Sur « Ainsi parlait Albert Schweitzer »

GOUNELLE

La lecture d’André Gounelle

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Albert Schweitzer paru dans la revue Études théologiques et religieuses 2019 / 2

 

Selon la formule de la collection où il paraît, ce volume réunit de brefs et frappants extraits de textes de Schweitzer, cités dans leur langue originelle et traduits en français quand ils ont été rédigés en allemand ou en anglais On y a ajouté quelques propos dont on ne peut pas garantir l’authenticité et dont la source n’est pas toujours identifiable […]

Le choix a été remarquablement opéré par Jean-Paul Sorg, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Schweitzer. Il a extrait de ses livres,articles et conférences, et aussi de ses prédications et lettres, des phrases qui, avec vigueur, clarté et brièveté, rendent compte des thèmes essentiels qu’il a développés.

Ces citations mettent en valeur ce que l’un pourrait appeler l’esprit de Schweitzer et elles dégagent bien l’interpellation qu’il nous adresse : invitation à penser au-delà des opinions toutes faites, à croire au-delà des dogmes, à agir au-delà de nos paresses, de nos peurs cl de nos indifférences. Ce petit volume pourrait servir de vade-mecum à celles et ceux qui aspirent a une religion à la fois authentique et contemporaine.

Relevons au fil de la lecture, parmi bien d’autres, quelques phrases significatives : «Avoir de la religion veut dire pour moi être homme, simplement être homme dans l’esprit de Jésus » (1907). Ce que redira Bonhœffer presque quarante ans plus tard ; « la paix de Dieu n’est pas le repos, mais une force qui nous fait avancer » (1918), thème que l’on retrouve dans la théologie du Process ; « le christianisme a besoin de la pensée » ( 1931 ), ce qui va contre l’idée que la foi (conçue comme relation mystique existentielle) impliquerait un sacrificium intellectus ; « restez humains … ne devenez pas des choses » (1932), cet appel lancé au moment où le nazisme et le stalinisme traitent l’être humain comme un objet n’a rien perdu de son actualité. Notons ce mot savoureux (dont l’authenticité n’est pas certaine) : « Celui qui croit être chrétien parce qu’il va à l’église fait erreur. On ne devient pas une auto en entrant dans un garage. » […]

 

Sur « Nous ne voulons pas mourir »

LOETSCHERjpg

La lecture de Michel Loetscher 

Extraits d’un article sur Nous ne voulons pas mourir paru dans L’Ami Hebdo le 1er septembre 2019

 

C’est le siècle de toutes les promesses et de tous les « progrès » – même sociaux… Tandis qu’Albert Einstein, Marie Curie, Henri Poincaré, Max Planck ou Paul Langevin réinventent la science, Lénine ranime la flamme de la « Révolution » à l’Est. Pendant que des amitiés savantes enjambent le Rhin vers la fondation d’une nouvelle physique et que «l’histoire défile en accéléré », l’écrivain-journaliste allemand René Schickele (1883-1940) a dans l’oreille le bruit et la fureur des détonations de son temps.

Il joue au mieux de sa « double culture » et de ses voyages entre trois frontières comme au sein de la classe ouvrière des deux rives pour comprendre le monde qui s’en vient – et tenter de le faire comprendre. Le 9 novembre 1918, les marins et les soldats se soulèvent à Berlin. Schickele, qui dirigeait à Zurich pendant la guerre la revue pacifiste Die Weissen Blätter, y voit une opportunité à saisir pour « vivre l’Idéal ». La « Révolution du 9 novembre » lui semble ouvrir la voie vers la possibilité du socialisme, « le seul ordre social humain ». […]

S’il entrevoit l’étincelle originelle à Berlin, il la voit vaciller à Strasbourg et Paris, où il rencontre, pendant une réunion du groupe pacifiste Clarté, Henri Barbusse (1873-1935), l’auteur du roman à succès Feu (Prix Goncourt 1916) qui va adhérer à l’Internationale de Lénine. Il écoute attentivement les contributions de l’attirante Magdeleine Marx (1889-1973), de Paul Vaillant-Couturier (1892-1937) et rencontre « le petit » George Duhamel (1884-1966), « entré en guerre comme médecin », dont le livre-témoignage, Civilisation, a eu les honneurs du Prix Goncourt : « Nous nous défendons contre le mensonge qui voudrait que la guerre soit finie ». […]

