Extraits d’un article sur Le Livre de Gérard Pfister paru sur le site à la littérature de Pierre Campion
Un livre qui s’intitule Le Livre et qui consiste en une méditation sur le livre, l’écriture, la lecture, la poésie, ne court-il pas le risque de l’idolâtrie, de l’essentialisation, d’un positivisme de mauvais aloi ? Lorsqu’on sait que son auteur est poète, éditeur, essayiste, traducteur, toutes activités qu’il pratique avec une exigence extrême, quand on sait qu’il a lu de très près et parfois préfacé ou publié de grands noms de la littérature, on peut légitimement craindre qu’il place son objet trop haut pour le rendre accessible à lui-même et à son lecteur, trop haut en tout cas pour l’atteindre à l’intérieur du livre qu’il lui consacrera. […]
Gérard Pfister le sait, qui a lui-même édité des recueils de Meschonnic. C’est peut-être pour désamorcer ce piège qu’il a placé sur le seuil de son livre – c’est le premier des 500 tercets qui composent une sorte de long poème fractionné – cette ouverture en forme d’avertissement paradoxal : « Ce n’est pas du livre / qu’il faut parler // mais de l’expérience » […]
Il faut ici dire un mot de la forme de ce poème : il est divisé en 500 fragments numérotés, chaque fragment étant un tercet composé, alternativement, d’un monostiche suivi par un distique et, au tercet suivant, d’un distique suivi par un monostiche. L’alternance de cette disposition des vers sur la page crée un rythme, un balancement ou un ressac, qui contribue grandement à la musicalité du poème. Parfois les fragments fonctionnent isolément comme des propositions achevées, parfois au contraire ils s’inscrivent dans une continuité durable et il faut passer outre leur apparente autonomie, laquelle est marquée et renforcée par la numérotation.
L’effort d’accommodement de l’œil que requiert cette variation oblige en quelque sorte à lire le texte à un double niveau : comme un seul long poème suivi, et comme un recueil de pensées organisées. Cette forme originale, avec son rythme ternaire qui donne l’impression que le poème se déroule et s’engendre lui-même, permet aussi de rendre visible l’alternance de toutes choses, dont parle justement le poème.
Très souvent en effet le poème est construit sur un jeu d’oppositions, mais où celles-ci demandent à être dépassées et ne valent que pour cela. La poésie n’y est pas tant l’autre du réel que ce qui peut se marier à lui pour accomplir le miracle de leur réunion et de leur embrasement l’un par l’autre : « Il faudrait // que le monde les mots / soient un seul incendie (14) ». Le rythme impair des tercets vient d’une certaine manière ruiner les symétries, et le nombre trois s’introduit constamment dans l’alternance pour détruire les oppositions, les fait danser du moins […]
Si les mots sont notre malheur et sa réparation, le problème et la solution, c’est que leur instabilité est duplicité, que leur duplicité est chance, indéfiniment et sans cesser de nous tromper comme pour nous forcer à chercher derrière eux la vérité qu’ils cachent et révèlent. Les mots sont, pourrait-on dire, absolument relatifs : ils dépendent entièrement de l’usage qu’on en fait et ils n’ont d’autre essence que d’être volatile, d’autre vertu que de s’effacer devant les choses, d’autre détermination que d’être dépendante de nos expériences. Dès lors, la poésie ne saurait être idéalisée ni même positivement définie.
C’est sans doute pourquoi Gérard Pfister n’en parle que de manière musicale (dans son poème) et la compare d’ailleurs (dans l’essai qui suit le poème) à la musique : « la parole poétique se dévoile elle aussi comme pur événement. (…) Le poème parle au présent, toujours. » Si le poème n’est qu’au présent, s’il est au présent de toute éternité, en quelque sorte, c’est parce qu’il ne contient rien d’autre que sa forme, il n’a de fond que d’apparaître. […]
Là est l’étonnante réussite de ce livre : donner un grand poème réflexif qui se refuse à théoriser et à essentialiser la poésie, sinon comme musique soit justement comme quelque chose d’athéorique, d’inthéorisable. Avec ce livre, Gérard Pfister parvient à offrir une méditation qui n’est pas une méditation sur la poésie mais en poésie.
Extraits d’un article sur Le Livre de Gérard Pfister paru sur le site Recours au poème le 19 mars 2023
Toute la durée musicale de la première partie de ce grand Livre nous délivre ses modulations infinies. L’écriture fait l’expérience directe des mots – Le Livre est une partition musicale, un chemin de pensées qui roulent les unes sur les autres, s’enroulent, se déroulent, se tressent, sur un fond apaisé, ouvert, généreux, qui a recours au vide pour trouver sa respiration – fait entrer de l’air entre les lignes des tercets pour rendre audible la vibration de la langue, « comme un chant très lointain ». […]
Les mots ont deux faces nous rappelle Gérard Pfister : ils peuvent nous protéger « par la magie du Verbe », ils peuvent aussi être destructeurs : « les mots ont sur le réel un effet prédateur ». Cette intrusion qu’ils font dans notre vie, au risque de se substituer à la réalité, constitue un réel danger. De leur capacité de description à celle de déformation ou celle d’inventer une autre réalité, nous nous retrouvons « victimes » ou « étrangers au monde ». La désinformation numérique, le fanatisme religieux, la catastrophe écologique, sont engendrés par les mots et « nous en sommes complices ». Mais bien sûr « c’est de notre crédulité qu’il faut nous méfier bien plus que des mots eux-mêmes ».
Pourtant nous dit Gérard Pfister cette matière des mots peut être « noble », « précieuse de possibilités affectives, sensorielles, spirituelles ». Les mots peuvent nous procurer un « ravissement ». Il entre en eux une matière musicale qui constitue la matière verbale. Et d’évoquer le théâtre dans la Grèce antique accompagnant de musique la parole poétique, ou Monteverdi liant ses sonorités au rythme des poèmes chantés. Musique et poésie sont inséparables dans un déroulement temporel toujours transitoire et « infiniment renouvelable » […]
Avec la diversité des mots et des sons, Le Livre se compose en sections de temps pour garder la fraîcheur de son élan poétique et le suspens de son déroulement, par variation d’intensités, comme sur la palette d’un peintre.
