Sur « Sur Dieu »

La lecture d’Isabelle Baladine Howald

Extraits d’un article sur Sur Dieu, de Rainer Maria Rilke, publié sur le site Poezibao le 15 novembre 2021

Les éditions Arfuyen ont eu l’excellente idée de publier un inédit de Rilke (1875-1926), Sur Dieu, dans la traduction et la présentation de Gérard Pfister. D’abord publié en Allemagne en 1934 par le gendre de Rilke, Carl Sieber, chez Insel Verlag, cet ouvrage est maintenant disponible en France dans la collection des Carnets spirituels.

La question de la spiritualité chez Rilke est en effet capitale mais aussi complexe et hormis le long chapitre que lui consacre Joseph-François Angelloz dans son livre, Rilke (Mercure de France, 1952), il y a peu de commentaires de cette question. C’est le huitième livre de spiritualité de Rilke publié par Arfuyen.

Cet anti-clérical qu’est Rilke, qui n’a pas de mots assez durs pour le christianisme et les religions en général, a pourtant été hanté par Dieu toute sa vie, un Dieu qui aura évolué dans son esprit tout au long de cette profonde interrogation. Ce livre reprend cinq lettres importantes, publiées chronologiquement, et un poème. […]

Pour Rilke pas de Dieu culpabilisant avec l’idée répandue d’un Ici-Bas – très bas – et d’un Au-Delà – trop au delà – durement mérité, les deux piliers religieux qu’il va transformer en quelque sorte en un : ici-maintenant-et-devant, si je puis dire.
Pas de conception d’une sexualité placée sous le signe du mal et de la honte.
Je ne veux pas qu’on s’adresse à moi, d’emblée, comme à un pécheur, ce que je ne suis peut-être pas.
Ni crainte ni tremblement mais une direction du cœur comme le cite Gérard Pfister dans sa présentation : Dieu n’était qu’une direction de son amour, et non son objet.

Pas de foi, chez Rilke, mais un savoir, une quête.

Et cette idée si neuve : c’est Dieu qui a besoin de l’homme pour être : Que feras-tu, Dieu, si je meurs ? si je meurs, Tu n’es plus, sauf à avoir transmis l’amour.

C’est l’amour qui propose l’ouverture à Dieu, rien d’autre. […]

La mort si dérangeante, impossible à vivre, il faut l’intégrer à notre vie comme sa fin mais une fin qui peut nous appartenir (on sait comment Rilke a refusé tout soin qui le priverait de sa conscience, et est mort les yeux ouverts).

Dieu et la mort sont maintenant intériorisés en lui.

Six ans plus tard, dans la lettre à Ilse Blumenthal-Weiss, la réflexion s’est encore approfondie, Rilke est à cinq ans de sa propre mort, il aborde à présent la question de la différence entre une foi venue des religions qui tourne souvent à la morale, un Dieu dérivé dit-il, et le vécu d’une expérience, un Dieu éprouvé, qui originellement ne sépare ni ne distingue le Bien du Mal.

On ne vient pas de Dieu, on va vers lui, il n’est pas passé mais avenir.

Et pour cela il faut accéder à l’Ouvert, le très fameux Ouvert de Rilke vers lequel nous les humains devons faire un immense travail d’attente et d’accueil.

Un an plus tard, dans une lettre fictive dite d’un jeune travailleur, à son très cher ami Verhaeren, mort quelques années plus tôt, Rilke attaque violemment le Christ pour cette raison : Qu’on ne nous oblige pas à retomber toujours dans les mêmes peines et tribulations qu’il a endurées, pour, comme on dit, nous délivrer. Payer pour cette souffrance, Rilke ne peut l’entendre, ainsi que faire du Christ un accès indirect à Dieu. Mais c’est surtout au christianisme même que Rilke adresse ses griefs, un métier, une occupation bourgeoise, un travail à façon, un étang qu’on vide et qu’on remplit sans fin. L‘Ici-Bas n’est que terre de péchés alors que cela devrait être « joie et confiance », l’Au-Delà nous empêche d’être présents à cet Ici-Maintenant. Quelle imposture de confisquer les images d’extase de l’Ici-Bas pour les marchander au ciel, derrière notre dos ! De cette puissance écrasante de ce Dieu-là, Rilke ne veut pas. […]

Dans sa quatrième lettre, lettre magnifique, si réfléchie, si humaine, en 1923, à Margarete Sizzo-Noris-Crouy, Rilke aborde la question du deuil (la comtesse venait de perdre sa fille), s’élevant contre l’habituelle pensée de consolation, alors qu’il faut au contraire explorer toute entière, … éprouver le caractère singulier unique de cette perte, son action à l’intérieur de notre vie…. Il s’agit de prendre possession d’une manière nouvelle, différente et définitive de ce qui est désormais perdu et marqué par le désespoir : voilà le travail infini qui maîtrise immédiatement tout le négatif attaché à la souffrance … souffrance active, agissante… la seule à avoir un sens et être digne de nous, Celle qui remet aussi de « l’ordre », intégrant la mort dans le Tout. […]