Au sommet du Vieil-Armand, le souvenir de Dostoïevski (1821-1881) s’impose : « Le monde de Dostoïevski ? Le tourment des hommes et l’impérieuse envie d’en échapper »… Et il y a le recours aux forêts – « cette mystique de la forêt, c’est entre Vosges et Forêt-Noire qu’il l’inscrit », constate Charles Fichter, le traducteur de cet essai en trois parties (Prix Nathan Katz du patrimoine 2019) couvrant un laps de temps de trois ans entre 1918 et 1921. Double transfusion vitale par la littérature et la sève sylvestre originelle pour le sujet pensant l’histoire, dans le sillage de Hegel, comme « la science du malheur des hommes ».

Dans cet entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées (l’ère Dawes-Locarno…), Schickele revendique la vocation médiatrice de l’Alsace dans le jeu des continuités et des ruptures alors que se joue la tragique polyphonie européenne. L’écrivain de langue allemande installé depuis 1922 à Badenweiler, en Forêt-Noire, membre de l’Académie de Berlin, fuit en 1932 sur la Côte d’Azur la montée du nazisme. Devenu « citoyen français und deutscher dichter », il s’éteint à Vence le 31 janvier 1940 alors que ses livres sont interdits en Allemagne dans un monde qui s’efface – et que les bruits de bottes annoncent la mort de masse. En vigie inquiète et responsable de ce qu’elle voyait entre ses deux rives, il ne lui était plus possible de s’en laisser conter davantage.

Sur Depuis toujours le chant

ROUX régis

La lecture de  Régis Roux

Extraits d’un article sur Depuis toujours le chant paru sur le site Recours au poème  le 1er septembre 2019

 

« Sans plus aucun poids de terre / Ni de chair qui me retienne / J’entre dans la gravité / De la mort que tu m’apprêtes » (p. 63). De quelle surface enfin vécue au-delà de soi s’agit-il ? Mais que la voix soit aussi très profonde et que rien ne mente : voilà ce que le chant souffle tout au long du recueil d’ailleurs composé sur des sections rythmiques équilibrées. […]

Dès le liminaire « Depuis toujours ton silence… » (en italiques, et, disons-le, conçu comme un murmure, une prière), il est question d’une parole, d’un poème et, sans jamais dévoiler quelque rive d’or, du vent de l’Esprit qui, pour le veilleur, entraîne le cours du monde vers un intérieur d’amour.

Ce dernier mot, s’il est répété régulièrement dans le recueil, ne s’accompagne pas forcément d’une promesse. L’écriture va devoir gagner son propre secret, son espace articulé au fond de l’être avec des images, des sons, des codes bien mystérieux, difficiles à déchiffrer de par leurs échos avant de suggérer que la silhouette de l’homme, même accompagnée de plus en plus par la « lumière », s’adresse à Dieu. « Ô Seigneur dépouille-moi / Du vieil homme qui s’entête / À manger en solitude / Le pain noir de l’amertume » (p. 102). […]

Depuis toujours le chant qu’aime-t-il si ce n’est le silence, l’énigmatique légèreté promise aux mots, au frisson encore plus fort qu’eux ? L’amour ? Le temps avec le présent montre un langage vivant, mais le futur, qu’offre-t-il déjà au veilleur ? On va du « je » au « tu » dans la foi. La répétition temporelle dans le liminaire ne revient pas quand se referme la dernière partie, « Mais jamais sur la colline / L’aube n’a été si belle. »

Le corps et la poésie auront pris le ciel comme les racines à témoin, et cette fête à la fois intime et universelle sera bien restée louange.

Ce recueil n’en finit pas de s’ouvrir sur le « feu secret » qui se consume, proche d’un cœur aux branches qui n’ont pas peur « du jour qui tombe ».

Sur L’Histoire de mon cœur

TANGUY

Extraits d’un article sur L’Histoire de mon cœur paru sur le site Bretagne actuelle le 10 avril 2019

[…] On a souvent comparé Jefferies à Thoreau. Chez l’auteur anglais comme chez l’auteur américain, il y a le même amour de la nature et le rejet foncier des modes de vie induits par la société industrielle naissante. Henry David Thoreau déambulait dans la campagne et les forêts du Massachusetts. Richard Jefferies apprécie les longues balades méditatives dans les collines de son comté natal, celui de Wiltshire, dans le sud-ouest de l’Angleterre.

