Sur « Sur Dieu »

La lecture d’Émeline Durand

Extraits de l’article paru dans la revue Critique, n° 905, octobre 2022

Après une édition bilingue du Livre de la vie monastique, parue en 2019, la collection « Les Carnets spirituels » aux Éditions Arfuyen accueille un choix de lettres et poèmes Sur Dieu, retraçant le chemin spirituel de Rainer Maria Rilke. Cette édition s’appuie sur le recueil Über Gott publié en 1934 par Carl Sieber, mais l’enrichit de trois lettres et de deux poèmes, présentés dans la remarquable traduction de Gérard Pfister. Autant qu’ils éclairent la discussion par Rilke du christianisme, ces textes mettent en lumière l’élan qui est au cœur de la poétique des Élégies de Duino : la naissance du spirituel par la transfiguration du visible.

L’œuvre de Rilke, par la sagesse qui lui est propre, n’est pas simplement le support d’une « spiritualité » aux contours mal définis, qui ferait de lui un maître de vie ou un poète du divin. Les textes ici rassemblés témoignent bien plutôt d’une religiosité authentique et singulière, dont la ferveur cherche à ouvrir, à travers la parole, une voie vers le transcendant. Dieu, l’amour et la mort sont les jalons de cet itinéraire, comme ils sont aussi l’horizon inébranlable de toute vie ; mais les mots « Dieu », « amour » et « mort » n’y ont plus le sens que la langue ordinaire leur donne, non plus que le sens institué par les représentations chrétiennes.

Alors que la religion traditionnelle ne connaît que séparations – du terrestre et de l’éternel, de la vie et de la mort, de l’amant et de l’aimé – et que sa foi s’élance dans un abîme qui nous tient loin de Dieu, le poète pressent que c’est d’un même entrelacs que Dieu est mêlé à l’homme, que la mort embrasse la vie, et que l’amour saisit les êtres pour les entraîner « dans une conscience infinie du Tout » (p. 47). Comprendre cette triple unité et la porter au langage : telle sera la fabrique du spirituel dans la matrice qu’est notre cœur. […]

Nulle croyance ne donne accès à Dieu, et si la foi n’est qu’une « manière de forcer le cœur à tenir pour vrai ceci ou cela » (p. 55), seul le mouvement propre de ce cœur, l’amour, ouvrira à l’expérience de la pré- sence divine. La religion n’est donc ni savoir ni sentiment, ni devoir ni renoncement, mais « une direction du cœur » – un rythme que l’existence embrasse pour peu qu’elle se laisse traverser par le vent de Dieu (p. 58). À ce Dieu qui ne se montre pas et qui, le plus souvent, se tait, l’être humain demeure attaché par les racines de la vie que sont la langue et le sexe. Les pages du recueil sont habitées par cette nostalgie d’un enracinement vital en Dieu, que le christianisme, avec la doctrine du Christ rédempteur et la relégation de la vie véritable dans un arrière-monde, a transformé en un exil.

Dans une lettre fictive adressée par un « jeune travailleur » au poète Émile Verhaeren, Rilke avoue en effet sa perplexité devant le Christ, venu dans le monde comme simple signe indiquant la voie de Dieu, mais transformé par l’Église en médiateur et intercesseur nous ouvrant les portes de son royaume. De geste qui montre, le Christ est ainsi devenu séjour qui abrite ; mais ceux-là même qui séjournent en lui le manquent. En s’acharnant à déprécier l’ici-bas et à vilipender l’amour physique, l’Église ne nous rapproche nullement de Dieu, mais nous rend étran- gères les racines qui nous relient à lui. […]

Ce que la pénombre du christianisme occulte, c’est donc la clarté de la mort – cette autre face de la vie, détournée de nous et à nos regards invisible, qui n’est pourtant ni le contraire ni l’ennemie de la vie, mais « le complément qui achève la perfection, l’entièreté, la sphéricité parfai- tement intacte et pleine de l’Être » (p. 95). En elle, la cruauté s’unit à la douceur ; avec elle, la vie s’élève à la hauteur qui lui est propre, à la plé- nitude dont elle est capable. L’amour de la vie, dans sa générosité et sa liberté, embrasse aussi la mort – et ainsi s’accomplit le sens de l’amour lui-même. […]

La religion de Rilke, abolissant les figures grimaçantes de la séparation, exprime alors ce que le christianisme n’a pas su dire et qui était pourtant sa bonne nouvelle, « le grand mode d’emploi de Dieu » : « Prendre bien en mains l’Ici-Bas, avec un cœur plein d’amour et d’étonnement, comme notre unique bien, provisoirement » (p. 69). C’est au poète qu’il appartient de dire le sens de la transcendance, en la comprenant comme l’expérience de notre passage dans le monde, comme le changement de signification au sein d’un même royaume – « comme si notre cœur avait appris une nouvelle langue, un nouveau chant, une force neuve » (p. 93-94).

Sur « Un dédale de ciels »

La lecture de Jean-Marie Corbusier

Extraits de l’article paru dans Le Journal des poètes, n° 4, 2022

L’auteur revient vers les chairs disparues des chers disparus. Ils ne font plus qu’un dans la mémoire qui les ravive. L’arrière-petit-fils côtoie l’arrière-grand-père dans des gestes quotidiens les plus banaux, parfois aussi les plus secrets. Nous sommes dans le temps et hors du temps, l’espace n’a plus de lieu, il est tous les lieux présents et confondus.

Toute une série d’images dérivent qui se dispersent et s’assemblent parfois dans des mouvements surréalistes. Sa voie dégringole / émiettée / depuis la forme noire / accroupie sur moi. On s’échappe vite du réel, la rêverie qui gouverne le souvenir permet de lancer le songe dans des directions insoupçonnées. Le réel advient mais dans un autre avènement : Mon aïeul tient un journal de silence.

Les limites rationnelles se dépassent, le cloisonnement entre les catégories de choses disparaît, le monde semble un à-plat tentaculaire. Tous les sens sont aux aguets dans un retournement possible des choses. […]

Dans cette intimité où l’oubli refait surface, il n’y a pas de sentiment exprimé, ce sont des descriptions de gens, de lieux, de faits d’existence perdus dans la masse des existants, sans éclat sans rien qui les ait retenus pour que quelqu’un se souvienne.

Existence banale, tout témoin disparu, les chairs pourrissent au fond du noir mais cela avait déjà commencé la vie durant : les impressions, les sentiments mêlés de ma grand-mère qu’elle ne dit pas. Vie étouffée par la vie ordinaire, l’auteur lui rend un peu de lustre en dépassant le réel en activant les voies du songe. Voici tous ces gens redevenus vivants et anonymes l’instant de la lecture. Ecriture franche et directe qui ne s’embarrasse pas de mots inutiles, sensible sous le verbe ordinaire.