Il a fallu presque toute sa vie à Rilke pour parvenir à cette clarté.
Évidemment, c’est le poète des Elégies. Dans la dernière lettre, à son ami et traducteur polonais Witold Hulewiz, en 1925, un an avant sa mort, Rilke dit de ses Elégies : elles me dépassent infiniment. Mais il a su les attendre, les entendre arriver en 1912 dans le vent puissant de Duino, le célèbre :  Qui donc si je criais…. Les élégies sont de l’ordre de la plainte et du regret, toutefois quelle affirmation comportent-t-elles ! La clarté est là : « la mort est la face de la vie détournée de nous, non éclairée par nous ou il n’existe ni En-
Deçà ni Au-Delà, mais seulement la grande Unité 
explique Rilke à son ami.

C’est une pensée du temps qui donne de l’« être » à tous, vivants ou morts, on ne peut pas dire « en même temps », car la disparition implique précisément que tout soient sans plus

Sans plus.
Tous sont.
Sans plus.

Mais pas moins. Incroyable finesse, incroyable intuition de Rilke qui n’était pas un conceptuel mais dont toute la vie était un projet d’ouverture à cela. C’est l’ange, le terrible, qui fera passer les choses rilkéenne du visible, à l’invisible. Parfois homme et ange se confondent, c’est un des paradoxes de Rilke quand il dit qu’« en nous seulement peut s’accomplir cette transformation intime et durable du visible en Invisible ».

Sauf que chez l’ange tout est invisible, le passé et le présent, un Invisible réel. […]

Sur « Ainsi parlait Pétrarque »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Pétrarque, paru sur le site Des sources et des livres, janvier 2022

Poète amoureux éperdu de Laure et « vainqueur » du Ventoux, Pétrarque a des « étiquettes » qui lui collent à la peau. Cet immense auteur de la Renaissance, Français et Italien à la fois, gagne à être mieux connu. […]

Né en 1304 et décédé à Padoue à l’aube de son 70e anniversaire, Francesco Petrarca, dit Pétrarque, est une personnalité encore auréolée d’une forme de mystère. Il faut dire que l’éclectisme de ses engagements a permis de créer une sorte de mythe autour de sa personne. On le voit un jour à Avignon auprès de la cour pontificale, un autre jour à Bologne, à Vérone, à Padoue, à Montpellier ou sur les bords de la Sorgue. Auteur « transfontalier », il avait fait en 1330 le choix de la carrière ecclésiastique et reçu les ordres mineurs […]

Il est autant de France que d’Italie. Il revendique l’héritage des Anciens et demeure profondément habité par les auteurs latins, comme l’explique Antoine de Rosny dans la préface de ce livre. « L’éternel pèlerin » qu’était Pétrarque avait « une pensée mue par le désir de donner un sens à la vie ». Son idéal était « l’humanisme chrétien » dont de nombreux dits et maximes regroupés dans ce livre nous donnent l’exacte mesure. « Que les hommes soient bons et les temps le seront aussi », écrivait Pétrarque. « J’affirme qu’aucune vie n’est brève si elle a vraiment rempli son devoir de vertu ».

S’exprimant aussi bien en latin qu’en italien, Pétrarque « savait l’inquiétude de l’homme affairé, la présence familière de la mort et l’insatisfaction où nous laisse l’horizon fermé des biens de ce monde », souligne Antoine de Rosny. Un diagnostic qui s’accorde aux temps troublés qui sont les nôtres. « Le monde est plein de fausses opinions qui, si on ne leur résiste pas, poussent à une extrême misère », écrivait Pétrarque 700 ans avant les « réseaux sociaux ».

Sur le « Journal de Baden »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article sur le Journal de Baden, de Nicolas Dieterlé, paru dans Diérèse, n° 81, été 2021

Poèmes, fragments, aphorismes, méditations et même récits de rêves : l’œuvre de Nicolas Dieterlé (1963-2000) cultive avec bonheur le mélange des genres, comme le confirme ce Journal de Baden. Avec toujours, en toile de fond, les « bêtes venimeuses de l’anxiété » ou « la fine épine de la douleur » que le poète combat par la seule force des mots. […]

Des mots puisés à la riche lumière du présent et de tous ces oiseaux qui deviennent, sous sa plume, des messagers de l’invisible. « Un oiseau file entre les arbres. Ô cœur vivant, cœur de hasard, cœur de certitude ». Cet oiseau est peut-être celui qui pépie comme l’oiseau-mouche d’un de ses précédents livres (Arfuyen, 2008) mais plus sûrement, ici, le faucon ou l’épervier, le goéland ou la mouette, le héron ou le pivert, retrouvés à tour de rôle au fil des pages. « Un seul oiseau passant dans le ciel immense donne à ce ciel son centre, sa maison ».

