Sur « Sur les rives de Tibériade »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits d’un article paru dans Diérèse en septembre 2022

Qui connaît vraiment Rachel Blaustein – dont le nom d’auteur fut simplement Rachel – née en 1890 en Russie et décédée en Israël en 1931 ? Il faut donc saluer ici la volonté des éditions Arfuyen de faire sortir d’une forme d’anonymat cette poétesse au lexique « essentiellement biblique », comme l’affirme son traducteur Bernard Grasset, et profondément marquée par le tragique de la condition humaine. […]

Sa vie fut courte. Elle fut aussi chaotique. Fascinée par la Terre sainte où elle se rend en voyage à 19 ans, Rachel y apprend l’hébreu, s’initie au travail agricole puis gagne la France en 1913 pour y entreprendre – à Toulouse – des études universitaires d’agronomie. Elle est contrainte, en raison de la guerre, de regagner la Russie en 1916 où elle se met au service d’enfants pauvres de réfugiés. Mais elle contracte la tuberculose et, avec la maladie, naît l’écriture. En 1919, elle rejoint un kibboutz israélien et écrit ses premiers poèmes. Contrainte de quitter son travail à cause de sa maladie, elle rejoint Tel-Aviv en 1925 où elle décède six ans plus tard. […]

Le livre intitulé Sur les rives de Tibériade rassemble des poèmes épars de Rachel, un choix de lettres ainsi que des articles rédigés entre 1926 et 1930 et publiés dans différents journaux ou revues littéraires. Dans ces articles, Rachel parle beaucoup de poésie et de littérature. Elle dit, par exemple, son admiration pour les œuvres de Francis Jammes ou son attachement à l’œuvre de François d’Assise (dont la custodie franciscaine de Terre sainte, estime-t-elle, a trahi l’esprit du moine italien). […]

C’est cette simplicité que l’on avait déjà trouvé dans les précédentes oeuvres de Rachel éditées par Arfuyen (Regain en 2006, De loin suivi de Nébo en 2013) et que l’on retrouve ici dans 30 poèmes épars écrits entre 1920 et 1930. Ainsi de ce poème dédié à Anne Meizel : « Toi, sous l’arbre, tu te tiens/Et moi sur une branche, comme un oiseau ;/À la cime argentée d’un olivier/Nous taillons les branches noircies ».

Bernard Grasset ne manque donc pas de souligner chez elle sa «fascination pour la nature », son écriture « familière du silence » et placée sous le signe de la « sobriété » ou de « l’expérience de la souffrance » (ainsi de ce poème écrit à l’hôpital). Une invitation à lire Rachel, considérée aujourd’hui comme une fondatrice de la littérature hébraïque moderne.

Sur « L’Île du Vésuve »

La lecture d’Alain Roussel

Extaits d’un article paru dans Europe, avril 2023

Qui connaît, en France, l’écrivaine italienne Clotilde Marghieri ? Il aura fallu attendre la publication cette année, par les éditions Arfuyen, de l’Île du Vésuve dont le titre italien est Vita in villa, pour permettre aux lecteurs français de découvrir enfin son œuvre par ce premier livre qu’elle a publié très tardivement, alors qu’elle avait plus de soixante ans.

Dans sa préface, Gérard Pfister nous présente les éléments biographiques nécessaires pour situer cet ouvrage. D’origine napolitaine, Clotilde Marghieri a passé une partie de sa jeunesse dans un pensionnat de « jeunes filles de bonne famille », près de Florence, s’est mariée à un avocat, a eu deux enfants, bref a mené une vie plutôt conventionnelle de grande bourgeoise, tout en entretenant une volumineuse correspondance avec le spécialiste d’art, Bernard Berenson, et en lisant énormément, surtout des auteurs français, avec une affection particulière pour Colette et Madame de Sévigné. En 1933, elle décide de quitter Naples et, bien que toujours mariée, s’installe dans la villa de son père au pied du Vésuve, en milieu campagnard, rompant ainsi avec les convenances de la bonne société napolitaine et de sa propre famille. Revenue à Rome en 1933, elle retournera régulièrement à la villa du Vésuve, du moins jusqu’en 1963.

L’Île du Vésuve a donc été écrit durant ces séjours, au contact d’un monde rural mais aussi d’une aristocratie locale, avec ses mœurs et ses coutumes. Si, d’une certaine manière, ce livre est un témoignage sur la façon de vivre dans la campagne italienne reculée au siècle dernier, il nous offre d’abord, et surtout, un grand plaisir de lecture. Cela tient à une écriture très accueillante qui vous considère comme un confident à qui l’on écrit, et à une apparente légèreté où l’humour domine.