                                                                                         

Sur « Conversations avec Rainer Maria Rilke »

La lecture dIsabelle Baladine Howald

Extraits de l’article paru sur le site Poezibao le 11 avril 2022

Quelle chance pour Maurice Betz (1898-1946) d’avoir pu traduire les Cahiers de Malte Laurids Brigge avec son auteur lui-même, Rainer Maria Rilke himself ! (Et comment se risquerait-on alors à le traduire à nouveau aujourd’hui, même en arguant des changements de la langue d’accueil… C’est une vraie question pour l’avenir…). Cet écrivain, Maurice Betz, bien oublié depuis malgré le succès d’une dizaine de livres publiés sur son expérience de la guerre en Alsace notamment (il était natif de Colmar) demeure le traducteur jalousé de Rilke mais aussi de La montagne magique de Thomas Mann, ce n’est pas peu dire… Les deux grands écrivains qu’étaient Rilke et Mann n’ont pas tari d’éloges sur la finesse du travail de Betz. […]

Les Conversations avec Rainer Maria Rilke racontées par Maurice Betz viennent de paraître chez Arfuyen. Elles sont suivies du récit d’un tout jeune homme, Camille Schneider, qui a rencontré Rilke par Maurice Betz, de son voyage à Strasbourg et Colmar en train avec Rilke, le soir même de leur rencontre. Rilke était coutumier des départs tenus secrets et inattendus. Ce contemporain et ami de Betz, alsacien lui aussi, est envoyé par Betz rencontrer Rilke au Jardin du Luxembourg où celui-ci aimait beaucoup aller. Il est entraîné par le poète à une longue promenade et celui-ci lui propose de revoir Strasbourg (où Rilke avait publié ses tout premiers poèmes dans un Almanach) et Colmar avec lui. Le voyage se fit en train le soir-même, entre conversation et endormissement, Rilke est toujours aussi ému devant la cathédrale et reste longtemps silencieux devant le retable d’Issenheim. Ce petit récit touchant est inclus dans ce volume de souvenirs.

Une postface de Jacques Betz retrace la biographie de son cousin Maurice, qui lit Rilke lors de ses études mais ne rencontrera le poète, son voisin à Paris, qu’en 1925, un an avant la mort de Rilke, avec qui il va passer de nombreux mois sur la traduction du Malte. Le livre de Maurice Betz Scaferlati pour troupes a très agréablement surpris Rilke et les premiers essais de traduction du poète autrichien par ce jeune homme furent encouragés puis largement adoubés par lui. Des années plus tard, apprenant que son jeune traducteur habite tout près de chez lui à Paris, Rilke propose la rencontre. Betz décrit le même Rilke attentionné et attentif que ses autres correspondants, le même homme de santé délicate. S’ensuivra un travail commun approfondi, parfois interrompu par les maladies de Rilke. Celui-ci fait confiance au jeune homme et lui propose des alternatives que Betz ne suit pas toujours. […]

Certes ce volume est adressé aux grands et vrais amoureux de Rilke, mais pour ceux-ci, c’est un vrai document, sur le travail de la langue comme le conçoit Rilke, sur l’époque littéraire, dont l’actualité passionnait Rilke, tout à fait au fait des jeunes écrivains français, qu’il lisait dans le texte. « La langue – conception vraiment poétique – c’est l’être, et chacune renferme l’essence d’un peuple dont elle est le moyen d’expression » écrit Betz. Rilke apprenait facilement les langues et se sentait tellement plus russe qu’autrichien ou tchèque de langue allemande qu’il apprit le russe pour mieux se pénétrer de l’âme slave, qu’il avait déjà assez naturellement. Il était à la fois un généreux collaborateur (sa nature propre) mais aussi très précis et très rigoureux (fréquentation du travail de Rodin).

Rappelons qu’il fut l’excellent traducteur de Valéry en allemand. Ici le travail est sur la langue mais surtout sur le personnage de Malte « dans son infinie diversité » (inspiré par un écrivain norvégien, et influencé aussi bien par Jacobsen que par Kierkegaard). Betz saisit bien Rilke, sa propension à l’infini en tout domaine, sa ressemblance avec Malte, son air perdu au milieu des mondains qu’il fréquentait pourtant, sa manière d’errer parmi les femmes.

Le poète n’a quitté « le très petit château terriblement seul » de Muzot que décrit Paul Valéry, que pour aller mourir à la clinique de Valmont. Maurice Betz continuera à le traduire, avant de mourir lui aussi seul, dans une chambre d’hôtel loin de chez lui. Outre la relation au poète et au travail sur le Malte, ce livre est aussi un portrait en creux de Betz, bien émouvant. Rilke avait hâte de serrer la main de celui qui l’avait si bien traduit, « la main que Malte avait tant fatiguée ».

Sur les « Règles de la vie quotidienne »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article paru sur le site La Cause littéraire le 19 août 2022

« Faute de pouvoir se donner à eux-mêmes le bonheur, les hommes finissent par faire des objets de gloire du malheur et du trouble qui les accable : mais s’ils haïssent ceux qui ont cessé de les ressentir, ils méprisent ceux qui comme eux y sont encore plongés. Ils n’en reçoivent aucune consolation, tandis que le bonheur des autres est pour eux un reproche de tous les instants » (chap. 19).

Le philosophe Louis Lavelle (1883-1951) avait laissé dans ses papiers un formidable et éclairant inédit, publié pour la première fois chez Arfuyen en 2004, puis 2010, à nouveau disponible en 2022. Le ton et le contenu du court extrait qui précède fustige, comme on le voit, un peu prophétiquement la communauté d’envie, de déploration et de ressentiment dans laquelle nous nous enlisons fièrement. Mais dénoncer n’est pas le fort de ce penseur, qui s’abstient précisément d’ajouter ainsi à la misère psycho-culturelle dont son petit livre souhaite, au contraire, nous extraire et au fond, nous sauver !

La quotidienneté n’est évidemment pas le sommet de la vie humaine (puisque son morne prosaïsme, sa plate médiocrité, la définissent), mais elle ne doit empêcher personne d’y atteindre ses propres sommets et de se vouer au meilleur. La vie quotidienne, par sa régularité et sa socialité constitutives, est, pour chacun, l’occasion toujours recommencée de s’améliorer, et le moyen de se frotter plus dignement à autrui. D’où l’idée de lui donner (ou plutôt de lui faire se donner) des règles, car, s’il y a dans l’ordinaire des interactions humaines des choses qui « se font » et « ne se font pas », que faut-il pourtant en faire et y faire au jour le jour ?

De même, si la vie quotidienne est le cours banal des innombrables interférences entre destins, c’est légitimement que les autres nous y attendent au tournant et sont sans cesse partie prenante de nos initiatives, manquements et prétentions : dès lors, l’évitement mutuel de la politesse et un savoir-vivre intuitif suffiront-ils, sans règles à énoncer et appliquer, à nous « traiter » au moins mal les uns les autres ? Louis Lavelle estime résolument que non ; pour lui, le problème de rester humain dans le trivial, constant et périlleux entrechoquement des vies humaines n’est pas assez réglé si chacun se contente de surveiller – mais non d’entretenir activement et d’exercer ! – sa propre humanité ! Il faut des règles pour rester au meilleur de l’art de coexister avec ses semblables, dans une vie que son simple usage, même heureux, fragilise et périme en tous.

Un héros, lui, a à peine besoin de règles : son courage les lui souffle toutes (sa volonté de risquer sa vie même à l’expression de cette volonté est éclatante, même à l’instant de défendre une mauvaise cause). Un sage, de même, a pour règle suffisante sa lucidité, même si sa paix avec le réel comme il comprend qu’il va ne lui garantit en rien une véritable paix du cœur : garder le libre jeu de son esprit ne garantit pas l’envie d’en jouer. De même, le saint trouve dans la simple charité à la fois de quoi mépriser le mal qu’il pourrait faire et désamorcer celui qu’on vient lui vouloir. Mais la vie quotidienne est le lieu même des forces moyennes, et des vertus mitigées : courage, lucidité et charité sont la logique exception là où le tout-venant de la débrouille, de la diversion et du moindre effort sont la règle. Il faut donc nourrir la vie quotidienne de vertus quotidiennes (telles la simplicité, la patience, l’humilité ou la modération…), car on ne peut ni se passer d’elles, ni pourtant compter sur un art (inspiré et talentueux) de vivre se donnant ces règles.