Lire est aussi faire l’expérience du Livre, participer au trajet de son écriture, être son témoin actif et son « auditeur ». On entre dans les mots et les mots nous traversent ; l’échange est continu, et la pensée suit (une pensée qui, comme l’expérience, « n’est peut-être // qu’un rêve). Elle naît à ce point de rencontre où ce qui parle rejoint le silence même de « l’expérience des mots ».
La pensée ne précède pas la gestation ni le travail de mise au monde du Livre, elle vient juste après, comme son fruit. « L’expérience des mots » est une décantation, « le moindre mot suffit ». Mais toujours surviennent le vertige, la rencontre, par l’effort des yeux qui « tentent de lire » sur l’horizon, à la vitesse de nos questions, au rythme de nos pulsations.
Transmettre la transparence des mots, avec ce qu’ils reflètent du monde, au plus près de la réalité et non en usant du mot pour le mot. Préserver la fluidité et l’ouverture de la fenêtre qu’ils sont chacun et ensemble pour permettre le passage du sens, du sensible et nous délivrer avec eux des définitions convenues, des significations fixées, pour retrouver une liberté souveraine, celle d’une conscience libre de ressentir et d’exprimer. « Le livre / n’est là // que pour nous délivrer », « Le livre / n’est là // que pour nous accorder ».
La collection « Ainsi parlait », inventée et dirigée par Gérard Pfister, est un coup de génie. Il continue ce chemin de culture, de lecture et de nouvelle formule, pour aimer un écrivain.
Cette fois, Michel Eyquem de Montaigne, le Dante de la littérature française, d’après Marc Fumaroli. On ne finira jamais de l’aimer et de le redécouvrir à chaque lecture. Je lui ai consacré trois livres, et chaque fois je découvre de nouvelles pistes et de nouvelles hypothèses de recherche.
Gérard Pfister offre ici une aide extraordinaire aux chercheurs et aux lecteurs. Après une introduction fantastique, où il explique le sens du voyage pour Montaigne – son voyage par la France, la Suisse et l’Italie et un peu d’Allemagne, dure du 20 juin 1580 au 30 novembre 1581 –, Pfister nous offre un tableau d’enchantement de la pensée de Montaigne, à travers les trois livres des Essais et le Journal de voyage.
On découvre un Montaigne à nous, tout près de notre cœur, humain au maximum, être qui souffre et qui s’exalte, parfois comme un enfant. […]
Après avoir lu ce livre, on a la sensation de tout connaître de Montaigne, et alors on se lance dans la lecture intégrale de ses textes, pour élargir sa propre vision. […]
Il est temps de reprendre les « maximes »’ de Montaigne, pour trouver une issue à notre temps si tragique :« Nous avons abandonné la nature et lui voulons apprendre sa leçon, elle qui nous menait si heureusement et si sûrement » (III, 12).
Quelle leçon ! Montaigne est aussi un écologiste, et un philosophe du moi. Et cela trois siècles avant Freud et les cris écologistes de notre temps.
Le grand poète W. B. Yeats a raconté sa rencontre avec son futur ami Russell. Tout de l’homme y est dit en quelques lignes : « Un jeune homme me rendit visite, l’autre soir, et commença à me parler de la création de la terre, des cieux et de bien d’autres choses […] Je m’enquis de ce qu’il faisait et découvris qu’il était employé dans un grand magasin. Son plaisir, cependant, était de vaguer sur les collines en conversant avec des paysans à moitié fous et visionnaires, ou de persuader des personnes étranges à la conscience tourmentée de se décharger de leurs problèmes en lui en confiant la garde […] Je lui dis que je désirais faire un article sur lui et son œuvre ; il me répondit que je le pouvais, à condition de ne pas le nommer, car il souhaitait être toujours “inconnu, obscur, impersonnel ». » […]
Si Yeats estimait, lucidement, que jamais personne ne parvenait à se construire une vie capable de rassasier ses rêves : nous ne cessons de nous préparer à quelque chose qui jamais n’arrivera, Æ, lui (l’Irlandais George William Russell, donc, 1867-1935), pensait l’inverse : les rêves trouvent toujours les vies qu’il leur faut ; comme de grands élans ou appétits d’existence, ils hantent qui les abrite, les formule et les peint, les relance, redéploie et transmet. […]
C’était un mystique naturel (sans aucune prétention, ni complaisance : se méfiant plutôt de ses propres dons, peu enclin à célébrer le révolu, trop timide pour s’imaginer guru, trop fin pour ne pas soupçonner le littérateur en lui d’exagérer un peu ses visions), d’ailleurs, dans la vie courante, honnête, réaliste et rigoureux administrateur, comptable, chroniqueur politique ou conseiller agricole…
Chez lui, exigence, ardeur et bonté vont ensemble. Exigence quand il écrit que pour les âmes nobles, le combat intérieur n’est pas entre vertus et vices, mais entre les vertus elles-mêmes (comment rester toujours sage dans le courage ? toujours impartial dans la pitié ? humble dans la générosité ?…) Ainsi, l’effort, déjà ingrat, vers les vertus, se double de celui de les concilier au mieux.
Ardeur quand, constatant qu’en chacun, c’est toujours l’image (une jolie femme, un fonds de commerce, une grande cause nationale, une civilisation…) la plus présente à son esprit qui oriente son énergie et pour laquelle il travaille, il conseille de s’enquérir des sources réelles de cette image, et de l’affiner ou l’annoblir à proportion de cette enquête même.
Bonté et humilité, puisque, montre-t-il, notre propre perfectionnement sert d’abord autrui plus que nous-même : l’âme qui aura bien travaillé continue à semer sa belle œuvre, en un rayonnement qu’elle ignore avoir, vers ceux qui en ont plus besoin qu’elle et le reçoivent sans source déterminée, comme d’une grâce venue anonymement à eux. Ce n’est donc jamais notre « moi » qui ravit d’autres âmes, mais les traits d’une lumière que la nôtre diffracte à son insu, et à leur service.