Autour de lui, « les champs heureux », « les jeunes coucous », « les bois pentus », « les ormes gracieux », « les buissons d’aubépines et de noisetiers »… Il le dit : « Je respirais l’existence à pleins poumons » (…) « J’étais absolument seul avec le soleil et la terre ». Allongé dans l’herbe, il regarde les grands nuages qui viennent de la mer. « L’herbe soyeuse soupire lorsque le vent arrive, portant le papillon bleu plus rapidement que ses ailes ne le peuvent ». Et quand il se rend au bord de la mer, il s’empresse de plonger dans la grande bleue. « Je nageais, et qu’est-il de plus délicieux que la nage ? Elle concilie l’exercice et le raffinement ».

 Autant la nature le subjugue et l’envoûte, autant la civilisation moderne, notamment son côté grégaire, suscite ses critiques. […] Ce qu’il dénonce foncièrement : « Une morale fondée uniquement sur l’argent ». Cette détestation des normes de son époque l’amène à manifester une forme de haine, voire de violence contre ce monde « si violemment attaché à son étroit sillon égotique, si stupide et si content de soi sous l’immense poids de la misère ».

Mais au-delà de cette opposition entre une nature bienfaisante et une civilisation oppressante, il y a chez Jefferies une profonde quête spirituelle (en dehors de religions instituées) qui l’amène à formuler ce qu’il appelle « la quatrième idée ». Il s’explique : « Trois choses seulement ont été découvertes en matière de consciences intérieure ». Et il cite « l’existence de l’âme, l’immortalité, la divinité ». Son ambition est de pouvoir « avancer plus en avant et arracher un quatrième élément et, peut-être même, encore plus qu’un quatrième, à l’obscurité de la pensée » et «  en savoir plus sur la vie de  l’âme ».

Ce questionnement d’ordre métaphysique se double d’une approche des notions de vie éternelle et d’éternité. « C’est maintenant qu’est l’éternité », écrit-il. Il n’en finit pas de faire l’éloge du « merveilleux présent ». Pas éloigné en cela des expériences spirituelles d’Extrême-Orient. Jefferies avait lu Confucius, dont il retient notamment « la voie sans effort ». Le taoïsme ne lui est pas inconnu. Il avait dans sa bibliothèque le Bhagavad Gita.

Autant de marqueurs qui font étonnamment penser à la démarche d’un Herman Hesse au XXe siècle, y compris sur le thème de l’oisiveté chère à l’écrivain allemand. Richard Jefferies écrit pour sa part : « J’espère que les générations futures auront la possibilité d’être oisives ; j’espère que les neuf dixièmes de leur temps seront consacrés aux loisirs ; qu’elles pourront profiter des journées, de la terre, et de la beauté de ce beau monde ; qu’elles pourront se reposer près de la mer et y rêver ».

Sur Ce qui n’a pas de nom

WETZEL

Extraits d’un article sur Ce qui n’a pas de nom paru  sur le site Poezibao le 5 juin 2019

 

Le titre du recueil vient, annonce-t-il (p. 374), d’une « mauvaise pensée » de Valéry, qui dit, en effet, parfaitement le problème – même si la solution vient résolument d’ailleurs ! « La plupart ignore ce qui n’a pas de nom ; et la plupart croit à l’existence de tout ce qui a un nom » (1942)

En mille strophes de quatre vers (oui, mille, comme dix fois de suite à chaque fois cent), et assumant aussitôt le double paradoxe (un livre si rigoureusement construit pour disqualifier les formes, écrit en quatre mille vers pour déprécier les mots !), l’ouvrage célèbre la lumineuse et silencieuse présence de ce qui n’a pas de nom :

D’abord, un double constat : « Les mots / ne disent rien du miel // les formes / ne savent rien de l’abeille » (strophe 27) ; « Les mots / ont grandi en silos // l’engrenage des formes / nous a broyés » (strophe 299)