Il est frappant que Lavelle – qui dramatise l’existence ordinaire, car, pour lui, ses problèmes incessants lui paraissent requérir héroïsme minimal, comme ses malentendus sagesse incompressible, et ses tentations sainteté commençante – ne se réclame jamais d’une poétisation quelconque de l’existence commune (aux deux sens : banale et partagée), tenant a priori pour nulles ou complaisantes des règles de réenchantement de la vie quotidienne (passer l’aspirateur en croyant contrecarrer le geste de Pandore, sortir les poubelles en rêvassant de s’y être glissé soi-même, ou récurer les timbales en imaginant lustrer des coupes ou rhytons sacrés, transfigurera peu notre affaire !). La vie quotidienne n’est pas un jeu (on ne la « régulera » donc pas comme un Carnaval bon-enfant dont faire se compenser les débordements), mais elle n’a pas non plus un sérieux simplement administratif ou technique (on ne la « régulera » pas davantage comme on le ferait de prix du marché dont contrôler l’ajustement) : c’est que les êtres humains sont des raisons conscientes et libres qui, par ailleurs, vivent quotidiennement les unes des autres.

Or les libertés entre elles spontanément s’agressent (elles entre-frottent inévitablement leurs initiatives, entrechoquent leurs interventions), les consciences se mentent (elles scénarisent leur présence à soi, pour garder leur invisibilité d’avance sur ce qui compte les deviner), les rationalités se neutralisent et s’entre-piègent (elles biaisent leurs arguments, masquent leurs calculs et justifient leurs décisions, pour normalement détourner une universalité qui n’appartient qu’à tous et revendiquer une objectivité qui ne dépend de personne). On comprend que l’insensible muselière des courtoisies n’aboutisse au mieux qu’à se montrer moins pire (moins égoïste, moins sans-gêne, moins hâbleur), mais l’humanité n’est supportable qu’au meilleur (peu spontanément obtenu !) d’elle-même, ce qui rend nécessaire que la possibilité pour chacun de devenir meilleur soit constamment restaurée. La vie quotidienne est exactement à la fois ce qui revient parce qu’il est mis en commun, et ce qui est mis en commun parce qu’il revient, d’où recours inévitable à des règles de ce « perpétuel et lassant retour du presque même » (Comte-Sponville).

L’activisme de Lavelle est spirituel (« tenter toujours de demeurer planté au sommet de soi-même, là où sont nos pensées les plus hautes et nos intentions les plus pures », chap.2), donc à la fois joyeux (en tout cas optimiste) et austère. Si chacun est là pour faire quotidiennement ce qui lui plaît, pas besoin de règles, mais là où il n’y a plus de procédés de vie valable, manquera la valeur même de vivre ; mais si chacun est plutôt là, comme l’estime Lavelle, pour mettre en œuvre ce qui lui convient (ce qui est à la fois plus délicat et plus intrigant), alors cela suppose et implique qu’on développe et déploie de véritables procédures de savoir-vivre – ce que ne cache pas le moralisme de principe de l’auteur : chaque homme doit aux autres hommes de s’exercer à mieux se conduire. Et la vertu, même levant les yeux au ciel, n’en tombe jamais : si nous comptons sur les règles pour éclairer et ordonner notre action, les règles comptent sur nous pour être appliquées – et de préférence correctement ! Les esprits vivants sont les conditions nécessaires de la mise en œuvre de ces règles, ainsi que les causes exclusives de leur respect ! Nous devons certes convenir de ce qui nous convient, mais en travaillant à faire advenir le bien qu’il contient : les règles de la vie quotidienne sont moins conventionnelles (donc arbitraires) que constitutives (donc décisives), car nous n’avons pas besoin de convenir seulement du meilleur de nous-mêmes, mais bien de le constituer, de le construire activement (dans et par nos conduites de vie).

C’est donc là un existentialisme constructif, non tragique, réfléchi : la volonté consiste à prendre son propre esprit au sérieux, et non à foncer, même adéquatement, dans le tas. La conscience, au contraire de Sartre, n’est pas du tout un néant d’être anxiogène et un invivable dédoublement de la conduite, mais une présence à soi unifiante et apaisante, oui, la conscience est ici source de sécurité (!), elle purifie le souci d’existence en le rendant véritablement attentif à son propre contenu. La liberté même est non pas affairement dans la satisfaction, mais détachement à l’égard de ce qui nous tient : il y a plus important que ce qui m’intéresse ou m’occupe ; il y a plus noble que ce qui me conduit ; il n’y a pas de repos plus sûr qu’agir mieux, etc. Et la conduite quotidienne à l’égard d’autrui suit : n’exprimer que ce qui pourrait apaiser un fou, aider un mendiant ou remuer utilement un imbécile, et comprendre qu’il n’y a qu’une manière noble d’influencer les autres, c’est de réveiller leurs compétences. Même l’addiction aux fake-news se nuance : il y a un public pour la vérité, mais à nous de jouer pour qu’il consente à s’en nourrir, et qu’elle soit en retour assez noblement présentée pour en mériter un ! 

L’intelligence surtout est le plus fécond des efforts et le plus joyeux des investissements : avec elle, l’imposteur – qui prétend fourguer ce qu’il ne peut même pas se fournir – est vite repéré ; avec elle, du temps est gagné, car on ne peut attendre indéfiniment que les ahuris et les délirants se soient fatigués ; avec elle, le timide (qui croit que l’humanité n’est un problème que pour lui) est soigné, et le sans-gêne (qui juge qu’elle n’est un problème que pour les autres) est balayé. L’intelligence permet le contact vivant avec la vérité, et sa magie quotidienne est, dit génialement Lavelle, de débrouiller « les nœuds de l’inspiration » (chap.5). Elle paye scrupuleusement son loyer d’accès au Tout qui la hante, ce Tout, dit encore Lavelle, qui s’ouvre à qui sait s’y prendre et se ferme à qui croit le prendre. Bien sûr, cela exige discipline (« le sage n’a pas le temps ni la place d’être malade », dit sobrement Lavelle, chap.6, car la santé assure d’une sorte de neutralité corporelle qui favorise l’objectivité intellectuelle), engagement (« On ne fait pas sa part à la pensée. Elle est le tout de nous-même : elle remplit toute la capacité de notre être », idem), et abnégation : même si je ne comprends pas ma responsabilité de comprendre, je dois l’exercer ! id.).

Bien sûr, ces consignes ou directives d’humanité journalière sentent un peu l’élitisme (« Toute la difficulté est de trouver le point où le génie s’allie à la raison, de s’y établir », chap.7), mais, génie ou pas, la grande faute est de s’économiser l’esprit et de croire devoir mettre de côté des idées pour demain. Comme disait Jankélévitch, imagine-t-on une source rêver d’un robinet ? Et, puisque « ce que nous ne sommes pas, d’autres le seront » (chap.8), l’infini est à la portée d’entre-nous ! Confiance en la puissance propre de l’esprit : quand les idées croient aller d’elles-mêmes et mener l’esprit, celui-ci se tord et se délite ; mais il suffit en revanche que l’esprit se tende pour que les idées viennent ! Confiance aussi en la contagiosité de la vérité, et sa requête de sincérité mutuelle […]

Une philosophie, non de la volonté, mais (comme chez Simone Weil) de l’attention, car cette dernière seule fait se déployer la plus fine des habitudes : celle de savoir disposer autrement de ses habitudes ! Et d’une attention à l’intensité et la noblesse de l’acte, non du tout à son contexte ou retentissement psychosocial. À nous le soin d’assister intérieurement à ce que nous faisons, mais laissons exclusivement aux autres le spectacle de nous ! Si ce spectacle, ainsi, indiffère, songer qu’on a toujours déjà, intérieurement, recommencé à agir ! Attention enfin au cours global de notre propre existence : à nous de lier notre vie à elle-même pour donner un destin à son incessant travail !