Dès les premiers mots, Clotilde Marghieri nous invite à venir la rejoindre, dans cette villa qui est proche de celle où vécut quelque temps Leopardi, et à partager avec elle, le temps d’un livre, « la merveilleuse et simple vie des champs ». Celle-ci ne va pas sans savoureuses descriptions des usages et des comportements locaux. Ainsi, si l’employée de maison doit ouvrir un tiroir, elle demande si elle doit « tourner à Naples ou à Castellammare ». En effet, le sens ou l’orientation sont déterminés par des noms de lieux et non selon les points cardinaux, avec toute l’imprécision que cela suppose.. […]

On pourrait multiplier les anecdotes. Le regard que porte l’écrivaine sur le monde où elle vit ou les visiteurs, qu’ils soient de simples paysans, des citadins, des intellectuels ou des aristocrates issus de la noblesse, est d’une grande finesse psychologique, ironique mais avec bienveillance, presque étonné de toutes ces contraintes et manies dont les hommes ont besoin pour exister. De toute évidence, Clotilde Marghieri aime les gens pour ce qu’ils sont, sans avoir l’ambition de les changer, hormis quelques regrets parfois.

Certains passages sont particulièrement attendrissants, celui consacré à sa mère ou même à des objets qu’elle humanise, tel le petit train de la « Circumvésuvienne » qui est « la ligne de chemin de fer la plus modeste de toute la Péninsule ». Il y a une adorable légèreté chez cette écrivaine. C’est une qualité : la légèreté n’est-elle pas la profondeur quand elle vient à la surface ? Et comme elle l’écrit, « le moyen de vivre le plus complètement est aujourd’hui d’écrire, car c’est encore le moyen le plus direct et le plus profond d’entrer en contact avec les autres ».

Sur « Ainsi parlait Épicure »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article paru sur le site Poezibao le 22 septembre 2022

Épicure (au contraire de son disciple Lucrèce) n’est pas du tout poète, et il n’estime pas vraiment les poètes : ce sont pour lui surtout des inventeurs d’histoires, alors que sa consigne de vie est de nous en raconter le moins possible ; ce sont aussi des esprits qui abusent volontiers de l’invisible et de l’inaccessible (or, dit-il rudement, « ce qui est au-dessus de nous n’est rien pour nous« , fr.118) ; ce sont enfin des hommes de nostalgie et d’utopie, sans rapport simple ni sain au présent d’existence (alors que « celui qui a le moins besoin du lendemain va à sa rencontre avec le plus de plaisir » (fr. 193). […]

Mais ce serait oublier, en Épicure, le penseur de la Nature (et d’une nature perpétuellement inventive, elle-même poète de la réalité), de la frugalité (c’est à dire d’une sobriété féconde, et d’une sorte de débrouillarde simplicité), et de la lucidité véritable (qui voit le monde comme le monde même est, c’est à dire un dynamisme indifférent à lui-même, et ignorant superbement les autres mondes, dont il ne se ferait que ridiculement rival, et odieusement juge).

Là, l’amateur de poésie peut lire et apprendre, d’autant que ces trois thèmes constamment se mêlent et se nourrissent : Épicure prescrit ainsi lucidité à l’égard de la Nature même (par un rejet complet de toute Providence en elle, qui n’y aurait ni sens ni fonction), frugalité dans la lucidité (car trop de culture l’aveugle, trop de rigueur la paralyse, trop d’autonomie la désoriente), enfin dissociation de naturalité et authenticité (des désirs, pourtant naturels, peuvent n’être pas nécessaires, comme l’appétit esthétique ou l’emportement érotique : la spontanéité change avec l’apprentissage, et il faut savoir modérer notre nature, que l’expérience assimilée enrichit, mais complique).

Et puis relire, redécouvrir les arguments épicuriens connus contre la crainte de la mort, ou contre celle des dieux, est émouvant, et instructif : nous ne craignons la mort que parce que nous y projetons la vie que nous refusons de perdre, croyant à tort celle-ci possiblement (et souhaitablement) infinie ; en réalité, nous n’avons pas plus à redouter d’être morts qu’une dalle ne doit craindre d’être funéraire (cet usage ne la concerne pas, puisqu’elle n’est rien pour elle-même, de même que morts, nous ne nous serons plus personne !). […]

Délicieuse aussi est, en effet – comme on verra, ici, dans la conduite philosophique générale (fr. 1-86), dans la recherche des critères de vérité (fr. 87-94), dans l’étude physicienne et psycho-physiologique (fr. 95-140), dans la méditation éthique enfin (fr. 141-242), et l’épicurisme est donc ici au complet – cette toujours souple démarche de savoir entre scepticisme et dogmatisme : un sceptique, prétendant savoir que rien n’est connaissable, se contredisant lui-même; et un dogmatique, croyant tout comprendre, ne comprenant pas qu’il ne fait que le croire, qui se disqualifie lui-même.

Chez Épicure, comme le montre cet à la fois très élaboré et très clair petit livre, la vie humaine a plaisir à comprendre ce qui lui est réellement utile, et il lui est tout particulièrement utile de comprendre le plaisir qu’elle peut prendre à elle-même dans le monde tel qu’il est  : le présent réel qu’il ne cesse de devenir. À cela dès lors la poésie peut sans vanité prendre part !