Ainsi va Nicolas Dieterlé sous des cieux incertains, souvent couleur d’encre, « rêveur solitaire seul au milieu d’une forêt, sur une plage blonde, au flanc d’une haute colline ». Mais le poète, contrairement aux apparences, ne se retire pas du monde. Il est là, comme l’écrit Yves Leclair dans la préface, pour dire « la vraie vie qui danse au milieu de notre tohu-bohu ».

Oui, Nicolas Dieterlé est bien là « parmi les bris de la matière » mais le voilà, comme il le dit lui-même, saisi par « une force inouïe, mais légère, transparente, infiniment paisible ». Rêve ? Hallucination ?  Transe ? Lecture mystique du monde à coup sûr à la manière d’Angelus Silesius, qu’il cite à propos de sa rose « sans pourquoi ». Cette rose, nous dit Dieterlé, est « semblable à un joyau enchâssé dans un écrin invisible (…) Sans pourquoi est le nom de cet écrin invisible ».

La parenté avec les romantiques allemands, à commencer par Novalis, saute également aux yeux quand il évoque « le royaume de la vraie ténèbre » dans laquelle on pénètre à la perte d’un être aimé. « Au sommet de la douleur se disloquent et s’effacent les apparences grises, comme un écran crevé par des lances et se dispersant en lambeaux sur le sol ». […]

L’occasion pour lui de définir – poétiquement – une poésie à son goût. Elle est, dit-il, « colonne qu’un feu très doux embrase à son sommet pour avertir et signaler ». Elle est « ruche et abeille inquiète ». Elle est « comme un puits au milieu d’un champ ». Et il ajoute avec des intonations qu’on connaissait chez Rilke et Max Jacob s’adressant à de jeunes poètes : « Il ne faut pas chercher à faire de la poésie. Tout le secret est là. Sois dans la poésie comme dans une eau et les bulles-poèmes s’arrondiront à la surface ». […]

Sur « R. Mordechai Joseph Leiner »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur R. Mordechai Joseph Leiner de Catherine Chalier, paru dans Europe, avril 2021

Catherine Chalier poursuit, avec sa clarté, son intégrité et sa justesse coutumières, l’exposition en français (dans la série dédiée d’Arfuyen) de la pensée hassidique, par traduction d’extraits et présentation (théorique et spirituelle) de ses principaux représentants. Ce volume, qui suit celui consacré à Rabbi Chmuel Bornstein (2019), nous fait parcourir et méditer la vie de pensée du peu connu Rabbi Leiner (1801-1854).

Sans être philosophe (il ne conceptualise pas ce qu’il ajoute à la tradition), l’homme est un valeureux et judicieux penseur, parce qu’il n’a pas peur des problèmes que se posent, comme par principe, à elles-mêmes, l’espérance et la destinée juives ; l’espérance parce qu’il n’est jamais aisé de devoir à la fois craindre et aimer l’Éternel (on ne peut aimer craindre sans complaisance, ni craindre aimer sans ambiguité) ; la destinée parce que, s’il ne peut être certain que le monde à venir puisse commencer un jour en et par celui-ci, ce même monde à venir n’est pourtant crédible qu’à exister déjà en et pour Dieu. Rabbi Leiner affronte directement les paradoxes constitutifs de la présence juive à l’univers et à elle-même, et son courage intellectuel semble bien pouvoir servir au-delà d’elle. […]

Pourquoi le mal continue-t-il ? Parce que le monde serait sans emploi s’il devait connaître le Bien avant sa fin. Mais aussi parce qu’un noyau de méconnaissance doit subsister : Dieu lui-même doit s’abstenir de révéler ce qu’il nous fait par ailleurs mérite de désirer savoir (p. 134). Encore : parce qu’il est impossible de faire vivre, personnellement et méritoirement, la Torah, sans utiliser les moyens mêmes (étude, libre examen, interprétation) de lui porter atteinte. D’ailleurs, suggère-t-il : la bonté même est un effort tragique puisqu’elle consiste d’abord à maintenir inscrite dans son coeur la toujours douloureuse vérité (p. 104).

Enfin : comment se renouveler sans dépasser une tradition qui n’aura pu empêcher que défaillent nombre de ses fidèles ? Les conseils psycho-spirituels de Rabbi Leiner ne manquent ni de rudesse ni d’humour. Par exemple, dit-il p. 126, l’examen de conscience ne doit pas se faire avec une « torche » trop éclatante, une lumière de soi à soi trop présomptueusement vive, pour ne pas risquer de négliger ainsi les fautes les plus voyantes (qu’une lumière non-tamisée noierait fâcheusement dans les autres)  Mais aussi : l’étude seule peut découvrir ce qui l’excède, et il faut, pour comprendre le nouveau, savoir ce que l’ancien ne peut plus vouloir dire; mais cela même échapperait à qui négligerait d’y revenir (p. 124).