Et c’est en mêlant exigence, ardeur et bonté en un effort synthétique, inédit (difficile à nommer) qu’Æ élimine de lui toute inauthenticité. Quand la mauvaise foi, dit avec raison André Comte-Sponville, consiste à « s’autoriser le mal en s’autorisant à le dissimuler », l’espèce de surnaturelle sincérité ou bonne foi d’Æ pourrait se caractériser ainsi : en s’interdisant de dissimuler le mal, on s’interdit peu à peu, comme techniquement le mal lui-même. C’est cela que racontent les délicieuses petites fables de la « Méditation d’Ananda » (le plus proche disciple du Bouddha, auquel celui-ci en mourant, précise en note Marie-France de Palacio, passa le flambeau en lui recommandant d’en devenir un pour soi-même !), en illustrant trois illuminantes vertus […]
On aura peu présenté ici le destin réel de cet auteur, ses fidélités théosophiques et mystiques, et le contexte fort (politique, esthétique, religieux…) de ses soixante-huit années de vie ; mais il y a dans ce livre riche et précis tous les éléments utiles : Marie-France de Palacio a remarquablement traduit, annoté et présenté ce volume fait de moments forts de l’écrivain (La méditation d’Ananda, Le héros en l’Homme, Le flambeau vivant), de sa première à sa dernière manière, en y adjoignant le long témoignage, consistant, fin et lucide de l’écrivain Monk Gibbon sur son ami Æ.
S’ajoutant aux travaux précieux de Patrice Repusseau, le spécialiste français de l’auteur, ces Aurores Boréales forment ainsi magnifique occasion de découvrir un écrivain et un parcours si attachants et singuliers. « Les dons du cœur, écrit Æ, sont trop sacrés pour être déposés devant une porte close. » Mais Marie-France de Palacio ouvre grande ici, justement, celle, émue, de notre attention.
Extraits d’une article sur Ainsi parlait André Gide paru dans la revue Diérèse, n° 85, automne-hiver 2022
Nous amener à lire André Gide (1869-1951) sous un jour nouveau, avec un œil neuf. C’est la réussite de cet ouvrage de « dits et maximes » du grand écrivain français sélectionnés par le poète Gérard Bocholier dans l’ensemble de son œuvre (romans, journaux…). […] « Je ne suis qu’un petit garçon qui s’amuse, doublé d’un pasteur protestant qui l’ennuie . » André Gide était, à sa manière, un homme des paradoxes. Mais ce qui sous-tend toute son œuvre, c’est son souci permanent de sincérité, une vertu qu’il qualifiait de cardinale parce qu’ « à la racine de toute morale authentique », note Gérard Bocholier.
Cette sincérité on la trouve avant tout dans une œuvre placée sous le signe du naturel et de la vie authentique. « La chose la plus difficile, quand on a commencé d’écrire, c’est d’être sincère », notait Gide dans son journal. « La poésie, cesse de la transférer dans le rêve ; sache la voir dans la réalité, et si elle n’y est pas encore, mets-l’y », écrivait-il encore dans Les Nouvelles Nourritures en 1935. […]
Cette sincérité concerne aussi, bien sûr son homosexualité affichée. À l’heure de MeToo, les opinions de « l’immoraliste » Gide prennent – il faut le dire – un relief particulier. « Songez que dans notre société, dans nos mœurs, écrit Gide, tout prédestine un sexe à l’autre ; tout enseigne l’hétérosexualité, tout y invite, tout y provoque » (…) « La vérité est que cet instinct, que vous appelez contre nature, a toujours existé, à peu près aussi fort, dans tous les temps et toujours et partout – comme tous les appétits naturels. »
Ce qui fait dire à Gérard Bocholier que « Gide prophétisait les révolutions des mœurs qui agitèrent la seconde moitié du XXe siècle et qui continuent dans notre XXIe siècle ». Pour autant il ne manque pas de relever que la « pédérastie » revendiquée par Gide (on dirait aujourd’hui pédophilie) entraînerait aujourd’hui des conséquences judiciaires.
De l’œuvre de Gide, ici découpée au scalpel, émerge aussi une vision particulière et plus que décapante de la religion. Né dans un milieu protestant, Gide avait pris ses distances avec ses racines (comme il le fera, plus tard, avec le communisme). « Le catholicisme est inadmissible. Le protestantisme est intolérable. Et je me sens profondément chrétien », écrivait-il. Et c’est sur ce thème que la modernité et la sincérité de Gide éclatent aussi au grand jour. […]
Extraits de l’article sur Sur Dieu de R. M. Rilke paru dans la revueCritique, n° 905, octobre 2022
Après une édition bilingue du Livre de la vie monastique, parue en 2019, la collection « Les Carnets spirituels » aux Éditions Arfuyen accueille un choix de lettres et poèmes Sur Dieu, retraçant le chemin spirituel de Rainer Maria Rilke. Cette édition s’appuie sur le recueil Über Gott publié en 1934 par Carl Sieber, mais l’enrichit de trois lettres et de deux poèmes, présentés dans la remarquable traduction de Gérard Pfister. Autant qu’ils éclairent la discussion par Rilke du christianisme, ces textes mettent en lumière l’élan qui est au cœur de la poétique des Élégies de Duino : la naissance du spirituel par la transfiguration du visible.
L’œuvre de Rilke, par la sagesse qui lui est propre, n’est pas simplement le support d’une « spiritualité » aux contours mal définis, qui ferait de lui un maître de vie ou un poète du divin. Les textes ici rassemblés témoignent bien plutôt d’une religiosité authentique et singulière, dont la ferveur cherche à ouvrir, à travers la parole, une voie vers le transcendant. Dieu, l’amour et la mort sont les jalons de cet itinéraire, comme ils sont aussi l’horizon inébranlable de toute vie ; mais les mots « Dieu », « amour » et « mort » n’y ont plus le sens que la langue ordinaire leur donne, non plus que le sens institué par les représentations chrétiennes.