On saisira, dans la précise introduction de Gérard Pfister, l’origine et la tonalité générale (« Le difficile cheminement d’une pensée du bonheur et de la liberté« ) de ces fragments par lui traduits, inédits en recueil français. Épicure trouve ici, après Marcel Conche, Jacques Brunschwig, Geneviève Rodis-Lewis, Jean Salem et André Comte-Sponville, un lecteur et passeur remarquable. 

Sur « Mon petit Antoine »

La lecture de Jean-Marie Corbusier

Extraits d’un article paru dans Le Journal des poètes, 4/2022

Lettres d’une politesse exquise, où le lecteur sent que les mots ne sont pas choisis mais arrivent naturellement de la plume au papier. C’est tout Marcel Proust que l’on retrouve dans ces lettres, avec de petites différences quant à ses romans. Le même balancement de phrases, les mêmes mots à peine appuyés sur la page, la même délicatesse à raconter le vécu, le même retrait face à l’événement, le même pouvoir d’évocation où évidence et mystère se partagent le récit.

Ici, Marcel Proust semble plus naturel, plus directement humain, son écriture est moins composée, plus proche d’une vie terrestre. La palpitation de la phrase s’est apaisée. Même le temps de ces lettres n’est pas celui de l’œuvre. Ce n’est plus la quatrième dimension, le temps n’est plus senti comme extérieur à la vie, celui qui est regardé, éprouvé de face comme une chose placée devant soi. Le temps n’est plus recherché, il est effacé, dissous, partie intégrante de l’individu. Il y a une recherche de la qualité de vie à travers la qualité du dire, malgré son état de santé déficient dont il ne cache pas la réalité. Il tente d’éveiller chez son correspondant, le plus grand rapprochement possible, rappelant des souvenirs communs, ménageant toute susceptibilité, mettant en évidence des qualités tout en maintenant une distance qui exclut toute familiarité. C’est la mesure qui prime. […]

Dans ces lettres à Bibesco, il y a une véritable complicité qui se ressent non seulement par le tutoiement mais par une allure générale différente des lettres adressées aux autres. Moins de préciosité, le langage n’y est plus cette mise à distance, cet écart que l’extrême politesse maintient. Ce rapprochement permet non seulement la familiarité, mais une confidence plus appuyée, plus directe. À certains moments, on ressent un rapprochement qui est plus qu’une amitié. Proust affirme son identité, sa différence face à cet ami contre lequel parfois il s’oppose. Ici, il est lui-même et non cet autre dont les romans parfois témoignent. […]

C’est l’appel d’une présence qui réconforte. Des pardonne-moi, des je m’excuse, parsèment ces lettres, expressions qui ne sont pas de politesse mais d’amitié, qui manifestent une volonté de plaire et de ne pas perdre une précieuse correspondance entre deux personnes. À travers toutes ces lettres, nous découvrons le monde de Proust, son mal- être, ses désirs, son emploi du temps mais aussi toute une part de sa vie matérielle et intellectuelle, ses souffrances, sa vie littéraire aussi. Tout au long de ces pages, c’est le rappel d’une affection, d’une complicité, d’un échange qui ne se démentiront pas. Peut-être, dans ces lettres, y a-t-il un réel désir de vivre que l’œuvre occulte. En fin de volume, le lecteur trouve deux notes biographies au sujet de Bibesco et de Proust.

Sur « Ce qui n’a pas de nom » et « Hautes-Huttes»

La lecture de Grégoire Laurent-Huyghues-Beaufond

Extraits d’un article paru dans la Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, oct.-déc. 2022

Placé sous le signe de Lucrèce (De la nature, I, 1), le premier volume affiche son souhait de renouer avec la belle tradition de la poésie didactique et semble y réussir. Un tu énigmatique et anonyme à l’orée du poème, voilà à qui le poème s’adresse et qui il cherche, ce qu’indique la note liminaire : « toujours le mot veut définir, engendrant les ombres et les monstres, quand la vie seule est ce qu’il faudrait dire » (p. 9), voire « célébrer», sans aucune grandiloquence.

Ce que l’on cherche à dire, c’est « le chatoiement, ce qui toujours semble ici et qui n’a pas de nom », d’où l’avertissement donné dans le premier quatrain, variation sur une formule de Paul Valéry : « Ce qui est sans nom / n’essaie pas de le nommer // ce qui est sans forme / n’essaie pas de le voir » (p. 13). Il y a sans doute en arrière-fond un topos de la poésie contemporaine (voir, encore une fois, Y. Bonnefoy), empruntant à la théologie et la mystique une conception déficitaire du langage, tout en la radicalisant puisque c’est le réel dans son ensemble qui échappe à toute nomination, et non la transcendance de Dieu ou son expérience ineffable. De ce fait, le poème qui se voudrait imitation ou simple description manquerait son propos, engendrant une forme sans vie.