Comme le signale (et l’analyse remarquablement) Catherine Chalier, l’aporie centrale (mais vaillamment assumée) concerne le libre-arbitre. On ne peut en effet s’en remettre à la Volonté de Dieu (et la croire constante, universelle et exclusive, même si elle ne doit révéler qu’à la fin des temps avoir été telle) sans disqualifier notre libre-arbitre. Spinoza dissipait l’illusion de la libre volonté humaine dans celle même d’une libre volonté divine ; Leiner maintient au contraire que Dieu veut tout, et veut seul, ce qui est et arrive : pour lui, nous ne nous imaginons libres que parce que nous ne concevons pas comment Dieu est suffisamment libre pour nous, et c’est notre distance à sa Volonté qui nous la fait sous-évaluer, à l’illusoire profit de la nôtre. Tout exil humain, pour lui, revient à s’écarter de l’Initiative globale et constante de Dieu ! […]

Lire le rabbi Leiner, c’est respecter, à son sujet, ce qu’il conseille à l’élève d’un sage (p. 113-114) : apprendre de celui-ci l’urgence et le sens d’une prière, mais ne jamais pourtant prier ni par son maître, ni depuis lui, ni même derrière lui; car l’interprète n’a titre, au mieux, qu’à dégager la voie propre et directe de ses auditeurs ou lecteurs vers la Vérité, non à l’emprunter pour eux. Nul ne pouvant par procuration arpenter son salut. 

Mais qu’espérer de la Providence, si Dieu ne doit pouvoir faire que ce qu’il veut, d’une Lumière si crue et exclusive que (p. 130) seule la soumission à ses préceptes nous en protège ? Cette réelle liberté hassidique paraît bien tragique, de ne laisser le choix qu’entre nous détourner de nos illusions sur Dieu ou nous détourner de Lui ! Le magnifique travail de Catherine Chalier, quoi qu’il en soit, honore la lucidité qu’il  partage.

Sur « Fin du monde»

La lecture de Bernard Umbrecht

Extraits d’un article sur Fin du monde, de Jakob van Hoddis, paru sur le site Le Saute-Rhin le 10 novembre 2013

« Au bourgeois échappe de son crâne aigu le chapeau, / L’atmosphère bruit comme d’un cri. / Les couvreurs choient des toits et se brisent, / Et sur les côtes – à ce qu’on lit – grimpe le flot. » Ces quelques lignes qui décoiffent – n’est ce pas le cas de le dire ? – forment la première strophe du poème de Jakob van Hoddis Fin du monde. Lorsqu’il paraît en 1911 dans la revue Der Demokrat dirigé par Franz Pfemfert, il est aussitôt remarqué dans les milieux littéraires berlinois et son auteur consacré. Et il étonne aujourd’hui encore par son caractère explosif. Il n’est question que de cri, chute, orage, dislocation, côtes brisées, mers en fureur. La traduction d’Aragon en souligne la dynamique. Aragon était fier d’avoir été le premier à traduire ce texte de van Hoddis : « Figurez-vous que j’ai été le seul à traduire quelques poèmes de lui, en 1919 », déclare-t-il à Alain Bosquet.

Weltende / Fin du monde est à la fois le titre du poème déjà évoqué et celui d’un recueil poétique. L’ensemble symbolise la poésie expressionniste allemande qui n’a pas d’équivalent en France. Weltende, est aussi le titre d’un poème de Else Lasker Schüler publié en 1905 et qui commence ainsi : « Il est des larmes dans le monde / Comme si le bon dieu était mort. / Et l’ombre de plomb qui tombe / Pèse du poids du tombeau »

L’atmosphère est plombée en ce début du 20e siècle. Nombre de poèmes évoquent le « silence de Dieu » (Trakl), la fin, l’apocalypse : « Ma tombe n’est pas une pyramide, / Ma tombe est un volcan ! » (Theodor Däubler). Lionel Richard a intitulé ce chapitre de son anthologie d’expressionnistes allemands (La découverte-Maspero 1984) d’où sont tiré ces exemples : D’un monde menaçant et menacé (1900-1914). […]

Jakob van Hoddis (de son vrai nom Hans Davidsohn, dont van Hoddis est l’anagramme) est né le 16 mai 1887 à Berlin et mort probablement gazé au camp d’extermination de Sobibor en 1942. Sa vie a connu un destin tragique. Atteint de troubles psychiatriques, il ira d’asile psychiatrique en famille d’accueil et finira abandonné de tous ceux qui l’avaient aidés obligés eux-mêmes de fuir l’Allemagne nazie. André Breton le croyait mort et personne ne s’est plus soucié de lui.

J’avais croisé le nom de van Hoddis au cours d’un travail précédent, cette année, celui évoquant le monstre Ernst Wagner et son psychiatre Robert Gaupp. Lorsque les associations de handicapés avaient obtenu de la municipalité de Tübingen, en 1992, que l’on débaptise l’escalier menant à clinique psychiatrique, dans la vieille ville, du nom du psychiatre Robert Gaupp, celui-ci avait été remplacé par Jakob von Hoddis. Gaupp a été dès 1910 l’un des dirigeants de la « Société pour l’hygiène raciale ». Il a surtout pris une part active à la préparation intellectuelle de la loi sur la stérilisation des malades mentaux «  pour limiter la reproduction d’individus héréditairement tarés et pour éviter ainsi un mélange de races nuisible ». Jakob van Hoddis était patient à la clinique psychiatrique de Tübingen du temps où Gaupp y exerçait.

