« Une mystique pour temps de détresse »

Conférence donnée par Patrick Kéchichian

Extraits de l’intervention de Patrick Kéchichian au colloque Marie de la Trinité du 26 mars 2011

[…] Je n’aime pas beaucoup les confidences, mais permettez-moi celle-ci : j’allais avoir trente ans en 1980, année de la mort de Marie de la Trinité, et je venais, après pas mal de tâtonnements, de me convertir à la foi catholique. Nourrie de quelques lectures, cette conversion incluait à mes yeux, sans pouvoir les détailler ou même les saisir par la pensée, toutes les données et conséquences de la Révélation, telles que la tradition chrétienne, des Pères aux écrivains modernes, ont pu les réfléchir et les exprimer. […] Dans mon périple, il y avait eu aussi, génération 70 oblige, la psychanalyse, science et méthode alors hégémonique, perçue comme une étape obligée dans le développement intellectuel et psychologique d’un jeune homme. […]

Issu de cette culture et de cet environnement, je perçois comme étrangement familier le destin de Marie de la Trinité, sur ses deux versants : la grâce et la problématique psychologique, tout cela associé à la nature de ses écrits. Ses mots et ses maux me sont proches. Même si l’expérience mystique en tant que telle, demeure, elle, parfaitement irréductible à une quelconque proximité. Je crois qu’il faut distinguer ici la nature de l’expérience et ses attendus, ou comme je disais à l’instant, sa signification. Au-delà des anecdotes et des aléas de la biographie, celle-ci nous concerne au premier chef. De plus, et c’est l’essentiel, elle nous invite à un partage, à une communion invisible.

Troublé, je l’eusse été moins, je crois, si j’avais eu à traiter, par exemple, de sainte Thérèse d’Avila ou de sainte Thérèse de l’Enfant Jésus, ou encore d’Elisabeth de la Trinité. L’éloignement du temps, même minime, parfois de l’espace, et aussi des mentalités, des cultures, a quelque chose tout à la fois de libérateur et de protecteur. On pose devant soi un sujet d’étude, on le traite, avec plus ou moins de sensibilité et d’érudition, comme appartenant au passé, à l’histoire. En fait, on n’a pas à craindre qu’il vienne vous taper sur l’épaule en vous disant « mais tu te trompes… » Avec un léger décalage, Marie de la Trinité, elle, appartient pleinement à notre temps. Ce que l’on peut dire et penser, comprendre d’elle, lui serait parfaitement intelligible. Elle le jugerait avec le discernement et la sévérité qui la caractérise. En cela, elle est notre contemporaine. Elle peut donc toujours, par quelque mystérieux moyen, venir pointer mon erreur, contester mon point de vue. […]

De quelque côté que l’on tourne le problème, une chose au moins est certaine : la littérature n’est pas l’espace dans lequel a cherché à s’inscrire Marie de la Trinité. D’ailleurs, l’histoire de ses Carnets, le temps resserré de leur rédaction, cet enfouissement volontaire et en même temps cette certitude non orgueilleuse de leur importance, le prouvent. Nous ne sommes pas devant une œuvre pittoresque sauvée de l’oubli où elle risquait de s’enfoncer, mais face à la relation rigoureuse, aussi rigoureuse qu’il est possible, d’une expérience, d’une grâce (de plusieurs grâces…), qui est le cœur vivant et ardent de l’existence de la religieuse. […]

Sur le versant mystique, la dominicaine prend soin de distinguer les ordres… Ainsi, en juin 1941, elle souligne la différence qu’il convient de faire entre connaissance et expérience, mettant cette dernière au plus haut, sans pour autant négliger la connaissance, dont son travail d’écriture émane directement : « Il ne peut y avoir d’expérience humaine sans connaissance, écrit-elle, mais l’inverse est possible : connaissance sans expérience. (…) La connaissance a rapport à l’être comme vrai, et par l’intermédiaire de l’idée. La connaissance ne touche pas l’être, tandis que l’expérience l’étreint. » Un jour  (2 mai 1944), elle note cette réponse reçue du Père à l’une de ses demandes : « Les expériences sont plus délectables. Les lumières sont plus communicables. » Dans son vocabulaire, connaissance et lumière sont synonymes. Ailleurs, elle parle aussi de la « traduction » des lumières reçues. Travailler à les retranscrire, c’est les « revêtir de mots », et « comme ce sont des lumières simples et pleines, les mots sont toujours par un côté en insuffisance ou désaccord – aussi, là où un seul suffirait pour une pensée humaine, j’en mets trois ou quatre pour essayer de mettre au point. » Insensiblement, ce sont les « régions obscures » qui s’éclairent. Assez puissante et pourvue de « tant de nuances », comme elle l’écrit dans son mémoire de 1956, cette lumière lui apparaît « nouvelle, plus humble, plus réelle, plus humaine ».

Sur l’un et l’autre versant, psychologique et spirituel, il y a donc écriture, volonté âpre, farouche, pour reprendre ces deux adjectifs, de laisser une trace, de témoigner, d’aider sans doute, d’être utile. Mais chacun des domaines appelle, je crois, une écriture spécifique. La nature et l’accessibilité des objets n’étant pas d’égale valeur… Est-il nécessaire de noter que jamais la religieuse ne confond ses Carnets avec un Journal intime ? Le retour sur soi que toute geste autobiographique implique, elle se l’interdit absolument ; elle l’exprime ainsi : « Rejeter tout retour sur moi, m’en évader in sinu Patris, dès que je perçois un retour sur moi dans l’oraison. » […]

Avec cette détresse que j’évoquais, avec toute la détresse du monde, le XXe siècle a fait littérature. Je n’entends pas ce mot péjorativement. La notion, vague sans doute, de littérature de témoignage a accompagné et suivi les grandes tragédies du siècle, avec la Shoah pour sombre emblème. Ce ne sont plus les accents du romantisme, même le plus noir, qui ont cherché à exprimer cette détresse. Il n’était plus temps. En revanche, le besoin vital du témoignage, de la mémoire, de la parole articulée opposés au malheur et à l’horreur s’est imposé. Il fallait rendre compte, tenir le compte le plus exact possible de cette détresse. Dieu a déserté, avait-on décrété… Comme pour l’expérience mystique, ce qui apparaissait comme indicible, la poésie, peut-être, pouvait le dire, ou au moins le rendre sensible.