L’unité signifiante du poème ne sera donc pas le mot isolé, mais sa mise en rythme et en échos dans le « flux » de la phrase. Ici, la poétique choisie est au plus près de la théorie du langage professée : le poète pratique bien la langue qu’il défend. G. P. ne propose pas une poésie visuelle – même si, nous le verrons, il emploie des images – mais musicale et rythmique. C’est d’abord la cadence qui soutient la quête et informe les livres. On a ici une poésie d’un souffle rigoureux, mieux : une « danse » admirablement libre dans (et de) ses figures, d’autant plus libre qu’elle est minutieusement réglée dans sa charpente et sa structure. De fait, on a pour les deux volumes, rigoureusement : dix fois cent quatrains composés de deux distiques en vers libres et courts, séparés par un blanc.

Rien ici d’une typographie plastique, mais une indication pour la lecture qu’il faut faire à voix haute. Pause et reprise de souffle, souvent une coupe de l’unité syntaxique qui suspend le sens, laisse vibrer la promesse d’un saut pur, à moins que l’enjambement n’enfièvre la lecture. De fait, le rythme s’emballe parfois, se répète en d’infimes variations de vers ou de syntagmes comme autant d’unités sonores et lexicales, et tient sa magnifique distance. Chaque quatrain pourrait se lire à part, aussi bien que chacune des deux fois dix centuries forme unité, ou bien d’une traite chacun des volumes. Leur longueur est portée par une unique pulsation, une ligne de fond soutient l’ensemble et emporte le lecteur dans son cours : le vœu liminaire d’un poème « qui serait cette parole plus fluide que l’eau» semble exaucé. […]

Ce qui fait matière à poème, c’est l’émotion, le choc qui révèle l’innommé, produit un mouvement dans le cœur, suscite un désir de langage. Mais l’on se tromperait à penser qu’une telle poésie du oui ne peut être qu’un catalogue d’épiphanies fugaces, un album de souvenirs et choses vues. Les circonstances du poème ne sont pas évidentes, et leur contexte importe assez peu, qu’il s’agisse de la musique d’Henry Purcell ou du son des clarines près du hameau vosgien des Hautes Huttes où le poète réside une partie de l’année (Hautes Huttes, op. cit. : Henry Purcell, n° 301-308, 314-316, 801-804 ; clarines dans les Vosges : n° 101-118).

Surtout, si c’est une poésie très érudite, elle n’affiche pas la vaste culture de l’auteur. Significatif est l’index nominum en fin de chacun des deux volumes. Il présente les sources d’inspiration ou les références que l’écriture du poème a convoquées, ou plutôt les « échos », non dans l’ordre des poèmes, mais dans l’ordre alphabétique, avec les numéros des quatrains correspondants. Pour le dire autrement, seul le lecteur qui a cru saisir une allusion pourra la confirmer. Il ne s’agit pas pour autant de réserver de telles reconnaissances à quelques happy few. Plutôt, le poète signale ses dettes et permet à son lecteur de vérifier la conjonction de sa propre expérience avec celle du poète. Quoi qu’il en soit, le fait de les placer dans cet ordre et en fin de volume, montre assez bien qu’aucune de ces références n’est nécessaire à la beauté du poème, à la joie de la lecture. […]

Avec les circonstances et les références culturelles, c’est aussi le juste emploi de l’image – au sens pictural du terme – que l’on voudrait souligner. À la différence par exemple d’un Ph. Jaccottet ou d’un Y. Bonnefoy, G. P. n’a aucune méfiance, les images sont au contraire nécessaires : puisque l’on gaspille sa force et tant de vie « à ne pas voir » (872), elles rendent le sens de la vue et la beauté de ce monde : « l’image seule / est véridique // la beauté seule / dit le réel » (811). […]

Ailleurs, on croit reconnaître une Vierge et c’est en fait une déesse vivifiante et destructrice qui se dessine : « la vierge / aux mille noms // toujours naissante / toujours mourante », « toi féconde infiniment / destructrice // comme la terre / comme l’eau » (480 et 483). Ici encore, le poète est conséquent : une telle plasticité de l’image procède au moins autant de la porosité des souvenirs et fantasmes d’un imaginaire libre à l’égard de ses sources, faisant feu de tout bois, que de l’éthique d’un langage qui ne fige ni ne tue ce qu’il vise : « puisque la langue est meurtrière / écrire avec des sons // des couleurs des mots / qui sauraient enfin chanter » (485). […]