Alors que la religion traditionnelle ne connaît que séparations – du terrestre et de l’éternel, de la vie et de la mort, de l’amant et de l’aimé – et que sa foi s’élance dans un abîme qui nous tient loin de Dieu, le poète pressent que c’est d’un même entrelacs que Dieu est mêlé à l’homme, que la mort embrasse la vie, et que l’amour saisit les êtres pour les entraîner « dans une conscience infinie du Tout » (p. 47). Comprendre cette triple unité et la porter au langage : telle sera la fabrique du spirituel dans la matrice qu’est notre cœur. […]
Nulle croyance ne donne accès à Dieu, et si la foi n’est qu’une « manière de forcer le cœur à tenir pour vrai ceci ou cela » (p. 55), seul le mouvement propre de ce cœur, l’amour, ouvrira à l’expérience de la pré- sence divine. La religion n’est donc ni savoir ni sentiment, ni devoir ni renoncement, mais « une direction du cœur » – un rythme que l’existence embrasse pour peu qu’elle se laisse traverser par le vent de Dieu (p. 58). À ce Dieu qui ne se montre pas et qui, le plus souvent, se tait, l’être humain demeure attaché par les racines de la vie que sont la langue et le sexe. Les pages du recueil sont habitées par cette nostalgie d’un enracinement vital en Dieu, que le christianisme, avec la doctrine du Christ rédempteur et la relégation de la vie véritable dans un arrière-monde, a transformé en un exil.
Dans une lettre fictive adressée par un « jeune travailleur » au poète Émile Verhaeren, Rilke avoue en effet sa perplexité devant le Christ, venu dans le monde comme simple signe indiquant la voie de Dieu, mais transformé par l’Église en médiateur et intercesseur nous ouvrant les portes de son royaume. De geste qui montre, le Christ est ainsi devenu séjour qui abrite ; mais ceux-là même qui séjournent en lui le manquent. En s’acharnant à déprécier l’ici-bas et à vilipender l’amour physique, l’Église ne nous rapproche nullement de Dieu, mais nous rend étran- gères les racines qui nous relient à lui. […]
Ce que la pénombre du christianisme occulte, c’est donc la clarté de la mort – cette autre face de la vie, détournée de nous et à nos regards invisible, qui n’est pourtant ni le contraire ni l’ennemie de la vie, mais « le complément qui achève la perfection, l’entièreté, la sphéricité parfai- tement intacte et pleine de l’Être » (p. 95). En elle, la cruauté s’unit à la douceur ; avec elle, la vie s’élève à la hauteur qui lui est propre, à la plé- nitude dont elle est capable. L’amour de la vie, dans sa générosité et sa liberté, embrasse aussi la mort – et ainsi s’accomplit le sens de l’amour lui-même. […]
La religion de Rilke, abolissant les figures grimaçantes de la séparation, exprime alors ce que le christianisme n’a pas su dire et qui était pourtant sa bonne nouvelle, « le grand mode d’emploi de Dieu » : « Prendre bien en mains l’Ici-Bas, avec un cœur plein d’amour et d’étonnement, comme notre unique bien, provisoirement » (p. 69). C’est au poète qu’il appartient de dire le sens de la transcendance, en la comprenant comme l’expérience de notre passage dans le monde, comme le changement de signification au sein d’un même royaume – « comme si notre cœur avait appris une nouvelle langue, un nouveau chant, une force neuve » (p. 93-94).
Extraits de l’article sur Un dédale de ciels de Benoît Reiss paru dans Le Journal des poètes, n° 4, 202
L’auteur revient vers les chairs disparues des chers disparus. Ils ne font plus qu’un dans la mémoire qui les ravive. L’arrière-petit-fils côtoie l’arrière-grand-père dans des gestes quotidiens les plus banaux, parfois aussi les plus secrets. Nous sommes dans le temps et hors du temps, l’espace n’a plus de lieu, il est tous les lieux présents et confondus.
Toute une série d’images dérivent qui se dispersent et s’assemblent parfois dans des mouvements surréalistes. Sa voie dégringole / émiettée / depuis la forme noire / accroupie sur moi. On s’échappe vite du réel, la rêverie qui gouverne le souvenir permet de lancer le songe dans des directions insoupçonnées. Le réel advient mais dans un autre avènement : Mon aïeul tient un journal de silence.
Les limites rationnelles se dépassent, le cloisonnement entre les catégories de choses disparaît, le monde semble un à-plat tentaculaire. Tous les sens sont aux aguets dans un retournement possible des choses. […]
Dans cette intimité où l’oubli refait surface, il n’y a pas de sentiment exprimé, ce sont des descriptions de gens, de lieux, de faits d’existence perdus dans la masse des existants, sans éclat sans rien qui les ait retenus pour que quelqu’un se souvienne.
Existence banale, tout témoin disparu, les chairs pourrissent au fond du noir mais cela avait déjà commencé la vie durant : les impressions, les sentiments mêlés de ma grand-mère qu’elle ne dit pas. Vie étouffée par la vie ordinaire, l’auteur lui rend un peu de lustre en dépassant le réel en activant les voies du songe. Voici tous ces gens redevenus vivants et anonymes l’instant de la lecture. Ecriture franche et directe qui ne s’embarrasse pas de mots inutiles, sensible sous le verbe ordinaire.