Ainsi les règles de la vie quotidienne sont simples préceptes d’une attention supérieure ou généralisée : bien prendre garde à ce que l’objet véritable soit le Tout, que le moyen véritable soit l’action (car on n’agit qu’hors de soi, dit Lavelle, et même recevoir n’est qu’une action plus subtile), et qu’enfin le sujet véritable de cette action soit un créateur de vie : si l’on n’a pas appris (laborieusement, fiévreusement, rigoureusement) à user de soi, quel usage heureux (ou simplement pertinent) pourrions-nous espérer de ce qui nous arrive ? Car regardons-nous : on ne pourrait donner sens au néant de nos vies sans mentir ou se mentir. C’est pourquoi « tout le secret de la philosophie, c’est de faire de son âme un bon démon (eu-daîmon) qui nous permette d’être à la fois bon et heureux » (chap.19). Et cet exercice réglé est sans fin, puisque notre puissance même de trouver notre compte dans une réalité toujours renouvelée ne peut, à proportion, qu’elle-même se renouveler !

Sur « Ainsi parlait Montaigne »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Montaigne paru sur le site La Cause littéraire le 16 février 2022

Le titre de l’œuvre de Montaigne (Les Essais) a, on le sait, inauguré le sens du genre littéraire essai (réflexion personnelle et libre sur un ou plusieurs thèmes croisés intéressant la vie des hommes). Et ce qu’essaie Montaigne, ce n’est ni « penser pour penser », ni non plus simplement « penser pour voir » (pour un hasard fécond d’enchaînement d’idées), mais bien : penser pour voir ce que ça changerait à vivre. « Et si l’effort de juger autrement pouvait nous aider à être ? », semble-il se demander toujours, nous conviant à nous en assurer. Et le miracle a lieu : en sollicitant constamment l’expérience de la vie (de la sienne et de celles dont il fut partie prenante, témoin, ou lecteur ), l’intelligence même de la vie se fait soudain transmissible. […]

L’ordre strictement chronologique choisi (par l’auteur de ce florilège) dans la succession des fragments permet, en une seule lecture, de constater que l’esprit de Montaigne (mort à 59 ans) a constamment su vieillir. Avec l’âge, le voici de plus en plus précis (malgré ses digressions), pertinent (malgré ses doutes) et serein (malgré l’usure privée et les tourments publics). De toute façon, il s’est juré d’apprendre du vieillissement même à mieux s’employer et se résoudre à celui-ci, en se dégrisant du temps de vie absorbé déjà : « Il ferait beau être vieux si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie en tous sens à son gré » (346).

Comment ? D’abord en se dressant un si lucide tableau des situations générale et personnelle qu’aussitôt décroît à presque rien la masse des illusions utiles : « La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous : les uns y apportent la trahison, les autres l’injustice, l’irréligion, la tyrannie, l’avarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissants ; les plus faibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiveté, parmi lesquels je suis » (336).

Ensuite en laissant à la raison, à l’instar de la vie qu’elle guide, le droit de prendre son temps : notre façon (ordinairement précipitée) de nous débarrasser de nos maux les aggrave : « Le monde est inapte à se guérir ; il est si impatient de ce qui le presse qu’il ne vise qu’à s’en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples qu’il se guérit ordinairement à ses dépens » (343). […]

Enfin en s’appliquant à soi-même la règle (difficile, peu suivie) du bon père : savoir, devant la jeunesse confiante et féconde, s’écarter. Montaigne ne cesse de railler les tyrans domestiques, qui prétendent régir une énergie qu’ils n’ont plus, et paralysent ce dont ils sont pourtant la source. Dès qu’on fait obstacle à mieux que soi, on n’a plus vrai titre à rester soi. Et ce qui est vrai du père de ses enfants brimés l’est aussi du père de soi que vieillir fait devenir : il faut céder sa part de chemin à la seule part de soi qui mérite encore avenir. Et cette part que s’user n’use pas, c’est dit-il magistralement le cœur et l’amour […].

S’amender ainsi doit d’ailleurs commencer tôt (chaque homme, dès qu’il est né, est en âge de pouvoir vieillir…), et Montaigne conseille très gaillardement de ne pas étudier trop tard l’art de vivre, dissuadant (comme Epicure) de remettre au lendemain l’étude du bon accueil de l’aujourd’hui : « On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent écoliers ont pris la vérole avant que d’être arrivés à leur leçon d’Aristote sur la tempérance » (82). Auto-amendement lui-même sans illusions. Même devenant son propre maître, on sait d’avance qu’en tout cas on ne saura redevenir sa nourrice : « Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices » (48). […]

Relire méthodiquement les premiers jets de ses propres conversions en apprend beaucoup sur elles. Il faut croire, devant tant de richesse de perspectives, ressources et nuances de cet auteur, que Montaigne s’est comme lui-même constamment lu par-dessus l’épaule. Et le souffle de l’esprit, comme tout vent (132), n’est efficace qu’au choix d’un cap. « Un lecteur perspicace découvre souvent dans les écrits d’autrui des perfections autres que celles que l’auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches » (55).

Relire sévèrement ses efforts de vivre, oui, mais sans violence (qui – 155 – n’éduquerait qu’au mal-vivre), sans dégoût de soi (« C’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et mépriser soi-même. C’est par une pareille vanité que nous désirons être autre chose que ce que nous sommes », 143), mais sans non plus copier, même les meilleurs : suivre un autre, estime rudement Montaigne (70), c’est ne chercher rien ! On n’a de toute façon pas le choix, car la pauvreté d’âme est fatale, annulant son pouvoir même de s’enrichir un jour : « La pauvreté des biens est aisée à guérir ; la pauvreté de l’âme, impossible » (390). […]

On ira donc, avec immense profit, découvrir les généreuses subtilités et intemporelles mises en garde de cet auteur du XVIè siècle. « L’actualité » des leçons de ce prodigieux autoportrait de la condition humaine est renversante. On plaisante à peine en disant que l’extrait 402 annonce que les réseaux sociaux détraquent et abaissent la démocratie en démocratisant notre folie et notre bassesse ; que le 404 fait résister à tout abus spirituel en refusant de nous mettre en demeure de croire ce qu’on nous fait avouer ignorer ; que les 412 et 413 ensemble font saisir que la liberté morale consiste à reprendre le pouvoir sur notre propre compréhension du juste et de l’injuste ; ou, le 400, que la célébrité médiatique est de teneur telle que « c’est déshonneur d’être ainsi honoré », etc. Dans tous les cas, la leçon est la même : comprendre assez la réalité de la vie pour savoir qu’il faut la « servir selon elle » (368), non selon nous, mais que nul ne peut la servir valablement qu’en s’y conduisant lui-même (« me donner à autrui sans m’ôter à moi », 388), sans jamais d’ailleurs s’excuser de vivre (l’impardonnable est seulement de le faire indiscrètement et insolemment).

Il est tout à fait clair qu’on tient ici, avec ce recueil, parfaitement organisé et accessible – très cohérent, très lisible, très fidèle à la loyauté de présence qu’il ouvre –, le moyen de lire au mieux Montaigne et profiter de sa fraternelle lucidité. « Il serait vraiment dommage, écrit Gérard Pfister avec une merveilleuse simplicité, de se passer d’un ami si discret et bienfaisant ». Un ami, dit justement Montaigne (359), est celui qui nous fait du bien du seul fait de s’en faire à lui-même. L’extrait 214 dit d’ailleurs une chose belle et vraie : que le sommeil endort mieux les songes que la veille seule et spontanément ne dissipe les vaines rêveries. Mais ce petit livre (qu’on complètera, opportunément, de l’excellent Dictionnaire amoureux de Montaigne, Plon, d’André Comte-Sponville) est alors comme une veille augmentée, partageable, vaillante – qui sait se et nous nourrir d’une adversité, qu’elle éclaire et absorbe. Ce que cette pensée fait vivre est décisif, d’autant (308) qu’on ne vaut, mort, que ce qu’on aura fait vivre.