L’ensemble des références et des images employées, tissées librement, reprises avec d’infimes variations dans une cadence soutenue, vise à dire le mystère de la vie et de sa joie. Plusieurs fois, Hautes Huttes évoque une vie mal aimée : « vivre / est-ce cela // périr / et mépriser la vie » (359) ; «Qu’est-il arrivé / à notre vie // que nous sachions / si mal l’aimer » (418) ; « vivre / est-ce cela // nous fuir / et mépriser la vie » (dans une suite consacrée à Alexandre le Grand, 511-518) ; « pourquoi / toujours la vie // est-elle si mal aimée / si mal servie » (523), pour n’en citer que quelques-uns. […]

Devant ou dans cette vie, le poète dit la puissance d’un désir. S’il prend parfois couleurs et vocabulaire sexuels (401-411), c’est un désir plus profond, ontologique qui est exprimé : « nous n’étions / qu’un unique désir // si profond / que nous l’avons oublié » (792), « si simple si nu / ce n’était // que la pure joie / d’exister ». Il « s’égare » parfois dans « l’illusion » (670), puisque son objet réel excède tous les supports et images transitoires sur lesquels il se fixe : « le plus désirable / excède tellement nos désirs // comment sauraient-ils / le reconnaître » (623). […]

G. P. nous offre une poésie à la fois espiègle et rigoureuse, célébrant la vie et de ce fait accueillante à ses drames sans rien céder à la plainte. La langue y est matière à travailler, quelque chose comme une pulsation intérieure ; c’est une poésie spirituelle d’être solidement charnelle, sûre qu’il existe un « absolu présent » (in Présent absolu, oratorio, Paris, Arfuyen, 2014, 181 p.). Il ne s’agit pas seulement de le dire ou d’en témoigner, plutôt d’inviter à sa très haute joie, voire de la susciter.

Sur « Le Livre des Laudes »

La Lecture d’Olivier Barbarant

Extraits d’un article paru dans Europe, n° 1128, avril 2023

Née en 1953, reconnue récompensée par de nombreux prix dans son pays, connue en France quelques études (celle notamment de Martin Rueff, en 2004, dans numéro 110 de Po&sie consacré à « 30 ans de poésie italienne») depuis peu par une traduction de ses Cent quatrains erotiques (éditions Nous, 2021), Patrizia Valduga enserre dans une forme très classique, souvent l’hendécasyllabe qui tient dans la versification italienne la place éminente de l’alexandrin français, dans des vers rimes une expérience moderne du dessaisissement, dans la nuit érotique ou dans une accablante autant qu’éblouissante âpreté de vie.

L’unité des deux volumes, Requiem et Le Livre des Laudes, conjoints à juste titre par le traducteur, tient à ce qu’il s’agit ici de deux livres de deuil, l’un consacré à l’agonie du père de la poétesse, en 1991 ; l’autre écrit en mémoire de son époux, le poète Giovanni Raboni, mort en 2004. En ayant recours à l’ottava rima pour Requiem (un huitain d’hendécasyllabes aux rimes strictement normées) comme aux distiques rimes pour Le Livre des Laudes, Patrizia Valduga, comme le dit justement la longue étude liminaire du traducteur, « inscrit sa douleur dans un moule métrique à contrainte », mais violente aussi, par le recours à « une écriture littérale, presque apoétique », la majesté des formes qu’elle mine ainsi de l’intérieur. […]

Le dénudement répétitif, obsessionnel du lexique, la dignité de la forme fixe, font toute la splendide violence du texte, comme autant de sanglots que la cuirasse formelle empêcherait de ruis­seler : « Il cuore sanguina, si perde il cuore I goccia a goccia, si piange interiormente, I goccia a goccia, cosi, sema rumore, / e lentamente, tanto lentamente » (« Et le cœur saigne, ainsi se perd le cœur / goutte après goutte, et on pleure en dedans / goutte après goutte, ainsi, oh sans clameur, / et lentement, tellement lentement »). […]

La brièveté, la régularité du vers offrent les filtres permettant d’accéder au plus près de la blessure, en évitant que la douleur «dépasse », qu’elle déborde le trait dans l’expression, comme une couleur qui baverait dans un dessin. Mais c’est bien pourquoi, dans cette suite de poèmes impla­cables, l’enjeu de la forme fixe n’a rien de technique : toute forme ne vit que de sa force, et celle-ci naît toujours du travail intérieur qu’elle permet Autrement dit, si Requiem est à ce point bouleversant, c’est qu’une souffrance personnelle, familiale, se montre sans apprêt mais aussi sans aucune complai­sance intérieure, qu’on n’en retient que la morsure, universelle et partageable, affrontée les yeux ouverts et sans aucune tricherie de langage. […]

Christian Travaux se montre une fois de plus un excellent guide, et la diversité formelle permise par un nombre irrégulier de distiques, qui peuvent aller de quatre vers à des poèmes beaucoup plus longs, ouvre à une variété thématique réunie sous le signe de la prière, parfois rageuse. Remontant parfois jusqu’aux premières découvertes de la jouissance enfantine (« à sept ans une secousse d’orgasme… / Ça a été même une peur de jouir »), Patrizia Valduga paraît offrir en holocauste à l’époux disparu une confession aussi intransigeante que l’était son écriture du deuil : « Oui, je me suis toujours sentie très seule, / éperdument, et désespérément […] // toujours me fuyant, toujours enchaînée, / tu me veux, fils père, éternellement, // ô toi mon accalmie, ô toi qui es / de l’amour malheureux l’amoureux le plus savant… »