Ensuite, une méthode (obtenir des mots et des formes ce que notre détachement d’eux en fécondera) : « Mots vidés / du semblant d’être // redevenus / simples vibrations du souffle » ; « Formes vidées / du semblant d’être // redevenues / pures vibrations de l’espace » (strophes 66 et 67)

Enfin, une orientation : « Comme seul est à peindre / ce qui n’a pas de forme // à écrire /  ce qui n’a pas de nom » (strophe 891). Car ce qui n’a pas de nom n’est pas rien, puisqu’il a des effets (l’infini – dans la chatoyante apparition des couleurs, des vibrations et des valeurs – est hyperactif, et la beauté est sa preuve d’accès), puisqu’on peut en faire quelque chose (l’innommé, on peut l’affiner, on peut le chanter, on peut y consentir, on peut l’habiter), puisque ses analogues réels sont nos alliés, disponibles et rassemblables (le silence, la lumière, l’enfance …) […]

Gérard Pfister souligne l’ignare caprice de durer des êtres : la permanence – et le nom est justement le mot fait pour l’assumer ! – dit-il abruptement, c’est l’exil, c’est la guerre ! Et la fatigue (l’effort tirant sa révérence) à l’inverse est la paix, l’onction de présence suffisante !) : « Nous sommes /  du pays de notre enfance / une vie qui ne serait que durer / serait un perpétuel exil » ; » Une vie /  qui ne serait que durer // serait interminable guerre /  contre le temps contre le monde » (strophes 644-645) […]

Que chacun, pour le saisir, s’exerce par exemple ainsi : l’omniprésence énigmatique de l’apparaître est à son sommet quand l’homme se sait lui-même apparition d’il ne sait quoi (457) ; quand il en devine l’indestructibilité par l’indépassabilité de ses ingrédients (le hasard que personne n’arrête, la lumière qu’aucun n’annule, le temps que nul ne déracine … 459) ; qu’il comprend qu’aucun arrière-pays n’a moyen de survenir, ni titre à subsister, là où le tout est pur « suspens », « monde flottant », « danse d’une flamme » et « aubes d’ici » (782-787) – nous n’entendions jamais entre les parois que l’écho de notre refus d’avancer en elles ! […]

Mais cela veut dire aussi que nous sommes (seuls, et pleinement) responsables de la qualité d’attention de la vie à sa source informulée. L’exigence (d’une sorte de résonance méritoire, de réponse empathique à la chance d’être apparu en ce monde) est sans appel : « Nous l’aurons eue sous les yeux / l’irrécusable gloire // saurons-nous d’autres jours / en garder le souvenir » ; « La saveur de ce présent / l’aurons-nous assez goûtée // pour être digne /  à jamais d’y demeurer » (strophes 976-977)

C’est un auteur, on le sait, étonnant (dadaïste eckhartien, polyglotte de l’ineffable, à la fois très ami et très peu admirateur du genre humain, qui ferait comme relire les Présocratiques et Épicure par Pyrrhon, ou revisionner Titien, Corot et Monet par Bill Viola), mais cet ouvrage, compact et pourtant d’une seule venue, étonne plus encore : livre magistral et généreux (parce qu’il partage à mesure la maîtrise qu’il conquiert), ambitieux et sobre (comme quelqu’un qui, savourant tout, ne s’enivre que du présent), grandiose et humble (car sa célébration même de l’apparence se revendique pleinement d’elle !) : une « somme », oui, vraiment, mais d’un esprit qui ne compte justement plus ses jours, mais ceux, oublieux d’eux-mêmes, de la familière Immensité (pas de naissance sans don, pas de don sans disparition).

 

Sur Jours

BOULAD1

La lecture d’Antoine Boulad

Extraits d’un article sur Jours paru dans L’Orient littéraire le 6 septembre 2019

 

« Il y a toute ma vie dans ce volume », me dit-il d’entrée de jeu. Et je devine que si la pudeur ne l’en avait pas empêché, Marwan Hoss l’aurait tenu dans les bras, comme un enfant, son livre épais qui porte le titre de Jours et en sous-titre Textes 1969-2019 avec quatre lettres inédites de René Char. En publiant ce magnifique ouvrage, Gérard Pfister, les éditions Artfuyen, ont voulu créer l’événement de la rentrée poétique de Paris.

