Un printemps à Hongo

Traduit du japonais par Alain Gouvret – Préface de Paul Decottignies

Les Éditions Arfuyen ont commencé de publier Takuboku dès 1979. Après de nombreuses rééditions, trois volumes de poésie bilingues sont à leur catalogue : Ceux que l’on oublie difficilement précédé de Fumées (2017), Le Jouet triste (2016) et L’Amour de moi (2003). Depuis longtemps en projet, voici la traduction d’un texte en prose essentiel : le fameux « Journal en romaji » tenu par Takuboku en 1909.

Poète de la jeunesse et de la révolte, Takuboku a une tonalité unique dans la littérature japonaise, faite de liberté, de crudité et d’une déconcertante innocence. Mort à 26 ans, Takuboku est considéré comme le Rimbaud japonais. Véritable mythe dans son pays, il est le personnage principal d’un célèbre manga de Jiro Taniguchi.

De juin 1907 à avril 1908, Takuboku a vécu dans les brumes d’Hokkaïdo, la grande île du nord, les pires moments de sa vie. Malade et sans le sou, il décide cependant d’aller accomplir à Tokyo son destin littéraire. Ce n’est qu’en mars 1909 qu’il trouve enfin un poste de correcteur au grand quotidien Asahi.

Le 7 avril 1909, il commence l’écriture du « Journal en caractères latins », texte unique dans l’histoire de la littérature japonaise. Marqué par ses échecs, le jeune homme de 23 ans joue son va-tout. Pour briser le vieux moule de la littérature japonaise et se permettre de tout dire, il tente une expérience singulière : substituer aux caractères japonais les caractères latins. C’est une totale libération.

Ses besoins sexuels, ses sautes d’humeurs, ses lâchetés, ses contradictions, il les aborde en entomologiste, comme s’il s’agissait d’un autre : « Je suis une personne née individualiste. Le temps passé avec d’autres me semble toujours vide, sauf quand on le passe à se battre » (11 avril). Même terrible lucidité dans son regard sur la société : « Le système matrimonial actuel – tous les systèmes sociaux – pleins d’absurdités ! Pourquoi devrais-je être enchaîné à cause de mes parents, de ma femme, de mon enfant ? Pourquoi mes parents, ma femme, mon enfant devraient-ils être sacrifiés pour moi ? » (15 avril).

La voix de ce Journal est la même que celle de ses plus beaux tankas, immédiatement reconnaissable dans son immense compassion et sa profonde autodérision. Ce Journal si étrange, si difficile à traduire, le voici enfin disponible au public francophone.

Coll. Les Vies imaginaires – 2020 – 16 euros – ISBN 978-2-845-90304-3