Dylan Thomas, une catastrophe incandescente
Il ne faut pas lire Dylan Thomas. Il ne faudra pas le lire si l’on veut garder le dos droit, les yeux rassis et les idées nettes, s’il s’agit d’être maître de soi comme de l’univers, si, tout de même – comme nous y objurgue le génie de notre langue – on a son quant-à-soi de clerc des lettres. En un mot, si l’on parle en bon français. Qui de nous ne préfère à des élucubrations boiteuses l’élégance, l’atticisme, l’euphonie, le chat est un chat, la césure à sa juste place, la protase et l’apodose, le point trop n’en faut et le bon placement du point-virgule ?
On ne peut pas lire proprement Dylan Thomas, parce qu’il est intenable, interminable, inextricable et, qui plus est, duplice. C’est un Protée toujours le même ; très obscur, et impudique ; naïf roué ; énigmatique et braillard. C’est un saligaud de prêcheur de pêcheur de première. C’est un hérisson des cabarets, il vous tiendra la jambe toute la nuit. Tout à trac, le gars s’éclipse, le sens rompt, le patron barbu arrive, et à l’esprit de ravauder à la va-vite deux plans d’existence. Point d’arrêt, que des virgules. Il vous glisse, le vicieux, des cartes douteuses, vous refile des jeux de mots de « carton-pâte ». Bifurque, sans cesse la tête ailleurs, coupe le corps de la fable en deux, puis encore en deux. Cela se vante, cela tortille horriblement de la queue dans les quartiers d’ombre et de lumière. Sa phrase traînaille en route à en détricoter la trame.
Quoi alors ? Ce n’est pas clair. L’image bouge à l’intérieur du mot. Beaucoup de ces vers ont du jeu, étant amphibologiques à trois ou quatre niveaux : parce qu’à 19, 23 ans, on doit faire vite et frapper fort avant de durcir et de claquer. Les deux premiers recueils, stupéfiants, sortent tout armés de sa jeunesse (1934, puis 1936). Le troisième volume, The Map of Love (1939), paraît lorsqu’il a 24 ans et pioche encore pour moitié dans ce trésor juvénile. Le recueil de la maturité, Deaths and Entrances (1946), est le fruit d’un jeune trentenaire défraîchi. Par la suite, il n’y aura plus qu’une poignée de poésies. Né le 27 octobre 1914 à Swansea, il meurt à l’hôpital St. Vincent de New York le 9 novembre 1953 après cinq jours de coma. Il avait 39 ans. À sa mort, Dylan Thomas était devenu une icône internationale ; d’aucuns diraient une caricature. 70 ans après, on peut passer outre à sa légende bavarde, c’est-à-dire le lire dans le texte.
Les pages qui suivent ne reviendront pas sur le mythe du barde gallois. Maints écrits ont fait un sort à cette espèce de « Rimbaud de Cwmdonkin Drive ». Pour délectables qu’ils soient, on ne brodera pas sur les épisodes de sa vie : l’autorité du pater familias, les chouchouteries de la mère, l’autodidacte de Swansea, ses lectures décidées, ses frasques et amis et amours de jeunesse, les premiers pas désinvoltes dans le journalisme, la bohème à Londres, partout les pubs et leur public du soir, les criailleries de ménage avec Caitlin, sa femme, ses stratagèmes de pique-boisson et de pique-maison, ses trois enfants aimés, les incursions dans le cinéma documentaire, les activités radiophoniques pour la BBC, les quatre tournées de conférences américaines pour se renflouer, dont l’ultime, et surtout, brochant sur l’ensemble de son existence – du bain donné au bébé Dylan aux cris de Caitlin à l’hôpital St. Vincent –, la ronde des protectrices, muses, « p’tite amie, maman, amantes », épouse. Sa vie ? de bout en bout une catastrophe incandescente. […]
Il y a plus urgent : palper la matière de sa langue-homme. Très rebutante, cette langue, et pareillement délectable. On ne le cache pas, le premier Dylan Thomas est difficile d’accès. Il est pénible d’y entrer ; malaisé de la comprendre ; pire de le traduire. À ce titre, on ne trouvera guère de pièces populaires dans ce premier volume, de celles qui ont fait sa réputation auprès d’un large public. Ce qu’on y entendra en revanche, c’est un coup de tonnerre prolongé qui n’a pas d’équivalent sous le ciel des lettres, y compris chez le poète gallois. C’est comme une saxifrage adventice, amère, qui « fourche » dans votre « œil » obstinément, et vous force le front à l’aveugle. Pas de consolation à en espérer, pas d’élégance à en attendre : cette «mauvaise herbe » croît selon sa pente. Y aurait-il là trop de mots de tout poil, trop de sons en tous sens à la ligne ? C’est le prix à payer pour jouer du coude, pour boxer (une autre image favorite) les habitudes lyriques : pour dire le plus d’un seul coup. […]
La grande affaire de Dylan Thomas, c’est de trafiquer des images. C’est sa profession, et il en acquiert vite le métier après avoir liquidé, entre 15 et 18 ans, son fonds de poésie élisabéthaine, romantique ou symboliste. Trafiquant et trafiqueur, pour tout dire.