Sur « La Petite Chambre qui donnait sur la potence »

La lecture d’Isabelle Baladine Howald

Extraits d’un article sur La Petite Chambre qui donnait sur la potence, de Nathan Katz, paru sur le site Poezibao le 25 septembre 2020

Un livre bien émouvant, de toute première jeunesse, vient de paraître chez Arfuyen. En effet, il s’agit des premiers écrits de Nathan Katz, poète français de langue allemande (né en Alsace en 1892, à l’une des époques où l’Alsace était sous annexion allemande), La Petite chambre qui donnait sur la potence.

Interné très tôt dans un camp de prisonniers de Nijni-Novgorod, après avoir été envoyé sur le front de l’Est, dans des conditions heureusement à peu près supportables, Nathan Katz dispose, avec d’autres, d’une petite chambre. Par la fenêtre il voit le jardin, et dans ce jardin une potence. Celle-ci sera comme une boussole, son Nord lui indiquant le sens de la vie, si profondément ancré en lui, fut-ce à partir de cette potence. Ce n’est pas encore le grand poète qu’il fut plus tard (les Œuvres poétiques ainsi qu’Annele Balthasar, sa célèbre pièce, ont été publiées par Arfuyen), mais tout est en germe.

Initié tôt à la littérature, il écrit pour lui, vers les autres. Toute expérience, quelle qu’elle soit, le sert dans son évolution vers la maturité de sa joie, si l’on peut dire… En cela, les préfaces de Yolande Siebert et Jean-Paul Sorg sont indispensables à l’introduction de cette poésie portée à la spiritualité, qui mettent en avant ce souci de l’autre, cette « morale du travail » dit Jean-Paul Sorg et son goût certain vers l’élévation intérieure. La traduction de Jean-Louis Spieser est extrêmement proche des vers allemands (quel bonheur que ces éditions bilingues, avec préfaces et notice, trop rares en France).

Alternant poèmes et petites proses (sur le quotidien au camp, l’ennui autant que la camaraderie, les conditions de vie si précaires), le livre porte son propre rythme. « J’ai toujours respecté cet état de tristesse » dit Nathan Katz au sujet de son ami mort quelques temps plus tard, laissant de menus objets témoignant d’une exigence si passagère et des brouillons de lettres d’amour déchirants comme il y en eut tant lors de la Grande Guerre. Toutefois cette sensibilité n’affecte pas une incroyable force de vie, un amour passionné de la nature, une foi passionnée en l’avenir.

Interné il écrit : « J’aimerais bien savoir qui pourrait m’empêcher d’être libre ici, dans un camp de prisonniers, entouré de hauts murs certes, mais où le soleil brille dans la cour. Dans une petite chambre qui donne sur la potence, mais dont les murs regorgent de lumière et de clarté chaleureuse ! En fait, je suis très, très insouciant. Mais je ne vois pas du tout pourquoi il devrait en être autrement ! » […]

Ce n’est que bien tard, après avoir beaucoup voyagé, que Nathan Katz revient dans son Alsace natale, qui lui était si chère. Il mourut en février 1981, le hasard fut que déjà bien passionnée de poésie, j’allai le voir très peu de temps avant ce départ, lui que je ne connaissais pas et que pourtant je n’ai jamais oublié. […]

Sur « À l’ombre d’un tilleul »

La lecture de Serge Hartmann

Extraits d’un article sur À l’ombre d’un tilleul, de Catherine de Gueberschwihr,  paru dans les DNA le 9 mai 2021 

C’est une voix qui surgit des profondeurs du XIVe  siècle. Celle de Catherine de Gueberschwihr, sœur du couvent d’Unterlinden à Colmar, qui raconta la vie de ses fondatrices. Écrit en latin, ce texte essentiel de la littérature féminine médiévale est enfin traduit en français. Et édité chez Arfuyen. […]

Sous la plume de Catherine de Gueberschwihr, c’est l’imaginaire religieux du Moyen Âge, au fantastique digne des tympans de nos cathédrales, qui resurgit. Les âmes mécréantes y subissent les tourments les plus horribles, « conséquences du jugement du Dieu Tout-Puissant qui ne laisse impunie aucune faute, même la plus infime aux yeux des hommes ». Quant aux personnes les plus pieuses, elles s’y éteignent en dégageant des parfums délicieux comme nul n’en avait jamais respiré, tandis que leurs esprits s’élèvent au ciel dans un concert d’anges pour y rejoindre le Seigneur, « qui est la source et l’origine de tout bien ».