« Dans le cœur de la nuit, une mesure est là toujours, commune /  A tous, et chacun cependant reçoit en propre son destin. / Chacun s’en va, chacun s’en vient aux lieux qu’il peut atteindre », écrit Hölderlin au tout début du XIXe siècle dans son grand poème, « Le Pain et le Vin » (traduction de Gustave Roud). « Mais nous venons trop tard, ami. Oui, les dieux vivent, Mais là-haut sur nos fronts, au cœur d’un autre monde… », poursuit-il, avant de poser, à la septième strophe de son élégie, cette question appelée à résonner si fortement au siècle suivant : « Pourquoi dans ce temps d’ombre misérable, des poètes ? » d’autres traductions disent : « en temps d’indigence » ou « de détresse ». Peu de temps après, le poète sombre dans la folie, sa poésie se fige, comme un corps pris par les cendres. […]

Marie de la Trinité, on peut s’en étonner, presque en être choqué, ne fait pratiquement aucune allusion aux événements qui ont lieu en France et en Europe dans les années 40-45. Sauf je crois, en une page, à l’exode. Elle est toute à sa mission. Le bruit et la fureur du temps semblent bien éloignés d’elle. Mais si on lit ses écrits, si on s’approche en pensée et en prière de sa personne, ce bruit et cette fureur, cette détresse, on les entend, certes assourdis, retenus hors de l’espace intérieur. « La vocation religieuse, écrit Marie de la Trinité au docteur Jacqueline Renaud en février 1956,  n’entraîne pas la répudiation du créé – au contraire, elle s’en sert, elle en a besoin mais elle le polarise et le dépasse constamment (…). Il ne s’agit pas du tout, dans mon esprit, d’établir une scission ou une opposition entre la réalité humaine et la réalité de la grâce. »  Dans cette affirmation de la non séparation entre la « réalité humaine » et la « réalité de la grâce », je note que la « grâce » est une « réalité » à part entière : il ne peut donc y avoir, même discrète ou clandestine, de « répudiation du créé ».

A la même Jacqueline Renaud, un mois plus tard : « J’ai l’air assuré et décidé, et par dessous je tremble, je suis dans l’angoisse à tout moment. Ce que j’ai toujours devant les yeux c’est une sorte de catastrophe invincible et dont je porte en moi la cause fatale sans pouvoir m’en défaire. » Il y a plusieurs manières d’entendre cette dernière phrase. On pourrait y lire une sorte d’égocentrisme, une volonté dérisoire de tout ramener à soi – jusqu’à l’invincible catastrophe, jusqu’à la détresse du temps. Ce n’est évidemment pas de cela qu’il s’agit. L’intériorité, Marie de la Trinité l’a assez dit et développé, est ouverte, appelée « in sinu Patris », et là, universalisée, « immolée ».

Pour terminer, je citerai ce dernier passage, tiré du Mémoire de 1956, qui va dans le même sens. Un sens parfaitement inintelligible si on le soustrait de la grâce, qui est sa source. Je cite : « Maintenant je retrouve à peu près les mêmes sentiments et émotions qu’auparavant à l’exception de la joie qui, après avoir complètement disparu est revenue, mais dans un autre lieu de moi-même, et sous une autre forme. Je ne la ressens que spirituellement et elle est indépendante des circonstances de la vie. » Loin d’être fragile ou illusoire, cette « joie », seul sentiment qui demeure spirituellement, est « indépendante des circonstances de la vie » pour mieux se transmettre et se partager. Notre impuissance à éprouver cette joie ne l’empêche pas d’être triomphante, en perpétuelle dilatation, comme l’a pensée Jean-Louis Chrétien (La Joie spacieuse. Essai sur la dilatation, éd. de Minuit, 2007). « Tout ce qui arrive est adorable », disait Léon Bloy avec audace. « Tout est grâce », renchérissait le curé de campagne de Bernanos, citant la Petit Thérèse.

Sur « Ainsi parlait Saint-Pol-Roux »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits d’un article paru le 27 juillet 2022 dans En attendant Nadeau

Si l’œuvre de Saint-Pol-Roux n’est pas aujourd’hui totalement oubliée, c’est en grande partie grâce à Gérard Macé, puis à Alistair Whyte et à Jacques Goorma qui apportèrent leur contribution à l’éditeur René Rougerie : ce dernier fit en effet paraitre au fil du temps pas moins de vingt-trois volumes, très largement composés d’inédits. Quatre ans après l’ouvrage de Bruno Geneste et Paul Sanda Saint-Pol-Roux. Le cosmographe des Confins, Ainsi parlait Saint-Pol-Roux devrait inciter les amoureux de la poésie à découvrir ou redécouvrir cet auteur trop méconnu qui participa à la naissance du symbolisme et fut salué en son temps par Paul Valéry, Max Jacob, Victor Segalen et André Breton, entre autres. […]

L’œuvre de Saint-Pol-Roux est insituable. On ne peut la rattacher au symbolisme que sur une courte période, à ses débuts dans la vie littéraire. Car il se montre toujours en décalage avec son époque : « Je me sens le contemporain de gens à venir, c’est à eux que je parle », écrit-il dans une lettre à André Rolland de Renéville. Se faisant une haute idée de la littérature qu’il défend avec magnificence – il est d’ailleurs surnommé ou se fait appeler le « Magnifique » – et enthousiasme, considérant « l’Art comme un sacerdoce », il doit subir maintes critiques et moqueries auxquelles il répondra avec un humour cinglant par un poème en prose aux allures de pamphlet, « Air de trombone à coulisse ». Il est indéniable qu’il incarne avec faste l’esprit baroque par l’audace de ses images – par exemple, il désigne le chant du coq comme « un coquelicot sonore » – qui fait voler en éclats « les vieux clichés ».

L’imagination est donc l’une des clés, essentielle, de son œuvre, mais ce n’est pas la seule. S’il est un visionnaire, le « maître de l’image », il mène aussi toute une réflexion en avance sur son temps sur la poésie, adaptant le concept d’idéoréalisme de la philosophie allemande à la poésie. Si l’influence de Platon et de Plotin est déterminante chez Saint-Pol-Roux, il sait que le monde des idées et le monde des choses sont l’envers et l’endroit d’une même pièce, et il n’a de cesse de chercher des passages de l’un à l’autre – à l’affût des intersignes et des synchronicités –, de « dématérialiser le sensible pour pénétrer l’intelligible » et de cristalliser l’intelligible dans le sensible grâce aux cinq sens et au langage. Il a pu être reconnu comme un précurseur du surréalisme, mais avec une nuance qui mérite d’être soulignée : là où Breton se donne pour objectif d’exprimer « le fonctionnement réel de la pensée » dans une perspective humaine, « le Magnifique » a pour ambition de « possibiliser le divin », ce qui l’inscrit dans une démarche spirituelle, voire mystique.