En pénétrant dans l’appartement de Marwan Hoss, la première chose qui frappe c’est un étrange contraste. Autant sa poésie se tient à l’essentiel, avec un extrême dépouillement, autant ce lieu magique accumule des objets de toutes sortes. Autant sa page est blanche, aérée, dont « la singularité, tel que le note Jocelyne François dans son journal, est le vide autour des mots, toujours simples, mais lourds de sens, avides de silence », autant l’espace où il vit et que certains pourraient qualifier d’étouffant est peuplé. Un capharnaüm de pièces rares d’art, une multitude de statuettes venues des quatre coins du monde, une collection de théières ou de mille autres choses, beaucoup de plantes, de nombreuses photos de famille mais aussi celles des grands, Picasso, François Mitterrand ou Jacques Chirac… Tout est argument pour meubler la solitude.

En découvrant l’homme après le lieu, on est frappé par un autre paradoxe. Autant le marchand de tableaux qui a 35 ans de métier dans le cœur a connu les succès les plus hauts, autant il parle des blessures de son mal-être. Autant la Galerie Marwan Hoss a vécu des années de gloire, reconnue dans le monde entier et par les plus prestigieuses fondations internationales telle celle d’Ernst Beyler, autant il ignore « Comment faire / après toutes ces années / de détresse et de folie / Poursuivre, me dit-elle ».

À la lecture de certains poèmes aux accents ultimes, tels que « J’ai décidé/ de donner à la lave / mon corps / et aux étoiles mon sang / et j’ai demandé au soleil de brûler / tous mes mots », je soupçonne l’auteur de Jours d’avoir été tenté de mettre fin à ses jours. « Non, ce livre est trop beau pour que cela soit la fin », me confie-t-il.

Mais commençons par le commencement. Marwan Hoss est né à Beyrouth en 1948 d’un père libanais et d’une mère italienne. Ses études, il les fait au Collège Protestant, au Lycée français et à l’International College. Il est naturalisé français en 1980. Voici ce qu’indique la notice biographique, on ne peut plus succincte.

En débarquant à Paris en 1968, ayant lu Schéhadé, Rimbaud, St-John Perse et Char, bien sûr, mais aussi Jean Genet, André Gide, Supervielle, Octavio Paz et Aragon, il va très vite forger ses armes. Marwan Hoss publie Le Tireur isolé chez Guy Levis Mano, éditeur des plus grands poètes dont Georges Schéhadé. Bientôt il exposera les plus grands artistes, Hartung, Zao Won-ki et Ben Nicholson pour ne citer que quelques-uns. Il écrira la monographie de l’œuvre de Pierre Soulages. Il sera président de la FIAC. Il dirigera une revue intitulée L’Autre…

En dépit de l’édition bilingue parue en 2008 au Dar an-Nahar, grâce à la traduction d’Antoine Jockey et sous le titre Œuvre poétique 1971-2004, ceux et celles qui, au Liban, ont lu Hoss, ne constituent qu’un cercle restreint d’initiés. Le sacré méconnu est pourtant un immense poète – auteur de poèmes « parmi les plus beaux de la langue française », selon Pierre Encrevé, en charge de la culture dans le gouvernement de Rocard, en tout cas, l’un des plus noirs et des plus lumineux de notre temps, comme le sont les toiles magistrales de son ami Pierre Soulages. « Nous construisons un monde / où la lumière sera noire le jour ».

Rarement poète aura autant aiguisé ses mots. D’ailleurs, sa lame brille dans la « Lumière du soir ». Rarement poète aura su sa vie durant se tenir à l’essentiel. À la vérité des quelques rares mots « qui ralentissent sa douleur ». « Je construirai un abri / avec l’odeur de ton corps / dans une solitude / de larmes et de fer ».

Avant de prendre congé, le poète qui « dort parmi les rêves, avec le feu et la peur » me raconte, debout dans la page sans marge de son appartement, dans ce désert encombré, dans cette solitude dont il tire désormais de la force, le terrible accident de voiture duquel il échappera, indemne en apparence, et ce grâce à sa mère, protégé de la mort par elle, selon les dires du chauffeur marocain de l’autobus que sa voiture avait dangereusement cogné.