« Une mystique pour temps de détresse »

Conférence donnée par Patrick Kéchichian

Extraits de l’intervention de Patrick Kéchichian au colloque Marie de la Trinité du 26 mars 2011

[…] Je n’aime pas beaucoup les confidences, mais permettez-moi celle-ci : j’allais avoir trente ans en 1980, année de la mort de Marie de la Trinité, et je venais, après pas mal de tâtonnements, de me convertir à la foi catholique. Nourrie de quelques lectures, cette conversion incluait à mes yeux, sans pouvoir les détailler ou même les saisir par la pensée, toutes les données et conséquences de la Révélation, telles que la tradition chrétienne, des Pères aux écrivains modernes, ont pu les réfléchir et les exprimer. […] Dans mon périple, il y avait eu aussi, génération 70 oblige, la psychanalyse, science et méthode alors hégémonique, perçue comme une étape obligée dans le développement intellectuel et psychologique d’un jeune homme. […]

Issu de cette culture et de cet environnement, je perçois comme étrangement familier le destin de Marie de la Trinité, sur ses deux versants : la grâce et la problématique psychologique, tout cela associé à la nature de ses écrits. Ses mots et ses maux me sont proches. Même si l’expérience mystique en tant que telle, demeure, elle, parfaitement irréductible à une quelconque proximité. Je crois qu’il faut distinguer ici la nature de l’expérience et ses attendus, ou comme je disais à l’instant, sa signification. Au-delà des anecdotes et des aléas de la biographie, celle-ci nous concerne au premier chef. De plus, et c’est l’essentiel, elle nous invite à un partage, à une communion invisible.

Troublé, je l’eusse été moins, je crois, si j’avais eu à traiter, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila ou de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ou encore d’Elisabeth de la Trinité. L’éloignement du temps, même minime, parfois de l’espace, et aussi des mentalités, des cultures, a quelque chose tout à la fois de libérateur et de protecteur. On pose devant soi un sujet d’étude, on le traite, avec plus ou moins de sensibilité et d’érudition, comme appartenant au passé, à l’histoire. En fait, on n’a pas à craindre qu’il vienne vous taper sur l’épaule en vous disant « mais tu te trompes… » Avec un léger décalage, Marie de la Trinité, elle, appartient pleinement à notre temps. Ce que l’on peut dire et penser, comprendre d’elle, lui serait parfaitement intelligible. Elle le jugerait avec le discernement et la sévérité qui la caractérise. En cela, elle est notre contemporaine. Elle peut donc toujours, par quelque mystérieux moyen, venir pointer mon erreur, contester mon point de vue. […]

De quelque côté que l’on tourne le problème, une chose au moins est certaine : la littérature n’est pas l’espace dans lequel a cherché à s’inscrire Marie de la Trinité. D’ailleurs, l’histoire de ses Carnets, le temps resserré de leur rédaction, cet enfouissement volontaire et en même temps cette certitude non orgueilleuse de leur importance, le prouvent. Nous ne sommes pas devant une œuvre pittoresque sauvée de l’oubli où elle risquait de s’enfoncer, mais face à la relation rigoureuse, aussi rigoureuse qu’il est possible, d’une expérience, d’une grâce (de plusieurs grâces…), qui est le cœur vivant et ardent de l’existence de la religieuse. […]

Sur le versant mystique, la dominicaine prend soin de distinguer les ordres… Ainsi, en juin 1941, elle souligne la différence qu’il convient de faire entre connaissance et expérience, mettant cette dernière au plus haut, sans pour autant négliger la connaissance, dont son travail d’écriture émane directement : « Il ne peut y avoir d’expérience humaine sans connaissance, écrit-elle, mais l’inverse est possible : connaissance sans expérience. (…) La connaissance a rapport à l’être comme vrai, et par l’intermédiaire de l’idée. La connaissance ne touche pas l’être, tandis que l’expérience l’étreint. » Un jour  (2 mai 1944), elle note cette réponse reçue du Père à l’une de ses demandes : « Les expériences sont plus délectables. Les lumières sont plus communicables. » Dans son vocabulaire, connaissance et lumière sont synonymes. Ailleurs, elle parle aussi de la « traduction » des lumières reçues. Travailler à les retranscrire, c’est les « revêtir de mots », et « comme ce sont des lumières simples et pleines, les mots sont toujours par un côté en insuffisance ou désaccord – aussi, là où un seul suffirait pour une pensée humaine, j’en mets trois ou quatre pour essayer de mettre au point. » Insensiblement, ce sont les « régions obscures » qui s’éclairent. Assez puissante et pourvue de « tant de nuances », comme elle l’écrit dans son mémoire de 1956, cette lumière lui apparaît « nouvelle, plus humble, plus réelle, plus humaine ».

Sur l’un et l’autre versant, psychologique et spirituel, il y a donc écriture, volonté âpre, farouche, pour reprendre ces deux adjectifs, de laisser une trace, de témoigner, d’aider sans doute, d’être utile. Mais chacun des domaines appelle, je crois, une écriture spécifique. La nature et l’accessibilité des objets n’étant pas d’égale valeur… Est-il nécessaire de noter que jamais la religieuse ne confond ses Carnets avec un Journal intime ? Le retour sur soi que toute geste autobiographique implique, elle se l’interdit absolument ; elle l’exprime ainsi : « Rejeter tout retour sur moi, m’en évader in sinu Patris, dès que je perçois un retour sur moi dans l’oraison. » […]

Avec cette détresse que j’évoquais, avec toute la détresse du monde, le XXe siècle a fait littérature. Je n’entends pas ce mot péjorativement. La notion, vague sans doute, de littérature de témoignage a accompagné et suivi les grandes tragédies du siècle, avec la Shoah pour sombre emblème. Ce ne sont plus les accents du romantisme, même le plus noir, qui ont cherché à exprimer cette détresse. Il n’était plus temps. En revanche, le besoin vital du témoignage, de la mémoire, de la parole articulée opposés au malheur et à l’horreur s’est imposé. Il fallait rendre compte, tenir le compte le plus exact possible de cette détresse. Dieu a déserté, avait-on décrété… Comme pour l’expérience mystique, ce qui apparaissait comme indicible, la poésie, peut-être, pouvait le dire, ou au moins le rendre sensible.

« Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours, commune /  A tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin. / Chacun s’en va, chacun s’en vient aux lieux qu’il peut atteindre », écrit Hölderlin au tout début du XIXe siècle dans son grand poème, « Le Pain et le Vin » (traduction de Gustave Roud). « Mais nous venons trop tard, ami. Oui, les dieux vivent, Mais là-haut sur nos fronts, au cœur d’un autre monde… », poursuit-il, avant de poser, à la septième strophe de son élégie, cette question appelée à résonner si fortement au siècle suivant : « Pourquoi dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? » d’autres traductions disent : « en temps d’indigence » ou « de détresse ». Peu de temps après, le poète sombre dans la folie, sa poésie se fige, comme un corps pris par les cendres. […]

Marie de la Trinité, on peut s’en étonner, presque en être choqué, ne fait pratiquement aucune allusion aux événements qui ont lieu en France et en Europe dans les années 40-45. Sauf je crois, en une page, à l’exode. Elle est toute à sa mission. Le bruit et la fureur du temps semblent bien éloignés d’elle. Mais si on lit ses écrits, si on s’approche en pensée et en prière de sa personne, ce bruit et cette fureur, cette détresse, on les entend, certes assourdis, retenus hors de l’espace intérieur. « La vocation religieuse, écrit Marie de la Trinité au docteur Jacqueline Renaud en février 1956,  n’entraîne pas la répudiation du créé – au contraire, elle s’en sert, elle en a besoin mais elle le polarise et le dépasse constamment (…). Il ne s’agit pas du tout, dans mon esprit, d’établir une scission ou une opposition entre la réalité humaine et la réalité de la grâce. »  Dans cette affirmation de la non séparation entre la « réalité humaine » et la « réalité de la grâce », je note que la « grâce » est une « réalité » à part entière : il ne peut donc y avoir, même discrète ou clandestine, de « répudiation du créé ».