Dans sa préface, Jacques Goorma, l’un des meilleurs connaisseurs de l’œuvre de Saint-Pol-Roux, montre bien la volonté du poète de sacraliser les lieux, les choses et les animaux en les baptisant en quelque sorte d’un nouveau nom : « La chaumière de Roscanvel devient à la naissance de sa fille la “Chaumière de Divine”, le manoir de Boultous à la mort de son fils, tué à Verdun en mars 1915, “Le manoir de Cœcilian”. Les personnages de Camaret, le monde familier des animaux (avec la chèvre Espérance, les chattes Vagabonde et Ténèbres, les goélands Éole et Thalassa qui viennent se poser sur la tête de Divine), les rochers qui l’entourent et que le poète contemple depuis son “rêvoir” (une étroite plateforme encastrée dans les rochers et recouverte d’herbe rase et d’où, bravant le vertige, Saint-Pol-Roux contemplait l’immensité écumante autour des Tas de Pois), tous ces éléments sont revalorisés dans son monde, recréés dans le poème de sa vie ».

Goorma nous présente l’homme tel qu’il fut, avec son côté solaire, sa parole ardente, ses affinités, ses rencontres et amitiés (Pierre Mac Orlan, Max Jacob, Victor Segalen, André Breton, Jean Moulin…), sa générosité, sa simplicité, son don de voyance, son humour, son goût de la solitude et son amour de la vie. Goorma apporte de précieux témoignages qui, en plus de son propre regard, viennent éclairer l’œuvre du « mage de Camaret ».

Sur « Un dédale de ciels »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits d’un article paru le 28 juin 2022 sur le site La Cause littéraire

« Je marche en compagnie de mon arrière-grand-père / sur un chemin de terre dans la plaine du Forez / dans mon pays dit-il / avec cette drôle de fierté / mon ombre enveloppe la sienne / ses sandales sont couvertes de poussière / il me montre sur ses jambes ses avant-bras ses joues les éraflures / mes médailles mes blessures gagnées dit-il / contre l’écorce l’ongle des arbres dans le verger voisin / je vole les pommes / je les tiens / lui et sa fierté / par la main… » (p. 26).

La plupart des ancêtres sont, logiquement (par l’âge, et le temps qui fait passer tout réel), ou aléatoirement (par persécutions, guerres, exils ratés, pandémies, diverses dévastations broyant les exemples qu’ils n’ont souvent pas eu loisir de devenir) morts : ils marchaient devant nous (leurs descendants), mais ont disparu, comme tombés dans des trous, eux-mêmes à leur tour cachés. Avant-garde désormais évanouie, et comme devenue indétectable sur un sol que nous arpentons à neuf, et sans leur sensible épaisseur : prédécesseurs à jamais privés de tout présent autre que le leur. Deux possibilités seulement, dès lors : les inviter fantasmatiquement dans notre présent, se déporter nostalgiquement dans ce que et ce qui fut le leur. Benoît Reiss choisit, cavalièrement, résolument, jubilatoirement, la seconde : le parti-pris à la fois grandiose et dérisoire du puzzle de la famille posthume. […]

C’est donc un auteur, qui, fondamentalement, fait place (à d’autres), et même leur redonne une place d’être perdue : il ne « s’efface » pas pour autant, il vient plutôt voir comment leurs tableaux s’écrivaient. Il pousse les milliers de portes d’entrée du labyrinthe (le dédale de ce que ceux qui lui ont donné vie ont reçu, en leur temps, d’elle) – et nul n’entre pourtant de gaieté de cœur dans un endroit construit pour en masquer la sortie ! Mais c’est un dédale de ciels, et il n’y en a qu’un : regroupant les ciels, il les laisse s’éclairer l’un à l’autre. […]

Page après page, ces souvent inconnus les uns des autres jouent, grâce à lui, ensemble : à toutes sortes de jeux – aux normes délicieusement hybrides, aux règles superbement mêlées ! Guides infaillibles, à la fois purs (exclusivement faits de leur mémoire) et impudiques (aucune contenance à adopter dans leur néant !) qui peuvent, extraordinairement, se prendre eux-mêmes à l’âge qu’ils veulent, et donner ainsi à conserver leurs vénérables petits métiers et grandes manies. C’est donc clair : la poésie sauve imaginairement mieux les expériences des êtres humains que ne le font réellement la chronique, l’almanach et l’histoire culturelle. […]

Toujours ces sortes de clampins tutélaires, ranimés par l’auteur (et, en réalité, toujours un peu rudement secoués pour les éveiller de dormance) à divers spots de sa frondaison généalogique, nous reçoivent (aimablement) pour être sollicités là où eux-mêmes ne l’attendaient pas. Car, bien sûr, le texte leur pose des questions posthumes – qu’ils ne peuvent donc pas entendre –, pour obtenir des réponses hors d’eux écrites – qu’ils ne peuvent donc pas contrôler. Mais c’est l’amour, et lui seul, qui les marionnettise ainsi, et un pur amour, noble, désintéressé, puisqu’au mieux l’auteur vient se reperdre avec eux dans leur cheminement ruiné.

Avec, permises par ce doux et délirant procédé de mise parachutée en abyme, à l’occasion, de géniales interférences, par exemple (p. 100) entre conte et histoire lors d’une visite de Pétain (lui-même joyeusement marionnettisé), ou, dans le plus beau des ciels de ce dédale (p. 80), entre Thésée et le Minotaure. […] On l’a compris (« Aux Justes/ qui ont sauvé mes grands-parents » dit la page 4) : ce bouleversant et si mystérieux Benoît Reiss est l’aède d’une diaspora enfuie et enfouie, devant et pour laquelle il « pousse les wagons de mots » (p. 69).