Marwan Hoss, qui n’a reçu aucune distinction littéraire, qui ne figure non plus dans quasiment aucune anthologie, qui n’a été l’invité d’honneur d’aucun festival ni Salon et dont l’œuvre n’a fait l’objet d’aucune docte étude universitaire, se prépare, avec Jours, à entrer dans l’éternité de la poésie.

Comment expliquez-vous que vos réussites ont été fulgurantes dans la capitale française ?

J’ai eu beaucoup de chance, peu de temps après mon arrivée à Paris, de rencontrer deux maîtres qui m’ont appris comment naviguer dans le monde artistique et littéraire, quoi dire et quoi ne pas faire, deux chênes, Pierre Soulages et René Char, sans l’amitié de qui je n’aurais pas été ce que je suis devenu. Mais malgré mes réussites, rien ne me comblait. Le froufrou des vernissages était un calvaire. Je voguais entre deux rives, entre l’ici et le là-bas, celle du devoir et celle de la poésie. Toute ma vie aura été un exercice d’équilibriste, parfois sur un fil de soie, parfois de fer.

Dans quelles circonstances la Galerie Marwan Hoss a-t-elle fermé ses portes, elle dont le premier événement avait été d’exposer Joan Miro ?

J’ai fermé la galerie il y a 12 ans mais bien avant déjà j’avais alerté les présidents des grandes fondations du monde, les pressant de faire front au sein de l’ICAFA, afin de résister au vent qui allait bouleverser le marché de l’art, emporté par un délire financier. Des acheteurs qui utilisaient l’art comme leur carte de visite lors de ventes aux enchères. Les cotes des artistes atteignaient des sommets vertigineux que nous n’arrivions plus à suivre jetant la suspicion auprès de nos partenaires, collectionneurs…

Les recueils que vous avez publiés ont été souvent distants de nombreuses années. Dix ans entre Le Tireur isolé et Le Retour de la neige. Six ans entre Ruptures et Déchirures. Pourquoi ?

Dans ce que j’entreprends, je me donne à fond. D’une certaine façon, je ne peux pas courir deux lièvres à la fois. Mon travail de galeriste a souvent pris le pas sur la poésie. Je sentais parfois que j’abandonnais la poésie en faveur de l’art. Maintenant, j’écris bien davantage.

Comment écrivez-vous ? S’agit-il d’un jaillissement par lequel le poème vous est révélé dans sa forme définitive ou d’un travail laborieux d’élagage ?

Au début, c’est un mot. Une locomotive qui entraîne avec elle d’autres wagons. Ce mot m’habite avec passion. Avec obsession. Parfois, pendant des jours ou des semaines. J’écris mais ensuite je n’en garde que la quintessence. Deux ou trois phrases. D’autres fois, un vers me tombe dessus et je le retranscris tel que. Par exemple ceci, aussi absurde que définitif?: «?Comment faire/ pour échapper à la mort/ mourir avant.?» Quoi dire d’autre?? C’est clos. Plus rien. Pour moi le poème, je le dis à haute voix, à mi-voix ou sans voix.

Vous aurez finalement construit une œuvre entière autour de deux mots. La mort et le corps. Ils habitent plus d’une centaine de fois vos poèmes brefs. La mort est «omniprésente dans la grande poésie» selon Emily Dickinson. Comme pour Soulages la présence exclusive du noir.

Certains y ont vu la douleur qui m’a frappé à l’âge de quinze ans lorsque j’ai perdu ma mère…

« Je me souviens encore / qu’avec l’eau claire du jardin / j’ai arrosé ton corps / et posé sur ton visage quinze roses blanches ».

Sur « Le Grand Veneur des âmes »

La lecture de Monique Pétillon

Extraits d’un article sur Le Grand Veneur des âmes paru dans Le Monde du 24 mai 2019

Poète fervent épris d’absolu, Max de Carvalho né à Rio de Janeiro en 1961 est un des grands traducteurs de la poésie brésilienne et portugaise […].

Après l’élégiaque Les Degrés de l’incompréhension (Arfuyen, 2014), qui évoquait le « dépatriement », la violence de son nouveau recueil surprend et frappe, d’emblée.