A la même Jacqueline Renaud, un mois plus tard : « J’ai l’air assuré et décidé, et par dessous je tremble, je suis dans l’angoisse à tout moment. Ce que j’ai toujours devant les yeux c’est une sorte de catastrophe invincible et dont je porte en moi la cause fatale sans pouvoir m’en défaire. » Il y a plusieurs manières d’entendre cette dernière phrase. On pourrait y lire une sorte d’égocentrisme, une volonté dérisoire de tout ramener à soi – jusqu’à l’invincible catastrophe, jusqu’à la détresse du temps. Ce n’est évidemment pas de cela qu’il s’agit. L’intériorité, Marie de la Trinité l’a assez dit et développé, est ouverte, appelée « in sinu Patris », et là, universalisée, « immolée ».

Pour terminer, je citerai ce dernier passage, tiré du Mémoire de 1956, qui va dans le même sens. Un sens parfaitement inintelligible si on le soustrait de la grâce, qui est sa source. Je cite : « Maintenant je retrouve à peu près les mêmes sentiments et émotions qu’auparavant à l’exception de la joie qui, après avoir complètement disparu est revenue, mais dans un autre lieu de moi-même, et sous une autre forme. Je ne la ressens que spirituellement et elle est indépendante des circonstances de la vie. » Loin d’être fragile ou illusoire, cette « joie », seul sentiment qui demeure spirituellement, est « indépendante des circonstances de la vie » pour mieux se transmettre et se partager. Notre impuissance à éprouver cette joie ne l’empêche pas d’être triomphante, en perpétuelle dilatation, comme l’a pensée Jean-Louis Chrétien (La Joie spacieuse. Essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007). « Tout ce qui arrive est adorable », disait Léon Bloy avec audace. « Tout est grâce », renchérissait le curé de campagne de Bernanos, citant la Petit Thérèse.

Sur « Un dédale de ciels »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article paru le 28 juin 2022 sur le site La Cause littéraire

« Je marche en compagnie de mon arrière-grand-père / sur un chemin de terre dans la plaine du Forez / dans mon pays dit-il / avec cette drôle de fierté / mon ombre enveloppe la sienne / ses sandales sont couvertes de poussière / il me montre sur ses jambes ses avant-bras ses joues les éraflures / mes médailles mes blessures gagnées dit-il / contre l’écorce l’ongle des arbres dans le verger voisin / je vole les pommes / je les tiens / lui et sa fierté / par la main… » (p. 26).

La plupart des ancêtres sont, logiquement (par l’âge, et le temps qui fait passer tout réel), ou aléatoirement (par persécutions, guerres, exils ratés, pandémies, diverses dévastations broyant les exemples qu’ils n’ont souvent pas eu loisir de devenir) morts : ils marchaient devant nous (leurs descendants), mais ont disparu, comme tombés dans des trous, eux-mêmes à leur tour cachés. Avant-garde désormais évanouie, et comme devenue indétectable sur un sol que nous arpentons à neuf, et sans leur sensible épaisseur : prédécesseurs à jamais privés de tout présent autre que le leur. Deux possibilités seulement, dès lors : les inviter fantasmatiquement dans notre présent, se déporter nostalgiquement dans ce que et ce qui fut le leur. Benoît Reiss choisit, cavalièrement, résolument, jubilatoirement, la seconde : le parti-pris à la fois grandiose et dérisoire du puzzle de la famille posthume. […]

C’est donc un auteur, qui, fondamentalement, fait place (à d’autres), et même leur redonne une place d’être perdue : il ne « s’efface » pas pour autant, il vient plutôt voir comment leurs tableaux s’écrivaient. Il pousse les milliers de portes d’entrée du labyrinthe (le dédale de ce que ceux qui lui ont donné vie ont reçu, en leur temps, d’elle) – et nul n’entre pourtant de gaieté de cœur dans un endroit construit pour en masquer la sortie ! Mais c’est un dédale de ciels, et il n’y en a qu’un : regroupant les ciels, il les laisse s’éclairer l’un à l’autre. […]

Page après page, ces souvent inconnus les uns des autres jouent, grâce à lui, ensemble : à toutes sortes de jeux – aux normes délicieusement hybrides, aux règles superbement mêlées ! Guides infaillibles, à la fois purs (exclusivement faits de leur mémoire) et impudiques (aucune contenance à adopter dans leur néant !) qui peuvent, extraordinairement, se prendre eux-mêmes à l’âge qu’ils veulent, et donner ainsi à conserver leurs vénérables petits métiers et grandes manies. C’est donc clair : la poésie sauve imaginairement mieux les expériences des êtres humains que ne le font réellement la chronique, l’almanach et l’histoire culturelle. […]

Toujours ces sortes de clampins tutélaires, ranimés par l’auteur (et, en réalité, toujours un peu rudement secoués pour les éveiller de dormance) à divers spots de sa frondaison généalogique, nous reçoivent (aimablement) pour être sollicités là où eux-mêmes ne l’attendaient pas. Car, bien sûr, le texte leur pose des questions posthumes – qu’ils ne peuvent donc pas entendre –, pour obtenir des réponses hors d’eux écrites – qu’ils ne peuvent donc pas contrôler. Mais c’est l’amour, et lui seul, qui les marionnettise ainsi, et un pur amour, noble, désintéressé, puisqu’au mieux l’auteur vient se reperdre avec eux dans leur cheminement ruiné.

Avec, permises par ce doux et délirant procédé de mise parachutée en abyme, à l’occasion, de géniales interférences, par exemple (p. 100) entre conte et histoire lors d’une visite de Pétain (lui-même joyeusement marionnettisé), ou, dans le plus beau des ciels de ce dédale (p. 80), entre Thésée et le Minotaure. […] On l’a compris (« Aux Justes/ qui ont sauvé mes grands-parents » dit la page 4) : ce bouleversant et si mystérieux Benoît Reiss est l’aède d’une diaspora enfuie et enfouie, devant et pour laquelle il « pousse les wagons de mots » (p. 69).