Sur « Manuel de Réisophie pratique »

La lecture de Christian Travaux

Extraits de l’article paru le 15 juin 2022 sur le site Poezibao

La supercherie est connue, littéraire au premier chef. Feindre de découvrir, un jour, sur l’étal d’un bouquiniste, dans un tiroir, une liasse de papiers anonymes, un ouvrage sans nom d’auteur. Les publier, avec un court avertissement de l’éditeur au lecteur. Ainsi, Laurent Albarracin qui, déjà, en 2018, proposait avec Res Rerum « un livre étrange sans mention d’auteur ni d’éditeur ni de date ni de lieu ». « Seulement le titre », et « la mention : Collège de Réisophie ». Aujourd’hui, il répète son geste, avec ce Manuel de Réisophie pratique, disant avoir « reçu par la poste, sans mention d’expéditeur, une liasse de papiers », toujours signée : « Le Collège de Réisophie » (p.7). […]

224 textes aujourd’hui, contre 64 simplement, dans Res Rerum, en 2018. Et des textes aussi plus courts, parfois jusqu’à deux vers à peine, ou un seul vers. Cinq mots même, cette fois, peuvent suffire à exposer ou illustrer une philosophie évidente, simplissime, tellement évidente qu’elle nous éblouit fortement, et nous aveugle. Ce qui est est. Ce qui existe, devant nous, existe, n’a pas d’autre but que d’exister. Les choses sont. Et elles sont parce qu’elles sont. Un point, c’est tout. Évidence tautologique qui paraît bien tenir du gag, ou de l’absence de réflexion face au monde qui nous entoure, sans chercher à voir ni comprendre ce qu’on voit et ce qu’on entend. Il n’en est rien. Tout cela n’a rien de gratuit ou d’aléatoire, ou de facile. C’est, plutôt, l’évidence même qui nous crève tellement les yeux que nous refusons de la voir. […]

D’où cette philosophie nouvelle, la Réisophie, la science des choses, qui n’interroge pas le sens, ou ne cherche pas à expliquer quoi que ce soit, mais se contente d’être caisse enregistreuse du réel, dans ses moindres manifestations. La force aveuglante du truisme, le vertige de l’évidence des choses dans leur être de choses, la tautologie comme principe premier d’une pensée qui se fait dans le dialogue avec la chose, l’autoréférentialité, ou l’intentionnalité des objets réduite à leur volonté d’être, sont les concepts d’une logique qui pousse la logique à son terme. Et qui renouvelle le regard que l’on pose machinalement sur les choses mêmes du réel qui nous entoure, et que nous ne comprenons pas. Tout est là, déjà, et tout est, par ce seul fait même d’exister. Il n’y a rien d’autre à chercher, ni à trouver. Et rien d’autre à interpréter.

Cela impose, au réisophe, dès lors, d’inventer un lexique qui puisse correspondre à cela qui est l’évidence même d’être, et que nous négligeons souvent pour penser, ou voir, quelque chose à la place de ce qui est. La chose est, ainsi, déclinée, évidemment, en chosalité (p. 12), en chosellement (p.101) ou chosifiée, comme seule pensée directrice, comme seule volonté de la chose poursuivant son être dans son être, et sa manière propre d’exister jusque dans la chose elle-même. La chose-chose, ou chose de la chose. Ou même chose qui est chose par la chose elle-même. Ce qui fait que cette pensée suit, non pas des principes, mais, comme dit le poète-penseur, des trincipes (p. 121), qu’elle procède du remêmement (p.223), et qu’elle pratique, non pas vraiment l’examen, mais plutôt – comme dit, toujours avec humour, Albarracin – l’inamen (p. 136). […]

Comme Ponge pouvait prendre parti des choses, mais compte tenu des mots, ainsi Laurent Albarracin prend-il aussi les choses au mot, en jouant de l’épanadiplose, très souvent, en réactivant les catachrèses, ou les images oubliées au cœur du langage. Ainsi, « l’eau lave l’eau à l’eau de l’eau », écrit-il (p.43). « La ronce dans la ronce se roncifie » (p. 16). « Le tout joue le tout pour le tout », évidemment, « dans la partie » (p. 31). […]

Ce faisant, Albarracin ne se contente pas de « rendre » – comme il dit – « visible le visible » (p.54). Il renouvelle la poésie, en retrouvant ses origines. Si l’on pense à Marc-Aurèle, souvent, ou Epictète, et pas seulement à cause du titre ou des nombreux impératifs qui ouvrent certains poèmes, c’est surtout aux présocratiques, à Lucrèce, à la poésie scientifique ou philosophique que l’on songe en lisant ces textes où s’expose un enseignement, avec ses rites (p. 36), son magistère (p. 128), son emblème (dans la toupie, p. 100), et même la position qu’il faut adopter, celle du crocus, pour être un bon réisophe (p. 118). […]

Dès lors, si l’extraordinaire n’apparaît que dans l’ordinaire des mots et des choses, si c’est seul par l’évidence que le réel peut se dire et se faire entendre, le réisophe se doit d’avoir recours à la chair des mots, à la matière même du langage, à sa jouissance. Et c’est tout autant en jouant de la réversibilité des mots sur eux-mêmes, du retournement des catachrèses sur leurs images, ou des mots qu’on voit dans les mots, ou qu’on devine, qu’Albarracin réactive la langue poétique. « Un triangle » contient « une tringle » (p. 177), comme « le vide est à moitié verre » (p.166), ou « le tronc commun un bois souple » (p. 84), quand on sait « ce qui cloche dans la cloche » (p. 175). […]

Autant dire, par ses exemples, combien ce livre est jubilatoire ! Alors, lecteur, fais comme le dit le philosophe réisophe : « De toute matière, fais-toi une raison, / Avale les choses, fais-en une vision. » (p. 64) Et ainsi, tu seras heureux.

Sur « Je t’écris de Bordeaux »

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article paru le 4 mai 2022 sur le site La Cause littéraire

Quand l’auteur, depuis Bordeaux, Gênes, Dublin ou Nice, écrit ces textes, il a, à l’entrée de ce siècle, 55 à 57 ans : son corps, purement et simplement, « décline » – et quoi de plus logique, mais aussi de plus absurde, qu’un fleuriste qui se fane ? « Mon corps toi qui déclines comme décline / l’Europe /toi qui perds de la valeur peu à peu / comme la production / d’acier et de charbon / par rapport à l’électronique / mon corps d’un demi-siècle / mon corps aux os que le radiologue / dit plus vieux que leur âge / aux ongles voûtés / en une rêche fragilité / au ventre où une graisse / odieuse pousse pour croître – toi qui étais / maigre comme les pensées les plus jeunes / comme Achille et comme Patrocle – / toi qui désormais ne peux plus te passer / chaque matin de Norvasc / comme un mouchoir dans une poche » (p. 99).