Connues des spécialistes du Moyen Âge à travers deux manuscrits du XVe  siècle, l’un conservé à la bibliothèque de la ville de Colmar, l’autre à la Bibliothèque nationale de France, ces Vitae sororum (Vies des sœurs ), dont la version originale a disparu, sont considérées comme un texte essentiel pour qui s’intéresse à la foi comme au quotidien des moniales entre les XIIIe et XIVe  siècles. Écrite pour l’essentiel à la fin de sa vie par Catherine de Gueberschwihr, une sœur du couvent d’Unterlinden de Colmar, cette quarantaine de biographies a pour objet de célébrer l’action édifiante des religieuses qui l’ont précédée.

À l’origine de la création d’Unterlinden, qui tire son nom d’un faubourg de la petite cité médiévale, Sub Tilia (Sous le tilleul ), il y a deux veuves issues de la noblesse : Agnès de Hergheim et Agnès de Mittelheim. Elles s’y retirent avec leurs enfants vers 1230, pour ne plus se consacrer qu’au salut de leurs âmes, avant d’être bientôt rejointes par d’autres femmes. Dès 1245, elles obtiennent du pape d’être rattachées à l’ordre des dominicains. Disposant de biens, de terres et de vignobles, elles donneront à leur couvent les moyens de sa vocation : en 1269, le chœur de l’église est consacré par l’illustre théologien Albert le Grand.

« On sait peu de chose de Catherine de Gueberschwihr, notamment sur la fonction qu’elle occupait au couvent. Mais il s’agissait d’une vraie lettrée, maîtrisant parfaitement le latin comme en témoignent ses écrits. Elle est probablement née vers 1260 et morte vers 1330. Elle a donc connu certaines des sœurs qu’elle évoque puisqu’elle mentionne qu’elle est entrée très jeune à Unterlinden », observe Gérard Pfister. […]

La langue utilisée par Catherine de Gueberschwihr, observe la traductrice, est bien sûr marquée par l’influence de la Bible mais aussi par le latin classique. « Les mots sont employés à bon escient, la grammaire est le plus souvent sûre, le style est maîtrisé, même si certaines tournures souffrent parfois de lourdeur », commente Christine de Joux qui évoque « un véritable talent d’écrivain ».

Certes, le merveilleux s’invite dans ce texte où il est beaucoup questions d’apparitions, de visions, de révélations et d’extases. Mais ces biographies des sœurs d’Unterlinden documentent aussi leur quotidien auquel Catherine de Gueberschwihr demeure sensible. « Avec elle, le lecteur visite le monastère », poursuit Christine de Joux. La diversité sociale des sœurs y est mise en évidence. Elles viennent de la noblesse d’Alsace ou des proches contrées, mais aussi du patriciat urbain ou de la paysannerie aisée. Si beaucoup sont veuves, certaines ont quitté leurs maris, avec leur accord.

Cet éclairage historique participe pour beaucoup de l’intérêt de Gérard Pfister dont le catalogue a déjà consacré de belles pages ancrées dans la mystique rhénane. Et l’éditeur de glisser, le ton rêveur : « Quand on pense que Catherine de Gueberschwihr a dû croiser Maître Eckhart, qui revient à Strasbourg en 1314 … L’ordre des Dominicains l’avait nommé vicaire général de Teutonie. Il est probable qu’il l’a rencontrée : Unterlinden était un couvent renommé et Catherine, on le voit par sa maîtrise du latin, une intellectuelle ». Un silence. Que “sa” Catherine ait pu échanger avec le grand penseur de la mystique rhénane, cela le laisse un rien ému…

Sur « Dis-moi quelque chose »

La lecture de Christine Durif-Bruckert

Extraits de l’article sur Dis-moi quelque chose paru sur le site Recours au poème le 6 juin 2021

Les 115 chants que nous donne à lire le poète Yves Namur, l’une des grandes voix poétiques de la poésie belge, « Dis-moi quelque chose », suivent le cours des saisons. C’est musical, comme un ensemble incantatoire, profond comme un chemin qui nous emmène à travers les épreuves de vie, les plus ordinaires comme les plus tumultueuses : la profondeur des colères, nos tristesses et nos brûlures, Quand le ciel se fait terrible / Quand l’amour oublie / Qu’il fut roi » (chant 30), ou encore lorsque l’absence est longue (chant 18). […]

Ces poèmes, par leur succession entêtée et inexorable, tissent le fil des insuffisances, et, dans le recueillement de l’écriture forment ensemble une marche méditative d’une lucidité vertigineuse qui cherche à pénétrer le réel, ses complexités et ses mouvements : Dis-moi quelque chose / Et nous parlerons enfin du réel / De ce que sont vraiment les oiseaux, les chevaux en pleine course / Les pierres tombées ou la pluie / Et aussi le silence des carapaces (112).