C’est au « Grand Veneur des âmes » que le poète, « tel un cerf altéré », attribue sa blessure. La prosodie abrupte, les mots fracturés, l’allusion aux derniers poèmes de Hölderlin(1770-1843), signés Scardanelli… tout exprime une douleur sauvage. […]

Mais à la révolte et à l’effroi succède une bouleversante douceur : elle se déploie dans le souvenir à demi rêvé, cette « seconde vie », selon Nerval, dont un poème avait inspiré à Carvalho le titre de sa belle revue, La Treizième. « Un jour comme la saxifrage / perce le rocher, tu fleuriras / l’hiver et je reconnaîtrai ta / joie , la radieuse tristesse de / ton dernier sourire ».

Sur « Ainsi parlait Victor Hugo »

La lecture de Nelly Carnet

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Victor Hugo paru dans la revue Temporel, avril 2019

L’œuvre prolifique de Victor Hugo peut rebuter plus d’un lecteur. L’éditeur Arfuyen propose alors un choix divers afin que le lecteur puisse ensuite procéder à des priorités. […]

Hugo : un passionné ! C’est peu dire. Au travers les trois cent quarante citations, l’on croise à la fois l’être bon comme celui qui s’insurge, crie, vitupère : « Le mensonge, la haine, la diatribe, l’envie, la sottise, l’injure, la calomnie éclaboussent, Attendez demain. Cela se brosse. » Engagé, Hugo l’est sous toutes ses formes bien qu’il ne fut en politique qu’homme de passage confronté à l’hypocrisie et au mensonge.

Pour écrire autant que cet écrivain, sans doute fallait-il être « un homme qui pense à autre chose ». Il est celui qui détient les forces nécessaires afin de faire face à toutes les difficultés de l’existence et se charger de donner des forces à celui qui faiblit. « (…) le poète sur la terre / Console, exilé volontaire, / Les tristes humains dans leurs fers ; / Parmi les peuples en délire, / Il s’élance, armé de sa lyre, / Comme Orphée au sein des enfers ! » Hugo est « une force qui va », capable de soutenir quiconque s’égare.

En France, la poésie n’a jamais vraiment connu bonne fortune. Hugo dit déjà au dix-neuvième siècle que « le vent n’est pas à la poésie ». Pour autant, « ce n’est pas un motif pour que la poésie ne prenne pas son vol. » Exister contre, la poésie française n’a guère connu que cette position. Pour que la poésie s’écrive, le conseil est « enivrez-vous de tout ! » et « mêlez toute votre vie à la création ! »

Hugo aime le tranchant et l’excès intelligent, l’excès raisonné. « La poésie, pas plus que l’amour, ne connaît le trop. » Nous pouvons retenir quelques autres frappes : « Un grand artiste, c’est un grand homme dans un grand enfant », « L’admiration est la forme que l’amour prend dans l’esprit », « Les méchants envient et haïssent, c’est leur manière d’admirer. »

Hugo est ancré dans la vie sans cesse en mouvements. Il se sait être travaillé par les ombres. C’est ce côté obscur qui le fait écrire la vie dont on entend l’énergie voire le cri plus particulièrement dans certains de ses textes poétiques parce que « la vie / Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie / Et que le mort caché dit au vivant debout / Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout, / Avance doucement sa bouche vers nos lèvres. » « Vous qui souffrez parce que vous aimez, aimez plus encore. Mourir d’amour, c’est en vivre. » L’amour est lumière pour celui qui dit de lui : « Un de mes yeux est foi ; mais l’autre est désespoir. » […]

Sur Et même le versant nord

TEMPOREL

La lecture de Nelly Carnet

Extraits d’un article sur Et même le versant nord de Pierre Dhainaut publié dans la revue Temporel

Il peut arriver que l’on commence la lecture d’un livre par la fin. C’est le conseil que l’on donnera au lecteur du recueil de Pierre Dhainaut, une prose de quelques pages qui s’intitule avec humour « prélèvement à la source ». […]

Elles situent le texte poétique dans l’éveil et la vivacité. La figure même de l’enfant, double identité du poète, revient tout au long du recueil.

Dhainaut préfère au terme création celui de « parturition » : mise au monde pour un «matin » dans la joie de l’écriture qui favorise « l’attention » et « l’écoute ». Le texte idéalement offert serait celui sans auteur et sans titre.