C’est un homme qui accepte la vie réelle de son organisme. Il sait que son propre corps n’est pas un moteur, un container, un meuble, une cuve… mais, respectivement, son propre « mécanicien », son « docker », son « menuisier », son « vigneron » (p. 65). Il se sait ainsi, même dans l’emportement érotique, responsable de son désir, tuteur de ses manques. Et il accepte (mais autrement) la vie réelle de l’organisme étreint, car la bien-aimée est, non un jouet de cire ou de cuir, mais une chair vraie (qui se fait donc obstacle à elle-même, qui se sent faillible, qui se tache et s’aigrit, en viande à destin elle aussi) payant le prix d’être désirable. […]

Il ne s’excuse pas d’avoir su aimer vivre. D’abord, écrit-il, la joie ne lui était pas naturelle ; il a beaucoup « peiné » (et toute un peu longue souffrance rend injuste) pour devenir homme de plaisir et chevalier du trouble. Ensuite son corps a gardé (malgré les lotions, les plis et les rides) sa jeunesse intérieure, c’est-à-dire son goût d’être un corps, sa fidélité à l’ardeur de toujours qui ne lui coûtait rien. Il ne se regarde d’ailleurs – comme ferait un vieux beau – pas dans les miroirs, mais seulement, avoue-t-il, dans les vitrines, comme un infatigable ado (p.45) qui y lit ensemble son passage dans l’adulte et son passage dans la rue ! Et puis c’est un scrupuleux naturel, attentif à rendre à sa partenaire sa propre ardeur assimilable, ayant souci de se faire lieu sûr pour l’abandon d’autrui, voulant dignité des plaisirs reçus et donnés. […]

Il n’abuse pas de la lucidité forcée (la sienne) des décrépits. Il n’a pas même idée de se moquer des difficultés du pauvre, du naïf, du sot, du mort même, à rire d’eux-mêmes . À Bordeaux, il rencontre, avec la même ferveur tendre et farouche, la punkette d’alors qui l’interroge publiquement, et l’auteur latin Ausone (Bordelais au quatrième siècle !) sur lequel il fait conférence. Tout y est juste, sain et ouvert. On croit entendre Alain (« Nous devons aux morts d’être contents de penser à eux » car c’est quand ils avaient corps que les morts qui comptent pouvaient faire quelque chose d’eux-mêmes ; aujourd’hui esprits, ils ne peuvent faire quoi que ce soit que de nous, non plus d’eux !), ne retournant jamais contre les autres ce qui leur échappe, comme on le voit ici : « – je t’écris de Bordeaux, ville d’Ausone / et du vin et de la Garonne – / une lycéenne de seize ans / avec deux petits anneaux de métal dans le nez / et deux sur les arcades sourcilières / et un keffieh de palestinienne / autour du cou, m’a demandé avec un sourire / doux et intimidé si j’avais commis des excès / et lesquels. Aimer c’est toujours commettre des excès / et aimer la poésie ça l’est encore / plus, ai-je répondu. J’y repense / aujourd’hui tandis que je suis ici et que je t’écris : / j’ai commis l’excès d’être vivant / après un siècle de néant et de mort »  (p. 63)

et là (quand il redonne à Ausone admiré son exacte ancienne disponibilité à lui-même !) : « Âgé désormais, tous les soirs / il se faisait apporter un panier d’huîtres / qu’il consommait avec une saucisse / grillée comme c’est encore l’usage à Burdigala. / Il avait lu tant de livres, donné tant de leçons / à l’Université que grâce à lui / elle était devenue réputée dans l’Empire. / Devenu chrétien, au vrai Dieu / il ne cacha jamais sa faiblesse / attendrie pour les dieux de la vie / de la mer et des marées, de la lune / et des vignes, du soleil et du vin. / Il s’asseyait ici, Ausone, tout près / peut-être de là où j’écris à présent… » (p. 69) […]

La tendresse païenne a exactement de sacré qu’aimer est donner les dieux qu’on est, et honorer ceux que l’être d’autrui nous offre. Quant au démon, écrit Conte (p.159), qui nous sourit du mal qu’on fait, nous pouvons résister en souriant à ce sourire. Certes, exister (« rester à genoux sur des grains de sel, gravir des marches amères », p.171), c’est disposer d’une monture rétive (comme d’un âne mi-léthargique, mi-explosif), et d’emblée monter à bord d’un futur naufrage. Mais avoir corps, c’est s’être fait prêter un fragment de monde d’origine inconnue, en avoir à jamais titre illisible de propriété : ne cède donc pas, dit le poète, à la tentation d’avoir un prix. Ne fais pas vil négoce de ta si troublante obscurité : même ayant, l’âge venu, quitté les dures landes à bruyère de Galway pour la dérisoire propreté d’un centre commercial de Dublin, notre touriste s’implore lui-même strictement où ça fait mal (p.174) : « la Liffey coule trouble / et elle aussi paraît en vente. / Tout est si normal. / Mais toi ma vie je te prie / ne te renie pas toi-même / ne te donne pas de limites, / ne le fais pas, sois folle encore (tu non darti misure, / non farlo, impazzisci ancora »)

Sur « Conversations avec Rainer Maria Rilke »

 La lecture de Myriam Aït-Sidhoum

Extraits d’un article publié dans les Dernières Nouvelles d’Alsace le 17 avril 2022

La relation personnelle du colmarien Maurice Betz à l’immense poète allemand Rainer Maria Rilke a donné lieu à de passionnants échanges réédités par les Editions Arfuyen. En prime, un court récit de Camille Schneider qui accompagna Rilke quelques jours en Alsace.

En 1915, le colmarien Maurice Betz (1898-1946) a 17 ans lorsqu’il lit pour la première fois Rainer Maria Rilke. Une révélation. A l’époque, il est en Suisse et un an plus tard, il s’engage dans l’armée française. Le Livre d’images, du poète allemand, ne le quittera pas de toute la guerre, ou presque. […]

Les Éditions Arfuyen, rééditent pour la première fois depuis 1936 ce texte, avec un autre titre, Conversations avec Rainer Maria Rilke. Il rejoint la riche collection Les Vies imaginaires.