Sur « Ainsi parlait Saint-Pol-Roux »

La lecture de Mikaël Lugan

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Saint-Pol-Roux paru dans Epistole du 3 novembre 2022

Il est un aspect sans doute méconnu de la production littéraire de Saint-Pol-Roux, poète et dramaturge, théoricien à ses heures, c’est l’œuvre du penseur. J’aurais volontiers dit du « moraliste » si le terme ne trainait pas dans son sillage quelque ambiguïté. On connaît, bien entendu, les aphorismes écrits à la fin des années 1920 et au début des années 1930, recueillis posthumément par René Rougerie dans les indispensables volumes Vendanges ou Vitesse, mais ce serait faire commencer tardivement une réflexion qui, en réalité, se développe dès la dernière décennie du siècle dix-neuvième, soit à la même époque que les théories poétiques du Magnifique. […]

Toute la pensée de Saint-Pol-Roux se place sous ce signe ascendant qu’André Breton a si merveilleusement célébré. Pensée mobile, avons-nous dit, car elle ne s’arrête pas au présent, elle interroge l’avenir, le défie : « Le jour fameux où la science aura capté l’énergie solaire – ce doit être d’une simplicité scandaleuse – nous maudirons les illustres inventeurs de lumignons et l’on ne manquera pas, je suppose, de pendre au plus haut réverbère quelque grand propriétaire de mine de charbon ou de puits de pétrole. »

La pensée de Saint-Pol-Roux se projette toujours en avant parce qu’elle se confond intimement chez lui avec l’imagination, « moisson d’avant les semailles ». C’est le grand mérite du volume, Ainsi parlait Saint-Pol-Roux, recueil de « dits et maximes de vie » choisis et présentés par Jacques Goorma, qui vient de paraître aux éditions Arfuyen, de nous révéler cette pensée dans son évolution. Empruntés à l’œuvre entière, les aphorismes sont ordonnés selon un ordre chronologique déployant la réflexion idéoréaliste sur plus d’un demi-siècle.

Il fallait un parfait connaisseur de l’œuvre de Saint-Pol-Roux pour opérer une sélection si pertinente permettant de manifester à la fois l’unité et la variété de la pensée poétique du Magnifique. Jacques Goorma, qui consacra l’une des premières thèses de doctorat à Saint-PolRoux et publia avec Alistair Whyte, à partir du milieu des années 1980, la plupart des ouvrages parus chez Rougerie, était d’autant plus désigné pour réaliser ce volume qu’il est un admirable poète et que ce sont les poètes qui ont le plus œuvré pour rendre à SaintPol-Roux la place qui lui est due dans l’histoire littéraire.

La première « pensée » que Jacques Goorma cite est tirée de la fin de Poète !, qui date de 1883 : « Le soleil soit béni ! Ma lyre va chanter. » Tout est déjà dans ce vers programmatique : la pensée comme la poésie du Magnifique ne cessera, en effet, jamais de bondir, d’aphorisme en métaphorisme, vers l’avenir et vers la plus irradiante luminosité ; et toutes les pensées qui suivent en sont le déploiement. Aussi veux-je insister sur le caractère d’inédit que cette réunion de « dits et maximes » confère au volume. C’est là, en effet, une manière toute nouvelle de découvrir le poète, ou de l’appréhender, et cet Ainsi parlait Saint-Pol-Roux constitue peut-être la meilleure des introductions à l’œuvre et à la pensée idéoréalistes.

Sur « Ainsi parlait Stefan Zweig »

La lecture de Didier Ayres

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Stefan Zweig paru sur le site La Cause littéraire le 13 mars 2023

Comprendre Zweig, c’est comprendre l’être humain. Bien sûr parce que l’écrivain est une créature, mais surtout parce que lire Zweig nous place au cœur d’une vision humaniste de l’être, fait la place à qui se dresse depuis la Renaissance – vision de l’homme qui semble s’achever de nos jours (avec l’importance croissante des machines et des intelligences mécaniques). De ce fait on est loin de Nietzsche et plus près de Montaigne. Cette créature que Zweig décrit, avec l’aisance d’un lettré témoin de deux guerres mondiales, est prise dans l’histoire, dans le déroulement historique de l’Europe à laquelle il appartient (notamment avec son amitié indéfectible pour Romain Rolland).

