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SEPTEMBRE 2024

Chez le poète et romancier Joë Bousquet, la maladie –l’état de malade – coïncide avec l’éclosion de ses dons littéraires et le fait aborder au rivage de ce qu’il nomme « une autre vie » où se manifeste la capacité de traverser des couches de sensibilité et d’affectivité nouvelles. Bousquet mène cette vie dans une distance plus ou moins voulue envers l’action.

De cette ascèse particulière lui viennent deux qualités que Jean Paulhan a soulignées : « J’envie parfois votre divination et cette étrange rapidité qui vous fait traverser d’un coup ce qui me demeure opaque » (lettre non datée). De plus en plus lié à Bousquet, Paulhan complètera ses propos en ajoutant par exemple : « Il est certain que tu disposes d’une liberté, ou d’une indifférence de pensée extrême, presque inhumaine, à laquelle la composition de tes œuvres ne donne que l’apparence, non la réalité de cette suite et de cette chaîne (tenant sans doute, qui sait, à des habitudes physiques, de démarche peut-être, à un exercice du corps) qui est notre prison et notre lieu » (lettre du 25 février 1942). […]

Écrire, pour Bousquet, permet de tirer de soi une singulière présence au monde ; un monde qui sera présent à lui autrement, ni dans l’illumination, ni dans le délire, ni dans les jeux imprévus du langage, ce qui le distancie de ses anciens amis surréalistes. De fortes attaches avec le surréalisme subsistent toutefois, comme le prouve son amitié avec Paul Éluard ou René Char, mais l’écrivain audois « coiffe » la position surréaliste de pensées issues de tous horizons en la réinscrivant dans la logique implicite d’une tradition de pensée immémoriale, du bouddhisme aux présocratiques puis aux platoniciens (Plotin notamment) et à ceux qu’ils ont inspirés.

Au fil des années, l’œuvre de Bousquet s’étoffe de romans (La Tisane de sarments, Le passeur s’est endormi, Iris et Petite Fumée, Le Médisant par bonté…), de contes (Le Roi du sel…), de poèmes (La Connaissance du soir) ainsi que d’essais (Les Capitales. De Duns Scot à Jean Paulhan) et d’une multitude de fragments recopiés sur des carnets et cahiers dispersés après sa mort. […]

Les notes critiques qu’il a écrites font justement partie de cette présence. Les écrire, être un lecteur attentif, ce n’est pas tout à fait le même geste que celui d’autres écrivains : c’est alimenter un courant de pensée de plus en plus prégnant en lui, qui le pousse à revenir constamment sur les sources de l’inspiration littéraire. En s’appuyant sur l’œuvre de ceux qu’il juge essentiels (Arthur Rimbaud, André Breton, Louis Aragon, Paul Valéry, Pierre Jean Jouve, et tant d’autres), Bousquet dégage non une poétique théorique et abstraite, mais une poétique « engagée » si l’on peut dire, « militante » en faveur d’une conception élargie de la création qui puise aux sources anciennes.

Ainsi n’y a-t-il pas de dispersion dans les notes de Bousquet. Il faut considérer tous ces textes dans un cheminement vers plus de clarté quant aux ressorts de ce qu’on nomme, d’un terme très vague, l’inspiration. En effet, ces notes s’enchaînent selon une nécessité forte et non au hasard des parutions. Bousquet fait des choix, élit certaines œuvres dont il approfondit le sens. […]

Bousquet a une manière bien à lui de rédiger ces notes. Il cite peu les textes ; semble un temps s’en éloigner pour mieux y revenir ; use parfois d’un langage caustique qui dit, en vérité, son implication totale en tant que lecteur. Il ne faut pas se tromper sur ses intentions : les meilleures notes, celles qui sont pourvues d’un certain développement, sont nourries de considérations philosophiques et métaphysiques qui d’ailleurs évoluent considérablement. Bousquet a lu attentivement Leibniz, Hegel, Marx et cite ces ouvrages, nourri d’échanges avec quelques amis choisis comme Jean Cassou, René Daumal ou Carlo Suarès. […]

Regroupées et classées ici en tranches de cinq années, les notes rédigées par Bousquet au fil des jours, loin d’être livrées au hasard des parutions, constituent en réalité un véritable journal de lecture dont les analyses très substantielles sont ouvertes à la plus grande diversité d’écritures comme de genres.

La première moitié du xxe siècle est certes prodigue en ouvrages originaux autant qu’en manifestes, lettres ouvertes et autres écrits programmatiques, mais seul l’écrivain de Carcassonne sait, selon nous, discerner derrière cette diversité la qualité du levain qui fait lever la pâte, et révéler les promesses que tel ou tel livre contient. Ainsi en va-t-il pour La Métamorphose ou L’Amérique de Kafka dont Bousquet perçoit très tôt, et parmi les premiers, la force novatrice. De même, tente-t-il de tirer toutes les conséquences du Très-Haut de Maurice Blanchot, où la voix narrative se fait spectrale et neutre.

Comme un sismographe, ce journal enregistre les coups que viennent porter au conservatisme littéraire des œuvres dans lesquelles l’écriture ne se soumet à aucune injonction extérieure. Plutôt que de publier en son intégralité la masse des notes de lecture de Bousquet, on trouvera rassemblées ici celles dans lesquelles se concentre le mieux sa pensée et où ses propres conceptions trouvent leurs formulations les plus saisissantes. […]

L’hommage ne prend jamais le dessus sur le dialogue qu’il ouvre avec ces auteurs ; dialogue certes souvent difficile à suivre mais toujours révélateur de sa pensée foisonnante et en constante ébullition. Qu’il s’agisse du dernier livre de Paul Valéry ou d’un essai de Roger Caillois, la pensée de Bousquet est toujours en éveil et se nourrit des avancées mais aussi des carences ou des interrogations que suscitent ces livres : sur quelle conception de l’homme repose en réalité le cartésianisme ? À quels dangers s’exposent les tenants de l’écriture automatique ?… […]

Partout le même souci de faire passer de la nuit au jour des motifs et des images (l’ombre, l’aube, la blancheur, l’onde…) qui se sont formés en lui bien avant qu’il puisse élucider, même partiellement, le processus de leur élaboration. Et c’est sur ce processus que, tout au long de ces pages, Bousquet revient inlassablement, nourrissant une veine qui devance bien souvent – ou conteste par avance – les travaux sur la création littéraire que la critique, notamment dans seconde moitié du xxe siècle, aura à cœur de mieux cerner.

À la suite de Rimbaud dans sa fameuse lettre à Izambard sur la voyance, l’écrivain n’a eu de cesse finalement d’aller vers sa propre étrangeté et de la reconnaître comme nécessaire.

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