Quelle chance pour Maurice Betz (1898-1946) d’avoir pu traduire les Cahiers de Malte Laurids Brigge avec son auteur lui-même, Rainer Maria Rilke himself ! (Et comment se risquerait-on alors à le traduire à nouveau aujourd’hui, même en arguant des changements de la langue d’accueil… C’est une vraie question pour l’avenir…). Cet écrivain, Maurice Betz, bien oublié depuis malgré le succès d’une dizaine de livres publiés sur son expérience de la guerre en Alsace notamment (il était natif de Colmar) demeure le traducteur jalousé de Rilke mais aussi de La montagne magique de Thomas Mann, ce n’est pas peu dire… Les deux grands écrivains qu’étaient Rilke et Mann n’ont pas tari d’éloges sur la finesse du travail de Betz. […]
Les Conversations avec Rainer Maria Rilke racontées par Maurice Betz viennent de paraître chez Arfuyen. Elles sont suivies du récit d’un tout jeune homme, Camille Schneider, qui a rencontré Rilke par Maurice Betz, de son voyage à Strasbourg et Colmar en train avec Rilke, le soir même de leur rencontre. Rilke était coutumier des départs tenus secrets et inattendus. Ce contemporain et ami de Betz, alsacien lui aussi, est envoyé par Betz rencontrer Rilke au Jardin du Luxembourg où celui-ci aimait beaucoup aller. Il est entraîné par le poète à une longue promenade et celui-ci lui propose de revoir Strasbourg (où Rilke avait publié ses tout premiers poèmes dans un Almanach) et Colmar avec lui. Le voyage se fit en train le soir-même, entre conversation et endormissement, Rilke est toujours aussi ému devant la cathédrale et reste longtemps silencieux devant le retable d’Issenheim. Ce petit récit touchant est inclus dans ce volume de souvenirs.
Une postface de Jacques Betz retrace la biographie de son cousin Maurice, qui lit Rilke lors de ses études mais ne rencontrera le poète, son voisin à Paris, qu’en 1925, un an avant la mort de Rilke, avec qui il va passer de nombreux mois sur la traduction du Malte. Le livre de Maurice Betz Scaferlati pour troupes a très agréablement surpris Rilke et les premiers essais de traduction du poète autrichien par ce jeune homme furent encouragés puis largement adoubés par lui. Des années plus tard, apprenant que son jeune traducteur habite tout près de chez lui à Paris, Rilke propose la rencontre. Betz décrit le même Rilke attentionné et attentif que ses autres correspondants, le même homme de santé délicate. S’ensuivra un travail commun approfondi, parfois interrompu par les maladies de Rilke. Celui-ci fait confiance au jeune homme et lui propose des alternatives que Betz ne suit pas toujours. […]
Certes ce volume est adressé aux grands et vrais amoureux de Rilke, mais pour ceux-ci, c’est un vrai document, sur le travail de la langue comme le conçoit Rilke, sur l’époque littéraire, dont l’actualité passionnait Rilke, tout à fait au fait des jeunes écrivains français, qu’il lisait dans le texte. « La langue – conception vraiment poétique – c’est l’être, et chacune renferme l’essence d’un peuple dont elle est le moyen d’expression » écrit Betz. Rilke apprenait facilement les langues et se sentait tellement plus russe qu’autrichien ou tchèque de langue allemande qu’il apprit le russe pour mieux se pénétrer de l’âme slave, qu’il avait déjà assez naturellement. Il était à la fois un généreux collaborateur (sa nature propre) mais aussi très précis et très rigoureux (fréquentation du travail de Rodin).
Rappelons qu’il fut l’excellent traducteur de Valéry en allemand. Ici le travail est sur la langue mais surtout sur le personnage de Malte « dans son infinie diversité » (inspiré par un écrivain norvégien, et influencé aussi bien par Jacobsen que par Kierkegaard). Betz saisit bien Rilke, sa propension à l’infini en tout domaine, sa ressemblance avec Malte, son air perdu au milieu des mondains qu’il fréquentait pourtant, sa manière d’errer parmi les femmes.
Le poète n’a quitté « le très petit château terriblement seul » de Muzot que décrit Paul Valéry, que pour aller mourir à la clinique de Valmont. Maurice Betz continuera à le traduire, avant de mourir lui aussi seul, dans une chambre d’hôtel loin de chez lui. Outre la relation au poète et au travail sur le Malte, ce livre est aussi un portrait en creux de Betz, bien émouvant. Rilke avait hâte de serrer la main de celui qui l’avait si bien traduit, « la main que Malte avait tant fatiguée ».
« Faute de pouvoir se donner à eux-mêmes le bonheur, les hommes finissent par faire des objets de gloire du malheur et du trouble qui les accable : mais s’ils haïssent ceux qui ont cessé de les ressentir, ils méprisent ceux qui comme eux y sont encore plongés. Ils n’en reçoivent aucune consolation, tandis que le bonheur des autres est pour eux un reproche de tous les instants » (chap. 19).
Le philosophe Louis Lavelle (1883-1951) avait laissé dans ses papiers un formidable et éclairant inédit, publié pour la première fois chez Arfuyen en 2004, puis 2010, à nouveau disponible en 2022. Le ton et le contenu du court extrait qui précède fustige, comme on le voit, un peu prophétiquement la communauté d’envie, de déploration et de ressentiment dans laquelle nous nous enlisons fièrement. Mais dénoncer n’est pas le fort de ce penseur, qui s’abstient précisément d’ajouter ainsi à la misère psycho-culturelle dont son petit livre souhaite, au contraire, nous extraire et au fond, nous sauver !
La quotidienneté n’est évidemment pas le sommet de la vie humaine (puisque son morne prosaïsme, sa plate médiocrité, la définissent), mais elle ne doit empêcher personne d’y atteindre ses propres sommets et de se vouer au meilleur. La vie quotidienne, par sa régularité et sa socialité constitutives, est, pour chacun, l’occasion toujours recommencée de s’améliorer, et le moyen de se frotter plus dignement à autrui. D’où l’idée de lui donner (ou plutôt de lui faire se donner) des règles, car, s’il y a dans l’ordinaire des interactions humaines des choses qui « se font » et « ne se font pas », que faut-il pourtant en faire et y faire au jour le jour ?