En janvier 1923, Maurice Betz, désormais établi à Paris, écrit à Rilke pour lui exprimer son souhaite de traduire Les Cahiers de Malte Laurids Brigge, en quelque sorte double littéraire de l’auteur, paru en 1910 – le livre est né des pérégrinations de Rilke dans Paris où il passe près de douze ans. Il y rencontra celle qui devient son épouse, Clara Weshoff (1878-1954), sculptrice, élève d’Auguste Rodin (1840-1917), dont il sera secrétaire. Il se lie, entre autres, avec le poète belge Emile Verhaeren (1855-1916) – la liste de ses illustres amis est bien trop longue pour ici la donner…

Rainer Maria Rilke parle très bien le français, il s’y essaye même dans des écrits. Maurice Betz, né à Colmar où il demeure jusqu’en 1915, maîtrise évidemment l’allemand. Commence entre eux un dialogue qui ne cessera qu’à la mort de Rainer Maria Rilke – ce dernier vit alors dans le Valais suisse, au château de Muzot-sur-Sierre. Malade, il voyage cependant encore, entre ses séjours en sanatorium. Il visite ses amis et se rend notamment à Paris, où il revient en quelque sorte sur les traces de son Malte.

Alors qu’ils se sont enfin rencontrés « en vrai » au mois de janvier 1925, de longs mois durant, Rainer Maria Rilke se rend tous les matins, entre 10 et 11 h, à l’appartement où vivent Maurice Betz et son épouse, au cinquième étage. Assis à une petite table de jeu, chacun ayant vu sur le jardin du Luxembourg, qu’affectionne particulièrement Rilke, ils travaillent ensemble à la traduction des Cahiers de Malte qui sera enfin publiée  en 1926 – d’autres traductions suivront.

Dans ce long travail de patience s’exprime toute la rigueur du poète. S’il peut laisser libre cours à un imaginaire fécont, parfois tortueux, son travail est aussi exigeant que précis. On peut y voir un épisode pour Maurice Betz, qui en 1931, sera le premier traducteur français de la Montagne magique de Thomas Mann, ou encore, en 1936, de Ainsi parlait Zarathoustra de Friedrich Nietzsche. […]

Anne et Gérard Pfister, les éditeurs, ont ajouté à ces Conversations un texte de Camille Schneider (1900-1978). L’hommr de lettres alsaciens raconte comment, lors d’une visite parisienne à son ami Maurice Betz, en 1925, il rencontre par hasard Rilke. Ce dernier lui demande de l’accompagner en Alsace le soir même sur les traces de sa jeunesse, en quelque sorte. C’est en effet à Strasbourg qu’a été édité son premier recueil par les éditeurs Kattendit, rappelle Gérard Pfister. Les voilà donc dans le train Paris-Strasbourg, à simplement parler de la pluie qui tombe, puis en pèlerinage à la cathédrale et devant le seul autre monument aux yeux de Rilke qui vaut le déplacement, une fontaine aujourd’hui disparue.

Après un détour par Molsheim, ils arrivent à Colmar. Rilke médite devant le retable d’Issenheim : « Le siècle figé dans une œuvre d’art se transforme chaque fois qu’une ombre humaine passe devant eelle et en prend possession dans son âme » – propos de Rilke rapportés par Schneider. Ce texte remet en lumière le lien de Rainer Maria Rilke à l’Alsace.

Tout comme une succincte biographie de Maurice Betz, par son cousin Jacques Betz, en annexe, redit son fort attachement à sa région natale. Il y revient sa vie durant, y compris pour écrire, et lui donnait avant l’heure une dimension européenne. Ce lien demeure vivant au travers du prix Marurice Betz, créé à l’initiative de sa veuve et porté par l’Académie d’Alsace.

Sur « La Ballade des hommes-nuages »

La lecture d’Alain Roussel

Extraits de l’article sur La Ballade des hommes-nuages publié sur le site En Attendant Nadeau le 27 avril 2022

Comme toujours chez Michèle Finck, la poésie ne saurait être enfermée dans le cadre étroit d’un genre, d’une forme et même d’un art. Aussi, dans ce nouveau livre, les poèmes alterneront avec la prose, et l’émotion poétique, intensément vécue et personnalisée, pourra-t-elle jaillir d’un film (Wenders, Angelopoulos, Bergman), d’un opéra (Schönberg, Alban Berg), d’un tableau tel « le Songe de Jacob » revisité par différents peintres (Raphaël, Ribera, Tiepolo, William Blake, Chagall) et de la musique, celle-ci présente dans la trame même de l’écriture, comme un rythme de fond qui ressemble à celui de la mer.

Ce journal-poème, comme elle le nomme, a des accents autobiographiques. Certes, il ne s’agit pas ici de relater chronologiquement sa propre histoire, mais d’exprimer des moments de l’existence à forte charge subjective, de ceux qui forgent une vie ou dont on ne se remet pas : une autobiographie de l’âme. C’est aussi, et surtout, une lettre d’amour à l’amant interné en psychiatrie qu’elle désigne sous le nom de Om. Ce nom n’est pas sans résonance particulière. Phonétiquement, c’est homme, mais aussi, dans la tradition de l’hindouisme notamment, Om est le souffle primordial, un son absolu, à la fois créateur et destructeur de l’univers, porteur de vie et de mort, un son imprononçable dont la voix humaine ne peut offrir qu’une diction approchée. […]

La construction du livre adopte, mais en position verticale et en accéléré, le rythme musical des marées. La première partie, intitulée « catabase » est une descente vertigineuse dans la propre intériorité de l’écrivaine habitée par ses souvenirs d’enfance et confrontée à la folie de Om (dont les visites à l’hôpital psychiatrique qu’elle consigne dans un carnet), vers ce qu’elle appelle la lumière d’en bas. La deuxième, « anabase », est une montée vers la lumière d’en haut, à la recherche du mot qui sauve, celui qui aurait pouvoir de guérir celui qu’elle aime. Une autre partie, « catanabase », est, comme son nom inventé l’indique, ce double mouvement simultané de montée et de descente où les contraires tentent de fusionner, par la poésie – il est important de le préciser –, dans son corps et son esprit.

« La Ballade des hommes-nuages », ces hommes qui combattent aux frontières de la folie, est un cri d’amour. Loin d’idéaliser la folie comme s’y complaît une certaine littérature, même si elle peut engendrer des œuvres singulières, Michèle Finck ne cache rien des souffrances qu’elle inflige, le corps défait par les neuroleptiques, la toux à en vomir, le cerveau à vif, le crâne scalpé de la fiction des normes, des conventions. […]

Sur « Ainsi parlait Saint-Pol-Roux

La lecture de Marc Wetzel

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Saint-Pol-Roux paru sur le site La Cause littéraire le 4 avril 2022

Saint-Pol-Roux, né Paul Roux à Marseille en 1861, a vécu quarante ans de XIXe siècle, et quarante de XXe. Il a été estimé de Mallarmé (qui l’appelait son « fils »), de Rodin, de Valéry, de Segalen, de Debussy, de Céline, de Jean Moulin, de Breton, de Max Jacob, de Daumal. Il a pourtant vécu assez vite retiré, dans la solitude et la gêne, en Bretagne, en y fondant famille heureuse, mais tragiquement éprouvée (il perd son fils Coecilian à Verdun, manque de perdre sa fille Divine en juin 40, grièvement blessée par un soldat allemand, qui s’en prend aussi à lui. Pendant leur séjour à l’hôpital, la maison est pillée et en partie brûlée, avec presque tous ses manuscrits ; il meurt quelques semaines plus tard. Sa maison finistérienne sera par ailleurs dévastée par des bombardements alliés en août 44 : ses ruines demeurent sur le promontoire de Camaret).