Le plus évident reste que la vie de Zweig revient à penser, à faire agir un discernement aigu sur les sociétés et les hommes – jusqu’à sa fin tragique au Brésil où son désespoir le conduit au suicide. Je dis discernement mais je ferais mieux d’écrire intelligence, à la fois dans l’acuité du jugement, et aussi intelligence de la personne humaine exerçant son talent d’écrivain au service de grandes idées humanistes qu’il porte en lui comme un bien précieux. […]

Trajet d’écriture, trajet de vie. La vie au cœur de l’œuvre et l’œuvre jointe à la vie. D’où un style très équilibré, sobre, sans volutes et nullement baroque, sans cercles mais en angles, ancré dans l’histoire des hommes et dans l’histoire littéraire, construisant sa personne grâce à son talent, réfléchissant suffisamment pour que l’on puisse à notre tour, penser, écrivant comme on réfléchit, mêlant deux actes – décrire et peser son et sur son écriture – qui demandent un courage extraordinaire et une tension intérieure capables de faire traverser à l’écrivain les plus durs moments peut-être de notre histoire européenne récente. «Tenez le nom de Dieu à l’écart de la guerre, car ce n’est pas Dieu qui conduit la guerre, ce sont les hommes ! Aucune guerre n’est sainte, aucune mort n’est sainte, seule la vie est sainte. »

Quelle confiance dans l’équité de la personne, sujet de fixation d’un idéalisme dramatique, voire tragique ! Stefan Zweig écrit juste ce qu’il faut pour que le lecteur se rende à lui-même tout en suivant une pensée claire (en France l’on connaît très bien cela depuis Boileau). Toute la question : comment être ? « Sauve-toi, réfugie-toi dans ton maquis le plus intime, dans ton travail, là où tu n’es que ton propre moi respirant, non pas un citoyen de l’État, non pas un objet de ce jeu infernal, là où ton peu de bon sens peut encore agir raisonnablement dans un monde devenu fou. »

L’œuvre que suivent ces dits et maximes de vie, touche à des vérités transversales de l’œuvre écrite du prosateur autrichien. Dès le début, l’on voit comment il conçoit quiconque, comment il est touché par des universaux, la sagesse universelle, une droiture à la fois de son expression et de ses idées. Toujours est-il que l’on se sent grandi par tant de rectitude et d’authenticité des propos de l’artiste. « Les idées n’ont pas de véritable patrie sur terre. Elles sont suspendues dans l’air entre les peuples, entre les hommes, et il n’y a pas une connaissance, une croyance, une religion qui ne mêle ce qui lui est propre à ce qu’elle a emprunté, comme il n’existe pas non plus de pure invention : tout ce qu’on invente, on le trouve. » […]

Sur « L’Île du Vésuve »

La lecture de Pierre Tanguy

Extraits de l’article sur L’Île du Vésuve de Pierre Tanguy paru dans Des sources et des livres le 16 janvier 2023

C’est son premier livre traduit en français. L’écrivaine italienne Clotilde Marghieri (1897-1981) y raconte son séjour dans une propriété adossée au Vésuve, face « au superbe décor du golfe » de Naples. Un exil volontaire qui durera six ans, loin des convenances de la haute société bourgeoise dont elle est issue, au contact d’un milieu rural qui ne manquera pas à la fois de la surprendre, de l’émerveiller mais aussi de la décevoir.

1933. Clotilde Marghieri (elle a 36 ans et elle est mariée depuis 13 ans à un avocat) quitte Naples pour vivre dans la villa de son père sur les flancs du Vésuve, à Santa Maria la Bruna, villa à laquelle elle donne le nom de son ancien collège La Quiete. « Choix audacieux que cet exil campagnard qui choque aussi bien la bonne société napolitaine que sa propre famille », note l’éditeur et auteur Gérard Pfister en préfaçant ce livre. Clotilde Marghieri est une jeune femme cultivée qui a étudié le latin et le russe et qui dévore les auteurs français.

Parmi ses références, il y a Colette et Madame de Sévigné. Elle va raconter cet épisode particulier de sa vie dans 28 courts chapitres regroupés sous le titre Vita in villa, ce qui sera son premier livre simplement publié en 1960 en Italie (et aujourd’hui en France sous le titre L’île du Vésuve).

« J’ai découvert la merveilleuse et simple vie des champs », raconte-t-elle dans le premier chapitre de ce livre. Elle vit entre pinèdes et vignes dans le voisinage de la Villa della genestre (la villa des genêts) où le poète Leopardi trouva refuge à la fin de sa vie. Clotilde Marghieri, qui reçoit sur place beaucoup d’amis italiens ou étrangers, mesure vite la difficulté de s’intégrer dans ce monde qui « regarde, écoute, épie ». […]

Ce monde campagnard, qu’elle côtoie, affiche à ses yeux une « peur presque révérentielle des mots, aujourd’hui où le carnaval journalistique en a déclenché l’inflation en les jetant, à tort et à travers, comme des confettis de toutes les couleurs ». C’est l’un des aspects les plus intéressants de ce livre. « C’est comme si l’on redécouvrait, sous l’écorce de l’usage, l’éclat originel du verbe », écrit Clotilde Marghieri, livrant ici un regard original et pertinent sur « l’imparable valeur des mots » au sein d’un monde volontiers qualifié de frustre. Tout cela est bienvenu et sûrement utile pour l’écrivaine en devenir qu’elle est.