De même, si la vie quotidienne est le cours banal des innombrables interférences entre destins, c’est légitimement que les autres nous y attendent au tournant et sont sans cesse partie prenante de nos initiatives, manquements et prétentions : dès lors, l’évitement mutuel de la politesse et un savoir-vivre intuitif suffiront-ils, sans règles à énoncer et appliquer, à nous « traiter » au moins mal les uns les autres ? Louis Lavelle estime résolument que non ; pour lui, le problème de rester humain dans le trivial, constant et périlleux entrechoquement des vies humaines n’est pas assez réglé si chacun se contente de surveiller – mais non d’entretenir activement et d’exercer ! – sa propre humanité ! Il faut des règles pour rester au meilleur de l’art de coexister avec ses semblables, dans une vie que son simple usage, même heureux, fragilise et périme en tous.
Un héros, lui, a à peine besoin de règles : son courage les lui souffle toutes (sa volonté de risquer sa vie même à l’expression de cette volonté est éclatante, même à l’instant de défendre une mauvaise cause). Un sage, de même, a pour règle suffisante sa lucidité, même si sa paix avec le réel comme il comprend qu’il va ne lui garantit en rien une véritable paix du cœur : garder le libre jeu de son esprit ne garantit pas l’envie d’en jouer. De même, le saint trouve dans la simple charité à la fois de quoi mépriser le mal qu’il pourrait faire et désamorcer celui qu’on vient lui vouloir. Mais la vie quotidienne est le lieu même des forces moyennes, et des vertus mitigées : courage, lucidité et charité sont la logique exception là où le tout-venant de la débrouille, de la diversion et du moindre effort sont la règle. Il faut donc nourrir la vie quotidienne de vertus quotidiennes (telles la simplicité, la patience, l’humilité ou la modération…), car on ne peut ni se passer d’elles, ni pourtant compter sur un art (inspiré et talentueux) de vivre se donnant ces règles.
Il est frappant que Lavelle – qui dramatise l’existence ordinaire, car, pour lui, ses problèmes incessants lui paraissent requérir héroïsme minimal, comme ses malentendus sagesse incompressible, et ses tentations sainteté commençante – ne se réclame jamais d’une poétisation quelconque de l’existence commune (aux deux sens : banale et partagée), tenant a priori pour nulles ou complaisantes des règles de réenchantement de la vie quotidienne (passer l’aspirateur en croyant contrecarrer le geste de Pandore, sortir les poubelles en rêvassant de s’y être glissé soi-même, ou récurer les timbales en imaginant lustrer des coupes ou rhytons sacrés, transfigurera peu notre affaire !). La vie quotidienne n’est pas un jeu (on ne la « régulera » donc pas comme un Carnaval bon-enfant dont faire se compenser les débordements), mais elle n’a pas non plus un sérieux simplement administratif ou technique (on ne la « régulera » pas davantage comme on le ferait de prix du marché dont contrôler l’ajustement) : c’est que les êtres humains sont des raisons conscientes et libres qui, par ailleurs, vivent quotidiennement les unes des autres.
Or les libertés entre elles spontanément s’agressent (elles entre-frottent inévitablement leurs initiatives, entrechoquent leurs interventions), les consciences se mentent (elles scénarisent leur présence à soi, pour garder leur invisibilité d’avance sur ce qui compte les deviner), les rationalités se neutralisent et s’entre-piègent (elles biaisent leurs arguments, masquent leurs calculs et justifient leurs décisions, pour normalement détourner une universalité qui n’appartient qu’à tous et revendiquer une objectivité qui ne dépend de personne). On comprend que l’insensible muselière des courtoisies n’aboutisse au mieux qu’à se montrer moins pire (moins égoïste, moins sans-gêne, moins hâbleur), mais l’humanité n’est supportable qu’au meilleur (peu spontanément obtenu !) d’elle-même, ce qui rend nécessaire que la possibilité pour chacun de devenir meilleur soit constamment restaurée. La vie quotidienne est exactement à la fois ce qui revient parce qu’il est mis en commun, et ce qui est mis en commun parce qu’il revient, d’où recours inévitable à des règles de ce « perpétuel et lassant retour du presque même » (Comte-Sponville).
L’activisme de Lavelle est spirituel (« tenter toujours de demeurer planté au sommet de soi-même, là où sont nos pensées les plus hautes et nos intentions les plus pures », chap.2), donc à la fois joyeux (en tout cas optimiste) et austère. Si chacun est là pour faire quotidiennement ce qui lui plaît, pas besoin de règles, mais là où il n’y a plus de procédés de vie valable, manquera la valeur même de vivre ; mais si chacun est plutôt là, comme l’estime Lavelle, pour mettre en œuvre ce qui lui convient (ce qui est à la fois plus délicat et plus intrigant), alors cela suppose et implique qu’on développe et déploie de véritables procédures de savoir-vivre – ce que ne cache pas le moralisme de principe de l’auteur : chaque homme doit aux autres hommes de s’exercer à mieux se conduire. Et la vertu, même levant les yeux au ciel, n’en tombe jamais : si nous comptons sur les règles pour éclairer et ordonner notre action, les règles comptent sur nous pour être appliquées – et de préférence correctement ! Les esprits vivants sont les conditions nécessaires de la mise en œuvre de ces règles, ainsi que les causes exclusives de leur respect ! Nous devons certes convenir de ce qui nous convient, mais en travaillant à faire advenir le bien qu’il contient : les règles de la vie quotidienne sont moins conventionnelles (donc arbitraires) que constitutives (donc décisives), car nous n’avons pas besoin de convenir seulement du meilleur de nous-mêmes, mais bien de le constituer, de le construire activement (dans et par nos conduites de vie).
C’est donc là un existentialisme constructif, non tragique, réfléchi : la volonté consiste à prendre son propre esprit au sérieux, et non à foncer, même adéquatement, dans le tas. La conscience, au contraire de Sartre, n’est pas du tout un néant d’être anxiogène et un invivable dédoublement de la conduite, mais une présence à soi unifiante et apaisante, oui, la conscience est ici source de sécurité (!), elle purifie le souci d’existence en le rendant véritablement attentif à son propre contenu. La liberté même est non pas affairement dans la satisfaction, mais détachement à l’égard de ce qui nous tient : il y a plus important que ce qui m’intéresse ou m’occupe ; il y a plus noble que ce qui me conduit ; il n’y a pas de repos plus sûr qu’agir mieux, etc. Et la conduite quotidienne à l’égard d’autrui suit : n’exprimer que ce qui pourrait apaiser un fou, aider un mendiant ou remuer utilement un imbécile, et comprendre qu’il n’y a qu’une manière noble d’influencer les autres, c’est de réveiller leurs compétences. Même l’addiction aux fake-news se nuance : il y a un public pour la vérité, mais à nous de jouer pour qu’il consente à s’en nourrir, et qu’elle soit en retour assez noblement présentée pour en mériter un !
