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Octobre 2025

C’est Jean Genet qui d’abord nous a réunis, Agnès et moi. Notre ami commun, Albert Dichy, qui gérait les archives de l’écrivain à l’Institut mémoires de l’édition contemporaine, nous avait mis en contact. Je dirigeais au Seuil une collection, et Albert avait pensé que ce qu’écrivait Agnès pouvait m’intéresser. Elle m’a donné un manuscrit, intitulé La Mouette aux yeux bleus, roman situé à Marseille et dont le protagoniste, jeune professeur, spécialiste de Proust, s’éprenait d’un groupe d’adolescents qui plongeaient dans la mer.

Comment avait-elle eu l’idée de lier le geste littéraire de Proust qui, dans la Recherche, avait fait d’Alfred Agostinelli Albertine, à son propre roman qui opérait une inversion de sexe dans l’autre sens ? Les plongeurs de Marseille devenaient les doubles des «jeunes filles en fleurs » de Balbec. Et elle se faisait l’interprète de leur langage comme Pasolini l’avait fait avec les banlieusards de Rome. […]

Elle vivait alors à Chicago où elle enseignait la littérature, dans une des universités les plus prestigieuses des États-Unis, Northwestern, tout en enquêtant sur la peine capitale. Et elle a poursuivi son œuvre avec un mélange de sérénité et d’angoisse, d’assurance et de doute, en inventant à chaque livre une forme nouvelle, où s’entrelaçaient le journal intime, la fiction, le déplacement, la condensation, l’inversion, comme dans les rêves […]

Lorsqu’on a terminé la lecture d’un livre d’Agnès Clerc, il reste beaucoup de lumière dans notre mémoire de lecteur. Qu’elle parle d’art contemporain, de politique, de deuil, de passion amoureuse ou amicale, d’animaux, de pierres, de plantes, d’envoûtement ou de voyage, qu’elle soit linéaire ou expérimentale, elle travaille en orfèvre des mots et des sensations. Et son propre « je », à la différence de tant de ceux d’écrivains, n’est ni égocentré, ni omniscient. Elle est le témoin des interférences du monde et de soi, elle est attentive aux vibrations de la vie, plus qu’aux relations psychologiques. En cela, elle a une démarche, certes poétique, mais aussi philosophique. […]

Agnès a beaucoup voyagé, a beaucoup traduit, a beaucoup lu, a beaucoup regardé les œuvres d’art de ses contemporains. Il ne s’agit pas de simples considérations esthétiques, mais d’une attention, à travers l’art et les comportements humains, au chaos relationnel lié à une sorte de délitement de la société, où les « sans place » perdent leur voix, si l’on ne recueille pas l’expression de leur désespoir. Mais elle a intériorisé tout ce qu’elle a rencontré, sans jamais opposer soi et les autres, sujet et objet. […]

Lorsqu’on me demande quels auteurs je suis le plus fier d’avoir publiés au Seuil, je dis sans hésiter Agnès Clerc, même si j’ai édité beaucoup d’autres écrivains de talent. Mais aucun autre ne me semble avoir pâti d’un sort aussi injuste en ayant manifesté autant d’originalité. C’est qu’Agnès Clerc, tout en faisant usage d’une sensibilité extraordinairement affinée, ne se prend pas pour objet, ni même pour sujet, dans la mesure où son regard se porte sur ses amis, de diverses générations, de diverses espèces. Dans son deuxième livre, Le Dragon de Lawson, qui raconte son séjour aux États-Unis, comme plus tard Phoenix, c’est une animal insolite de compagnie, un lézard du désert d’Australie qui lui sert d’objet « transitionnel » (tout comme le narrateur de cette « planète minuscule »). […]

Bien sûr, pour aller vite, on pourrait dire que l’œuvre d’Agnès Clerc appartient à l’underground. Mais le concept est désormais galvaudé. C’est une marque déposée : rien de plus contraire à l’esprit de ce livre. S’il est expérimental, c’est malgré soi. L’estampille aurait accrû la notoriété, mais au prix d’un malentendu.

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