Sur « Ainsi parlait Albert Schweitzer »

GOUNELLE

La lecture d’André Gounelle

Extraits d’un article sur Ainsi parlait Albert Schweitzer paru dans la revue Études théologiques et religieuses 2019 / 2

 

Selon la formule de la collection où il paraît, ce volume réunit de brefs et frappants extraits de textes de Schweitzer, cités dans leur langue originelle et traduits en français quand ils ont été rédigés en allemand ou en anglais On y a ajouté quelques propos dont on ne peut pas garantir l’authenticité et dont la source n’est pas toujours identifiable […]

Le choix a été remarquablement opéré par Jean-Paul Sorg, un des meilleurs connaisseurs de la pensée de Schweitzer. Il a extrait de ses livres,articles et conférences, et aussi de ses prédications et lettres, des phrases qui, avec vigueur, clarté et brièveté, rendent compte des thèmes essentiels qu’il a développés.

Ces citations mettent en valeur ce que l’un pourrait appeler l’esprit de Schweitzer et elles dégagent bien l’interpellation qu’il nous adresse : invitation à penser au-delà des opinions toutes faites, à croire au-delà des dogmes, à agir au-delà de nos paresses, de nos peurs cl de nos indifférences. Ce petit volume pourrait servir de vade-mecum à celles et ceux qui aspirent a une religion à la fois authentique et contemporaine.

Relevons au fil de la lecture, parmi bien d’autres, quelques phrases significatives : «Avoir de la religion veut dire pour moi être homme, simplement être homme dans l’esprit de Jésus » (1907). Ce que redira Bonhœffer presque quarante ans plus tard ; « la paix de Dieu n’est pas le repos, mais une force qui nous fait avancer » (1918), thème que l’on retrouve dans la théologie du Process ; « le christianisme a besoin de la pensée » ( 1931 ), ce qui va contre l’idée que la foi (conçue comme relation mystique existentielle) impliquerait un sacrificium intellectus ; « restez humains … ne devenez pas des choses » (1932), cet appel lancé au moment où le nazisme et le stalinisme traitent l’être humain comme un objet n’a rien perdu de son actualité. Notons ce mot savoureux (dont l’authenticité n’est pas certaine) : « Celui qui croit être chrétien parce qu’il va à l’église fait erreur. On ne devient pas une auto en entrant dans un garage. » […]

 

Sur « Nous ne voulons pas mourir »

LOETSCHERjpg

La lecture de Michel Loetscher 

Extraits d’un article sur Nous ne voulons pas mourir paru dans L’Ami Hebdo le 1er septembre 2019

 

C’est le siècle de toutes les promesses et de tous les « progrès » – même sociaux… Tandis qu’Albert Einstein, Marie Curie, Henri Poincaré, Max Planck ou Paul Langevin réinventent la science, Lénine ranime la flamme de la « Révolution » à l’Est. Pendant que des amitiés savantes enjambent le Rhin vers la fondation d’une nouvelle physique et que «l’histoire défile en accéléré », l’écrivain-journaliste allemand René Schickele (1883-1940) a dans l’oreille le bruit et la fureur des détonations de son temps.

Il joue au mieux de sa « double culture » et de ses voyages entre trois frontières comme au sein de la classe ouvrière des deux rives pour comprendre le monde qui s’en vient – et tenter de le faire comprendre. Le 9 novembre 1918, les marins et les soldats se soulèvent à Berlin. Schickele, qui dirigeait à Zurich pendant la guerre la revue pacifiste Die Weissen Blätter, y voit une opportunité à saisir pour « vivre l’Idéal ». La « Révolution du 9 novembre » lui semble ouvrir la voie vers la possibilité du socialisme, « le seul ordre social humain ». […]

S’il entrevoit l’étincelle originelle à Berlin, il la voit vaciller à Strasbourg et Paris, où il rencontre, pendant une réunion du groupe pacifiste Clarté, Henri Barbusse (1873-1935), l’auteur du roman à succès Feu (Prix Goncourt 1916) qui va adhérer à l’Internationale de Lénine. Il écoute attentivement les contributions de l’attirante Magdeleine Marx (1889-1973), de Paul Vaillant-Couturier (1892-1937) et rencontre « le petit » George Duhamel (1884-1966), « entré en guerre comme médecin », dont le livre-témoignage, Civilisation, a eu les honneurs du Prix Goncourt : « Nous nous défendons contre le mensonge qui voudrait que la guerre soit finie ». […]