L’intelligence surtout est le plus fécond des efforts et le plus joyeux des investissements : avec elle, l’imposteur – qui prétend fourguer ce qu’il ne peut même pas se fournir – est vite repéré ; avec elle, du temps est gagné, car on ne peut attendre indéfiniment que les ahuris et les délirants se soient fatigués ; avec elle, le timide (qui croit que l’humanité n’est un problème que pour lui) est soigné, et le sans-gêne (qui juge qu’elle n’est un problème que pour les autres) est balayé. L’intelligence permet le contact vivant avec la vérité, et sa magie quotidienne est, dit génialement Lavelle, de débrouiller « les nœuds de l’inspiration » (chap.5). Elle paye scrupuleusement son loyer d’accès au Tout qui la hante, ce Tout, dit encore Lavelle, qui s’ouvre à qui sait s’y prendre et se ferme à qui croit le prendre. Bien sûr, cela exige discipline (« le sage n’a pas le temps ni la place d’être malade », dit sobrement Lavelle, chap.6, car la santé assure d’une sorte de neutralité corporelle qui favorise l’objectivité intellectuelle), engagement (« On ne fait pas sa part à la pensée. Elle est le tout de nous-même : elle remplit toute la capacité de notre être », idem), et abnégation : même si je ne comprends pas ma responsabilité de comprendre, je dois l’exercer ! id.).
Bien sûr, ces consignes ou directives d’humanité journalière sentent un peu l’élitisme (« Toute la difficulté est de trouver le point où le génie s’allie à la raison, de s’y établir », chap.7), mais, génie ou pas, la grande faute est de s’économiser l’esprit et de croire devoir mettre de côté des idées pour demain. Comme disait Jankélévitch, imagine-t-on une source rêver d’un robinet ? Et, puisque « ce que nous ne sommes pas, d’autres le seront » (chap.8), l’infini est à la portée d’entre-nous ! Confiance en la puissance propre de l’esprit : quand les idées croient aller d’elles-mêmes et mener l’esprit, celui-ci se tord et se délite ; mais il suffit en revanche que l’esprit se tende pour que les idées viennent ! Confiance aussi en la contagiosité de la vérité, et sa requête de sincérité mutuelle […]
Une philosophie, non de la volonté, mais (comme chez Simone Weil) de l’attention, car cette dernière seule fait se déployer la plus fine des habitudes : celle de savoir disposer autrement de ses habitudes ! Et d’une attention à l’intensité et la noblesse de l’acte, non du tout à son contexte ou retentissement psychosocial. À nous le soin d’assister intérieurement à ce que nous faisons, mais laissons exclusivement aux autres le spectacle de nous ! Si ce spectacle, ainsi, indiffère, songer qu’on a toujours déjà, intérieurement, recommencé à agir ! Attention enfin au cours global de notre propre existence : à nous de lier notre vie à elle-même pour donner un destin à son incessant travail !
Ainsi les règles de la vie quotidienne sont simples préceptes d’une attention supérieure ou généralisée : bien prendre garde à ce que l’objet véritable soit le Tout, que le moyen véritable soit l’action (car on n’agit qu’hors de soi, dit Lavelle, et même recevoir n’est qu’une action plus subtile), et qu’enfin le sujet véritable de cette action soit un créateur de vie : si l’on n’a pas appris (laborieusement, fiévreusement, rigoureusement) à user de soi, quel usage heureux (ou simplement pertinent) pourrions-nous espérer de ce qui nous arrive ? Car regardons-nous : on ne pourrait donner sens au néant de nos vies sans mentir ou se mentir. C’est pourquoi « tout le secret de la philosophie, c’est de faire de son âme un bon démon (eu-daîmon) qui nous permette d’être à la fois bon et heureux » (chap.19). Et cet exercice réglé est sans fin, puisque notre puissance même de trouver notre compte dans une réalité toujours renouvelée ne peut, à proportion, qu’elle-même se renouveler !
Le titre de l’œuvre de Montaigne (Les Essais) a, on le sait, inauguré le sens du genre littéraire essai (réflexion personnelle et libre sur un ou plusieurs thèmes croisés intéressant la vie des hommes). Et ce qu’essaie Montaigne, ce n’est ni « penser pour penser », ni non plus simplement « penser pour voir » (pour un hasard fécond d’enchaînement d’idées), mais bien : penser pour voir ce que ça changerait à vivre. « Et si l’effort de juger autrement pouvait nous aider à être ? », semble-il se demander toujours, nous conviant à nous en assurer. Et le miracle a lieu : en sollicitant constamment l’expérience de la vie (de la sienne et de celles dont il fut partie prenante, témoin, ou lecteur ), l’intelligence même de la vie se fait soudain transmissible. […]
L’ordre strictement chronologique choisi (par l’auteur de ce florilège) dans la succession des fragments permet, en une seule lecture, de constater que l’esprit de Montaigne (mort à 59 ans) a constamment su vieillir. Avec l’âge, le voici de plus en plus précis (malgré ses digressions), pertinent (malgré ses doutes) et serein (malgré l’usure privée et les tourments publics). De toute façon, il s’est juré d’apprendre du vieillissement même à mieux s’employer et se résoudre à celui-ci, en se dégrisant du temps de vie absorbé déjà : « Il ferait beau être vieux si nous ne marchions que vers l’amendement. C’est un mouvement d’ivrogne titubant, vertigineux, informe, ou des joncs que l’air manie en tous sens à son gré » (346).
