Nelly Carnet

Extraits de l’article sur Nul lieu n’est meilleur que le monde paru dans le Journal des poètes en 2019

Présenté pour la première fois en France, Berry, dont la renommée est parvenue à son apogée dans son pays, est un homme tourné aussi bien vers la pensée, la réflexion, la langue que vers ce qui demeure l’élémentaire du monde, sa terre, son terroir, ses paysages et tout ce qui le constitue. […] Au Kentucky, cet écrivain fervent lecteur de Thoreau, tente au niveau de son district de lutter contre les technologies asservissantes et les intérêts financiers qui font disparaître la solidarité entre les êtres humains. « Beauté » et « force » régissent le monde. Ce sont à elles de combattre tout ce qui se voudrait destructeur.

Dans les choix de textes poétiques, le traducteur a voulu rendre compte du caractère vivant de la langue de Berry dans son évocation de la nature et delà condition humaine. C’est auprès du monde sauvage que le poète vient se ressourcer et apaiser ses pensées lorsque des inquiétudes tenteraient de s’immiscer en lui en pleine nuit : « Un instant /je repose dans la grâce du monde et je suis libre. » L’écriture vient inscrire noir sur blanc les traces de la réalité embrassées et réfléchies : « Je quitte les travaux et les fardeaux/ pour entreprendre une histoire différente. / J’y dresse un inventaire / de merveilles et de biens non commerciaux. »

Le paysan comme l’écrivain sont des observateurs de ce qui les entoure et cela dans le plus infime de ses manifestations. L’extraction de soi du temps compté, qui prend pour expression fissure du temps dans la langue du poète, conditionne le regard en lui permettant de s’arrêter sur une parcelle de réel bien précise.

Berry donne des définitions intéressantes de ses différents états telle que celle-ci par exemple : « Je n’aurais pas été poète  / si je n’avais été amoureux/vivant en ce monde mortel, ou essayiste, sinon /  que j’ai été déroulé et effrayé, / ou conteur, si je n’avais entendu / des histoires parvenues jusqu’à moi dans les airs, / et jamais écrivain, sinon que j’ai veillé la nuit / et que les mots sont venus jusqu’à moi / sortis de leurs cavernes profondes,/demandant qu’on se souvienne d’eux. » […]

Cet inconditionnel de la campagne et des petits villages écrit de manière simple et évidente. Il sait abandonner et dire la chaleur du poêle pour aborder le froid du dehors le conduisant vers la brebis qui agnelle dans la grange. Plus perméable qu’aucun autre est le poète à tout ce qui meurt et vit puisqu’avec les travaux des champs apparaît et disparaît tout ce qui prend vie en épousant les saisons. Les textes les plus expressifs sont souvent ceux qui s’écrivent au présent. Les choses vues sont retranscrites dans l’instant loin du monde affairé où les hommes prennent plaisir à s’entredétruire. Dans la vastitude du paysage, assis sur le haut du coteau, Berry observe les bêtes « [qui] broutent la largeur du champ sur les terres en contrebas, /  Unies et méditatives comme des étoiles ».

L’acte éthique qui ressort de ce recueil, autrement dit l’attitude qu’un être humain décide d’adopter avec l’autre et avec soi-même, est la générosité. À aucun moment, la parole de l’auteur ne s’insurge y compris contre le monde destructeur duquel il se tient éloigné. Son verbe reste toujours mesuré. C’est la sagesse atteinte de celui qui a disséqué les rouages de l’homme résolument trop moderne privilégiant les biens qui lui garantissent la reconnaissance des autres et de son bonheur apparent au détriment du Bien et de la singularité identitaire. Face à la violence, la tempérance et la douceur sont deux attitudes qui conviennent le mieux comme réponse, mettant davantage en difficulté celui qui fait face.

La relation simple à son milieu naturel participe de la prise de conscience de son propre être intérieur et de son identité sécurisée. Droite et debout, telle est ressentie l’existence de cet américain par le lecteur français. Il est bien rare d’entendre dans ce corpus de textes quelque désordre, à l’exception peut-être dans cette expression « Je n’ai rien d’un ornithologue », finalement vite effacé par la lumière, la douceur et les hirondelles qui nous conduisent à la légèreté de vivre. Le sociologue allemand Hartmut Rosa dirait de ce poète qu’il «vise l’assimilation du monde plutôt que sa domination ».

Berry vient poser une question primordiale : « Quel homme peut supporter les règles/ du marché quand il entend / en s’éveillant, ou dans son sommeil, / le frémissement des airs ? » L’enchantement du monde passe par une vie des plus simples. Une mise en garde de l’homme qui se refuse à penser lors même qu’il ne se refuse plus rien…

On retrouve des mots oubliés qui furent trop longtemps séparés les uns des autres, tout au moins en France, et que Berry vient nous offrir lorsqu’il traverse l’Atlantique : amour et joie, beauté et bonté savent briller parmi les détritus. Avec ce livre, et dans l’attente de nouvelles traductions des essais, romans et autres écrits de l’auteur par les éditions Arfuyen, nous côtoyons un instant la responsabilité retrouvée du poète.