A vrai dire ces magnifiques implorations ont la puissance du désir, un désir de la présence, de se rendre présent au monde, au silence, dans la profondeur inattendue de la rencontre qui fondamentalement est celle de l’ouverture : quelque chose / Qui réveille la ruche obscure / Entrouvre portes et fenêtres (69), pour accueillir La main du passant /s es questions, ses fausses réponses (22). […]

Yves Namur nous dit que l’œuvre poétique n’a pas d’autres raisons, pas d’autres objets que ce dénuement, que la libération des contraintes inutiles, des piètres agitations, des agrippements et de tous ces « trop » encombrants qui se voudraient garants de la plénitude, pourtant plus aveuglants que le vide lui-même. Dis-moi quelque chose / De l’ordre du peu du simple / Ou de l’invisible / mais quelque chose qui éclaire (47). Même si cela ne sert peut-être à rien si ce n’est à vivre, Et que la nuit danse de plus belle (56).

C’est par la voie d’un certain dessaisissement que se redresse l’être, que s’ouvre l’espace d’Une phrase légère / Ou même (d’)un mot ordinaire (70), un mot presque apeuré que le poète tente d’approcher, Qui à lui seul pourrait ouvrir/Le silence les regards noueux / Et les portes de la fragilité (64). Un mot délicat et si fragile / Qu’on se demanderait / S’il faut vraiment le prononcer / Ou simplement le regarder (110). Cette voie laisse venir le poème inattendu (51) et entrevoir ce qui sera (87). […]

La poésie d’Yves Namur murmure, ne force pas la voix, ne rumine pas l’amertume. Mais elle laisse venir en une pensée rêvante errante, ce léger tremblement qu’on devine / Lorsque le matin s’invite (8). Elle s’inspire du souffle odorant qui sort des choses, circule entre elles, qui a le goût du fruit mur, et de l’eau claire, et ce grand pouvoir de creuser l’humain jusqu’au centre de Nulle Part / là où va le cœur obscur / et le poème nu qui n’en finit pas / de venir à toi, à moi, en nous comme il l’écrivait avec tellement d’intensité dans Creuse-nous.

Son écriture est singulière, vivante. En parcourant le monde de l’humain, elle en désigne les forces noires, les fuites et Ouvertures. Une écriture qui va dans les profondeurs de l’obscur et vole comme l’oiseau d’un poème à l’autre, vers ce retour perpétuel de la lumière.

Le sens se glisse dans le flux et le lent recommencement des cycles de l’existence, se lie à la substance du monde, aux éléments qui nous perpétuent et nous veillent, ainsi la feuille, le merle, la pluie et l’ombre, qui font le corps et lui donnent ses plus belles vibrations, comme des sensations présentes à l’intérieur de soi. […]

Sur « Ici »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ici paru sur le site Poezibao le 15 mars 2021

Ici est l’endroit même. C’est le lieu où l’on se trouve ou d’où l’on parle ou écrit. Pour un poète âgé, (Pierre Dhainaut, 85 ans, connaît donc les maladies et la vieillesse), « ici » risque d’être aussi le lieu de pouvoir disparaître (de cesser à jamais de se trouver quelque part) et de devoir se taire (de pour toujours s’absenter du sens). Ici est alors un terrain de moins en moins sûr, mais aussi de moins en moins évitable.

« Urgences » – tel est le titre du premier groupe de poèmes – l’illustre bien : aux « urgences », ce qui ne doit plus attendre ne peut plus se régler ailleurs. Aller aux urgences, c’est atteindre l’endroit même de vivre (tout de suite ou nulle part ! ici ou jamais !) où l’intervention immédiate décide seule du pouvoir d’avenir ou non.

Leçons d’hôpital seulement ? Elles sont ici bien présentes, ironico-cruelles : la communauté des malades y est un « nous » minima, par défaut, une société de purs visités, qui ne se rencontrent pas entre eux; un champion de l’expressivité comme est le poète s’y trouve réduit à sa plus simple expression; l’œuvre a intérêt à être plus vivante que l’ouvrier, parce qu’il n’est plus, lui, parti pour durer ; il y a l’image qu’on cherche pour compenser celle qu’on donne etc.

Mais la leçon centrale est plutôt celle-ci : les mots, eux, n’ont pas d’ici ni d’ailleurs. Ils vivent là où (et quand) leur sens « respire » (p. 46). Ils ont leurs habitudes dans un cerveau qui aura beaucoup et longtemps œuvré. D’eux-mêmes, « ils écartent nos lèvres » (p. 19). Le poète a suffisamment bien éduqué les mots pour que leur maturité se passe de la tutelle de son métier. Ils sont devenus les enfants sans âge du poète, qui leur permet, comme aux enfants, de se construire par zigzags, se conduire par embardées. […]

Ici est donc le lieu (en sursis) de la responsabilité du réel. Et si insituable pourtant est celle d’un poète : que pourrait-on sérieusement imputer à un tel spécialiste de l’irréel (la Muse est à peu près la seule personne dont il ait la charge, et faire rêver la seule tâche dont il doive répondre) ? Pierre Dhainaut, dans une difficile méditation sur la nuit, y déploie pourtant un immense scrupule, comme se souciant personnellement du bien-être du sens, de la sécurité de l’imagination, de l’intégrité du retrait même de présence. […]

Leçons de vie, donc, par une poésie tirant sa révérence même. Car la poésie, constate-t-il, « la fin de vie s’en passe » (p. 84) ; mais c’est la preuve qu’elle ne sert qu’à vivre ! De même, la lassitude d’écrire n’est pas du tout l’épuisement du fonds où cela puisait. Encore, n’oser répéter que ce dont on n’est pas « quittes ». Enfin, la pure musique d’une voix touche encore, quand son livret indiffère ou a cessé : n’y reste alors plus, comme avant les mots, qu’un souffle s’irriguant lui-même.