Sur « Manuel de Réisophie pratique »

La lecture de Christian Travaux

Extraits de l’article paru le 15 juin 2022 sur le site Poezibao

La supercherie est connue, littéraire au premier chef. Feindre de découvrir, un jour, sur l’étal d’un bouquiniste, dans un tiroir, une liasse de papiers anonymes, un ouvrage sans nom d’auteur. Les publier, avec un court avertissement de l’éditeur au lecteur. Ainsi, Laurent Albarracin qui, déjà, en 2018, proposait avec Res Rerum « un livre étrange sans mention d’auteur ni d’éditeur ni de date ni de lieu ». « Seulement le titre », et « la mention : Collège de Réisophie ». Aujourd’hui, il répète son geste, avec ce Manuel de Réisophie pratique, disant avoir « reçu par la poste, sans mention d’expéditeur, une liasse de papiers », toujours signée : « Le Collège de Réisophie » (p.7). […]

224 textes aujourd’hui, contre 64 simplement, dans Res Rerum, en 2018. Et des textes aussi plus courts, parfois jusqu’à deux vers à peine, ou un seul vers. Cinq mots même, cette fois, peuvent suffire à exposer ou illustrer une philosophie évidente, simplissime, tellement évidente qu’elle nous éblouit fortement, et nous aveugle. Ce qui est est. Ce qui existe, devant nous, existe, n’a pas d’autre but que d’exister. Les choses sont. Et elles sont parce qu’elles sont. Un point, c’est tout. Évidence tautologique qui paraît bien tenir du gag, ou de l’absence de réflexion face au monde qui nous entoure, sans chercher à voir ni comprendre ce qu’on voit et ce qu’on entend. Il n’en est rien. Tout cela n’a rien de gratuit ou d’aléatoire, ou de facile. C’est, plutôt, l’évidence même qui nous crève tellement les yeux que nous refusons de la voir. […]

D’où cette philosophie nouvelle, la Réisophie, la science des choses, qui n’interroge pas le sens, ou ne cherche pas à expliquer quoi que ce soit, mais se contente d’être caisse enregistreuse du réel, dans ses moindres manifestations. La force aveuglante du truisme, le vertige de l’évidence des choses dans leur être de choses, la tautologie comme principe premier d’une pensée qui se fait dans le dialogue avec la chose, l’autoréférentialité, ou l’intentionnalité des objets réduite à leur volonté d’être, sont les concepts d’une logique qui pousse la logique à son terme. Et qui renouvelle le regard que l’on pose machinalement sur les choses mêmes du réel qui nous entoure, et que nous ne comprenons pas. Tout est là, déjà, et tout est, par ce seul fait même d’exister. Il n’y a rien d’autre à chercher, ni à trouver. Et rien d’autre à interpréter.

Cela impose, au réisophe, dès lors, d’inventer un lexique qui puisse correspondre à cela qui est l’évidence même d’être, et que nous négligeons souvent pour penser, ou voir, quelque chose à la place de ce qui est. La chose est, ainsi, déclinée, évidemment, en chosalité (p. 12), en chosellement (p.101) ou chosifiée, comme seule pensée directrice, comme seule volonté de la chose poursuivant son être dans son être, et sa manière propre d’exister jusque dans la chose elle-même. La chose-chose, ou chose de la chose. Ou même chose qui est chose par la chose elle-même. Ce qui fait que cette pensée suit, non pas des principes, mais, comme dit le poète-penseur, des trincipes (p. 121), qu’elle procède du remêmement (p.223), et qu’elle pratique, non pas vraiment l’examen, mais plutôt – comme dit, toujours avec humour, Albarracin – l’inamen (p. 136). […]

Comme Ponge pouvait prendre parti des choses, mais compte tenu des mots, ainsi Laurent Albarracin prend-il aussi les choses au mot, en jouant de l’épanadiplose, très souvent, en réactivant les catachrèses, ou les images oubliées au cœur du langage. Ainsi, « l’eau lave l’eau à l’eau de l’eau », écrit-il (p.43). « La ronce dans la ronce se roncifie » (p. 16). « Le tout joue le tout pour le tout », évidemment, « dans la partie » (p. 31). […]

Ce faisant, Albarracin ne se contente pas de « rendre » – comme il dit – « visible le visible » (p.54). Il renouvelle la poésie, en retrouvant ses origines. Si l’on pense à Marc-Aurèle, souvent, ou Epictète, et pas seulement à cause du titre ou des nombreux impératifs qui ouvrent certains poèmes, c’est surtout aux présocratiques, à Lucrèce, à la poésie scientifique ou philosophique que l’on songe en lisant ces textes où s’expose un enseignement, avec ses rites (p. 36), son magistère (p. 128), son emblème (dans la toupie, p. 100), et même la position qu’il faut adopter, celle du crocus, pour être un bon réisophe (p. 118). […]

Dès lors, si l’extraordinaire n’apparaît que dans l’ordinaire des mots et des choses, si c’est seul par l’évidence que le réel peut se dire et se faire entendre, le réisophe se doit d’avoir recours à la chair des mots, à la matière même du langage, à sa jouissance. Et c’est tout autant en jouant de la réversibilité des mots sur eux-mêmes, du retournement des catachrèses sur leurs images, ou des mots qu’on voit dans les mots, ou qu’on devine, qu’Albarracin réactive la langue poétique. « Un triangle » contient « une tringle » (p. 177), comme « le vide est à moitié verre » (p.166), ou « le tronc commun un bois souple » (p. 84), quand on sait « ce qui cloche dans la cloche » (p. 175). […]

Autant dire, par ses exemples, combien ce livre est jubilatoire ! Alors, lecteur, fais comme le dit le philosophe réisophe : « De toute matière, fais-toi une raison, / Avale les choses, fais-en une vision. » (p. 64) Et ainsi, tu seras heureux.

Sur « Je t’écris de Bordeaux »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article paru le 4 mai 2022 sur le site La Cause littéraire

Quand l’auteur, depuis Bordeaux, Gênes, Dublin ou Nice, écrit ces textes, il a, à l’entrée de ce siècle, 55 à 57 ans : son corps, purement et simplement, « décline » – et quoi de plus logique, mais aussi de plus absurde, qu’un fleuriste qui se fane ? « Mon corps toi qui déclines comme décline / l’Europe /toi qui perds de la valeur peu à peu / comme la production / d’acier et de charbon / par rapport à l’électronique / mon corps d’un demi-siècle / mon corps aux os que le radiologue / dit plus vieux que leur âge / aux ongles voûtés / en une rêche fragilité / au ventre où une graisse / odieuse pousse pour croître – toi qui étais / maigre comme les pensées les plus jeunes / comme Achille et comme Patrocle – / toi qui désormais ne peux plus te passer / chaque matin de Norvasc / comme un mouchoir dans une poche » (p. 99).

C’est un homme qui accepte la vie réelle de son organisme. Il sait que son propre corps n’est pas un moteur, un container, un meuble, une cuve… mais, respectivement, son propre « mécanicien », son « docker », son « menuisier », son « vigneron » (p. 65). Il se sait ainsi, même dans l’emportement érotique, responsable de son désir, tuteur de ses manques. Et il accepte (mais autrement) la vie réelle de l’organisme étreint, car la bien-aimée est, non un jouet de cire ou de cuir, mais une chair vraie (qui se fait donc obstacle à elle-même, qui se sent faillible, qui se tache et s’aigrit, en viande à destin elle aussi) payant le prix d’être désirable. […]

Il ne s’excuse pas d’avoir su aimer vivre. D’abord, écrit-il, la joie ne lui était pas naturelle ; il a beaucoup « peiné » (et toute un peu longue souffrance rend injuste) pour devenir homme de plaisir et chevalier du trouble. Ensuite son corps a gardé (malgré les lotions, les plis et les rides) sa jeunesse intérieure, c’est-à-dire son goût d’être un corps, sa fidélité à l’ardeur de toujours qui ne lui coûtait rien. Il ne se regarde d’ailleurs – comme ferait un vieux beau – pas dans les miroirs, mais seulement, avoue-t-il, dans les vitrines, comme un infatigable ado (p.45) qui y lit ensemble son passage dans l’adulte et son passage dans la rue ! Et puis c’est un scrupuleux naturel, attentif à rendre à sa partenaire sa propre ardeur assimilable, ayant souci de se faire lieu sûr pour l’abandon d’autrui, voulant dignité des plaisirs reçus et donnés. […]