Qu’importe en effet le nom puisque la qualité ne se détermine pas au coût de l’objet art ou à la renommée gagnée parfois plus au moins honnêtement, mais est au contraire fonction de la seule possibilité que cet objet tienne tout seul debout grâce à sa puissance d’expression juste et la forme originale qu’on lui a donné. […]

Le recueil suggère souvent une philosophie de l’être et de sa manière d’être présent au monde et s’avère moins travail poétique à proprement parler avec animation des images et des sons. Le sens semble en effet prévaloir.

Face au « chaos » et à l’asphyxie provoquée par l’« au-dehors », l’attention et l’écriture favorisent la juste respiration. L’orientation philosophique vient aussi s’exprimer dans quelque histoire racontée dans le texte intitulé « À tout âge le paradis ».

L’écriture semble plus souvent venir de la nuit que de la lumière, en tous les cas à ses débuts. La lumière n’émerge que lorsque l’obscurité a été creusée. Pour le coutumier de la mer et de ses marées, la phrase est une ligne d’horizon, un « rivage à marée montante » qui se confond avec le silence de la révélation, celui qui favorise l’expression de l’être-là des humains et des choses accompagnés du « sens de la merveille ».

La poésie est un idéal de la langue. Son point d’incandescence est sans cesse recherché par celui qui écrit.

Sur Les Révélations de l’Amour divin

SCOURMONT

La lecture de Léonard Appel

Extraits d’un article sur Les Révélations de l’Amour divin paru dans la revue Collectanea Cisterciensia (2017-2)

On ne sait pas grand-chose de Julienne de Norwich, même son nom semble emprunté à l’église Saint-Julien, à Norwich (East Anglia), près de laquelle elle était recluse. Le XIVe siècle est celui de la peste noire, de vies brèves, de guerres et de schismes. Parmi tant de malheurs et de chaos, cette âme se cloîtra en « anachorète » et s’orienta résolument vers ses visions intérieures.

Cachée, recluse, solitaire, sa théologie mystique – sa vision de Dieu en qui elle admire « courtoisie » et douceur – traverse les siècles catholiques et anglicans. Elle offre une voie médiane qui a influencé le tempérament anglais, fait de feu et de retenue.

Théologienne, elle voit tout à partir de Dieu et a la vocation de partager avec tous ce que Dieu lui montre dans ses visions. Sa théologie est entièrement basée sur l’expérience de visions « obtenues » en se mettant en situation d’extrême faiblesse, en désirant la maladie et en s’anéantissant le plus possible. […]

Dans ces visions, Dieu se montre aimable et courtois, rassurant : « All shall be well », tout concourt au bien, tout a un sens, tout converge. Julienne de Norwich, plus que d’autres, insiste sur la présence paisible et maternelle de Dieu, bien différent de Celui qui se venge et punit.

« Il dit très doucement : “Sache-le bien, ce ne sont pas des hallucinations que tu as eues aujourd’hui. Reçois cette vision, crois-la, garde-la, tiens-toi à cela et tu ne seras pas vaincue […] Ces paroles “Tu ne seras pas vaincue” furent dites avec force et puissance, comme assurance et réconfort contre toutes les tribulations  qui pourraient survenir. Il n’a pas dit : “Tu ne seras pas tourmentée”, “Tu ne seras pas angoissée”, “Tu ne seras pas affligée”, mais Il a dit : “Tu ne seras pas vaincue” » (p. 89-90).

Mère Julienne dénonce les craintes malsaines – d’effroi, de culpabilité, de doute – et ne reconnaît que la crainte pleine de douceur et de délicatesse qui vénère et aime. […]

À la fin du «texte court » des Révélations de l’Amour divin (qu’elle a commenté plus tard dans un «texte long »), la mystique tire cette conclusion magnifique : « Dieu veut toujours que nous soyons assurés dans l’amour, paisibles et tranquilles, comme Il l’est envers nous » (p. 100).

Actuel malgré les siècles passés et l’écart de sensibilités, voici, en une centaine de pages, un trésor de simplicité et de détente spirituelle, de repos et de confiance.

Belle présentation dans la collection Les Carnets spirituels, un joyau d’édition interculturelle chez Arfuyen.