OCTOBRE 2024

Rédiger une autobiographie est un double exercice de mémoire et d’oubli. Les souvenirs qu’on exhume sont en quelque sorte profanés par leur exhibition ; et les faits et les êtres que le livre omet de répertorier sont par là même, selon la merveilleuse formule de Baudelaire, « mystérieusement embaumés dans ce que nous appelons l’oubli ». […]

Les poèmes qu’Edith Wharton a composés et remisés tout au long de sa vie, en particulier ceux du présent recueil, sont, à cet égard, les pièces secrètes de la grande maison de sa vie sociale et de son œuvre publiée, telle qu’elle l’évoque dans un passage fameux The Fulness of Life, nouvelle parue en 1893 :

« J’ai souvent pensé que la nature d’une femme est semblable à une grande maison avec de nombreuses pièces ; il y a le vestibule, que tout le monde traverse pour entrer et pour sortir ; le grand salon, où l’on reçoit les visites formelles ; le petit salon, où les membres de la famille vont et viennent à leur guise ; mais au-delà, bien au-delà, il y a d’autres pièces dont on ne tourne peut-être jamais les poignées de porte ; personne ne sait où elles mènent ; et dans la chambre la plus reculée, le saint des saints, l’âme se trouve seule dans l’attente d’un bruit de pas qui n’arrive jamais. » […]

De trois ans le cadet d’Edith Wharton, William Morton Fullerton, né en 1865, à Norwich, dans le Connecticut, est d’abord apparu comme connaissance de Henry James, qui, le rencontrant à Londres en 1890, avait vingt-deux ans d’âge de plus que lui, et dont il attribuera le pouvoir fluctuant de séduction sexuelle aux personnages de Merton Densher dans The Wings of the Dove (1902) et de Morton Vint dans The Ivory Tower (1917). En 1892, Fullerton devient correspondant à Paris du Times de Londres. Sans doute n’approche-t-il Edith Wharton qu’au printemps 1907, présenté par James, qui alors logeait chez elle, au 58 rue de Varenne.

En automne de cette même année, il fait un voyage aux États-Unis, et James lui conseille vivement de rendre visite à Wharton, dans son manoir du Mount où elle séjourne depuis l’été. Leur liaison est supposée débuter en mars 1908, chacun étant de retour à Paris. Exaltée par l’accomplissement charnel, inquiète des frasques de son amant, Wharton est dès l’origine hantée par la fatalité de la rupture, qu’elle anticipe dans plusieurs poèmes de cette période.

Et puis elle décide de prendre l’initiative de rompre. C’est à Londres, le 4 juin 1909. Elle réserve la suite 92 dans l’hôtel de la gare de Charing Cross. Entremetteur de leur commencement, James est prié de dîner avec eux, pour en quelque sorte tenir la chandelle de leur conclusion, avant qu’ils ne se retirent tous deux pour ce qu’elle estime devoir être leur dernière nuit d’amour. La conséquence ultime, si ce n’est la cause première, est la composition de l’admirable « Terminus », terminaison délibérée d’une expérience érotique qui l’a rendue passagèrement semblable à une femme ordinaire, ce qu’elle n’est pas. Leurs rapports, toutefois, se répètent sporadiquement jusqu’en été de l’année suivante.

Si ce qu’on peut appeler la mécanique amoureuse d’Edith Wharton s’est emballée avec Morton Fullerton comme elle ne l’avait pas fait auparavant, et comme elle ne le fera plus par la suite, ses rouages étaient en place depuis toujours. Toujours, cependant, elle a su que son rêve de fusion de la sensualité et de la spiritualité ne se réaliserait jamais. […]

L’ami de cœur, d’âme et d’esprit fut durant quarante-quatre années Walter Berry. Or sa mort intemporelle spiritualise le temporel. Et cette conjonction enfin accomplie entre l’idéal et le réel, Edith Wharton la célèbre dans une oraison funèbre radieuse de simplicité, de certitude et d’évidence :

Je dirai, non pas que tu es mort, mais que tu es répandu
Comme les graines le sont par la brise d’automne,
Pour renouveler la vie là où tout semblait verrouillé et désolé,
Enclos dans des bourgeons fermés et des arbres dépouillés.