Il n’abuse pas de la lucidité forcée (la sienne) des décrépits. Il n’a pas même idée de se moquer des difficultés du pauvre, du naïf, du sot, du mort même, à rire d’eux-mêmes . À Bordeaux, il rencontre, avec la même ferveur tendre et farouche, la punkette d’alors qui l’interroge publiquement, et l’auteur latin Ausone (Bordelais au quatrième siècle !) sur lequel il fait conférence. Tout y est juste, sain et ouvert. On croit entendre Alain (« Nous devons aux morts d’être contents de penser à eux » car c’est quand ils avaient corps que les morts qui comptent pouvaient faire quelque chose d’eux-mêmes ; aujourd’hui esprits, ils ne peuvent faire quoi que ce soit que de nous, non plus d’eux !), ne retournant jamais contre les autres ce qui leur échappe, comme on le voit ici : « – je t’écris de Bordeaux, ville d’Ausone / et du vin et de la Garonne – / une lycéenne de seize ans / avec deux petits anneaux de métal dans le nez / et deux sur les arcades sourcilières / et un keffieh de palestinienne / autour du cou, m’a demandé avec un sourire / doux et intimidé si j’avais commis des excès / et lesquels. Aimer c’est toujours commettre des excès / et aimer la poésie ça l’est encore / plus, ai-je répondu. J’y repense / aujourd’hui tandis que je suis ici et que je t’écris : / j’ai commis l’excès d’être vivant / après un siècle de néant et de mort »  (p. 63)

et là (quand il redonne à Ausone admiré son exacte ancienne disponibilité à lui-même !) : « Âgé désormais, tous les soirs / il se faisait apporter un panier d’huîtres / qu’il consommait avec une saucisse / grillée comme c’est encore l’usage à Burdigala. / Il avait lu tant de livres, donné tant de leçons / à l’Université que grâce à lui / elle était devenue réputée dans l’Empire. / Devenu chrétien, au vrai Dieu / il ne cacha jamais sa faiblesse / attendrie pour les dieux de la vie / de la mer et des marées, de la lune / et des vignes, du soleil et du vin. / Il s’asseyait ici, Ausone, tout près / peut-être de là où j’écris à présent… » (p. 69) […]

La tendresse païenne a exactement de sacré qu’aimer est donner les dieux qu’on est, et honorer ceux que l’être d’autrui nous offre. Quant au démon, écrit Conte (p.159), qui nous sourit du mal qu’on fait, nous pouvons résister en souriant à ce sourire. Certes, exister (« rester à genoux sur des grains de sel, gravir des marches amères », p.171), c’est disposer d’une monture rétive (comme d’un âne mi-léthargique, mi-explosif), et d’emblée monter à bord d’un futur naufrage. Mais avoir corps, c’est s’être fait prêter un fragment de monde d’origine inconnue, en avoir à jamais titre illisible de propriété : ne cède donc pas, dit le poète, à la tentation d’avoir un prix. Ne fais pas vil négoce de ta si troublante obscurité : même ayant, l’âge venu, quitté les dures landes à bruyère de Galway pour la dérisoire propreté d’un centre commercial de Dublin, notre touriste s’implore lui-même strictement où ça fait mal (p.174) : « la Liffey coule trouble / et elle aussi paraît en vente. / Tout est si normal. / Mais toi ma vie je te prie / ne te renie pas toi-même / ne te donne pas de limites, / ne le fais pas, sois folle encore (tu non darti misure, / non farlo, impazzisci ancora »)

Sur « Conversations avec Rainer Maria Rilke »

 La lecture de Myriam Aït-Sidhoum

Extraits d’un article publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 17 avril 2022

La relation personnelle du colmarien Maurice Betz à l’immense poète allemand Rainer Maria Rilke a donné lieu à de passionnants échanges réédités par les Editions Arfuyen. En prime, un court récit de Camille Schneider qui accompagna Rilke quelques jours en Alsace.

En 1915, le colmarien Maurice Betz (1898-1946) a 17 ans lorsqu’il lit pour la première fois Rainer Maria Rilke. Une révélation. A l’époque, il est en Suisse et un an plus tard, il s’engage dans l’armée française. Le Livre d’images, du poète allemand, ne le quittera pas de toute la guerre, ou presque. […]

Les Éditions Arfuyen, rééditent pour la première fois depuis 1936 ce texte, avec un autre titre, Conversations avec Rainer Maria Rilke. Il rejoint la riche collection Les Vies imaginaires.

En janvier 1923, Maurice Betz, désormais établi à Paris, écrit à Rilke pour lui exprimer son souhaite de traduire Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, en quelque sorte double littéraire de l’auteur, paru en 1910 – le livre est né des pérégrinations de Rilke dans Paris où il passe près de douze ans. Il y rencontra celle qui devient son épouse, Clara Weshoff (1878-1954), sculptrice, élève d’Auguste Rodin (1840-1917), dont il sera secrétaire. Il se lie, entre autres, avec le poète belge Emile Verhaeren (1855-1916) – la liste de ses illustres amis est bien trop longue pour ici la donner…

Rainer Maria Rilke parle très bien le français, il s’y essaye même dans des écrits. Maurice Betz, né à Colmar où il demeure jusqu’en 1915, maîtrise évidemment l’allemand. Commence entre eux un dialogue qui ne cessera qu’à la mort de Rainer Maria Rilke – ce dernier vit alors dans le Valais suisse, au château de Muzot-sur-Sierre. Malade, il voyage cependant encore, entre ses séjours en sanatorium. Il visite ses amis et se rend notamment à Paris, où il revient en quelque sorte sur les traces de son Malte.

Alors qu’ils se sont enfin rencontrés « en vrai » au mois de janvier 1925, de longs mois durant, Rainer Maria Rilke se rend tous les matins, entre 10 et 11 h, à l’appartement où vivent Maurice Betz et son épouse, au cinquième étage. Assis à une petite table de jeu, chacun ayant vu sur le jardin du Luxembourg, qu’affectionne particulièrement Rilke, ils travaillent ensemble à la traduction des Cahiers de Malte qui sera enfin publiée  en 1926 – d’autres traductions suivront.

Dans ce long travail de patience s’exprime toute la rigueur du poète. S’il peut laisser libre cours à un imaginaire fécont, parfois tortueux, son travail est aussi exigeant que précis. On peut y voir un épisode pour Maurice Betz, qui en 1931, sera le premier traducteur français de la Montagne magique de Thomas Mann, ou encore, en 1936, de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche. […]

Anne et Gérard Pfister, les éditeurs, ont ajouté à ces Conversations un texte de Camille Schneider (1900-1978). L’hommr de lettres alsaciens raconte comment, lors d’une visite parisienne à son ami Maurice Betz, en 1925, il rencontre par hasard Rilke. Ce dernier lui demande de l’accompagner en Alsace le soir même sur les traces de sa jeunesse, en quelque sorte. C’est en effet à Strasbourg qu’a été édité son premier recueil par les éditeurs Kattendit, rappelle Gérard Pfister. Les voilà donc dans le train Paris-Strasbourg, à simplement parler de la pluie qui tombe, puis en pèlerinage à la cathédrale et devant le seul autre monument aux yeux de Rilke qui vaut le déplacement, une fontaine aujourd’hui disparue.

Après un détour par Molsheim, ils arrivent à Colmar. Rilke médite devant le retable d’Issenheim : « Le siècle figé dans une œuvre d’art se transforme chaque fois qu’une ombre humaine passe devant eelle et en prend possession dans son âme » – propos de Rilke rapportés par Schneider. Ce texte remet en lumière le lien de Rainer Maria Rilke à l’Alsace.

Tout comme une succincte biographie de Maurice Betz, par son cousin Jacques Betz, en annexe, redit son fort attachement à sa région natale. Il y revient sa vie durant, y compris pour écrire, et lui donnait avant l’heure une dimension européenne. Ce lien demeure vivant au travers du prix Marurice Betz, créé à l’initiative de sa veuve et porté par l’Académie d’Alsace.