Mais il est un autre regard sur son époque que révèle cette Île du Vésuve. Clotilde Marghieri découvre en effet le gâchis (on dirait aujourd’hui « environnemental ») lié à l’occupation de l’espace et aux nouvelles constructions aux pied du Vésuve. « Dans mon enfance, note-t-elle, cette région était exactement comme au temps de Leopardi, quand le poète marchait dans ses sentiers  […] De ma maison à la sienne coulait alors un fleuve de pins, au milieu de vignes riantes, de vergers dorés de chrysomèles et du frémissement de quelques peupliers ». Aujourd’hui, se désole-t-elle, « la terre, cette belle et merveilleuse terre, s’appauvrit en arbres, en nids, en ombres fraîches ». Et que dire de toutes ces maisons neuves où, devant chacune d’entre elles, on trouve de « minuscules jardins, emprisonnés dans des grillages, comme dans les petits pavillons des faubourgs de Londres ».

On croit entendre ici la voix de Hermann Hesse, dans sa thébaïde de Montagnola, au cœur du Tessin. « À la place des fleurs des champs, des vignes et des figuiers, s’élèvent des clôtures en fil de fer protégeant des petites maisons de banlieue aux couleurs criardes. C’est un mal rampant qui monte vers nous sans relâche de la ville et de la vallée », écrivait le grand auteur suisse d’origine allemande peu de temps avant sa mort en 1961. Avait-il lu Clotilde Marghieri ? Leur sensibilité commune à la nature saute en tout cas aux yeux.

Sur « Le Livre »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article sur Le Livre de Gérard Pfister paru sur le site Poesibao le 15 mars 2023

[…] « Nous pensons être là, mais on nous dirait coupés de tout, vivant dans un brouhaha de signes et d’images », constate l’auteur (p.191) dans le second texte de ce livre, L’Expérience des mots.

À ce brouhaha, la poésie musicale de cet étonnant recueil – de cinq fois cent brefs tercets – ne s’ajoute certes pas, ni ne nous ramène; la banale et vague expression de « poésie musicale » dit mal ce que l’auteur tente – et réussit ! – : requérir de la musique qu’elle aide la parole à déployer mieux la musicalité propre aux mots ; composer son long poème avec l’aide spécifique des procédés musicaux d’apprivoisement du temps ; faire de son Livre un exclusif chant du présent, qui nous ouvre à la fois l’espace de ses mots, et d’authentiques pages de monde.

Projet précieux, remède vital : le langage, en effet, nous habituant à tenir pour rien la singularité des choses, nous a déshabitués, à proportion, de respecter la présence propre des choses. Ce que, par sa généralité et son souci d’efficience, il ne fait plus comparaître, nous avons moins scrupule, hors-langage, à le faire disparaître.

À l’inverse, sachant chanter et faire danser les élancements, balancements et tremblements des êtres, nous saurons mieux considérer (comme le font d’ailleurs, méthodiquement, mais sans affects, nos physiciens) la vie même des pulsations, oscillations et vibrations qu’est le devenir réel.

Ainsi ce Livre recomposera la présence par des mots qui – organisés dans leurs élans, tensions, contrastes, intensités et retours (comme le temps du monde ordonne et relance le cours des êtres, mais y ajoutant les ressources d’ostensions, exclamations, injonctions, interrogations, formes passives, négatives, impersonnelles … propres au présent grammatical) –  feront « lever des existences », et éclore l’immense espace du vivable que couvait la matière des mots.  […]

L’immense et l’infime se moquant ensemble de nos prises, nous refusant tout confort et secours, font du ciel, non plus le séjour de la divinité (en son absurde plafond solennel !), mais le « passage sans fin commencé » et l’unique divinité de tous les séjours. Le Livre est là, dit-il lui-même, pour nous « délivrer » (faire honte au geôlier de soi), nous « accorder » (nous remettre dans le chemin du Tout), nous « emporter » (nous amener plus loin vivre sans nous), comme simple carnet de bord du Devenir universel, où le hasard se joue et hasarde lui-même, où tout ce qui naît est emporté par son élan, où tout ce qu’on comprend indique sa propre sortie. […]

L’ouvrage de Gérard Pfister […] nous fait éclore, en ses pages déployées, dans le Devenir : un Livre, lui, fait pour passer, n’habitant que dans ce qu’il change, qu’à l’adresse qu’il relance, redevenant à son tour le désordre enchanteur d’une Vie enfin rejointe – par la simple et rigoureuse musicalité d’un Verbe –, dans son silence.

L’admirable et rare réussite de ce Livre vient changer tous ceux qui s’honoreront de son amitié.