Sur « Conversations avec Rainer Maria Rilke »

La lecture dIsabelle Baladine Howald

Extraits de l’article paru sur le site Poezibao le 11 avril 2022

Quelle chance pour Maurice Betz (1898-1946) d’avoir pu traduire les Cahiers de Malte Laurids Brigge avec son auteur lui-même, Rainer Maria Rilke himself ! (Et comment se risquerait-on alors à le traduire à nouveau aujourd’hui, même en arguant des changements de la langue d’accueil… C’est une vraie question pour l’avenir…). Cet écrivain, Maurice Betz, bien oublié depuis malgré le succès d’une dizaine de livres publiés sur son expérience de la guerre en Alsace notamment (il était natif de Colmar) demeure le traducteur jalousé de Rilke mais aussi de La montagne magique de Thomas Mann, ce n’est pas peu dire… Les deux grands écrivains qu’étaient Rilke et Mann n’ont pas tari d’éloges sur la finesse du travail de Betz. […]

Les Conversations avec Rainer Maria Rilke racontées par Maurice Betz viennent de paraître chez Arfuyen. Elles sont suivies du récit d’un tout jeune homme, Camille Schneider, qui a rencontré Rilke par Maurice Betz, de son voyage à Strasbourg et Colmar en train avec Rilke, le soir même de leur rencontre. Rilke était coutumier des départs tenus secrets et inattendus. Ce contemporain et ami de Betz, alsacien lui aussi, est envoyé par Betz rencontrer Rilke au Jardin du Luxembourg où celui-ci aimait beaucoup aller. Il est entraîné par le poète à une longue promenade et celui-ci lui propose de revoir Strasbourg (où Rilke avait publié ses tout premiers poèmes dans un Almanach) et Colmar avec lui. Le voyage se fit en train le soir-même, entre conversation et endormissement, Rilke est toujours aussi ému devant la cathédrale et reste longtemps silencieux devant le retable d’Issenheim. Ce petit récit touchant est inclus dans ce volume de souvenirs.

Une postface de Jacques Betz retrace la biographie de son cousin Maurice, qui lit Rilke lors de ses études mais ne rencontrera le poète, son voisin à Paris, qu’en 1925, un an avant la mort de Rilke, avec qui il va passer de nombreux mois sur la traduction du Malte. Le livre de Maurice Betz Scaferlati pour troupes a très agréablement surpris Rilke et les premiers essais de traduction du poète autrichien par ce jeune homme furent encouragés puis largement adoubés par lui. Des années plus tard, apprenant que son jeune traducteur habite tout près de chez lui à Paris, Rilke propose la rencontre. Betz décrit le même Rilke attentionné et attentif que ses autres correspondants, le même homme de santé délicate. S’ensuivra un travail commun approfondi, parfois interrompu par les maladies de Rilke. Celui-ci fait confiance au jeune homme et lui propose des alternatives que Betz ne suit pas toujours. […]

Certes ce volume est adressé aux grands et vrais amoureux de Rilke, mais pour ceux-ci, c’est un vrai document, sur le travail de la langue comme le conçoit Rilke, sur l’époque littéraire, dont l’actualité passionnait Rilke, tout à fait au fait des jeunes écrivains français, qu’il lisait dans le texte. « La langue – conception vraiment poétique – c’est l’être, et chacune renferme l’essence d’un peuple dont elle est le moyen d’expression » écrit Betz. Rilke apprenait facilement les langues et se sentait tellement plus russe qu’autrichien ou tchèque de langue allemande qu’il apprit le russe pour mieux se pénétrer de l’âme slave, qu’il avait déjà assez naturellement. Il était à la fois un généreux collaborateur (sa nature propre) mais aussi très précis et très rigoureux (fréquentation du travail de Rodin).

Rappelons qu’il fut l’excellent traducteur de Valéry en allemand. Ici le travail est sur la langue mais surtout sur le personnage de Malte « dans son infinie diversité » (inspiré par un écrivain norvégien, et influencé aussi bien par Jacobsen que par Kierkegaard). Betz saisit bien Rilke, sa propension à l’infini en tout domaine, sa ressemblance avec Malte, son air perdu au milieu des mondains qu’il fréquentait pourtant, sa manière d’errer parmi les femmes.

Le poète n’a quitté « le très petit château terriblement seul » de Muzot que décrit Paul Valéry, que pour aller mourir à la clinique de Valmont. Maurice Betz continuera à le traduire, avant de mourir lui aussi seul, dans une chambre d’hôtel loin de chez lui. Outre la relation au poète et au travail sur le Malte, ce livre est aussi un portrait en creux de Betz, bien émouvant. Rilke avait hâte de serrer la main de celui qui l’avait si bien traduit, « la main que Malte avait tant fatiguée ».