Au sommet du Vieil-Armand, le souvenir de Dostoïevski (1821-1881) s’impose : « Le monde de Dostoïevski ? Le tourment des hommes et l’impérieuse envie d’en échapper »… Et il y a le recours aux forêts – « cette mystique de la forêt, c’est entre Vosges et Forêt-Noire qu’il l’inscrit », constate Charles Fichter, le traducteur de cet essai en trois parties (Prix Nathan Katz du patrimoine 2019) couvrant un laps de temps de trois ans entre 1918 et 1921. Double transfusion vitale par la littérature et la sève sylvestre originelle pour le sujet pensant l’histoire, dans le sillage de Hegel, comme « la science du malheur des hommes ».

Dans cet entre-deux-guerres de toutes les occasions manquées (l’ère Dawes-Locarno…), Schickele revendique la vocation médiatrice de l’Alsace dans le jeu des continuités et des ruptures alors que se joue la tragique polyphonie européenne. L’écrivain de langue allemande installé depuis 1922 à Badenweiler, en Forêt-Noire, membre de l’Académie de Berlin, fuit en 1932 sur la Côte d’Azur la montée du nazisme. Devenu « citoyen français und deutscher dichter », il s’éteint à Vence le 31 janvier 1940 alors que ses livres sont interdits en Allemagne dans un monde qui s’efface – et que les bruits de bottes annoncent la mort de masse. En vigie inquiète et responsable de ce qu’elle voyait entre ses deux rives, il ne lui était plus possible de s’en laisser conter davantage.

Sur « Depuis toujours le chant »

ROUX régis

La lecture de  Régis Roux

Extraits d’un article sur Depuis toujours le chant paru sur le site Recours au poème le 1er septembre 2019

« Sans plus aucun poids de terre / Ni de chair qui me retienne / J’entre dans la gravité / De la mort que tu m’apprêtes » (p. 63). De quelle surface enfin vécue au-delà de soi s’agit-il ? Mais que la voix soit aussi très profonde et que rien ne mente : voilà ce que le chant souffle tout au long du recueil d’ailleurs composé sur des sections rythmiques équilibrées. […]

Dès le liminaire « Depuis toujours ton silence… » (en italiques, et, disons-le, conçu comme un murmure, une prière), il est question d’une parole, d’un poème et, sans jamais dévoiler quelque rive d’or, du vent de l’Esprit qui, pour le veilleur, entraîne le cours du monde vers un intérieur d’amour.

Ce dernier mot, s’il est répété régulièrement dans le recueil, ne s’accompagne pas forcément d’une promesse. L’écriture va devoir gagner son propre secret, son espace articulé au fond de l’être avec des images, des sons, des codes bien mystérieux, difficiles à déchiffrer de par leurs échos avant de suggérer que la silhouette de l’homme, même accompagnée de plus en plus par la « lumière », s’adresse à Dieu. « Ô Seigneur dépouille-moi / Du vieil homme qui s’entête / À manger en solitude / Le pain noir de l’amertume » (p. 102). […]

Depuis toujours le chant qu’aime-t-il si ce n’est le silence, l’énigmatique légèreté promise aux mots, au frisson encore plus fort qu’eux ? L’amour ? Le temps avec le présent montre un langage vivant, mais le futur, qu’offre-t-il déjà au veilleur ? On va du « je » au « tu » dans la foi. La répétition temporelle dans le liminaire ne revient pas quand se referme la dernière partie, « Mais jamais sur la colline / L’aube n’a été si belle. »

Le corps et la poésie auront pris le ciel comme les racines à témoin, et cette fête à la fois intime et universelle sera bien restée louange.

Ce recueil n’en finit pas de s’ouvrir sur le « feu secret » qui se consume, proche d’un cœur aux branches qui n’ont pas peur « du jour qui tombe ».