Sur « Ce qui n’a pas de nom »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article sur Ce qui n’a pas de nom  paru  sur le site En attendant Nadeau le 22 octobre 2019

Toute poésie, ou presque, relève du sensible. Mais il y a des poètes qui, dans le sensible, recherchent une verticalité, pouvant aller jusqu’à l’innommable. Gérard Pfister est l’un de ceux-là, proche par la démarche mais non par le style d’un Roger Munier ou d’un Roberto Juarroz. Il nous entraîne ainsi, au fil de ses livres, dans un voyage entre poésie et métaphysique. Avec son dernier livre, Ce qui n’a pas de nom, il poursuit sa quête, traquant inlassablement en mille poèmes de quatre vers l’insaisissable dans les images fugitives de ce monde mouvant.

Gérard Pfister nous prévient dès les premières lignes qu’il ne s’agit pas d’essayer de nommer « ce qui est sans nom », de voir ce qui est « sans forme ». Comment le pourrait-on ? On ne peut nommer que ce qui est nommable, et même là on est pris en flagrant délit de trahison, le mot n’étant pas la chose. Pourtant, aussi paradoxal que cela puisse paraître, ce « sans-nom » qui échappe à toute désignation, qui ne peut être pensé, est la source inépuisable de toute parole, de toute pensée et de toute forme. Aussi, il faut bien qu’un mince filet de cette eau, qui porte en elle la pureté des origines, coule encore dans la parole, et si nous ne le voyons pas c’est que, selon l’auteur, « toujours le mot veut définir, engendrant les ombres et les monstres, quand la vie seule est ce qu’il faudrait dire, celle qu’obstinément, maladroitement nous cherchons, celle dont le désir paraît ne jamais être assouvi ». […]

Il est donc nécessaire de réapprendre à entendre le « sans-nom » dans une parole dénudée où résonne le silence et à contempler la pure apparence des choses comme une expression, une manifestation du « sans-forme » accessible à notre perception. Il n’est pas surprenant que dans cette quête les sens de l’ouïe et de la vue soient les plus souvent sollicités, même si ce ne sont pas les seuls, ouvrant à une interrogation sur le temps et l’espace. Il ne faudrait surtout pas croire que Pfister s’enferme dans une réflexion théorique. Ce qu’il cherche dans le temps, c’est le présent, un présent à vif où « ce qui n’a pas de nom » rayonne, où la vie respire, où « la beauté / de toutes choses // est d’apparaître / dans chaque instant ». De même, ce qui l’intéresse dans l’espace, c’est sa vastitude infinie et sa lumière qui absorbe les choses par assomption et les transfigure. Il n’est pas anodin que, pour évoquer cette transfiguration, il ait recours aux œuvres de grands peintres vénitiens, tels Véronèse et surtout Titien. De la même façon, l’auteur n’est pas loin de considérer le monde comme un tableau, une apparition qui naît dans la lumière et disparaît avec elle.

Si l’on ne peut nommer « ce qui n’a pas de nom », on peut du moins essayer d’en faire entendre l’écho. C’est que ce que fait Gérard Pfister. La voie dans laquelle il s’engage est la poésie, mais une poésie « pour rendre aux mots / le silence et la lumière // pour retrouver dans les mots / le présent ». Dans le court texte qui introduit son livre, il écrit : « Et le poème serait cette parole plus fluide que l’eau, plus rayonnante que la lumière, qui saurait de toutes choses ne faire sentir que l’apparition, le chatoiement, ce qui toujours semble ici et qui n’a pas de nom. » Il n’est pas étonnant que, chez ce grand amateur de musique, la poésie prenne l’allure d’un chant mieux à même de faire ressentir le souffle et vibrer l’espace. Le chant s’élève comme une offrande au « sans-nom », célébrant l’instant présent et la lumière. […]

Les poèmes se répondent d’écho en écho, s’organisent en mosaïque, brillant de mille scintillements. Après l’ouïe et la vue, les autres sens sont appelés, faisant jouer l’analogie et le principe des correspondances : « le toucher voit dans la nuit », « l’odorat goûte dans l’air », « le goût respire dans la salive »… Il se dégage de ce livre comme une saveur, le rasa tel que l’évoque la tradition hindoue et que René Daumal décrit comme « la perception immédiate, par le dedans, d’un moment ou d’un état particulier de l’existence, provoquée par la mise en œuvre de moyens d’expression artistique. Elle n’est ni objet ni sentiment ni concept ; elle est une évidence immédiate, une gustation de la vie même, une pure joie de goûter à sa propre substance, tout en communiant avec l’autre ».