Comment ? D’abord en se dressant un si lucide tableau des situations générale et personnelle qu’aussitôt décroît à presque rien la masse des illusions utiles : « La corruption du siècle se fait par la contribution particulière de chacun de nous : les uns y apportent la trahison, les autres l’injustice, l’irréligion, la tyrannie, l’avarice, la cruauté, selon qu’ils sont plus puissants ; les plus faibles y apportent la sottise, la vanité, l’oisiveté, parmi lesquels je suis » (336).
Ensuite en laissant à la raison, à l’instar de la vie qu’elle guide, le droit de prendre son temps : notre façon (ordinairement précipitée) de nous débarrasser de nos maux les aggrave : « Le monde est inapte à se guérir ; il est si impatient de ce qui le presse qu’il ne vise qu’à s’en défaire, sans regarder à quel prix. Nous voyons par mille exemples qu’il se guérit ordinairement à ses dépens » (343). […]
Enfin en s’appliquant à soi-même la règle (difficile, peu suivie) du bon père : savoir, devant la jeunesse confiante et féconde, s’écarter. Montaigne ne cesse de railler les tyrans domestiques, qui prétendent régir une énergie qu’ils n’ont plus, et paralysent ce dont ils sont pourtant la source. Dès qu’on fait obstacle à mieux que soi, on n’a plus vrai titre à rester soi. Et ce qui est vrai du père de ses enfants brimés l’est aussi du père de soi que vieillir fait devenir : il faut céder sa part de chemin à la seule part de soi qui mérite encore avenir. Et cette part que s’user n’use pas, c’est dit-il magistralement le cœur et l’amour […].
S’amender ainsi doit d’ailleurs commencer tôt (chaque homme, dès qu’il est né, est en âge de pouvoir vieillir…), et Montaigne conseille très gaillardement de ne pas étudier trop tard l’art de vivre, dissuadant (comme Epicure) de remettre au lendemain l’étude du bon accueil de l’aujourd’hui : « On nous apprend à vivre quand la vie est passée. Cent écoliers ont pris la vérole avant que d’être arrivés à leur leçon d’Aristote sur la tempérance » (82). Auto-amendement lui-même sans illusions. Même devenant son propre maître, on sait d’avance qu’en tout cas on ne saura redevenir sa nourrice : « Je trouve que nos plus grands vices prennent leur pli dès notre plus tendre enfance et que notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices » (48). […]
Relire méthodiquement les premiers jets de ses propres conversions en apprend beaucoup sur elles. Il faut croire, devant tant de richesse de perspectives, ressources et nuances de cet auteur, que Montaigne s’est comme lui-même constamment lu par-dessus l’épaule. Et le souffle de l’esprit, comme tout vent (132), n’est efficace qu’au choix d’un cap. « Un lecteur perspicace découvre souvent dans les écrits d’autrui des perfections autres que celles que l’auteur y a mises et aperçues, et y prête des sens et des visages plus riches » (55).
Relire sévèrement ses efforts de vivre, oui, mais sans violence (qui – 155 – n’éduquerait qu’au mal-vivre), sans dégoût de soi (« C’est une maladie particulière, et qui ne se voit en aucune autre créature, de se haïr et mépriser soi-même. C’est par une pareille vanité que nous désirons être autre chose que ce que nous sommes », 143), mais sans non plus copier, même les meilleurs : suivre un autre, estime rudement Montaigne (70), c’est ne chercher rien ! On n’a de toute façon pas le choix, car la pauvreté d’âme est fatale, annulant son pouvoir même de s’enrichir un jour : « La pauvreté des biens est aisée à guérir ; la pauvreté de l’âme, impossible » (390). […]
On ira donc, avec immense profit, découvrir les généreuses subtilités et intemporelles mises en garde de cet auteur du XVIè siècle. « L’actualité » des leçons de ce prodigieux autoportrait de la condition humaine est renversante. On plaisante à peine en disant que l’extrait 402 annonce que les réseaux sociaux détraquent et abaissent la démocratie en démocratisant notre folie et notre bassesse ; que le 404 fait résister à tout abus spirituel en refusant de nous mettre en demeure de croire ce qu’on nous fait avouer ignorer ; que les 412 et 413 ensemble font saisir que la liberté morale consiste à reprendre le pouvoir sur notre propre compréhension du juste et de l’injuste ; ou, le 400, que la célébrité médiatique est de teneur telle que « c’est déshonneur d’être ainsi honoré », etc. Dans tous les cas, la leçon est la même : comprendre assez la réalité de la vie pour savoir qu’il faut la « servir selon elle » (368), non selon nous, mais que nul ne peut la servir valablement qu’en s’y conduisant lui-même (« me donner à autrui sans m’ôter à moi », 388), sans jamais d’ailleurs s’excuser de vivre (l’impardonnable est seulement de le faire indiscrètement et insolemment).
Il est tout à fait clair qu’on tient ici, avec ce recueil, parfaitement organisé et accessible – très cohérent, très lisible, très fidèle à la loyauté de présence qu’il ouvre –, le moyen de lire au mieux Montaigne et profiter de sa fraternelle lucidité. « Il serait vraiment dommage, écrit Gérard Pfister avec une merveilleuse simplicité, de se passer d’un ami si discret et bienfaisant ». Un ami, dit justement Montaigne (359), est celui qui nous fait du bien du seul fait de s’en faire à lui-même. L’extrait 214 dit d’ailleurs une chose belle et vraie : que le sommeil endort mieux les songes que la veille seule et spontanément ne dissipe les vaines rêveries. Mais ce petit livre (qu’on complètera, opportunément, de l’excellent Dictionnaire amoureux de Montaigne, Plon, d’André Comte-Sponville) est alors comme une veille augmentée, partageable, vaillante – qui sait se et nous nourrir d’une adversité, qu’elle éclaire et absorbe. Ce que cette pensée fait vivre est décisif, d’autant (308) qu’on ne vaut, mort, que ce qu’on aura fait vivre.