Rabbi Nahman de Bratzlav, lutter contre la peu et la tristesse
La collection Les Carnets spirituels publiée par les éditions Arfuyen a lancé en 2011 avec Catherine Chalier une série consacrée aux maîtres de la pensée hassidique. De Martin Buber à Marc Chagall, le hassidisme a exercé une influence déterminante sur la culture juive contemporaine. La saveur de ses contes traditionnels et le pittoresque de ses aspects folkloriques sont à ce point entrés dans l’imaginaire populaire qu’on serait tenté de croire qu’ils représentent l’essentiel de cette tradition spirituelle. Bien loin s’en faut cependant. C’est pour faire découvrir la profondeur et la diversité des penseurs du hassidisme que Catherine Chalier a eu l’idée de cette série dont le septième volume, consacré à Nahman de Bratzlav paraît ce mois-ci.
Citons ici dans l’ordre de publication des ouvrages, la liste des auteurs qui ont été abordés jusqu’à ce jour : Kalonymus Shapiro (1889-1943), le Maggid de Mezeritch (1704-1772), Le Rabbi de Kotzk (1787-1859), Rabbi Chmuel Bornstein (1856-1926), Rabbi Joseph Mordechai Leiner (1801-1854), Rabbi Tsaddoq de Lublin (1823-1900), enfin Rabbi Nahman (1772-1810). On trouvera dans cette même lettre une récapitulation des ouvrages consacrés à ces auteurs selon l’ordre chronologique de leur naissance. Il existe, en effet, entre eux une étroite filiation, d’ordre familial comme intellectuel, qui donne à cette tradition, à travers les siècles, une saisissante cohérence.
Nahman de Bratzlav, arrière-petit-fils du Baal Chem Tov, est une figure fondatrice de la spiritualité hassidique et marque de ce fait une importante étape dans le vaste chantier entrepris voici près d’une quinzaine d’années. C’est pourquoi nous sommes heureux de reproduire ici des extraits de l’introduction que Catherine Chalier a donnée à ce volume.
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La grande singularité de la personne et de l’œuvre de Rabbi Nahman de Bratzlav s’impose au sein du courant spirituel hassidique. De son vivant même, sa pensée et son comportement suscitèrent d’ailleurs de puissantes oppositions, voire des inimitiés tenaces. Malgré elles, et en dépit de ses déchirements intimes, il resta toujours fidèle à ce qu’il ressentait comme sa vocation unique parmi les juifs : les encourager à chasser peur, doute et désespoir, afin d’oser avancer sur le « pont étroit » de la foi ou de la confiance (emouna). […]
« Que suis-je ? » demandait R. Nahman. Selon son fidèle disciple R. Nathan Sternhartz, il répondait : « Uniquement ce que mon âme renouvelle. » Le « Je » de R. Nahman, son unicité en ce monde-ci, en lequel il subit maintes souffrances, ne se laisse pas saisir par le simple exposé de ses faits et ses gestes. Ce « Je » ne se dissocie pas de sa quête spirituelle, une quête sans cesse sur le qui-vive et scandée par son interrogation inquiète et fervente des textes juifs.
Quand les versets s’ouvraient pour lui sur un renouvellement de sens (hidouch) sous la force de ses interrogations brûlantes, un espoir éclairait sa vie, sa vie si souvent douloureuse. Un parfum de joie s’en échappait, furtif mais inoubliable, épargné par ses tourments. Ce qui signifie aussi, comme l’ont noté plusieurs commentateurs, que chez R. Nahman le motif spirituel, voire mystique, et le motif existentiel ne se laissent pas dissocier. […]
Les disciples de R. Nahman le percevaient-il comme un Juste ? Ce fut certainement le cas de son disciple principal R. Nathan (1780-1844), lui qui le rejoignit durant ces années où il enseignait à Bratzlav et qui mit par écrit la plupart de ses enseignements. Mais on ignore comment le considéraient les autres disciples. Lui-même ne voulait pas qu’ils s’accrochent à lui pour résoudre leurs soucis concrets, il les incitait à entamer un combat spirituel personnel tout en voulant qu’ils obéissent à ses exigences.
Il s’agissait de les sauver de l’emprise sur eux de forces intimes mauvaises (tristesse, désespoir, soumission aux pulsions sexuelles etc.) forces dont il ressentait lui-même l’aiguillon. Dans ce but, il mettait l’accent sur l’étude de la Torah orale (Talmud, Zohar), et il’incitait aussi ses disciples à préserver chaque jour une heure au moins de solitude pour s’entretenir avec le Créateur de façon personnelle, de préférence dans la nature, dans les champs et les forêts d’Ukraine. Il lui arrivait de se promener avec eux et de les encourager à la joie en leur proposant des enseignements nouveaux. […]
Sa vie fut marquée par les tragédies, outre l’inimitié violente du « Grand Père de Chpoli», son isolement et ses errances, il fut cruellement éprouvé par la mort de plusieurs de ses enfants en bas-âge, en particulier par celle de son fils Chlomo Éphraïm, en qui il mettait tous ses espoirs. […] En 1807, sa femme Saskia mourut, atteinte de tuberculose, maladie dont lui-même montrait alors les premiers signes. Malgré sa grande suspicion envers leur savoir, il passera quelque temps à Lemberg (nom allemand de la ville de Lviv devenue alors autrichienne) pour consulter des médecins. Il y prépara la première partie de son livre Liqqoutei Moharan, mais il revint malade à Bratzlav.
Il n’hésitait pas, par ailleurs, à parler aux Maskilim, c’est-à-dire aux juifs qui, ayant adopté les idéaux des Lumières, avaient cessé de vivre au diapason du judaïsme traditionnel. Il en avait rencontré à Lemberg. À la toute fin de sa vie, en 1810, le feu détruisit sa maison et, ayant quitté Bratzlav pour Uman, il s’installa même chez l’un d’entre eux, et il s’adonna à des conversations profanes avec ces Maskilim. On reconnaît dans cette attitude l’idée que le Juste doit savoir descendre vers ceux qui sont loin, afin de tenter de vivifier leur nostalgie du Créateur et de les faire revenir vers Lui. […]
Sachant qu’il allait mourir, il dit à ses disciples de ne pas avoir peur. Il voulait les sauver du désespoir et ce refus du désespoir restera un leitmotiv parmi ses disciples. Après sa mort, personne ne prendra sa succession, mais son mouvement persistera, et il reste bien vivant aujourd’hui encore. Ses disciples continuent ainsi de se rendre sur sa tombe à Uman [Ukraine, à 200 km au sud de Kyiv] en automne, au moment de la Nouvelle Année juive.
Catherine Chalier, extraits de l’introduction de Nahman de Bratzlav, la nostalgie hassidique.