Ainsi parlait Joë Bousquet

Dits et maximes de vie

Comme le dernier Proust enfermé dans sa chambre tapissée de liège, Joë Bousquet (1897-1950) est une figure emblématique de l’écrivain. Privé de ses membres inférieurs et alité depuis ses 21 ans, sa vie entière passe par l’écriture et la lecture. Les éditions Arfuyen ont publié en 2024 Au seuil de l’indicible. Journal de lecture, un livre de 320 pages préparé par Claude Le Manchec, auteur de plusieurs ouvrages essentiels sur Joë Bousquet. Ce volume regroupait une grande part des lectures rédigées par Bousquet entre 1925 et 1951.

D’un lourd handicap qui aurait dû limiter ses possibilités de vie et l’isoler du monde, Bousquet a fait une chance pour lui permettre de vivre d’une existence plus profonde et de rencontres humaines plus intenses. Ni philosophe, ni spirituel, ni même écrivain, Bousquet est avant tout un grand vivant : un homme qui a poussé au plus loin l’exploration de l’existence et du langage.

Au centre de l’appartement familial du 53, rue de Verdun, à Carcassonne, la chambre de Bousquet est le cocon où mûrissent des scènes venues des profondeurs de la nuit. Elles deviendront le noyau de ses récits aussi bien que des textes qu’il note dans ces cahiers de couleur qu’il a toujours à portée de main. La nuit est le moment où l’écrivain peut approcher l’essentiel de sa vie d’homme, grâce à la magie du souvenir, à l’expérience du rêve ou à l’influence des drogues. Démentant les limitations que lui assigne sa blessure, Bousquet s’arroge le droit d’excéder en toute liberté les possibilités imparties à l’humain.

« Voilà la découverte par excellence, écrit-il : la parole existentielle. » Cette parole d’éveil et de renaissance le transporte au-delà des codes sociaux et des interdits sexuels. Le voici enfin désincarcéré de cette ambulance qui, le 27 mai 1918, l’a recueilli sur le Chemin des dames, avec un éclat d’obus dans le corps. Dans cette entreprise unique, Bousquet ne se situe pas du côté des philosophes, des spirituels ni même des écrivains Tout autre est son ambition à travers ses notes journalières : ce n’est rien de moins que cerner le non-élucidé de la vie et du langage.

Au seuil d’une Seconde Guerre mondiale, sa blessure réouverte, Bousquet s’élève contre les capacités destructrices de l’homme et laisse « se détendre dans les ténèbres de son corps un être plus ardent que soi dont son corps était la prison ».