Les sourires pincés de Jules Renard
Jules Renard se sera longtemps et toujours cherché. D’abord déguisé dans des costumes d’emprunt, courant après la gloire, comme le renard de la Fable après son camembert.
Il faut attendre Sourires pincés en 1890, pour voir entrer en scène le futur et vrai Renard. À la fin de l’année 1889, le Mercure de France est refondé : Alfred Vallette est le directeur et Jules Renard le principal actionnaire de la revue qui, jeune et active, se taille vite une forte réputation. Jules Renard se rend célèbre par les brèves proses et les quelques articles littéraires qu’il y publie. […]
Le puzzle de Sourires pincés rassemble des récits, des scènes, des poèmes en prose, des nouvelles dont le trait commun le plus éclatant est la brièveté douce amère. Le titre du premier des neuf chapitres, « Pointes sèches », à lui seul, qualifierait le Renard des villes et des champs que j’ai eu le plaisir de traquer au fil de ses pages.
Un tel art du disparate et du bref caractérise, avec des couleurs diverses, la grande veine de Renard, celle-là même qui draine tout son Journal : brièveté et humour. Non pas la statue de soi, mais le travail de sape. Tantôt pince-sans-rire, tantôt pince-avec-sourire. Mots d’écrits et mots d’esprit. Entre un Schopenhauer qui aurait bien vieilli et le haïdjin japonais.
Dans Coquecigrues (1893), les minces récits épinglent des paysans, des petits bourgeois, des lettrés ou bien condensent des histoires de chasse, de pêche ou de couples. La Lanterne sourde (1893) amuse, quant à elle, avec ses « Cocotes en papier» et sa marionnette d’un bon saint « Éloi » qui remet à l’endroit les culottes à l’envers de nos « homme[s] des champs », « de plume » ou « du monde ».
Maître Renard fut tout à la fois L’Écornifleur des genres humain et littéraire, le clown blanc aux sourires pincés raillant la Bigote ou le Pain du ménage, le Poil de Carotte (et à gratter) de la littérature, le conseiller municipal et maire défenseur (averti) de ses villageois, ses « frères farouches », et sans doute le plus japonais des naturalistes.
Grâce à lui, la littérature ne vit (ou survit) que de ses ratures – du plaisir de rompre avec les formes traditionnelles. Si, comme il a pu l’affirmer, « écrire, c’est presque toujours mentir », alors, pour dire vrai, il aura choisi de se taire (ou presque) – pour mieux écouter aux portes et même à la serrure des mots : « Ils me félicitent de ne pas trop écrire. Bientôt, ils me féliciteront de ne pas écrire du tout », me rétorquerait-il. […]
Comment Jules Renard a-t-il pu en arriver là ? Comment a-t-il pu en arriver à ces pointes-là ? À tout réduire à sa plus simple expression ? À ce pied-de-nez ? Et ce, jusqu’à ne plus guère s’intéresser à l’écriture vers la fin de sa vie, au point de se tourner, après avoir tant observé petites et grandes misères de ce monde, vers la plus noble des carrières politiques.
Jules Renard fut conseiller municipal, puis maire de Chitry-les-Mines. On le voit par exemple, et c’est très émouvant, défendre une pauvre femme étrangère qui est arrivée dans son village et que la vindicte populaire ostracise.
Dreyfusard, anticlérical et pacifiste, républicain et socialiste : « un grand artiste et un cœur très haut » qui lutta contre l’ignorance, la misère, le manque d’hygiène, l’obscu-rantisme, la xénophobie, l’alcoolisme ou le pouvoir de l’argent, et dont Jean Jaurès fit le panégyrique dans L’Humanité. […]
Au vrai, la lune ou la bonne étoile de Jules Renard montre que la littérature concerne l’organisation même de la cité des hommes. La justesse des mots aboutit à la justice. Et l’humour à la possibilité de vivre sans s’entre-tuer. Manquer d’humour, ne serait-ce pas manquer d’amour ?
Diogène le cynique grec, qui cherchait un homme dans les rues d’Athènes avec sa lanterne, aurait peut-être apprécié La Lanterne sourde de Jules Renard dans sa pauvre mais humble commune de Chaumot. Comptant à l’envers, dans l’envers de nos hiérarchies, se serait-il exclamé lui-aussi à sa vue : « Un de moins ! », c’est-à-dire un barbouilleur de papier en moins, et donc, selon son arithmétique cynique, un être humain en plus ? […]
D’ailleurs, de peur que les poules n’aient des dents, je tiens à dire que Renard ne prétendit construire nulle doctrine, ni quelque recette de développement personnel. Seule la vie quotidienne a construit ou déconstruit la pensée ou plutôt ses pensées, avec ses contradictions et tout ce que notre irrémédiable finitude peut faire naître de risible, d’incohérent ou d’atrocement absurde.[…]
Ironiste de l’ironie du sort, de son drôle de mauvais sort littéraire : « J’ai un travail qui presse, pour la postérité. » Quand on écrit un journal, ce n’est pas pour gagner la notoriété de son vivant. Jules Renard aura sans doute connu une certaine gloire dans le Paris fin et début de siècle : il écrira quelques pièces de théâtre qui n’auront qu’un succès d’hier.
Au vrai, quel aura été cet homme à facettes ? Un bon père de famille ? Un mondain ? Un ermite dans sa petite maison de La Gloriette ? Un glorieux esthète ? Un dé-moraliste? Un grand escrimeur de la littérature ? Un fleuret rosse et tendre ? Un piqueur au cœur ? Un tireur, mais pas à blanc ? Un « croque-notes » ? Un trouveur de fin humour ? Un homme tout simple ?
« Grantécrivain », il ne l’aura été vraiment qu’une fois mort : « La vie mène à tout, à la condition d’en sortir. »
J’aimerais sortir de mon préambule de promenade dans les feuilles mortes de Jules Renard, en laissant le dernier mot à ce cher « déboulonneur » de statues. Imaginons (facile avec les mots !) que je sois ni plus ni moins que ce conférencier célèbre (en l’an 1904…), ce très incertain Isidore Gaujour, auquel s’adresse avec une courtoise malice, le narquois Jules Renard : « Votre projet de conférence sur moi, s’il m’est très agréable, me gêne pour vous. Remettez votre étude à plus tard : j’aurai peut-être alors plus de talent. »
L’humoraliste, et clair voyant, n’avait-il pas raison ? Dans notre siècle comme il marche toujours mal, Jules Renard n’a-t-il pas de plus en plus de talent ?
Yves Leclair, extraits de la préface du livre Ainsi parlait Jules Renard