Un exceptionnel sens de la formule, un lyrisme naturellement somptueux, une constante profondeur de pensée, une rare aptitude à anticiper les mondes de demain (l’usage de l’énergie solaire, la tyrannie de la vitesse extérieure, le cinéma tridimensionnel, les délires de la rationalité mécanicienne et économique…), un étonnant et multiforme stoïcisme du courage, une foi activiste et une action de foi prêtes à « coloniser Dieu » (fragment 353) – voilà tout ce que ce très utile florilège fait immédiatement croiser et saisir, mais le plus surprenant d’abord est peut-être, chez cet auteur merveilleusement cultivé, doux virtuose et homme d’immense compassion et charité, « la très abrupte et salubre franchise de l’état des lieux de nos âmes réelles » […]

L’intuition centrale de cet auteur (« La vie, c’est le courage universel », fragment 106) porte sur un courage de la vie, qui est d’abord la double vaillance originaire de tous les organismes naturels (l’audace qu’ils ont de prélever hors d’eux ce qu’ils ont l’endurance de faire interagir en eux). Le courage suffit, comme force d’agir sur la peur même d’agir. La pensée de Saint-Pol-Roux étonne et enchante par l’inlassable variété de ses appels au courage, à la noblesse d’intervention : courages d’avouer (« L’aveu de nos faiblesses éclaire notre force », fr. 199), de fraterniser (« Le dévouement consiste à projeter son cœur dans la poitrine de son prochain désemparé, le temps de rendre celui-ci plus fort ou bien meilleur » (fr. 216), de se dégriser (« La colère est un loup qui se mange lui-même » (fr. 218), de se tempérer (« Il rôde au plus profond de nous une violence qu’il sied de traquer à grands coups de sagesse… » (fr. 226), de se désinfatuer (« Nous ne nions Dieu que pour nous affirmer » (fr. 313). […]

Ce qu’il observe pour nous le plus précieusement, c’est précisément ce qui se nourrit de nous échapper, se rend comme inobservable : comment observer l’espace (fr. 386) qui n’est que partout ? le temps (fr.389), qui passe moins qu’il ne « nous regarde passer », la « tangente » même que prend notre « chemin » (fr. 360) d’observation, et – thème magnifique et central – la vitesse, qui ne peut que doubler, semer, laisser sur place, notre attention même à elle ? Les considérations du poète sur la vitesse (son ambiguïté et son ambivalence) sont d’une visionnaire subtilité . […]

Après un long et minutieux travail de reconstitution de l’œuvre opéré, sur quarante ans, par René Rougerie, puis Gérard Macé et quelques autres, Jacques Goorma (lui-même exécuteur testamentaire de Divine, la fille de Saint-Pol-Roux, donc particulièrement bien placé, en plus de son discernement poétique propre, pour établir ce très précieux, et très réussi florilège) offre ici, en moins de 180 pages, clairement introduite, bien menée, et se suffisant, la louable et émouvante occasion de découvrir (ou ré-approcher le plus justement du monde) un auteur exemplaire, un des plus forts poètes français. […]

Sur « Ainsi parlait Montaigne »

La lecture de Patrick Corneau

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Montaigne paru sur le site Le Lorgon mélancolique le 23 janvier 2022

C’est un tour de force qu’a réalisé Gérard Pfister avec Ainsi parlait Montaigne que viennent de publier les éditions Arfuyen : arriver à faire une sélection représentative de « dits et de maximes de vie » dans l’énorme fatras de l’œuvre d’une vie où l’auteur mêle inséparablement autobiographie, création et pensée. Il n’y a pas d’auteur dont l’œuvre soit plus riche que les Essais, somme qui connut quatre éditions du vivant de l’auteur. Fantasque et truculente, foisonnante de citations et digressions, parfois un peu obscure et déjà lointaine par la langue du XVIe siècle, on imagine aisément l’embarras de l’éditeur-concepteur : comment choisir ? 

Pari gagné : l’essentiel des Essais est bien là ! Rendu d’un accès facile et agréable et, qui plus est, en gardant au plus près la saveur de la langue.  À le lire, on mesure combien la réflexion très libre et personnelle d’un homme ayant traversé un siècle marqué par les guerres religieuses et l’obscurantisme – ne revenons-nous pas aujourd’hui à de telles époques ? – nous reste plus que jamais indispensable. Montaigne, l’homme d’un seul livre comme Proust est avant tout un observateur psychologue doublé d’un moraliste, c’est-à-dire un homme lucide et juste qui dans tous les domaines – la politique, le religieux, la vie privée – reste un exemple. Ce qu’avait ressenti Stefan Zweig, qui après avoir cherché toute sa vie un modèle de liberté et de tolérance, découvrit Montaigne au printemps 1941, un an avant sa mort. 

Ce qui frappe au fil de ces pages, que l’on peut lire « à sauts et à gambades », selon l’expression du sieur de Montaigne, c’est l’extraordinaire capacité de cet homme à être lui-même, à rester Michel Eyquem. Autrement dit la constance – qui chez lui est une lutte de tous les instants – dans la volonté d’échapper aux effets délétères de la comparaison. La comparaison est le ressort ou l’affect le plus visible des hommes, et en même temps le plus secret. Elle est au principe de tout ordre social qui pour être et se connaître, la met en scène dans ses hiérarchies et classements ; elle pénètre les racines de l’être humain lequel ne sait jamais dans quelle mesure elle affecte sa conduite, ses sentiments ou même sa pensée. La comparaison ne consiste pas seulement à nous situer les uns par rapport aux autres selon les « plus » et les « moins » des qualités et défauts, ou selon la gamme des sentiments d’amour, de haine, d’admiration, d’envie, etc. elle comporte aussi nécessairement un certain rapport à soi dans lequel chacun se pose pour ainsi dans l’être selon les deux mouvements ou dimensions de l’élévation et de l’abaissement. […]