Le contrebandier d’images se double d’un bricoleur du langage, d’une sorte de praticien touche-à-tout ; mais celui-ci n’opère pas dans une frénésie aveugle, péchant à droite et à gauche les objets les plus éloignés pour les ficeler ensemble sur la table d’opération (pas de credo surréaliste chez Thomas, qui est un travailleur acharné ; de même, il s’est vite dissocié de la poésie moderniste anglo-saxonne, même si l’influence de cette dernière ne fut pas inexistante). Au contraire : il s’agit de régler sévèrement le trafic sauvage des images pour y sélectionner les membres-mots les plus prometteurs, qui peupleront la ménagerie du moment et attireront, comme par affinité animale, spirituelle et sonore, d’autres spécimens, lesquels à leur tour devront se déchirer et s’accoupler entre eux ; de sorte que le processus de fabrication comme le procès du poème s’apparentent à une hybridation autant qu’à une guerre. Vitalisme du poète :
« Un poème, chez moi, a besoin d’un foyer (host) d’images, parce que son centre est ce foyer d’images. Je produis une image, – bien que “produire” ne soit pas le bon mot, je laisse, peut-être, une image se “faire” de manière émotionnelle en moi, et alors, j’y applique toute la force intellectuelle et critique que je possède – je la laisse engendrer une autre, laisse cette image contredire la première et produire, à partir d’une troisième image générée par ce couple une quatrième et contradictoire image, et je les laisse toutes ainsi, dans les limites formelles imposées, batailler. Chaque image contient en soi la graine de sa propre destruction. »
Le poème naît alors d’une intense vivisection conduite volontairement sur soi-même, ou si l’on préfère, d’une opération articulatoire maniaque qui ne connaît pas d’autre règle ni d’autre objet que sa propre croissance organique, menée coûte que coûte à son terme : « Le poème, comme tous les poèmes, constitue sa propre question et réponse, sa propre contradiction, son propre assentiment. Je demande simplement que ma poésie soit prise au sérieux. La visée du poème est la marque que ce poème lui-même laisse ; c’est la balle et c’est le centre de la cible ; le couteau, le cancer, et le patient. Un poème a pour seule direction sa propre fin, qui est la dernière ligne. » […]
La chose à dire, c’est la chose de langage en train de se faire. La tâche poétique s’apparenterait donc à un corps-à-corps avec ses propres pulsions chaotiques et les échanges oublieux avec la réalité, quelle qu’elle soit, de façon à tailler dans le flux, à graver son ombre fuyante ; à fixer son «poulpe » intérieur, cette crapule « vociférante » et polymorphe – contre la roche dure. C’est, de manière indissoluble, une mise à mort et une remise en vie. […]
Hoa Hôï VUONG, extraits de la préface à L’Œuvre poétique I de Dylan Thomas