Sur « Ainsi parlait Albert Schweitzer »

GOUNELLE

La lecture d’André Gounelle

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Albert Schweitzer paru dans la revue Études théologiques et religieuses 2019 / 2

 

Selon la formule de la collection où il paraît, ce volume réunit de brefs et frappants extraits de textes de Schweitzer, cités dans leur langue originelle et traduits en français quand ils ont été rédigés en allemand ou en anglais On y a ajouté quelques propos dont on ne peut pas garantir l’authenticité et dont la source n’est pas toujours identifiable […]

Le choix a été remarquablement opéré par Jean-Paul Sorg, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Schweitzer. Il a extrait de ses livres,articles et conférences, et aussi de ses prédications et lettres, des phrases qui, avec vigueur, clarté et brièveté, rendent compte des thèmes essentiels qu’il a développés.

Ces citations mettent en valeur ce que l’un pourrait appeler l’esprit de Schweitzer et elles dégagent bien l’interpellation qu’il nous adresse : invitation à penser au-delà des opinions toutes faites, à croire au-delà des dogmes, à agir au-delà de nos paresses, de nos peurs cl de nos indifférences. Ce petit volume pourrait servir de vade-mecum à celles et ceux qui aspirent a une religion à la fois authentique et contemporaine.

Relevons au fil de la lecture, parmi bien d’autres, quelques phrases significatives : «Avoir de la religion veut dire pour moi être homme, simplement être homme dans l’esprit de Jésus » (1907). Ce que redira Bonhœffer presque quarante ans plus tard ; « la paix de Dieu n’est pas le repos, mais une force qui nous fait avancer » (1918), thème que l’on retrouve dans la théologie du Process ; « le christianisme a besoin de la pensée » ( 1931 ), ce qui va contre l’idée que la foi (conçue comme relation mystique existentielle) impliquerait un sacrificium intellectus ; « restez humains … ne devenez pas des choses » (1932), cet appel lancé au moment où le nazisme et le stalinisme traitent l’être humain comme un objet n’a rien perdu de son actualité. Notons ce mot savoureux (dont l’authenticité n’est pas certaine) : « Celui qui croit être chrétien parce qu’il va à l’église fait erreur. On ne devient pas une auto en entrant dans un garage. » […]

 

Sur « Nous ne voulons pas mourir »

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La lecture de Michel Loetscher 

Extraits d’un article sur Nous ne voulons pas mourir paru dans L’Ami Hebdo le 1er septembre 2019

 

C’est le siècle de toutes les promesses et de tous les « progrès » – même sociaux… Tandis qu’Albert Einstein, Marie Curie, Henri Poincaré, Max Planck ou Paul Langevin réinventent la science, Lénine ranime la flamme de la « Révolution » à l’Est. Pendant que des amitiés savantes enjambent le Rhin vers la fondation d’une nouvelle physique et que «l’histoire défile en accéléré », l’écrivain-journaliste allemand René Schickele (1883-1940) a dans l’oreille le bruit et la fureur des détonations de son temps.

Il joue au mieux de sa « double culture » et de ses voyages entre trois frontières comme au sein de la classe ouvrière des deux rives pour comprendre le monde qui s’en vient – et tenter de le faire comprendre. Le 9 novembre 1918, les marins et les soldats se soulèvent à Berlin. Schickele, qui dirigeait à Zurich pendant la guerre la revue pacifiste Die Weissen Blätter, y voit une opportunité à saisir pour « vivre l’Idéal ». La « Révolution du 9 novembre » lui semble ouvrir la voie vers la possibilité du socialisme, « le seul ordre social humain ». […]

S’il entrevoit l’étincelle originelle à Berlin, il la voit vaciller à Strasbourg et Paris, où il rencontre, pendant une réunion du groupe pacifiste Clarté, Henri Barbusse (1873-1935), l’auteur du roman à succès Feu (Prix Goncourt 1916) qui va adhérer à l’Internationale de Lénine. Il écoute attentivement les contributions de l’attirante Magdeleine Marx (1889-1973), de Paul Vaillant-Couturier (1892-1937) et rencontre « le petit » George Duhamel (1884-1966), « entré en guerre comme médecin », dont le livre-témoignage, Civilisation, a eu les honneurs du Prix Goncourt : « Nous nous défendons contre le mensonge qui voudrait que la guerre soit finie ». […]

Au sommet du Vieil-Armand, le souvenir de Dostoïevski (1821-1881) s’impose : « Le monde de Dostoïevski ? Le tourment des hommes et l’impérieuse envie d’en échapper »… Et il y a le recours aux forêts – « cette mystique de la forêt, c’est entre Vosges et Forêt-Noire qu’il l’inscrit », constate Charles Fichter, le traducteur de cet essai en trois parties (Prix Nathan Katz du patrimoine 2019) couvrant un laps de temps de trois ans entre 1918 et 1921. Double transfusion vitale par la littérature et la sève sylvestre originelle pour le sujet pensant l’histoire, dans le sillage de Hegel, comme « la science du malheur des hommes ».

Dans cet entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées (l’ère Dawes-Locarno…), Schickele revendique la vocation médiatrice de l’Alsace dans le jeu des continuités et des ruptures alors que se joue la tragique polyphonie européenne. L’écrivain de langue allemande installé depuis 1922 à Badenweiler, en Forêt-Noire, membre de l’Académie de Berlin, fuit en 1932 sur la Côte d’Azur la montée du nazisme. Devenu « citoyen français und deutscher dichter », il s’éteint à Vence le 31 janvier 1940 alors que ses livres sont interdits en Allemagne dans un monde qui s’efface – et que les bruits de bottes annoncent la mort de masse. En vigie inquiète et responsable de ce qu’elle voyait entre ses deux rives, il ne lui était plus possible de s’en laisser conter davantage.