Montaigne ne croit pas à la possibilité de dé-conditionner, d’amender l’homme selon une amélioration véritable ; plus profondément, il pense que ces tentatives se heurtent à la constitution même de la vie humaine : « Il n’est personne, s’il s’écoute, qui ne découvre en soi une forme sienne, une forme maîtresse, qui lutte contre l’éducation et contre la tempête des passions qui lui sont contraires. » […] Discerner et reconnaître sa « forme maîtresse » suppose qu’on ne se laisse guider ou régler par aucun enseignement préalable, ni théologique, ni philosophique mais qu’on veuille confondre, conjoindre son développement avec celui de la nature même. […]. Par exemple en voyageant, en faisant l’expérience du divers, autrement dit en parcourant une partie de l’Europe, ce que fit Montaigne de juin 1580 à novembre 1582 sous prétexte d’aller prendre les eaux. Après un court séjour en Alsace, avec son équipage Montaigne file vers Bâle, Augsbourg, Innsbruck et de là, par le col du Brenner, en Italie, débarquant à Venise le 5 novembre 1580.

Ceci nous est magistralement restitué par Gérard Pfister dans l’introduction presque entièrement centrée – et à raison – sur cet épisode. Sûrement n’a-t-on a pas suffisamment mesuré l’influence déterminante qu’ont eues sur Montaigne la langue et la littérature italiennes. De son père, l’auteur des Essais a hérité un goût particulièrement vif pour l’Italie. Alors que la géographie comme les origines de sa famille auraient dû le tourner vers l’Espagne, il est frappant constate Gérard Pfister « combien la culture hispanique est peu présente dans son œuvre comme dans sa bibliothèque. Il n’en connaît pas même la langue tandis qu’il parle et écrit l’italien. Montaigne fait son voyage en Italie au moment même où sont publiés, dans leur toute première version, les deux premiers livres des Essais. Et c’est du Journal de ce voyage, presque à moitié écrit dans la langue de Dante, qu’il faut partir si l’on veut comprendre la mue profonde qui s’opère entre cette première version et toutes les réécritures ultérieures. Un tout autre homme y apparaît, un Montaigne non plus seulement latin, mais italien. Et certainement le plus italien de nos écrivains avec Stendhal. » 

La préface de Gérard Pfister – et c’est à mon sens l’apport majeur de ce volume 32 de la collection – montre de façon éclairante tout ce que la fameuse « nonchalance » de Montaigne doit à la sprezzatura de Baldassare Castiglione. « Nonchalance » est un pis-aller pour traduire ce que Castiglione exprime avec la sprezzatura : mélange de goût du naturel, de légèreté, de fluidité, d’élégance et de panache qui est l’idéal de l’homme de cour. Le courtisan qui est sans cesse sous le regard d’autrui cherche ainsi par une élégante contrefaçon à donner l’impression du naturel dans l’absence d’effort.

Gérard Pfister montre que Montaigne, reclus dans sa librairie, n’a nul souci de faire bonne figure : « Son seul but est de se montrer tel qu’il est, au naturel, quelque jugement qu’on porte sur lui. Sa nonchalance est ainsi une véritable ascèse contre toutes nos illusions, contre toutes nos prétentions : Il faut la vue nette et bien purgée pour découvrir cette secrète lumière. »  Il y a donc un Montaigne d’après le voyage en Italie que l’on perçoit dans la rédaction de la dernière partie des Essais avec ses nombreuses additions manuscrites : un écrivain moins solennel, moins raide, moins empesé par la révérence aux Anciens et l’afflux de doctes citations. 

Comme l’écrit Gérard Pfister : « Il ose maintenant rire de lui. Il n’a pas guéri de la gravelle. Il n’a pas guéri de dire des « fadaises ». Mais l’Italie l’a guéri du sérieux. À force d’être en voyage, il a fait définitivement sienne la pensée qu’il n’allait en nul lieu que là où il se trouvait ».  […]

Sur « Ainsi parlait Maeterlinck »

La lecture de Christopher Gérard

Extraits de l’article sur Ainsi parlait Maeterlinck paru dans Archaïon le 10 mars 2022

[…] Il y a de l’homme baroque dans l’unique Prix Nobel de littérature que la Belgique ait eu, et dont les pièces sont encore jouées un peu partout dans le monde. Les éditions Arfuyen, dans leur élégante collection Ainsi parlait  (Yeats, Leopardi, Bernanos, tant d’autres), ont eu la bonne idée de confier la mission de mieux faire connaître Maeterlinck au poète, éditeur et médecin Yves Namur.

Le résultat ? Quatre cent quarante-sept « dits et maximes » tirés d’environ cinq mille pages de lecture attentive, quasi « bénédictine », et qui retracent le portrait d’un homme en qui coïncidaient les contraires. Maeterlinck se révèle très belge en ce sens que ce Gantois exprime en français – et quel français, d’une belle fermeté – un ancrage germanique, inspiré par Novalis et Ruysbroeck l’Admirable, qu’il traduisit. […]

Ce qui frappe à la lecture de ces « dits et maximes », c’est la fermeté de la langue et son extrême densité : « Je désire le Verbe, nu comme l’âme après la mort, pour dire l’Énigme dénuée de substance et de lumière dans sa splendeur intérieure. »

Novateur sur le plan esthétique et même précurseur de surréalisme (la brutalité en moins et la subtilité en plus), l’auteur se révèle quelque peu antimoderne : vitaliste, tenant d’une vision du monde intrinsèquement organique, tournant le dos au naturalisme, attiré par les Mystères, proche de l’hindouisme – une sorte d’animiste, attentif, tel un Grec de haute époque, à l’intelligence des fleurs et à la vie des abeilles. L’intuition, chez lui, précède le savoir pour le fonder.

N’a-t-il pas fasciné Gracq et Rilke, Artaud et Pessoa, ce voyant qui plaignait « l’homme qui n’a pas de ténèbres en lui » ? L’obsession du silence (« la parole est du temps, le silence de l’éternité »), la passion du mystère (« Vivre à l’affût de son dieu, car Dieu se cache, mais ses ruses, une fois qu’on les a reconnues, semblent si souriantes et si simples ») caractérisent Maeterlinck, pour qui notre âme ne serait qu’une « chambre de Barbe-Bleue à ne pas ouvrir ». Un géant, qu’Yves Namur, dans une présentation aussi fine qu’érudite, offre à notre attention.